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Portraits contemporains

18U fut une grande année, d'une influence décisive sur beaucoup d'activités et d'intelligences. Pour ceux dont le fléau de la Terreur avait ravagé la famille et contristé Tenfance; sur qui Fructidor avait passé comme un dernier nuage sombre; qui s'étaient émus aux récits deSinnamari et avaient salué avec espérance le rétablissement du culte et des lois; pour ceux qui avaient épousé le Consulat, mais non pas l'Empire, et que cette dictature militaire comprimait comme un poids de plus en plus étouffant, pour ceux-là 181& fut une joie bien légitime, une délivrance. Ce qu'il y avait d'inou! et de particulièrement merveilleux dans ces retours de royales destinées et dans ces péripéties qui, pour peu qtfon n'y opposât pas de prévention trèscontraire, semblaient aisément une indication de la Providence, ce qu'il en sortait de dramatiques et îrré-

t PORTRAITS CONTEMPORAINS.

sistibles effetg ajoutait encore à rexplosion des sentiments et lent donnait un caractère d'enthousiasme. Tandis qu'une moitié de la France se méfiait déjà et se voilait dans ses blessures, l'autre moitié était saisie d'une véritable ivresse; et aujourdliui, quand, après des années, on se raconte mutuellement ses impres- »ons d'alorsr il semble, à la contradiction des témoignages, qu'on n'ait vécu ni dans le même pays ni dans le même temps.

M. Ballancbe est remarquable entre tous ceux qui saluèrent la Restauration comlne une ère nouvelle. Il avait trente-huit ans en 1814, ayant vécu jusque-là dans l'étude, dans la rêverie, dans les affections et les souffrances individuelles, s'étant élevé naturellement ft une moralité générale, douce, fmme, plaintive, ehnîtiienne, mais n'ayant pas apprc^rié sa pensée à son riècle^ n'ay&ât pm tr^uté te loi, la formiile de sa phikwophte^, n'ayant pas deviné l'énigme. Cette énigme, dofii it étftft malade^ diepuis plud de dix ans, à son insu, s'éclâiftîil po«r lui dans ragîtatiort universelle. Le sphiâx iMteQtable de 1815, en proposant de nouveau la ténâ)feuse question, acheva de confirmer la réponse dans l'esprit du sage. 181& ou 1815 fut véritablement t)our M. Ballanché Tannée décisive, la grande année climatérique i*e sa tfe, te moment effectif de Yinitiatimi, selon son langage; ce fut l'heure où, sortant de la limite des sentiments individuels et de la divagation aimable des rêveries^ il embrassa, la sphère du développement humain et tout un ordre dépensées sociales dont il devint l'hiérophante harmonieux et doux. H y

a «ne telle unité dans la carrière de M. Ballanche, révolution de ce beau et difficile génie est tellement spontanée dans sa lenteur, que c*est un charme infini de le suivre à travers les essais et les préparations, tandis qu'il s'ignorait encore lui-même* Son imagination, d'abord nourrie de religieuses et semimeatales lectures, et tempérant Pascal par Fénelon et par Virgile, se plaisait aux fables grecques, au monde de PythagCHie, d'Orphée et d'Homère. Les initiations égyptiennes, auxquelles il n'attachait pas tout le sens que plus tard il y a vu, l'attiraient vaguement à leurs profondears. La noble figure d'Ântigone lui souriait depub longtemps comme une cotiapagne d'enfance. La sensibUité du jeune homme se jxwtait de préférence vers ce qui était triste et pur, expiatoire et clément. Quand l'idée philosophique vint à naître chez M. Ballanche, elle trouva donc toutes ces belles formes éparses, ces antiques images déjà préparées ; quand le Dieu parut, il y avait des marbres et des statues pour un temple. Au souffle immense sorti des événements, ces marbres remuèrent comme au son d'une lyre; la philosophie de M. Ballanche se mît à se construire et à s'ordonner d'elle-même, comme tes philosophies antiques, comme les murs des Thèbes sacrées. — Mais tout ceci mérite d'être repris avec détail.

Pierre-Simon Ballanche est né à Lyon en 1776. Son enfance et sa première jeunesse furent souffrantes, valétudinaires et casanières. Vers l'âge de dix-huit ans, il fe^ trois années entières sans sortir; il n'était pas seul pourtant, et avait toujours nombreuse compagnie de

jeunes gens et de jeunes personnes. 11 lisait, et surtout écrivait dès lors beaucoup. Vers l'âge de vingt ans, il écrivit ces pages du Sentiment qui furent publiées en 1801. Mais avant ce livre, et durant ses années les plus valétudinaires qui correspondent au temps du siège de Lyon, il s'était fort occupé de l'Épopée lyonnaise, grand poème en prose, dont parle la Préface générale, et qui ne fut jamais imprimé. Grâce à cette poétique conception et à un sentiment d'espérance qu'il nourrissait, la durée du siège se passa pour lui assez heureusement; mais la terreur qui suivit n'en fut que plus accablante; il s'enfuit à la campagne avec sa mère, et y souffrit de toutes les privations. 11 tenait de son père pour la constitution physique; mais, comme tant d'hommes célèbres, pour le dedans et la manière de sentir, il tenait étroitement de sa mère.

De retour à Lyon après le 9 thermidor, le jeune Ballanche eut à subir une convalescence très-longue, très-pénible, plus orageuse que ne l'avait été la maladie même. Une partie des os de la face et du crâne étaient altérés ou atteints de mort : il fallut appliquer le trépan. La force de caractère du malade était si grande que, tandis que l'instrument opérait sur sa tête, des dames qui causaient près de la cheminée à l'autre bout de la chambre ne s'en aperçurent pas. Vico, dit-on, éprouva dans son enfance une maladie du même genre. Malebranche aussi avait sa maladie de la moelle épinière. Toujours le dur marteau de Vulcain loit-il aider à l'enfantement de la pensée dii&cile, à la sortie de la Minerve immortelle?

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Pauvres hommes* infinnes dans vos grandeurs; grands parce que vous êtes infirmes* et infirmes parce que vous êtes grands! philosophes ou poètes, penseurs ou chantres, ne vous mettez pas les uns au-dessus des autres, ne vous exceptez pas, ne vous vantez pas I Je lis dans un témoin oculaire qu'après la confection de cette machine arithmétique si bien montée et qui lui coûta tant d'application et d'efforts, Pascal eut luimême la tête presque démontée pendant trois ans. Newton au milieu de Tâge ressentit, pendant des années, ce qu'il appelait son embrouillement de cerveau. A défaut de dérangements physiques, ce sont les douleurs morales qui arrivent comme une condition de la haute pensée, du sentiment profond et du génie. Pour peu qu'on chante, c'est parce qu'on a pleuré. Des fibres saignantes furent à l'origine les premières cordes de la lyre; elles seront encore les dernières. C'est parce que la statue de Memnon était brisée, qu'elle rendait on son à l'aurore.

M. Ballanche a peint plus tard, au début de la Vision éPHébal, son état psychologique en cette douloureuse convalescence : « Des souffrances vives et continuelles avaient rempli toute la première partie de sa vie. Des accidents nerveux d'un genre très-extraordinaire avaient produit en lui les phénomènes les plus singuliers du somnambulisme et de la catalepsie.... Plus d'une fois il eut de ces hallucinations qui restituent un instant la forme et l'existence à des personnes dont on pleure la mort, ou qui rendent présentes celles dont on regrette l'absence.... » C'est ainsi qu'ayant perdu sa mère en

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1602, M. Ballanche la crut voir deux jours de suite, au matin, entrer dans sa chambre et lui demander comment il avait passé la nuit : tant était prédominante en son organisation la puissance intérieure, tant elle était indépendante du moment, du lieu, de la réalité actuelle I Le souvenir représentatif du temps où, si soi* gneuse de lui, sa mère entrait toujours ta première dans sa diambre, suffisait pour créer invinciblement l'illusion.

