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II

i4fi PORTRAITS CONTEUPORMNS.

Après soixante ans d'existence comme au premier jour, elle vit en présence des êtres chers qui entouraient et protégeaient son enfance, et dont elle n'a cessé de faire les témoins invÎAibleSt tes juges et les surveillants de sa vie :

« (23 septembre 1847)... Tu réalises le pressentiment que j'ai toujours eu qu'un jour, du fond de ton humble malheur, tu entoureras ton nom de considération et d'estime. Je ne sais, aprè» tant de douleurs, ce qui pouvait me toucher davantage. Je t'aime bien, mon bon ffère, et je l'ai beaucoup éprouvé depuis que Je suis au monde. — Juge si je suis contente et fière aujourd'hui de penser que tu consoles notre bien-aimé père de tout ce qu'il a eoéuré par un grand concours d'événements désastreux. Je ne doute pas UB moment, dans ma croyance profonde, que ce bon père ne soit le témoin le plus intime cte tes actions et qu'il n^^t féveillé en tm le germe de la foi religieuse à laquelle il a sacrifié fimmense héritage de nos encres protestants. -^ Je l'ai toujours béni de ce eourage, comme de la misère qu*il nous a léguée pour avoir donné tout sou bien aux pauvres. Il est impossible que la Vierge, qui a présidé à notre naissance dans la rue Notre-Dame, l^t oublié t oui, Félix, c'est impossible. Elle aime en toi le fils éa pèn dot pauvres, et te donne aujourd'hui pour protecteurs ceux qui les jugent et se consacrent à eux...

«... Mais kl politique empoisonne les esprits. — Moi qui pieu» lals de joie et de respect en traversant enfin Genève, patrie de notre grand-père paternel, on m'y a poursuivie avec ma petite ftmiîUe en criant contre nous : « A bas les Français ! » C'était un mouvement passager de haine, et j'ai passé à travers avec un grand serrement de cœur. Cette vie terrestre est vraiment un exil, cher flfère. Encourageons-nous à la soumission. Pour moi, je t'avoue que j'en passe la moitié à genoux. Juge donc si nous avons le bonheur de revoir ceux que nous avons tant aimés ! C'est grand de penser que nous sommes les maîtres, même dans notre pauvreté, de diriger toutes nos actions du moins pour le mériter. Te relever, te grandir Jour par jour; — faire rougir ou du moins attendrir ceux qui nous ont dédaignés, les rendre même fiers d'être nos alliés ou nos anciens am<s, il y a encore là de quoi bénir la vie. »

La fleur des sentimenu pieux les plus délicats ne s'est

HT* DESBORDES-VALMOEE. W

làsée ni ternie un seul instant durant cette vie errante. Et oeci encore :

c ie t*aime bien et te remercie de planter ton nom, comme tn ûàs, dans Testime de ce qui t'entoure. — Grain à grain, c'est une Bioisson qui ne trompe pas. Que peux-tu m'offHr de plus consolant? Aussi Je te bénis au nom de mon père et de ma mère ! »

Bile a une modique pension qu'elle toudiait d'aburd ênnc une sorte de pudeur; elle s'en confesse et s'en humilie :

« (26 octobre 1847 )^. Il y a deux Jours enfin, j'ai reçu le trimestre qui me semblait autrefns si pénible à receTOÛr, par des fiertés longtemps înTincibles, et que j'ai ?u arri?er depuis d'autres temps comme si le Ciel s'ouvrait sur notre infortune...

a Ne nous laissons pas abattre pourtant, il faat moins pour te résigner h rindigence quand on sent arec passion la vue du soleil, des arbres, de la douce lumière, et la croyance profonde de revoir les ahnés que Ton pleure...

c En ce moment, je n'obtiendrais pas vingt francs d^m volone : la musique, la politique, le commwce, l'efiîroymble misère et Feffiroyable luxe absorbent tout...

