‹ Portraits comtemporainsChapitre 29 sur 30 · DE LA GUÉRONNIÈRE · texte numérisé non relu

DE LA GUÉRONNIÈRE

pas une intelligence prime-sautière, bien qu’il n’ait pas le travail pénible et qu’il s’exprime facilement.

Il n’a pas de fausseté; il a de la finesse. Il est trop aisément entraîné pour user de tromperie, il se montre ce qu’il est. Il cède volontiers sous certains rapports et conserve sous d’autres un entêtement obstiné. Contre les tracasseries de l'existence il a la force d’inertie ; il ne s’emporte pas, il glisse. On ne peut le saisir, il ne laisse pas de prise et sait esquiver les explications, il met de l’art dans tout ce qu’il fait. Cependant il n’a point de préméditation, ce n’est pas un homme de calcul. L’addition se présente toute faite au bout des chiffres, il les pose sans prendre la peine de les compter, la destinée compte pour lui. Il est heureux, ce qu’il entreprend lui réussit presque toujours. Il sait en jouir et n’est point ingrat envers le sort, dont il a le bon goût de ne pas se plaindre.

Sa vie s’écoule cependant assez accidentée. Il a en lui des anomalies qui ne peuvent lui accorder la tranquillité parfaite. Il doit se rappeler qu’il appartient à l’humanité, et que l’humanité n’atteindra sur la terre à la perfection d’aucune sorte. Le nuage pointe toujours à l’horizon, s’il

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ne s’avance pas, il menace ; scs ombres se répandent au loin; elles nous glacent quelquefois, quelquefois aussi elles nous couvrent ; et l’ambition est aussi difficile à satisfaire que la fortune est rebelle à fixer.

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Je ne suis pas de ceux qui marchent au hasard : avant de commencer ma galerie, j’avais mon parti pris, et je n’en changerai point. J’estime peu l’espèce humaine ; cependant, je crois possible de l’intéresser sans déchirer personne, la bienveillance dont le public m’a honoré me prouve que je ne me trompe pas. Je m’attache à saisir la ressemblance de mes modèles, je fais ressortir ce qu’ils ont de bon, et ] indique le reste. Je ne les flatte pas, car je dis toute la vérité; seulement je la dis comme une plume honnête et de bonne compagnie doit la dire.

Je hais les pamphlétaires, je me tairais plutôt toute me vie que de soulever un scandale indigne d’un homme d’honneur; je serais doublement lâche en agissant ainsi à l’abri de mon pseudonyme; je ressemblerais aux voleurs masqués attendant la nuit les voyageurs der-

rière un mur. Si j’attaquais jamais qui que ce fût, je le ferais franchement, loyalement, à nom et à visage découverts, tout prêt à soutenir ma querelle, et ne laissant pas à autrui le droit de répondre pour moi.

En traçant le nom de M. de Girardin, j’éprouve une sorte de crainte. M. de Girardin est un de ces hommes sur lesquels on croit le dernier , mot écrit; l’opinion semble formée et rien ne la fera changer désormais. Chacun se figure le connaître à merveille ; ceux qui ont lu la Presse lorsqu’il la dirigeait, y ont vu, à ce qu’ils supposent, l’expression de sa pensée. Il se sont taillé des opinions et des principes dans ceux qu’il leur a dictés, et ils n’en demandent pas davantage.

Le caractère de M. de Girardin est un cristal à facettes: il brille, il pique au besoin, il coupe* si on le casse, il reflète la lumière et la renvoie, toutes les couleurs du prisme se heurtent ou s’allient tour à tour. Il change d’aspect suivant que le soleil l’éclaire ou que l’ombre le voile.

Il a tous les courages, il en a donné des preuves. Il choisit de préférence les courages utiles et réfléchis; la chevalerie le séduit peu, elle ne rapporte guère que des coups, quelquefois de la gloire ; mais la gloire est une fumée, et ce

siècle-ci exige une nourriture plus substantielle. On l’a cependant vu, dans maintes occasions, aussi sûr de lui que les héros d’Homère. Qui ne se rappelle sa conduite en 48, lorsque le club Blanqui demandait sa tête. Ses amis cherchaient à l’empêcher de se rendre à son journal, il les repoussa et s’en alla corriger ses épreuves en passant parmi les furieux qui vociféraient contre lui. Il avait emporté un plat d’argent pour leur présenter les clefs de l’imprimerie s’ils essayaient de forcer les portes. Son chapeau enfoncé sur sa tête, le col de son paletot relevé, lui firent supposer qu’on ne l’aVait pas reconnu; il revint sur ses pas, se découvrit, et dit en promenant autour de lui son regard clair et tranchant comme l’acier : — «Je suisM. de Girardin, quelqu’un voudrait-il me parler? »

Nul ne bougea, mais ceux qui le menaçaient marchèrent derrière lui et l’escortèrent avec des acclamations jusqu’à sa voiture.

Il chiffre tout : les hommes ont pour lui une valeur commerciale. Plus cette valeur est grande, plus il la prise, mieux il les reçoit, plus il les fréquente et plus il s’en sert par conséquent ; son appréciation se borne là. Il estime profondément les honnêtes gens, il leur .rend une sou-

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veraine justice. Il n’e3t point sceptique en paroles, et proclame volontiers ses croyances. On l’a calomnié de toutes les façons, calomnié à dire d’experts; il a continué sa route et il est arrivé. De ces calomnies il n’est resté qu’une trace presque effacée ; l’envie a usé scs dents à mordre sur ce fer de bonne trempe ; elle s’est couchée impuissante à ses pieds, répandant son venin autour d’elle, attendant peut-être, car l’envie ne meurt jamais.

M. de Girardin est un honnête homme, un homme de devoir, un peu tout d’une pièce, un peu rigide dans certaines circonstances. Il a peu de liant, et de là viennent les ennemis qu’il s’est faits.

Pour lui rien n’est perdu, il se sert de ses ennemis mêmes. Sa maxime est de toujours faire ce qu’ils ne lui conseillent pas. On est sûr ainsi, prétend-il, de ne pas manquer une occasion de réussir ; ils les signalent eux-mêmes en les craignant. Selon lui, beaucoup de gens mettent la conscience en actions: elles montent ou elles baissent, elles se vendent ou s’échangent, c’est une monnaie dont le cours se cote aussi bien que les autres et dont les banqueroutes sont fréquentes ; il y a encore moyen d’en utiliser les débris.

Il a de l’orgueil, sans cela il ne serait pas ce qu’il est; pourtant il a l’orgueil de ne pas le laisser voir. Cet orgueil empiète sur ses autres penchants et les domine. Ainsi il devient par lui fastueux et prodigue, lorsque son goût le porterait plutôt vers l’épargne et la simplicité. Il aime à gagner sur tout ce qu’il troque ou cède. Un gain manqué le contrarie à l’excès.

Il se défie de se3 bons mouvements, parce qu’ils ont souvent été trahis; s’ils se présentent, il les écarte. On ne le touche point avec des récits plus ou moins véritables de ses misères; pour ne passe repentir d’avoir résisté, il préfère admettre qu’on le trompe toujours. Ceux qui lui demandent quelque chose jouent avec lui le rôle de M. Dimanche ; il ne les laisse pas achever, afin de ne pas leur répondre; aussi ne refuse-t-il que les sots, et ceux-là méritent d’être refusés.

Il a pourtant rendu des services lorsqu’on ne les a pas réclamés, ou lorsqu’il a jugé devoir le faire. Il est avant tout souverainement juste. On cite de lui des traits de bienfaisance qui prouvent une fois de plus qu’on trouve surtout son cœur quand on ne le cherche pas.

M. de Girardin a une grande faculté d’assimilation; il écoute fructueusement et s’approprie

les idées à ce point qu’elles deviennent siennes et qu’il les transforme. Celui qui les a fournies ne les reconnaît pas. Il est certains de ses amis qu’il dissèque tous les jours avec l’adresse d’une araignée dévorant son mari. La toile est si bien tendue, qu’on y retombe indubitablement et qu’on ne s’en aperçoit point.

11 accepte les conseils sans se fâcher ; il les suit quelquefois, et convient qu’ils lui ont réussi : sa mémoire est immense, il n’oublie nen; il n’oublie pas le mal, et chaque flèche qui l’a blessé laisse sa marque. 11 a peu d’imagination : aussi n’écrit-il que ce qu’il voit, ce qu’il sent et ce qu’il pense; il n’invente guère ; il a la toquade du théâtre, où ses qualités mêmes l’empêcheraient de réussir, l’analyse positive ne peut jamais être un amusement. Son élément est le paradoxe, il s’y plaît il a pour le soutenir des raisonnements qui stupéfient ; par cette raison, ses convictions ne sont pas profondes. Ou est étonné de tout ce que contient cette tête. Son talent de publiciste est à la fois brillant et vigoureux. Il pressure une idée à sa dernière expression.

11 est concis et clair jusqu’à la sécheresse. Ce n’est ni un phraseur, ni un poète. Ne cherchez pas d’images chez lui, cherchez des faits et des

pensées. Son style est martelé comme son esprit, il frappe toujours.

Sa nature est en même temps anguleuse et câline; il a des brusqueries et des caresses, il est essentiellement né pour la lutte; une victoire obtenue sans combat n’en est pas une pour lui. Il a arraché pièce à pièce à la destinée toutes ses faveurs. La fortune l’a calmé maintenant; il veut sincèrement le repos, il veut jouir de ce qu’il a conquis. Il a trop vu le monde pour y croire et pour tenir à grand’ chose ici-bas. Philosophe dès sa jeunesse, les événements variés et douloureux de sa vie ne l’ont point abattu : il a su n’en accepter que ce qui lui a servi ; toutes les pierres de son édifice ont été triées parmi celles dont on a obstrué sa route. Ce qui désespère les autres hommes n’a jamais pu l'atteindre; il ne se laisse pas influencer par les préjugés et traite lestement les opinions, reçues, ce qui le délivre de beaucoup d’embarras.