Nous assistons à la formation lente et mystérieuse de cette nature singulière qui, s'affermissant à travers tant de crises, eut bien le droit de croire à la vertu des épreuves. Ce qui la caractérise particulièrement, c^est cette lenteur, cette spontanéité qui tirera presque tout d'elle-même, et aussi cette incubation sommeillante qui attend son heure. M. Ballanche, quoique né à Lyon, et malgré ses inclinations mystiques et ses dispo^tions magnétiques, resta étranger, et à Técole mystique qui avait dû laisser quelques traditions depuis Martinez Pasqualis, et à l'école magnétique que TeKaltation des esprits, pendant le siège, enrichissait d'observations CTtraordinaires. Sa nourriture habituelle était Pascal, Fénelon, Jean-lacques, Beraardin, Virgile, Delille, tout ce que l'éducation classique indiquait alors ; à quoi s'ajoutaient les facilités précieuses de lectures diverses que la librairie de son père lui fournissait. Le livre du Sentiment atteste à chaque page cette indécision d'un talent qui s'essaye, ce naff empressement de Fàme vens tout rayon qui la o(Hore. Il lut des fragments de cet ouvrage, le soir même du 18 fructidor, au sdn

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d'une flodété Uitéraire de ti^j^uoes gefis, deat MM. DugaskMûatbel et Ampère fdiiaieat partie. Camille lofdao, sitôt célèbre, et qu'atteignirent les événements ete fructidor, bien que l'ainé de M. Ballancbe, était dès lom scm ami. Cette âme ardente, dévcmée, religieuse, de Camille, avait deviné les trésors de l'autre ftme tous Tenveloppe obscure (1).

Dans la Vision d'Hèbal, de ce jeune Écossais que je crois être tout à fait à M. Ballanche ce qù'Oberman, Adolphe et Rmi sont à leurs auteurs, il est 4il : « Vers Tàge de vingt et un ans, sa santé se raffermit.... Il ne lui resta plus, pendant quelques années» qu'un ébran» lement de nef£i et une sensibilité très-facile à émou* voir. Les notions qu'il s'était faites du temps et de l'es^ pace subsistaient; ses méditations sur l'homi^ collectif avaient la môme suite et la laaôme intensité.^.* On le croyait distrait lorsqu'il était occupé à gravir l^S bau* t^rs de la pensée, à descendre dans les abîmes des origines, etc. » Dans ce portrait idéal, tracé à distance et au pdnt de vue des années condensées, il np faudrait pae diercber no renseignement biographique précis. Il se passa entre l'affermissement de la santé du véritable Hébal et soa éclosion philosppbiqne quinze innées d'études, de rêveries, d'affiaçtion^, we Ipngue I^ase individuelle, depuis le {ivre d» Ssniiimnt jus*qu'au poème d'4fUi^one qui ^ à lu limite et qui conr

(I) Snr la Uaisop avec M. Ampère, de laquelle Je parle trop pe^ ici, il faut voir Tarticle que ]*ai consacré à M. Ampère lai-même « •a tome I** des Portraits littéraim : on y trouvera des lettres Intiïininatfi de M. BallaBebe.

fine aux secondes perspectives. Durant ces quinze années, si on y porte son attention, plusieurs des idées futures de M. Ballanche se retrouvent, il est vrai, dans ses rares écrits d'alors, mais éparses, isolées, en germe et à l'ombre, et comme il l'a dit souvent, s'ignorant elles-mêmes.

Le livre sur le Sentiment est composé en entier, non pas de chapitres, mais d'une suite de digressions; l'auteur a voulu faire un jardin anglais, et il promène son lecteur à travers les rochers, les cascades, les groupes de statues sentimentales et autres pareils accidents. C'est une perpétuelle exclamation ; cette àme expansive aime, admire, adore; si dès lors elle avait su chanter, elle aurait exprimé plus d'un des sentiments dont la poésie de M. de Lamartine fut plus tard Forgane. Ce rapport qui existe entre les sentiments de M. Ballanche à leur premier état de spontanéité et ceux qu'a consacrés la lyre des Méditations nous a singulièrement frappé ; nous le retrouverons bientôt dans les Fragments, G*est la môme matière religieuse, litté* raire, le môme fonds d'inspiration mélancolique; c'est quelque chose d'harmonieux, de lyrique, d'élégiaque. « Retournons donc, s'écrie le jeune auteur, retournons, il en est temps, aux idées religieuses; les littérateurs et les artistes ne peuvent rien sans elles. » Et ce sont çà et là, en accompagnement de cette croyance, des couleurs de mythologie grecque, des essais de peintures homériques, évandriennes, pastorales; Antigène, Eurydice, tous ces noms favoris y ont des autels. NeuUly, nom symbolique, lui représente ses amis

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morts durant le siège, et il les invoque comme un seul être. Fénelon, Pascal, Racine, sainte Thérèse, Job et Virgile s'entremêlent sans cesse; il est vrai que tout à côté Fauteur compare avec délectation Delille et Saint- Lambert, qu'il groupe ensemble Léonard, Florian et Berquin, comme ne formant à eux trois qu'un seul génie; Goethe, par son Werther, lui parait pourtant supérieur. 11 parle de VÉliza de Sterne et de Raynal en amant transporté qui cherche une Béatrix et qui l'aura. La beauté des campagnes, les coteaux qui encadrent Lyon, Grigny où se passèrent les années cachées de la Terreur, lui sont aussi doux à la pensée que la terre de Milly à Lamartine. Mais rien de tout cela n'a la composition ni la forme, ni même l'originalité de détail, et M. Ballanche a pu retrancher le livre du Sentiment de son œuvre complète sans se montrer trop sévère. Toutefois, indépendamment des accents de vive sensibilité qui recommandent certaines pages, il convient de remarquer, comme un délinéament d'avenir, l'opinion que le jeune auteur exprimait au sujet des Chartres, ainsi qu'on disait alors. En face de cette école des constitutionnistes dont Sieyès était le grand prêtre et qui pensait qu'une bonne constitution écrite pouvait s'appliquer immédiatement à un peuple quelconque, l'auteur du Sentiment réclamait pour le caractère profond, historique et presque divin, de toute institution sociale ayant racine dans une nation. M. Ballanche avait lu, dès cette époque, les Considérations swr la Révolution française, par de Maistre, et, tout en ignorant le nom de l'écrivain, il citait des passages de

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cet opiiscRle étonfiant. Extûn, k ti^fsrs le manque ide direction du livre dm Sentiment, «t fuoiqu'en aomme respéranoe y domine, on y voit tnoe «enccm d'iine pensée lugubre qui est commime à ieachJaoqiies et à certains de ees disciples, à M. de Séoaiicoiir m particulier : c'est que la dvilisation européenne et les dtés dont elle s^bonore, destinées à pair, {erum place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir avec mélancolie comme aux mines de Palœyre et de Babylone. L'i^pée lyonnaise de IL fiallancbe était fondée sur cette donnée de calamiltf et de tristesse. Dans 4es entretiens du VieUlcprd et dtt Jeune Homme, publiés en 1819, le vieillard qui, par un gracieux renversement d'idées (1), est pour ravemr^ tandis que le jeune homme est pour le passé, le vieillard tâchant de vaincre les pressentiments sinislfies àd ce désespoir de vingt ans, dit «n «m ^idroitt « Voilà donc ce que je vous entends répéta chaque jour et à chaque instant du jour. Eh l»en1 moi ac^i, j'ai cru quelque temps que tout était fini pour noire vieille Europe. Oui, lorsqtf a«x premiers orages de la Révolution française, qui ont groQ<lé sur vous à votre insu, car vous n'étiez qu'un enfant, je voyais tous les liens de la société se dissoudre, toutes les iostitutioDS nager dans le sang, ahl ce fut alcn^s qu'il fut pennts de croire & la fin de toutes choses. » Mais cette perspective funèbre ne dura pas longtemps pour M. Ballsnche. Dans le récit qifil a donné d'un voyage à la grande

