ÏJTÈ VÏGHY, <et
en avait pas dans ÉIûû. Oinq-Mars, par son îïrtérêt dramatique, par la grandeur ou la gt^œ des personnages, par ses vives et oorieuses conleErrs, eut un beau succès, contre lequel lescritSçoes minutienses ae pilent rien. Nous avons à mmn reprodher nous^môme d'avoir, dans ^ le 'Globe d^ors (l),Televé^oîgne(isetnent les tacfces de ce roman, plrftôt que ff en avoir Taft valoir tes beairtôs supérieures. Mais le public, les femmes surtout, ïi* saient, étaient émues, pleuraient. « Oh! faites-nous des Cinq-Mars, disait -on de toutes patts à Tauteur^ c'est là votre genre. » Succès injurieux! enthousiasme des salons, qui ne sait pas approcher du poëte ni Peffleurer! Et le chantre d'Éloa, de Moïse, inclinant son vaste front moite et douloureux, souriaàt à Féloge avec une gracieuse amertume; sa lèvre pdKe contractait dès lors cette raillerie Indélébile qui dit que le fond du breuvage a passé.
Le mouvement poétique, qui redouMa de concert et de retentissemetrt à partir de 1828, vint pourtant classer M. de Vigny à son rang dans les jeunes admi* rations; une auréole mystique et secrète l'entoura peu à peu au seuil de sa solitude. Après les épanchements lyriques et les confidences qui avaient resserré l'union des poètes, après les feux des Orientales, entrem^és dia trépas de Madame de Soubise et des jeux de îa Frégate
(i) JaîTlet 18Î6. — Parlons tout à fait franchement : quoique nous nous veprocliiofis'iiii )»0ii cela, nous ne nous en repentons ^pt» positivement; et, pour mettre en lumière tous les côtés de notie opinion, nous reproduisons dans V Appendice du présent volume rartîcle du Globe dont il s'agit.
la Sérieuse, les plus forts songèrent au théâtre, à cette arène où la poésie peut arriver au public face à face, en le prenant par ses sensations, en le domptant. M. de Vigny crut toutefois qu'un détour était encore nécessaire, et il s'adressa à VOthello de Shakspeare pour une première initiation du public, tandis que M. Hugo abordait à nu la question par Hemani. Sans nous constituer juge ici entre les idées dramatiques des deux amis devenus rivaux, notons que c'est à dater de ce jour que M. de Vigny, de nouveau refoulé, dessina de plus en plus distinctement sa position, et entra dans cette seconde phase de son talent qui aboutit à Stello, à Chatterton, et qui le rapproche de Sterne et d'Hoffmann, comme la première l'avait rapproché de Klopstock. Le poète méconnu , étouffé, ulcéré, que les gouvernements hsassent ou dédaignent, et que la foule ne couronnq pas, devint pour M. de Vigny un héros favori, dont il revendiqua les douleurs et dont il vengea l'angoisse. Le succès de sa Maréchale d'Ancre (1831), lent, modéré, et de plus d'estime que de retentissement, confirma en lui sa pensée de représailles. Son plus beau triomphe dans cette voie fut la soirée de Chatterton, où, après quatre ans d'efforts silencieux et pénibles, il força la foule assemblée, les salons, les critiques eux-mêmes à applaudir et à frémir au spectacle déchirant d'une douleur que la plupart méconnaissent ou enveniment. D'autres circonstances préliminaires, bonnes à relever, ont influé encore sur cette dernière phase du talent de l'auteur. Des liaisons philosophiques très-empressées, qui essayèrent de se nouer autour de
M. de Vigny vers 1829, et qui se rattachaient au remarquable mouvement d'idées représenté par M. Bûchez, contribuèrent à l'éclairer et à le désabuser sur Pesprit envahissant des systèmes, et sur la prétention des philosophes et savants qui voudraient faire de Tart un serviteur. Plaçant donc tour à tour Fart, ou du moins la poésie, en présence des gouvernements, en présence du public et des salons, en présence des critiques et des gens de lettres, enGn en présence des philosophes, il la vit de toutes parts entourée ou d'indifférents, ou d'ennemis et d'oppresseurs; il s'attacha d'autant plus étroitement à la noble idée en détresse ; il y reporta tout son dévouement. Ses autres convictions et croyances illusoires s'étaient usées une à une, comme il arrive trop souvent aux âmes même des plus poètes. Il avait chanté (bien rarement, il est vrai, — une seule fois dans le Trqppiste) la légitimité, et il se demandait pourquoi. 11 avait, en chantant, adopté les croyances catholiques ; mais son cœur n'était que peu gagné à leur onction tendre, et leur côté sombre, dans de Maistre, le rebutait, lui faisait presque horreur. Il les appréciait un peu (moins la raillerie) en gentilhomme issu du xvm* siècle; il se reprochait devant sa conscience, comme Chatterton, d'avoir menti en affichant la foi dans ses vers. 11 en était venu aussi à croire médiocrement à tant de grands hommes, qui sont l'idole de la foule moutonnière et la pâture des imaginations inassouvies; l'injustice l'avait de bonne heure aguerri sur la gloire. En un mot, il était bien des rêves ardents, prolongés, que son sourire ne permettait plus à son front. De tous ces
m PORTRAITS <X)KTEMPORAINS.
étéments n^attfe, h^as! de ces ebservatiens fines et écres, «t d'un reste immortd de frâiobeiir iiMve et de pafssion BdoraUe, naqerit Stello.