Il a plus que de la hardiesse, il a de l’audace. Un parti pris chez lui est immuable ; il s’avance calme et fier au-devant de l’opposition qu’il a prévue. Il ne l’attend pas, il marche tout prêt à la parade et surtout à la riposte; on ne peut le surprendre ni l'étonner.

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Presque toutes les bonnes idées industrielle ment littéraires de cette époque viennent de lui. Il aprofité des unes, et beaucoup lui ont échappé pour aller en enrichir d’autres. Heureusement qu’il a su se pourvoir avec le reste.

Sa conversation est variée, instructive, pleine d’aperçus; mais elle manque d’esprit, dans l’acception étincelante du mot. Il comprend admirablement celui des autres ; il en jouit, surtout lorsque cet esprit le flatte et qu’il abonde dans ses tendances. Il est gai, il rit de tout son cœur des bouffonneries qu’il adore, pourvu qu’elles soient drôles.

Il se lève à cinq heures du matin et travaille sans relâche, le travail est sa vie. Il va rarement chez les autres, il préfère recevoir chez lui quelques personnes dans l’intimité, le monde l’ennuie. Ils’ endort chaque soir après son dîner, jusqu’à dix ou onze heures. C’est une habitude prise, dont nul ne se formalise. Autrefois, lorsque le moment était venu, la grande Delphine sonnait et demandait :

— Le châle de monsieur !

Puis elle l’enveloppait dans ce châle, le couchait sur un canapé, et l'on causait comme s’il n’eût pas été là.

M. de Girardin est un homme du monde de

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goût, ce n’est pas un artiste. Il n’a rien de la bohème qu’il a effleurée, pas même le diable au corps. Il ne fume pas, il est soigné et recherché en toutes choses. Il ne boit que de l’eau et du vin pur, et ne les mélange point. Les orgies ne l’attiraient pas, il les subissait tout au plus. Il se préoccupe de sa santé, sans être précisément malade imaginaire. Il questionne ceux qu’il voit sur les malaises qu’ils éprouvent, afin de se rassurer sur lessiens. Je ne sais s’il craint la mort, ou s’il craint de souffrir. Il monte souvent à cheval, c’est son exercice favori ; il n’y réussit ni mieux ni plus mal que n’importe qui.

Un appendice indispensable de M. de Girardin, c’est Jean, son valet de chambre. Jean s’ occupe de tout , il voit tout, il fait tout ; il serre l’argent et les papiers, il faut tout demander à Jean. Il connaît les célébrités, il sait le degré de considération dont on jouit près de son maître et reçoit en conséquence. L’accueil de Jean annonce celui qui vous attend dans le cabinet d’en haut ou dans le salon du rez-de-chaussée. Jean fait les commissions difficiles, et donne le congé aux solliciteurs et aux ennuyeux ; s’il est besoin, ses fonctions s’élèvent jusqu’à la diplomatie des ruptures. Il a pénétré les secrets politiques et les laisse entrevoir à ceux qu’il pro-

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tége. Il a peut-être plus d’ambition pour Emile qu’Emile lui-même. Il époussette chaque matin' avec un soupir le portefeuille qu’il pourrait avoir s’il était ministre. Jean est un type comme la Sophie de M. Véron; il n’y a entre eux que la différence de l’homme à la femme ; mais c’est beaucoup en pareil cas.

En amour, M. de Girardin est de l’école sentimentale, surtout par lettres. Il est enguirlandé dans son style comme un berger de Florian. Il ne cherche point le mystère ; plus il se fait de bruit autour de son cœur, plus il s’excite. Il ne fréquente pas les sentiers rêveurs et écartés ; la foule l’attire, il préfère les grandes routes et les chemins battus. Lorsqu’il entre chez son Egérie, s’il trouve quinze voitures à la porte, il est flatté et heureux. Ce nom d’Egérie n’a qu’une certaine portée : il consulte peut-être la nymphe; pourtant elle n’a sur lui d’autre empire que celui qu’il lui laisse prendre. Il n’obéit guère à la séduction, quelquefois à la lassitude de la résistance. Il cède une 'portion de sa volonté pour conserver celle à laquelle il tient le plus. Il a été fort aimé, néanmoins, sans que la reconnaissance tint beaucoup de place dans ses amours. Les soins, les attentions de toutes sortes, la protection même, diminuent à mesure

qu’il reçoit davantage ; le parodoxe le suit partout.

. Dans ses rapports avec les femmes, il apporte une remarquable originalité. Sa causerie est comme ses articles, par alinéas. Il a mille prétextes pour passer à la ligne : un cheval qui galope, un oiseau qui chante, un papillon qui vole, il tire parti de tout : son adresse, son esprit et son savoir-vivre brillent là plus qu’ ailleurs.

Il avait une grande admiration pour sa première femme et lui rendait pleinement justice. Ce sentiment était réciproque; il existait entre eux une affection véritable et sincère. Elle lui donnait d’excellents avis, elle le complétait avec son imagination poétique, elle lui prêtait l’idéal. Son salon était pour lui une sorte de temple ; en la perdant, il a perdu la plus chère de ses habitudes ; son rêve est de la retrouver.

Maintenant, c’est un tourtereau, il a subi toute une transformation. 11 vit, près de sa jeune et jolie femme, comme un bourgeois ; il rêve la retraite et la tranquillité, un intérieur agréable, quelques amis pour causer. Il vient d’acheter un terrain à Baden et s’y fait bâtir une maison. 11 abdique ce sceptre qu’il a porté si longtemps ; revenu des vanités et des illusions, il se concentre en lui-même et dans sa propre

valeur. Elle est assez grande pour que le fonds ne lui manque jamais.

Il existe dans tous les siècles de ces individualités puissantes qui ne se pèsent pas au même poids que le vulgaire. M. de Girardin est de ceux-là. L’histoire, et l’inconnu peut-être, diront mieux que nous ce qu’il lut.

rnainçois ptmio

Depuis la génération littéraire de 1830, qui nous a donné presque tous nos grands noms, bien peu d’hommes ont surgi : M. Ponsard est de de ceux-là. Il arriva un beau jour, on parla de lui sur-le-champ, on en parla avant de l’avoir vu, car il se cachait; c’était un mythe, on l’admirait de confiance et simplement pour répéter ce que l’on entendait dire aux autres. Un homonyme à moi, M. Reynaud, le vanta, l’annonça, le promit beaucoup, le montra peu, manœuvra de façon à tenir la curiosité en éveil ; c’était le meilleur, le plus intelligent cornac que jamais poète inconnu eût pu souhaiter.

Lucrèce fut annoncée par mille trompettes ; sans que personne en eût entendu un vers, on la proclama un chef-d’œuvre ; les mânes de nos grands classiques tressaillaient d’aise, ils avaient

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enfin un successeur digne d’eux, la tragédie allait renaître.

L’alarme était chaude au camp des romantiques : ils prenaient des airs de dédain, mais ils tremblaient d’avoir trouvé un maître ; les ardents se préparaient à la lutte, les jeunes ouvraient leurs narines, aspiraient la discussion ; semblables à des chevaux de race, ils piaffaient d’impatience, ils espéraient assister à de nouveaux combats et recommencer les célèbres batailles où leurs aînés avaient gagné leurs éperons.

. Cependant, la cause innocente de ce déchaînement restait dans l’ombre. Le poète arrivait des bords du Rhône ; il quittait la retraite fleurie o.ù il avait vécu jusque-là, pour se jeter dans une vie qu’il ignorait et dont il avait peur instinctivement. Le bruit qu’on faisait autour de son œuvre, plutôt qu’ autour de son nom, car beaucoup l’ignoraient, l’étonnait.

Il s’en demandait le motif. On le posait en prétendant, en chef d’école; il avait des disciples, assurait-on, lui qui ne songeait qu’à entendre réciter ses vers sur un théâtre, afin de les mieux goûter; lui, poète convaincu , cherchant la gloire pour la gloire, et ne s’occupant pas d’où elle lui viendrait, pourvu qu’elle vint.

, li se cacha davantage, laissant son ami promener ses odes et ses rimes. Il en connaissait la valeur, pourtant il n’aspirait pas alors à la succession de Molière, ni au titre de régénérateur du beau langage. C’était un bon élève de lycée, destiné à l’enseignement par sa famille ; sans rien avoir du pédagogue ; il n’imposait ni son opinion ni ses principes, et l’on vit le singulier spectacle d’un homme calme, modeste, sans prétentions, devenu l’idole des uns, l’épouvantail des autres, se dérobant aux apothéoses comme aux attaques, et chantant au milieu de ces tempêtes comme les alcyons parmi les écueils.

Le jour de la première représentation de Lucrèce arriva. Ce fut plus curieux, plus étrange epcore qu ’ Il ernani ou le Bot s'amuse. Depuis le Mariage de Figaro , on n’avait rien vu de pareil; il y eut émeute sur la place de l’Odéon; on y installa des piquets de cavalerie, les jeunes gens des écoles voulaient prendre la salle d’assaut; n’ayant pu y pénétrer, ils se contentèrent, à leur grand regret, de crier, de siffler, de jeter des œufs et des pommes à la tête de ceux qui entraient : ce fut un tumulte sans exemple.

. Le Dépit Amoureux , servant de lever de rideau, fut interrompu dix fois; on montait sur

les banquettes, on saluait chaque célébrité qui paraissait, soit par des bravos, soit par des observations critiques; il se dépensa force saillies au parterre ce soir-là ; les loges étaient garnies du haut en bas de tout ce que. Paris renfermait d’illustre et de distingué. Pas un nom n’y manquait. Quel auditoire pour un début! Combien le cœur de ce jeune homme, ignoré jusque-là, devait battre d’orgueil et d’enivrement I

Vous savez quel fut le succès. Il était mérité sous plusieurs rapports. Les vers étaient bien faits, ils étaient beaux ; quelques-uns sont restés dans la mémoire de tout le monde. Quant à la pièce, c’était une tragédie ; on ne peut rien dire de plus — ni de moins.