(1) Seàxm Vof^premon de M. Ba^hou, dans Particle qu'il a consacré à M. Ballanche (Revue des Deux Mondes, ayril 1831),

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diartreuse fait en iSOft avec monsieur et madame de Cbateaubriand , il est question, comme dans le Vieillard et le Jeune Homme, d'une conversation entre «n jeune mélancolique qui repousse toute science» imfiB tentative humaine, et un prêtre tolérant qui maintient la science et la croit concfiiable arec une religion élevée, u Comment, s'écrie en finissant le narrateur, comment un jeune bomme paraft-41 détrompé à ce point de toutes les choses de la viet... Voyez, 41 ne sait accueillir aujourd'hui que l'ironie terrible de Pascal; demain peut<4tre û sera dompté par le puissant ^ie de Hosauet : fae«tf«ux si, le jour suivant, H vient à prendre ^oih a«x chants mâodieux de Fénelon, krsqu'ii •diarme notre exil par les i^us douces paroles fm «e soient trouvées jamais «ur les lèvres d'cm habitimt de la terrel » L'Ominre de Fénelon prit donc de tenne tieure par la main M. Ballanche et 4e tira de la crainte, et te {^réserva de Tobstination dans des nitoes; il ieq>éia; et, plus tard, devenu prêtre à son tour, prêtre à demi voilé du plébélanisme grandissant, aimant à voir dans Fénelon le véritable fondateur de Vhre aduelle, le voilà qui marche et eontiniMra, à travers tout, de marcher vers l'avenir, comme «n de ces tranquilles vieillards de son maître, comme un Aristonoûs serein et patient, souriant de loin sous ses bandelettes à quelque ami qui s'avance, le long du sable fin des mers. Le li^iB idu fietOiment, pubUé en 1801 , m fBSSà point ^ns être remarqué de quelques-uns; les journaux de Paris s'en occupèrent. J'ai sous les yeux trois articles {avd^Iea et iort judicieux dii Jçufmal 4^ Parie (dA

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germinal an x) ; ils sont écrits au point de vue du christianisme pratique, et l'usage tout poétique et sentimental qu'on fait de la religion y est indiqué comme un danger ou du moins comme un affaiblissement d'une chose auguste et sévère, ce Au reste, dit en finissant le critique anonyme, on nous annonce depuis longtemps, et je crois môme qu'on publie déjà un ouvrage plus considérable ayant, dit-on, pour titre : Des Beautés poétiques, ou seulement Des Beautés du Christianisme, et dont ce livre-ci parait être Tavant-coureur ; semblables à ces petits aérostats qu'on a coutume de faire partir avant les grands pour juger des courants de l'atmosphère. Puissent-ils tous les deux, et tous ceux qui seront remplis du même esprit, avoir assez de force ascendante pour élever tout ce qui s'y attachera vers une sphère plus heureuse! » Le Journal des Débats montra moins d'indulgence (1) ; ce journal, dans son premier brillant, avec son état-major critique au complet, était alors en tête de la réaction classique, et contribuait à réduire à Tordre le mouvement d'insurrection littéraire qui s'essayait à la suite des révolutions politiques. Grenville, Bonneville, Sénancour, Nodier (2), et d'autres restés inconnus dans cette géné-

(1) Ce fut rardde de débat de M. de Feletz; on peat le troaTer recadlU dans ses Jugements historiques et littéraires (1840).

(2) Nodier a de bonne beare connu les premiers essais de M.Ballanche, par la promptitude de cet instinct qui ûdt deviner de loin aux jeunes Ames les émanations fratemeUes. Il s*écrie dans la préface des Tristes (1803) : « Lisex les belles pages de Gleizès et do Ballancbe, et ne dédaignez pas une ébaucbe de flIicbel-Ange parce que ce n'est qu'une ébauche, etc. » — Plus tard Nodier fit

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ration intermédiaire, furent ajournés ou interceptés; les meilleurs ne s'en relevèrent, après quinze ans, qu'à demi. Seuls, lés génies hors de ligne de M. de Chateaubriand et de madame de Staël ne ressentirent nulle atteinte et ne subirent pas de déviation.

M. Ballanche, qui, de compagnie avec son père, s'occupait de réimpressions d'ouvrages classiques et religieux, d'une édition de la Poésie sacrée des Hébreux de Lowth, vint à Paris en 1801 ou 1802, quelques mois après la publication du Sentiment. II alla voir tout aussitôt M. de Chateaubriand dont le Génie du Chris^ tianisme avait paru, et il lui proposa de donner une Bible française avec des discours. Les discours devaient être de M. de Chateaubriand, et dans le texte français, qui aurait été en gros celui de M. de Saci, M. Bal« ianche aurait infusé tous les passages des Écritures qui se trouvaient traduits par Bossuet et autres grands écrivains sacrés : « Car, ainsi qu'il l'a remarqué depuis dans les Institutions sociales, Bossuet, ce dernier Père de l'Église, a une merveilleuse facilité à s'approprier les textes sacrés et à les fondre tout à fait dans son discours qui n'en éprouve aucune espèce de trouble, tant il paraît dominé par la même inspiration. » Ce nrojet n'eut pas de suite, quoique M. de Chateaubriand ait commencé quelque chose des discours; mais il se forma du moins à ce sujet, entre le grand poète et M. Ballanche, une première liaison qui ne fit plus tard

des articles sur Antigone (voir au tome I^* de ses Mélanges de Lit' térature et de Critique, page 267).

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que se i^esserfter. M. Ballaocbe fit avec ioi le iiFoyage (}e la grande Chartreuse et des glaciers en 180/i« et, m moment d« départ pour Jérusalem, il l'alla rejoindre à Venise il'oà il ramena en France madame de Chateaubriand. Pendant son premier séjour à Paris, M. Ballanche vU aussi U. 4e La Harpe, alors exilé à Coiteil par ordre du Coasnl, et lui proposa de donner ses soins à une édition choisie et purifiée de Voltaire : la mort de La Harpe, qixi survint Tannée suivante, coupa court à cette pensée. La Harpe avait été fort frappé 4uep dans le livre du Smtmmt, l'auteur eût appelé i'ÉIysée 4u TéUmaque un véritable paradis jdirétien; il lui enviait cette idée : a Moi qui ai fail un éloge de Frelon» je n*ai pas songé à c^a« s'4criait-il, et voilà qu'un jeune homme a mieu^ trouvé : le Seigneur est mec ceux qui font le bien! » La Harpe, devenu dévot, aimait à ciiter les Psaumes.