« Mon bon mari te demande de prier pour lui an nom des peutons d'Ecosse. C'est un beau titre devant Dievu »

<( (12 janvier 1848)... Ondine est toujours esdave dam un pensionnat. Quand je veux l'embrasser, H font que j'y aille* J'y vais tout à l'heure par ce soleil qui hxît si rarement, et je f embrasse pour elle très-travailleuse et très-bonne. C'est un rade métier que le sien : mais, mon bon Félix, nous n'avons pas de dot pour nos anges; et la grâce, Pesprit, la sagesse, qu'est-ce ^e cela pour l'époque où nous sommes (i) T»

(I) Je trouve «b antre passage sur Ondiiia éans une lettre de M** Yal* more à M. Richard de Rouen, mari de sa nièce; la date en est de quelqaes mois auparavant, àl'époqae des vacances (2ft aottt 1847) :

c Ondine a donné à notre tendresse vingt-quatre benres de ses vacances après nn esclavage qui l'avait atmrie : puis elle est partie , il y a trois jours, ponr Tarare, afin de dormir, de prendre l'air de la montagne tout son soûl. Je n'ai pas opposé un mot à cette résolution, la voyant trt^s>

La tempête de Février 1 848 éclate. M"»« Valmore ne peut s'empêcher d*y applaudir; elle ne se raisonne pas, elle suit son élan; elle a l'âme populaire; elle était pour les souffrants, pour les opprimés et les mitraillés à Lyon, en 4834; elle était de tout temps pour les condamnés politiques, sans distinction de parti, que ce fût M. de Peyronnet ou Raspail, pour tous ceux dont elle entendait la plainte à travers les barreaux; elle est pour eux encore le jour où elle se figure que le peuple triomphe et se délivre ; elle a son hymne du lendemain :

« (l»' mars 1848)... L*orage était trop sublime pour avoir peur; nous ne pensions plus à nous, haletants devant ce peuple qui se faisait tuer pour nous. Non, tu n'as rien vu de plus beau, de plus simple et de plus grand. Mais je suis trop écrasée d'admiration et de larmes pour te rien décrire. — Ce peuple adorable m'aurait tuée en se trompant que je lui aurais dit : « Je vous bénis. » Ne confie cela qu'à la Vierge, car c'est vrai comme mon amour pour elle, — et mon affection pour toi...

a ... Mon cher mari n'a point de place. On dit ma petite pension supprimée, mais je n'ai pas le temps de penser à cela : ce serait interrompre la plus tendre admiration qu'il soit permis à une &me de ressentir. La religion et ses ministres divins se penchent sur les blessés pour les bénir, — sur les morts pour envier leur martyre. ••

« O te ton chapeau à mon intention en ptssant devant Téglise Notre-Dame, et mets sur ses pieds les premières fleurs de carême que tu trouveras» »

lasse et n'ayant à. loi ofirir qu'un espace assez étouffé , et moins que jamais de cette gaieté calme qui conTient au bien-être moral et à la santé d'une jeune fille. Je sais par une triste expérience que ces jeunes et tendres âmes ont besoin de bonheur ou de le rèrer, et que leur première nourriture doit être une indulgence inaltérable. Vous savez d'ailleurs que tous les rêTes de cette aimable Oudine sont si hauts et si purs, que l'on peut du moins y sacrifier en toute sûreté la joie de sa présence. En jouir sans qu'elle y trouve du plaisir serait de plus une jouissance bien incomplète, et je ne me sens pas l'énergie d'aimer pour moi-même. Je ne peux, en Térité , mon bon Richard, ressentir le moindre bonheur que celui des autres; le mien est brisé... »

Sur cette religion de M"»* Yalmore qui revient à chaque instant dans sa vie, et qui a conservé les plus naïves superstitions de la première enfance, il est à dire, cependant, que c'était une religion tout à fait à elle, une religion toute de cœur, sans assujettissement à aucun prêtre, ne se puisant n ne se renouvelant qu'à sa source directe et en Dieu même. Souvent dans ses vifs chagrins et ses moments d^abattement, elle entrait dans une église pour prier le Dieu de son cœur; mais c'était toujours aux heures où toute cérémonie était terminée, et la nef déserte et muette. Dans la longue maladie qui précéda sa fin, elle dut prier beaucoup, mais elle observa le silence au dehors, se recueillit absolument en elle-même et ne voulut appeler personne : elle avait toujours été pour qu'on respectât la paix des mourants. Le contraire lui paraissait un sacrilège. Elle avait, en un mot, le catholicisme individuel; elle croyait au divin crucifié, à sa mère, à l'efficacité de son intervention, mais d'un élan direct et sans se sentir le besoin d'aucun intermédiaire auprès d'eux. — Je donnerai quelques passages encore de ses lettres d'après 4848; ceUes-ci sont adressées à ses parents de Rouen. Une seule circonstance heureuse en rompt la note uniforme et triste, parfois déchirante, le mariage de sa fille Ondine, si tôt suivi d'une fin funeste :

« (24 décembre 1849)... Mon bon Richard, si votre amitié n*est pas sans inquiétude sar nous et notre silence, je suis tout h fait de môme sur tout ce qui vous concerne; — et quoique je ne sache de quel côté donner de la tète, je prends sur la nuit pour vous écrire, — la nuit de Noël, mon cher Richard, qui changerait les destinées de ce triste monde et la vôtre, si le Sauveur écoutait son pauvre grillon, humblement à genoux dans là cheminée... où il y a bien peu dp feu, sinon celui de mon àme, très-fervente, très en peine!...

