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(Les Pleurs, poésies nouvelles, — Une Raillerie de TÀuMur, roman.)

Cest une chose bien remarquable, comme, en avançant dans la vie et en se laissant faire avec simplicité, on apprécie à mesure davantage un plus grand nombre d'toes et d'objets , d'individus et d'œuvres, qui nous avaient semblé d'abord manquer à certaines conditions, proclamées par nous indispensables, dans la ferveur des premiers systèmes. Les ressources de la création, que ce soit Dieu qui crée dans la nature, ou l'homme qui crée dans l'art, sont si complexes et si mystérieuses, que toujours, en cherchant bien, quelque composé nouveau vient déjouer nos formules et troubler nos méthodiques arrangements. Cest une fleur, une plante qui ne rentre pas dans les familles décrites; c'est un poëte que nos poétiques n*admettaient pas. Le jour où l'on comprend enfin ce poëte, cette fleur de plus, où elle existe pour nous dans le monde environnant, où Ton saisît sa convenance, son harmonie

avec les choses, sa beauté que rinattention légère ou je ne sais quelle prévention nous avait voilée jusquelà, ce jour est doux et fructueux; ce n'est pas un jour perdu entre nos jours; ce qui s'étend ainsi de notre part en estime mieux distribuée n'est pas nécessairement ravi pour cela à ce que les admirations anciennes ont de supérieur et d'inaccessible. Les statues qu'on adorait ne sont pas moins hautes, parce que des rosiers qui embaument, et des touffes épanouies dont l'odeur fait rêver, nous en déroberont la base.

Depuis trois années le champ de la poésie est libre d'écoles; celles qui s'étaient formées plus ou moins naturellement sous la Restauration ayant pris fin, il ne s'en est pas reformé d'autres, et l'on ne voit pas que, dans ces trois ans, le champ soit devenu moins fertile, ni qu'au milieu de tant de distractions puissantes les belles et douces œuvres aient moins sûrement cheminé vers leur public choisi, bien qu'avec moins d'éclat peut-être et de bruit alentour. Aussi, nous qui regrettons personnellement, et regretterons jusqu'au bout, comme y ayant le plus gagné à cet âge de notre meilleure jeunesse, les commencements lyriques où un groupe uni de poètes se fit jour dans le siècle étonné, — pour nous, qui de l'illusion exagérée de ces orages littéraires, à défaut d'orages plus dévorants, emportions alors au fond du cœur quelque impression presque grandiose et solennelle, comme le jeune Riouffe de sa ni|it passée avec les Girondins (car les sentiments réels que l'âme recueille sont moins en raison des choses elles-mêmes qu'en proportion de l'enthousiasme

qu'elle y a semé); noas donc, qui avons eu surtout à souffrir de Tisolement qui s'est fait en poésie, nous reconnaissons volontiers combien Tentière diffusion d'aujourd'hui est plus favorable au développement ultérieur de chacun, et combien, à certains égards, cette sorte d'anarchie assez pacifique, qui a succédé au groupe militant, exprime avec plus de vérité Tétat poétique de l'époque. Dans cette jeune école, en effet, au sein de laquelle fut un moment le centre actif de la poésie d'alors, il y avait des exclusions et des absences qui devaient embarrasser. En fait de hauts talents, Lamartine n'en était que parce qu'on l'y introduisait religieusement en effigie; Béranger n'en était pas. En fait de charmantes muses, on n'y rattachait qu'à peine M"« Tastu, on y oubliait trop M"«Valmore. M. Mérimée serait toujours demeuré à côté ; M. Alexandre Dumas avait pris rang plus au large. D'autres encore allaient surgir. Enfin, parmi ceux qui étaient jusque-là du groupe, les plus forts n'en auraient bientôt plus été, par le progrès même de la marche-, ils s'y sentaient à la gêne en avançant; plus d'un méditait déjà son évasion de cette nef trop étroite, son éruption de ce cheval de Troie. Le flot politique vint donc très à propos pour couvrir l'instant de séparation et délier ce qui déjà s'écartait. On a demandé quelquefois si ce qu'on appelait romantisme en 1828 avait finalement triomphé, ou si, la tempête de Juillet survenant, il n'y avait eu de victoire littéraire pour personne? Voici comment on peut se figurer l'événement, selon moi. Au moment ou ce navire Argo qui portait les poètes, après maint ef-

fort, maint combat durant la traversée contre les pra* mes et pataches classiques qui encombraient les mers et en gardaient le monopole, — an moment où ce beau navire fut en vue de terre, l'équipage avait cessé d'être parfaitement d*accord; Texpédition semblait sur le point de réussir, mais on n'apercevait guère en face de lieu de débarquement; les prindpanx ouvraient des avis différents, oo couvaient des arrière-pensées con* traires. La vieille flotte classique, radoubée de son mieux, prdongeait à grand'peine des barcèlements inutiles. On en était là, quand le brusque ouragan de Juillet bouleversa tout. Ce qu'il j ^ àe très-certain, c'est que le peu de dassiques qui tenaient encore la mer y périrent corps et biens; les récits qu'on a faits depuis de MM. Viennet (1) et autres, qu'on prétend avoir

(1) Voilà M. Viennet déclaré mort, et on dit pourtant qu*il a longtemps encore survécu. En réalité, je n*aî jamais pu me repentir de ce mot, âk une ft>i8 pour tontes, sur ost auteur q«i n*avait que des boutades sans talent, sans style, et qui était surtout poète par la vanité. — Mais il a eu du piquant dans ses Fables, dira-t-on. — Oui, peut-être, comme le chardon a des piquants. — Si j'avais à écrire on article sur lui, je ne pourrais m'eropéchw de le com>> mencer en ces termes ; « 11 faut avoir quelque esprit pour être par» faiteinent sot : TOpfifer Ta dit et Viennet l'a prouvé. » Vers la fin

sa vie, il me disait en me parlant des poètes : « Je n'en reconnais que huit avant mol. — Et lesquels? — Malherbe, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, Regnard et Voltaire. » — Il faisait cette énumération sans rire. Il ne choquait plus, on s'y était accoutumé, et personne ne le prenait au sérieux, si ce n'est l'Institut en corps à la séance annuelle des quatre Académies. Avec son air rogue, sa voix rouillée, sa mèche en l'air, ses coups de boutoir usés et ses épigrammes communes, il avait le don de dérider dès les premiers mots la grave assemblée. La fête n'était pas complète sans lui. Tel maréchal-académicien lui écrivait le lende-

