AU SOLEIL
ITALIB.
Âmi de la pâle indigeoce, Sourire éternel au malheur; D'une intarissable indulgenco Aimante et visible chaleur :
Ta flamme, d'orage trempée, Ne s'éteint jamais sans espoir; Toi, tu ne m'as jamais trompée Lorsque tu m'as dit : Au revoiri
Tu nourris le jeune platane Sous ma fenêtre sans rideau,
£t de sa tète diaphane
A mes pleurs tu fais un bandeau :
Par toute la grande Italie,
Où je passe le front baissé,
De toi seul, lorsque tout m'oublie.
Notre abandon est embrassé !
Donne-nous le baiser sublime Dardé du ciel dans tes rayons, Phare entre l'abîme et l'abîme, Qui fait qu'aveugles nous voyons!
A travers les monts et les muas Où i!exil se traîoe.àigenoux, Dans nos épreuves inconnues, Ame de feu, plane sur nous !
Oh! lève-toi pur sur la'Trance Où m^altQDdent de chers absents; Aimon fils, ma ieane a^pérance, Rappelle mes yeux caressants I De son âge éclaire les charmes; Et s'il me pleupe devant toi.
Astre aimé, recueille ses larmes Pour les faire tQB^rrSur moi 1
Je voudrais insister swr cette belle pièce, et auprès de l'auteur lui-même, parce qu'à la profondeur du sentiment elle unit la largeur et la pureté de l'expression. Ici aucun tourment. Il n'y.a d'in^ge xm peu hasardée que celle de ce jeune; platane qui, àesàtéte diaphane, fait un bandeau à des pleurs; et encore on passe cela et on le comprend à la faveur de la fenêtre sans rideau qui vous a saisi. Les autres métaphores, si hardies qu'elles soient, y sont vraies, sensibles à la pensée '
subsistantes à la réflexion. Oh ! que le poète, dût-il beaucoup souffrir, fasse souvent ainsi! quand Tltalie et son soleil n'auraient valu à la chère famille errante que cette fleur sombre au parfum profond, tant de douleur ne serait pas perdue l
l'' janvier 1839,
C'est un de nos vœux qui s'accomplit aujourd'hui : nous avions désiré toujours qu'un volume contînt et rassemblât la fleur, le parfum de cette poésie si passionnée, si tendre, et véritablement unique en notre temps. M"« Valmore s'est fait une place à part entre tous nos poètes lyriques, et sans y songer. Si quelqu'un a été soi dès le début, c'est bien elle : elle a chanté comme l'oiseau chante, comme la tourterelle gémit, sans autre science que l'émotion du cœur, sans autre moyen que la note naturelle. De là, dans les premiers chants surtout, qui lui sont échappés avant aucune lecture, quelque chose de particulier et d'imprévu, d'une simplicité un peu étrange, élégamment naïve, d'une passion ardente et ingénue, et quelques-uns de ces accents inimitables qui vivent et qui s'attachent pour toujours, dans les mémoires aimantes, à l'expression de certains sentiments, de certaines douleurs.
(1) Ce morceau ^ été écrit pour servir d'introduction aux Poésies choisies de W^ Valmore, publiées dans la Bibliothèque-Charpentier.
Marceline Desbordes est née à Douai le 20 juin 1786, trois ans avant cette révolution qui, par contre-coup, allait ruiner son humble famille. Son père, peintre et doreur en blason et en ornements d'église, fut doublement atteint, comme on le peut croire, par la double suppression qui décolorait l'autel et le trône. La jeune Marceline reçut de ces circonstances premières de naissance et d^enfance toutes sortes d'empreintes et de signes qui décidèrent de sa sensibilité et donnèrent la nuance profonde à son talent. Au-dessus de la porte étroite de la chère maison que ses poésies nous ont tant de fois rouverte, se voyait une petite madone dans une niche. La jeune enfant est née et a vécu sous cette perpétuelle invocation.
La maison touchait au cimetière de la paroisse de Notre-Dame, et prenait de ce voisinage un caractère religieux, austère ; un grand calvaire à côté dominait les humbles croix et les gazons. L'enfant passa ses jeunes années à jouer sous le calvaire et sur les tombes.
Ce furent ses Feuillantmes à elle; elle y puisa toutes les crédules et pieuses terreurs, toutes les poétiques superstitions (1). Il est à remarquer qu'elle et Victor Hugo entrèrent sous l'aile de la muse avec je ne sais quelle secrète influence espagnole, l'un né à Besançon, l'autre à Douai, deux cités françaises très-marquées de ce caractère étranger ; mais elle, son talent ne portait
(1) n faut lire, dans le roman de VAtelier cTtin Peintre, le chapitre intitulé le Nid d'Hirondelles.
i«$ POtJXTRAi'^S GONTËMPaRAlIiS.
au cœur comme au front que le caraclère espagnol attendri.
