‹ Portraits comtemporainsChapitre 3 sur 30 · VI I · texte numérisé non relu

VI I

teurs : un grand fonds de bienveillance ; une parole mesurée, sur un diapason bas ; un soin extrême d’arrondir les angles de l’esprit; le demijour de préférence à la lumière en fait d’indiscrétion anecdotique ; les nuances remplaçant lés couleurs en matière de style; peu d’ombres, mais, avant tout, l’art de dire les choses en les laissant deviner.

On a réuni dans le dernier volume des Mémoires de la grande Mademoiselle une série de portraits historiques. Toutes les célébrités de la Fronde et des premières années du règne de Louis XIV enrichissent cette galerie. Lorsque ce n’est pas l’original lui-même qui tient le pinceau en étudiant avec complaisance sa physionomie devant une glace, c’est toujours un confident, un ami, un amant ou une maîtresse qui lui rend ce service, à charge de revanche. Dans cet atelier, ainsi transformé en salon de Saint-Germain, vous pensez bien que les couleurs dominantes sont le blanc, le carmin, l’orangé et le bleu céleste. Mais, pourtant, si peu indiquées que soient les ombres, elles existent, l’œil les aperçoit, et la réflexion du lecteur les agrandit, en dépit des précautions et de la flatterie du peintre. Lorsque, par exemple, madame la comtesse de Brécy, faisant le portrait de la reine de Suède, après nous avoir appris que cette princesse était plus petite que grande, se hâte d’ajouter qu’il lui semble que la reine se soit défendue de croître davantage, afin qu il soit plus extraordinaire de lui voir dans cette petite taille une mine si haute, cette antithèse aiguisée en madrigal de. cour, au moyen de laquelle madame de Brécy a construit galamment une paire d’échasses à l’u-

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sage de Christine, ne vous fait pas prendre le change et ne grandit pas d’une ligne l’amie de Descartes et la maîtresse de Monadelschi.

La manière de Jacques Reynaud procède en partie de l’école des artistes du dix-septième siècle, dont mademoiselle de Montpensier nous a laissé un échantillon. C’est dans un salon, •bien mieux que dans un musée, que nous introduit le peintre ordinaire du Figaro. En s’efforçant de saisir et d’exprimer la physionomie sincère de son modèle, il n’oublie pas un seul instant que le talent ne saurait donner le droit de s’introduire chez les gens par surprise pour leur voler leur ressemblance et la revendre ensuite au public ; que c’est bien le moins qu’on ait leur agrément ; que le daguerréotype seul a la permission d’être brutalement vrai; que les femmes se trouvent toujours assez ressemblantes lorsqu’elles se trouvent suffisamment jolies, et que, sur ce chapitre délicat, il est bon nombre d’hommes qui sont femmes.

Jacques Reynaud a publié jusqu’ici vingttrois portraits. Sa clientèle d’élite s’est recrutée un peu dans tous les mondes. La politique a fourni M. le comte de Morny, M. Émile de Girardin, M. le comte Arthur de la Guéronnière; les arts, Gavarni et Meissonnier; la poésie, Musset, M. de Vigny et Lamartine ; le théâtre, Augustine Brohan, madame Plessy, Marie Taglioni. Les auteurs dramatiques, les hommes de lettres forment le noyau de ce bataillon de célébrités contemporaines.

Tous ces portraits ont beaucoup réussi, s’ils n’ont pas tous réussi également. Ce succès est ihérité. Deux ou trois sont de petits bijoux d’ob-

JACQUES r.EÏKAUD

servation, de grâce, de légèreté. Dans le plus grand nombre, la main de l’artiste ne fléchit pas, bien que la variété des sujets comporte une variété de tons, une souplesse de style, une sé rie d’aspects imprévus, nécessaires pour tenir en •haleine la curiosité du public. Si quelques toiles, en très-petit nombre, ont paru un peu grisâtres, assurément il faut s’en prendre aux originaux, dont l’auréole était indigente enrayons.

Le difficile, en se promenant dans le musée que le Figaro a inauguré avec éclat, est de choisir parmi tant de personnages. Les uns se sont prononcés pour Alex. Dumas fils, d’autres pour M. de Saint-Georges. M. Émile deGirardin a réuni un scrutin imposant. Madame Plessy a été fort prisée dans le monde des théâtres. Quant à moi, je donne hautement la préférence à M. de Courchamps, cette marquise de tant d’esprit que M. Genin a étranglée un beau jour, dans son lit à baldaquin, à l’aide de ses deux grosses mains rouges de pédant en colère. Redonner la vie pour un instant à ce fantôme du siècle passé, c’était accomplir un tour de force. Bien peu de gens se sont décidés à lire les Mémoires de la marquise de frêqui ; et, parmi ceux qui l’ont fait, combien en est-il qui savent que l’imagination de M. de Gourchamps a souillé la spirituelle douairière, et se soucient de le savoir? Jacques Reynaud a fait de ce visage du passé un portrait si ressemblant, si vivant, si parlant, que ceux qui n’ont pas vu l’original ne peuvent s’empêcher, en contemplant la copie, de s’écrier : « C’est lui ! »