MF^ DESBORDES-VALMOAB. »

rencontrés et ouis, ne se rapportent qu'à leurs Ombres inboDorées qui se démènent sur le rivage. Quant au navire Argo, tout divin qu'il semblait être, il ne tint pas, mais l'équipage fut sauvé. Je crois bien que deux ou trois des moindres héros se noyèrent avant d'atteindre le rivage; mais le reste, les plus vaillants, y arrivèrent sans trop d'e£Ebrts, la plupart à la nage, ^ Tun même sans presque avoir besoin de nager. Or, depuis ce moment, l'expédition collective fut manquée ou accomplie, selon qu'on veut l'entendre, et chaque chef, poussant individuellement de son côté, poursuit à travers le ^de, par des voies plus ou moins larges, sa destinée, ses projets» la conquête de la glorieuse Tois(»i.

Les deux sentiments les {dus opposés qui se développèrent au sein de la fraternité première peuvent se rapporter au lyrique d'une part et an dramatique de l'autre. La pensée lyrique, et surtout la portion la plus moUe, la {dus dâicate de oeUe-dL, ta pensée âégiaque, intime, craignait un peu le mom^t de kt victoire à cause du bruit et de l'invasion des profanes; elle insistait avec une sorte de timidité superstitieuse sur cette faiterdiction quasi pythag(wrici«ane ; Odiprofanum wlgvs et arceo. Elle se serait trouvée satisfaite de fonder en quelque golfe abrité, sur la côte la moins populeuse, une petite colonie brillante et cultivée; pour elle la conquête de la Toison d'or était là : c'était manquer

main de la séance : a Mon cher Viennet, j*ai hier usé mes deux mains à vous applaudir. » A la bonne heure! c'est une nation éminemment poétâque que la France!

de foî en soi-même et d'audace. La pensée dramatique aa contraire, qui, en passant par le lyrique, n'y voyait qu'un début et un prélude, ne se sentait pas satisfaite à si peu de frais; elle croyait, elle, énergiquement à idi poètisation possible du siècle; et, plus vaste en désirs, moins effarouchée du bruit des profanes, elle insistait plutôt sur Tautre devise conûante et conquérante : L* avenir est à nous! La portion la plus ardente et la plus ferme de cette pensée dramatique ne se préoccupait même pas d'une initiation graduelle et indirecte de la foule à l'œuvre moderne, moyennant d'habiles reproductions d'oeuvres antérieures; elle était pour une application immédiate et franche, pour une mêlée décisive, pour une descente et un assaut au cœur du siècle. Surtout elle ne prenait pas, comme la pensée élégiaque, les langueurs de la traversée pour le bat de ses espérances. C'était accepter la question tout entière comme on l'avait posée, c'était ne l'éluder en rien et la soutenir dans sa complète importance, dans la hardiesse du premier défi. Du moment en effet qu'il sTagissait de fonder, non pas une poésie dans le XIX® siècle, mais la poésie du xix« siècle lui-même ; du moment qu'on s'était mis en marche, non pour jeter quelque part une colonie furtive, mais pour faire une révolution réelle dans l'art, la pensée dramatique avait toute raison de prévaloir; l'épreuve décisive était et elle est encore dans cette arène; quiconque ne l'y met pas désespère plus ou moins de cette aimantation poétique du siècle en masse, qui a été le rêve des avantdernières années. Celui à qui est dû l'honneur d'avoir

le moins désespéré assurément, et qui persévère, sans indice de fatigue ni de mollesse, dans sa ligne d'alors, est M. Victor Hugo. La pensée dramatique à laquelle nous faisions allusion plus haut, et qui est la sienne, préexistait déjà à sa pensée lyrique; elle a traversé telle-ci sans s'y attiédir, et en est sortie impétueuse, inflexible, comme d'un lac où, à sa source, elle était tombée.

Mais la pensée intime, élégiaque, mélancolique, que fera-t-elle? Séparée de l'autre qui fut sa sœur, privée désormais du mouvement qu'elle reçut d'elle au temps de leur union, où cherchera-t-elle à s'enfuir et à s'écouler? Y a-t-il lieu, en ces temps plus graves, de songer à reconstituer quelque école artificiellement paisible et rêveuse, de tenter encore à l'horizon cette petite colonie qui nous apparut dans un mirage du matin? Ces naûlves chimères ne sont séduisantes qu'une fois; il y a mieux à faire. Vivre, puisqu'il le faut, de la vie de tous, subir les hasards, les nécessités du grand chemin, y recueillir les enseignements qui s'offrent, y fournir au besoin sa tâche de pionnier; puis se dédoubler soi-même, et dans une part plus secrète réserver ce qui ne doit pas tarir; l'employer, l'entretenir, s'il se peut, à l'amour, à la religion, à la poésie; cultiver surtout sa faculté de concevoir, de sentir et d'admirer : n'est-ce pas là une manière d'aller décemment ici-bas, après même que le but grandiose a disparu, et de supporter la défaite de sa première espérance?

En lisant M"« Valmore, ces pensées nous revenaient. Elle est un poète si instinctif, si tendre, si éploré, si n. 6

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prompt à toutes les larmes et à tous les transports, si brisé et battu par tous les vents, si* inspiré par l'âme seule, si étrangeraux écoles età l'art, qu'il est impossible près d'elle de ne pas considérer la poésie comme indépendante de tout but, comme' un simple- don de pleurer, de s'écrier, de se plaindre, d'envelopper de mélodie sa souffrance. C'estdans la vie réelle, à travers les passions et les épreuves, que ce cœur de femme, sans autre maître que la voix secrète et Ja douleur, a dès Tabord modulé ses sanglots. Il y a dteux sortes de poètes : ceux qui sont capables d'invention, d'art à proprement parler, dbués d'imagination « de conception en sus de leur sensibilité ; qui possèdent cet organe applicable à divers sujets, qu'on nomme le talent : et il y a ceux en qui ce talent n'est nullement distinct de la sensibilité personnelle, et qui, par une conftision- un peu débile mais touchante, ne sont poètes qu'en tant qu'amants et présentement affectés. M. Dlric Gùttingner, dans une épître adressée à M. Htigo, a dît avec bonheur :

n est aussi, Victor, une oace bénie

Qui> ofaercbe dans le monde un mot mystérieux.