C'était une Portugaise plutôt, aux yeux bleus, asx cheveux d*or ou de lin (l).^Ses sœurs et frères étaieynt bruns et de traits fortement accentués. Elle naquit la dernière, et toute blonde : la famille en eut une.granâe joie, car on retrouvait en elle la coaleurde samèce. Le romancier grec a dit que Persina, reine d'Ethiopie, avant mis au monde Ghariclée, enfant tout .blanc, à caBse id'un tabkau de Persée et d'Andromède .nue qu'eMe(avait beaucoup considéré. Le TaSwSe a. dit quelque cbeso/de pardi de Clorinde. Dans Paul etVirgvrm, Marguerite, à force de regarder .dusant. sa grossesse le portrait de Termite Paul qu'elle porteà son cou, corn-
(1) Je lis à ce propos dans une lettre du peintre Goignet à M"»« Valmore (Saint-Chamond, 12 août 1843) :
« Nous lisions, il y a quelque temps, un artiele de,'Saiate-^ave, éestinéit aervir de préface à vos Poésies. ILfait de vous, un portrait extérieur auquel Jenny (M "*• Coignet) n'a pas voulu vous reconnaître. Des yeux bleus, des cheveux blonds,,, ma fenraie assure que c*est tout le portrait d'Qndine {fille atnée de M^^^ Valmore)^ et que vous^ vous avez de beaux cheveux ch&tains, avec de grands yeux noirs... Le croirez-vous? Je n*ai pas osé, moi, trancher la difficulté. J'en avais presque honte; mais Je me suis souvenu à propos de ce -que vous m'avez idit un jour, qu'il vous serait diflSdle de. faire le portrait physique de ceux que vous aimez.
« Jenny vous prie de vouloir bien lui donner gain de cause dans votre prochaine lettre, à moins, dit-elle, que vous n'ayez la factflté de changer à votre gré de^visage, car elle p^viste trôs+sérieusement à vous croire un peu fée... » — La vérité est que M"* Valmore elle-même, dans sa lettre à moi adressée (précédemment, page 99), s'est dite blonde. Les cheveux avaient dû se foncer avec le temps. Pour moi, Je.ne l'ai jamais vue que déjà cendrée. Quant à la couleur des yeux, il parait bien qu'ils étaient plutôt bruns .que.bleus.
W^ DBSBOKÛES-VALJHORE. mi
:iBtinif ue UD peu de sa resseonblance à l'enfant quelle iN^tîse paar cela du nom de Paul. Ici rien de si mepveilleux tout à fait, puisque la mère eUe->môme était i)loiide; pourtafit,< puisqu'dle n'eut c|ue cet enfant de «acottleur, c'est^ ^n le crut, qu'elle soQgea davantage à la Vierge, à la l^loade patronne du logis, en la portant. Mais voici une étrange^t pourtant véridique histoire. Lors de la révocation de VÉàit de Naotes, une partie de. la famille Desbordes, ifui tenait à la retigion réfor- BOfée, avait quitté la Franoe pour la Hollande. Antoine et Jacques Deabordes devinrent libraires à lÂmstendaon» Jibraiees trèsHriches, .trècHCcmsidérés; oe sont eux qoi «fit donné ces éditions bien connues de Voltaire (1733- 17&8). Ges deux mêmes Desbordes r Jacques et Antoine, eolants lors de la révocation de TÉdit de Nantœ^ vivaient encore ; ils ont vécu, Tun cent vingt-quatre et L'autre cent vJngt-K>inq ans.^ sentant pourtant près 4e mourir, centenaires, millionnaires et célibataires, voilà qu'un vif regret delà patrie les reprend tout d'un coup «après pks d'un siècle, et ils ont l'idée de rappeler «quelque ^arriëre^petit-neveu ou arrière-petite-nièoe pour ventser dans la religion réfomnée et dans Théritf«e.
f tisiéorivent à Douai. La grande leUre en gros caractère.«^ à la Louis XIV, et signée du grand-oncle Antoine, est. déployée ; il y est mis pour condition expresse que kstienfantS'Seront rendus à la religion des aïeux pour reprendre droit dans la succession immense. Ceci se passait vers 91 ; l'humble famille de Douai avait vu taiir^ depuis deux ou trois ans déjà, ses modiques ressources,.
et Tavenir se présentait de plus en plus sombre. Une assemblée solennelle de tous les membres eut lieu dans la petite maison, sous la madone.
On lit tout haut la lettre : la mère s'évanouit, le père regarde ses enfants et sort dans une horrible anxiété. Il rentre après quelques pas dans le cimetière, et Ton décide qu'on répondra non.
La jeune Marceline avait pour lors quatre ans et demi environ, et les impressions de cette grande scène domestique lui sont demeurées présentes. C'était, je l'ai dit, le moment de la ruine complète. On aima mieux rester pauvre, à la garde de Dieu et de Notre-Dame (!)•
Notre-Dame ne passe point pour ingrate. On sait, du moyen âge, plus d'un récit pieux dans lequel la Vierge, saluée et honorée, s'attache désormais, comme protectrice, au destin de l'âme qui, à elle du moins, s'est montrée fidèle. L'âme dévote à Notre-Dame peut avoir ses erreurs dans le long pèlerinage; elle peut faiblir et faillir : la Vierge est là, qui, à une heure donnée, la rappelle et la sauve. Cette touchante religion du moyen âge, et qui est restée entière dans les mœurs méridionales, cette religion que lamomerie de Louis XI n'a pu flétrir et qui sied dans son indulgence au sexe aimant, se retrouve tout à fait celle encore de l'âme
(1) Il ne serait pourtant pas impossible que toute cette histoire touchante, ressaisie après coup par une imagination de poète dans une mémoire d*enfant de quatre à cinq ans, eût subi dans Tinteryalle quelque chose de la transformation propre aux légendes. L'essentiel est que M™« Valmore y ait cru et se le soit persuadé : je ne suis que le secrétaire.
