II
substance intime dans chacune de ses pensées. Durant un séjour qu'il fît à Rome en 1824« dans la même compagnie d'élite qu'autrefois, il eut conscience de l'antique cité latine, du droit patricien et de cette époque incertaine dont il a cherché, dans la Formule générale, à reconquérir le sens sur Tite-Live. Ses projets de travaux s'élargirent, se fixèrent et prirent, par leur structure imposante, quelque chose de ces grandes lignes romaines des monuments et des horizons. Le "plan, dès lors arrêté, de sa Palingénèsie consista en trois, poèmes ou épopées : 1® il résolut de faire pénétrer le génie historique, tel qu'il le sentait, dans la région qui précède l'histoire. Son Orphée dut résumer les quiqze siècles de l'humanité, qui, en dehors du cercle de nos traditions religieuses, sont placés en avant des temps historiques : Orphée dut être une espèce de Genèse du haut paganisme. 2<' Si M. Bailanche enfermait toute rhumanité, extérieure aux Hébreux et antérieure à l'histoire, dans cette composition mythique d*Orphée, il songeait en même temps à enfermer l'histoire positive dans une Formule générale : les cinq premiers siècles de l'histoire romaine lui parurent se prêter excellemment à ce dessein, en ce qu'historiques par la gloire des BomS) ils sont couverts de vapeurs transparentes et crépusculaires, et en ce que l'évoluiion s'y accomplit dans une gradation distincte et toute dramatique. Le plébéien romain, type, pour iM. Bailanche, de l'homme qui se fait lui-même, lui représentait par les trois sécessions la masse de l'humanité conquérant successivement la conscience ou le
sentiment de soi, la pudicitô ou le mariage légal , et enfin la dignité ou Taptitude aux magistratures dans les divers ordres* 3<> Quant à l'avenir qui suit cette émancipation et à la perspective future et finale des destinées humaines sur la terre, ce devait être un des objets, un des pressentiments de la Ville des Expia-lions: M. Ballanche concevait, dès 1824, la Vision dkHibal qui n'en est qu'un épisode et qu'il écrivit en 1829. — Des trois grands poëmes philosophiques» Oi'phée seul a paru au complet; mais, outre la Vision d'Hébal, on a des fragments et diapitres des deux autres ouvrages que les Prolégomènes nombreux et féconds, en entier publiés, déterminent suffisamment. Toutefois, si, malgré quelques lacunes, la pensée de ces parties inédites est déjà saisissahle, on ne peut également en apprécier la forme et l'art; l'ensemble du monument est en souffrance : nous aimons à espérer que l'auteur ne tardera pas à y donner l'harmonie de son premier dessin.
Ce serait ici le lieu, si nous le voulions, d'offrir une exposition générale de la doctrine de M. Ballanche ; mais assez d'autres l'ont fait plus ou moins, M. de Givré, l'un des premiers, au Journal des Débats, M. d*Ëkstein dans le Catholique, M. de Chateaubriand dans la préface de son beau livre des Éludes, M. Barchou de Penhoën dans la Revue df^ Deux Mondes, M. de Lavergne à Toulouse (1). — Nous dirons quelques mots de VOrphèe.
(1) Il faut ajouter Ift notice, composée depuis, qui fait partie de
VOrphée n'est pas une tentative qui aille à recomposer une antique réalité ; ce n'est pas une restitution poétique, et poétiquement aussi vraisemblable que possible, d'une époque évanouie. Le poëte ne s'est inquiété que d'évoquer l'esprit général de ces temps, de le faire circuler abondamment çà et là; quant aux détails, il n'a pas cherché à les mettre en rapport exact avec les débris qui se sont conservés. Ce n'est pas en étudiant, par exemple, les fragments attribués à Orphée, qu'il s'est préparé à faire parler son personnage : de même dans les peintures qu'il nous donne de cet ancien monde, il n'a pas visé à retrouver en géologue l'aspect réel, persuadé que ce serait toujours un paysage très-aventuré. 11 n'a donc tenu qu'à se faire l'organe d'un certain esprit général et intime avec lequel il se sentait en communication, et il a pris d'avance son parti sur l'invraisemblance (je parle de l'invraisemblance poétique) du langage et de beaucoup de peintures. Évandre etThamyris discourent entre eux de cosmogonie, de patriciat et de plébéianisnie, presque comme auraient pu faire Niebuhr et M. Ballanche; les vieilles expressions latines, les étymologies essentielles de Vico ont passé intégralement dans leur langage ; et tout à côté de ces paroles anticipées, ce sont des chants qui appartiennent à la lyre antique, des expressions orphéennes tirées comme avec un plectre d'or.
lu Galerie des Contemporains illustres par un Homme de rten (M. de Loménîe). — Enfin M. Ampère a donné sur Ballanche, au lendemain de sa mort, une Étude étendue (1848).
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En un mot, VOrphée n'est pas un poëme qui, avec plus de profondeur, offre l*unité et Tharmonie du ton, comme le Tèlémaque ou VAntigone; l'invraisemblance n'y est pas généralement étendue et adoucie de manière à se faire peu sentir : mais l'anachronisme entre la forme et le fond éclate et crie en maint endroit, le poëte ayant désespéré de jamais rapprocher assez à son gré cette forme du fond. Orphée est un singulier poème où le chant, émané d'une muse antique, a été commenté avec science par un néoplatonicien ou un éclectique alexandrin ; mais le copiste, par mégarde, a fait confusion ; le commentaire est entré dans le texte, Servius a passé dans Virgile et l'interrompt ça et là ; les bordures du cadre sont bigarrées et blasonnées de triangles, de chiffres, de racines en toutes langues, bien que le milieu du tableau se maintienne aimable et pur autant que profond (1).
