MADAME ARNOU LD-PLESSY
femme. Sa conduite avec son mari a été parfaite. Il était beaucoup plus âgé qu’elle, et l’on ne s’est jamais bien expliqué cette union. Elle apportait chacun de ses succès au logis comme une joie de ménage et de pot-au-feu, et jamais d’autre argent n’a passé par ses mains que celui de son directeur. Elle a de l’ordre, elle ne dépense pas étourdiment sa fortune; elle n’a pas de fantaisies, il faut peu de chose pour la satisfaire. Elle fuit le scandale, il répugne à ses instincts, elle voudrait ne faire parler d’elle que derrière la rampe ; c’est malheureusement une barrière que l’on franchit trop vite : elle éblouit d’abord, elle aveugle souvent, surtout quand on s’en approche de trop près.
■ Madame Arnould Plessy a des amis; elle est dou'e et elle cherche à plaire. Elle écrit bien et 'volontiers ; sa correspondance est trèsétendue, ses lettres tiennent le milieu entre son talent d’artiste et ses entraînements bourgeois.
" En somme, c’est une femme dont les qualités dépassent de beaucoup les défauts, ses succès ne l’ont point gâtée ; elle a plus foi aux autres qu’en elle-même, ce qui est une condition de malheur, et ce qui fait les dupes en matière de sentiments. Elle est naïve et crédule, aussi â-t elle souffert sans avoir fait souffrir. Ses idées
MADAME ARNOULD-PLESSY. 153 de réciprocité ne lui viennent que lorsqu’il n’est plus temps de les suivre; c’est une faute assez commune chez les gens de cœur et de bonne foi; ils ne voient que ce qu’on leur montre.
Madame Plessy ne cherche pas à faire école, elle n’impose pas des principes et ne se donne pas pour modèle aux Elmire qu’on nous élève à la brochette. Il serait d’ailleurs très-dangereux de l’imiter, on ne prendrait que ses mauvais côtés sans les racheter par les dons précieux et rares dont elle est pourvue. Il faut lui savoir gré de cette modestie. Elle accueille les critiques qu’on ne lui a pas épargnées : si elles ne la corrigent pas, elles la modifient. Elle n’a pas l’esprit de contradiction qui entraîne quelquefois si loin dans les mauvaises routes, justement parce qu’on nous a montré la bonne.
Depuis quelque temps la belle comédienne a des tendances très-graves. Sesregards se tournent vers le ciel ; les pensées religieuses sont entrées dans son âme par la route ordinaire.
Nous nous détachons de ce monde à mesure que nos liens se brisent. Nous cherchons ailleurs ce que nous ne trouvons plus ici-bas. — Lorsque les déceptions nous atteignent, nous nous rattachons à ce qui ne peut nous manquer, àla souveraine grandeur, à la souveraine misé-
lai MADAME ARNOULD l'LESSY.
ricorde. C’est le repos de l’âme après les agitations de l’existence, c’est le calme après la tempête, c’est le baume après la douleur. Quand on a vidé la coupe et qu’au fond on a goûté l’amertume, on en détourne les lèvres. Les femmes qui ne finissent pas par là sont ou très-fortes ou très perverses. A tous les drames, à toutes les pièces, il faut un dénoûment. Il vient des dieux ou il se rattache à la terre. .11 a des ailes ou bien il rampe. Les natures nobles et généreuses, les esprits droits sont toujours élevés, et s’ils gardent le culte des souvenirs, ils savent que les regrets s’effacent lorsque la volonté les domine.
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Il n’était pas dans mes projets de faire deux portraits de femme à la suite l’un de l’autre : cette belle moitié du genre humain n’était ici qu’un accessoire, comme dans tout le reste, à ce qu’onprétend; mais Paris s’occupe de mademoiselle Taglioni ; son souvenir, un peu oublié dans ce pays où l’on oublie si vite, est évoqué par la nouvelle apparition de la Sylphide: c’est donc le moment de parler d’elle avec quelques détails. C'est le moment de faire connaître à la génération qui l’ignore, cette danseuse sans pareille, que rien ne peut remplacer pour ceux qui l’ont connue; c’est le moment de la rappeler à ses adorateurs d’autrefois : ils retrouveront avec plaisir ce crayon vrai de leur idole.
