DE ROTHSCHILD
quelquefois il semble ne pas voir, c’est alors qu’il regarde davantage et qu’il profite.
Sa conversation est variée et amusante, il a tant vu, tantconnu de personnages importants! Il tient le secret de tant d’événements inexplicables et dont la clef est dans sa poche! Un homme qui peut tout acheter n’ignore rien. Il ne dit que ce qu’il veut. Sa situation lui impose une grande réserve, il a parfois une sorte de verve très-gaie lorsqu’il raconte. Il est fort bien élevé, et a beaucoup fréquenté les hautes compagnies.
Son grand ennemi est la goutte, il ne le ménage guère ; quand elle le cloue sur son lit, ij y travaille encore, et si une circonstance imprévue l’appelle au dehors, il se lève, il se lait habiller et s’en va clopin dopant, souffrant comme un damné, ne se plaignant pas, arrangeant, organisant, défendant les intérêts qui l’occupent d’une manière aussi lucide que s’il était installé à son bureau, libre de tout embarras.
M. de Rothschild est un travailleur infatigable, vous le savez, il se lève de très-bonne heure et voit lui -même les affaires essentielles. Il reçoit volontiers, et ses matinées se passent en audience; après qu’il a préparé la tâche de ses mirmidous. Certaines propositions le trou-
vent impitoyable; de là sont venus les critiques répandues sur lui. Il est excellent, mais il n’est pas niaisement facile ; il a la perspicacité d’un homme qui a gagné la plus grande fortune de l’Europe. S’il en était autrement, il ne serait pas ce qu’il est. Il ne faut pas juger les grandes capacités comme les braves créatures qui vivotent dans leurs petits cercles. On n’arrive pas au pinacle par le chemin des médiocrités : on impose silence à son cœur, à ses penchants, à ses désirs, pour dominer le sort, et nul ne peut raconter ce qu’il en coûte à l’heureux privilégié de la destinée. Tout se paye icibas; les larmes qui coulent sont moins amères que celles qu’on étoulle.
Ce grand financier est doué du goût le plus sûr et le plus épuré que je sache. Sa maison est connue de tout l’univers pour les trésors artistiques quelle renferme; c’est le palais des miracles, et cependant on ne sent l’or nulle part, on ne l’entend pas, on le voit encore moins. Au lieu d’être l’enseigne du logis, il en semble banni, sous sa forme véritable du moins. La maison, le palais, la merveille enfin que le baron vient de faire construire à Boulogne n’a pas tant de ce vil métal qu’il s’en trouve dans un appartement de la Chaussée-d’Antin. 11 n’existe
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pas en Europe de séjour plus délicieux que cette villa de Boulogne ; c’est un objet d’art. Depuis les cheminées jusqu’au sol, tout y est choisi, tout y est commode; le luxe est partout, non la - prodigalité. On ne peut rien rêver de plus complet, de plus irréprochable.
M, de Rothschild aime les artistes; il leur fait un bien énorme, et il les reçoit parfaitement.
Quelques-uns sont des commensaux de sa maison; ils y trouvent une simplicité qui s’allie rarement avec la richesse. L’intérieur de la famille de Rothschild est patriarcbal, on dirait une page de la Bible. Gela n’exclut pas les dîners et les bals, où l’on déploie tout ce que la recherche et la magnificence ont de plus splendide.
Les vues de ce prince de la finance sont d’une justesse constante, il devine les événements, il les annonce, il les prévoit. 11 jauge les nouvelles célébrités et sait au juste ce qu’elles dureront. Rien ne le détourne de sa route, il ne s’effraie pas des concurrences, il explique ce qu’il veut aussi clairement qu’il le conçoit. Les heures données au travail sont employées jusqu’à la dernière minute; ensuite viennent les distractions, elles sont lesbien accueillies. M. de Roths-
2'|6 LE B. JAMES DE ROTHSCHILD child aime les plaisirs de toute sorte et ne se les refuse pas. Sa table est somptueuse, ses cuisiniers sont les premiers du monde, ses menus deviennent pour eux des parchemins qu’ils montrent avec orgueil et qui les font accueillir partout. Il a toujours aimé les belles choses, par conséquent les jolies femmes, les gens d’esprit, les tableaux, la musique, tout ce qui constitue la vie élégante. A quoi servirait la fortune si elle ne donnait les jouissances ? Le baron les a toutes goûtées, celle de faire des heureux est encore la plus douce et la plus précieuse, rien ne la paye et rien ne la remplace, elle laisse des souvenirs ineffables, et M. de Rothschild en a un grand nombre de ce genre.