Le défanrt le plus caprtafl de Stello, qa'oa retrouve également dans Onq-Mars et dans tous les ouvrages en prose de M. de Vigny, c'est un certarâ manque de réalité, nne certadne apparence de poétique <)bimère, qui tient moins encore à Tarrangement et à la symétrie qu'à un jour mystique, glissant on ne sait d^où, a» milieu tnême des plus vFais et des plus étudiés Ur bleaux. La soèoe ^ beau être disposée bistoriqoemetft avec toute la fKCÔence et TappMcation dont le poète ei^ capable ; ce jour fantastique et prestigieux, qui tombe d'en baut comme dans un souterrain, «nous avertît tou^ joirrs que nous avons afifarre à l'idéal amant des régions supérieures. Cest l'impression que cause, par "exemple, dans le Capitaine Renaud, îalbelle scène du pape et de l'empereur; on n'ose s'y confier comme à la vérité même, malgré Témotion qu^on en reçoit. Shakspeare et Scott ne sont pas ain^ dans les scènes bistoriques qu'ils nous offrent, et rien if avertit cbez eux que le magicien -est là. M. Mérimée, parmi nous, dans sea cadres restreints, ^'est montré irréprocbable sur ce point de la réalité : sa peinture serrée et fidèle, toute confinée à Pobjet qu'elle exprime, laisserait percer plutôt une aversSon, une méfiance trop contraires à ce qui eî^ nn faible chez M. de Vigny. Puisque Stello, an milieu de ses émotions les plus pénétrantes, sait foit bien s'arrêter à d'ingénieuses vétilles, remarquer ai» plus fort de ses doirleurs que lenom de Raphaël signifie
tift anga, et que Ibibens veut due rougUssara; puisque*, le seruiment aUaaê. soa traia avec SteUo* le roûoiui^mmt avec le dosteim aoiv peut Faccompagoer de ses hargneuses chicanes* je deiaande ^'oq me pardonne si* dans Tadmirable histoii^ du capitaine Renaud, qui faisait naître mes larmes, j'ai noté, chemin faisant, de petits désaccords* pour me vendre compte de ce manque de comidète vraisemblance chez M. de Vig^y.. Eli bien* le capitaine Benaudr nous dit, par exemple» qu'il n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures et que cela éclai£cit les idées pour uo> récit* ee qui est difficile à admettre; une obscurité absolue règne* bous dit-on, daifô les rues* sur les boulevards* et tout d'un coup, à un moment où* dans l'intérêt du récit, oa a besoin de lire une lettre, il se trouve qu'un café est éclairé à propos et que cette* lettre peut se lire : le capitaine Renaud aurait bien pu, ce me semble* prendre dans •ee ealë quelque chose. A. un endroit* nous le voyons ^ntser* par abnégation», dans cette obscure ififaoterie de ligne* où les rangs se pressent et aussi se fauchent «omme les épis de Beauce en été: exacte et saisissante image! avant la fin du paragraphe, il se trouve être lieutenant, non pas dans fô ligne, mais dans la garde, et par conséquent très-sujet à être vu et reconnu de Napoléon» Â un autre endroit* il cite Grotûis, ce qui sent fortement son érudit; passe encore quand il ne citait qu'Ossian! Mais le vieil adjudant-sous-oflacier*.dans la VeUlée de Vincemies, ne décrivait-il pas lui-même bien mignonnement la dame rose du parc de Montreuil ? Encore une fois, pardon de noter de semblables baga-
telles! c'est que le principe d'où partent ces inadvertance^i légères s'étend insensiblement à tout le récit et lui ôte un air de réalité, au milieu de beautés philosophiques et pathétiques du premier ordre. Quelques petites exagérations de couleur vont jusqu'à affecter la simple et probe figure de CoUingwood. Qw'y faire? Supposez le portrait d'un Washington par un Lawrence, et vous aurez des défauts approchants. Dans Stello, l'histoire d'André Ghénier serait parfaite à mon sens et de poésie et de vérité, sans la scène arrangée chez Robespierre, où mille petites invraisemblances accumulées composent une impossibilité énorme. Mais ce qui est beau sans mélange, c'est la prison, le réfectoire, c'est cette galanterie refleurissant à Saint-Lazare, comme une île de verdure sur un marais croupissant ; c'est le noble André, brusque et tendre. M"* de Coigny et sa coquetterie boudeuse. M"*® de Saint-Aignan et sa passion décente, ensevelie, et la destinée mélancolique du portrait. Pour emprunter des paroles à l'auteur lui-même, je dirai aussi : Tout cela est très-bien, très^ pur, trhS'dilicat ; d'un vrai idéal, et à ravir (1). On a
(1) Cette histoire d*André Chénier, par le mélauge fantastique que le po6te y a introduit, a provoqué une réfutation énergique et rude de M. Gabriel de Chénier dans une brochure qui avait pour objet de rétablir la Vérité sur Marie-Joseph, La prison de Saint- Lazare, telle que M. de Vigny nous Ta peinte et idéalisée, a également provoqué, à ma connaissance, une autre rectification (inédite) de la part d'un des témoins et des prisonniers qui y furent alors détenus (M. Pasquier). Ce qui frappe, ce qui irrite presque les personnes qui ont vu ce que M. de Vigny raconte, c*est, selon elles, la manière non-seulement fictive, mais impossible, dont il
trop présent le grave et sublime caractère du capitaine Renaud et tout ce qu'il y a, sous cette mâle infortune, de philosophie humaine, d'abnégation stoîque attendrissante, de sagesse contrislée et néanmoins incorruptible, pour que je fasse autre chose que d'y renvoyer. Chez M. de Vigny, les grands sentiments de la pitié de l'amour, de l'honneur, de l'indépendance, se trouvent comme une liqueur généreuse enfermée dans des vases et des aiguières élégamment ciselées, avec des tubes, avec des longueurs de cou qui serpentent et qui ne la laissent arriver que goutte à goutte à notre lèvre : une source courante, à laquelle on puiserait dans le creux de la main, aurait son avantage; mais la liqueur aussi a gagné en éclat et en saveur à ces retards ménagés, à ces filtrations successives.
L'espèce de lenteur difficultueuse, qu'on peut remarquer dans l'auteur, tient plutôt même à ce procédé scrupuleux et à la qualité de l'exécution qu'à l'enfantement de l'idée; car chez lui la conception est de longtemps préexistante; la composition, l'ordonnance se dessine d'abord, et il réserve en portefeuille bien des plans tout tracés d'ouvrages et de poèmes, pour le détail desquels le temps avare devra souvent manquer.