M. Ponsard n’en devint pas plus fier; il s’en retourna à. Vienne, se déroba aux triomphes ej; écrivit Agnès de Mèranie , qu’il fit luire aux feux de la rampe lorsqu’il l’en crut digne. Il avait encore toutes ses illusions, toute la jeunesse de son imagination et de son cœur. Les épreuves qui l’attendaient à l’apparition de celte pièce les dissipèrent complètement ; une révolution totale s’opéra dans les idées, dans le talent, dans les sentiments du poète. Il complût ses adversaires et leur prit leurs armes pour se défendre. 11 apporlait avec lui la simplicité d’un

FRANÇOIS FONSARD M

villageois, qu’on me pardonne le mot; il ne cachait .ni ses désirs, ni ses impressions; il sentit l’abus de cette franchise, et, si l’apparence fut la même, la réalité devint plus habile. Il ne fut plus poète que dans ses œuvxes; l’exaltation, si elle existait, fut comprimée ; semblable à l’orgeat qui mousse, elle resta froide malgré le pétillement. 11 en résulta une affectation, une modestie jouée, une manière de s'effacer tout en profitant du mouvement qu’on faisait autour de lui, qui n’est pas dans la nature du poète et dont il se fit une armure contre les tracasseries et les embûches.

11 n’oublia pas néanmoins, car il est de ceux qui ne peuvent oublier. 11 renferma ses impressions et dissimula, surtout avec ses amis, qui s’étonnèrent en le voyant si opposé à lui-même. 11 est cependant généreux et serviable, bien qu’il y ait en lui quelque chose qui éloigne les demandeurs; je ne saurais l’expliquer, mais je le sens. Ponsard est très chaud pour ceux qu’il aime, il ne souffre pas qu’on les attaque, il tient à être estimé d’eux, et, chose étrange I il est des gens qui ne sont pas ses amis, à l’estime desquels il tient davantage encore. Il les a devant les yeux en certains moments de sa

vie et pose en face de leur souvenir pour savoir ce qu’il doit faire.

Il est orgueilleux, cela va sans se dire. Sa grande ambition fut pour l’Académie. 11 se brouilla avec un de ses rivaux à ce sujet; ce fut une question grave au Parnasse ; ils y sont à présent côte à côte, il ne s’agissait que de prendre son rang. L’auteur de Lucrèce est doux, il ne dit jamais de mal de personne, tout en méprisant in petto la petite littérature* celle qui se débite aux petits théâtres, par des petits acteurs qui ne sont pas subventionnés. Il ne le montre pas, il fait des compliments sans aucun mais, chose rare.

Ses convictions ne sont pas profondes, il se persuade volontiers cequ’il désire; il se présente des arguments irrésistibles pour expliquer ce qui n’est pas dans la voie qu’il s’était tracée d’abord. Il imite Racine et Boileau de plus d’une façon et rimerait en beaux vers le passage du Rhin, ou de n’importe quel fleuve ; il ne haïrait pas le poste d’historiographe, sauf à envoyer sa démission de ce poste, si quelqu’un remarquait trop haut qu’il l’a accepté. Il se retire admirablement des positions difficiles; il aurait inventé le repentir et la grâce des excuses; il y est irrésistible.

M. Ponsard est reconnaissant, il le laisse voir avec une mesure dont on lui sait gré, tant elle est juste. Il donne envie de l’obliger pour obtenir des remerciments.

Sa nature est un composé de passions violentes et d’instincts bourgeois qui viennent de sa première éducation, du milieu où il a vécu d’abord, il ne peut s’en défaire ; c'est comme l’accent du pays. Tous ses penchants se tournent vers l’honnêteté, il croit sincèrement être son créé pour certains salons où il aime à faire des lectures. Il est très-instruit, il cause bien, quoique sans saillies ; son esprit manque de spontanéité; il est comme préparé d’avance; il a peut-être un peu d’emphase.

Lorsqu’il est à Paris, on le voit chaque matin, à l’heure du déjeuner, au café Procope ; il est gourmand, c’est un défaut ou un mérite, adhérentà sa condition de myope. 11 va dans le monde avec plaisir, bien qu’il préfère l’intimité. 11 fuit les endroits publics où l’attention qu’il éveille lui est désagréable. Il ne se livre à aucun exercice du corps; néanmoins, il est d’une grande activité, lorsque ses sensations le-dirigent. Il voyage avec une facilité merveilleuse ; il franchit les distances sans y penser; il va du Nord au Midi et du Midi

au Nord, aussi vite que les hirondelles cherchant un printemps sans hiver.

Sa première occupation est le jeu, dont il est passionné, non pas par amour du gain, mais pour les émotions qu’il donne ; il aime le jeu en artiste, il le goûte, si l’on peut s’exprimer ainsi. Il n’y est pas heureux, il perd noblement. C’est un joueur gentilhomme. Les cartes et les dés ont pour lui un attrait irrésistible. Il va jeter sur le tapis vert l’or que lui rapportent ses pièces morales ; la dame de pique emporte dans sa robe les belles tirades de l'Honneur el l'Argent et les déclamations vertueuses de la Bourse. .

M. Ponsard le sait et le sent mieux que personne ; un esprit de sa trempe ne dissimule pas avec lui-même. Il faut bien dépenser sa vie, quand on en a surabondance ; il faut bien tout connaître lorsqu’on doit tout peindre ; et l’on ne signale jamais mieux le danger qu’après l’avoir évité soi-même en s’y exposant.

Ce caractère est un de ceux où le bon triomphe des imperfections de notre espèce. Nous ne pouvons tout avoir en partage, il nous faut payer Ilodolp/ie, l’honnête homme de ses pièces ; il l’est strictement. A peine si les entraînements de la vie le font sortir de cette sévérité de principes qui n’admet aucune capitulation.

Il est paresseux et ne compose qu’à Vienne, la ville la plus ennuyeuse qui soit sous le soleil. Peut-être est-ce un tort, peut-être ce travail solitaire, dans ce coin du Dauphiné, donne-t-il aux pièces de M. Ponsard une teinte sérieuse qui fatigue l’attention et qui exclut la gaieté, d’autant plus qu’il a l’improvisation difficile.

Il admire franchement ce qui est beau; il en est envieux comme un vrai artiste, c’est-à-dire qu’il est fâché de ne pas l’avoir fait; mais il n’a pas l’envie basse, l’envie qui dénigre, au contraire. Il est un des trois écrivains qui n’ont pas de collaborateurs, et il garde sa spécialité, sans empiéter sur ses voisins et sans s’inquiéter si elle est la meilleure.

Dans ce qui touche à la passion, notre poète est naïf et crédule : il accueille les chimères, il n’est point fat ; mais lorsqu’il a une maîtresse, il se croit adoré d’elle. Il écrit aux femmes des lettres en vers; pour beaucoup d’entre elles, ce n’est qu’un autographe de plus, dont leur amourpropre est flatté. J’en sais une qui en a souvent reçu et qui, pour récompense, l’a baptisé le Don Juan notaire. Il est comme tous les hommes chez lesquels l’amour du beau sexe est impérieux : il se laisse séduire et dominer, en dépit

de sa volonté, en dépit de sa raison. C’est quelquefois un moyen d’être heureux.

Ses habitudes d’existence sont très simples, il vivrait sous la tente ; il n’a pas de goûts ruineux, il ne collectionne pas, il se soucie peu de l’élégance, non pas de la propreté. Il est resté provincial dans sa mise ; il va trop souvent à Vienne. Ponsard n'a rien d’Apollon dans l’aspect, on ne le devinerait jamais en le voyant passer. Il a pourtant de bonnes manières ; il est le tribut à l’humanité. S’il en était autrement, ce monde serait le paradis, et je ne me suis pas aperçu encore que nous en goûtions les béatitudes.

(BREIT riTtEAO

Nous voilà en plein succès, en pleine sève, en pleine jeunesse ; nous voilà devant l’un des triomphateurs du jour, suivant son char une palme à la main, pendant que le chœur répète :

« Souviens-toi que tu n’es qu’un homme ! »

La tête brûle, on s’enivre plus sûrement de la gloire que de l’orgie, on ne regarde point autour de soi, on se retourne encore moins pour regarder derrière. L’avenir est tout, on le dévore, on l’aspire ; le présent ne suffit plus, il faut monter toujours, tant qu’il reste des degrés à franchir, arriver au faite, être le premier enfin, dominer le monde, dominer son siècle, voir l'univers à ses pieds et le maintenir haletant sous sa plume, sous sa pensée. Td est le rêve des ambitieux de l’art, tel est celui de M. Ernest Feydeau, une des individualités les plus artistiques de ce temps-ci.

ERNEST FEYDEAU

En lui, nous examinerons l’artiste autant que l’homme, ou plutôt les deux ne font qu’un :

presque toutes les impressions de l’homme appartiennent d’abord à l’artiste ; il les mélange de telle sorte, que lui-même ne pourrait les séparer; je vais me faire mieux comprendre :

M. Feydeau a des amis, ce sont des amis littéraires, il cause avec eux littérature et philosophie ; peu importe l’analogie de caractère ou de sentiment, c’est l’analogie d’intelligence qu’il désire. Son ami le plus intime, Gustave Flaubert, ne lui ressemble que par là. Ils s’écrivent des lettres de douze pages, remplies de dissertations, d’appréciations et de critiques. Ils font tous les deux partie de la Doctrine , sorte de petite église, dont le prophète est Théophile Gautier, dont Y Artiste est le Coran, dont Paul de Saint-Victor, Ernest Feydeau, Gustave Flaubert sont les disciples. Le cercle finit à M. Xavier Aubryet; Victor Hugo est le fétiche de cette religion aussi exclusive que le catholicisme ; hors de son temple, point de talent. Amoureux de la forme avant tout, l’idée ne vient qu’ ensuite ; ces messieurs la trouvent toujours, mais souhaitons qu’ils ne fassent pas école. C’est un des plus dangereux systèmes pour la médiocrité ; des esprits tels que ceux que j'ai cités se maintiennent

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à cette hauteur ; les autres retomberaient lourdement et ne se relèveraient plus.