Après avoir dit que M. de Courchatnps n’é-

JACQUES REYNAUD

tait point un méchant homme, Jacques Reynaud ajoute :

11 médisait en véritable artiste, pour le plaisir de médire, parce qu’il le faisait bien; c’était sa spécialité, c’était aussi sa défense... Sans fortune, d’une naissance qu’il prétendait illustre et que beaucoup contestaient, il s’était créé une place dans le plus haut monde, avec cet esprit à deux tranchants, que l’on recherchait pour sa grâce, son charme, sa délicatesse, et qui devenait une arme terrible, lorsqu’il la tirait de sa gaine de velours brodée d’or et de pierreries. On pouvait dire de lui ce que madame de Sévigné disait de madame de Coulanges, admise et choyée à Versailles, bien que la position de son mari ne lui permît pas d’y être reçue officiellement: Son esprit lut formait comme une dignité .

Plus loin, Jacques Reynaud nous fait assister à une lutte d’épigrammes à table, entre M. de Courchamps et un convive, son ennemi intime :

Toujours aimable, toujours gracieux, se battant à armes courtoises, se blessant au vif, s’emportant des lambeaux de chair, avec un sourire de bienveillance: Je ne crois pas que le savoir-vivre puisse aller plus loin .

Cette réflexion, tout à fait dans la manière de 1* écrivain, est charmante.

Dans le portrait d’Al. Dumas fils, où la louange excède assurément les bornes permises; où notre collaborateur va jusqu’à baptiser fauteur du Demi-Monde : « une des plus vastes intelligences de ce temps-ci, » Jacques Reynaud a parfois touché juste, notamment lorsqu’il écrit :

Alex. Dumas est raisonnable et raisonnant. Son’ex-

XJI JACQUES REYNAUD

pérïence est un fruit cueilli trop tôt.. On croirait qu’il rêve : il réfléchit Le rêve, c’est l’idéal ; la réflexion, c’est le vrai; et le propre du caractère comme du talent d’Alex. Dumas, c’est d’être vrai avant tout..

Si fêtais femme , je l’aimerais mieux pour ami que pouramant, et je commencerais tout de suite par où elles finissent.

Ah ! mon ami Jacques Reynaud, prenez garde !

la pointe du jupon s’échappe de votre haut-dechausses : ce dernier trait est d’ une femme ; on pourrait s’y tromper.

Je parlais plus haut de cet art personnel de l'écrivain, de forcer le lecteur à deviner ce qu’il ne veut pas toujours lui dire. En voici un exemple que j’emprunte au portrait de M. Emile de Girardin :

En amour, sa causerie est comme ses articles, par alinéas. Il a mille prétextes pour passer à la ligne : un cheval qui galope, un oiseau qui chante, un papillon qui vole : il tire parti de tout

On ne peut dire avec plusr de tact une chose risquée ; mais une femme se risquerait-elle à la dire ? — Pour le coup, mon cher Jacques Reynaud, vous pourriez bien être un homme!

La phrase de Jacques Reynaud, courte, rapide, coupée peut-être d’une façon trop uniforme, dit vite et clairement ce qu’ elle doit dire. Ce que l’écrivain sait le mieux faire, c’est causer. Son style a la grâce, l’abandon, et jusqu’à l’incorrection aimable de l'improvisation . Dans un temps où tout le monde se pique d’écrire, et s’en acquitte, Dieu sait comme ! c’est quelque chose d’imprévu qu’une causerie spirituelle. Ce

3 A C Q L E S R K Y S A l D xn!

ton de la langue parlée, qui se perd un peu plus chaque jour, vous le retrouvez tout entier dans les I* or (mit s contemporains de Jacques Reynaud, et peut-être ne le trouvez-vous que là; il en fait le mérite, il en a fait le succès.

B. Jouvin.

En traçant ces portraits je me transporte en avant d'un demi -siècle, j'écarte de ma pensée les préoccupations, les influences et les dégoûts ; je veux juger , autant que la faiblesse humaine le permet , sans aucuns des intérêts qui nous attirent ou qui nous repoussent; je veux être sincère, plus éloigné pourtant du pamphlet que de l'apothéose.

J'indiquerai le mal, je dirai le bien. On aura, en me lisant, une idée certaine de mes modèles, de leurs habitudes, de leur caractère , on les connaîtra enfin, car, si je n’écris pas tout ce qui est vrai, je n’écrirai i ien que de vrai, c’est la meilleure garantie que je puisse offrir.

H. DK LAMARTIIR

Lamartine a fait deux parts de sa vie : l’une, toute d’adorations et de gloire ; l'autre, de douleurs, de déceptions, et, on doit l’avouer, de fautes et d’erreurs. Dieu l’a doué de cette nature décevante etsuperficielle, pleine de charme, d’entraînements, qui rend invariablement malheureux celui qui la possède et ceux qui s’attachent à lui. La faculté dominante chez presque tous les poètes est l’imagination : doublée de la poésie , elle leur prête ce qui leur manque, elle leur donne tour à tour, et suivant ses inspirations, du cœur, de la raison, du dévouement, de la force, de la grandeur. Ils peuvent tout concevoir et tout comprendre ; ils dominent la situation, souvent elle les écrase, toujours selon les besoins et les caprices de cette imagination insatiable.