Un secret que du ciel arrache le génie ,

Mais qu'aux yeux d'une amante ont demandé mes yeux.

M"~ Desbordes-Valmore aussi est toute poëte par l'amour. Son talent est lié à sa passion comme l'écho à la vague du rivage, comme la vague au lac désolé. Si ce talent n'a pas cessé de gémir et de grandir, c'est que l'âme elle-même,, après tant de flots versés, s'est trouvée inépuisable :

W»^ DE&BORDES-VALMO&B. '«0

Car je suis une faible femme; Je n'ai su qu'aimer et souffrir; Ma pauvre lyre, c'est mon ^me,..

Tout enfant, aux environs de Douai où elle est née, sur les rives de cette Scarpe, accoutumée, ce semble, à moins de rêverie, la jeune Hélène aimait déjà (1).

(1) A cette biographie nn peu fabuleuse, tracée par conjecture, <i*après les seules poésies, nous joignons la lettre suivante, où H*>* Valmore a bien voulu répondre elle-même à des questions plus précises ;

a Mon père m'a mise au monde à Douai son pajs natal (20 juin « 1786). J*ai été son dernier et son seul enfant blond. JVû été « reçue et baptteée en triomphe, à cause de la couleur de mes « cheveux, qu*on adorait dans ma môre. — EÛe était belle comme « une vierge, on espérait que je lui ressemblerais tout à fait, mais « je ne lui ai ressemblé qu*un peu : et si Ton m'a aimée, c'était « pour autre chose qu'une grande beauté.

« Mon père était pdntre en armoiries; il peignait des équi- « pages, des ornements d'église. — Sa maison tenait au cimetière « de Thumble paroisse Notre-Dame, à Douai. Je la croyais grande, « cette chère maison, Payant quittée à sept ans. Depuis je Ta! « revue, et c'est ime des plus pauvres de la ville. C'est pourtant <c ce que j'aime le plue au monde, au fond de ce beau temps pleuré. « — Je n'ai vu la paix et le bonheur que là. — Puis une grande € et profonde misère quand mon père n'eut plus à peindre d'équi- « pages ni d'armoiries.

« J'avais quatre ans à l'époque de ce grand trouble en France. « — Les grands-oncles de mon père, exilés autrefois en Hollande « à la révocation de TÉdit de Nantes, offrirent à ma famille leur « immense succession, si l'on voulait nous rendre à la religion « protestante. Ces deux ondes étaient centenaires; ils vivaient « dans le célibat à Amsterdam, où ils avaient transporté et fondé « une librairie. — J'ai des livres imprimés par eux.

« On fit une assemblée dans la maison. — Ma mère pleura beau- « coup. Mon père était indécis et nous embrassait. — Enfin on « refusa la succession dans la peur de vendre notre &me, et nous « lestâmes dans une misère qui s'accrut de mois en mois, jusqu'à

iOO PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Comme elle nous le dit en vraie fille de La Fontaine, a quelque chère idole en tout temps asservie, elle aimait

« causer un déchirement d*intérîeur où J*ai puisé toutes les tris- « tesses de mon caractère.

« Ma mère, imprudente et courageuse, se laissa envahir par « Tespérance de rétablir sa maison en allant en Amérique trouver « une parente qui était devenue riche. De ses quatre enfants qui « tremblaient de ce voyage, elle n*emmena que moi. — Je Pavais « bien voulu, mais je n*eus plus de gaieté après ce sacrifice. J'ado- « rais mon père comme le bon Dieu même. Les rues, les villes, « les ports de mer, où il n^était pas, me causaient de répouvante; « et je me serrais contre les vêtements de ma mère comme dans « mon seul asile.

« Arrivées en Amérique, elle trouva sa cousine veuve, chassée <c par les nègres de^son habitation; — la colonie révoltée, la fièvre « jaune dans toute son horreur. Elle ne porta pas ce coup. — « Son réveil, ce fut de mourir à quarante et un ans! Moi j'expirais « auprès d'elle, on m'emmena en deuil hors de cette île dépeuplée « à demi par la mort, et, de vaisseau en vaisseau, je fus rapportée ne au milieu de mes parents devenus tout à fait pauvres.

« C'est alors que le théâtre offrît, pour eux et pour moi, une a sorte de refuge; — on m'apprit à chanter, — je t&chai de devenir « gaie, — mais j'étais mieux dans les rôles de mélancolie et de « passion. — C'est tout à peu près de mon sort.

« Je vivais souvent seule par goût. — On m'appela au théâtre « Feydeau. Tout m'y promettait un avenir brillant; à seize ans « j'étais sociétaire, sans l'avoir demandé ni espéré. Mais ma faible « part se réduisait alors à quatre-vingts francs par mois, et je lut- « tais contre une indigence qui n'est pas à décrire.

« Je fus forcée de sacrifier l'avenir au présent, et, dans l'intérêt « de mon père, je retournai en province.

« A vingl ins, des peines profondes m'obligèrent de renoncer « au chant, i^arce que ma voix me faisait pleurer; mais la mu- « sique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale tt arrangeait mes idées, à l'insu de ma réflexion.