L’auteur de Funny pousse le respect de son œuvre jusqu’à l’admiration; pour n’importe quelle somme et dût-il mourir de faim, il ne la livrerait s’il n’en était pas complètement satisfait. 11 ne transige pas avec lui-même, il n’a pas de complaisance, il est son propre juge, il faut qu'il soit content II se lit tout haut ce qu’il écrit, pour apprécier la musique et la sonorité de sa phrase ; son oreille doit être flattée d’abord, elle l’avertit des dissonnances. Il a le travail capricieux et travaillé , il polit et cisèle jusqu’à la dernière ligne.

Son érudition est immense. On se rappelle sans doute sa discussion avec M. Champollion- Figeae, à propos de son livre sur la crémation , qui fit tant de bruit dans le monde des savants. M. Champollion osa dire que cet ouvrage était plein d’erreurs. M. Feydeau lui répondit, lui donna des preuves positives qu’il ne s’était pas trompé, en ajoutant avec une superbe assurance :

— Il y a en effet quatre erreurs dans mon livre, mais je vous défie de les trouver.

Il avait raison, on ne les trouva point.

Ernest Feydeau a un grand orgueil, l’orgueil

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des gens qui sentent ce qu’ils valent. Il est très* sensible à la critique, un article l’empêche de dormir; cependant il se raidit contre elle et ne lui cède jamais. Il demande des conseils qu’il ne suit pas, son jugement est toujours pour lui le meilleur. Le seul qu’il ait redouté à l’apparition de Fanny est celui de madame Feydeau, et il l’attendait avec anxiété ; lorsqu’il eut son approbation il ne s’occupa plus de celle de personne. Il n’est pas envieux, l’envie est un sentiment d’infériorité incompatible avec son caractère.

Sa conversation manque de traits, tant qu’on ne parle que de sujets ordinaires; parlez-lui de Y art, son élocution devient facile jusqu’à l’éloquence, jusqu’à la pompe quelquefois. Il va à la Bourse, il fait des affaires d’actions et de reports, toutes choses indignes de son mérite : aussi les oublie-t-il souvent; il prend la Bourse pour un temple grec, s’appuie contre une colonne et se met à causer. Il a des colères magnifiques contre les gens d’argent, il les traite en face comme on ose à peine les traiter au théâtre, il le3 fustige de sa verve et de ses satires pleines de vérités et d’audace, il est superbe alors : c’est le mépris fait homme.

D’une honnêteté à toute épreuve, il ne craint pas qu’on lui réponde. S’il tient à son argent,

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c’est qu’ il le gagne loyalement et honorablement. Exalté, passionné, ardent, il n’aime rien à demi ; ses goûts deviennent des emportements, ils en ont la puissance et le peu de durée. Il est d’une franchise sans bornes, il ne triche même pas sur ses sensations : on peut croire ce qu’il dit. Il est emporté comme tous ceux de cette nature, et, chose singulière, avec sa franchise il manque de naturel : l’art a encore passé par là.

Il a quelques velléités pour le théâtre, où il réussirait difficilement néanmoins. Il aurait, je crois, de la peine à s’astreindre aux exigences de la scène : elles lui sembleraient le lit de Procuste et seraient pour lui un supplice. Il fait en ce moment un roman dont l’héroïne est une femme blonde : aussi il étudie la femme blonde dans ses moindres détails. Il voit blond, il rêve blond, il pense blond. Jusqu’à ce que sa statue soit parfaite, il n’aura pas d’autre idée et ne laissera pas passer un filament sans en prendre note. On ne sait s’il n’aime pas mieux peindre qu’éprouver. C’est encore de l’art 1 II le soigne, il le conserve, on pourrait l’appeler un vestale de l’art.

Il pousse l’amour du vrai au point d’être minutieux. Veut-il décrire un beau site, veut-il nous montrer des fleurs, des gazons, des forêts, il va à la campagne, il prend un calepin, il re-

àô2 ÈhNEST Ÿ KYDEAU

garde, il examine, rien ne lui échappe, c’est l’ exactitude même. Si vous passiez après lui, en même temps que lui, dans ce paysage, vous en reconnaîtriez les feuilles mortes qui jonchent le chemin. 11 est tout à la fois réaliste et poétique, qualités peu habituelles à cette école.

Feydeau est d’une moralité inexorable pour les hommes, il n’admet en ce genre ni tempérament, ni excuses. Une seule faute trouve grâce devant ses yeux, l’amour. Tout ce qu’il fait commettre est pardonné d’avance. Les petites perfidies, les entraînements, l’oubli des lois adoptées, tout s’efface devant l’amour. Ce mot explique tout, renfernce tout. 11 n’est pas le seul de cette opinion. Combien de gens ont une conscience en partiè double ! Combien se regarderaient comme des misérables s’ils prenaient un centime à leur voisin, qui trouvent naturel de lui voler son bonheur, son honneur même!

La passion est souvent irrésistible, on ne peut répondre de soi lorsqu’elle vous domine, mais nous avons tous besoin d’indulgence ; ne soyons impitoyables pour personne.

Notre romancier est bon, il est d’un commerce sûr. Il garde presque toujours les secrets des autres, et ne trahit jamais les siens. 11 parle volontiers cependant, mais il ne s’aventure point.

ÈENËST peYdeaü $oâ

Il a Y amour de soi , ce qui n’est pas l’égoisme et ce qui n’a pas les mêmes résultats. Il sait qu’il est beau, il en est charmé, il en est flatté pour lui, bien qu’il ne soit pas fat ; c’est une façon d’être particulière. Ceux qui le connaissent se rappelleront combien je dis vrai.

Il se couche tous les soirs à sept heures, ne va jamais dans le monde, pas plus qu’au spectacle. Il n’est pas fait pour les salons et leurs niaiseries. Ses manières ne sont point communes, pourtant il n’a pas celles d’un homme de la sbciété ; on voit qu’il ignore beaucoup de choses dans ce genre-là, et qu’il ne se soucie point de les apprendre, il laisse voir qu’il ne les sait pas. Il se relève à minuit et travaille jusqu’à neuf heures du matin, dans son cabinet, entre son feu, sa lampe et un petit réchaud à l’esprit de vin, avec lequel il fait du café. Ce sont là ses belles heures, il est tout à lui-même, à son talent, à son imagination, le reste n’existe plus. 11 vit au milieu de sa propre création, comme il entend vivre par conséquent, il fait des sentiments et des émotions à sa fantaisie, et il les exprime comme il les sent.

Sobre à l’excès, simple en tout, il n’a pas la rage du luxe qui nous possède et qui nous emporte. Il ne boit jamais, il a le jeu en horreur,

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son seul excès, c’est la cigarette. Il en lume dès qu’il est réveillé jusqu’à ce qu’il s’endorme, il en fume peut-être en songe. Il est propre et soigné ainsi que doit l’être un homme si indulgent pour les peccadilles de l’amour. Des trois bonheurs que M. Scribe chante dans le fameux chœur de Robert le Diable , il n’en apprécie qu’un seul, aussi l’apprécie-t-il pleinement. Aimer ! c’est son unique désir, son unique folie, il est sentimental et il est sensuel, c’est une nature très-complète. D a même la jalousie, sans laquelle la passion n’existe pas.

Amoureux, sans doute à cause de la psycologie, il arrive promptement à un degré inaccessible, et cela toutes les fois qu’un nouveau roman l’entraîne vers une nouvelle étude. C’est un vrai baromètre ; ce degré atteint, il ne le dépasse plus, il redescend juste au point de départ. Il fait des élégies et des vers sentimentals ! Il rêve, il attend, il a toutes les fièvres, et puis il écrit des pages comme celles de Fanny , où la lave coule à pleins bords. Il se fait porter aux nues par ceux qui le comprennent, traîner sur la claie par ceux qui ne pourraient même le deviner.

Que lui importe ! il a rempli son but, il a dévoilé quelques mystères du cœur, il a peint ce qu’il a ressenti, il a la conscience de son œuvre, et il

ERNEST FEYDEAU

en prépare déjà une autre. Le bruit sera le même autour d’elle, sans qu’il change ou qu’il se modifie. Il restera ce qu’il est et il ne saurait être autrement.

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Vers 1831, la France respirait un peu, après l’ébranlement quelle avait subi ; les salons du naut monde ne s’ouvraient pas encore, le faubourg Saint-Germain boudait, on s’assemblait à huis clos, l’on organisait la conspiration du silence et de l’économie, qu’on aurait pu nommer aussi la conspiration de l’ennui. La cour citoyenne donnait des bals, bien mal famés, hélas 1 Elle avait également ses réunions de choix ; les têtes des ministères et celles des Tuileries n’empêchaient pas les comités intimes parmi les gens de bonne compagnie fourvoyés dans cette bagarre. Partout, on rencontrait un très-jeune homme appartenant par lui-même et par ses relations à tous les cercles. Il débutait à peine, et déjà on parlait de lui, on le remarquait : les jeunes gens de cette époque n’avaient pas encore déserté la société, ils y tenaient leur place et leur

individualité, les oisifs les observaient et tiraient volontiers leur horoscope. Celui dont nous parlons était blond, assez grand, d’une tournure éminemment distinguée ; son visage expressif, son regard profond et spirituel promettaient une vive intelligence et quelque chose de plus encore : ils annonçaient un caractère supérieur, une grande volonté, une perspicacité au-dessus de son âge.

Ce jeune homme était le comte Auguste de Morny.