Le succès de Chatterton, dans lequel il a été si merveilleusement aidé par une Kitty (1) digne du pinceau
romance tout cela. Les éloges qu*il mérite pour ses teintes délicates se trouvent par là un peu balancés. H ne faut pas que Tidéal fasse jamais Teffet de la chimère : or il se glisse du chimérique dans ridéal de M. de Vigny.
(1) M"^*' Dorval, à qui il en eut tant de reconnaissance et quMl 6*obstina à voir longtemps sous cette figure idéale. Tous les échcs ». 5
n PORTRAITS CONTEMPORAINS.
de Westall, a conféré à M. de Vigny un rôle plus extérieur et plus actif qu'il ne semblait appelé à Texercer sur la jeunesse poétique, lui, artiste avant tout distingué et superfin, enveloppé de mystère. Un écrivain qui accrott chaque jour sa place dans notre littérature par des études consciencieuses, savantes, et qui cherche à réhabiliter Vhomme de lettres dans Tantique acception du mot, M. Nîsard a dit récemment , en parlant d'É-rasme : u Dans ce temps-là on ne connaissait pas le poète, cet être tombé du ciel et qui meurt sans enfants^ et pour qui le monde contemporain n'est qu'un pié^ destal d'où il s'élance, et où il vient replia de temps en temps ses ailes fatiguées. » Or c'est précisément ce poète, contesté par rhomme de lettres et par le moiK dain, que M. de Vigny a voulu, non pas justifier dans des actes de frénésie (1), mais plaindre, expliquer et
en ont parlé, tom les témoins en ont sonri. D ne s*est réveiUé^ <Iiie tftrd de son rftve, et pour maudire Dtlila.
(1) On lit dans VBistoire de VÀcadémie des Inscriptions que Boivin Taîné, savant original, disputeur et processif, avait dans sa jeunesse la fureur des vers français; il en montra un jour à Cha* pelain , qui , de meilleur goût dans ses jugements que dans ses œuvres, lui conseilla de les mettre au cabinet. Ce fut pour Boivio un coup de foudre, il faillit en mourir. Il écrivit, en rentrant chez lui, le détail de ses impressions et une espèce de psychologie personnelle comme on dirait aujourd'hui. Cette pièce singulière, intitulée Flux de mélancolie, commence de la sorte : « Dans l'état >!i je suis, il n'y a que Dieu qui puisse me consoler... Je suis si ennuyé du monde que, si ce chagrin me continue, j'espère au moins qu'il m'en tirera bientôt. 11 me semble que j'écris mon testament, etc. » Ce sont les premiers indices au xvn« siècle de la maladie des Gilbert et des Chatterton. Cela n'allait pas encore au Buicide; on ne se tuait pas, on priait Dieu qu'il vous Ht mourir.
venger aussi d'une qppression que peut-ôtre la défense exagère. La spirituelle préface qu*il a ajoutée à sa pièce a nettement défini la catégorie des poètes, à part et en dehors des écrivains plus ou moins philosophes ou gens de lettres, qui sont deux classes différentes et inférieures. Le poëte des époques encombrées, tel que nous Pavons décrit en commençant, n*a jamais en plus pathétique avocat, apologiste plus fervent et mieux engagé dans la cause (1). Aussi, tandis que M. de Lamartine, avec sa noble négligence, demenre, en public et sous le soleil, le prince aisé des poètes, l'auteur de Chatterton, dans soù cercle à part et da fond de ce sanctuaire à demi voilé, eu est devena le patron réel, le discret consolateur par son élégante et riche parole, attentif qu'on l'a vu, et dévoué et compatissant à toute poésie. Et si cela donnait idée de comparer aujourd'hui les deux poètes dans leur forme actuelle de talent, on trouverait, ce me semble, que quand l'un, ccmime aux approches de Temboudiure, prolonge à nappes de pins en plus dé^ bordées une onde vaste, épanouie, inondante parfois,
(1) Dans une lettre écrite au lendemain de la première représentation de Chatterton, je lis ce jugement familier qui, sans y Tiser, touche assez à fond : « De Vigny a eu un vrai succès; son drame de Chatterton est touchant, dramatique même, vers la fin; mais, au lieu de peindre la nature humaine en plein, il a décrit une maladie littéraire , un vice littéraire, celui de tant de poôtes ambitieux , froissés et plus ou moins impuissants. Chatterton est un ouvrage émouvant, mais pointilleux, vaniteux, douloureux; de la souffrance au lieu de passion; cela sent des pieds jusqu'à la tête le 7*humatisme littéraire,.. » J'ai aussi entendu nommer très-spirituellement cette maladie d'espèce nouvelle dont sont atteints do Jeunes talents, la chlorose littùra'rc
l'autre au contraire distille de près une eau à qualités rares, chargée de sels précieux, et aussitôt cristallisée dans la fraîcheur de la grotte en aiguilles multiples, bigarrées, ingénieuses, étincelantes. Quant aux différences de situation ou de talent qui séparent présentement M. de Vigny de M. Hugo, elles sont assez marquées d'après ce qui précède, pour que je croie inutile de les particulariser.