« Je fus forcée de les écrire pour me délivrer de ce frappement « fiévreux, et l'on me dit que c'était une élégie {le Pressentiment),

« M. Alibert, qui soignait ma santé devenue fort frêle, me con-

M"" DESBORDES-VALMORE. ÎOl

une fleur, elle adorait quelque arbrisseau; elle lui parlait à genoux, lui confiait ses peines, jouissait des

« seiUa d'écrire, comme un moyen de guérison, n'en connaissant « ^as d'autre. ~ J'ai essayé sans avoir rien lu ni rien appris, ce a qui me causait une fatigue pénible pour trouver des mots à mes « pensées. — Voilà sans doute la cause de l'embarras et de l'obscu- « rite qu'on me reproche, mais que je ne pourrais pas corriger <f moi-même. Je déferais sans pouvoir réparer, et je n'ai jamais eu a la force de m'arrôter longtemps sur ces espèces de notes des im- <K pressions que je voulais oublier, — j'en ai tant d'autres à subir! « Je suis, comme tout le monde, à la vie pour souffrir; — c'est « plutôt apprendre à penser qu'à parler. Le bien parler me jette « dans le ravissement quand j'écoute^ mais je n'entretiens guère « en moi qu'une délicieuse rêverie, et je n'en suis pas plus savante « pour connaître mes fautes, etc., etc. »

La lettre est signée Marceline, et non pas Rëiène, — Enfin j'ajouterai quelques détails précis concernant sa vie de théâtre, sur laquelle elle a glissé. M^> Desbordes (Marceline-Félicité-Josëphe) débuta au théâtre de Lille, puis fut engagée au Théàtre-des-Arts à Rouen pour remplir l'emploi des ingénuités. Elle y fut remarquée par des acteurs de l'Opéra-Gomique de Paris, qui y étaient de passage; ils en parlèrent à Grétry, qui se chargea de l'éducation musicale de la jeune fille. l\ lui portait un intérêt tout paternel, et, touché de sa noble physionomie tout empreinte de mélancolie, il l'appelait un petit roi détrôné. Elle débuta à l'Opéra-Comique dans le rôle de Lisbeth de l'opéra du même nom et y eut du succès. Peu après elle eut le rôle de Jtilie dans l'opéra de Julie ou le Pot de fleurs^ dont la musique était de Spontini. Elle avait la voix touchante, sympathique. Elleviou, Bfartin, en l'entendant des coulisses, avaient des pleurs dans les yeux. Le Journal des Débats, dans son feuilleton du 25 ventôse an xiii (16 mars 1805), disait d'elle beaucoup de bien. Mais elle dut bientôt s'engager pour Bruxelles, puis pour Rouen, où elle jouait les jeunes premières, eUe y était Tort goûtée du public. Elle ne revint à Paris qu'en 1813, où elle débuta à l'Odéon, le 27 mars, dans le rôle de Claudine de la pièce de Pigault-Lebrun, la Claudine de Florian; elle avait beaucoup de succès, notamment dans le rôle de Clary du Déserteur, drame de Mercier; dans le rôle d'Eulalie, de Misan^

mêmes printemps ou souffrait des mêmes vents d'hiver. Jugez quand ce fut lui, quand Tidéal un moment fut trouvé; alors les orageuses amours commencèrent, la vie devint errante. Elle pleura son amie d*enfance, Albertine, qui mourait; elle eut Délie qui fut une autre amie pour elle; mère, elle aima, elle pleura sur un berceau et fit de c!.armants récits et des prières. Mais ce fut lui surtout, lui fidèle ou infidèle, digne ou indigne, qu'elle aima sans cesse,. qu'elle suivit, qu'elle évita : Rouen, Bordeaux, Lyon, vous pûtes montrer à la trace sa fuite saignante; elle ne voulut pas guérir. Sous son masque de Thalie, pour parler ici comme elle ce mythologique langage, elle ne sécha pas une seule de ses larmes. Son existence heureuse n'avait duré qu'un éclsûr, alors, dit-elle avec souffle,

Alors que dans Forgueil des amantes aimées Je conâais mon âme aux cordes animées.

Mais à partir du jour où le charme se brisa, ce ne fut plus sur cette figure mélancolique et frappée, sous ces longs cheveux cendrés, éplorés, qui pendent, ce ne fut plus qu'une pâleur mortelle. Malgré les diversions inévitables, les sourires donnés à la foule et reçus, le monde devint comme une plage solitaire de Leucate

thropie et Repentir : eUe faisait verser d'abondantes larmes. Cette veine sensible en elle n'excluait pas des accents de gaieté légère et d'enjouement. En 1815, elle retourna à Bruxelles où elle se maria, le 4 septembre 1817, à M. Lancbantin Valmore qui faisait partie du môme théâtre. En mars 1821, son mari et elle s'engagèrent pour le théâtre de Lyon : ils y restèrent deux axi9, et c'est alors qu'elle quitta définitivement cette carrière^

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à cette Sapho désespérée; et sa plainte éternellement déchirante répète à travers tout :

Malheur à moil je ne sais plus lui plaire, Je ne suis plus le charme de ses y©ux; Ma voix n*a plus Taccent qui vient des deux, Pour attendrir sa jalouse colère; [1 ne vient plus, saisi d'un vague effroi, Me demander des serments ou des larmes : 11 veille en paix, il s'endort sans alarmes. Malheur à moi !

Ou encore, un souvenir obstiné lui crie :

Quand il pâlit un soir, et que sa voix tremblante S'éteignit tout à coup dans un mot commencé; Quand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante. Me blessèrent d'un mal dont je le crus blessé ; Quand ses traits plus touchants, éclairés d'une flamme

Qui ne s'éteint jamais, S'imprimèrent vivants dans le fond de mon âme,

11 n aimait pas, j'aimais!

Quiconque, à une heure triste, recueille, en passant sur la grève, ces accents éperdus, ces notes errantes 6t plaintives, se surprend bien des fois, longtemps après, à les répéter involontairement, à l'infini, sans suite ni sens, comme ces mots mystérieux que redisait la folie d'Ophélia.