C'est ce milieu du tableau que j'aime et que j'admire dans V Orphée ; c'est là que circule le sentiment des temps incertains, cette musique du passé dont M. Ballanche est la harpe éolienne, et dont il sait nous renvoyer un sympathique et merveilleux écho. L'heureux séjour d'Orphée en Samothrace, son chaste hymen
(1) Cet anachronisme et cette discordance, qui n'appartiennent pas à la manière des Fragments et à*Antigone, et que nous signalons en grand dans VOrphée, ont pénétré quelquefois jusque dans la diction, d'ordinaire si pure, de M. Ballanche. Ainsi Hébal, décrivant en deux traits la guerre du Péloponèse, montre Sparte essayant de stéréotyper la ci?ilisation héroïque. D y a aussi trop àHntussuscepttons , d'assimUtUions.
avec Eurydice, ses entretiens avec la Sibylle mourante» son intervention au milieu des farouches combats, son refus de l'amour d'Érigone, ses bienfaits partout présents, sa personne toujours lointaine ou passagère, suffiraient à justifier les naïves paroles dans lesquelles le poëte se rend témoignage à lui-même: « Qu'il me soit permis d'affirmer que l'inspiration à laquelle j'obéis est plus près que celle de Virçile des inspirations primitives... Oui, j'ai plus que Virgile, incomparablement plus, le sentiment de ces choses que j'oserai appeler divines, d — « N'y a-t-il pas une voix dans les choses? » s'écrie dans VOrphèe notre poëte théosophe; or, cette voix, M. Balianche l'a fréquemment entendue (1). Dans les mêmes morceaux d'Orphée que j'admire pour le sens antique et primitif qu'ils respirent, je n'aime pas moins à retrouver les sources secrètes des affections, des anciennes larmes et du génie de M. Balianche, cette pensée éternelle d'un hymen à la fois accordé et impossible, cette initiation au vrai et au bien par la chasteté et par la douleur: « L51 douleur, dit Orphée, sera le second génie qui
(1) Il semble véritablement à de certaines heures qu'il soit de la race de ceux dont Homère a pai*lé dans VHymne à Cérès, de la race de ces Triptolème, Polyxène et Dioclès, auxquels Cérès, avant de remonter au ciel, enseigna les choses sacrées, les chastes orgies et les mystères :
Oiixe xQ^vcïv ,
ces choses augustes qu'il fut si longtenips interdit d'enfreindre» <iïutcrroser et de proférer.
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m'expliquera les destinées hnmaines* » Chaque page nous offre des pensées de tous les temps, dans la magnificence de leur expression : « Souvenez-vous que les Dieux immortels couvrent de leurs regards l'homme voyageur, comme le ciel inonde la nature de sa bienfaisante lumière. » Et encore: <c Toutes les pensées d'avenir se tiennent ; pour croire à la vie qui doit suivre celle-ci, il faut commencer par croire à cette vie elle-même, à cette vie passagère. » Enfin, les approches de la mort d'Orphée, les troubles et l'agonie orageuse de cette grande ê^e qui, comme toutes les àflaes divines au terme, se croit un moment délaissée, ofnt une sublimité égale aux plus belles scènes des épopées modernes. Et voilà pourquoi M. Ballanche a bien fait de rester poëte.
L'influence des écrits de M. Ballanche a été lente, mais réelle, croissante, et très-active môme dans une certaine classe d'esprits distingués. Pour n'en citer que le plus remarquable exemple, la lecture de ses Prolègo* mbnes, vers 1828, contribua fortement à inspirer le souflae religieux à l'école, encore matérialiste alors, de Saint-Simon. Témoin de l'effet produit par cette lecture sur quelques-uns des plus vigoureux esprits de l'école, je puis aflSrmer combien cela fut direct et prompt. L'influence, du reste, n'alla pas au delà de cette espèce d'insufflation religieuse. Historiquement, l'écale saintsimonienne partit toujours de ce que M. Ballanche appelle l'erreur du dix-huitième siècle, erreur admise par Benjamin Constant lui-même; elle persista à voir le commencement de la société dans le sauvagîsme,
comme lui, Benjamin Constant, commençait la religion par le fétichisme.
M. Ballanche est peut-être Thomme de ce temps-ci qui a eu à la fois le plus d'unité et de spontanéité dans son développement. Sans varier jamais autrement que pour s'élargir autour du même centre, il a touché de côté beaucoup de systèmes contemporains et, pour ainsi dire, collatéraux du sien; il en a été informé plutôt qu'affecté, il a continué de tirer tout de luimême. La doctrine de Saint-Martin semble assurément très-voisine de lui, et pourtant, au lieu d'en être aussi imbu qu'on pourrait croire, il ne l'a que peu goûtée et connue. Je remarque seulement dans les ProUgomïnes le magisme de la parole, le magisme de Vhomme sur la nature, expressions qui doivent être empruntées au mystérieux théosophe. Il a emprunté davantage à Charles Bonnet, à savoir le nom même et l'idée de la palingènésie, de cette interminable et ascendante échelle des existences progressives; mais il s'en est approprié la vue en la transportant dans l'histoire, tandis que l'illustre Genevois ne l'avait que pour Tordre purement naturel. M. Ballanche connut de bonne heure à Lyon Fourier, auteur des Quatre Mouvements; mais il entra peu dans les théories et les promesses de ce singulier ouvrage, publié en 1808 ; aujourd'hui il se contente d'accorder à l'auteur une grande importance critique en économie industrielle, et de penser avec lui en des termes généraux que l'homme a pour mission terrestre 6* achever le globe. Il lut les Neuf Livres de Coëssin dès 1809, et dans un voyage qu'il fit à Paris, il visita
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ce prophète d'une époque pontificale ; maïs l'esprit envahissant du sectaire le mit d'abord sur ses gardes: M. Ballanche voulait avant tout rester lui-môme. Il vit une fois Hoëné Wronski, lequel, dans son Prodrome, revendique l'honneur d'avoir le premier émis, en 1818, une vue politique que V Essai sur les Institutions exprimait er. même temps que lui. M. Ballanche vit plus d'une fois, bien que rarement, Fabre d'Olivet dont les idées l'attiraient assez, s'il ne les avait senties toujours retranchées derrière une science peu vérifiable et gardées par une morgue qui ne livre jamais son dernier mot. H a proûté pourtant des écrits originaux de ce philosophe qui aurait pu se passer d'être charlatan ; ridée d'Adam, l'homme universel, et d'Eve qui est la faculté volitive d'Adam, lui a probablement été suggérée par Fabre. Les hommes qui ont le plus agi sur M. Ballanche, mais par contradiction surtout, sont MM. de Bonald, de Maistre et de. La Mennais. Ce dernier, ainsi que l'abbé Gerbet, est devenu son ami, et la contradiction première a cessé bientôt dans une conciliation que le Christianisme qui leur est commun rend solide et naturelle.