M. Ballanc^ avait accueilU le Consulat avec trans- |)ort; Tor^nisation officielle du culte lui donna une première impression de crainte ; il trouvait la rdigion plus belle dans la persécution que dans unfi reconnaissance pompeuse, et il eût préféré pour elle la liberté à xjette forme de suprématie. Le charme toutefois fut grand, et son émotion sans égale, lors du double pa^ sage solennel de Pie VH à Lyon , avant et après le Couronnement. Une petite brochure, publiée sous le titre 4e Lettres (Tun jemhc Lymf^is ù un dfi ses ^mis (1),

(i) Be rimi»riflaerie de BaUai»die père et ills, auK Balles jde i»t Grenette, 1805.

ttooîgBQ 4b oette seosibilitô atti&Ojibrie, enivrée et preafue en idolAirie à Tj^pect d» I^e des fidèles. Il n'est qu'à peâee question da^s cee lettres de Sa MajaU VEmperewr^ Le naeurti'e du dm d'ËEgbiea avait tout à fait séparé ce jeime coeur religieux d'uo pouviâr impudemment despotique^ et, à partir de ce }Ourj U n'téprouva plus que le sentiment graduel 4'me oppi^sioa croîs* santé. Mais déjà des alfecjtîogts privées, des «spéraaees bi^t&t entrecoupées de dcnilenrs, ee joignaient à cette soufirance de gêne polittqne, poi»r détourner la pensée de M. Baaiancbe et retaiider eoo «asor^ Pins d'MjQe Jois, en ces anj^ées, il se dirigea vers Montpellier à travers le» Cévennes ; il vit dans Tim 4e ^s trajeU» M. de Bonald, le gentilhomme de TAv^yron, à MiLbau ; mais ce n*était pas le philo^oi^e profond dont il partageait vciontjers la doc^ke siar la paroIe« qn'il allait mïPM visiter; hii-aaiême, dans un neuvièane et dernier fragment d^ de 18^0, A nons a l^m^entsm/m son pîen!^ et tarife aevoret : aijdiU août 182$, 4it^l« ujae belle et nob^ iir^Uire qui m'était |adis ap^ariie et qui habitait loin «des Imx oà j'halûtais inoinmême, une beUe ^ «oble tC^ture, jewe fiUe aloi^s, jeune fille i qui j'.avsôs 4en?iaiidé loutes les promesses d'un si ridie avenir; m œ joo^ir, cette fenune est lajlée "ràsiter* ï mm insa, les régions 4e la vi^ réelle et imm^sèle» ^fNrès avoir r^usé 4e pamonrir avec moi i^eUes ;de to vie des iltomons U 4es clMneeinients. Hétesl je dis qpu'elle avAit r^uséi mais il y a ià un mv^tèpe de malhmr que je ne jaurai jano^is mr rcem ^tm^ r^ Les huit autres Ub^gê^ écrits en 1&08 ne mot que des âégies en

prose gui peignent avec discrétion et douceur les vicissitudes de ce noble attachement. C'est déjà la manière littéraire d'Antigone; aux divagations perpétuelles du livre du Sentiment a succédé une mesure grave, sobre, solennelle à la fois et charmante de mélodie, un écho retrouvé du mode virgilien. Si ces huit fragments étaient en vers ce qu'ils sont en prose, M. Ballanche aurait ravi à M. de Lamartine la création de rélégie méditative. La philosophie, qui en est simplement religieuse et chrétienne, n'a rien de cette nouveauté un peu étrange et de cette phraséologie essentielle à une doctrine, et que la poésie ne réclame pas. Les plaintes du poète sont celles de toute âme humaine contristée, depuis Job : « Nous serions bien moins étonnés de souffrir, si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que le plaisir. L'homme à qui tout succède selon ses vœux oublie de vivre. La douleur seule compte dans la vie, et il n'y a de réel que les larmes. » Et ailleurs : a Hontrez-moi celui qui a pu arriver à trente ans sans être détrompé. Montrez-le-moi, ce mortel privilégié : son imagination a tenu toutes ses promesses; l'amour l'a conduit par la main ; heureux époux, père plus heureux encore, il n^a acheté par aucun tourment le charme des affections du cœur; il a connu les agréments de la société sans ignorer les plaisirs de la solitude ; il n'a rencontré sur sa route que des hommes bons et généreux, et luimême n'a jamais vu au fond de son âme que des pensées douces et calmes qu'il s'est plu à entretenir ; il a joui de ses souvenirs comme il avait joui de ses espé-

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ranoes ; il a trouvé dans le passé le gage de l'avenir : montrez-le-moi I... Vous riez en gémissant! Vous ne savez où trouver cette créature exceptée de la commune loi; c'est qu'en effet elle n'existe point, elle n'a jamais existé. Un déluge de maux couvre la terre; une arche flotte au-dessus des eaux, comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci est demeurée vide, nul n'a été jugé digne d'y entrer I »

Un hasard heureux a mis entre nos mains une petite relation d'un pèlerinage au Mont-Gindre près Lyon, relation écrite par une jeune Languedocienne de seize ans. Cette personne distinguée, la même que celle qui mourut le ih août 1825, fit ce pèlerinage, vers 1808, avecTun guide jeune et prudent, qui était l'un des amis de son père et qu'elle désigne sous le nom de M. Pierre Simon. En s'élevant sur la montagne, la jeune personne à l'imagination sensible et pieuse remarque que les fleurs y sont la plupart d'un bleu paie comme le del de cette contrée, qu'elles ne penchent point sur la terre comme celles de nos plaines : (c Presque toutes celles que nous vtmes, ajoute-t-elle, étaient de petites cloches. N'est-ce point parce qu'étant privées d'eau sur les lieux élevés et exposées à l'ardeur du soleil, cette divine Providence, qui donne sa parure aux lis des champs, a voulu que leur calice pût retenir la rosée du matin, et que la fleur épanouie rendit à sa tige le bienfait qu'elle en avait reçu avant d'éclore? » Arrivés à l'ermitage même, les deux voyageurs virent les murs d'un petit corridor tout couverts de passages qui avaient rapport à la puissance ou à la bonté de

iS PORTRAITS GONTEMIK)RAINS.

Dieu. La jeune fille pria M. Pierre Simoo d'éorire aussi quelque chose; il ne le voulait point; elle le pressa, il fcrivit : « €et ermitage raiq)elle assez bien les destinées humaines : resserré dans des bornep étroitas, on y jouit i'nne ét^due immense* d

N'est^e point peu aiHnèB «e pèlerinaf^ au Mont** Cindre, que H. Ballancbe, redescendu dans les ob^ stades de la vie, traça ce sixième fragment sur Orphée p^Hlant &irydice que tout à Tb^re il guidait sans oser la voir, et ctat ^utre fragoieni où il nous moatre la rencontre pudique d'Hermaon et de Porotbée prô$ du ruisseau, et de 9i «aimables {urâaages o'aboutis^dt qu'à des laro^es?

Un poëme qui n'a pas été con»u autant qu'il méritait de l'être, et qui rentre asseï par quelques toas dans la couleur des débuts de M. Ballanche, la Pa^rthènéidè de Baggesen, publiée m fraoçais vers ce m&me temps (1), n'a d'autre sujet et d'autre action qu'uo pèlerinage à la lung Frau entrepris par un jeune Suisse Norfrank« et ^r trois jeunes filles k lui confiées, trois charmantes sceurs auxqudles il sert de guide et dont il aioie la dernière. Mais les divinités de rQlympe grec, en intervenant, même avec un art relevé d'espièglerie, refroidisa^t ces riantes peintures, et Nerfraiik, bienveau et sage en dépit des embûdies de Mercure et de Cupidon, Worfranjc dans l'heureux chalet nuptial me touche moins qi|e l'honnête Pierre Simon, devisant dans l'ermitage dirait sur l'étendue des destioéea hu^

(i) 69 mo, traduit û§ i'allamiod piyr U, raorîel.

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marnes, et îdÊsmi quelque timide espoir qu'aucune récompense terrestre ne doit couronner. .