Elle crée, elle devance les impressions, elle

M. DE LAMARTINE

les saisit à sa manière, elle est aveugle, elle plane sur le monde et le transforme ; la réalité ne lui apparaît même pas quand les chimères semblent dissipées et impossibles : tel est ce guide inséparable du poète, et M. de Lamartine est plus poète que personne.

Oh ! la belle jeunesse que la sienne ! quels sentiers semés de fleurs ! quel ciel étoilé ! quelle mer calme et bleue, et qu’il était doux de chanter sur ses bords ! Cette voix pure, retentissant dans le silence des nuits, a dominé toute une génération, a fait vibrer jusqu’aux dernières fibres du cœur chez ceux qui l’écoutaient, religieusement penchés sur les urnes des tombeaux, ou se promenant avec leur adorée sous les grands arbres. Pendant quinze ans, on a rêvé, on a souffert, d’après le bon plaisir du chantre du Tjic : il nous a fascinés, éblouis.

On n’eût pas osé aimer en prose alors ; mesdames du quartier Bréda seraient mortes de faim sur les bornes, si le quartier Bréda et ses conséquences eussent existé. Nous étions plus que romantiques, nous étions romanesques, nous étions ce qu’il voulait nous faire ; nous le chérissions comme un ami ; sans l’avoir jamais vu, nous l’appelions noire Lu- %mrtine x et plusieurs femmes nerveuses ont eu

M DE LAMARTINE

pour lui des amours éthérées, qui, pareilles à Junon, les transformaient en vapeurs, en nuages. On se mourait de la poitrine pour ressembler à Elvire, on était mince et diaphane, l'embonpoint paraissait une monstruosité ; le beau visage du poète, sa distinction, son élégance native, auraient suffi pour tourner des têtes à moitié affolées; Jocelyn, les Méditations surtout portèrent jusqu’au délire les transports qu’il inspira. Il a accueilli depuis un autre encens, celui de la popularité ; sa nature délicate a dû en apprécier la différence. S’il m’était permis d’employer une comparaison vulgaire, je dirais que l’un était l'ivresse parfumée des vins de Grèce et d’Espagne, et l’autre celle des breuvages frelatés de la barrière.

Cette ivresse dura jusqu’au moment où la folle du logis en fut saturée ; elle se lassa des couronnes de fleurs et tressa des couronnes de laurier pour ce front que le temps caressait de son aile. Les luttes et les victoires du forum lui parurent un complément radieux aux triomphes du Parnasse. Elle cacha la lyre sous la toge et conduisit son esclave à la tribune. Ne fallait-il pas connaître, dévorer toutes les émotions? Lorsqu’on a trempé ses lèvres flaqs cettç coupe, la soif, loin d’être apaisée^

M. DE LAMARTINE

devient plus ardente. Après l’éloquence qui entraîne, elle voulut l’éloquence qui domine, elle aspira au premier rang, elle oublia le passé, elle l’effaça de sa mémoire et crut l’effacer de celle des autres ; mais l’histoire est impitoyable, elle n’efface rien 1 Les Girondins parurent! les Girondins, ce livre séduisant et terrible, auquel nous devons peut-être les malheurs de 48. Il offrit une particularité singulière : c’est que chacun des journaux en donna des extraits conformes à son opinion. Les uns prirent le portrait de la reine et celui de Charlotte Corday ; les autres, celui de Camille Desmoulins, de Danton et de Robespierre ; les modérés, ceux de madame Roland et de Barnave.

Prisme aux mille couleurs, ces pages chatoyaient aux regards, elles s’insinuaient dans les esprits; on ne s’en défia pas d’abord; la réflexion seule et les événements découvrirent le poison brûlant la racine de cet arbuste, chargé de si belles fleurs, dont les fruits donnèrent la mort. On sait ce qui arriva. Je ne suis pas ici pour raconter des faits, mais pour examiner un homme, et ma tâche devient de plus en plus difficile. Devant une idole tombée, comment lui reprocher sa chute ? Devant celui qui a cherché à tout prix la célé-

M. DE LAMARTINE

brité de tous lés genres, comment lui dire :

Dieu tous a puni par l'oubli.

Vous avez bouleversé votre pays, vous avez contribué par votre exemple et votre immense talent à propager des doctrines funestes, vous avez cru dominer l’Europe entière, les cent bouches de la renommée ont crié votre nom jusqu’aux confins du monde, et maintenant pour attirer l’attention il vous faut avoir recours à des moyens qui, jadis, eussent fait refluer jusqu’au cœur votre sang de gentilhomme ; il vous faut galvaniser l’opinion ; elle retombe inerte, endormie, si votre souffle puissant né lui prête une vie éphémère. Quand Bélisaire, aveugle, mendiait par les chemins, un enfant portait son casque, un enfant invoquait pour lui la charité des voyageurs, le héros se taisait, sa misère et ses haillons étaient encore une gloire : victime de la tyrannie, il succomba sous des passions jalouses. Mais vous! vous que nous avons tant aimé, vous notre poète chéri, vous dont l’existence devait s’écouler si belle et si douce entre vos chants et nos adorations, qu’avez-vous fait de vous-même? Que nous demandez-vous aujourd’hui ? Nous jetons notre offrande dans le creux de votre lyre brisée et nous passons en détournant la tête.