M"« DESBORDES-VALMORE. iS9
poétiqae que nous tâchons d'exprimer. Ses poésies , à chaque page, attestent ce doux culte refleurissant, et dans des stances d'hier, adressées à une amie gracieuse qu'elle appelle la comtesse Marie (l), nous en ressaisissons un nouvel écho :
L'Ange nu du berceau, qui^l'appela Marie, Dit : « Tu vivras d'amère et divine douleur; « Puis, tu nous reviendras toute pure et guérie, a Si la grâce à genoux désarme le malheur.
a Tu n'entendras longtemps que mes ailes craintives
« S'ébruiter sur ton sort
a Je ne m'éloigne pas; je me tiens à distance, « Épiant, ô ma sœur, tes pieds blancs et mortels : (c Quand tu m'appelleras de ta plus vive instance, « Je t'aiderai, Marie, au retour des autels I »
Le bon ange est ici faisant fonction pour la Vierge ellemême.
Un cousin pourtant était passé à la Guadeloupe et y avait fait fortune. La mère, voyant la gêne des siens qui se prolongeait sans espoir, conçut un grand dessein et s'embarqua pour l'Amérique avec sa dernière fille, avec Marceline, âgée d'environ treize ans. En mettant le pied sur ce rivage de son espérance, elle trouva la colonie en révolte, le cousin massacré, sa veuve en fuite dans les hautes terres, et l'incendie partout dans les plantations. La fièvre jaune la prit, et sa fille, en
(1) La comtesse d'Agoult.
1^ PORTRAITS GONTEMPORAINB.
un instaol orpheline, n'eut plus qu'à retnnreRsar l'O-i céan« Ce fut une scène dëchiranter lorsqu'il fallnt ri^nport^r seule, sans sa mère, rembarquer de force, leseîp, dans une pirogue qui allait rejoindre le vaisseau;» Il y eut là comme une épreuve* en un sens^ delasoèi» finale de Virginie.
Elle accomplit ce lent et cruel retour, que les duretés du capitaine aggravèrent, toute noyée de^ larmes, de mélancolie, et abîmée de silence: elle avait atteint quatorze: ans. Désormais que lui faut-il? que lui maDque-,t-il 7 Sa poésie, ce semble, n'a {dus qu'à éclore ; elle est toute formée en elle par le malheur ; elle a reçu tour à tour le soleil et les larmes. L'horizon de l'humble cimetière de Douai s'est assez agrandi ; quand la jeune ûUe. ressaisit enfin le. sel natal après tant de. souffiranœs, on pouvait dire d'elle avec le poète, qu'elle portait
Un cœur jà mûr en un sein verdelet
Une considération me frappe : c'est combien, vers la fin du. xvm* siècle, il se fit chez nos littérateurs et nos poètes comme un complément d'éducation par les contrées lointaines, par les voyages. 11 semblait que l'inspiration et la couleur françaises ne dussent se rajeunir qu'à ce prix. André Chénier est né à Byzance; Chateaubriand visite les savanes : s'il peut se saluer le père de l'école moderne, le rôdeur Jean-Jacques en est à certains égards le grand-père, et Bernardin de Saint- Pierre l'oncle, et un oncle revenu.de l'Inde exprès.pour
Bl^ DESBORiyES-VÀUfOUE. i3t
cela; Bèrtm' et P&niy se souviennent trop peu, àam leurs vers, de rtleet de la nutttie où ils sont nés; ils en ont' pouptaat gardé quelque flamme. Le poète Léonard est né à cette* Guadeloupe où la jeune Marce*- Imeva tenterla^ destinée. Je l'ai appelée une Espagairie blonde, unePortugaise': les Antilles môme, pourcom»* pléter, n'y manquent pas. En grand comme^ea petite il y^ eut là ua souflfo' des tropiques, un arôme des sava»e9^
Risivenue^au nid, et enoore toute brisée de Toregei» elfe trouva la/ famille plus pauvre Son exodient père cepeDdaQttëtaitxle?eiUD inapeetsur des prisons à DDuaiy eë^ eBe aimait à lui élaee ime auxaiaire bienfaisante, dans l'i»c6sdce dé ses fônotloosi- Dé là, dit-eHë, son goût à etle^ de toïit temps,' pour làs prisons' et les pauvres prisoDinerSi
n fallait vivre et pourvoir i Taveoir^ etie diasteu. Noua n'^avons plus qu'à suivre ses versai)» €b foneut! d'abord: quelques: romances, (pietqnes^ idylles^ asses dans le^ geût dé Léonard et de Berqnin, mais ptm isBuveeret plus sentiesi' Au roste; lorsqu'elle s'échappa à fairedes vers, elle n'avait rien, lu^ rien. Elle avaitiu d'aventure Tom Jones en français, et peut-être 6ùs»ma d^Atfaradi^; elle avait commencé Ptm^ee Virginie, sans oser le. finir. Sea* harmonie^ sa mélodie poétique, ne rioTOBt dfabord qned'elle^ &t, furent tout instinct.
Gomme elle apprenait à lire, étant enfant, par les
(1) On a yu dans les articles qui précèdent quelqueer autres dé* tails biographiques suffiaaitta.
soins de sa sœur aînée, dans Florian, dans Estelle et Némorin, on lui faisait épeler surtout le paragraphe où il est dit (c'est le vieux Raimond qui s'adresse à Némorin) : <( Cependant vous aimez ma fille; » et làdessus elle se sauvait dans le cimedère pour n'en pas lire davantage, et en répétant ce mot-là durant de longues heures.
Elle était en Belgique, à Bruxelles, quand deux ou trois romances d'elle coururent (1). Elle venait de se marier; son beau-père, homme de goût, fut surpris de ces essais, et lui demanda si elle en avait encore : die avait fait, répondit-elle, quelques autres petites choses, sans savoir. On s'en chargea pour elle, et on les envoya à Paris, où le libraire Louis les imprima en 1818. Gomme il n*y avait pas assez de pièces pour former un volume, on y ajouta la petite nouvelle en prose de Marie, qui se retrouva depuis imprimée dans les Veillies des Antilles (1821). M"< Valmore poète parut donc au jour vers le même temps que Casimir Delavigne, que Lamartine, qu'André Ghénier ressuscité, et un peu, je crois, avant eux tous : elle fut comme la première hirondelle, toujours empressée, quoique craintive.