Son éducation mit en lui le germe de qualités devenues très-rares aujourd’hui. Il eut pour tutrice et pour guide une des femmes éminentes de l’ancienne bonne compagnie française, madame la. comtesse de Souza. Femme du monde, femme d’esprit, femme de cœur, elle nous a laissé des ouvrages ravissants, trop peu connus, et qui mériteraient de retrouver des lecteurs. Adèle de Senanges et Eugène de Rothelin sont des modèles de grâce et de charme. Le style est d’une simplicité limpide, la prétention en est bannie; beaucoup de nos auteurs à la mode devraient les étudier.

Cette suprême grande dame inculqua à son pupille les principes et les manières qu’elle pratiquait elle-même. Elle en fit un. gentilhomme

parfait; : elle lui enseigna ce que ses pères lui avaient appris. Les péripéties de son existence, les phases diverses par lesquelles il a passé, ne lui ont point enlevé cette marque indélébile : on verra toujours qu’il a été élevé par une femme merveilleusement douée.

Il est très-difficile d’aborder ici la personnalité d’un homme tel que M. de Morny. Son rôle dans l’histoire de nos dernières années interdit à- ces pages légères une observation exacte : nous ne pouvons pas dire tout ce que nous savons, tout ce que nous avons vu. En nous occupant exclusivement de l’homme privé, nous devons écarter l’homme politique : peut-être le lecteur eût-il justement préféré connaître celui-ci.

' Le comte de Morny a été au service : il a fait en Afrique des campagnes brillantes; son nom fut cité plus d’une fois à l’ordre du jour, et nul doute que s’il eût suivi cette carrière il ne se fût élevé aux plus hauts grades. Il ne prit jamais les allures de sa profession, l’uniforme était pour lui comme un déguisement, il n’avait pas l’air d’être à son aise sous son habit de lancier. Il ressemblait, en costume de ville, à un Anglais fort distingué. Son type de visage n’avait rien

de militaire; il ne devait pas aimer cet état,

LE COMTE DE MORNY sans ressorts en temps de paix, et les loisirs de la garnison devaient lui peser beaucoup. Son énergie et son courage le portaient vers une existence plus agitée, vers des luttes moins passives que celles des armes. Il donna sa démission ; toutes les fièvres de la jeunesse, de l’intelligence et de l’époque qu’il traversait s’emparèrent de lui.

L’industrie bouleversât les cervelles, M. de Morny montra une nouvelle face de son caractère multiple, il se fit industriel. Cet homme, dont tous les instincts étaient d’un grand seigneur et d’un artiste en même temps, se mit à vivre au milieu des ouvriers, dans une usine ; il dédaigna la partie la plus élevée de son être, il la força à s’oublier elle-même et à ployer sous sa volonté inébranlable d’être un des premiers de ce monde par la fortune. Il y parvint, et dès lors une ambition nouvelle s’éveilla à son tour.

Le gouvernement parlementaire offrait des chances d’illustration à ceux qui perçaient la foule. Le comte de Morny fut député, et bientôt ses talents politiques firent autant de bruit que ses opérations financières. Il occupa la renommée de plus d’une façon. Ses écrits sérieux révélèrent chez lui une tendance philosophique

et littéraire qu’on ne soupçonnait pas jusque-là.

Ce fut une existence tirée à quatre locomotives, un de ces tourbillons qui emportent une âme et qui donnent le vertige même à ceux qui le regardent. Toutes les cordes se tendaient à la fois, toutes les passions humaines étaient enjeu, et lorsque la. mémoire se reporte à ce mouvement perpétuel, elle tourbillonne comme lui.

Chaque heure, chaque minute amenaient une émotion. Les journées se passaient à attendre, à espérer, à combiner. Les nuits appartenaient au monde, à des plaisirs qui ne l’envahissaient pas, qu’il donnait aux autres, tout en ayant l’air d’en prendre sa part. Sa pensée n’était pas distraite un instant, elle avait quelquefois des audaces qui l’effrayaient et que le temps a réalisées pourtant. On le voyait partout : dans les salons, dans les coulisses de l’Opéra, à la Chambre, sur le turf, au milieu des hommes d’affaires, au théâtre, dans son cabinet, où il lisait les poètes, où il faisait lui-même de jolis vers. Pas un des côtés de l’existence qu’il n’ait envisagé, pas une impression qu’il n’ait ressentie, pas un danger qu’il n’ait affronté le regard assuré et la tête haute.

Chez lui, l’imagination conçoit et calcule :

elle n’a point de mirage et ne reflète que la réa-

lité. Seulement elle la devine et la prévoit. .Ses chimères prennent un corps, comme la nuée d’Ixion. C’est une de ces natures privilégiées dontles chances sont en équilibre avec les besoins. Ce qu’il rêve lui advient, ce qu’il désire lui est accordé; il a du bonheur, mais ce bonheur n’est pas au-dessus de ses espérances et de ses travaux. .

. Il est né pour la place qu’il occupe, il en a les qualités et les défauts. Ces défauts même lui servent à se soutenir, à s’élever. On ne peut ju- • ger tous les hommes du même point de vue, ni les toiser à la même mesure : ce qui est une peccadille pour l’un devient un crime pour l’autre ; ce qui serait un crime dans certaines positions n’est qu’une faute légère lorsque les nécessités impérieuses nous guident et nous emportent. Dieu ne donne pas à ses créatures le même penchant. Il nous destine, dans ses vues étemelles, à jouer ici-bas un rôle quelconque, et sa bonté nous octroie les dons nécessaires à cette destinée. Ceux qui tiennent dans leurs mains l’avenir du monde, ont des voies tracées où ils marchent et où le vulgaire a peine à les suivre. Ce sont des prédestinés, ils ont au front une flamme qui les guide ou qui les égare, mais

dont le reflet se prolonge jusque dans les siècles inconnus.

M. de Morny a l’abord froid, il ne s’emporte point, il ne laisse rien paraître de ce qu’il éprouve. Il s’enthousiasme quelquefois réellement et de bonne foi; l’on n’y croit pas, on cherche un motif sous une impression vraie.

L’habitude de le voir impassible fait douter de ses émotions. Son parfait savoir-vivre lui sert de masque, il dissimule sans être faux ; il a toujours une raison pour ne point montrer sa pensée, et nul ne l’accusera de mentir, quoiqu’il ne dise pas toujours toute la vérité.

Il cause bien, il cause surtout avec art ; il sait dire à chacun ce quilui convient. S’il lui échappe un mot hasardé, il l’a calculé d’avance, il voit où il portera; cependant rien n’est apprêté chez lui; bien qu’il n’ait de laisser-aller que ce qu’il en faut. Il tient chacun à sa place, tout en restantàlasienne. Il ne se possède jamais mieux que quand il semble s’oublier. Il est adroit et inconsidéré en même temps. Son habileté est capricieuse : contre certaines surprises il n’a pas de défense. Les plus grands embarras de sa vie proviennent de cette imprévoyance intermittente, qu’il coupe comme la fièvre, par les grands moyens.

Il aime les arts et accueille les artistes. Les merveilles de son cabinet augmentent sans cesse. Il a su, à plusieurs reprises, reconnaître des chefs-d’œuvre échappés aux amateurs de premier ordre, ils sont aujourd’hui incontestés. Ses tableaux deviennent pour lui des amis dont il ne se sépare qu’à regret, ils l’ont suivi jusqu’à Moscou. Loin de les vendre, comme les journaux d’alors se sont plu à le raconter, il découvrit à force de recherches plusieurs toiles im- .portantes qui occupent maintenant dans sa collection une place digne de leur mérite.

Il travaille beaucoup et il est paresseux; il est d’une activité prodigieuse et il aime la flânerie de l’esprit et du corps. Il a des côtés pleins de gaieté et d’enfantillage. 1,1 rit d’un mot drôle et il en dit lui -même. Madame de Souza lui a inculqué une délicatesse un peu amortie par le contact de tous les mondes, et qu’il retrouve souvent; elle lui a inspiré de l’aversion pour certaines manières d’être si communes à présent qu’il faut bien subir lorsqu’on ne peut pas les changer.

Il s’occupe beaucoup de sport; on croit et on répète qu’il en a la passion. Il est trop intelligent pour que ce soit chez lui autre chose qu’un goût. On parle de ses écuries. comme de son

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luxe, comme de ses talents, comme de tout ce qui le touche. La mode est aux chevaux ; depuis qu’il existe il a vu les hommes de sou monde s’agiter autour de lui pour le gain d’une course, ou pour le mérite d’un jockey, il a fait comme eux, parce qu’ils l’avaient fait avant lui.

Il reçoit à merveille, sa maison est admirable comme tenue, il met ses convives à leur aise, et les assortit de façon qu’ils soient heureux de se trouver ensemble, lorsque sa position ne parle pas plus haut que sa volonté. Il aurait un salon ; mais les exigences de la grandeur ne le permettent pas. Il fait du bien, il le fait volontiers et avec grâce ; si sa bonté ne l’y portait pas, son esprit saurait l’y contraindre.

Il est raisonnable, dans la meilleure acception du mot; il hasarde beaucoup, tout en donnant peu de chose au hasard. Il se résiste à lui-même et résiste à ceux qui ne voient pas aussi loin que lui. Il ne cède pas volontiers, bien qu’il ait le tact de ne point discuter. Il a de l’orgueil, il a la sûreté de sa valeur, il croit en lui, il croit en une sorte d’étoile invisible, dont la marche est tracée d’avance sans que rien puisse l’arrêter.

Il est de bonne foi dans ses convictons, et semble sceptique et railleur. Il plaisante un peu de tout en apparence, excepté de ce qui se rat-

tache aux graves intérêts qu’il dirige. Il a des amis qu’il garde et qu’il sert, presque tous sont éprouvés ; il ne s’engoue pas. Il comprend les grandes choses et apprécie les grands sentiments; on peut s’adresser à lui dans les circonstances imminentes : il y a de l’écho dans son cœur.