H. DE LAMARTINE

Ce qui nous attriste le plus en l'appréciation qui nous est imposée , c’est de ne pouvoir appliquer à ces grands maux la seule excuse qu’ils comportent: la conviction. M. de Lamartine a fait la république, etM. de Lamartine n’est pas républicain ; il n’est pas monarchiste, il n’est pas constitutionnel, il n’a pas d’opinion arrêtée : c’est un miroir ; il reflète ce qui se présente, le passé est là pour le prouver. Il a débuté dans la voie que son nom et ses précédents lui imposaient. Nous l’avons connu d’abord légitimiste, puis orléaniste, en passant par toutes les nuances jusqu’à un libéralisme avancé, terminé par la démocratie. Les fauteurs des révolutions ont un but unique, une opinion positive: ils poursuivent le succès d’une idée ou le triomphe d’une ambition personnelle. Si M. de Lamartine n’a pas l’une, faudrait-il supposer qu’il ait l’autre?

Dans cette grande et splendide figure, l’homme politique, [homme public efface le particulier. On se préoccupe davantage de la statue que de la statuette. Le caractère personnel de M. de Lamartine est l’objet de vives contradictions parmi ceux qui l’approchent et qui se vantent de le mieux connaître.

M. DE LAMARTINE

Les uns le portent sur les nuées, comme les dieux de la fable, les autres le traînent prosaïquement sur la terre, suivant leurs froissements ou leur reconnaissance. Nous vous rapporterons ces jugements divers, nous ne vous imposerons pas le nôtre, bien qu’il soit formé et motivé par l’expérience et l’observation.

L’esprit de M. de Lamartine est plutôt méditatif que brillant, à moins qu’il ne se présente une polémique excitante ou qu'il soit débarrassé de ses préoccupations par une société qui lui plaît. Il a des mots profonds, des stigmates ; ils frappent davantage à mesure qu’on y pense. Il n’est point gai à faire rire. Il n’anime pas un cercle, il le subjugue, non pas parce qu’il parle trop, mais parce qu’on ne veut rien perdre de ce qu’il dit. Ce n’est pas une conversation légère ou badine, ce n’est pas un amusement, c’est un beau livre qu’on savoure feuille par feuille.

Toute sa personne est harmonieuse. L’esprit sied au visage, à la noble prestance du gentilhomme comme la distinction exquise du gentilhomme sied au génie du poète. Ceux qui le voient rarement, c’est-à-dire superficiellement, l’adorent, vous n’entendez d’eux qu’un concert de louanges. La bonté, la douceur, le

M. DE. LAMARTINE

dévouement, découlent de ses lèvres en merveilleuses paroles. Il a des explications, des excuses pour les anomalies de sa conduite. C’est un martyr, c’est un apôtre, la forme seule a varié chez lui, le but est resté le même ; aristocrate ou démocrate, il n’en a eu qu’un seul ; le progrès, le bonheur de l’humanité; il y a consacré sa vie, sa fortune, il sent que sa vie et sa fortune y succomberont. Qu’importe ! il aura rempli sa tâche, puis il s’en ira demander

a ... Justice ou récompense

a Au Dieu qui l’avait envoyé, »

ainsi qu’il le dit lui-même dans son ode magnifique sur Bonaparte.

O;/, cet être impalpable qui a toujours raison, à qui tout est permis, même les contradictions flagrantes, on prétend que notre poète a beaucoup donné, qu’il a fait et fait encore un bien prodigieux autour de lui, que de cette munificence et de cette charité provient la gêne au secours de laquelle toute la France est conviée en ce moment.

D’un autre côté on assure que le cœur de Raphaël fait plus de bruit que de besogne, on parle de séides éprouvés, oubliés complètement aux

»(. DE LAMARTINE V

jours de la puissance, on cite des infortunes méconnues, parce qu’elles étaient silencieuses et modestes, et qu’en les soulageant l’ami n’eût rien ajouté ni à sa popularité ni à sa renommée. Au fond cette lyre mélodieuse aime peu de chose, excepté ses levrettes et sa personnalité, excepté ses rêves jamais assouvis. Il y a dans cette organisation plus de pensées que de sentiments, ajoute-t-on. Je ne suis qu’un écho, je répète. Ce dont je ne doute pas, c’est que M. de Lamartine ne soit profondément malheureux, c’est qu’il ne souffre énormément, quelque hy pothèse que l’on accepte.