Dans une très-belle édition de 1820, plus complète que celle de 1818, et où il n'y a que des vers (2), j'aime à considérer la première et pure forme de son talent,
(1) Je trouve déjà de ses premiers vers insérés dans le C^Umsonnier des Grâces, années 1815 et 1816, lorsqu'elle n'était encore qne M^® Desbordes.
(2) In-S», chez François Louis également.
DESBORDES-VÂLMORE. 133
sans complication aucune, il semble qu'il y ait plus de facilité pour le coup d'oeil, plus de sûreté pour le jugement, dans ces premières éditions originales, dans ces sortes de gravures avant la lettre. Il m'est bien clair, quand je tiens ce volume-là, de cette date, qu'elle n'avait pu lire encore Lamartine, dont les Médiuuians ne paraissaient qu'au moment même. Eh bien l voilà un génie charmant, léger, plaintif, rêveur, désolé, le génie de l'élégie et de la romance, qui se fait entendre sur ces tons pour la première fois : il ne doit rien qu'à son propre cœur. Que pourriez-vous lui comparer dans DOS poètes, et surtout dans nos poètes-femmes d'auparavant 7 Plus tard ces lignes simples se chargeront un peu; sans imiter les autres, on se répétera soi-même; on retombera dans les situations déjà exprimées, dans les sentiments d'abord produits : c'est inévitable. Si Malherbe a pu dire de la vie des mortels :
Tout le plaisir des jours est en leurs matinées; La nuit est déjà proche à qui passe midi,
cela semble surtout vrai de la vie poétique et tendre, de l'inspiration élégîaque et romanesque. M"»* Vaïmore, en avançant, aura, par accès peut-être, des cns plus déchirants, des éclairs plus perçants et plus aigus, comme aux approches de l'ombre ; mais id ce sont de doux éclairs du matin, de jolis rayons d'avril, les lilas aimés, le réséda dans sa senteur, et déjà s'exhalent pourtant, à travers des gémissements tout mélodieux, ces beaux élans de passion désolée oui la mettent tant n. 8.
i^ POBTBAITS CONTBMK^RAfNS.
au-dessus et à part des antres f^aames, de celles mêate qui ont osé chanter le mystère. Cest YAnârl Chhmit femme^ a4*0D dit. Avec moi»s d^art iaooœpftrabteMeiM^ elle a la source de sensibilité plus intime, plus pvo» lottde.
Gomne M** Riccoboni, notre tMdre autcfor #éiâ- ^pes semble aTohr été de bemie hewe pouFS«m par lidée fatale de riDôdéItt?é dont, un e«ar aîmaeiest victime. S Tune exprii»e cette idée fixe par FMny iutler, par le Marqtm de Creseg, par tMs ses romans^ ramtrelQ âéplore par toutes ses poésies. Elle s*écrierai< craime Saplio dans Tode célèbre : « InunorteUe Aphro* dile M trdne d^or, lllle avisée du roi des dieux, je t'invoque, épargne-moi, ne me dompte p<»nt par trop Manières dooteurs, 6 déesse vénérée! Autrefois dès que to entendais ma plainte d'amant&(ei tu renteodais fréquemment), tu venais à moi, quittant aussilèl le beau palais de ton père. Tu attelais à ton char, pour coursiers, tes moineaux rapides, et ils descendaient ^n agitant coup sur coup leurs ailes noires à travers l'air immense. Et déjà tu étais auprès de moi. Alors, d déesse bienheureuse ! tu me souriais de ton sourire immiortel, et tu me demandais ce que j'avais, ce que je souffrais, et l'objet de ma douce fureur : tu me disais : Qui donc t'a fait du mal, 6 ma Sapho? Va, ne crains rien : s'il t'a fuie jusqu'ici, bientôt il te poursuivra ; s'il a refusé tes dmis, il va luinoiême t'en offrir; l'ingrat, s'il ne t'aime pas, il va f ain^r à son tour, fusses-tu pour lui cruelle ! — Voilà ce que tu me disais, ô déesse ! Oli ! maintenant reviens et descends encore. »
M»* DESBORBCS-VALMORB. iS5^
Vetootiers aussi notre tendre élégîaque, les mains ^ées an cîel, se lût écriée en sa naïve défoence, avec ane autre tme aimante, une autre muse voilée, soetar de la sieiQDe <i), et dont Tédio seul m*a, par hasard, aipporté la voix :
Secrets du cœur, vaste et profond abîme, Qui n'a pitié ne connaît rien de vousl Juste est la peine au front de la victime, Sage est le sage, et le vainqueur subHme : Que reste-t-il à qui pleure à genoux?
La Religieuse portwgaise, si eHe avait chanté, aurait de ces accents-là.
Moins poignantes que certaines élégies, les jolies romances de M"*® Yalmore coururent, volèrent du premier jour sur toutes les lèvr^ de qiûnïe ans, grâce aussi à la musique des plus grands ou des plus aimables compositeurs d'alors : Garât, Paër, en notèrent quelques-unes ; mais surtout M"® Pauline Duchambge^ née tout exprès, y trouva ses airs les plus agréables, les plus chers au cœur et les mieux assortis. Au reste, 'comme pour tous les succès un peu populaires en ce genre, les choses ont vécu plus que les noms. Ces délicieuses ronrances Douce chimère, et Vous souvient-il de cette jeune amie f qui réveillent, pour la génération d'alors, les pJus frais parfums de jeunesse et foat naître une larme en ressouvenir des ftrintemps, sont encore sues de bien des mémoires fidèle» ; on a oublié qu'on les doit à M™« Valmore.