L’art, en sa plus sublime et sa plus parfaite expression, s’est incarné dans quatre femmes de ce siècle : mademoiselle Mars, mademoiselle
Rachel, madame Malibran, mademoiselle Taglioni. Ces types resteront, la postérité les conservera. Nous avons des comédiennes excellentes, nous aurons des tragédiennes, c’est indubitable; nous possédons des chanteuses admirables, nous applaudissons des ballerines ravissantes; mais ce ne sont plus celles que nous avon3 perdues et que nous ne retrouverons plus, je le crois.
Marie Taglioni n’avait reçu de la nature aucune des qualités qui promettent une bayadère et que l’on regarde comme indispensables sur les planches de l’Opéra. Elle n’était pas belle, sa taille était un peu plate, ses bras étaient longs. En la voyant paraître pour la première fois, immobile, elle inspirait un profond sentiment de sympathie ; sa tenue modeste, ses yeux baissés, l’expression douce et candide de sa physionomie, annonçaient une personne agréable, ayant le désir de plaire, sans aucunes prétentions, bonne et d’un de ces caractères rares, où pas une aspérité ne se rencontre. Tout cela était vrai quant à la femme.
Mais la danseuse !
• Elle commençait, elle levait ces bras qui nous inquiétaient, «’étaientdeux guirlandes ; elle sou-
riait, elle semblait heureuse : c’était une enfant sautant en cadence, ne se doutant pas qu’il y eût une difficulté au monde, exécutant en se jouant des tours de force, devenus des merveilles de grâce. Elle parcourait le théâtre, d’un bout à l’autre, en trois sauts ; elle volait, elle ne touchait pas la terre ; sa respiration ne devenait pas plus pressée ; son pied, un vrai bijou, paraissait aussi àson aise dans son soulier de satin que ceux d’une gentille fermière dans ses petits sabots. Et puis, lorsque cette prodigieuse voltige était finie, elle revenait sur le devant du théâtre, reprenait sa pose habituelle, sans grimaces et sans effort. Toutes les autres vous regardent lorsque leur couplet est achevé ; elles ont l’air de vous dire :
— J’espère que vous êtes contents. J’ai assez travaillé pour vous satisfaire ; ce que j’ai fait est tout bonnement une impossibilité vaincue.
Taglioni, au contraire, avait dans son attitude une simplicité, une naïveté même, éloignanttoute idée de travail et de difficultés ; on pensait, en la voyant ainsi, qu’on exécuterait les mêmes choses sans peine, et qu’elle n’était là que pour s’amuser. Aussi n’éprouvait-on ni fatigue, ni crainte ; rien ne gênait le plaisir et l’admiration ;
on ne se préoccupait pas plus de la voir danser trois heures de suite que de voir un oiseau voltiger sur les fleurs; elle était certainement née pour cela. Jamais créature humaine n’a possédé au même degré le charme et la grâce.
C’est elle qui nous a révélé la première la danse ballonnée : ses jupes se -relevaient presque par-dessus sa tête, et elle semblait la statue de la Pudeur. On ne peut se figurer ce contraste sans en avoir été témoin. Qui n’a pas vu Taglioni dans le Dieu et la Ray adiré, dans la Révolte au Sérail, dans ta Sy'phide surtout, ne connaît pas la poésie de la danse. On a cherché à l’imiter sans l’atteindre, sans arriver à la hauteur de cette cheville si fine et si bien attachée, qui donnait tant de distinction à sa démarche. Sa jambe était faite au tour. Quant à ses pieds, Victor Hugo a dit beaucoup mieux que moi, en écrivant sur un livre qu’il lui envoyait :
« À vos pieds, — à vos ailes. »
Voilà ce que tout le monde sait de la sylphide envolée; quanta la véritable femme, elle est moins connue, et elle ne peut que gagner à l’être. *
Marie Taglioni a le caractère d’une égalité
parfaite ; on la retrouve la même n’importe dans quelle circonstance. Elle est pleine de bienveillance ; elle est douce, elle est calme, elle n’a ni vivacités ni colères. L’intrigue lui est inconnue ; elle ne dit de mal de qui que ce soit ; elle est juste et impartiale dans les jugements quelle porte, même sur celles dont on a essayé de faire ses rivales.