Pour nous qui n'approchons qu'avec respect de tous ces noms, et qui ne les quittons qu'à regret, il faut nous arrêter pourtant. Heureux si, à défaut d'une exposition complète de système, cette étude de biographie psychologique a insinué à quelques-uns la connaissance, ou du moins l'avant-goût, d'un homme dont la noble ingénuité égale la profondeur, et si cette explication intérieure et continue que nous avons cher-
ché à démêler en lui peut servir de prolégomènes ea quelque sorte à ses prolégomènes! Préparer à la lecture de notre auteur, c'est là en général dans les essais que nous esquissons, et ce serait dans celui-ci en particulier, notre plus entière récompense.
Septembre 1834.
(M. Ballancbe est mort le 12 juin 1847.)
Cet article sur M. Ballanche a été une sc?te d'événement dans ma vie littéraire, et il a contribué à m'apprendre bieiâ des choses, de celles qu'on ne sait jamais mieux que par son expérience personnelle. J'en ai déjà dit un mot dans une note de l'appendice sur Béranger (t. P', p. 437). En écrivant cet article et pour être plus sûr de comprendre comme il le fallait un auteur éminent, mais très-particulier et assez difficile, j'avais songé avant tout à me placer au point de vue de cet auteur et à le considérer, comme on dit aujourd'hui, dans son milieu. Je m'étais, pour le moment, transporté avec lui dans «on monde» dans les régions d'idées ou d'opinions qu'il avait traversées, et je m'étais comme transformé en lui. C'a été volontiers de tout temps mon habitude et ma méthode de critique : je cherchais à m'effacer, à m'oublier; je n'étais plus chez moi, j'étais chez un autre pour une quinzaine, ou mieux» j'étais cet autre même et l'on m'aurait pu prendre pour son second. Or, en faisant ainsi pour Ballanche, je me trouvai, sans y songer, avoir violemment choqué les hommes qui jugeaient 4 84 5 et les Bourbons, la Convention et le régicide, à un tout autre point de vue que le sien et avec des sentiments contraires. Comme, à cette date, j'appartenais encore à la rédaction du National, la colère fut d'autant plus grande que les purs virent en moi un renégat. Ceux qui se récriaient
si fort à mon sujet, ce n'étaient certes ni l'excellent Paulin, de tout temps mon ami, ni les rédacteurs habituels, Chambolle, Littré, etc. ; c'étaient les causeurS'^mateurs, les inntiles et les bruyants, les flâneurs de haute hâblerie rbpnblicaine,Thibandean en tète. Cependant comme j'allais très-peu au bureau du journal, excepté dans les grands jours, et que je vivais d'une vie toute de pensée, de rêverie et d'étude, je ne fus d'abord informé de rien. Mais il se trouva que M. Coëssin', auquel j'avais en passant appliqué le nom de sectaire, adressa une lettre à la Revue des Deux Mondes, oii l'arttde avait été inséré, pcmr protester contre cette qualification. Il prétendait être orthodoxe et non sectaire, au sens catholique. La lettre ayant soulevé -des objections à cause du peu de convenance et de mesure de certains termes, je vis arriver, au nom de M. Coëssin, un de ses disciples alors fervent, depuis brouillé avec lui, un galant homme d'ailleurs autant que peut l'être un fanatique pur, alliant dans un singulier mélange le jacobinisme, le mysticisme et le catholicisme : ce personnage n'était autre que le chevaiîerde Beauterne, un cerveau brèlé, comme on dit, et qui avait même eu dans un temps des accès de fièvre chaude et de démence. Je l'avais rencontré quelquefois chee M"« deSouza, et il se prévalait de cette ciroonstance pour obtenir de moi haut la main l'insertion de la lettre dans la Revue. M. Coëssin, en souverain pontife, ne paraissait pas et se dérobait derrière son nuage. La résistance de la Revue à l'insertion de la lettre fût longue, et on ne consentit point à l'imprimer sans qu'elle eût été modifiée en quelques-uns de ses termes. Mais ce point devint presque aussitôt l'affaire secondaire. M. de Beauterne, croyant renéte sa cause et celle de M. Coëssin meilleure, avait obtenu, je ne sais comment, des chefs 4u parti républicain d'alors, MM. Jules Bastide «t Raspail, une lettre écrite tout entière de la main 4e M. Iules Bastide et sigi^ de tous deux, dans laquelle il m'était signifié que tous les hommes de cœur a^ient vu avec étonnement et indignation cet article sur BaHandie. Si l'on veut bien songer que M. Coëssin, l'homme
d'une petite église, et qui avait intérêt pourtant à ne pas rompre avec la grande, se plaignait surtout de moi sous prétexte que, depuis que je Tavais qualifié de sectaire, on ne le recevait plus comme avant ni sur le même pied dans sa paroisse, et qu'il risquait de ne plus être admis à la sainte taï>le en l'église des Petits-Pères, on comprendra toute Ténormité et le ridicule du procédé par lequel. des hommes du parti politique avancé se faisaient les tenants de M. Coëssin contre moi. L'affaire traîna près d'une année : à chaque changement de saison, par les grands chauds ou par les grands froids, le chevalier de Beauterne recommençait ses instances périodiques, accompagnées parfois de menaces, et d'autres fois brusquement assaisonnées d'amitiés, et ce fut même sur des amitiés très-vives, quand il se fut brouillé avec M. Coëssin, que tout cela se termina de sa part ; c'était au point d'en devenir incommode dans un autre sens. Laissons ce qui n'est que ridicule. Mais le sérieux et Todieux de l'affaire était dans cette sorte de main-forte que des hommes politiques n'avaient pas craint de prêter à des intrigants mystiques ou à des extravagants. J'acquis dans cette circonstance des lumières qui me furent très-utiles, sur l'esprit de parti, sur le peu de profit que tirent les vrais littérateurs et les esprits critiques à se mêler à des groupes politiques toujours plus ou moins intolérants; car il faut, d'un côté ou d'un autre, se fermer des vues et consentir absolument à condamner des jours à son intelligence. L'attitude d'Armand Carrel pris perpétuellement à témoin et invoqué pour arbitre par mes adversaires, son silence obstiné (je m'étais, il est vrai, abstenu soigneusement de le voir, mais M. Buloz l'avait vu et avait essayé de le faire parler), ses refus calculés de prononcer une seule parole qui donnât tort aux violents, m'apprirent qu'il n'avait lui-même qu'à un assez faible degré, nonobstant son renom de générosité, le sens spontané de la justice (4). Je me déliai,
(1) Béranger l'avait, ce sens-là, et il n'était j)a8 homme à se taire ni à Bonyelopper comme Carrel; bien que je fusse à ce moment un peu en
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et cherchai plus que jamais mon refuge dans l'étude et dao^ la poésie intérieure, charme et consolation de ma jeunesse. Ceux qui seraient curieux de savoir dans quel courant d'idées morales et de sentiments intimes je vivais alors, trouveraient une allusion à cette récente blessure dans une pièce de vers des Pensées d'août adressée à M. Du Glésieux et datée de Précy-sur-Oise (\t octobre 4834) :
Tel je vous sens, ami, — surtout quand, seul aux champs, Par ce déclin d'automne où 8*endort la nature, JJn peu froissé du monde et fuyant ton injure. J'ouvre à quelques absents mon cœur qui se souvient...