Cette étoile a quitté le ciel pour la terre, cet ange a coupé ses ailes, il languit loin de la sphère éthérée qui est la sienne, il regrette ses frères délaissés ; lui qui chantait pour le Seigneur, il ne peut faire comprendre aux hommes la langue divine qu’il possède si bien, il aspire sans cesse à remonter, et les misères de ce monde devenu le sien par sa chute le retiennent malgré lui. Ses couronnes de lauriers et ses couronnes de fleurs sont à présent des couronnes d’épines.

•. Il doit avoir des heures terribles, ses heures de solitude et de comparaison. La mémoire doit être une torture incessante pour cette imaginai

M. DE LAMARTINE

lio:i forcée de regarder en arrière et d’écarter l’avenir qui ne lui appartient plus. Il est doux en ce moment de se reporter vers une affection immuable, de s’appuyer au bras d’une femme aimante et sainte, d’y trouver la force qui manque ailleurs. Cette consolation, Dieu l’a accordée au poète ; s’il ne chante plus pour la foule, il pleure sur un cœur dévoué. Combien lui envieraient cet asile !

Les habitudes de M. de Lamartine sont régulières et normales, il travaille beaucoup. Ce travail lui est facile, bien que l'inspiration soit moins complaisante qu’ autrefois. Il aime le luxe. C’est un besoin qu’il ne pourra perdre. Il est pourtant fort simple en ses allures. En dépit des tendances qu’il affiche, des amitiés qu’il s’est créées, il est essentiellement aristocrate, par l’apparence du moins ; son éducation n’a pu changer au gré des proclamations et des bulletins de 48. Ses manières sont celles d’un grand seigneur, dignes sans être compassées, gracieuses sans familiarité. 11 recherche peu le monde, il aime ce que l’on appelait sous la Restauration le petit château , une cour intime et choisie, oh l’admiration et l'encens ne manquent pas, où la louange soit pourtant assai •

M. DE LAMARTINE

sonnée par le bon goût, où il puisse dire ce qu’il pense, en se faisant l’illusion de croire que les autres pensent ce qu’ils disent.

M. de Lamartine sait ce qu’il vaut; un juste orgueil est permis à ceux qui dominent leur époque. Cependant il n’affiche ni fausse modestie, ni amour-propre désordonné. Il est en cette matière, comme en tout ce qui tient au savoirvivre, d’une mesure parfaite. Il a fait preuve d’un grand courage, c’est de l’histoire. On dit souvent qu’il nous a sauvés. Ne nous avait-il pas perdus d’abord ? Pardonnez-moi de répéter un mot célèbre d ? une femme d’esprit, il est à sa place parce qu’il est vrai : C'est un incendiaire qui s'est fait pompier . — Il se souvient parfois de son premier état.

Cet homme a beaucoup souffert, je l’ai dit, il n’a pas dans l’âme une goutte de fiel. Il est aussi loin de la méchanceté que de la fourberie. S’il n’ a pas accompli le bien qu’il eût pu faire, au moins n’a-t-il jamais causé sciemment et volontairement de mal à personne. 11 est prodigue peutêtre, à coup sûr il est désintéressé. Ces qualités éminentes dans les positions qu’il a occupées, ses ennemis même ne les lui dénieront pas. Au total, il s’est plus trompé qu’il n’a cherché à tromper les autres.

S. DE LAMARTINE

Le grand tort de M. de Lamartine fut dé naître à cette époque de transition et de bouleversements, où les capacités et les ambitions ont trouvé les portes ouvertes, où l’on a pu pénétrer de plain-pied dans cette enceinte du pouvoir, réservée jadis à ceux que Dieu seul y voulait admettre, soit par le hasard delà naissance, soit par celui des événements, si rarement complices alors des envahissements et des surprises. Il y a deux cents ans, il n’eût été que poète et amoureux, quelque peu courtisan, pour faire comme les autres, ponr attendre un rayon du soleil de la faveur, son rang eût été le premier dans cette pléiade que nous admirons encore. Quel enthousiasme il eût inspiré aux belles dames ! quelle direction il eût donnée aux lettres! C’est à en être ébloui quand on y songe.

Peut-être au temps de la Fronde, cette guerre de mots et de chansons, il eût tiré l’épée comme La Rochefoucauld et Bussy-Rabutin, qu’il écrase de sa grandeur. Il fût mort doucement sans avoir connu d’autres douleurs que les infidélités de ses maîtresses. On l’eût enseveli sous ses couronnes dont les lauriers et les fleurs n’auraient pas caché . une seule épine. On l’eût couché dans son drapeau, conservant

M. DE LAMARTINE

la vieille devise des preux : Mon Dieu, mon roi, ma dame.

Hélas ! il n’en est pas ainsi. Pour me résumer en deux mots, la postérité doit mettre au bas de sa statue :

Son génie fut à lui seul ; ses fautes furent celles de son temps.