Le premier effort que fit M. Ballanehe pour sortir du découragement profond où il était tombé, fut la conception d'Antigme. U y songea dès 1811, et il est à croire que, dans sa pensée primitive, Tamour sans bonheur de la pieuse Antigène et du génâ^eux Hémon devait consacrer sous une forme idéale et antique les sentiments dont il était plein : a L'amour et le malheur ont été une mène chose pour eux : pour eux la mort et l'hymen devaient aussi être une môme diose. n Mais peu à peu , et quoiqu'fe le bien entendre ce fonds personnel soit encore ce qui anime le reste, la pensée du poète se généralisa, s'agrandit, et, chemin faisant, recueillit des impressions successives. Sur les pas des chœurs de Sophocle, et inspiré par la muse de la douleur, le poëte s'attachait à peindre l'histoire même de l'homme, de cet être qui, aux termes de Ténigme, n'a qu'une voix et n*est debout qu'un instant, l'histoire de ses misères, de ses faiblesses, de ses félicités Ux)mpeuses, suivies d'amers retours. La moralité qu'il tirait de ces tableaux était toute de soumission, de devoir et de sacrifice, de clémence et d'espoir à travers les pleurs. Sous ces grands et ma^ifiques noms royaux, il figurait l'épopée domestique de la foule des hommes : la tentative d'épopée sociale devait venir plus tard dans Vûrphie. Quelques juges dairvoyants, évdllés ft ces idées d'expiation, 4e solidarité, de sacri* fice, distinguèrent dès l'abord dans Antigone plus de choses que n'en voyait l'auteur lui-même. Un de ses

amis lui disait : a Vous ne savez pas ce que vous avez fait? Un poème martiniste. » M. de Maistre, à qui M. Ballanche avait envoyé son livre, lui écrivait une lettre qui ne lui parvint pas, mais c'était aussi en un sens plus que pathétique et poétique, en un sens théo* sophique, qu'il avait entendu Ântigone. Quant au personnage même de l'héroïne, quelques circonstances précieuses et consolantes dans la vie du poète avaient rehaussé encore et achevé de perfectionner les traits. Il avait vu pour la première fois à Lyon, en 1812, une noble exilée (1) à laquelle son ami Camille Jordan le présenta, et qui eut depuis une influence si sereine sur sa destinée apaisée. Il lui avait lu les chants commencés d'Ântigone, et quelques impressions nouvelles, dues à un sourire compatissant, se retrouvèrent bientôt dans le portrait intime de la fille d'OEdipe : ainsi les paroles de la consécration d'Antigone par son père mourant sont une inspiration de ces premières rencontres : « Ame sublime d'Antigone, que t'importe le bonheur ou le malheur? N'auras-tu pas toujours la paix de la conscience, les louanges des hommes et l'amour des Dieux? » En 1813, M. Ballanche courut à Rome retrouver celle que plus tard il nomma du nom de Béatrix; il lut au sein de cette petite société romaine la fin d'Antigone, la scène des funérailles. Quand le poème parut Tannée suivante, dans les pompes de la Restauration, un sentiment général y voulut reconnaître une princesse orpheline, la fille des rois. Ainsi

(1) M"* Récamier.

M. BALLANGHE. SI

vont se modiûaDt en perspectives diverses les œuvres du poète. Lui-même il a changé sa pensée en la continuant, et, quand il croit Tavoir achevée, ceux qui le lisent la changent et l'achèvent encore.

Nous voici revenus au point que nous avons marqué comme décisif dans Tinitiation sociale de M. Ballanche. La conduite de la Restauration, durant la première année, lui révéla tout un ordre historique dont il n'avait pas eu clairement conscience jusque-là. 11 comprit ce que c'est que la vie d'une nation, l'àme de cet être collectif qui garde son unité à travers ses âges et sous ses continuels développements, la mission départie à chaque peuple en particulier sur la scène du monde; que les institutions vraies sont filles du temps, qu'elles plongent dans les mœurs et les souvenirs comme un arbre en pleine terre; que les constitutions rédigées d'après des théories plus ou moins savantes ne sont qu'une juxtaposition provisoire qui peut aider le corps social à refaire sa vie, mais qui n'a pas vie en soi; qu'ainsi la Charte n'était, à proprement parler, qu'une formule pour dégager l'inconnue, une méthode pour résoudre le grand problème des institutions nouvelles, un appareil fixe sous lequel les os brisés et les chairs divisées auraient le temps de se rejoindre et de se raffermir. Le 20 mars, rechute terrible, dernier et violent assaut des forces antisociales, ne parut à M. Ballanche que récapituler, à vrai dire, les faits antérieurs dans une unité dramatique, sans rien changer aux termes fondamentaux de la question. Pourtant, les passions exaspérées en divers sfifig ne l'entendaient pas

22 PORTRAltd GÔKtEMlPORAINS.

ainsi, et la guérison sodale au moyen de la Charte en était très-coinprofiii8«. C'est alors que M. Ballancbe, désormais fixé à Paris^ tout solitaire et pensif au milieu d'un monde d'élite, (eut l'idée de se porter pour conciliateur, pour interprète pacifique des difi&cnltés flagranteS) et VE$$ai $\»r le$ InstUutions sociales dut paraître atant rouverture des Chambres de 1817» dans le but looable, bien que certainemant illuscnre, de tes éclairer. Quelques obstacles retardèrent d'un an cette publication. VEss<xi est donc à la fois un livre de théorie, et je dirai presque, une brochure de circoii- ^ stance. Mais si Ton regrette fréquemment que cette application à des conjonctures trop spéciales préoccupe l'auteur, s^il m détouriœ à tout moment pour s'inquiéter des opinions trop particaliënss d'alors, s'il se retranche une foute de précieux développements, de peur que Toutrage ne soit hors de proportion avec le but, le caractère général l'emporte suffisamment, et la doctrine philosophique y obtient une belle part. Dans la pensée (te M. Ballanche, VEssai, en même temps qu'il répondait aux difficultés politiques du moment, devait servir comme de prolégomènes au poëme d'Orphée déjà conçu en 1816. Ainsi que dans les autres Prolégomènes qui sont en tête de la Palingénésie, et en général ainsi que dans tous les écrits de M. Ballancbe qui n'ont pas revêtu la forme poétique, la composition n'est pas très-distinctement établie. Ce n'est pas à l'aide d'un lien logique évident, que l'on peut serrer de près l'auteur en ses chapitres et discours; il procède d'habitude par des analogies cachées dont quelquefois

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le rapport échappe et qui ont Tair de digressions; il avance par cercles et drcuits. Il y a cbes lui im grand effort de toat dire à la fois, nn embarras de choisir et comtte un b^ayeflaeot entre des pensées qui sont foutes pour lui co^srtabtes et contemporaines, ou plutôt qui ne sont qu'une seule et indivisibte pensée. Gela tient à son mode de conception, d'intuition synthétique; c'est toH|ours plus ou moins comme pour Hébd : a Et il n'arait pu raconter tout ce qu'il avait vu, et il fi'avait pu dire tout ce qu'il avait senti ; car la parole successive est impuissante pour une telle instautanâté. -^ Et même il n'était pas certain de l'exacti* tade de son langage; il avait passé trop brusquement de la région de l'esprit à la région de la forme. »

Je lis dans l'excellente. jET^^toire de la Philosophie en Frarux au îix« siècle, par M. Damiron, à côté d'une analyse parfaitement nette et logique des idées de M. Ballanche, l'expression d'un vif regret de ce que notre philosophe a presque toujours préféré l'exposition poétique à l'exposition scientiGque, la figure à la démonstration, la couleur à l'évidence : ce Car, ajoute M. Damiron, comme au fond sa pensée, nourrie d'histoire et de psychologie, exercée à de fortes études, n'en est [dus à la simple foi, mais à la conception systématique, il faut, pour qu'il puisse l'accommoder aux brmes de la poésie, qu'il la ramène par artifice à une aspiration qui n'est point naïve.... M. Ballanche n'a Hé conduit là, au moins à ce qu'il me semble, que par mite d'une erreur de goût qui l'a porté à convertir e; fc traduire en poésie une opinion créée par la réflexion