<l() M"^*^ Gar^oe Oikiw, de Lausaiiiie«
Depuis un certain moment, cette âme, ce talent de tendre poète a eu peine évidemment à se faire aux saisons décroissantes d*une vie qui va flétrissant, chaque jour, ses premières promesses. Habituée qu'elle était à donner à ses sentiments une forme unique, elle s'est senti plus d'une fois le cœur aveuvè ; elle s'est demandé, elle a demandé aux objets muets si c'était bien la loi fatale et dernière ; ainsi, hier encore, en regardant une horloge arrêtée :
Horloge, d'où s'élançait l'heure, Vibrante en passant dans l'or pur.
Comme un oiseau qui chante ou pleure Dans un arbre où son nid est sur.
Ton haleine égale et sonore Sous le froid cadran ne bat plus :
Tout s'éteint-il comme l'aurore Des beaux jours qu'à ton front j'ai lus?
Son champ d'inspirations s'est étendu, et son aile palpitante a tâché d'y suffire. L'avenir du monde, la souffrance de ses semblables, les grandeurs de la nature, l'ont préoccupée. Dans un de ses essors vers l'infini de l'horizon, elle est allée jusqu'à s*écrier :
Charme des blés mouvante I fleurs des grandes prairies! Tumulte harmonieux élevé des champs verts! Bruits des nids! flots courants! chantantes rêveries! N'ôte&-vous qu'une voix parcourant l'univers?...
Ne pressez pas trop le sens : ce sont là de ces vers d'elle, pénétrants et vagues, qui vous poursuivent d'une longue rêverie. Jeune, à vingt ans, les cheveux au vent, le front
au ciel, le bâton d*Oberinan ou d'Ahasvérus à la main, on ferait le tour du monde en les récitant.
Mais elle est mère, mère heureuse : de là surtout des sources consolantes et renouvelées. Ses derniers vers nous arrivent toujours remplis d'accents de sollicitude et d'espérance pour sa jeune couvée. Déjà même, du bord de ce doux nid, gloire et douceur maternelle, one jeune voix bien sonore lui répond. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le droit d'en indiquer davantage. Je rappellerai seulement, en l'altérant un peu, la jolie épigramme antique : « La vierge Érinne était assise, et, tout en remuant le fil de soie et la broderie légère, elle distillait avec murmure quelques gouttes du miel de l'abeille d'Hybla. » Puisse l'avenir tenir du moins les récentes promesses envers celle qui les a payées assez chèrement I Puisse-t-elle, suivant l'expression d'un poète aimable (1), se racquitter en bonheur pour tout le passé I
12 Juin 1842.
M'-'Valmore est morte à Paris le 23 juillet «1859, après deux années d'une maladie cruelle. Elle eut la douleur de voir mourir sous ses yeux ses deux filles, la plus jeune, Inès, en décembre 4846, à peine âgée de vingt ans : sa fille aînée, Ondine, celle même que j^indiquais tout à l'heure en finissant, comme tenant de sa mère le don de poésie, mourut à trente ans, le 42 février 4853. Elle était mariée depuis peu à M. Langlais, représentant de la Sarthe, qui Ait ensuite
(1) Le poète Jasmin,
13t PORTRAITS CONTEMPORAINS.
ccmsemer d'État, et qui«st mort chargé d'une mission près de Tempereur Maximilien au Mexique. Cette charmante Ondine avait des points de ressemblance et de contraste avec sa mère. Petite de taille, d'un visage charmant, elle avait quelque chose d'angélique et de puritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité pure et élevée. A la différence de sa mère qui se prodiguait à tous et dont toutes les heures étaient envahies, elle sentait le besoin de se recueillir et de se réserver. Elle étudiait beaucoup. Elle passa plusieurs années comme sous-maîtresse et plutôt encore comme amie dans le pensionnat de M"**^ Bascans, à Chaillot. J'dlals qiielquefois Fy visiter. BMe s'était mise au latin et étcôt arri- ^fét à eitendfe les odes d'Horace; elle lisait l'anglais et avait tcadiût m vers qiuelqves pièces de William Cowper, notamineaî celle-ci dans les Olney Hymns : God moves in.„ etc.
DANS I'aFFLICTION,
Bans lia chemin mysténeuz,
L^Bsprrit de Dien voyage »
Siur les flots, dans Foinbn des ciow*
Tout voilé par l'orage.
Eelève-toi, chrétien tremblant 1
Le nuage qui gronde, Gros de tendresse, en éclatant
Kafratchira le monde.
Ah! comment le jugerions-nous? I
Bn hû l'amoar sespire :
3ous l'air imposant du courroaz
n cache son sourire.
{^ pFQJ^ts mûrissent tOBjoors
Sa jg^aine germe et pousse ; Le bouton, amer quelques joui^
Donne une fleur plus douée.
Bn vain on veat laver les yeux
Aux desseins qu'on lui prête :
n est son seul juge en tous lieux
Bt son seul interprète.