ALKX ANDBB ■DMA*

Nous allons nous occuper d’un écrivain dont on a bien diversement parlé sans avoir épuisé ce que l’on en peut dire; ce n’est point, comme M. de Lamartine, un de ces dominateurs des masses qui renversent et relèvent des gouverneqaents avec un discours ; nous n’emboucherons pas les clairons et les trompettes, mous ne gravirons pas les hauteurs de la politique pouf y chercher des inspirations. Celui qui pose devant nous est surtout et avant tout lui-même. On fera de lui un portrait plutôt qu’un tableau, il doit occuper seul son cadre, car c’est une puissante individualité. En lisant ses livres, on est curieux de le connaître, il se reflète sur eux.

Alexandre Dumas est heureusement doué par le Créateur. 11 a l’esprit le plus prodigieux, le plus prestigieux, le plus brillant de cette épo- ;

que où tout le monde croit en avoir plus que son voisin et s’efforce de le prouver en faisant et en écrivant le plus de sottises possible. Son cœur est bon et généreux, ses inclinations nobles; il a du dévouement, il a des élans magnifiques, une nature aussi riche en affections qu’emportée en passions fougueuses et en exubérances de toutes sortes. A vingt ans, à ses débuts dans la vie, il lui a manqué un guide bienveillant et éclairé, il lui a manqué une main amie qui l’empêchât d’user de lui-même jusqu’à s’amoindrir et de pousser à l’excès les tendances de son caractère pour en venir à ne montrer que l’envers de cette trame de diamants et de paillettes.

On a dit qu’il y avait deux Dumas en un; il y en a dix : jamais âme , esprit et cœur ne. furent aussi multiples, aussi différents. On le retrouve rarement comme on le quitte, et il faut le connaître parfaitement pour le reconnaître quelquefois.

. Le premier mouvement de Dumas est toujours bon. La réflexion seule est mauvaise chez lui. Soyez sûr que, s’il a un tort, c’est après avoir ressassé dans sa mémoire ceux que les autres ont eus envers lui et la quantité d’ingrats qu’U a faits.

On lui a adressé beaucoup de reproches.

Quelques-uns de ces reproches sontfondés, sans avoir, en se rapportant à lui, l'importance qu’ils auraient relativement à un autre. Il est certains de ces défauts nécessaires à son talent, nécessaires même à ses qualités ; s’il n’eût pas eu ces défauts, il n’eût pas pu faire ce qu’il a fait, il n’eût pas eu non plus ces côtés surprenants dont ceux qui l’approchent restent éblouis, et qui lui assurent de leur part une indulgence sans bornes.

On ne peut en vouloir à Dumas que de loin.

On arrive près de lui avec une rancune motivée* avec des dispositions hostiles; en se trouvant en face de ce bon et spirituel sourire, de ces yeux qui pétillent, de cette main qui se tend franchement vers vous, on oublie ses griefs, d’abord ; on s’en souvient pour s’en plaindre, au bout d’un instant, on ne veut pas céder à cet entraînement, dont on est presque honteux, tant il ressemble à la domination. On capitule avec soi-même : on se plaindra tout à l’heure, quand il aura fini de raconter; on l’attaquera quand le brio des mots sera un peu apaisé , quand il pourra vous entendre enfin ; mais si on l’a écouté, si on a laissé la colère s’endormir au bruit de cette conversation charmeuse, on ne sait plus ce qu’on lui reproche , on se

demande qu’est-ce qui a tort, on en vient à douter si c’est lui; car, au milieu du feu d’artifice de l’esprit, il s’est glissé quelques mots adressés au cœur, ils s’v sont incrustés et leur éloquence vaut un plaidoyer de cent pages.

Cet homme a positivement de la glu après ses paroles ; pour n’y pas être pris, il faut le fuir.

Dumas a beaucoup d’ennemis, il a aussi beaucoup de partisans. Ils le connaissent à merveille, quelques-uns l’accusent plus qu’il ne mérite de l’être, et néanmoins tous lui restent attachés. Il a rendu immensément de services. A la longue, sa sensibilité s’est émoussée ; ori en a fait une arme contre lui, il commence à comprendre qu’il ne faut pas fournir les flèches à ceux qui vous combattent, et il s’est retiré dans sa tente. Il est en même temps franc et dissimulé; il n’est pas faux, il est menteur, souvent à son insu. 11 commence par faire, comme nous tous, un mensonge nécessaire, oflicieux ; il raconte une histoire apocryphe, huit jours après mensonge et histoire sont devenus une vérité, il ne ment plus, il croit ce qu’il dit, il se l’est persuadé, il le persuade.

Ses haines et ses amitiés sont inconstantes, ses haines surtout ; il revient facilement après un procédé meilleur, il n’oublie peut-être pas, mais il a des tiroirs secrets de sa mémoire où il

enferme les vilains souvenirs, pour les en tirer au besoin.

Ce que l’on refusera de croire et ce qui est véritable cependant, c’est la constance fabuleuse du grand romancier dans ses amours, je ne dis pas sa fidélité, remarquez-le. Il établit une différence totale entre ces deux mots qui, selon lui, ne se ressemblent pas plus que les choses. Jamais il n’a su quitter une femme; si elles ne lui avaient rendu le service de l’abandonner, il aurait encore toutes ses maîtresses depuis la première. Personne plus que lui ne tient aux habitudes, personne n’estplus facile à vivre» Bien que violent, il est très-doux et très-aisé à conduire, il ne demande pas mieux que de l’être.