et l'analyse. » Nous croyons qu'il ressort de la biogra-phie psychologique de M« Ballanche, telle que nous avons essayé de la tracer, que ce n'est point par voie d'analyse ou de logique qu'il a composé l'ensemble de son système. L'œuvre en lui s'est édiOée autrement. II n'a pas été d'abord philosophe et métaphysicien, et en* suite poète; sa conception et sa forme se tiennent de plus près et ont une bien réelle harmonie. Il ne lui a pas été loisible d'éviter ces figures sacrées qui, même avant que Tidée philosophique s'en mêlât, le poursuivaient dès l'enfance : Orphée et Eurydice furent la fable de toute sa vie. Il avait naturellement l'âme musicale et sensible jusqu'à la chimère, et cela était poussé au point que dans un temps il ne pouvait prononcer le simple nom de Cymodocée sans répandre des larmes. Les philosophies primitives de l'antiquité furent sans contredit intuitives, et se produisirent sous les voiles de la poésie, avec les accents de la muse : refuseraiton entièrement aux époques de transformation où le sens antique se réveille, et où aboutissent tous les échos du passé, de reconstruire à leur manière quelque chose de ces mystérieux monuments? Sans doute il y a bien de la combinaison savante et de l'obscurité alexandrine dans lespoëmes de M. Ballanche; mais cet effort lui plaît, ce vêtement lui est naturel. Quand il le dépouille et qu'il s'avance sans personnages et sans symboles, est-il plus à Taise? sa marche est-elle beaucoup plus svelte et dégagée? gagne-t-il évidemment en rigueur philosophique? Pour moi, le plus complet, le plus fidèle et satisfaisant résumé de sa doctrine est encore la

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Vision (tHèbal où le prisme poétique réfracte pourtant chaque idée. Dans tout autre résumé, même dans les pages si nettement lucides de M. Damiron, il manque l'atmosphère où baignent ces Idées qui ne sont quelquefois que des sentiments, il manque toute une portion, intraduisible en langue abstraite, de leur profondeur, de leurs horizons, de leur lumière ou de leur crépuscule, en un mot de leur vie. Sachons donc consentir à voir dans M. Ballanche un philosophe non didactique, qui nous introduit à travers des enceintes compliquées et par détours gracieux ou obscurs jusqu'à un sanctuaire profond : le poëme d'Anligone est comme une symphonie attrayante que no^js-avons entendue au parvis.

VEssai sur les Institutions sociales exprimait la théorie fondamentale du langage, selon M. Ballanche. Plus tard, en 1825, il retrouva dans une malle, à Lyon, de vieux papiers oubliés où cette théorie était déjà ébauchée en entier; ce travail ancien, qui le frappa comme une découverte, se rapportait probablement à l'époque de sa jeunesse où il avait tenté une réfutation du Contrat Social : tant il y avait eu antériorité instinctive et prédestination, pour ainsi dire, dans les idées de M. Ballanche, tant cette théorie, capitale dans son œuvre, était née en quelque sorte avec lui I La question de l'origine de la société se ramène exactement à celle de l'origine du langage. En voyant aux prises les deux partis acharnés, les libéraux et les ultra-royalistes, chacun croyant à son droit et pouvant produire également des hommes de vertu et d'intelligence, M. Bal-

lanche en était venu à comprendre qu'indépendamment des passions et des intérêts contraires, il y avait chez les uns et les autres une doctrine radicalement contraire aussi sur la fondation de la société, et par conséquent (qu'ils s'en rendissent compte ou non) sur l'origine du Jangage. Les ultra-royalistes ou îllibéraux devaient croire à la société instituée divinement, au langage révélé, à l'autorité de la tradition; et les libéraux, à la société formée par contrat, au langage inventé par l'homme, à l'émancipation graduelle et au progrès. En examinant cette double prétention si opposée et si ferme, M. Balianche ne put croire que le droit fût exclusivement d'un côté, et au lieu de prendre parti avec MM. de Bonald et de Maistre pour l'antique tutelle, ou avec Condorcet et Saint-Simon pour l'émancipation purement humaine, il s'avança, un rameau de paix à la main, pour expliquer comment chacun avait tort et avait raison, pour accorder aux uns la vérité dans le passé, aux autres le règne dans l'avenir. Il montra avec M. de Bonald et les catholiques que la parole n'a pu être inventée primordialement, qu'elle a été nécessaire et préexistante à la pensée, qu'elle a été donnée par Dieu à l'homme naturellement social; mais, en arrivant aux temps de la parole écrite et imprimée, il montrait avec les autres philosophes la pensée humaine s'affranchissant peu à peu du joug de cette parole devenue plus matérielle et plus pesante, brisant l'enveloppe, acquérant des ailes, et dès lors s'élançant librement à de nouvelles croyances sociales, à de nouvelles interprétations religieuses. Toutefois, M. Balianche ne

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portait pas Thorizon le plus lointain de cette émancipation moderne au delà des limites du Christianisme lui-même; il proclamait la perfection de celui-ci en tant qu'institution spirituelle et divine, et s'il croyait que les sociétés humaines dussent se gouverner désormais selon une loi de liberté, le résultat de cette action immense ne lui semblait pouvoir être autre chose que l'introduction de plus en plus profonde du Christianisme dans la sphère politique et civile. Une doctrine de conciliation si haute en des instants si irrités ne fut que peu saisie, comme bien l'on pense, et, auprès du petit nombre de ceux qui la comprirent, elle ne fut accueillie ni dans un camp ni dans un autre. Les vues très-avancées et d'une sagacité presque divinatoire que l'auteur exprimait sur l'avenir littéraire et poétique de la France, ses éloquents et ingénieux présages à ce sujet, un an avant l'apparition àe M. de Lamartine, compliquaient encore la question de succès, en choquant des préjugés non moins irritables en tout temps que les passions politiques. M. Lemontey, dans leConstitutiormel (alors Journal du Commerce) y lui fit la faveur, en qualité de compatriote sans doute, de parler longuement de lui, et, pour conclusion, il le définissait le libéral à son insu, et le classique malgré lui. M. de Maistre écrivait à l'auteur de YEssai, sans le connaître personnellement, une lettre honorable, dans laquelle là vigueur de ce hautain et ironique génie éclate comme partout. On y lit ces passages : « Votre livre, monsieur, est excellent en détail : en gros, c'est autre chose. L'esprit révolutionnaire, en pénétrant un esprit

très-bien fait et un cœur excellent, a produit un ouvrage hybride qui ne saurait contenter en général les hommes décidés d'un parti ou de Tautre. J'ai profondément souri en voyant votre colère contre les châteaux (1) et contre les couvents que vous voulez convertir en prisons, et contre la langue catholique (2) que vous prétendez abolir, par la jolie raison que les Latins n'ont plus rien à nous apprendre^ C'est encore une chose excessivement curieuse que l'illusion que vous a faite cet esprit que je nommais tout à Theure, au point de vous faire prendre Tagonie pour une phase de la santé; car c'est ce que signifie au fond votre théorie de Y émancipation de la pensée, etc. Si vous trouviez quelque chose de malsonnant dans l'expression E^rit révolutionnaire, vous seriez dans une grande erreur; car nous en tenons tous : il y a du plus, il y a du moins sans doute ; mais il y a bien peu d'esprits que l'in-

(1) n faUait les préoccupations de M. de Maîstre pour avoir vu M. Ballanche en colère contre les châteaux ; c'est au chapitre III de V Essai quMl en est question : « Ces noires tours couronnées de « créneaux doivent tomber; ces longs cloîtres silencieux doivent « être transformés en prisons ou en vastes ateliers pour les ma^ « nufactures, etc. » M. Ballanche dénonce tristement un fait inexorable.

(2) M. Ballanche, au chapitre xi de V Essai, parlait, il est vrai, d'éliminer dorénavant le latin de la première éducation, et ce qu'il avançait à ce propos est assurément contestable , dans les termes surtout dont il usait; mais il n'entendait aucunement abolir cette langue catholique, La langue et les traditions latines étant pénétrées maintenant par les esprits, il demandait qu'on se portât vers les langues de l'Orient, et qu'on ouvrît de faou veaux sillons de lihguistiqae et de nouvelles formes intellectuelles.