Elle lisait aussi Pascal, dont les Pensées occupaient fort en ces années la critique littéraire. Elle m'écrivait à ce sujet :
« En rentrant le soir, j'ai trouvé votre lettre et Pascal que Je n'ai point quitté depuis. Me voilà occupée et heureuse pour bien des jours. C'est une douceur profonde que de trouver de pareils anns dam le passé et de pouvoir vivre encore avec eux malgré la mort. »
IKlIe avait fait une pièoe de vers sur le Jour des morts, qui était le jo^ur anniversaire de sa propre naissance; die y disait, en s'adressant à ces cfaers défunts qu'on a connus :
Vous qui ne pleurez plus, nous aimex-vous Ui\i}oan^
-^ J'jj •éerk ^eneope sur M"** Besbordes-ValiAore, à propos d'vn Reoueil poeltiiMne publié ««4960, un article qtû^eut se l^e«u t»meSlV'deS'Oa«»mes 4u Lundi, et auquel je renvoie parrce quefy aï cité une lettre fort belle de M. Raspail, où elle est peinte en quelques expressions frappantes de vérité. JTai d'elle, en ce moment, sous les yeux, de véritables trésors épistolalrea. des lettres intimes adressées à son frère, à sa isœur, à sa nièce, à d'autres personnes amies, et dans les- <|MBUes se récent à chaque ii^e la délicatesse morale, la piété^ la efaarilé natunelle de cette beUe âmecondafluiée à u» tswftil tnoessafit et àdes étt^iétodee saes fia pour la sulasis* tance 4es siens et powr la nourriture ^ sa dière couvée. Quelques extraits pris au hasard en donneront mieux l'idée que tout ce qu'on peut dire : ce sont des souffrances qui tiennent en partie â la même cause que celles de Sénancour {res angusta domi]^ mais bien au trament vives et poignantes, à cause^des étses chers 4]uî y étaient enveloppés, comme aussi maânte fais cansolées et adoucies de fteadresse, ^oe aux ontyaoees ém beiroeaii et à «m rayen d'es^canoe et de £gu qui MsBétte^ws. htivète awfiiel elle écrivait était un ancieii sdâat qui «vaft servi sous r^Bmpipe dtns les goerres d'Espiagoe et qui avait été enstiite prisonnier en Angleterre sur
les pontons d'Ecosse. Vieux, inBrme et sans ressources, il avait obtenu, par la protection de M. Martin (du Nord), d'être logé et nourri à Thôpital général de Douai, presque en face de la maison natale. C'est cet humble frère qu'il s'agissait à tout instant de relever, de réconforter, de secourir même par de rares envois d'argent ; mais, en lui servant sa minime obole, cette âme de sœur trouvait moyen de diversifiera l'infini le b^ume moral qu'elle répandait sur ses blessures.
« (14 janvier 1843)... L*alnée de mes filles est toujours en Angleterre, à ma grande affliction, car cette absence commence à me devenir insupportable. Eûfin les beaux jours me la rendront tout à fait rétablie, j'espère, et je ne demande rien plus ardemment à Dieu. Hélas! mon bon Félix, quand nous n'en pouvons plus du fardeau de nos peines, n'oublions pas que sa bonté ne nous a pas tout à fait abandonnés et qu'enfin nous sommes ses enfants. Quel* que chose de grand est caché sous nos souffrances. —Allons! plus nous aurons payé d'avance, plus il nous dédommagera de l'avoir aimé et cherché au milieu de toutes nos épreuves. J'ai des moments où je croule, mais je me sens toujours soutenue par cette main divine qui nous a faits frère et sœur pour nous aider et nous chérir, mon bon Félix. Tu sais quel bonheur je trouve à remplir ma mission , et je te remercie d'avoir également rempli la tienne. En m'aimant fidèlement, tu m'as bien souvent consolé des amittés légères et oublieuses de ce monde : la nôtre sera de tous les mondes. Je t'envoie vingt-cinq francs, ne pouvant pas t'en envoyer davantage. 11 y a toi]Jours quelque raison grave pour arrêter l'élan de mon Hme. Tu le crois, n'est>-ce pas? Va! cela est; car si je n'étais pas pauvre, tu ne le serais pas... »
« (14 avril 1843)... Tu vois, mon bon frère, que c'est toujours avec un petit retard que mon devoir s'exécute. Des obstacles de bien des sortes donnent un démenti à ce mot toujours.,. Mais tu vois aussi que la persévérance dans le bien touche toi^ours la bonté de Dieu qui semble dire à la fin : « Laissez-la faire. » Donc, si j'avais toujours voulu le bien, avec un si bon père, j'y serais peut-être parvenue! Tu me rends bien heureuse de m'avouer la tendance de ton âme à prier, mon bon frère. Je ne sais s'il y a sur la terre rien de plus utile et de plus doux que de retourner de
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bonne volonté à la source de notre être et de tout ce qne nont ayons aimé au monde. Tous les biens se perdent et s'évanoaissent : ce but seul est immuable. Rien n'humilie, avec la foi dans ce juge équitable et tendre. Il nous rend tout ce que nous avons cni volé on perdu. J'aime beaucoup Dieu, ce qui fait que j'aime encore davantage tons les liens qu'il a lui-môme attachés à mon cœur de femme. Tu sentiras aussi par degrés toutes les fougues de ton cœur d'homme s'apaiser devant cet immense amour qui purifie tous les autres, et tu seras comme un enfant qu'âne fleur contente et rend riche. Juge de quelle considération tu peux t'entourer jusque dasA cette retraite qui sera devenue le lazaret de ton âme...