Une femme qui l’aurait assez aimé pour l’aimer comme il désire qu’on l’aime, une femme qui aurait eu l’adresse de fermer les yeux sur ses incartades, de lui rendre sa maison agréable, en y invitant ses amis, et surtout de ne pas le troubler dans ses travaux, cette femme eût été parfaitement et éternellement heureuse avec lui. Ce qu’ il désire par-dessus tout, c’est la tranquillité intérieure, et pourtant il ne hait pas comme assaisonnement les cachotteries, les portes qui se ferment sur l’une, pendant qu’elles s'ouvrent sur l’autre, les mystères que

tout le monde sait, pourvu que personne ne les répète. Le grand art de la favorite eût été de lui accorder ces craintes sans les justifier, de laisser jouer autour d’elle à l’intrigue, d’être toujours au moment de découvrir et de ne découvrir jamais, surtout de ne pas risquer une scène de jalousie, car elle l’eût fait fuir les oreilles bouchées.

Cet immense esprit, cet homme si fin, si dé^ lié, est en même temps d’une naïveté enfantine, il croit tout lorsqu’il a confiance, lorsque son imagination se frappe. On lui entendra raconter, et de bonne foi, des bourdes grossières qu’un innocent sorti du collège n’accepterait pas. Il en est convaincu, il les soutient ; personne ne les nie et ne les combat, les uns parce qu’ils lui sont trop dévoués pour lui ôter ses illusions, les autres parce qu’ils sont trop heureux de trouver un côté faible à cet homme qui les écrase, et de s’en railler derrière lui.

On l’a appelé vaniteux, vantard, il y a du vrai dans cette accusation, et néanmoins il ne faut pas lui en vouloir, car, s’il eût été autrement, il n’aurait pas eu cette verve merveilleuse, qui fait de lui le plus amusant conteur du

dix-neuvième siècle, il n’aurait pas tenu l’Europe, le monde entier, suspendus à sa plume depuis trente ans.

D’ailleurs, tous les hommes de son ordre n’ont-ils pas les mêmes convictions? Ils tâchent de paraître modestes, ils ne parlent de leur mérite qu’à la troisième personne ; ils s’effacent afin d’être mieux en relief; ils prennent des tons lugubres; ils pleurent leurs infortunes; ils se drapent dans les persécutions, dans les douleurs : l’orgueil est le même, seulemeut il est hypocrite et il est ennuyeux ; celui de Dumas est franc et il est gai. Lequel de nous n’aurait pas d’orgueil à sa place, ce ne serait assurément pas ceux qui le blâment et l’envient.

Dumas a des admirations sincères pour les autres; s’il est question de Victor Hugo, sa physionomie s’anime, il est heureux de le louer, il ergoterait vertement avec ceux qui le contrarieraient. Et cela n’est pas joué; c’est réel. Il se met sur la même ligne, mais il le veut à ses côtés, il a besoin de l’y voir, de partager avec lui l’encens qu’ils reçoivent ensemble. Hugo et quelques autres font partie de sa gloire ; sans eux, elle lui semblerait incomplète.

Je vous ai dit déjà combien le caractère de Dumas était facile et charmant lorsque des

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influences étrangères ne l’aigrissaient pas, sa gaieté est intarissable. On sait comment il raconte dans ses livres ; il est plus merveilleux en racontant lui-même. On ne peut se l’imaginer, il faut l’avoir entendu. Son activité est incroyable. Il se lève de bonne heure, même en se couchant tard ; rien ne le fatigue : c’est un chêne aussi vigoureux dans son âge mûr que dans sa jeunesse. Il vieillira sans regrets et sans prétentions, ü fait comme si les autres ne,s’en apercevaient pas, et le dit aussi naturellement qu’il le pense. Qu’est-ce que la vieillesse pour une organisation de géant telle que celle-là ? Un obstacle à vaincre, un mauvais pas à tourner, une habitude à prendre, voilà tout.

Dèsqu’ilse réveille, il se met au travail, et, bien qu’on en dise, il fait tout lui-même , à très-peu d’exceptions près. Je dirai tout à l’heure quelles exceptions : il a, il a eu surtout, des collaborateurs, mais comme un chasseur a un chien, pour faire lever le gibier. Il lit et il récrit; souvent, avec deux pages, il a composé un volume.

On lui apporte une idée, il la pare, il la transforme ; celui qui l’a conçue ne la reconnaîtrait point, ce qui ne l’empêche pas de la réclamer, même quand il en a reçu le prix. Il a assuré ainsi l’existence de bien des gens, deve-

nus ses ennemis, comme de raison, le public le sait. S’il a mis son nom à des œuvres qu’il n’a point remaniées, il l’a fait non pour en profiter, mais pour être utile à un malheureux. On en pourrait citer dix exemples, et pourtant on le laisse accuser. La reconnaissance est si rare et si lourde à porter pour certaines gens !