M. BALLÂNCHE. 99

fluence n*aît pas atteints d'une manière ou d'une autre; et moi-même qui vous prêche, je me suis souvent demandé si je n'en tenais point.... Tout ce que vous avez dit sur les langues et tout ce qui en dépend est excellent. Enfin, monsieur, je ne saurais trop vous exhorter à continuer vos études et vos travaux. Je ne crois pas, comme je vous Tai dit franchement, que vous soyez tout à fait dans la honne voie, mais vous y tenez un pied, et vous marcherez gauchement jusqu'à ce qu'ils y soient tous les deux. Avez-vous vu une feuille du Courrier du Commerce {c* était F article de M, Lemontey), qui m'appelle le vaporeux Piémontais, qui me compare à Zwingle, M. de Bonald à Luther, et vous, monsieur, au doux Mélanchthon? Si vous voulez examiner ce beau jugement et le confronter au mien, vous y verrez la preuve évidente de ce caractère hybride que je vous reprochais tout à l'heure. Le sans-culolte vous attend dans son camp ; moi, je vous attends dans le mien : nous verrons qui aura deviné* Si je vis encore cinq ou six ans, je ne doute pas d'avoir le plaisir de rire avec vous de V émancipation de la pensée. »

Non, si M. de Maîstre avait rencontré après des années M. Ballanche, il n'aurait pas ri avec lui de cette émancipation de la pensée, ou c'est qu'alors il aurait ri de ce mauvais et diabolique sourire qu'il a lui-même tant reproché à la lèvre stridente de Voltaire. Tout invincible qu'il était, il aurait fini par comprendre qu'il y avait quelque chose de jugé sans retour et qui, d'agonie en agonie, achevait d'expirer. M. Ballanche a magnifiquement et pieusement répondu à la lettre de

É PORTRAITiS CONTEMPORAINS.

riHustrô contradicteur, lorsque apprenant sa mort, il ouvre la troisième partie des Prolégomlnes par cette sorte d'hymne funéraire : « L'homme des doctrines anciennes, le prophète du passé vient de mburir.... Paix à la cendre de ce grand homme de bien!... » Tout ce morceau est d'une haute vigueur de pensée et d'une belle effusion de coeur : je me figure le geste dément dé f énèlon s'il avait béni le cerCùéil de Bosôuet et proféré son oraison funèbre.

Dans Y Essai sur les Institutions et dans les écrits qui Suivirent, dans le Vieillard et le Jeune Boràme, publié en 1Ô19 (1), dans l'Homme saris nom, publié en 1820, dans VÈtégîe, les formes, les locutions du style monarchique et bourbonien abondent; mais elîé ont toujours un sens particùlieir à l'auteur. Lorsque M. Ballanche parle de là légitimité dans ï* Essai, il s'agit, non point du droit divin tel qu'on l'entend vulgairement, mais d'une légitimité historique que nul puWiciste spirituâliste ne conteste aujourd'hui. Une dynastie restaurée lui paraissait un arbre sacré qu'on replante après qu'il a été déraciné par l'orage, et auquel il est accordé un temps pour reprendre racine; passé ce temps, rarl)re, s'il n'a pas repris la séveei là vie, n'est qu'un morceau de bois mort digne d'être rejeté. Là dynastie restaurée des Bourbons, arbre ainsi replanté, ne vécut jamais

(î) Cette expression publié est inexacte pour ïés écrits de A. Ballanche qui suivirent VEssài sur les Institutions: il fàù^irait dire imprimé aux frais de l'auteur, et distribtié à quelques amis et à quelques juges. La publication véritable ne date que de ces dernières années.

Hir. BÀLtA^cfÉ. n

qa'à rextérieur et par Técorce, ayant dédaigné d'enfoncer ses racines dans la vraie terre. M. Ballanche le savait bien, kuisi la conviait-il incessamment, cette race antique, à s'identifier avec les destinées de la nation, afin de réprésenter exactement le principe social, comme c'est le propre et là condition de toute dynastie légitime. Il croyait que la Restauration pouvait et devait être l'incarnation politique et civile du Christianisme; l'instrument bourbonien lui paraissait nécessaire à Son idée, bien qu'il le sentît rebelle; simple erreur de moyen et de circonstance! Dané l'effervescence de la réaction qui suivit la mort du duc de Berry, il terminait son élégie commémorative en s'écriant : « Dynastie glorieufi^e, illustre maison, hâtez-vous de vous identifier avec nos destinées qui vous réclament; hâtezvous, car il est de la nature de nos destinées d'être immortelles! » Après le 8 août 1829(1), il écrivait: « Maintenant, tournons nos regards vers le trône de Charles X, et conjurons le roi qui jura la Charte de faire enfin cesser la perturbation du 8 août. Nulle puissance ne serait en état de résoudre le problème posé ce jour-là. II faut anéantir la pensée de ce jour néfaste; car cette pfensée n'eut ni cause, ni motif; elle fut une pensée stérile, incapable d'arriver à l'acte. » Quand toutefois l'absurdité s'obstina et que \A foudre pôpûraîre se mêla du problème, M. Ballanche était préparé et détaché. Il fut de ceux qui, sans la désirer ni la faire, comprirent et admirent la révolution de Juillet

(1) Date de ravénement du ministère Polignac

dès sa première heure (1). Il arriva alors à la pensée de M. Ballanche ce qu'il a dit de la pensée humaine en général ; son idée s'émancipa de cette forme de la Restauration où elle avait voulu trouver asile, et, devenue plus libre, elle plana dans des cercles indéfinis. C'est môme à partir de 1830 que les doctrines de M. Ballanche ont fait le plus de chemin par le monde, et qu'elles ont remué le plus d'esprits religieux et penseurs dans la jeunesse.

Entre YEssai et VHomme sans iwm, M. Ballanche publia, en 1819, le Vieillard et le Jeune Homme, en-

(i) Pendant les journées de Jmllet 1830, un hasard assez singulier me fit rencontrer M. Ballanche. A la nouvelle des Ordonnances, j'étais parti en toute h&te de Ronfleur, où je me trouvais chez mon ami Ulric Guttinguer, pour revenir à Paris : de son côté, M. BaUanche était parti de Dieppe, où il était avec M'"" Récamier, pour rentrer également dans la capitale. Nous nous trouvâmes à Rouen et fûmes ensemble dans la même diligence de retour. Le voyage était fort lent, fort interrompu à chaque relais par toutes sortes d'incidents. Durant la route, les voyageurs montaient et descendaient sans cesse. M. Ballanche, je dois le reconnaître, avait Pair des plus dégagés et des plus désintéressés sur les nouvelles qui arrivaient à chaque instant de Paris, et dont le résultat n'était plus douteux. « Je crois bien, lui dis-je, que pour le coup nous allons franchir deux degrés d'initiation à la fois. » Et il se prit à rire. A la montée d'une côte aux environs de Rosny, comme nous devisions en cheminant, il me montra ce doux pays d'alentour, ces beaux ombrages historiques, et me dit, en figurant par son geste un baiser d'adieu : « Et voilà pourtant, monsieur, ce dont les Bourbons n'ont plus voulu! » — Je n'ai jamais mieux compris qu'en le voyant à ce moment décisif combien les dynasties, à force de fautes accumulées et de sottises, parviennent finalement à dégoûter et à délier ceux qui furent pendant des années leurs plus sincères et dévoués sélateunu