Les poésies de M"»« Desbordes-Valmore, qui, nées ainsi du cœur, n'ont aucun souci d'art ni d'imitation convenue, réfléchissent pourtant, surtout à leur source, la teinte particulière de l'époque où elles ont commencé, et rappellent un certain ensemble d'in^pira-

iOI PORTRAITS CONTEMPORAINS.

tions environnantes. Dans ces Idylles en vers libres* pleines de moutons à la Des Houlières, d'agneaux vo^ lages ou gémissants qu'enchaînent des rubans fleuris ; dans ces premières élégies où voltige l'Amour en bandeau et où il est tant question de tendres feux, de doux messages et de fers imposteurs, on est, en souriant, reporté à cette génération sentimentale nourrie de M"»* Cottin, de M"« Montolieu, que Misanthropie et Repentir attendrissait sans réserve, que Vingt-quatre Heures d'une Femme sensible n'exagérait pas, et qui lors du grand divorce de 1810, s'apitoya avec une exaltation romanesque sur la pauvre châtelaine de la Malmaison. Gette veine lactée s'est prolongée dans la poésie jusque vers 1820, où nous l'avons vue finir ; nous tous, en nous en souvenant bien, nous avons eu, adolescents, notre période de Florian et de Gessner ; nous réciterions avec charme encore la Pauvre Fille de Soumet. Pour tout ce qui est paysage, couleur, accompagnement, les premières pièces de M"« Valmore rappellent cette littérature; Parny et M"« Dufrenoy s'y joignirent sans doute, mais elle a plus d'abandon, d'abondance et de mollesse que ces deux élégiaques un peu brefs et concis. Ses paysages, à elle, ont de l'étendue; un certain goût anglais s'y fait sentir; c'est quelquefois comme dans Westall, quand il nous peint sous l'orage l'idéale figure de son berger; ce sont ainsi des formes assez disproportionnées, des bergères, des femmes à longue taille comme dans les tableaux de la Malmaison, des tombeaux au fond, des statues mythologiques dans la verdure, des bois peuplés d'urnes et

de tourterelles roucoulantes, et d'essaims de grosses abeilles et d'âmes de tout petits enfants sur les rameaux; un ton vaporeux, pas de couleur précise, pas de dessin; un nuage sentimental, souvent confus et insaisissable, mais par endroits sillonné de vives flammes et avec l'éclair de la passion. Des personnifications allégoriques, l'Espérance, le Malheur, la Mort, apparaissent au sein de ces bocages. Ainsi dans le Berceau d'Hélène :

Mais au fond du tableau, cherchant des yeux sa proie, J'ai vu... je vois encor s'avancer le Malheur : Il errait comme une ombre , il attristait ma joie Sous les traits d'un vieil oiseleur.

Nous n'insistons sur ces alentours que pour les caractériser, et sans idée de blâme. Qu'importe, après tout, le costume, le convenu inévitable qu'on revêt à son insu ! il en faut un toujours. Nous qui avons succédé à ce goût, qui en avons d'abord senti les défauts et avons réagi contre, nous commençons à discerner les nôtres; à force de prétention au vrai et au réel, un certain factice aussi nous a gagnés ; quel effet produiront bientôt nos couleurs, nos rimes, nos images, nos étoffes habituelles? Beaucoup de ce qui nous frappe dans le cadre et le vêtement ne sera pardonné que pour le génie qui rayonnera, pour l'âme qui palpitera derrière. Les épithètes métaphysiques de M"* Valmore m'ont remis en idée ce que j'ai eu le tort de trancher autrefois. Non, Tépithète propre et pittoresque ne remplace pas toujours la première avec avantage; non,

-iO« PORTRAITS CONTEMPORAINS.

toutes les nuances du prisioe, en les supposant expiimables par des paroles, ne suppléent.pcfô, ne satisfont pas aux nuances infinies du sentiment; non, le ciel en courroux n'est pas nécessairement détrôné par le ckl noir et brumeux; les doigts délicats ne le cèdent pas à jamais aux doigts blancs et longs. Lamartine a dit admirablement :

Assis aux bords déserts des lacs mélancoliques...

Il n'y a pas de lac bleu qui équîvaille à cela. Les métaphores elles-mêmes, les images prolongées qui ne sont en jeu que .pour traduire une pensée ou une émotion, n'ont pas toujours l)esoin d'une.rigueur, d'une analogie continue, qui, en les rendant plus irréprochables aux yeux, les roîdit, les matérialise trop, les dépayse de l'esprit où elles sont nées et auquel, en définitive, elles s'adressent ; l'esprit souvent se complaît mieux à les entendre à demi-mot, à les combler dans leurs négligences; il y met du sien, il les achève. Je ne prétends, au reste, conclure de ce qui précède qu'à une simple correction, et pas du tout à une réaction : les réactions ont toujours un côté polémique étranger et contraire à l'art. Mais c'était le cas de rectifier ce point à propos de M"* Valmore, comme c'eût été le cas à propos de Lamartine (1).

Elle et lui, Lamartine et M™« Valmore, ont de grands rapports d'instinct et de génie naturel ; ce n'est point

(1) J'y »uis en efifet revenu dans Tartide sur Jûcelyn (voir préoédemioent, tome T, p. 332).

M**- DESBORDES^-VADMORE. m

par simple rencorrtre, par pure et vague bienveinance» que nntistre élégiaque a* fait les pmnriers pas au-de* vant* de la pauvre plaintive ; toute pr(q)ortion gardée de force et de sexe^ il9 sont Tun et l'autre de la même famille de poètes. Gomme Lamartine,. M"« Valmore n'eut de maître que le» cœur et' Fïimour^, oomme* lui, elle ignore Part, la ocffliposition, le plan ; mais elle est femme, elle est faible, elle n'a rien de l'ampleur ni de la volée du grand cygne ; elle s'écrie de sa branche comme la fauvette veuve (miserabile carmen!)^ elle pousse nuit et^jour dès- chants aigu» et saccadés comme la cigale sur l'épi. A ses heures riantes, oe qui est rare, quand elle oublie un moment sa peine et qu'elle se met à décrire et à conter, il lui arrive le défaut tout contrsure à la diffusion éthérée de Lamartine, elle tombe dans le petit, dans l'imperceptible, dans la vignette scintillante :

Un tout petit enfant s'en allait à Técole...

0 mouche, que ton être occupa mon enfance!

Petite philosophe, on a médit de toi;

Fen veux à la foarmi qui t'a cherché' querelle...

Qaoi? vous voulez courir,. pauvres petits nnmiUést..

Cher petit fanfaron..., etc., etc.

Cher petit oreiller... , etc., etc.