Si, parmi mes lecteurs des dernières années, il en est qui se sont plu à relever chez moi des sentiments de méfiance et de scepticisme habituel, ils ne sauront jamais ce qu'il m'en a coûté et ce que j'ai eu secrètement à souffrir pour avoir porté dès l'abord toute ma sincérité et ma tendresse d'âme dans mes relations politiques et littéraires.
Je ne voudrais pourtant pas que cette Étude sur Ballanche finit sur un incident tout personnel, et pour laisser de Téminent écrivain une idée plus précise encore et plus réelle que je ne pouvais la donner de son vivant, je crois ne pouvoir mieux faire que de traduire de l'anglais une ou deux pages qui le concernent dans un Essai intitulé Madame Récamier,
froid avec lui , il m'écrivait à la date du 9 décembre 1884 : c ... Quant i ce que tous me dites que je me serais vanté de n'avoir pas pris parti contre TOUS, je ne sais trop à quoi tous faites allusion, i moins que vous ne parliez de la querelle d'Allemand qui vous a été faite an sujet d'un article sur M. Ballanche. Alors je vous dirai que ce n'est pas votre parti que j'ai pris, mais celui du bon sens contre l'absurdité, de la liberté de la pensée contre la tyrannie des fanatiques. > {Correspondanet de Béranger, lecueiUie pajr M. Paul Boitean, t. H, p. 195.)
dû à la plume spirituelle et juste de M""« Mohl. C'est une parfeite esquisse et qui a le charme de la vérité même :
« M"*^ Récamier partit pour l'Italie avec sa femme de chambre et sa petite-nièce, depuis M"* Lenormant^ au commencement de 1813. Elle n'avait plus une grande fortune, et elle voyageait en voiturin. Pour rendre le voyage moins ennuyeux, elles emportaient une petite bibliothèque choisie par M. Ballanche, qui en ce temps-là devint un élément essentiel de sa vie. Cet ami dévoué lui avait été présenté à Lyon ; il était fils d*un imprimeur et Tami intime de Camille Jordan, le grand orateur, lequel, jaloux de lui assurer la bienveillance de sa belle amie, avait raconté son histoire qui était celle d*un cœur déçu. Son visage avait été défiguré par une opération, mais n'était point du tout laid pour cela; ses yeux étaient brillants, larges et intelligents; la joue était enflée d'un côté comme par une fluxion; l'aspect général était simple, peut-être un peu trop; mais la plus remarquable bienveillance dans toute sa personne, sa voix et ses manières , donnaient la plus agréable impression à tous ceux qui avaient quelque discernement. L'histoire de sa générosité et de son sacrifice racontée à M"»« Récamier, qui avait toujours l'^ame ouverte à l'admiration pour tous les nobles sentiments, fit qu'elle se prit à lui avec toute l'affabilité et la tendresse de sa nature, et il s'épanouit lui-même en sa présence comme une plante languissante qui renaît aux ra^'ons du soleil. Depuis ce moment, il fut sa propriété. Jamais il n'eut une parole ni une pensée pour rien demander en retour de son entier dévouement : le plaisir de regarder et d'écouter lui suffisait. Ceux qui se souviennent de leur première soirée chez M"® Récamier dans les jours de l'Afcbaye-an-Bois après 1^30, ceux qui se T«|ipeAl«dt eemment, eifnayés par la réputartâon de ses hai^itués, ils se tenaient timidement dans leur coin, et comment le doux et bienveillant regard de Ballanche venait les rassurer, ne peuvent comprendre qu'on lui pût trouver de la laideur. Son élocution était^lente; toutes ses idées pures, choisies et nobles; son goût exquis. Il ne connaissait aucune des littératures étrangères, excepté les poètes italiens et le philosophe Vico; mais sa familiarité avec toutes les délicatesses et les finesses de la littérature iîrançaise était complète, et le ton de sa conversation avait la saveur qur donnent l'habitade M la contemplation du beau et dit parfait d ns l'art. Ses lettres sent un miroir fidèle de sa singulière
nature, et, avec celles de Mathieu de Montmorency, elles font la partie la plus originale du livre (1); mais elles ont surtout de la valeur par rensemble, et plutôt comme expression du beau naturel dont elles sont le témoignage que par le détail des anecdotes et des événements. M. Fauriel parlait toujours de M°»« Récamier comme étant la Béatrice de Ballanche, car son adoration pour elle rappelait Tamour de Dante pour la divine Béatrice : il devait y avoir eu une semblable étincelle d'amoar célMte dans ces deux âmes. »
Et plus loin, à une période bien plus avancée de la vie de M*"* Récamier :
« Le premier o^t de son intérêt était M. de Chateaubriand ; mais elle avait d'autres amis, et M. Ballanche était une source dinquiétude pour elle. A la mort de son père, il avait hérité d'une modeste indépendance; il vint à Paris pour pouvoir la contempler chaque jour à son aise jusqu'à son dernier soupir. Depuis ce temps, il avait vécu sur son capital dix-sept années dorant, sans prendre jamais souci du lendemain. Il avait fini par tout dépenser, et il commençait à emprunter. Il ne lui avait jamais parlé de cela, mais comme les prêteurs étaient des amis communs, elle savait tout. Il est impossible de dire à quel degré de gêne il en serait venu si une sœur ne lui était morte peu après qu'il eut épuisé ses ressources, et ne lui avait laissé de quoi payer ses dettes et subsister. Une petite pension littéraire avait été aussi obtenue pour lui en 1837. Ses habitudes étaient simples, et il semblait aussi heureux que jamais, même au bord de sa ruine. »
Un de nos amis, de modeste et douce mémoire, feu d'Ortigues, a dit un beau mot sur Ballanche : « C'était un innocent, mais parfois un innocent sublime. » — Et un mot de M. de Barante : a II vivait dans un nuage, mais le nuage s'entr'ouvrait quelquefois. »
(1) Le livre de îkf«« Lenorman Seuvemn et Con espondanee de itf"« Rétvmier»
(Servitude et Grandeur militaires.)