Dans son récent volume, qui est un retour de souvenir vers le passé, M. de Vigny a laissé le poète pour s'occuper du soldat, cet autre paria, dit-il, des sociétés modernes. Trois histoires successives, Laurette, la Veillée de Vincennes et le Capitaine Renaud, nous amènent, à travers un savant labyrinthe concentrique et par de délicieux méandres, à un but philosophique et social élevé. L'auteur énonce, sur l'état arriéré des armées, sur leur transformation nécessaire, des idées miséricordieuses et équitables, les vues d'un philosophe militaire qui a profité de toutes les lumières de son temps et qui s'est souvenu de Gatînat. Ce qu'il dit de la responsabilité, de l'abnégation, est d'une belle et sombre profondeur; il a touché, en sceptique respectueux, en artiste pathétique, à des mystères de morale qui ont par moments troublé sans doute bien des cœurs guerriers. Ses conclusions sur l'honneur, seule vertu humaine encore debout, seule religion, dit-il, sans symbole et sans image au milieu de tant de croyances tombées; les espérances qu'il fonde sur ce seul appui fixe de l'homme intérieur, sur cette île escarpée (disait Boileau), solide encore, selon M. de Vigny, dans la mer de scep-
ticisme où nous nageons; cet acte de foi en désespoir de cause sied à notre poète. Il s'est peint en personne plus qu'il n'imagine dans cette invocation à un culte qu'on garde inviolable, même sans savoir d'où il vient ni où il va, môme sans l'idée d'un regard céleste et d'une palme future. Mais ce débris d'une antique vertu chevaleresque « auquel le poête-chevalier se rattache dans la perte de ses premières étoiles, est-ce donc, comme il le veut croire, une planche de salut pour une société tout entière? Est-ce autre chose qu'un rocher nu, à pic, bon pour quelques-uns, mais stérile et de peu de refuge dans la submersion universelle? Pour moi, sans généraliser autant que M- de Vigny mes espérances, je me contente de dire : Jamais une société ne sera si désespérée pour la morale, si ingrate pour l'art, que cela ne vaille encore la peine d'y vivre, d'y souffrir, d'y tenter ou d*y mépriser la gloire, quand on peut rencontrer en dédommagement sur sa route des hommes d'exception comme le capitaine Renaud, des poètes d'élite comme celui qui nous l'a retracé.
Octobre 1835.
(Nous n*avons rien à ajouter au précédent portrait; le pofite s'est tenu depuis lors dans un silence à peine interrompu par de rares productions. On peut remarquer qu'avec les années les traits indiqués ici ont été plutôt en s'exagérant, c'est-à-dire en se raffinant. Je ne sais quelle ironie s*est. infiltrée de plus en plus, comme une goutte d'acide, dans ce talent pur. C'est toujours de l'albâtre, disait quelqu'un, mais c'est de l'albâtre légèrement chagriné, — On peut dire encore de la manière et du ton du poète ce que Reynolds a écrit de certains peintres : « J'ai rencontré une fois N... depuis votre départ; j'ai bien reconnu cette conversation que vous
m'indiquiez ^ toute fine et pointillée; tout parle en lui quand il vous décrit quelque objet: son geste, son ongle élégant, sa paupière soyeuse qui se plisse, sa lèvre discrète qui sourit en s'amioH cissant. Chaque mot est un trait qui s'ajoute au précédent, et cela ne cesse pas jusqu'à ce qu'il lût fini. Ainsi de ses œuvres. Ce sont, vous le dites bien, des miniatures, — des miniatures par un grand peintre, et qui pourtant ne fera peut-être jamais que des miniatures. D*où vient cela? Comment ce qui en lui est orage et spectacle grandiose va-t-41 ainsi s'adoucissast, s'ettompant, se glaçant à Textérieur? Pourquoi Téclair môme Srt-il un vernis?... ») — Cette prétendue citation de Reynolds n'était qu'une manière d'insinuer mes critiques.
(BL de Vîgny est mort le 17 septembre 1863.)
Cet article sur De Vigny demande plus d'une explication et non-seulement permet, mais exige un commentaire. Il a ea, en effet, cette rare fortune d*étre contesté et refuté par Fauteur lui-môme. M. de Vigny, en mourant, avait désigné M. Louis Ratisbonne pour son exécuteur testamentaire et pour son héritier littéraire M. Ratisbonne, en possession d'une suite de cahiers dans lesquels De Vigny notait ses pensées et remarques quotidiennes, en a tiré le volume intitulé : Journal cTun Poète, Il y avait là, dans le manuscrit, bien des noms contemporains traités avec plus ou moins de liberté et selon Timpression des lectures. J'en puis parler sciemment, ayant lu moi-même certaines de ces observations critiques que De Vigny nous laissait voir à la rencontre; mais il n'en est pas resté trace dans le Journal imprimé. C'est à mon égard seulement que l'éditeur a cru devoir déroger à cette réserve et faire une honorable exception. J'avais en effet, depuis la mort de De Vigny, écrit sur lui dans la Revue des Deux Mondes un article qui, par son caractère de vérité, n'avait contenté qu'à demi le petit cénacle de ses fidèles des dernières années (Voir Nouveaux Lundis^ tome VI). C'est par manière de représailles et comme
M. DE VIGNT. 7i
pour me punir que M. Ratisbonne, deyenu révangélitte posthume de De Yiguy et son vengeur, a tiré des cahiers intimes qui lui avaient été légués la page que yoici, et qu'il m'est imposé aujourd'hui de discuter :
« Stinte^BeuTe fait un tong aitiele sur mot. Trop préoccupé du Cénacle qu*il avait chanté autrefois, il lui a donné dans ma yio littéraire plus d'importance qu'il n'en eut, dans le temps de cet réunions rares et légères, Sainte-Beuve m*aime et m*ettime, mais me connatt à peine et s'est trompé en voulant entrer dans les secrets de ma manière de produire. Je conçois tout k coup un plan t je perfectionne longtemps le moule de la statue , je l'oublie, et^ quand je me mets à l'œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lavi» un moment. C'est après de longs intervalles que j'écris, et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma yie« tans lire ni écrire.
« Sur les détails de ma vie, il s'est trompé en beaucoup de points. Jamais je ne comptai sur la popularité d'Éloa, et je voulais, l'imprimer à vingt exemplaires. En faisant Cinq-Mars , je dis à mes amis : « Cest un ouvrage à public. Celui-là fera lire les autres, » Je ne me trompais pas.