Toutes ces gentilles petitesses, ce joli grasseyement enfantin, ces amours de l'éphémère et du liseron, qui font le charme de quelques-uns, ne me sont guère ap* préciables, je l'avoue ; et je me fatigue à tâcher de les ^mer. En ce genre, l'idylle intitulée le Soir d* Été est la seule pièce dont l'adorable simplicité m'enchante.

i08 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Mais comme élégies passionnées, comme éclats de cœur et élancements d'amante, les premiers volumes de M"® Valmore ne nous laissent que l'embarras de choisir et de citer. Toutes les pièces à Délie respirent la grâce, l'esprit uni au sentiment ; la dernière, le Retour chez Délie, déroule Tâme d'Hélène dès l'enfance, et les orages du passé; la première, encore souriante.

Du goût des vers pourquoi me faire un crime?

ressemble à quelque épître amicale et tendre de Voltaire. Dans le Retour à Bordeaux, les souvenirs de Montaigne et de son amour pour Vamitié, ceux de M"»« Cottin et de ses héroïnes touchantes, sont ramenés avec une aimable effusion. Il n'est pas jusqu'à Montesquieu lui-même sur qui ne s'épanche cette tendresse crédule ; lui qui ne savait pas de chagrin dont une demi-heure de lecture ne le consolât, elle se figure qu'il a gémi. Mais surtout, mais à tout moment, soit dans le courant d'une pièce, soit au début, la pensée part subitement du sein de M*"*^ Valmore comme un essaim effaré ; on ne peut rendre l'essor de ces échappées violentes ; ceux qui ont entendu M"® Dorval, en quelques-uns de ses cris sublimes, ont éprouvé une impression également irrésistible. Ainsi, dans la pièce Peut-être un jour, etc., le mot final : Dieul s* il ne venait pas ! Ainsi, dans r Indiscret, lorsqu'un de ces colporteurs désœuvrés et gauches, qui remuent sans s'en douter les secrets les plus chers, jase devant elle au hasard des infidélités de son amant, elle écoute

d'abord avec patience, elle se contient et se dévore;, pais tout d'un coup :

Ahl j'aurais dû crier : C'est moi... je Taime... arrête!

Ainsi, dans l'Attente, cette ouverture glorieuse ettriom* phale comme un lever de soleil :

Il m'aima. C'est alors que sa voix adorée M'éveilla tout entière et m'aoDonça Famour, etc.,

Je recommande encore la pièce A mes Enfants, le Présage, et tant de romances rêveuses ou délirantes, qui reviennent, aux heures de mélancolie, comme des chansons de saule. Je suis, en lisant ces épars chefsd'œuvre, de l'avis de M"* Tastu, de ceUe, comme la désigne M"« Valmore, dont le cœur s'enferme et bat si mte : n Qu'importe, a-t-on dit du chanteur Garât, que cène soit pas un musicien, si c'est la musique ellemême? qu'importe aussi. que M"**^ Valmore ne soit pas on poète selon l'art, si elle est la poésie et l'àme ? » Lamartine a merveilleusement exprimé comment, de tous ces fragments brisés d'une vie si douloureuse, il résultait une plus touchante harmonie ; ce tendre et bienfaisant consolateur, que nul désormais ne consolera (1), a dit en s'adressant à M"« Valmore :

Du poète c'est le mystère :

Le luthier qui crée une voix

Jette son instrument à terre,

Foule aux pieds, brise comme un verre

L'œuvre chantante de ses doigts

(1) Allusion à la mort de sa fille Julia.

HO PQŒSrnAITd' GQNTmPORAIM.

Pttîs d'une main» que Tait inai^nev Rajustant ces fragments meurtvia, Réveille le son et Fadmire, Bà trouve une voix à sadyre Plus sonore dans ses débris!...

Ainsi le cœur n*a de murmucea.

Que brisé sous les pieds du sort!... etc.

Cette image du violon briaé, puis rajusté et^trmvé plus sonore, cette particularité technique, si difficile^ ce semble, à rencontrer et à exprimer, et qui prouve qne les poètes savent toujours ce dont ils ont besom, s^applîque en toute exactitude à M"« Dèsbordës==Valmore, sauf que le rajustement mystérieux est demeuré inachevé en quelques points; imperfection, d'âillburs; qui nuit peu à Tensemble et qui est une grâce (1).

(1) Dans une sérîe d^articles insérés au Publtcistê (pluviôse aaiiiy, M^ de'MBiilan (depuis V'^thiizot), CTamiiKint le dis-^ ceurs pmnonoé par. Garât à rinstitatlora delà réccq^ftio& dePamy, a recherché ingénieusement les causes qni, en favorisant TÉlégle à Rome, Favaient fait négliger chez nous. Elle attribue beaucoup, peur linspiradoB élégîaque des Latins, aux obstacles querencon^ tait l'amant dans la situation 80(âala de la femme, obstaole& qui ne pouvaient être écartés que par elle; eUe ajoutait en finissant : « S'il se trouvait donc un individu dont lé sort, en aimant, dé- « pendit absolttmeatde la volonté, des désirs, des penehants dHin « autre, sans qu'il lui fût permis de rien faire pour se le rendre « favorable; dont tous les sentiments éternellement réprimés se « consumassent en souhaits iQutiieSfn'anGait-il pasnnfiand avan- « tage pour la peinture des' agitation» du x«iur2 Telle est parmi « nous la situation des femoMS, et^.malgrérexoeption.qn'a formée « le nouveau récipiendaire de i 'Académie, je crois que, générale- « ment parlant, il est vrai de dire que, pour atteindre maintenant « au degré d'intérêt dont elle est susceptible» l'Élégie doit parier

n^ DESBORDES -VALMORE; Iflt

LbsPUutb, (jai viennent de paraître^ arec pbie de< lèjAtt»' et de couleur que les précédents volumes, offi^t aussi, l'avouerai-je? plus d'obscurité par momnits et* de manière. Le paysage, quand ik y a un paysage, est beaucoup plus vif et distinct que celai que^ mxis avons vu dans les Idylles; tous les objets s*y' dessinent et quelquefois y reluisent trop. Lerhythme 9m& a remplacé les vers libres, dont Tusage était familier à M»« Valmore; enchâssées là dedans, parsemées de paillettes étrangères et d'un brillant minutieax, les elHpses de' la pensée échappent, se dérobent davantage^ et de là cette obscurité de sens au milieu et à cause du plus de couleur. 11 y a une ou. plusieurs ^igrapheS'à chaque pièce: en lisant les poètes dont les écrits ont eu la vogue dans ces dernières années, B!» Vklmore s'en est affectée et teinte peut-être à sen i8SQ; la blonde et grise fauvette a été prise au miroir, et les fleurs du nid, comme elle le dît quelque part, ont lustré son plwmage ardè par le soleil. Le vocabulaire habituel de son chant ne lui a plus suffi, et elle a trouvé plaisir et fraîcheur aux vieux mots rajeunis ou aux nouveaux hasardés :

Une ceinture noire endetdttenn jeune enfant.