Autrefois dans les temps antiques, ou même en tout temps, à un certain état de société commençante, la poésie, loin d'être une espèce de rêverie singulière et de noble maladie, comme on le voit dans les sociétés avancées, a été une faculté humaine, générale, populaire, aussi peu individuelle que possible, une cBuvre sentie par tous, chantée par tous, inventée par quelques-uns sans doute, mais inspirée d'abord et bien vite possédée et remaniée par la masse de la tribu, de la nation. Â mesure que la civilisation gagne, que la société s'organise et se raflSne, la poésie, primitivement éparse, se concentre sur quelques têtes et s'individualise de plus en plus. Il y a un admirable moment où l'élite, sinon l'ensemble d'une société, demeurant capable de participer encore à l'œuvre de la poésie, mais seulement par l'intérêt commun qu'elle y apporte, cette œuvre tout accomplie, tout élaborée, lui est offerte par d'illustres individus privilégiés qui
seuls ont acquis et mûri Fart de charmer avec profondeur, d'enseigner avec enchantement. Passé ces glorieuses époques qu'enfante un concours de circonstances, ménagées souvent durant des siècles, l'intérêt général et social se dissémine, se retire de plus en plus des œuvres distinguées de poésie, que multiplient pourtant l'éducation, l'exemple, le caprice des imaginations précoces et surexcitées. Les hasards de la vogue, la mobilité des systèmes et des goûts, remplacent les droites et sûres consécrations de la gloire. L'artiste souffre; il arrive dès l'abord, sous le poids des siècles qui ont précédé, mais aussi sous leur aiguillon, dans un monde où les premiers rôles de la poésie et de l'art sont pris et, en quelque sorte, usurpés par les ancêtres. Cette diflSculté, comme c'est l'ordinaire des natures généreuses, ne fait que l'enhardir; il s'ingénie, il repousse, il détrône pour se faire jour ; par moments il tâche d'ignorer, ou de restaurer à d'autres moments. 11 demande au ciel et à la terre des espaces non explorés encore, un coin où mettre sa statue comme dans un cimetière encombré. Il sonde les souterrains, il tente les nuages. Chaque génération de jeunesse prodigue ainsi sa fleur la plus délicate à ces entreprises anxieuses, contradictoires, toujours interrompues et renouvelées. Le nombre des poètes, des artistes in petto, malgré la société et à son insu, augmente dans une progression effrayante, en même temps que les larges routes et les issues possibles semblent diminuer. Dans la première forme de société, chez les Klephtes, chez les montagnards des Asturies, par exemple, chacun
plus ou moins était poëte, chacun exhalait au ciel sa romance ou sa chanson, et n'en vivait que mieux et plus allègrement de toutes les saines et énergiques facultés de l'âme et du corps : ici, à cette autre phase extrême de la société, il se crée une situation inverse ; la faculté poétique qui, aux époques intermédiaires, s'était successivement amortie et calmée dans beaucoup d'organisations occupées ailleurs, et s'était tenue à part et distincte en quelques hautes organisations couronnées, cette faculté revient avec une sorte de recrudescence, et se remue, se loge dans un nombre croissant de jeunes âmes. Elle y reviem, non plus comme faculté heureuse et naturelle, mais comme une maladie pénétrante, subtile, une affliction plutôt qu'un don, une rosée amèreà des tempes douloureuses. La finesse naïve de ces âmes sensibles, passionnées, saintement ambitieuses, en opposition avec l'atmosphère inclémente où elles vivent, s'altère bientôt et contracte presque immanquablement une irritation, une âcreté cachée qui passe dans l'art, et que la sérénité des belles œuvres précédentes ne connaissait pas. Les œuvres nouvelles qui sortent de ces luttes infinies, de ces mondes intérieurs de souffrances, d'analyses, de pointillements, peuvent être belles encore, belles comme des filles engendrées et portées dans les angoisses, belles de la blancheur des marbres, de complexion bleuâtre, veinées, perlées et nacrées, mais sans une certaine vie primitive et saine.
Si les œuvres de la poésie primitive, non encore arrivées à une culture régulière, peuvent se comparer à
des fruits sauvages, assez âpres ou quelquefois fort doux, produits par des arbres francs et détachés au hasard sous la brise ; si, au milieu de cette nature; agreste, quelques grands poëmes divins, formes on m sait d'où, semblent tomber des jardins fabuleux des Hespérides ; si les œuvres de la poésie régulièrement cultivée sont comme ces magnifiques fruits savoureux, mûris et r^ltés dans les vergers des nations puissantes et des rois, on peut prétendre que les œuvres de cette poésie des époques encombrées et déjà grêlées ne sont pas des fruits, à vrai dire ; ce sont des produits rares, précieux peut-être, mais non pas nourrissants. Il y a dans les fleurs des couleurs brillantes et des beautés qui sont de véritables dégénérations déguisées. La perle, si chère aux poètes, n'est rien autre chose, diton, qu'une production maladive d'un habitant des coquilles sous^marines, qui répare, comme il peut, son enveloppe entamée. L'encens, non moins cher à la poésie, et qui par son parfum rappelle si bien celui de quelques œuvres mystiquement exquises dont nous aurons à parler, l'encens lui-même n'est guère qu'une aberration de la vraie sève, un trésor lent sorti d'une blessure, et douloureux sans doute au tronc qui le distille. Si l'art, la poésie, se doivent jamais appeler le produit précieux d'un mal caché, ce n'est pas de l'art, de la poésie d'Homère et de Sophocle, ni de celle de Dante, ni de celle de Shakspeare, de Molière et de Racine, qu'on peut dire cela : ces sortes de poésies, quelque travaillées qu'elles semblent, demeurent toujours le riche et heureux couronnement de la nature,
ramis felicibus arbos ; mais c'est bien de la poésie de Jean-Jacques, de Cowper, de Chatterton, du Tasse déjà, de Gilbert, de Werther, d'Hoffmann, et de son musicien Kreisler, et de son peintre Berthold de V Église des Jésuites, et de son peintre Traugott de la Cour d'Arthus, c'est de toutes ces poésies, et c'est aussi de celle de Stello, qu'on peut à bon droit le dire.