« Il ne faut disséquer que les morts : cette manière de cher- <;her à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. Dieu seul et le poète savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l'amande» Quand ils veulent le faire, ils la retaiUent et la gâtent. »
Je n'ai garde, on le conçoit, de prétendre avoir atteint du premier coup la ressemblance sur De Vigny; c'était une nature des plus compliquées dans sa finesse et qui, par ses qualités et ses défauts, ses supériorités et ses ridicules, fait encore problème pour moi aujourd'hui ; mais, quoique le poëte en sût probablement plus long que personne sur ses secrets de composition, on vu voir que, juge et partie comme il était, il n'a pas tout à fait raison contre son critique.
Et d'abord il est bon de savoir que depuis la rivalité dra* matiqve qui s'était introduite dès 4 830 entre De Vigny et Hugo, rivalité qui n'exista jamais que dans Tesprit du pre-
mier, la prétention de De Vigny était d'avoir eu son développement unique, indépendant, isolé même, en dehors de tous les autres poëtes de sa génération, et cette prétention k une lignée à part et à une originalité sans pareille, il Tavait fait accepter par Planche qui, déjà brouillé avec Victor Hugo, avait dans un article de la Revtie des Deux Mondes caressé en ce sens la susceptibilité du chantre d*Éloa, Lorsque j'eus à mon tour un article à écrire, je me gardai bien d'aller consulter De Vigny ni de l'interroger sur ses antécédents : j'eusse été obligé, sous peine de le froisser directement, de suivre sa version et de prêter les mains à une genèse poétique par trop complaisante. Le directeur de la Revue et moi, nous profitâmes donc d'un moment oiï il était absent de Paris pour brusquer en apparence et faire passer l'article» dont il n'aurait ensuite qu'à prendre son parti. C'est ce qui arriva. L'article, au milieu des éloges, portait sa dose de vérité. Quant aux erreurs de fait dont parle De Vigny, elles étaient insignifiantes au point de vue littéraire : qu'il eût avec l'amiral Baraudin tel ou tel degré de parenté et de descendance, cela importait peu, et il a suffi d'un trait de plume pour rectifier la méprise , mais ce qui lui fit une impression légèrement désagréable, quoiqu'il le dissimulât dans le temps, ce fut d'avoir été rattaché au groupe de i 828 dont pourtant il avait bien réellement été, et j'en vais donner les preuves. Il est un autre point sur lequel je ne le laisserai pas non plus triompher : c'est quand il dit que, pour parler de lui, je le connaissais à peine. Cette assertion serait inexplicable, si je ne me rappelais que De Vigny était l'homme qui avait le moins conscience de la réalité et des choses existantes; dès qu'il avait le moins du monde intérêt, — un intérêt d'amour-propre ou d'imagination, — à ne pas voir un fait, il ne le voyait pas.
J'avais d'assez bonne heure étudié le talent de M. de Vigny. En 4826, j'avais écrit sur Cinq-Mars un article inséré dans le Globe du 8 juillet (Voir VAppev/licek la fin du présent volume) ; mais ce fut Victor Hugo qui le premier me
fit distinguer et sentir les parties élevées du poêle, négligées par moi jusqu'alors : à ne consulter que mon goût naturel, il m'avait toujours paru trop superfin et trop séraphique. Je regagnai vite le temps perdu, et j^avais hâte de réparer envers un homme de ce talent sinon l'injustice, du moins l'excessive sévérité de ma première critique. Gomme je n'ai en ce moment à cœur que de montrer l'inexactitude du mot de De Vigny m'accusant d'avoir, en \ 835, parlé de lui à la légère et d'avoir porté l'analyse dans les procédés de son talent, en le connaissant à peine, je lui laisserai le soin de prouver jusqu'où allait notre connaissance et notre presque intimité (le mot n'est pas trop fort) depuis plusieurs années déjà.
Nous n'en étions qu'au commencement de notre liaison et de la période de 4 828, lorsqu'il m'écrivait :
« Eh bien ! monsieur, puisque vous êtes de ceux qui se rappellent les Poëmes que le public oublie si parfaitement, je veux faire un grand acte d'humilité en vous les offrant. Les voici tels qu'ils sont venus au monde, avec toutes les souillures baptismales : leur date de naissance est leur unique mérite et ma seule excuse. U me restait encore un de ces livres, je ne pouvais le mieux placer que dans vos mains; j'aurais voulu y joindre Éloa, mais elle n'existe plus, même chez moi.
« Serez-vous assez bon pour dire à mon cher Victor, votre voisin, je crois, qu'il invite M. de Sainte-Beuve k l'accompagner, lorsqu'il pourra passer un quart d'heure chez moi à parler de tout et de rien comme nous faisons? J'irai vous en prier chez vous encore comme je fais ici, en vous assurant de ma haute estime.
« ALFRED DE VlGNT.
« 14 mars 1828. b
Quelques mois après, lorsque j'eus publié mon Tableau de la Poésie française au xvi« siècle et mon Choix de Ronsard dont les inventions et les innovations rhythmiques m'avaient paru avoir plus d'un rapport avec celles de la
jeune école, héritière d* And ré Chénier, De Vigny, nommé à plus d'une reprise dans ces volumes, m'écrivait :
c Bellefontaine, 8 août 1828.