«... M™* Saudeur, arrivée il y a quatre jours, m'a remis ta lettre et tes manuscrits que je n'ai pas eu le loisir d'ouvrir encore» car je suis comme au pillage de mon temps; partout le travail, les correspondances, ménage, couture et visites qui remplissent mes Journées ; elles sont de huit heures jusqu'à minuit. Plus tard je t'en parlerai. Rappelle-toi ce que je t'ai dit sur les notions qui peuvent t'ètre restées précises sur notre famillp et nos chera père et mère. Je vous ai tous quittés si jeune que je sids peut-être moins que vous de notre origine. Tout ce qui est resté gravé dans ma mémoire, c'est que nous avons été bien heureux et bien malheureux, et qu'il y avait pour nous bien du soleil à Sin (1), bien des fleur? dans les fortifications ; un bien bon père dans notre pauvre maison, une mère bien belle, bien tendre et bien pleurée au milieu de nous ! »
« (24 janvier 1847)... Je t'envoie avec celle-ci quinze francs que tu n'attends pas avec l'impatience que j'ai eue à te les envoyer. Mais nos misères sont loin d'être améliorées. Quand Dieu voudra, Félix ! Il est plus grand que nos cris ! Tu peux continuer à relever l'àme de ta pauvre sœur par la considération dont je sais que tu t'entoures. Ta bonne conduite, ta patiente dignité est comme une croix d'honneur qui ne brille que mieux sur un habit pauvre. Laisse faire le temps et Dieu, et ne cesse pas d'aimer ta triste sœur. >»
« (8 mars 1847)... Tu vois, mon ami, que je f écris seulemeni (1) Village près de Douai, oh l'on allait les dimanches et joun de fête»
im PORTRAITS CONTEMPORAINS.
oqjeuDMui pMr te dire d'attemdtf^, et que je n'ai pas Toaki re- 4«pâ8r fu lettee jasqu'an ]iK)ment où je potifa*£tt y joindre un «MPoi d'acgest. Je veux. avaAt tout t'épurgoer Tiaquiétude qii'4ui ifleDce pkis long te «ftoserait, sachant bien que ton cœur s'en rapporte ma mien de Tempresseoient que je mettrai à partage mf9c ItÉ le prenler ri^n Meafaisant^iae la Vleage m'«Q¥ecim. Ce 4Mroier déménagement m*h tont pris. C'est fiènemdat doulouiwa d'intervempre ainsi les seules douceurs consolaiiles de ma vie. A fwi pointrilaulM que Je sois pauvre peur te laisser ai pauvre!... »
On a diversement parlé du miaistre de la j«stice en ce temps-là, Martin (du Nord) ; je crains que sa fin n'ait «in à ce cpi'il pouvait y avoir de bien dans sa vie. Ce qnMl faut dire k Ja décharge de sa mémoire, c'est qu'il avait de ITmmanité ; que M"»« Desbordes- Valmore n'avait jamais invoqué en vain en lui le compatriote et le pays; qu'elle lui demandait cbsmue année des grâces pour étrennes; qu'elle avait «ne nanière de les lui demander en glissant un mot de patois iamiAd {nemtiè'^n un peo, éooutez-moi un peu I ), et<|tt'«Ue les obtenait toujcmrs.
"« (8 mars 1€47)... Un efaagrin très-grave vient de se mdler à Btes malheurs, c'est la maladie dangereuse de M. Martin (en Norél). n a été parfaitement bon poiff moi et dNnie Iramanité profbDde pour plusieurs prisonniers dont il m'a accordé la gnàoe. De phis il a fait donner trois fois le privilège de l'Odéon à des hommes que Vahnore croyait ses amis et pour lesquels il avait sollicîté le miidstre. Jamais je n'oublierai M. Martin (du Nord), ni ne cesserai de prier pour lui. C'est par son crédit que ta as obtenu ton humble place, après l'avoir demandée pour toi aux Invalides. Enfin je n'ai trouvé qu'en lui la grâce et la charité constante du cœur. Le malheur qui le frapjpe m'atteint très-sensiblement. »
On n'est pas habitué à considérer M^^* Mars par le côté du sentiment : cette femme, d'un talent admirable, passait, dans ses relations de thééttie, pour une personne assez f«de, peu indulgente aux camarades et au prochain ; mais, pour c^xa qv'elle awnit, «He était amie sàre, lo^,'es8eBtiette «t posi*
ll»« DESBOR0ES-VALMORE. Ml
tire. Ses Itertttes à BP** Yalsioret, d^nn ton vif et Fésoki, presque viril, la font voir sous ce jour, — un fidèle et brave cœur, <f une affection active, et sur qui Ton pouvait compter; et j^me Valmore le lui rendait par un véritable culte de reconoaifiiance:
« (7 avril 1817)... Cette bonne lettre me trouve au mlTîiBu de nouvelles et vives afflictions. — A peine avais-]e été frappée de la perte foudroyante de M. Martin (du Nord), que Je suis saisie de douleur par celle de M^^« Mars, cette bien-aimée de toute ma vie. Je l'adorais dans son génie et dans sa gr&ce inimitable : ]e Faimals profondément comme amie fidèle que nos infortunes n*ont Jamais reûsoidie. Au milieu de sa fatale maladie, elle était encore agitée du désir de placer mon cher Valmore à Paris. — Mon bon Félix, je t*en prie, dis un« prière pour cette femme presque divine. Sf tu savais quelle part profonde elle a prise à mon malheur de mère, tu Taimerais comme on aime un ange; — et c'est comme telle q^ Je la pleure. Je sois donc une femme bien désolée, mon pauvre ami!...
« Ondkie est toiiyoucs à GhaiUot, au milieu d'un troupeau d'en* fants qu'elle instruit» ce qui nous prive de sa présence, mais elle supporte avec courage et gaieté la gravité de ses devoirs dont sa saatô ne s'alt^e pas. C'est toujours là ma plua tendre inquiétude sur elle.. Hippolj^ va bien à son devoir et se fait aimer partout — C'est un brave enfant, et une intelligence très-distinguée. Il a de plus le charme dHin caractère candide, et les goûts les plus sobres. J'espère que Dieu le bénira toujours (1)...