M. de Vigny n'a pas été seulement, dans Stello et dans Chatterton, le plus fin, le plus délié, le plus émouvant monographe et peintre de cette incurable maladie de l'artiste aux époques comme la nôtre, il a été et il est poète. Il a commencé par être poète pur, enthousiaste, confiant, poète d'une poésie blonde et ingénue. Ce scalpel qu'il tient si bien, qu'il dirige si sûrement le long des moindres nervures du cœur ou du front, il l'a pris tard, après l'épée, après la harpe; il a tenté d'être, entre tous ceux de son âge, poète antique, barde biblique, chevalier-trouvère. Quelle blessure profonde l'a donc fait se détourner ? Comment l'affection, le mal sacré de l'art, la science successive de la vie et ses mécomptes, ont-ils par degrés amené en lui cette transformation ou du moins ce dédoublement du poëte en savant, de celui qui chante en celui qui analyse? Quel réseau d'intimes et inexplicables douleurs a d'abord longuement dessiné en lui toutes ces fibres ramifiées et déliées du poëte souffrant, qu'il devait plus tard mettre à nu ? Pour nous, qui l'admirons sous ces deux formes et qui espérons que l'une n'a pas irrévocablement remplacé l'autre, nous essayerons de le suivre dans sa belle vie de poëte recouverte et compliquée,
de le conduire du point de départ jusqu'à son œuvre nouvelle d'aujourd'hui.
Le comte Alfred de Vigny est né à Loches en Touraine, le 27 mars 1799 (1), d'un père ancien officier de cavalerie, qui avait fait la guerre de Sept Ans, et avait même rapporté dans ses blessures une balle opiniâtrement logée qui pliait sa taille, spirituel d'ailleurs et ami des lettres, en un mot Alfred gai, comme me disait quelqu'un qui Ta connu. Sa mère, M"« de Baraudin, fille d'un amiral de ce nom, est aussi de Touraine ; son père était de Beauce : des deux côtés, comme on le voit, notre poète a racine en plein au meilleur terroir de la France. Il commença ses études à Paris dans rinstitution de M. Hix, et fut ensuite sous un précepteur. A la première Restauration, âgé d'environ seize ans, on le fit entrer dans une des compagnies rouges de la maison du roi ; et lors de la suppression de ces compagnies, en 1816, il passa dans la garde royale à pied. Le goût de la guerre et celui des lettres se disputaient et se mariaient en lui : les unes gagnèrent constamment du terrain à défaut de l'autre. Une des connaissances intimes de son père était l'aimable et spirituel M. Deschamps, père des deux poètes de ce nom, et lui-môme un des derniers liens de la société littéraire de son temps. Les jeunes Emile et Alfred s'étaient connus de bonne heure, avec quelque inéga-
(1) Cette date n'est pas la bonne. M. de Vigny est né le 27 mars 1797. Je le rajeunissais, et il se laissa rajeunir sans mot dire. Trèssusceptible sur d'autres points, il ne jugea pas à propos de me rectifier dans le temps sur ce point-là.
5S POUTRAITS CONTEMPORAINS.
liié d'âge, Tun tout jeune homme, l'autre enfant; ils se retrouvèrent après un intervalle, en 181ft ou 1815, dans un bal : quelques mots rapides, communicatifs, les remirent vite au fait de leurs goûts, de leurs i-ôves et de leurs essais durant Tabsence, et le lendemain ils eurent rendez-vous, dans la matinée, pour se confier leurs vers. Ceux du poëte qui nous occupe n'étaient et ne pouvaient être encore qu'un tâtonnement : quelques vers gracieux, mélancoliques, très»roses ou très-sombres, une ébauche de tragédie des Maures de Grenade, mais déjà des idées d'art inquiètes, lointaines et hors du commun. VOde au Malhew^ (1) était faite; la pièce du Bal, qui indique toute une nouvelle manière, allait venir bientôt. Des morceaux d'André Ghénier, publiés par M. de Chateaubriand dans le Génie du Christia-^ nisme, et par Millevoye à la suite de ses poésies, donnaient déjà beaucoup à réfléchir à cet esprit avide de l'antique, qui cherchait une forme, et que le faire de Delille n'amorçait pas : Myrto la Jewie Tareniine, et la blanche Néère, faisaient éclore à leur souffle cette autre vierge enfantine, la Lesbienne Symètha. Une société choisie et lettrée se rassemblait chez M. Deschamps; écoutons l'auteur des Dernières Paroles (2) nous la peindre au complet dans une de ses pièces les plus touchantes:
(1) Supprimée à tort dans le volume des Poëmes. (Voir l'édition de 1S22.) Je regrette aussi que des chaQgements importants aient été faits à certaines pièces, d la Femme adtUtère, dans l'édition do 1829.
(2) M. Antoni DeschampS'
C'était là mon bon temps, c'était mon âge d*or, Où, pour se faire aimer, Pichald vivait encor, Cygne du paradis, qui traversa le monde Sans s*abattre un moment sur cette fange immonde. Soumet, Alfred, Victor, Parseval, vous enBn Qui dans ces jours heureux vous teniez par la main, Bappelez-vous comment au fauteuil de mon père Vous veniez le matin, sur les pas de mon frère, Du feu de poésie échauffer ses vieux ans, Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blancs. Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine, Et frémissaient d'amour à leur muse divine ; Les autres, avant eux amis de la maison, Calmaient cette chaleur par leur froide raison, Et savaient, chaque jour, tirer de leur mémoire. Sur Voltaire et Lekain, quelque nouvelle histoire.