« Je vous embrasse tous du fond de mon cœur. Mon cher mari en fait autant. J'ai eu la douleur de le voir fort malade de chagrin. Ondine Ta été gravement : elle est si frôle que je passe une vie d'anxiété avec cette chère créature à qui il faudrait le repos le

plas absolu. Pour moi, je travaille comme un manoearre, et je me repose peor pleurer, pour aimer et prier. »

« (25 février 1850)... C'est une grande latte que nos eiistenooi àtoas.

« Mon cher Valmore en est malade. — Plus fort que moi, il est aossi moins pliant au malheur, et quoiqu*il soit ingénieux à se <;réer des occupations qui raniment un peu sa solitude, cette solitude stérile le dévore, et il a des fièvres accablantes...

« Je ne fais aujourd'hui que vous serrer à tons les mains bien affectueusement, en suspendant renvoi du petit paquet prêt à partir depuis trois Jours.

« La question de VhumbU port fait que je suspends son départ. Où en sommes-nous arrivés. Seigneur! qu'il faille arrêter les élaat d'un pauvre cœur qui bat toujours si vite pour ceux qu'il a aimés -et qu'il aimera toujours ! »

Sa sœur Eugénie, qui habite Rouen, tombe mortellement malade, et Ton n'attend plus que sa fin ; M"* Valmore écrit à sa nièce, fille d'Eugénie, de respecter ce qui peut lui rester «Dcore d'espérance de guérison :

« (5 septembre 1850)... J'attends une lettre avec la plus grande anxiété, et votre silence me jette dans î'eflfroi. Ma chère Camille, je vous vois tous auprès de ma soeur comme des enfants et des anges qui consolent une sainte, et je suis tranquille sur les bénédictions du Ciel qui attendent une si belle âme ; mais les tortures <ie la mienne sont inexprimables, plus cent fois depuis que je suis revenue : ht voir m*était encore moins terrible.

« Je n'ai pas, à la vérité, la frayeur que tu commettes l'imprudence. Je dirai Timpiété, que tous les cœurs froids commettent, d'avertir ta mère sur ses devoirs, ce qui serait la tuer. Elle a rempli tous ses devoirs envers Dieu, envers nous. — Épargnonsnous ce remords de frapper cet esprit pur et divin. »

Et après la mort :

« (11 septembre 1850)... La volonté du Ciel est terrible, quand «Ue s'accomplit sur des êtres si ftdbles et si tendres que nous. »

Mais tout ^ coup, dans ce ciel si lourd, si cbârgé^ si somlmet tin éclair inespéré a lui :

« (14 janvier 1851)... Ondine se marie!

« Elle sera madame avant peu de jours, tout est Sétieux, tendre et honorable dans le choix réciproque. Son mari est avocat à la 0>ur d'appel et représentant de la Sarthe. G*est le Jour de Noël que cet événement imprévu a éclaté.

« Je t*en écrirai les détails quand Je respirerai du tumulte de tant de soins, et des terribles embarras d*argent où Je tourne épouvantée. — L'avenir de notre chère Ondine est assuré et tout à fait convenable; mais juge de cette époque pour ta pauvre fSuniUe si fière, si pauvre I »

Deux années étaient écoulées à peine que cette joie était changée en un deuil amer, inconsolable. Je n'ai plus qu'à mettre à la suite les plaintes sans trêve, mais toujours humbles et sotimises, de celle que j'ose appeler la Mater dùloroêa de la poésie :

« (l** avril 1853},.. Ma bonne Gamillot Je te remercie de la tendre oompassiott de ton an^é. — - Tu cemprends bien ma blessure. — Elle est sanglante. -* Je n'ose pas phis que toi^mèaM appuyer sur la terrible épreuve qui est maintefiant aiecompUe sur la terre. En parler est au-dessus de mes forces. Dicwi me fera peut-être la grâce de la comprendre. — Ah l Camille, Je suis bien infortunée!...