« Je ne résiste pas à ce besoin que j'ai de vous parler de votre beau livre, et en vérité, comme je ne cesse de causer avec vous tous les jours depuis que je suis à la campagne, je puis aussi bien continuer par écrit cette douce conversation. Oui vraiment, je ne peux quitter votre ouvrage que pour en parler et aller dire à tout le monde: Avez-vous lu Baruch? et ensuite je m'enferme avec vous ou bien Je vous emporte sous une allée où je marche tout seul , et je frappe sur le livre et je jette des cris de plaisir à me faire passer pour fou. C'est une chose certaine, que le vrai, quand je le vois, me transporte hors de moi; je le rencontre comme un ami intime, et, dans tout ce que vous dites, il n*y a rien qui ne soit d'une admirable justesse. Je m'étonne souvent que lorsqu'il paraît de ces sortes de livres, il ne se fasse pas entendre un grand cri de toute la France, comme d'un seul homme qui dirait : Ah! c*est cela! enfin! ou quelque chose de ce genre... »
Et moi, en songeant que ceci s'adressait à moi-même et à un livre de critique assez neuf sur un point, mais d'un intérêt très-ci rconscrit, je suis tenté de m'écrier à mon tour : Assez! assez! c'est trop... L'inconvénient des lettres de De Vigny est là. On est embarrassé à les citer, tant elles sont flatteuses et d'une flatterie prolongée, d'une louange lentement et soyeusement fllée. C'est spirituel, mais interminable : il ne fait pas grâce à une pensée dès qu'il la tient. On ne peut s'empêcber, en le lisant même dans ce style familier et de tous les jours, de se reporter à l'hôtel Rambouillet en son plus beau temps; nous sommes dans la préciosité jusqu^au cou. Et, en effet, dussé-je me montrer encore une fois sacrilège et au risque de profaner le fruit d'or en voulant y chercher Vamande, je dirai que, si la pensée de M. de Vigny est souvent élevée et grande, son développement est presque toujours précieux, à tel point que plusieurs des pièces esquissées dans ses albums sont certainement plus belles à
rétat de projet qu'elles ne l'eussent été après exécution; elles laissent d'elles une plus grande idée. — Je reviens à la lettre interrompue : je saute des lignes, des phrases élogieuses, et je donne ce qui revient à nion propos, lequel est encore une fois de montrer qu'en me permettant d'essayer de jnger M. de Vigny et sa manière, je n'étais point tout à fait sans le connaître (autant du moins qu'il pouvait être connu) et sans avoir été initié et introduit do longue main par luimôme au sanctuaire de sa pensée, si riche en dédales et en mystères.
C'est donc lui qui continue de parler :
« Après la douct et forte et grave Étude que Ton suit avec vou» ^ans le premier volume, je ne sais rien de plus attachant que da lire les vers de Ronsard et vos réflexions qui les suivent : cel» fait qu'on trouve tout de suite à qui parler du plaisir qu'on vient d'avoir. Et que de fois vous me dites ce que j'allais direl Quel autre plaisir que de se rencontrer ainsi, jetant en môme temps la même exclamation prononcée à la fois avec l'ensembla des sorcières de Macbeth! Dès que je cesse de lire votre prose rêveuse et si spirituelle, je voudrais en causer aussi avec Ronsar4 lorsqu'il arrive à son tour, et ceci me gêne un peu. Je lui en veux de ne pas parler de vous, comme s'il devait vous sentir à son côté. — Quel service vous rendez aux Lettres en relevant et rattachant ces anneaux perdus ou rouilles de la chaîne des poètes! Je ne puis croire que vous résistiez à nous donner un choix semblable de la Pléiade et de sa queue, ainsi entrelacé de prose et de poésie de vous-même; je le souhaite de toute mon àme... Au reste, ne vous fiez pas trop à mon amour pour nos devanciers; c'est peut-être une ruse pour avoir encore à lire des pages aussi belles que celles où vous définissiez le vers comme un poète seul le pouvait faire, et des vues ausssi larges que celles de vos conclusions iuxquelles on ne fera qu'un reproche juste s'il tombe sur l'illusion que vous vous faites à mon égard. Vous ne pouvez du moins vous en faire aucune sur mon amitié vive comme mon estime pour vous et votre ouvrage; je ne puis me consoler de l'avoir fini qu'en le recommençant, ce que je vais faire.
« Votre ami dévoua.
« Alfred de Vigny,
« Savez-vous bien que depuis peu j'ai une médaille de Victor qui me ravit (1), et que j'ai vu Emile à Morfontaine? Je suis presque avec vous tous; bientôt j'y serai mieux encore. »
Avec vous tous, cela indiquait précisément ce commencement d'union plus étroite et ces rapports plus fréquents où De Vigny, plus tard, affectait de ne voir que des rencontres rares et légères. Il nous conviait à venir entendre un drame de Shakspeare, traduit en vers français par lui et par Emile Deschamps :
« 28 mars 1829i
« Je suis très-décidé à vous faire subir une certaine quantité de vers anglo-français, si yous voulez venir lundi soir à huit heures précises chez votre ami bien sincère. Je vous répéterai le ravissement où m'a mis la vue de mon Èloa passée comme en proverbe dans vos vers plus beaux qu'elle. Quand verrons-nous votre beau petit mort (2)? Il est bien heureux, celui-là; nous allons être sa postérité tout de suite, et il aura son immortalité sur-le-champ, et il peut dire tout ce qui lui passe par la tête, et on aura mille égards peur lui par humanité. Mon Dieu! la bonne chose que d'être mort de cette manière! que je vous en félicite, et que je m'applaudis de penser que je tien rai gaiement un des coins du drap mortuaire , de ce pauvre garçon
« Votre ami,
« Alfred de Vigny. »
Puis, le Joseph Delorme à peine paru , ce sont des effusions, des épanchements sans fin et que j'abrège :
« 8 avril 1829.
« n m'empêche d'écrire, il m'empêche de sortir et de penser à autre chose qu'à ses vers: il faut bien que je vous parle de lui. Que d'impressions douloureuses, sombres et tendres! Quel plaisir et quel chagrin que de le lire I Pauvre jeune homme! souffrir et ne pas croire et être poëte! Triple douleur et triple doute! — Le
(1) La médaille qu« David (d'Angers) avait faite de Victor Hugo.
(2) Il s'agissait du oseph Delorme qui allait paraître.