D’une élégance exquise, d’une distinction rare, il descend même jusqu’à la frivolité; il ressemble, quand cela lui platt, aux lions les plus vides de cerveau et d’idées, il les écoute et leur répond dans le même langage, ils le croient des leurs et se croiraient volontiers des siens. Son amabilité leur prête ce qu'ils n’ont pas.

M. de Momy a eu près des femmes de ces succès éclatants dont tout l’univers parle, excepté celui qui les obtient. En parfait gentleman, fl nous saurait mauvais gré de raconter les drames et les comédies où il a joué le rôle d’amoureux, tantôt trahi, tantôt perfide : c’est le sort des amants. Il joue fort bien la comédie, la grandeur du théâtre fait toute la différence.

C’est un diamant : il brille et il coupe.

M. de Morny est marié depuis deux ans.

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Au temps de la grande peinture, on était avide de détails sur les peintres ; on voulait savoir les moindres secretsde leur vie ; on s’arrachaitquelques lignes de leur écriture. Aujourd’hui, nous nous soucions médiocrement de l’œuvre et pas du tout de celui qui l’a produite. On ne se passionne plus pour les tableaux, et les artistes passent généralement inaperçus. Quelques-uns fontexception : M. Meissonnier est de ce nombre. C’est d’ailleurs une de ces individualités dont on s’occupe avec bonheur; c’est une de ces existences rares dans ce siècle de vénalité et de calcul; c’est un maître digne des glorieuses époques de l’art.

Né au milieu des ballots de sucre et de ca-r nelle, dans un magasin de denrées coloniales, il fut destiné par son père à reprendre sa maison de commerce et à continuer sa fortune,

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acquise prosaïquement en pesant des fruits d’Amérique. Une de ces vocations irrésistibles auxquelles nous devons beaucoup de nos hommes célèbres, le poussa vers la peinture.

Malgré sa famille, il s’y livra tout entier; il brava les malédictions et les prophéties de malheur ; il brava les privations et persévéra envers et contre tout. On lui donna pour subside 16 fr. par mois, espérant le soumettre par la famine. Il tint bon : sa résolution et son stoïcisme allaient jusqu'au martyre. Il assistait souvent, mourant de faim, au diner de sa famille, sans rien accepter, pour qu’on ne crût pas à sa misère, et qu’on ne le poursuivit pas de comparaisons entre ce qu’il repoussait et ce qu’il avait choisi.

Il fit quelques dessins et les présenta à des marchands. Tous les réfusèrent. Il en sentait la valeur et prit contre ces idiots une telle rancune, qu’il jura de ne jamais rien leur vendre lorsqu’ils viendraient à leur tour le solliciter : voilà pourquoi on ne trouve chez aucun d’eux un seul carré de papier avec sa signature ; s’il y en a, ils ne viennent pas directement de lui.

Le succès ne se fit pas attendre ; Meissonnier fut compris presque tout de suite. 11 prit promptement la place qu’il a toujours gardée et engen-

MEISSONNÎEft

dra la kyrielle d’imitateurs qui commence à M. Chavet, le premier des seconds, pour finir à M. Monfallet, danseur à l’Opéra, en passant par MM. Fauvelet, Fichel, Plassant, etc.

Une des meilleures pages du maître représente une barricade, en 1848 ; il l’a peinte, pour ainsi dire, d’après nature, car il n’en est pas sorti. S’exposant a tous les coups, il semblait vouloir se faire tuer. Il est courageux comme un lion ; malgré sa petite taille, il a la force de son courage.

Travailleur infatigable, il se met à son chevalet dès l’aube et ne le quitte qu’à la nuit. Il ne se sert jamais de pinceau et ne peint qu’à la brosse ordinaire ces merveilleux détails qu’on devrait regarder avec une loupe, bien que S'eissonnier n’ait besoin que de ses yeux pour, les rendre comme il le fait. Il se promet de se reposer quinze jours en 1861 , quand il aura gagné une somme fixée pour sa maison de Poissv, dont nous vous parlerons tout à l’heure.

Lorsqu’il se fait à lui-même une de ces promesses singulières, il n’y manque jamais. Il se condamna une fois à ne pas boire de vin qu’une certaine œuvre ne fût terminée, et il résista à toutes les prières, un seul jour excepté, celui

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d’une tête de famille, encore en eut-il des remords.

— Pourtant, disait-il, je ne pouvais refuser un toast au rétablissement de ma belle-mère, que nous avions pleurée comme morte. Cela lui aurait porté malheur.

Meissonnier a la naïveté des natures supérieures : sa vie en offre mille exemples. L’année dernière il s’en allaà Dresde : il ne pouvaity rester que vingt-quatre heures pour voirie musée. Il s’ y présenta, les galeries étaient fermées. En vain invoqua-t-il son titre d’étranger, de peintre, on tut impitoyable. Il fallait adresser une demande au directeur des Beaux-Arts, et cela exigeait plus de temps qu’il n’en avait à sa disposition. S’il se fût nommé, toutes les portes se seraient' ouvertes devant cette gloire européenne. Il n’en fit rien, parce que, selon lui, sa qualité d’artiste suffisait, et on ne lui devait pas plus qu’à un autre, Il partit sans avoir admiré les chefsd’œuvre dont la Saxe est si fière. Ne dirait-on pas La Fontaine revenant de Château-Thierry, où il avait été exprès pour parler à sa femme, et retournant à Paris sans l’avoir même aperçue, parce qu’elle était au salut?

Personne n’est plus consciencieux et plus sévère pour lui-même. Il gratte ses ' toiles et re-

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commence lorsqu’il n’en est pas content. Si madame Meissonnier, éprise d’un de ses ouvrages, le prie de le lui donner, il le lui donne, et pour n’importe quelle somme on ne pourrait l’obtenir. Il cède tout ce qu’il fait à un juif nommé Tedesco ; cet intermédiaire lui est plus commode que cent amateurs. Ce marchand va souvent à Passy, afin de s’entendre avec son artiste. Celui-ci le charge de commissions, lui remet des billets pour ses amis. Meissonnier ne peut toucher une plume sans faire un dessin, -et presque toutes ses lettres sont illustrées de délicieux petits sujets. Tedesco ne manqua pas de le remarquer, et en portant ses missives, il emploie ses séductions les plus puissantes pour obtenir ces précieuses reliques. II perd son temps. Son artiste n’écrit qu’à des amis incorruptibles.

On connaît cet entrainement vers le morceau de papier, et certaines gens en laissent traîner sur toutes les tables. Un monsieur, que je ne nommerai pas, se faisait ainsi une jolie petite rente. Après le dîner, on entrait dans une pièce pour fumer, on causait en fumant ; le peintre, presque sans s’en apercevoir, couvrait les feuilles blanches étalées exprès de charmantes pochades ; dès qu’il était parti, l’amphitryon les recueillait, les serrait soigneusement, et quand

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main, il le sait et il X étale un peu. Il cueille

pour ainsi dire les paroles sur ses lèvres.

Sans avoir un de ces esprits pleins de fusées qui illuminent une conversation, il intéresse, surtout en causant de son art. 11 ne parle jamais de lui; il sait ce qu’il vaut, sans vanité, ne dit de mal de personne et rend justice à chacun. Excellent camarade, gai, sans prétentions, il a le cœur aussi bon que le caractère. Très-dévoué, il ne refuse pas un service, mais aussi il attend de ses amis ce qu’il leur offre ; il se blesse facilement, sa délicatesse est celle d’une femme, il sent toutes les nuances. Il se battrait pour ceux qu’il aime ; néanmoins rien ne l’empêchera de leur dire la vérité. Il donne des conseils pleins de loyauté et de franchise : quand on ne les suit pas, il ne s’en fâche point, tout en gardant sa conviction. C’est l’antipode de l’égoïsme. Si on l'oblige, il ne l’oublie pas et il le prouve ; par exemple, quelque dessin de cinq ou six cents francs vient en appoint de sa reconnaissance.

Fidèle à sa parole, il n’a gardé du comptoir paternel qu’un respect sans limites pour l’échéance.

C’est un notaire sous ce rapport-là. Ses autres instincts sont d’un grand seigneur ; il re-

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il en avait un nombre respectable, il les revendait fort cher à des amateurs, jurant quil les avait payées plus cher encore.

Meissonnier ne travaille que d’après nature; on l’accuse d’avoir déjà fourbu deux modèles. On a fait une remarque singulière, c’est qu’il n’y a point de femmes dans ses tableaux. Cela tient à bien des causes, dont la première est la tournure de ses sensations. Il aime la famille avant tout, il fuit le monde ; il ne vit que pour les siens. Son existence laborieuse l’a toujours éloigné de la galanterie ; il na pas le temps d’y songer. Il rêve sans doute, comme toutes les imaginations ardentes ; ses chimères vont jusqu’au désir de visiter un beau pays avec une femme aimée, son ambition s’arrête là. Il a plutôt des sentiments que des passions ; le travail a changé la pente de son caractère, et c’est fort heureux, car il y avait en lui le germe de tous les emportements. Nous, qui le connaissons bien, nous pouvons affirmer que s’il eût été amoureux de Charlotte, il eût probablement fini comme Werther.

Pour lui il n’y a pas de femmes , il n’y a que des dames . Il leur montre le respect et la déférence des chevaliers d’autrefois. Il a une jolie

MEISSONNIER

çoit royalement, non pas un cercle étendu, mais quelques habitués, choisis parmi nos grandes illustrations. Ses goûts sont luxueux ; il aime la bonne chère, le confortable, il aime à monter à cheval et il y monte bien. Autrefois, il avait des bateaux splendides, avec des voiles de pourpre. Ces petites mains, qui créent des choses adorables, lèvent de lourds fardeaux en s’amusant ; il joue au marinier aussi facilement que s’il avait des poignets d’Hercule.

