‹ Portraits contemporainsChapitre 12 sur 28 · AUGUSTE BARBIER · texte numérisé non relu

AUGUSTE BARBIER

une grande pensée d'alliance humaine que ce mensonge lui a dérobée. Avec plus de vérité, je le croîs, .U aurait pu trouver à répandre tout autant de charme.

Le style du poëme est large, abondant, et jaillit comme d'une source, en débordant quelquefois. Les défauts sont de rapidité, d'oubli, de hasard, jamais de système. La versification proprement dite n'est pas toujours assez strictement observée; les images en foule sortent d'elles-mêmes à tous les points d'un si riche sujet, et décorent comme en se hâtant une pensée vive, continuelle, qui s'échappe au travers et que rien n^empêche. Le Pianto de M. Barbier, en un mot, porte une empreinte originale et prend sa place tout d'abord entre les plus éclatantes productions de notre poésie contemporaine.

— Je reviendrai sur Brizeux dans un des volumes suivants; ]e D*aurai pas à revenir sur M. Auguste Barbier. Qu'a-t-il fait depuis l'heure où il lançait ainsi ses Jets magnifiques et grandioses un peu à l'aventure? Il s'est tu, U s'est laissé oubUer; puis, après quelque vingt ans et plus, on a vu paraître sous le nom d'Auguste Barbier, dans la Revue Française et ailleurs, de petits vers hésitants, faiblets, puérils, gentillets, florianesques et tout à fait naifs r c'était à jurer que ce n'était ni du môme poôte ni du même homme. Quelques-uns ont pu dire, en se reportant aux ïambes et en les voyant de loin debout comme une colonne de Juillet : « Ce n'est. pas lui qui a fait ça! » — L'explication de ce curieux phénomène de physiologie biographique serait à rechercher. L'originalité de M. Barbier, dans le principe, était sans doute beaucoup moins grande qu'elle n'avait paru et dû paraître à ceux qui ne suivent pas de très-près ces choses de poésie. André Chénier, pour les ïambes, lui avait fourni à la fois le rhythme et le style, la forme et le ton : ce qui ne veut pas dire que Barbier n'y eût pas apporté une grande verve et une ardeur sincère : il avait reçu en plein le coup de soleil de Juillet. Comme un fils de bourgeois poussé et

^« PORTRAITS GONTBMPORAINS.

jeté hors des gonds, il avait en, en Ta 4Hf son heure d'héroïsme» «on jour de « sublime ribote. » Cette ribote de poésie ne s*est jamais plus retrouvée depuis ce jour-'Ià. Dans ses vers même sur ritalie, et malgré de très-beaux passages^ H M trahisiast déyà beaucoup d*ineenitude et d'indécision i Vi^ny disait à propos du Pianto : « C'est beau, mais ce n'est déjà plus lui. • Il m'est arrivé à moi-même de le comparer dès lors à un homme qui marche dans un torrent ef qui en a jufsqa'au menton ; Il net 9e noie pas, mais il n'a pas le pied sûr : il tâtonne et vacille comme un homme ivre. Musset, dans une bambochade inédite (le Songe du Keviewer)^ donne aussi l'idée de Barbier comme d\in petit homme qui marche entre quatre grandes diablesses de nétapkON» pu le tieiM^nt ■au eoUet et le le lâchent pas :

Bl quatre métaphores Ont étouffé Barbier!

— Or, voilà que depuis peu, à trente-cinq ans d'intervalle, ses amis se sont avisés, un matin, de réveiller 0on nom comme celui d'un poëte candidat naturel à rAcadémie : i) a certes pour cela les titres suffisants; c'est un général qui, au début de sa carrière, a remporté une victoire : comme Jourdan devenu bonhomme en vieillissant, il a eu sa journée de Fleurus. Ce qu'il y a de piquant, c'est que la plupart des académiciens, quand on leur parla d'Auguste Barbier, ne l'avaient pas lu et ne distinguaient que confusément son nom de celui de ses homonymes : l'un des quarante, et des plus au fait, M. de Montalembert, soutenait même qu'il était mort. Mais en le lisant, en s'étonnant bien un peu de cette veine énergique, à outrance, de ces rimes débraillées, toutes rutilantes d'un beau cynisme, qui sortent violemment de la gamme du classique et qui éclatent à la face du lecteur comme un honnête et vertueux engueulement, on s'est aperçu pourtant qu'il avait lancé à la rencontre une de ses plus rudes apostrophes et invectives au Corse à cheveux plats :

Je n'ai jamais chargé qu'an homme 4e ma haine» Sois maudit, ù Napoléon I

Cette seule vue a tout raccommodé; retour et vicissitudes bizarres des opinions humaines! il a maudit l'homme du premier Empire : tout péché lui est à l'instant remis; toute justiee est rendue ao poëte : il sera nommé, il est mûr.

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