« par la bouche dé» femmes, on dd m&tas en leur nom^ elles « seules, dit-on, savent donner de la grâce aux passions malheu- « reoseB : en vérité, on peut leur laisser cet avantage-là. » Nulle femme ne se trouva plus que Bf Valmore dans la situation supposée par M"« Guizot, et aucun poëte élégiaque n*a tiré en effet de «on cœur dea accents plus plaintif et plus déchirants.

m PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Les petits enfants, qu'elle aime à peindre, ont été plus précoces et ont parlé un langage plus impossible que jamais. Us se sont détachés, frêles et angéliques, parmi les étoiles, les rossignols, les fleurs humides de rosée, et comme sur un fond imité des feuillages chatoyants de Lawrence. Moi, j'aurais mieux aimé M"« Valmore fidèle à sa précédente manière, non pas précisément à celle des Idylles, mais à celle des dernières Élégies, avec Tabsence du rhythme, comme un ruisseau qui court sans trop savoir, avec l'insouciance et le hasard des teintes, un sentiment borné à peu d'images, et sous le gris de lin de sa parure. Ce n'est pas à dire pourtant que les Pleurs ne renferment pas des trésors ; la passion jeune et presque virginale y reparaît dans une auréole nouvelle ; l'amour malheureux y a des transes, des agonies et d'étemels retours, dont M"® Valmore est seule capable entre nos poètes. Le cri Maïhewr. a moi! se trouve dans les Pleurs. La Jalouse, qui débute comme une folle gaieté, finit en délire amer. L'idée de l'ancienne élégie de l'Indiscret est reprise dans Réveil, et le premier mouvement a toute la secousse d'un effroi ressenti :

C'est qu'ils parlaient de toi, quand, loin du cercle assise. Mon livre trop pesant tomba sur mes genoux; C'est qu'ils me regardaient, quand mon âme indécise Osa braver ton nom qui passait entre nous.

Je ne fais qu'indiquer Tristesse, Abnégation, Vlmpossible, Lucrètia Davidson, Dans les morceaux intitulés Pardon et la Crainte, l'idée religieuse se mêle tendre-

ment au poids de la faute, à ramertume du calice : M"« Valmore n'a jamais proféré en poésie de plus hautes paroles. Répondant avec une belle effusion aux vers de Lamartine, elle a dit, toute noyée, comme Ruth, dans ses pleurs reconnaissants :

Je suis rindigente glaneuse Qui d'un peu d'épis oubliés A paré sa gerbe épineuse, Quand ta charité lumineuse Yerse du blé pur à mes pieds.

Il n'y a qu'un mot à dire du roman qui a pour titre Une Raillerie de V Amour, et que M"« Valmore vient de publier ; c'est une heure et demie de lecture légère et gracieuse, qui reporte avec charme au plus beau temps de l'Empire, à cette société éblouie et pleine de fêtes, après Wagram. Les amours étourdis, élégants, et là-dessous profonds peut-être, les jeunes et belles veuves, les pensionnaires à peine écloses d'Écouen et de Saint-Denis, les valeureux colonels de vingt-neuf ans, tout cela y est agréablement touché; l'exaltation romanesque pour Joséphine, à propos du grand divorce, ajoute un trait et fixe une date à ces bouderies jaseuses. Tout ce petit volume de M"»« Valmore est une nuance, et une nuance bien saisie, a  vingt ans, dit-elle en un endroit, la souffrance est une grâce, quand elle n'a pas trop appuyé, et que ses ailes n'ont fait qu'effleurer une belle femme. » M"® Valmore a fait partout comme elle dit là si bien; elle n'a nulle part trop appuyé.

Mai»M"» Valmore poète, celle qui perce et qui dé-

114 PORTRAITS C0NTEMP0RAII9S.

cbire, c'est à eHe qu'on reviendra; qui Ta lue une fois, la relira souvent. Il ne nous appartient pas de lui issigner une place parmi les talents de cet.âge;'(m lime mieux d'ailleurs la goûter en elle-même que la comparer. Son rôle dans la création lui a été donné, cruel et simple : toujours souffrir, chanter toujours ! Elle n'y a pas manqué jusqu'ici; et si, contre l'usage, ses paroles harmonieuses n'ont pas été guérissantes pour elle, elles n'ont pas du moins été inutiles à d'autres ; elles ont aidé dans l'ombre bien des cœurs de femmes à pleurer. L'avenir, nous le croyons, ne l'oubliera pas ; tout d'elle ne sera pas sauvé sans Jdonte ; mais, dans le recueil définitif des Poetse minores ûe ce'^t&m^»*ci, un cbarmant'volume devra contenir sous son nom quelques idylles, -quelques romances, beaucoup d'élégies ; ^taute une gloire mddeste et tendre. Ge devra être, même plus taï*d, 'dans ce monde éternellement renaissant de la pasâion, une lecture à jamais vive et -pleine de larmes. A part quelques grands pdëtes qui soutiendront *de l'ensemble de leur œuvre l'assaut du temps, qui de nous oserait en désirer pour lui, en espérer davantage? En lisant M"« Valmore, on «e fait^à cette Mée que la vie,Tamour, la poésie et la gloire ne -s'échappent qu'en débris.

.Août 1833.

(Pauvres^ Ftovrs ^ poésm.)