Elle n’a pas plus de prétentions à la ville qu’au théâtre. Une fois ses ailes ployées, il n’en est plus question. Elle vit comme une autre.
Elle ne fait point de bruit de ses succès. Si on lui en parle, elle n’évite pas la conversation, elle en est heureuse, sans vanité et sans forfanterie. Elle raconte volontiers, elle n’est point bavarde pourtant, elle sait écouter. Elle avoue bonnement quelle n’a guère appris dans son enfance que des entrechats ; elle fait des questions et cherche à s’instruire. Elle a beaucoup lu depuis sa célébrité ; cependant ce n’est pas un bas-bleu ; elle en plaisante elle-même et se moque franchement de ce quelle appelle son ignorance.
Personne ne cherche plus le repos et l’obscurité que mademoiselle Taglioni. Elle vit dans son intérieur comme une bourgeoise, et rien ne ressemble moins à l’intérieur d’une artiste que
MARIE TAGLION1.
cette maison tranquille, où tout se fait à la même heure et de la même manière. Si l’on entrait chez elle sans se douter où l’on va, on se croirait chez une mère de famille bien rangée, bien obscure. On verrait un salon confortable, avec le piano classique, avec une table à ouvrage, sur laquelle sont déposés tous les instruments du travail féminin. Un métier à tapisserie est dans un coin, un fauteuil commencé par une main de fée y est attaché. Plus loin,cesont des fleurs artificielles quelle a signées; dans la chambre à côté, la table est couverte d’un merveilleux tapis, toujours fait par elle. Voici des bonnets, voici des habits d’enfants, voici des tabourets et des coffres ; c’est encore elle qui brode tout cela. Elle est fort laborieuse et s’occupe de sa maison du matin au soir.
Le caractère de Marie Taglioni est gai, elle anime tout dans son intimité. La vie de famille est sans nuages avec elle. Bien qu’elle ait été fort recherchée dans tous les pays où elle a passé, elle fuit le monde, où elle ne se plaît pas. C’est une nature de sensitive, elle se replie sur elle-même. Quand elle habitait Paris, au temps de ses triomphes à l’Opéra, elle recevait, les dimanches, sans façon, les artistes, les journalistes, des hommes du monde distingués, quel-
ques femmes de théâtre très-peu, elle les triait fort. On ne faisait pas d’esprit dans ces réunions, on y jouait des charades et des jeux innocents. Cela ressemblait à une société de gamins en vacances. On riait, on courait comme des enfants, et madame la comtesse Gilbert de Voisins (Taglioni venait de se marier) cdnduisait cette joyeuse bande avec l’élan d’une petite fille.
Les grandes représentations, les toilettes d’apparat l’ennuient. Elle sait pourtant se présenter à merveille. Elle est parfaitement convenable. Elle ne force pas à la regarder, elle se tient plutôt en arrière ; rien d’ évaporé, rien d’excentrique dans ses gestes et dans son apparence ; elle passerait inaperçue partout. Ceux qui ne la connaissent pas la coudoieraient vingt ans de suite sans se douter qu’elle a eu toute l’Europe à ses genoux.
Mademoiselle Taglioni est riche, mais riche de ce qu’elle a gagné seulement. On comprendra cette fortune en sachant quelle ne dansait jamais à moins de deux mille quatre cents francs par soirée au moins, sans compter une représentation à bénéfice après chaque engagement. Dans certaines villes, ces représentations lui rapportaient jusqu’à quarante mille francs.