La façon dont Dumas travaille est inouïe.

Excepté clans les premières heures de la matinée, il ne se passe pas de minutes où on ne le dérange. Il pose la plume cent fois, et doit repredre sa phrase où il l’a laissée, après avoir répondu à des interruptions saugrenues. Et quelle tribu d’interrupteurs! il y a les amis et amies qui viennent l’embrasser, lui serrer la main, l’entendre ; il y a les familiers qui le saluent, prennent un livre et un journal et s’asseyent dans un coin, en attendant le déjeuner, sur lequel ils comptent pour la nourriture du jour; il y a les admirateurs, étrangers ou autres, qui ne s’en iraient pas chez eux satisfaits, s’ils n’avaient vu Dumas et les monuments de Paris.

Pour ceux-là, il se lève et il fait plus que de poser sa plume, il cause, cela prend du temps. Il y a les créanciers qui ne savent pas se fâcher quand ils le voient, et avec lesquels il joue sans

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arrière-pensée la scène de M. Dimanche. Quand il a de l’argent, il le leur donne, il est content de les payer; quand il n’en a pas, il leur en promet et ils s’en vont presque aussi payés que s’ils en -avaient reçu. On annonce le déjeuner primitivement commandé pour lui ou une autre personne peut-être, mais qui devra se multiplier comme les pains dans le désert; à mesure qu’il arrive un visiteur nouveau, on met son couvert; s’il a déjeuné, il prend place à côté de la table ; tant qu’il en vient, on les accueille, on les engage, le cercle se forme. Dumas 'suffit à tout. Il mange, il sert, il coupe, il cause, il rit, il répond à ses copistes ou à ses gens d’affaires, qui mêlent le matériel à ce prodigieux esprit, à cette dépense intellectuelle sans cesse renouvelée; une autre tête n’y pourrait suffire. Il cite, il raconte, il tire de ce qu’on lui dit de quoi écrire cent pages, il donne des conseils à un acteur, s’il s’en trouve un qui lui en demande ; il lance un trait que les auditeurs recueillent et qui courra demain tout Paris, c’est un spectacle plus curieux et plus amusant que ceux où l’on paye.

L’heure du travail a sonné; les convives du matin ploient bagage ; il ne sera pas tranquille pour cela. L’après-midi il en vient d’autres ; puis les aspirants au dîner dressent leurs

ALEXANDRE Dl'MAS

batteries vers quatre heures. 11 sort quelquefois; ils le devancent et s’établissent chez lui; la même scène recommence, seulement la galerie est moins nombreuse. Le soir il travaille encore; quand ne travaille-t-il pas? 11 voit beaucoup de monde chez lui, très-peu ailleurs; il va dans peu de maisons, presque jamais au théâtre, jamais à aucune réunion officielle. On l’accuse d’avoir toujours besoin d’argent, celui qu’il gagne se partage entre tant d'affamés ! Il est tout simple qu’il ne lui en reste guère pour lui. Il traite savamment la gourmandise, et pourtant, tout en mangeant beaucoup, il est très-sobre. Il ne boit que du vin trempé, ne prend pas de café, il ne fume pas, et rien ne lui déplaît comme de voir fumer chez lui. Telle était, du moins, sa vie au temps où je vivais moi-même dans ce milieu artistique. On m’assure que rien n’est changé, si ce n’est le cadre : une grande et belle maison au lieu d’un appartement modeste.

Cette nature, parmi les mille nuances;, a deux côtés très-marqués et très-dissemblables : le côté drôle et le côté poétique, le Dumas des Impressions de voyage et le Dumas de l’Orwtie. Dans sa jeunesse, il y en avait un troisième,

le Dumas A’Antony , de Christine , à’ Henri III,

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le Dumas passionné et terrible en ses colères, en ses jalousies.

Maintenant il a été souvent trompé, souvent déçu; l’insouciance a remplacé la passion, le changement est total sous ce rapport, heureusement pour lui. 11 aime son fils, U en est fier, il jouit de ses succès et ne les envie pas. On s'est pourtant servi des triomphes de l’un pour essayer d’écraser l’autre. A Paris, nous sommes gênés de voir un homme réussir longtemps, nous devenons facilement ingrats envers ceux à qui nous devons tant de plaisirs, nous les oublions et nous semblons tâcher de les en 'punir en les tourmentant. On n’a rien épargné en ce genre 4 l’auteur des Mousquetaire*. Aussi ceux qui se souviennent, et je suis de ce nombre, trouvent-ils une sorte de justice, une véritable joie, à le venger de tant d’attaques exécrables, en mettant surtout en relief ce que l’on a calomnié, ce que l’on a méconnu. L’amour du changement nous entraîne, les conséquences en sont quelquefois terribles, le pauvre Nourrit en a perdu la raison et s’est brisé la tête sur le pavé ; bien d’autres, pour y avoir mieux résisté, n’en ont pas moins souffert Dumas n’en mourra pas, je vous en réponds, il est plus fort qne les bavards ; il Iç sait bien.

ni

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