a Je n'ai aucune force morale en ce moment, et J'ai l'efiroi d'écrire surtout à ceux que J'aime; car^ pour ne pas montnr, c'est bien triste à raconter» »

« (19 août 18â3)..« Enfltt) noi» n^accomplfssons en rien notre volonté ; une force cachée nous soumet à tous les sacrifices, et cette force est irrésistible. »

« (13 août 1853)... Paris, qui a dévoré toutes nos ressources et nos espérances, devient de plus en plus inhabitable pour nous, et quelque coin de la province nous parait déjà souhaitable pour cacher nos ruines et reposer tant de travail inutile. Mais ce parti

lui-même est entouré de bien des difficultés; c*est un déclilrement« ' et je suis inerte de douleur. »

« (5 décembre 1853)... J'ai tant de raisons de savoir que le malheur d'argent surtout change beaucoup les affections et n'est justifié devant personne! »

« (26 mars 1854)... Nous allons quitter notre cinquième étage; je ne sais cette fois si ce sera pour monter au sixième. On ne peut plus trouver un grenier qu'au prix de douze ou quatorze cents francs... La terre où nous sommes a le vertige (1).

«... Ce bon M. de J.«. lui-même, qu'est-il devenu? Ruiné dans toutes ses espérances, c'est encore une de ces existences dissoutes dans le mouvement formidable de ce qu'on appelle la civilisation, qui pour beaucoup ressemble au chaos. »

« (6 septembre 1854). . . Le malheur finit par semer l'épouvante même au sein des familles que le bonheur aurait unies. Quand il faut de part et d'autre travailler durement pour ne pas tomber

(1) Dans des lettres à ane amie, M»* Derains, elle revient sur cette misère des logements à trouver, et elle exprime en paroles vivantes le trouble moral et le bouleversement de pensées qui résulte de ces déplacements c(«tinuels : c Ma bonne amie, vous me dites des paroles qui résument des volumes que j'ai en moi. Ils y restent inédits, à l'état de ces graines cachées dans les armoires qui sèchent sans avoir été semées. — Par exemsople, V craintes de vivre entre des habitudes perdues et d'autres à refaire par ce mouvement incessant vers des demeures nouvelles, c'est ma vie.» Bile finit par être une fièvre qui tend la mémoire, et rend plus douloureuse la fuite des jours qu'on aimait parce qu'on j a beaucoup aimé. — Ne vous ai-je pas dit que souvent je me lève pour aller chercher tel oa tel objet dans telle ou telle chambre où je ne le trouve pas? Alors commence le tourment : « Ah ! non, il est dans une armoire... Que je suis « bétel Cette armoire était à Bordeaux... ou bien dans le cabinet de toi « lette à Lyon... » Les ou bien se pressent et m'importunent. J'en ai quelquefois pleuré par les mille souvenirs qu'ils réveillent... > — Elle forme le vœu modeste qui, pour eUe, ne se réalisera jamais : « Je suis ehi^véc "de l'obligation de sortir demain samedi vers une heure, malade ou non. *r- Si vous alliez venir I... C'est alors que mes cinq ou vingt étages me paraissent des Pyrénées, -jioins les fleurs. — Loger au second, première richesse des ambitions raisonnables ; m'est-il à jamais interdit d'y prétendre?... »

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dans la dernière indigence, les ailes de Tàme se replient et re« mettent tons les élans à TaYenir» »

Pour Tanniversaire de la mort de sa sœur Eugénie, elle écrit à cette môme nièce :

« (6 septembre 1854)... Il me serait bien difficile de penser à ton adorable mère sans te mêler aussi dans les larmes que mon cosur lui donne, ma pauvre enfant, toi qu'elle a tant aimée ! ^ Mais, Camille, si je la regrette avec amertume. Je Tespère aussi et d'une foi profonde. ^ C'est pourquoi Je lui envoie mes prières et ce tendre au revoir des ftmes qui se sçnt vraiment nouées sur cette terre. Je n'ai rien aimé de plus qu'elle et mon pauvre frère Félix, dont l'absence et l'àlMmdon me minaient, et aussi ma pauvre sœur Cécile dont Je secours si mal les dernières années. Tout cela t'eiplique asses que Je vis en pleurs, ma bonne amie, sans avoir le droit de me plaindre que Dieu ne m'ait pas choisie pour répandre ses consolations sur les miens, lui qui m'a faite si tendre pour eux...