Elle s’est retirée dans une villa délicieuse, sur le bord du lac de Côme; elle y vit en châtelaine. A côté d’elle, une autre reine de la scène, madame Pasta, cache sa gloire sous ces beaux ombrages.
Notre sylphide jouit d’une grande considération. Elle est fort estimée en Italie et dans toutes les cours où elle a été appelée. En Russie surtout, l’impératrice l’honorait de ses bontés particulières ; elle alla même assister à sa toilette un soir quelle dansait à Péterhoff, et lui faisait des présents magnifiques.
Taglioni est une personne honorable, honnête, aux goûts simples. Elle n’a que très-peu de besoins et place volontiers ses économies. Elle n’a jamais mené la vie de sa profession, elle n’a pas l’envie de briller, et on n’a que fort peu parlé d’elle hors de l’Opéra.
Elle a des amis et elle mérite d’en avoir, c’est un bon et noble cœur. Ce n’est pas une nature expansive et passionnée ; c’est une nature tendre. Elle est retenue en tout, elle hait le bruit et l’éclat. Elle fait le bien pour le faire, sans attendre la reconnaissance. Elle n’ëst pas prodigue, au contraire, elle sait compter et ne dépense pas un sou mal à propos. Elle est raison-
MARIE TAGI.IOM.-
nable et n’a point de fantaisies. On a chez elle tout ce qu’il faut, rien de plus.
Ce n’est pas un esprit étincelant, c’est un sens droit, c’est un jugement qui ne s’égare pas. C’est une imagination positive. Sa conversation n’a rien de remarquable, elle dit ce qu’elle doit dire, elle s’explique clairement, on la comprend toujours : pas de phrases ni de métaphores. Elle a beaucoup souffert en sa vie, parce qu elle a beaucoup donné à ses affections.
Elle adore ses enfants, elle adore sa mère avec laquelle elle a constamment vécu.
Mademoiselle Taglioni n’est point une élégante ; sa toilette est modeste, comme tout ce qui l’entoure. Elle a de fort beaux joyaux, île superbes châles, cadeaux de tous les souverains de l’univers; elle les laisse dans leurs tiroirs et sort avec de petites robes unies que personne ne songe à regarder.
Elle marche beaucoup, elle plante ses arbres et ses fleurs. On dit quelle ne regrette pas le théâtre; on l’a cependant accusée de l’avoir quitté trop tard. Les danseuses malheureusement ne vivent « que ce que vivent les roses, » et les roses durent peu.
Marie Taglioni doit plus facilement se con-
soler qu’aucune autre de ce qu’elle a perdu. Il lui reste tant de dédommagements ! L’écho de sa gloire répète son nom chaque fois qu’une occasion se présente, elle est partout proclamée la première dansson art. Elle vit calme et entourée dans ce paradis terrestre qu’elle a choisi pour demeure. Le sillon qu’elle a tracé dans ce monde restera lumineux et brillant ; l’envie même ne s’attaque pas à elle, parce qu’elle n’a point eu l’orgueil de ses triomphes et ne les a fait expier à personne.
On rêve de la sylphide aux ailes dorées, on aime la femme simple et bonne qu’on ne saurait oublier quand on l’a connue.
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Nous sortirons aujourd’hui du monde des arts et nous entrerons dans une voie nouvelle. M. de la Guéronnière est un grand écrivain ; cependant, par sa position et par ses antécédents, il appartient plutôt au monde politique et à la société proprement dite qu’aux belles lettres. Il vit éloigné de toutes les boutiques littéraires. Aujourd’hui, il occupe des places éminentes, il travaille dans le silence du cabinet les questions gouvernementales; mais il n’a pas toujours été ainsi. Nous l’avons connu dans nos rangs, il a fait partie de la phalange militante qui doit chaque soir fournir son article, sous peine de se fermer l’entrée de cette galère qu’on appelle un journal. 11 a quitté le champ de bataille après avoir gagné ses grades ; nous le prendrons alors qu’il combattait encore. Maintenant sa vie est murée ; nous ne sommes pas de ceux qui