Pichald, MM. Soumet, Guîraud, Jules Lefèvre, faisaient donc partie de ce premier cénacle qui a devancé Tautre de presque dix ans, et qui s*est prolongé en expirant jusque dans la Muse française. M. de Vigny, alors officier dans la garde, tantôt à Courbevoie, tantôt à Vincennes, mais toujours à portée de Paris et le plus souvent à la ville, essayait et caressait dans ce cercle ami ses prédilections poétiques. J'insiste sur ce point, parce qu'un très-spirituel article, inséré dans la Revue des Deux Mondes (1), et aussi recommandable par les jugements que peu exact quant aux faits, a représenté M. de Vigny comme entièrement isolé et soustrait aux relations littéraires d'alors, grâce à sa vie de camp et de garnison jusqu'en 1828. M. de Vigny
(1) l«^ août 1832. C'est un article de M, Planche.
ne quitta véritablement Paris et ne dut interrompre ses habitudes du faubourg Saint-Honoré, sa seconde patrie depuis son enfance, que lorsqu'il passa dans l'infanterie de ligne; sa plus forte absence, entrecoupée de retours, fut de 1823 à 1826. A cette époque il se maria, et désespérant de voir une guerre, n'ayant pu même assister à l'expédition d'Espagne que du haut des Pyrénées qu'il ne franchit pas, capitaine d'infanterie, comme Vauvenargues, et aussi étranger que lui à toute faveur, il se retira du service actif; un an après, il donnait définitivement sa démission. Le pouvoir qu'il avait servi avec dévouement, auquel il tenait par ses opinions de famille et par ses affections, négligea toujours de le distinguer en rien, et M. de Vigny ne fît jamais rien de son côté pour se rappeler aux hommes de ce pouvoir. Hèlénaet d'autres poèmes recueillis en 1822, Éloa en 1824, avaient paru; le roman de Cinq-Mars paraissait en 1826 et faisait éclat. La nouvelle carrière de M. de Vigny était donc toute tracée et par lui seul ; il s'y voua sans partage, avec toute la fierté d'une haute indépendance, enveloppée sous les formes parfaites de l'élégance et de l'urbanité.
Quand j'ai insisté, pour rectifier une erreur, sur les premières relations littéraires et les accointances poétiques de M. de Vigny, ce n'est pas du moins que je prétende diminuer aucunement son caractère d'originalité et l'idée qu'on se doit faire de la puissance soli- • taire et méditative empreinte dans ses poëmes. Entre tous ceux de son âge, et comme le dit le vieil Etienne Pasquier à propos de la pléiade du règne d'Henri II,
M. DE VIGNY. et
entre ceux de sa volée, il n'en est aucun qui semble plus imprévu, plus étrange môme, provenu d'une source mieux recelée, d'une filiation moins commode à saisir. Contemporain par ses débuts de MM. de Lamartine et Victor Hugo, sa manière entièrement distincte de la leur, comme poëte, est notoire. Eux, du moins, par quelque côté, par certaines analogies, on peut les rattacher à la poésie française antérieure. La méditation de M. de Lamartine, intitulée la Retraite, ressemble assez bien à quelque belle épître de Voltaire; Millevoye plus fort aurait écrit quelques-unes des plus légères pièces de ce premier recueil; Fontanes aurait pu faire pressentir quelques tons de ces accords. Les premières odes de M. Hugo ont le dessin singulièrement correct et classique; il n'y a pas rupture tout d'abord entre lui et les devanciers lyriques qu'il doit surpasser. Chez M. de Vigny, à part les imitations évidentes d'André Ghénier, qui sont une étude en dehors, on cherche vainement union et parenté avec ce qui précède en poésie française. D'où sont sortis en effet Moïse, Éloa, Doloridaf Forme de composition, forme de style, d'où cela est-il inspiré? Si les poètes de la pléiade de la Restauration ont pu sembler à quelques-uns être nés d'euxmêmes, sans tradition prochaine dans le passé littéraire, déconcertant les habitudes du goût et la routine» c^est bien sur M. de Vigny que tombe en plein la • remarque. Ces poètes, à en juger par lui, étaient, en effet, des âmes orphelines, sans parents directs en littérature française. Hormis M. de Chateaubriand, qui encore ne les reconnaissait pas bien authentiquement, II. 4
es PORTRAITS GOI«T£MfORAINS.
je n'en \*oi3 guère de qui ils se sesaien* rédamés. Oui^ dans cette muse si neuve qiui m*oocu{)e« je crois voir, à la Restauration^ un orphelin de bonne famille qui a des oncles et des grands-oncles à Ntranger (Dante, Stiakspeare, Klopstock, Byron) : l'orphelin, rentré dans sa patrie, parle avec un très-bon accent, avec une exquise élégance, mais non sans quelque embarras et lenteur, la plus noble langue française qui se puisse imaginer; quelque chose dlnaccoutumé, d'étrange souvent, arrête, soit dans la nature des conceptions qu'il déploie, soit dans les pensée choisie qu'il exprime. Les sources extérieures du talent poétique de M. de Vigny, si on les recherche bien, iPurent la Sible, Homère, du moins Homère vu par le miroir d'André €hénier, Dante peut-être, Milton, Klopstock, Ossian, Thomas Moore lui-même, mais tout cela plus ou moins lointain et croisé, tout cela surtout fondu et absorbé goutte à goutte dans une organisation concentrée, fine et puissante.
Les trois plus beaux poèmes de M. de Vigny, au jugement de M. Magnin (1) et au nôtres DolofHda, Moïse, Éloa, assignent à sa noble muse des traits qui, dussent-ils ne plus se renouveler et se varier, sont ceux d*une immortelle. Son talent réfléchi et très-intérieur n'est pas de ceux qui épanchent directement par la poésie leurs larmes, leurs impressions, leurs pensées; il n'est pas de ceux non plus chez qui des formes nombreuses, faciles, vivantes, sortent à tout instant et
(1) Globe, octobre 1820; et aussi dans le tome I dea Causeries et
Méditations.