« Je Joins douze pauvre» fwncs à cette lettre, en te serrant bien fraiem^lement la main. Si la ¥ierge et Ifetre-S^gnew me rega^* •dent en pi4ié, ne le samas-tu pa» un de» prenners?
« Ils sont tous affreusement malheureux à Rouen (2); — ma» tu souffres bien assez sans que je te raconte toutes ces détresses* — Attenéons et orogren»! »
« (15 Juin 1S47)»., Quant à moi, cher Félix, Je suis tellement
(1) Ce fils parfait» digne en tout d'une telle mdre^ et qui ne lui a donné -qn» des consolations , est devenu l'un des plus utiles et des plus méritants employés du ministère de l'instruction publique.
(2) Les autres sœurs et leurs enfants, qui étaient établis à Rouen.
iU PORTRAITS CONTEMPORAINS.
dénuée encore que je n'ai pu t'écrîre plus tôt, ne pouvant même affranchir ma lettre. Tu vois, mon ami, que l'attente d'une place à présent est comme une maladie étouffante. Cependant nous avons quelque espérance : mais si notre bon père et maman peuvent voir d'où ils sont ce que souffrent leurs enfants, je les plains, nous aimant toujours comme ils nous ont aimés ! Ce sont là des idées bien tristes; bien consolantes aussi pourtant; car la plus douloureuse de toutes serait de penser que nous ne sommes plus rien pour ceux que nous pleurons toujours...
« Je cherche quelque soulagement dans le travail. Mais écrire quoi que ce soit m'est impossible, car toutes mes idées retournent vers ma bien-aimée Inès, mon adorable fille absente.
« J'étudie, je tâche d'étudier, de joindre l'espagnol à la langue anglaise que je sais tolérablement. L'espagnol me plaît par l'idée que notre famille en sort du c6té delà mère de papa. Qu'en croistu, mon ami? Mon oncle n'avait-il pas en effet une figure tout espagnole? Notre bonne grand'mère aussi, que je me rappelle avec tant d'amour quand nous allions la voir ensemble 7
« J'ai aussi tous les souvenirs de ton séjour en Espagne et de sa terrible conséquence, pauvre frère! Et tout cela me rend l'étude de l'espagnol plus intéressante qu'une autre, parce que je pense que tu as parlé cette langue dans ta jeunesse guerrière. »
Elle ennoblit tant qu'elle peut le passé de ce cher frère pour le relever lui-même à ses propres yeux ; elle y verse de la poésie comme sur toute chose, en croyant n'y mettre que du souvenir.
Cette idée d'une descendance espagnole sourit à son imagination ; elle n'en est pas bien certaine , mais elle tâche de se le persuader , et elle convie son frère à Faider à y croire :
a Je me suis toujours sentie attirée vers l'étude de la langue espagnole, parce que Douai est tout rempli des vestiges de cette nation. — Nous-mêmes, je crois, mon bon frère, nous en sortons du cité de la mère de mon père. Félix, souviens-toi bien : il est impossible que cette bonne grand'mère, et papa, et mon oncle Constant ( le peintre)., ne descendent pas de cette ligne dont les traits sont si différents de la race vraie îlari^^e, »
C'est miracle qu'elle puisse étudier à travers une vie si tiraillée, si morcelée. La poésie, elle du moins, venait toute seule, comme un chant, comme un soupir ou comme un cri. Pendant une nuit d'insomnie, de jour en courant, sur un quai, pendant une pluie, sous une porte cochère, dans les circonstances les plus vulgaires ou les plus tristes de la vie, quelque chose se mettait à chanter en elle, et elle se le rappelait ensuite comme elle pouvait. Mais la réalité, nous la voyons, et la beauté morale de sa nature s'y montre à nu en toute sincérité.
« (8 août 1847 )... Mon bon frère, ton ami Devrez, qui va partir pour nos chères Flandres, se charge avec plaisir de nos tendresses et d*an petit paquet pour toi. Les temps ne sont pas venus où je pourrai t*en envoyer plus souvent et de plus gros. Il y a au fond de moi-même une prière incessante qui demande à Dieu du bonheur qui puisse s'envoyer à ceux que J*aime. Pour le moment. Dieu qui nous a éprouvés jusqu'au sang et aux larmes soutient miraculeusement notre vie avec ses blessures inguérissables (i). — Le doux soleil, la croyance, l'amour des miens!... Aussi je vous bénis tous de l'amitié que vous me portez, et qui m'aide à subir ces blessures de l'àme...
« Je comble de vœux et de bénédictions tous ceux qui, dans le passé et dans le présent, ont mis au moins tes chers jours et nuits à l'abri des mauvais hasards du sort. Certes le tien n'est pas brillant, mais les anxiétés poignantes de nos misères actuelles, celles d'Eugénie et de Cécile (2), me font quelquefois acquiescer, en soupirant, à te savoir si humblement abrité devant notre maison paternelle. Elle a été aussi souvent bien orageuse et bien battue à tous les vents d'épreuve. N'oublie jamais de la saluer de ma part et de me rappeler au souvenir de ma grand'mère, do notre bon père et de ma chère et gracieuse maman, poussée au loin dans un si grand naufrage (3).
a Cher Félix, c'est triste et beau de se ressouvenir. C'est véritablement aimer et espérer aussi. >
(1) La mort de sa fille Inès.
(2) Leurs sœurs de Ronen.
<3) Le voyage à la Guadeloupe, où elle alla mouriiw