AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
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) Connaissez-vous Jacques Reynaud? — Qu ^ est-il, et d'où vient-il ? — Est-ce un débutant ou l un vétéran de la presse ? — un homme qui court i les aventures littéraires en manteau couleur de I4J muraille? — un littérateur de profession qui joue le jeu de ces coquettes émérites nouant,
, sous le loup , des intrigues au bal de l'Opéra? — Est-ce un écrivain de beaucoup d'esprit? — ou
* bien un esprit qui s'appelle légion ? — Est-ce un nom ou un pseudonyme, un masque ou un vi-
* sage, un homme ou une femme ?
0 Voilà, depuis tantôt six mois que notre mystérieux collaborateur a commencé à cette place
^ la série de ses portraits contemporains, les ques- J. tions que chacun adresse à son voisin, et auxï quelles le voisin est toujours aussi embarrassé de répondre. Les rédacteurs du Figaro n'en savent pas plus là-dessus que ses lecteurs. Pour moi, qui me suis engagé un peu à l’étourdie à faire le portrait du peintre, je suis juste aussi avancé sur ce point que mes confrères. Faut-il 5 vous dire toute ma pensée ? Eh ! bien, je gagej rais presque que M. de Yillemessant, dont la dis-
JACQUES REYNAUD
crétion a résisté aux attaques, aux surprises, aux cajoleries même, s’en fait accroire lorsqu’il assure être de moitié dans ce secret si bien gardé. Dépistant les curieux, mystifiantles nouvellistes, riant des on-dit , se moquant des commentaires, Jacques Reynaud, semblable à la divinité voilée des anciens ( Deus absconditm ) , continue à rendre des oracles, caché derrière son nuage. Peintre, il est invisible pour le modèle qu’il oblige à poser devant lui ; écrivain, il prétend rester inconnu en agrandissant chaque jour le cercle de sa notoriété littéraire.
S’il a les bénéfices de sa situation, il en a aussi les désavantages. Moins il est deviné, plu3 il a de chances d’être rapidement célèbre; mais, d’un autre côté, simple spectateur de sa renommée, elle ne lui appartient pas ; c’est un objet perdu, un joyau égaré dans le domaine des lettres, que la foule a ramassé, qu’elle a offert à celui-ci, dont elle a paré celle-là, qu’elle veut, à tour de rôle, restituer à tout le monde, — le véritable propriétaire excepté.
Dans l’impossibilité où nous sommes, vous et moi, de percer ce mystère et de dissiper ce nuage, toutes les autres hypothèses étant d’ailleurs écartées, reste-t-il au moins une dernière conjecture à laquelle on puisse se rattacher ? L’œuvre du peintre est-elle plus transparente que sa signature? Laisse- 1— elle entrevoir le sexe, à défaut du nom de l’artiste?
Ici il n’est pas question pour la critique de satisfaire une vaine curiosité ; il s’agit de ne pas commettre une bévue en traitant cavalièrement madame , ou en disant les douceurs à monsieur. A ce point de vue, ce n’est donc pas une chose
JACQUES REYNAUD
indifférente que celle de savoir si la plume qui signe : Jacques Reynaud est tenue par un poignet viril ou une main de femme. Puisque l'écrivain s’obstine à se taire, interrogeons l’œuvre : elle parlera peut-être. Je dis : peut-être ! je l’espère, je n’en sais rien, et je n’en répondrais pas. George Sand n’est-il pas un autre Achille déguisé en Pyrrha et mêlé aux filles de Lycomède, comme le poète de la Chute (C un Ange se montre parfois en Hercule galant filant aux pieds de la reine de Lydie ? Si la prose de madame Dudevant a des muscles, tandis que la poésie de Al. de Lamartine n’a que des grâces, le moyen d’affirmer après cela, et par analogie, le sexe de Jacques Reynaud ? Des inductions ti rées de l’énergie de la pensée et de la fermeté de la langue, ne prouveront rien autre chose, sinon que le devin est un sot, et qu’il peut lui arriver de mettre la main sur une femme, au moment où il s’écrie triomphant : « Le style, c’est l’homme ! »
Ne trouvez-vous pas que me voici bien en état et, surtout, bien en mesure de tracer de Jacques Reynaud un portrait ressemblant? C’est pourtant ce qu’on m’a obligé à faire et ce que, tout lè premier, vous attendez de moi, vous qui me lisez et que je viens de mettre dans le secrét de mon embarras. Je me résigne donc et je commence. Qu’on aille après cela, faisant chorus avec les poêles sifllés par elle, soutenir que la critique manque d’imagination î
Jacques Reynaud a réussi au Figaro, précisément par les qualités opposées à celles qui ont fait le succès du journal et qui eussent été d’énormes défauts chez la plupart de ses rédac-
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