M. UE VIGNY. «i
titémt un monde au sein dngnet eux-mêmes dispa* raissent : mais il part de sa sensation profonde, et lentement, doiflonrensement, à force d'incabation noctome sous la lampe bleuâtre, et durant le calme adoré de$ heures noires, il arrive à la revêtir d'une forme dramatique, transparente pourtant, intime encore. Dans le poëme d'Éloa, cette vierge-archange est née d'une larme que Jésus a versée sur Lazare mort, larme recueîIHe par l'urne de diamant des séraphins et portée aux pieds de TÉtemel, dont un regard y farft éclore la forme blancbe et grandissante. Ûr, suivant nous, toute poésie de M. de Vigny est engendrée par im procédé assez semblafble, par nn mode de transfiguration aussi merveilleuse , bien que plus douloureuse, f 1 ne donne jamais dans ses vers ses larmes à l'état de larmes; fl tes métamorphose, il en fait éclore des êtres comme Dolorida, Symétha, Éloa. S'il veut exhaler les angoisses du génie et le veuvage de cœur du poète, il ne s'en décharge pas directement par une effusion toute lyrique, comme le ferait M. de Lamarthie, mais il prend un détour ^ique, il crée Moïse. Éloa eiHe-même peut ne sembler autre chose, en y levant un vofle, qifraie adorable et plaintive élégie d'une séduction d'amour divinisée. Pour arriver à ce vêtement complet et chaste et transparent, que de veilles, on le conçoit! que de tissus essayés! que de broderies quittées et reprises! Ohloion, jamais le vieillard que Térence appelle Celui qui se tourmente lui-même ne se rongeait d'autant de soucis et de pâleur que, dans ses effîorts silencieux vers le beau, cette pudique
ôt PORTRAITS CONTEMPORAINS.
et jalouse muse. En maint endroit, la poésie de M. de Vigny a quelque chose de grand, de large, de calme, de lent; le vers est comme une onde immense, au bord d'une nappe, et avançant sur toute sa longueur sans se briser. Le mouvement est souvent comme celui d'une eau, non pas d'une eau qui coule et descend, mais d'une eau qui s'élève et s'amoncelle avec murmure, comme l'eau du déluge, comme Moïse qui monte. Quelquefois c'est comme un cygne immobile qui plane, ailes étendues :
Dans un fluide d'or il nage puissamment,
ou comme une large pluie de lis qui abonde avec lenteur. Au milieu de ce calme général, solennel, il se passe en un clin d'oeil des mouvements prodigieux qui mesurent deux fois Tinûni, comme dans ce vers sur l'aigle blessé :
Monte aussi vite au ciel que Féclair en descend.
Presque toutes les belles comparaisons, qui à chaque pas émaillent le poëme d!Éloa, pourraient se détourner sans effort et s'appliquer à la muse de M. de Vigny elle-même, — et la villageoise qui se mire au puits de la montagne et s'y voit couronnée d'étoiles, — et la forme ossianesque sous laquelle apparaît vaguement d'abord l'archange ténébreux, — et la vierge voltigeante qui n'ose redescendre, comme une perdrix en peine sur les blés où l'œil du chien d'arrêt flamboie, — et la nageuse surprise, fuyant à reculons dans les roseaux? mais surtout rien ne peindrait mieux cette muse dans*
ce qu*elle a de joli, de coquet, comme dans ce qu'elle a de grand, que l'image du colibri étincelant et fin ail milieu des lianes gigantesques ou dans les vastes savanes sous l'azur illimité. M. Brizeux, dans un article du Mercure (1) à propos d'Éloa, rapprochait du nom du poëte ceux de Westall et du Primatice. Ce rapport, juste et délicat, se trouvera plus vrai encore pour Kitty Bell, pour M"« de Coigny et M"* de Saint-Àignan, ces sœurs humaines d'Éloa, à mesure que nous avancerons dans les dédales d'ivoire que le père de Stello aime à construire et où il dispose ses blanches figures. On pourrait naturellement rappeler aussi, à côté d'Éloa, VEndymion de Girodet, de ce peintre ami de notre poète, et comme lui de la race de ceux qui se tourmentent eux-mêmes.
Le point de départ de M. de Vigny en poésie a été le contraire du convenu, du commun, au prix quelquefois d'un certain naturel et d'une certaine simplicité, au prix de la verve de prime-saut et droicturière, comme dirait Montaigne. Il commence une de ses plus jolies pièces par ce vers compliqué, obscur, gracieux pourtant sans qu'on sache trop pourquoi, et qui ne s'explique qu'ensuite :
Ils sont petits et seuls ces deux pieds dans la neige.
Le début de cette pièce me représente à merveille le début de sa muse ; elle fit ses premiers pas aussi péniblement que la belle Emma, portant son amant sur la
(i) Mai 1829.
U PORTRAItS 'CONT£BH>ORAINS.
neige : maig, daofi la pièce, Gharl^nagKfô regarde et pardonne; letie public, qui n'«st pas on Cbarlemagne, comprit pea, regarda peo^ ^ ne se 'soocia guère ni de pardonnes* m d'anitre cihose. Les poèmes recueillis «a 1822, Éloa publiée en 1824, euvent peu de succès, et, safis la prose de iCinq-Mar^ en 1826, le nom de l'eattem* restait kœgtenips encore inconnu. Ce fut uae |>rentière et forte Idessure pour le poète, blessais ûère* neot cachée, mais profondément ressentie. M. de Vigny semblait peu fait d'abord pour écrire e«i prose; il avait d^à écrit Éloa et Dolorida, c^st-à-dke des chefs» d'^Qvre, q«'il savait à peine construire une phrase de prose pour les articles de criticpie ou de complaisance qu'il insérait dams la Muse française. Où peut y voir ua article sur M. de Sorsum, et quelques autres pages d'une inexpérience et d'une gaucherie évidentes. Il ré* pAva vite ce désaccord, j'oseriâ dire cette belle igno^ rance, plus regr^table, à mon sens, «qu'on ne croit i en écrivant Cinq-Mars, un peu ^au hasard d'abord, il s'accoutuma vite à cette autre forme de développement qm, à partir de Stello, est devenue pour lui un art, mt -rhytbme, un tissu mi-parti d'analyse et de poésie, mais dans lequel beaucoup trop de cette précédente et pure poésie a passé. Un de nos habiles prosateurs, M. Planche, parlant de Stello, a loué ingénieusement u bien •des pmsées ^ui s'enchatenne/fU à merveille dans le triple rtèoit, bien des rmeries ^ se trouvent serties entre les épisodes de ia /narration comme mi rubis entre les plis d'une feuille d'argent, » C'est qu'en effet il y a toujours du métier, de l'orfèvrerie dans la plus belle prose; il o'y