« Pour mettre un peu de baume sur les tristesses que Je te cause. Je finis en parlant des consolations divines que nous devons à mon cher Hippolyte. »

Il lui restait, on vient de le voir, une dernière sœur, rainée, Cécile, qui habitait aussi Rouen ; elle parait avoir été d'un esprit plus simple et aussi d'un cœur moins expansif que les autres membres de la famille, ou peut-être n'était-ce qa'un effet de l'âge et des malheurs : du moins la correspondance avec elle est plus rare et ne roule guère que sur d'humbles envois; mais il est touchant de voir comme M"« Valmore s'efforce de réveiller son sentiment, d'intéresser sa vieillesse, de l'attendrir par l'aveu des misères communes ou par l'appel à de chers souvenirs (1 ) :

(1) Je trouTe pourtant de cette sœur aînée on passage de lettre qcd montre qu'elle é(ait bien la sœur de M*« Valmore par la sensibilité et par le cœur; on croirait lire un bout de légende d'un autre âge : « J'ai été dU manche faire une course pour une dame qui m'est quelquefois utile dans des moments où Je ne sais plus à qui avoir recours; elle me tend la mais

« {9 nofemtee 1854)... La dame qai m*aide soufent à trouver l'argent d'emprunt pour passer mon moia, à la canditioa de le rendre à la fin de ce mois même, n*a pu venir encore à mon secours, à travers la plaie et tomlea les diflcvltés de sa profure vie. Mais tu dois savoir depuis longtemps qa'il n'y a guère que les malheureux qui se secourent entre eux. Va ! c'est bien vrai. Sans être plus méchants que nous, les riches ne peuvent absolument pas comprendre que Ton n'ait pas toujours assex pour les besoins les plus humbles de la vie. Ne partons donc pas des riches^ sinon pour être contents de ne pas les seatir souffrir comme nous...

« Avant-hier dans la nuit, j'ai eu le bonheur de rêver à iSoi, et de t'embrasser avec une effusion d'amitié et de joie si vive, que je m'en suis réveillée. — Nous allions au-devamt l'une de l'autre les bras ouverts. Tu portais un beau chàle de laine à palmes, je portais le pareil en vraie sosar. ^ Hélas! nous étions bien con tentes de nous regarder et de nous serrer les mains. Ce bon rôve résume ce que j'ai senti bien des fois en ma vie, qu'il n'y a rien de pareil ni de comparable à une amitié de sœur...

« Je n'entends pas parier de tes fils plus que toi, et je te plains dans tes tristesses de mère. Le siècle est de fer. Le malheur, luxe, la misère, rendent les hommes effarés. Pour aas cœurs feu, c'est froid.

« ... Veux-tu des mouchoirs de poche ou des bas? Ne ris pas 4e mes effires dane nos misères. Le cœur est inventif. Aimes-tu mbaiia? Ah! ma bonne sœor, que Je voudrais aller te demander

pour me mimer un peu. J'allais à Boa-Secoais prier la bonaa Notre Dame pour elle. Je l'ai priée aussi pour nous tous; je ae suis jetée à m miséricorde. Je loi ai demandé qu'elle te récompense de tout le bien que tu fais, qui est d'autant plus méritoire que ta position est bien difficile. Bn revenant, ma bonne sœur, je me suis vue eotouxée, presque ensevelie dans des fils de la Yierge. Je ne puis te peindre l'e&t que cela m'a fait; je me suis retracé dans un instant la me Notre-Dame, le dmetière, qui était nos galeries; toute notre enfance s'est déroulée devant moi comme si c'était hier. Je suis rentrée dans ma petite chambre en pleurant de l'isolement où je me trouve, et de tout ce que souffire notre aalhearense famUle. Pourquoi ne suis-je pas morte dans cette chapelle où je priais pour nous tous la Mèce des affligés!... Bspérons... t Cest cette sœur aînée Cécile, qui avait ap à lire à la jeune Marceline, tout enfant, et Vcn trouve en maint ] des poésies un souvenir esquissé de cette douce figure.