M. BALLANGHE. 33

seignement philosophique plein d'autorité et de grâce. Un critique d'un bon sens spirituel, M. Saint- Marc Girardin, citait récemment les consolations de Jean Chrysostome à son jeune ami Stagyre, comme s'appli-»» quant à bien des âmes d'aujourd'hui. Le Jeune Homme de M. Ballanche est atteint d'un mal tout à fait semblable; il désespère de la société et de lui-même; il voit des ruines en lui , autour de lui , et il les aime, et il ne veut pas s'en arracher. C'est une généreuse passion de la mort, le culte sombre des idées vaincues, une abjuration stoïque de l'avenir. Il y a beaucoup de ces nobles âmes; mais il y en a encore plus qui pèchent et souffrent par excès d'espérances , par anticipation dévorante et immodérée, par immersion éperdue dans la grande souffrance sociale. Ce mal est si beau dans de tendres jeunesses, il tient de si près au dévouement et à l'amoui* des hommes, il est, pour ainsi dire, si sacré, qu'on est tenté de l'envier pour soi, bien loin d'essayer chez d'autres de le guérir. Et pourtant, comme il aboutit en d'âpres mécomptes, comme il vous use à des réalisations impossibles ici-bas, comme il vous jette à la merci des systèmes universels , qui n'ont en eux ni la vraie morale dont ils se passent, ni le bonheur délirant dont ils vous leurrent, il est bon d'y opposer l'avertissement; et ce que M. Ballanche disait à son jeune désespéré de 1819 pourrait s'adresser fructueusement à beaucoup des jeunes néophytes qui embrassent les siècles et l'univers : « Je veux essayer, mon fiis, de guérir en vous une si triste maladie, état fâcheux de l'âmè qui intervertit les saisons de la vie et

place l'hiver dans un printemps privé de fleurs. » ■— La destinée de l'homme se compose, en effet, de deux destinées qu'il doit simultanément accgmplir, une destinée individuelle proportionnée à son temps de passage sur cette terre, une destinée sociale par laquelle il concourt pour sa part à l'œuvre incessante de l'humanité. Ainsi, notre terre a son double mouvement, et elle tourne à la fois sur elle-même et autour du soleil. Mais faites que ce mouvement sur elle-même soit supprimé, et qu'elle regarde toujours fixement l'astre : voilà que vous avez une terre à moitié torréfiée, sans saisons, sans rosée et sans lune. Ainsi pour l'homme (à part de très-rares exceptions), quand il supprime le cours individuel de sa destinée. Le danger, dira-t-on peut-être, n'est pas là aujourd'hui, et c'est plutôt le concours au mouvement social que Ton incline à s'épargner. Oui , dans le gros de la société constituée et jouissante, cela se passe ainsi ; mais l'élite de la jeunesse, par une sorte de dévouement expiatoire, tombe dans l'excès coniraire, et pour elle le danger existe là où nous disons.

« Allez, croyez-moi, dit le vieillard au jeune homme par la boucne de M. Ballanche, l'homme peut faire sa destinée ; mais il ne peut rien sur les destinées du genre humain ; Dieu, dans ses conseils éternels , saura bien se passer de vos pensées mûries avant le temps. Croyez-moi, la société a été imposée à l'homme, non comme un moyen de parvenir au bonheur, mais comme un moyen de développer ses facultés. » Nous tenons surtout à cette dernière pensée, et M. Ballanche y re-

M. BÂLLANGHE. 35

vient souveq^ dans son écrit; il le conclut en ces termes mémorables : « Ce qui a toujours troublé la raison des fabricateurs de systèmes, c'est qu'ils ont toujours voulu faire tendre l'espèce humaine au bonheur, comme si l'homme était sans avenir, comme si tout finissait avec la vie, comme si , enfin , on pouvait être d'accord sur les appréciations du bonheur. » M. Ballanche protestait ainsi à l'avance contre les âges d'or terrestres de Saint-Simon et de Fourîer, contre ces pays de Cocagne que les doctrines matérialistes de progrès font voyager devant nous à Thorizon; il ne protestait pas moins en ces paroles contre l'absorption dernière ^e J'individu dans la vie confuse de l'humanité, autre excès où vont les doctrines progressives panthéistiques : lui, il était et il est distinctement spiritualiste et chrétien.

M. Pallançhe est chrétien, ceci mérite pourtant quelques mots. 11 est chrétien, c'est-à-dire il croit à la révélation apportée au monde une fois pour toutes par Jésus, à l'excellence divine de son précepte, à la destinée humaine qui se dirige à cette seule clarté au travers d'une vallée d'épreuve et d'exil ; il croit même au dogme un, à la lettre sacrée qui n'est pas à remanier. Mais il est néo-chrétien en ce qu'il croit à l'interprétation successive de ce dogme, et aux découvertes de plus en plus étendues que la pénétration humaine doit faire sous l'antique lettre par degrés transfigurée : il croit que les sept sceaux, dont il est parlé dans la prophétie, sont destinés à tomber l'un après l'autre à de certains temps révolus,

Dans V Homme sans nom et dans Y Élégie, il règne une grande préoccupation des catastrophes du 20 mars et du 13 février; Timmolation de Louis XVf , le retour de Tîle d*Elbe, l'assassinat du duc de Berry se répondaient à dislance comme un triple tonnerre : il se fit alors en M. Ballanche un réveil du dogme de la fatalité antique. Suivant lui , le principe nouveau qui agite le monde, ou qui rôde à l'entour pour y pénétrer, s'incarne quelquefois prématurément en certains individus, les exalte, les égare et les pousse en automates à des forfaits : ainsi Louvel, ainsi l'Homme sans nom, le régicide. Il voit presque en eux, dans le dernier du moins, des CEdipes coupables sans avoir failli librement, coupables par solidarité, par surcroît d'épreuve, des espèces de victimes eux-mêmes. Cette manière de consacrer l'homme par l'idée, et de l'ériger en représentant mystérieux, va mieux, on le sent, aux personnages lointains qu'à des individus qu'on peut coudoyer. Aussi, comme l'a remarqué judicieusement M. Magnin, les symboliques réminiscences et les instinctifs pressentiments de l'auteur d'Orphée ont-ils un degré de vraisemblance que nous ne retrouvons pas dans VHomm£ sans nom : « Dans ce dernier poëme, ajoute le même critique, la proximité de l'objet nous paraît déjouer l'œil profond du mystique interprète : la double vue ne s'applique bien qu'à l'invisible. »

Et pourtant, chose remarquable! il y a un fonds effrayant de réalité dans une partie de V Homme sans nom, un fonds d'autant plus extraordinaire que M. Ballanche l'ignorait tout- à fait lorsqu'il bâtissait idéale-

M. BÂLLANGHE. ^^

ment son poème. Un conventionnel régicide, Lecointe* Puyraveau des Deux-Sèvres, aurait pu raconter la séance du vote exactement comme l'Homme sans nom la raconte. Gomme celui-ci, Lecointe-Puyraveau assistait en frémissant aux votes qui précédaient le sien ; il s'agitait sur son banc avec angoisse, et à chaque suffrage de mort qu'accueillaient les applaudissements des tribunes, son voisin, de qui je tiens l'histoire (1), le voyait pâlir et s'indigner. 11 appelait impatiemment son tour et avait hâte de dire une parole de justice. Son tour arriva ; il s'élanga à la tribune, des murmures accueillirent ses premiers mots, puis des menaces; il se troubla, et par degrés ses paroles changèrent de sens, jusqu'à ce qu'enfin, comme à l'Homme sans nojB, une parole inconnue, une parole qui n'était pas la sienne, vint se placer sur ses lèvres. 11 s'en retourna égaré à son banc, ayant voté la mort. — Ce qui est vrai de ÏEomme sans nom l'est aussi à quelque degré, j'en suis certain, des personnages introduits ailleurs par M. Ballanche. Jusque dans ses conceptions en apparence les plus arbitraires, il y a des divinations historiques pénétrantes.

En 1820, M. Ballanche lit une grande maladie pendant laquelle plusieurs des symptômes antérieurs, tels qu'ils sont décrits dans Hébal, se reproduisirent; mais, au sortir de cette nouvelle crise, son organisation fut comme un instrument plus complet et plus monté aux vastes œuvres ; il mit encore davantage son âme et sa

(l) M. Daunou.

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