Il y a quelques années, à propos du volume intitulé les Pleurs, on a essajé de caractériser le genre de sensibilité -et de talent particulier à M°^* Valmore. £lle n*est pas de ces.àiiies pour qui la poésie n'a qu'un âge, et qui, en avançant dans cette lande de plus en plus dépouillée qu'on appelle la vie, s'enferment, se dérobent désormais, se taisent. £lle est née une lyre harmonieuse, mais une lyre brisée : qu'est-ce dcmc gai- la pourrait briser davantage ? Pour elle chaque souffrance est un chant : c'est dire que, depuis ces cinq anii^s, dans les vicissitudes de sa vie errante, elle n'a pas cessé de chanter. Chaque plainte qui lui venait, chaque sourire passager, chaque tendresse de mère, chaque essai de mélodie heureuse et bientôt interrompue, chaque amer regard vers un passé que les flammes mal éteintes éclairent encore, tout cela jeté successivement, à la hâ^e, dans un pêle-mêle troublé, jtout cela cueilli, amassé, noué à peiûe, compose ce qu'elle

nomme Pauvres Fleurs : c'est là la corbeille de glaneuse, bien riche, bien froissée, bien remuée, plus que pleine de couleurs et de parfums, que Thumble poëte, comme par lassitude, vient encore moins d'offrir que de laisser tomber à nos pieds. Relevons-en vite tant de fleurs charmantes ou gravement sombres.

Il y a des souvenirs d'enfance, la Maison de ma Mère :

Et je ne savais rien à dix ans qu'être heureuse; Rien que jeter au ciel ma voix d'oiseau, mes fleurs; Rien, durant ma croissance aiguë et douloureuse, Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs; Je n'avais rien appris, rien lu que ma prière, Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux; J'écoutais Notre-Dame et j'épelais les cieux, Et la vague harmonie inondait ma paupière : Les mots seuls y manquaient; mais je croyais qu'un jour On m'entendrait aimer pour me répondre : Amour!

Et ma mère disait : « C'est une maladie; Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie; Cest le cœur de mon cœur! Oui, ma fille, plus tard Vous trouverez l'amour et la vie... autre part. »

Dans une autre pièce qui a pour titre : Avant toi ! le tendre poète nous remet sur la mort de sa mère, sur ce legs de sensibilité douloureuse qui lui vient d'elle, et qui, d'abord obscur, puis trop tôt révélé, n'a cessé de posséder son cœur :

Gomme le rossignol, qui meurt de mélodie. Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte jj'aimer, ma mère, à son regard d'adieu- Me raconta son âme et me souffla son Dieu ?

Triste de me quitter, cette mère charmante,

Me léguant à regret la flamme qui tourmente,

Jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main.

Comme pour le sauver par le même chemin.

Et je restai longtemps, longtemps sans la comprendre,

Et longtemps à pleurer son secret sans rapprendre,

A pleurer de sa mort le mystère inconnu,

Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu...

Et ce cœur, d'avance voué en proie à l'amour, où pas \m chant mortel n'éveillait une joie, voilà comme elle nous le peint en son heure d'innocente et muette

On eût dit, à sentir ses faibles battements,

Une montre cachée où s'arrêtait le temps ;

On eût dit qu'à plaisir il se retînt de vivre;

Gomme un enfant dormeur qui n'ouvre pas son livre,

Je ne voulais rien lire à mon sort; j'attendais,

Et tous les jours levés sur moi, je les perdais.

Par ma ceinture noire à la terre arrêtée,

Ma mère était partie et tout m'avait quittée : .

Le monde était trop grand, trop défaiit, trop désert;

Une voix seule éteinte en changeait le concert!

En lisant de tels vers, on pardonne les défauts qui les achètent. En effet, le tourment de Tâme a passé souvent dans l'accent de la muse. La couleur miroite. On rayon de soleil, tombant dans une larme, empêche parfois de voir et fait tout scintiller. Plus d'un sens reste inarticulé dans l'habitude du sanglot (1).

(1) Quelques obscurités pourtant sont dues uniquement à des inadvertances typographiques, qui deyiennent si communes dans

Tout un roman de cœur traverse ce volume, une passion çà et là voilée, mais bientôt plus forte et ne se contenant pas. Dans sa pièce à M*»® Tastu, noble sœur qu'elle envie, notre élégiaque éplorée a pu dire :

Vous dont la lampe est haute et calme sous l'autan ,

Que ne tourmentent pas deux ailes affaiblies Pour égarer Tessor de vos mélancolies;

Si votre livre au temps porte une confidence, Tous n'en redoutez pas Tamère pénitenoe; Votre vers pur n'a pas comme un tocsin tremblant; Votre muse est sans tache, et votre voile est blanc; Et vous avez au iaibleittne douceur ohacmante!

Tout à coup, daasoin de ces âaûsq.ui ne sont qu'à çi\e entre 'iesi feraHies'peêtes de nos jours, elle s'écnie :

J'ai dit ce que jamais femme ne dit qu'à Dieu.

Sapho devait avoin/de ces erisrlà ; ou pktôt on^s^t qiue cette enfant de Douai, cette fille de la Flandre, y a puisé en naissant des étincelles de la flamme espagnole, en môme temps qu'elle ne cesse de croire à la madone .comme la Religieuse portugaise.

les publications le plas en vogue, et dont les éditeurs font trop bon marché^ au ïdétscimont des lectemps'et de Vanteur. sAînsi, page'2M, d»DS;aa. piè<iei9Aitulée ksJkux Chiens, au Jieu de : lmsseM4eaÊr ce bazar, il faudrait : laissez-leur ce hasard; et, page ^1, .dans VAme en peine, au lieu de : je ne peux m'' étendre, 11 faudrait : je ne peux m'éteindre, — Nous avons bien assez de nos métaphores, QOttSAautrds.poëites modernesif sans que nos neveux nous jxmiptânt «More.cfiUetfOà.

M«« DESBORD ES -VALMORE. m

le voudrais qu'an jour on tirât de ce volume, qu'on dégageât cette suite d'élégies^romcmces dont la forme est si assortie à la manière de M"« Valmore, et dans lesquelles son sentiment soutenu se produit quelquefois jusqu'au bout avec un parfait bonheur, sans les tourments plus ordinaires à Talexandrin : Croyance, la Femme aimée, Aveu d'une Femme, Ne fuis pas encore, la Double Image, Fleur d'Enfance. Je citerai, comme échantillon, celle-ci :

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