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tout cela moi-même et causer tout un Jour met toi I Rien M se guérit dans mon triste cœur : mais aussi riea n*y sèche^ et to«t Ml vivant ée mes larmes. »

Cette dernière sœur elle-même mourait; la mesure des deuils était comblée, et il y eut des moments où, dans sa plénitude d'amertume, l'humble cœur sans murmure ne put s'empêcher toutefois d'élever des questions sur la Providence, comme Job, et de se demander le pourquoi de tant de douleurs et d'afflictions réunies en une seule destinée :

« (30 janvier 1855). « J'ai depuis bien longtemps la stricte mesure de mon impuissance; mais ta comprend* qtt*elle se fait sentir par secousses terribles quand Je sonde Tablme de tout ee qui m'est alïié par le coew et par la éétreste. Oui, Camille, e*est très-poignant. Ile voilà donc sans frère ni sœurs, toute seule det ch^s âmes que J*ai tant lûmées, sans la consolation de survivre pour accomplir leur vœu qui était toujours et toujours de faire du bien... Que dire devant ces arrêts de la Providence? Si nous les avons mérités, c*est encore plus triste. — Cette réflexion ne regarde que moi, ma bonne amie. Je cherche souvent en moi-même ce qui peut m*avoir fa,it fi'apper si durement par «rtre cher Créateur; car il est impossible que sa jtwtice p«misse aillrî tnns cause, et cette pensée achève bien souvent de m*acca]>l«rMv »

Quattd OR écrit la biographie de certains poëtes^ on peut dire que l'on raoAtre l'enven de leur poésie : ici, dans cett» longue odyssée domestique, on a simplement vu l» iéMi même et l'étoffe dont la poésie de M""« Yalotore est faite, et à quel degré, dans cette vie d'oiseau perpétuellement sur la branche, -— sur une branche sèche et dépouillée, -^ près dd son nid en deuil, toute pareille à la Philomèle de Virgile^ elle a été un chantre sincère. En extrayant cette douloureuse correspondance, je me suis souvent rappelé celle 4'une autre femme-poëte, et dont il a été donné au public des volumes exquis, celle de M"« Eugénie de Guérin. Mais quelle différence, me disais-je, entre les douleurs de l'une et celles de l'autre : l'une, la noble châtelaine du Cayla, sous son beau

i5d PORTRAITS CONTEMPORAINS.

ciel du Midi, dans des lieux aimés, dans une médiocrité ou une pauvreté rurale qui est encore de Fabondance, avec tous les choix et toutes les élégances d'un intérieur de yi^xge z l'autre, dans la poussière et la boue des cités, sur les grands chemins, toujours en ruôte du gîte, montant des cinq étages, se heurtant à tous les angles, le cœur en lambeaux et s' écriant par comparaison : « Où sont les paisibles tristesses de la province? » Et qui a connu M*^* Yalmore en ces longues années d'épreuves, qui l'a visitée dans ces humbles et étroits logements où elle avait tant de peine à rassembler ses débris, qui l'y a vue polie, aisée, accueillante, hospitalière même, donnant à tout un air de propreté et d'art, cachant ses pleurs sous une grâce naturelle et y mêlant des éclairs de galté, brave et vaillante nature entre les plus délicates et les plus sensitives, qui l'a vue ainsi et qui lira ce qui précède se prendra encore plus à l'admirer. Puis, quand on vient à songer quel mal infini eut de tout temps à se soutenir et à subsister cette famille d'élite et d'honneur, ce groupe rare d'êtres distingués et charmants, comptant des amitiés et, ce semble^ des protections sans nombre, chéris, estimés et admirés de tous, on se demande ce que c'est que notre civilisation si vantée ; on rougit pour elle.

M"*« Yalmore est morte, je l'ai dit, dans la nuit du %% an 23 juillet 4859. Elle habitait en dernier lieu, rue de Rivoli, au coin de la rue Etienne. Elle venait d'avoir soixantetreize ans.

Le 4 août suivant, la ville de Douai accomplissait un devoir douloureux envers son cher poëte, et la population douaisienne remplissait l'église Notre-Dame, toute voisine de la maison de naissance de la défunte, pour assister à la messe solennelle qui était célébrée en sa mémoire avec le concours des diverses sociétés musicales du pays.

Alfred de Vigny disait d'elle qu'elle était « le plus grand esprit féminin de notre temps, i» Je me contenterais de l'ap^ peler «l'âme féminine la plus pleine de courage, de tendresse «t de miséricorde.» — Béranger lui écrivait : « Une sensibî'

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lité exquise distingue vos productions et se révèle dans toutes vos paroles. » — Brizeux Ta appelée : a Belle âme au timbre d'or. » — Victor Hugo, enfin, lui a écrit, et cette fois sans que la parole sous sa plume dépasse en rien Tidée : a Vous êtes la femme môme, vous êtes la poésie môme. — Vous ôtes un talent charmant, le talent de lemme le plus pénétrant oue ie connaisse* a

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