Il a cependant deux passions, l’une bien innocente et qu’on ne peut lui reprocher : c’est une débauche mensuelle de billard avec un de ses amis. Il y joue une fois par mois ! Il perd régulièrement ; il oublie l’heure du chemin de fer : il le manque ; il court après ; i.l ne l’attrape pas et il reste, furieux d’avoir perdu et de n’être pas parti.

L’autre passion est plus grave, c’est sa maison, un vrai bijou, faite toute entière sur ses plans, abattue et rebâtie cinq ou six fois, comme un dessin qu’on efface. Pendant qu’on la terminait d’un côté, suivant son penchant irrésistible, il la peignait de l’autre. Ainsi, il avait tapissé son escalier de l’Odyssée de Polichinelle ; rien n’était plus drôle. On y voyait Polichinelle malade, Polichinelle révolté. Polichinelle en

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prison. Polichinelle libertin , que sais-je 1 11 avait trouvé des inspirations dignes de Rabelais. Un coup de balai d’un gâcheur a tout enlevé. Quel dommage ! que de talent perdu 1 Meissonnier est si modeste que, parlant un jour devant nous-même, et sans s’en douter, de nos portraits contemporains, il prétendait n’y jamais trouver sa place. La voici cependant, et des meilleures, il a bien le droit de la garder.

Maintenant, si l’on nous demande notre opinion sur sa valeur artistique, nous répondrons par cette appréciation d’un homme plus compétent que qui que ce soit. Delacroix a dit en notre présence, en parlant de Meissonnier :

— C’est le maître le plus incontestable de notre époque.

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M. DH CtOtlUHri

La génération actuelle n’a pas connu cet homme étrange : tout au plus si quelques érudits de vingt-cinq ans ont lu les Souvenirs de la marquise de Crèquy , un des plus charmants livres que le siècle ait vu naître. La plupart répondent, lorsqu’on en parle devant eux :

— Qu’est-ce que c’est que cela? je ne connais pas.

J’ai voulu tracer ce portrait, car c’est un type qui ne se retrouvera plus ; les éléments nous manquent pour le former. Le temp3 où nous vivons ne laissera pas derrière lui de ces figures singulières, parfumées des dernières senteurs de l’élégance et de la bonne compagnie. 11 n’y aura après nous que de vieux finan-

M. DE COURCHAMPS

tiers, de vieux boursicotiers plus ou moins enrichis, parlant argot et infectant le cigare. La jeunesse qui nous suivra n’aura pas d’autres échantillons de notre mérite; je ne crois pas qu’elle s’amuse à les conserver.

M. de Gourchamps était une douairière de l’ancienne cour. Ceux qui ont lu son livre le connaissent, car son livre c’était lui. Sa conversation, véritable mosaïque de toutes choses, captivait ses auditeurs pendant des heures entières. Assis dans son lit avec un bonnet monté attaché sous le menton, un tartan sur le dos, vous eussiez juré une femme de soixante-dix ans, surtout lorsqu’il chantait, de sa voix tremblante et nasillarde, les refrains légers du dixhuitième siècle. On raconte qu’un jour une personne venant pour lui parler et ne l’ayant jamais vu, lui dit en le saluant :

— Madame, pourriez-vous m’apprendre où est M. de Gourchamps?

On prétendait, et il ne le niait pas, qu’il était chanoinesse de plusieurs chapitres d’Allemagne. Le fait est que ses croix ne se trouvaient què chez lui et ne ressemblaient à aucune autre.

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Il habita longtemps rue Saint-Honoré, près de la place Vendôme; puis aux Néothermes, puis au faubourg Saint-Germain. Partout il était en pension, servi par les domestiqnes du logis, et ne possédant qu’une ou deux chambres, meublées par lui et véritable spécimen d’un boudoir de marquise; des tentures de lampas de l’Inde, des rocailles merveilleuses, des magots impossibles, dont l’un servait de balancier à la pendule, en tirant la langue ; un lit à baldaquin et à plumes; des meubles en bois de rose, alors jetés par le caprice sous les remises ou dans les greniers : c’était un vrai tableau. M. de Courchamps a certainement beaucoup contribué à la résurrection du rococo ; son esprit a donné la mode. On se l’arrachait dans le haut monde, où il avait vécu fort longtemps et dont il s’exila tout à coup, un peu après la publication de ses Souvenirs, sans qu’on en ait jamais bien su au juste les motifs; chacun inventa le sien. Il se lit malade, assura qu’il ne pouvait plus sortir, et tint cour plénière autour de son lit. Il était de suprême bon goût de venir causer dans ce réduit, où le demi-jour pénétrait à peine. On apprenait de ce nouveau Bachaumont, non-seulement les histoires du temps passé, mais encore celles du présent. 11 n’est pas de chroni-

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queur à mille francs par mois qui en sache aussi long sur chacun que cet ermite en bonnet de nuit. Et quelle verve! quels traits! quelle satire ! Il vous coupait en deux une réputation de beauté, d’esprit ou d’autre chose, avec un mot traduit à cent mille exemplaires en moins d’une semaine à Paris et à l’étranger. Courchamps n’était pas un homme de cœur, on est forcé de l’avouer, chez lui l’esprit envahissait tout.

Il était méchant en propos, il aimait à blâmer et lardait d’épigrammes ses meilleurs amis. 11 était même, assure-t-on, méchant en procédés. Si cela est, je ne veux pas le savoir, et surtout je ne veux pas le dire à présent qu’il n’existe plus : ce serait un manque de convenance d!abord, et puis cela ressemblerait à une lâcheté. On ne craint plus ce regard perçant, cette langue acérée, ce geste moqueur, qui clouaient certaines gens sur leurs sièges et les rendaient incapables d’une réplique. Lorsqu’il entreprenait une victime, vous eussiez dit une pauvre mouche aux pattes d’une araignée. Il la tournait, il la retournait en tous sens, enfonçant son dard aux places les plus vulnérables, la faisant bondir sous ses piqûres et ne l’abandonnant que harrassée, mourante. Et cela avec un

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air bénin, avec des façons exquises, la bouche en cœur, et le petit doigt en crochet, dans un style et un langage particulier, le vrai langage delà régence, conservé par tradition, de douairières en douairières, sans interruption. 11 avait des manières de regarder, des manières de s’arranger dans son lit qui vous confondaient. Quand il préparait une malice, toute sa personne était en travail, on se garait involontairement, on se faisait petit, comme lorsqu’une pierre tombe du toit, nul n’en était à l’abri. 11 ne respectait ni le rang, ni le sexe ; les femmes le trouvaient sans merci, les faiblesses du cœur surtout étaient pour lui matière à railleries ; impitoyable sur le chapitre du sentiment, il n’en admettait aucun de désintéressé. 11 voyait partout le mal. Son scalpel dépouillait en quelques coups les enveloppes les plus solides ; il mettait l’humanité à nu et vous criait ensuite :

— Voyez comme elle est laide ; aimez-là donc maintenant.

Quant à lui, il n’aimait pas grand’ chose, si tant est qu’il aimât quelqu’un. Jamais un éloge sans restriction ne sortit de ses lèvres. Il avait des malles pleines de lettres adressées à lui et aux autres. C’était son arsenal, il s’y trouvait

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des armes contre tout ce qu’il pouvait connaître. Il n’en usait point, il ne les montrait jamais, il faisait savoir qu’il les possédait, et cela suffisait comme épouvantail. Il ne perdait pas un chiffon de papier, tout était classé, étiqueté avec soin ; ses héritiers ont dû trouver des dossiers en règle s’il n’avait pas brûlé ses richesses , en esprit de pénitence, après sa dernière confession. M. de Courchamps était dévot, je ne crois pas qu’il fût pieux; à coup sûr, il n’était ni charitable, ni indulgent.

Quand il apercevait un nouveau visage, il en saisissait tout d’abord les côtés défectueux; il découvrait avec une merveilleuse prestesse les défauts de l’esprit et ceux du corps. Si la beauté la plus admirée avait une tache, il vous la signalait, quelque bien cachée qu’elle fût. Cependant, il n’était point envieux : il médisait en véritable artiste, pour le plaisir de le faire, parce qu’il le faisait bien; c’était sa spécialité, c’était aussi sa défense. Sans fortune, d’une naissance qu’il prétendait illustre et que beaucoup contestaient, il s’était créé forcément une . place dans le plus haut monde, avec cet esprit à deux tranchants, que l’on recherchait pour sa grâce, son charme, sa délicatesse, et qui deve-

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naît une arme terrible lorsqu’il la tirait de sa gaine de velours, brodée d’or et de pierreries. On pourrait dire de lui ce que madame de Sévigné disait de madame de Coulanges, admise et choyée à Versailles, bien que la position de son mari ne lui permit pas d’y être reçue officiellement : Son esprit lui formait comme une dignité.

11 savait par cœur toutes les généalogies de France ; il échenillait un arbre généalogique en un tour de main. Les parvenus, les robbins, les gentilshommes qui n’étaient pas nobles en avaient une peur épouvantable. Il leur exhumait des grands-pères laquais ou huissiers à verge, et il prenait grand soin de leur en faire un compliment solennel, dans le moment où ils faisaient la roue et où on les admirait. Il abusait même de cette science, et quand il en voulait aux gens, il les affublait de quelque bonne mésalliance à triple étage ; il inventait une aïeule déchue, un mariage aventuré qui fermait aux enfants les portes de tous les chapitres et effaçait un nom du Livre d’or. A cette époque, où l’on haïssait et méprisait la noblesse, et où tout le monde voulait être noble pourtant, c’était un ravage, un fléau, qu’une pareille érudition, aidée d’une pareille malice. L’influence de

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M. de Courchamps était une puissance au moment où il l’exerçait ; de nos jours, elle ne serait plus possible : la société n’existe plus comme elle était alors, et cependant vingt ans à peine se sont écoulés. Il est vrai que deux ou trois révolutions ont passé par-dessus, comme des torrents dévastateurs.