Suicide t les Rayons jaunes (1)! que c*est beau! n y « Hi ph» qu'on grand talent, une &me blessée qui se montre tout éplorôe et avec laquelle on vit. Il m*arrive à chaque instant d*être emporté par elle et d'aller Jusqu'à la fin en soupirant et en gémissant de ses maux... Dans ce moment encore, en vous écrivant, mon ami^ je suis forcé de m'interrompre pour lire la Demoiselle infortunée» — Que j'aime cela encore! Toutes les tristesses de la vie, il les a senties; il en a joui pleinement... Ce jeune homme, ce Joseph..* Ah! ma foi, bon soir, ce masque me gêne; vos vers, votre prose» Tos élégies, vos sonnets m'enchantent, etc., etc. »
Je ne puis décemment donner toute la lettre, tant elle est particulière et intime^ quoique d'un homme qui ait écrit, à six ans de là, que je le connaissais à peine. J'en ai plus de dix autres pareilles, sans compter celles qui se sont perdues. Et par exemple encore, en réponse à quelque démarche que j'avais faite soit auprès de M. Magnin, du Globe j soit auprès de Paul Lacroix, le bibliophile, pour qu'ils parlassent des Poèmes dont une nouvelle édition venait de paraître :
t Vous êtes le plus aimable des hommes. — Quoi I vous avei pensé à cette misère! Vous en avez même parlé! Un autre s'en est occupé aussi, il en pense quelque chose, il en écrira! Tout cela est en vérité de bien bon augure pour ces pauvres Poèmes ressuscites d'entre les morts. Je fei-ai très-exactement tout ce que dît ^tre consigne. Je vous remercie dix fois de me la vouloir bien donner, et d'agir en ami avec un des hommes qui savent le mieux TOUS aimer et vous apprécier. Chargez-vous, si cela ne vous déplaît pas, de mes remerciements pour M. Lacroix qui veut bien perdre nne minute de ses soirées si dignes de Walter Scott (2). — Adieu, mon ami, si vous n'avez pas embrassé mon Victor sur les deux joues, j'irai vous chercher querelle.
a Alfred de Vigny.
c 7 mai 1829 >
(1) Longtemps harcelé et raillé pour cette pièce de vers bonne ou mai valse, mais sincère, qui a paru à quelques-uns une laideur et une énoi fflité, il ne me déplaît pas que De Vigny, le noble et le pur, l'ait précial ment choisie exprès pour la distinguer.
(2) Paul Lacroix était auteur d'an volume intitulé les Soirées de WtUÊm Scott.
Cependant les réunions qui se rapporlaient à cette période dite du Cénacle continuaient, et, à chaque ouvrage nouveau, qu'il s*agît de Roméo, d*Othello, de Ât^ de Soubise, ou de la Frégate la Sérieuse, De Vigny nous conviait à ses lectures, de vraies agapes de poésie .
« Mercredi, 17, à sept heures et demie précises du soir, le More de Venise vivra et mourra par-devant vous, mon ami; si vous voulez faire asseoir l'Ombre de Joseph Delorme à ce banquet funèbre, sa place est réservée comme celle de Banquo.
« Êtes-vous assez bon pour vous charger d'inviter de ma part nos deux amis. Boulanger et Devéria, et les prier d'être d'une exactitude militaire» s'ils ne veulent revenir chez eux à quatre heures du matin?
H Tout à vous,
« Alfred de Vignt.
« 14 juiUet 1829. •
La lettre suivante a plus d'importance, puisqu'elle roule tout entière sur cette méthode môme de critique que j'essayais alors pour la première fois avec quelque étendue dans mes articles de la Revite de Paris : De Vigny qui en parlait de la sorte au début, et avec une complaisance infiniment trop marquée pour être mise sur le compte de la simple politesse, était certes bien loin d'estimer cette façon d'analyse fausse et mauvaise en soi, et, peu s'en faut, impie dans son application aux po^«8 : il a attendu pour cela qu^elle le prit lui-même au vif pour sujet et qu'elle n'entrât pas absolument dans le joint de son amour-propre :
« 20 déoembra 1829.
c( Je suis distrait, et, outre cela, il m'arrive presque toujours d'être en présence de mes amis ce qu*est un amant devant sa maltresse, si aise de la voir qu'il oublie tout ce qu'il avait à lui dire. Je ris encore en pensant que j'ai passé il y a quelque temps deux heures avec vous sans vous rien dire de votre bel article sur Racine, et je venais d'en parler toute la matinée à quatre personnes 4» ditférentes epiniouB, à qui }e disais ce que j'en pense. J'ai besoin de le répéter, parce que je viens de le relire : vous Af«s
▼raîment créé une critique haute qui vous appartient en propre, et votre manière de passer de l'homme à l'œuvre et de chercher dans ses entrailles le germe de ses productions est une source intarissable d'aperçus nouveaux et de vues profondes. Votre division des deux familles de po6tes est d^une justesse parfaite, ainsi que cette double comparaison du palais de Versailles et de la grande montagne avec sa tour escarpée. La vie de Racine est racontée avec une originalité et une finesse qui me font un plaisir infini, et il me semble qu'on doit vous savoir gré du soin que vous prenez de faire ressortir Hunovation de ses personnages moins mrhumains. Vous avez été juste en le montrant gardant le milieu 4e la chaussée entre les qualités extrêmes des originaux. J'aime la grandeur de votre tableau d'un autre Britannicus et d'une autre Athalie : cependant, c'est avoir eu du génie que les avoir faits à cette époque tels qu'ils sont : Shakspeare seul aurait pu les faire tout à coup tels que vous les esquissez, et si Athalie ne fut pas comprise alors, que fût-il arrivé à une poésie plus grande? — Vos dernières pages sont pleines d'une onction et d'une sensibilité qui m'enchantent. Cet article est composé comme une vie de ce temps-là même, finissant par une retraite pieuse après une gloire pleine de gravité. — On dit que vous avez été souffrant ces jours-ci, je serais allé vous voir sans ce temps affreux et le désoi'dre du jour de l'an. Je vous ferai porter, quand vous les voudrez, vos beaux ' vers qui sont miens, et j'ai le projet de vous adresser la douzième 4e mes Élévations qui pourront un jour former un recueil. En voulez-vous? — Ce ne sera pas un échange, car je vous devrais trop de retour. — Notre pauvre Victor, que fait-il dans ce théâtre? Que je le plains! Sait-il et savez-vous que les baladins de TAcadémie et des théâtres font des parades sur nous? En vérité, ]e ne puis réassîr à m'en fâcher, c*est par trop bas. Adieu, mon bon ami, plût à Dieu que Je pusse vous voir aussi souvent qu'on le croit!