Nous n’avons plus d’autorités de ce genre. Un homme sans fortune, sans liens, sans famille influente, sans crédit auprès des grands, aurait tout l’esprit de Voltaire, qu’il ne ferait pas sourire un courtier, il ne ferait pas trembler le plus mince agent de change. Il n’y a d’autre autorité que l’or. On se moque du ridicule. On se laisse bafouer par tout Paris, pourvu que cela ne dérange aucun calcul et que les piles d’écus s’amassent nonobstant. Le pouvoir des salons est détruit, leur sceptre est brisé ; à peine la publicité des journaux blesse-t-elle l’épiderme, deux jours après on n’y pense plus, on n'a même pas interrompu ses affaires. Oh ! le terrible mot que celui-là ! il remplit la vie, il ne laisse plus de place à côté de lui, ni pour l’affection, ni pour l’amour, ni pour les devoirs, ni pour la politesse. Si M. de Courchamps vivait encore, sa verve n’aurait pas assez de lanières pour fustiger les fils de ceux qu’il dominait de

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si haut. Je sais qu’ils ne s’en occuperaient guère ; c’est pourquoi j’ai voulu leur montrer que jadis on s’en occupait beaucoup. J’écris l’histoire de notre jeunesse dans cette étude ; elle peut servir à celle du siècle tout entier.

Courchamps n’avait qu'une seule passion : la gourmandise. II la poussait au plus haut degré, et les raffinements de son goût auront peine à se comprendre, bien que l’on nous appelle une génération de gourmands. En comparaison de ce palais superfin, nous ne sommes pas des gourmands, nous sommes des gloutons. Et puis, que sont les meilleurs mets assaisonnés d’une décoction de chiffres ou d’une cote de Bourse ? Nous avalons, nous ne dégustons pas. Le plus beau moment de l’existence de Courchamps était celui du diner. Il entrait en pleine possession de lui-même, ses narines se dilataient, il aspirait la fumée des plats et les jugeait avant de les avoir entamés. Là, était pour lui la grande, la seule affaire. 11 savait tout en fait de cuisine comme en fait de blason. Les recettes pêchées chez des vieux gourmets ou venues jusqu’à lui par tradition, étaient à se fé-> cher les doigts. Il ne faisait pas lui-même, il faisait faire, il avait, dans chaque maison amie,

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un marmiton qu’il honorait de ses conseils. Si le repas était à son gré, vous aviez la fine fleur de son esprit, ses reparties les plus merveilleuses ; quand la digestion était bonne, il laissait percer quelquefois une pointe d’indulgence.

Mais quel festin délicat il fallût lui servir pour arriver à ce miracle 1

En revanche, un mauvais dtner le rendait implacable : il le regardait comme une injure personnelle, il aiguisait sa colère pour la rendre plus coupante, et sa rancune n’avait pas de fin. J’ai eu le bonheur de le voir dans ses béatitudes et dans ses rages, il était sublime. Parmi les convives qu’il rencontrait, il en était un surtout qu’il honorait de ses escarmouches, c’était peutêtre le seul joûteur-qui pût lui tenir tête. Quels tournois ! ils se détestaient cordialement, ils se connaissaient à fond, ils savaient leurs forces mutuelles, et, lorsqu’ils s’attaquaient, lorsqu’un déluge de vérités, roulées dans du miel se jetaient d’une extrémité à l’autte de la table, c’était un speetacle à ravir la pensée. Toujours aimables, toujours gracieux, combattant à armes courtoises, se blessant au vif, s’emportant des lambeaux de chair avec un sourire de bienveillance, je ne crois pas que le savoir-vivre puisse aller plus loin.

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M. de Courchamps n’a fait qu’un livre, c’est la Marquise de Créquy. La moitié de l’Europe a cru et croit encore qu’il était écrit par cette vénérable centenaire. 11 l’avait beaucoup connue, il avait vécu dans sa société intime ; quelques-uns prétendent même qu’il lui a servi de secrétaire. Ces six volumes sont composés des conversations que l’auteur a entendues chez les grandes dames qu’il fréquentait, de ses propres souvenirs et de toutes les anecdotes qu’il a ramassées et rhabillées. Il est très-inexact dans les faits; ce qu’il a le mieux réussi, ce qui séduit, ce qui paillette, c’est la forme, c’est l’esprit, ce sont les observations. Ceux qui veulent connaître le style et la façon de parler des femmes de ce temps, d un certain monde, ne peuvent en avoir un plus fidèle tableau, quoi qu’en aient dit certains critiques.

Après Madame de Créquy , il ne faut parler de rien, même du livre de cuisine, qu’on croirait si parfait en se rappelant la science de l’auteur ; Madame de Créquy , c’est M. de Courchamps lui-même, il s’y est mis tout entier, il a dit son dernier mot dans ces pages charmantes ; eût-il vécu, eût-il travaillé longtemps, il n’en eût pas fait davantage. Ce n’est pas un écrivain, c’est

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un reflet, c’est un écho, c’est un causeur ; il répète ce qu’il a entendu, il ne saurait rien créer : lisez plutôt les Nuits de Berlin.

LR B A nOIV JAMES BR ROTHSCHILD.

Ce nom de Rothschild rayonne tellement dans ce siècle, on est si accoutumé à le voir entouré d’une auréole dorée, qu’on se laisse éblouir par elle, et que bien peu de gens le considèrent autrement que comme la serrure d’un coffre-fort. Cependant, derrière ces millions, il y a un homme remarquable en plus d’un sens. Je l’ai dit déjà, nous ne sommes plus au temps des financiers stupides ou ridicules gagnant de l’argent, parce que le sort les favorise, sans que leur intelligence aille plus loin que l’alignement des chiffres et la règle de la soustraction, aidée de la multiplication indéfinie.

Aujourd’hui, ceux qui tiennent le haut du pavé ont déployé pour y parvenir une science de la vie, une habileté peu communes, et parmi eux, M. de Rothschild est assurément le premier de tous. Sa capacité est immense, on ne

LE EARON JAMES

se figure pas tout ce que renferme cette tête, si merveilleusement organisée, pour sa spécialité d’abord, et ensuite pour tout ce qui s’y rattache et peut lui donner un essor plus élevé, un développement plus étendu.

Ce n’est pas un homme d’argent, c’est un homme universel. La politique, les arts, les plaisirs, la bienfaisance, il y a place pour tout sans que rien soit négligé. Son activité est prodigieuse; il a celle d’un homme de vingt ans, dont la santé et l’imagination marchent de concert. Ses journées sont remplies à ce point de ne pas laisser une minute de vide, et cela naturellement, sans les airs pressés qu'aflectent les importants. M. de Rothschild écoute ceux qui lui parlent, sa physionomie ne leur impose pas la nécessité de parler vite, il ne semble pas leur accorder une grâce en leur consacrant quelques minutes qui valent de l’or. C’est la politesse suprême des gens dont le temps est inestimable.

Il n’existe pas de mémoire plus extraordinaire que celle du baron de Rothschil ; il n’oublie pas la moindre circonstance. Au milieu de ce chaos d’affaires qui remuent le monde, il se souvient d’un mot prononcé par une personne infime ; il

DK ROTHSCHILD %\

sait l’heure, le lieu, le jour où il a été dit; il en a pesé les conséquences, et il en trouve souvent où nous ne verrions qu’une question indifférente et nulle. Cette qualité, précieuse dans sa position, lui donne sur ceux avec qui il traite une supériorité incontestable ; il est gardé par elle contre les surprises, il peut répondre sur-lechamp sans noteset sans registres. Il a peutêtre quelquefoisùn peu de brusquerie dans l’abord; cependant, les relations sont charmantes avec lui, sans morgue ni hauteur. Il a l’orgueil de ce qu’il est, non pas la vanité de ce qu’il possède. Comme tous les hommes d’une grande valeur, il a la conscience de cette Valeur; elle ne l’écrase pas, justement parce qu’il est né avec elle; il n’en écrase pas les autres, parce qu’il n’a pas besoin de l’imposer; il la prouve.

Il est obligeant, bien des traits de lui le prouveraient au besoin. S’il n’accorde pas toujours ce qu’on lui demande, il donne souvent ce qu’on ne lui demande pas. Il lui arrive de refuser dans un moment d’humeur, mais il est si parfaitement bon qu’il s’en repent très-vite et qu’il envoie la consolation après avoir causé le chagrin. Il sonne et ordonne qu’on porte l’argent à celui qui attend et qui souffre. — Voilà l’homme. — 11 met de l’art dans le bien qu’il fait, il s’y prend

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de telle façon qu’il double la reconnaissance qu’on lui porte. M. de Rothschil a pour ses charités une comptabilité aussi étendue que les bureaux d’un ministère, il paye des employés aux aumônes. On ne sait pas dans le monde quelles sommes fabuleuses passent à ce ministère-là.

Quant aux choses délicates, aux misères cachées, aux grandeurs déchues, il s’en charge lui-même avec un tact qui vient du cœur et qui ne s’acquiert pas. Madame la baronne de Rothschild est un ange. Jamais un malheureux ne s’est adressé à elle sans être secouru; elle a constamment la main ouverte, et son nom . est béni par tous ceux qui pleurent. La fortune ainsi entendue ne fait pas d’envieux.

L’esprit du célèbre banquier est des plus fins, des plus acérés ; il a des mots qui semblent s’échapper avec une bonhomie négligente et qui sont pleins d’observation profonde ; ils portent loin. Son accent leur donne une sorte de drôlerie qui les aiguise ; quelques-uns perdent à être répétés. On cite de lui des remarques, voire des épigrammes, qui n’ont pas besoin d’être dorées pour qu’on les apprécie. Je sais des aventures de plus d’un genre dont il est le héros et qui prouvent qu’on ne Yaltrapc point. Si

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