« AlFREB BB VifiNV. »
n en est de la lettre suivante, écrite par De Vigny à Tocca* sioii de mon Recueil les ConsoltUions, comme de celle qu'il m'écrivit «près Joseph Delorme : je n'oserai au plus qu'es donner la note et le ton, car je ne crois pas qu'on puisse aller au delà dans Teffusion et l'illusion de l'intimité :
t 24 mars 1830.
« Merci' cent fois, cher ami! — Consolateur, puissiez-vous être consolé! Je vous écris les larmes aux yeux, et ne sais vraimeat quel éloge littéraire vous donner. Tout mon cœur est pris par votre émotion profonde, vous êtes un poète et cependant un homme, etc. »
Mais je donnerai une partie du post-scriptum parce qu'il est d'un ton différent, toujours affectueux, mais non approbateur. En effet, dès ce temps-là et vers ces dernières saisons de la Restauration, j'avais pressenti dans ce coin de notre école romantique des germes de division déjà, des principes de refroidissement ou de rivalité, nés surtout des ambitions dramatiques, et dans la Préface des Consolations j'avais, sous forme voilée, exprimé mes craintes et mes regrets. Alfred de Vigny, en ceci et ce jour-là supérieur par le cœur (je me plais à le reconnaître), m'écrivait :
u Je rentre ce soir : j'étais sorti après avoir lu et relu votre poëme tout haut... Je viens de lire votre préface : elle m*a profondément affligé pour vous. Quand j'ai le malheur d'analyser ainsi les cœurs de ceux qui m'entourent, je me sens prêt à mourir de désespoir; l'effroi me prend comme si j'étais seul au monde» comme le dernier homme; et c'est donc là ce que vous souffrez et ce que nous vous faisons souffrir? Nous qui vous aimons tant! nous qui parlons sans cesse de vous! qui vous admirons, qui vivons en votre pensée comme dans la nôtre! Si vous aviez pu nous entendre ce matin ! Ils étaient tous là, ceux dont les noms baptisent vos élégies, et ils ne cessaient d'écouter, de sentir, d'aimer, d'adorer, d'applaudir, en même temps que je vous lisais, ingrat que vous êtes! — Je veux que vous ayez des remords comme j'en ai lorsque me prend cette mauvaise pensée. Oui, lorsque j'ai eu le malheur de faire cette analyse funeste, je m*en confesse à moi-même comme d'un péché, d'un crime véritable, et je ne m'absous pas, et il faut que je retrouve un de mes am^ avant la fin du jour pour réparer ma faute en lui faisant quelque amitié. Quel est leur crime? D'être des hommes ? Et que suis-je donc? Je suis distrait, mais j'aime; la pensée est mobile, et le cœur
ne Test pas. Eh bien! voilà que je vous gronde, cher Sainte-Beuve» moi qui voulais seulement vous parler du bonheur de..., etc., etc.»
L'intimité est constatée, ce me semble : j'étais, en 4835, parfaitement en mesure de risquer une théorie du talent de M. de Vigny autant que d'aucun autre talent contemporain; s'il y avait embarras pour moi à son égard, c'était par excès de liaison bien plutôt que par insuffisance; j'avais à ressaisir mon libre jugement, à le ravoir de dessous un monceau de* fleurs : là était la difficulté, pas ailleurs; c'est ce que je tenaî» avant tout à établir. Les nouveaux venus sont si nouveaux, les héritiers de la dernière heure sont si mai informés de tout le contenu et des précédents de l'héritage, la vie du passé est tellement prompte à s'évanouir ou à ne laisser que de vagues traces d'elle-même, que j'ai cru bon et nécessaire, en présence d'une dénégation étrange, d'insister ici sur une de ces traces et de réveiller quelque idée d'un groupe et d'un moment si chèrement mémorables à ceux qui en firent partie,, et à jamais dissipés. — Deux lettres seulement encore :
« Avril 1830.
« Voilà huit jours, mon ami, que j*ai dans ma poche cette lettre de M. de Bois-le-Comte (1) avec un numéro du feuilleton qui vous regarde. Je vous ai cherché à'Hemani en Christine avec tout cela et n'ai pu vous découvrir. Prenez et lisez. Ne m'oubliez pas tout h fait, et croyez à ma profonde amitié.
« Alfbed de Vignt. »
Et enfin cette dernière lettre qui, par sa date, est précisément de quelques jours après l'article incriminé :
tt Gomment se voit-on si peu, quand on s'estime et que l'on s'aime beaucoup? Voilà ce qui me révolte. Aussi soyez sûr que je serai chez vous samedi prochain, 7 novembre 1835, à qtMtreheures, si cela ne vous est pas trop désagréable, mon ami.
« Vous voyez que je m'y prends de loin. Mais sans cela on se poursuit toujours inutilement. Faites-moi savoir par un mot si
(1) Un disciple de Bâchez.
vous préfSres un wtre Jour; si vont ne me répondei pts^flrti <;aa8er ane heure arec tous ce jour-liu a Mille amitiés bien tendres,
« A&MBD DE YieifT.
c 8 novembre 1836. »
J'aurais mieux aimé qu^au lieu de 8'en£ermer dans des réticences et de les confier au papier pour lui seul. De Vigny me fit part de son désaccord avec moi à son propre sujet et me mit à môme de le discuter. J'avais produit ma manière <ie voir à son égard ; j'eusse été heureux d'être rectifié, s'il y avait lieu, et de m^éclairer. Au lieu de cela, il s'enveloppa 4e plus en plus, se fit de plus en plus rare de communica* tiens et d'œuvres, et se retrancha, en vieillissant, dans soa inviolabilité d'ange et de poëte : il y semblait véritablement €onfit. D'autre part, au contraire, redevenu moi-même d'hu> meur et d'habitude de plus en plus libre et jugeuse, le froid >avec les années se mit entre nous.