TASTU
produire. M"® Tastu, par cela même que son talent porte sur une sensibilité toute réelle» doit être prise dès le début de sa vie, et nous la suivrons d'abord pas à pas. Elle est née à Metz de M. Voïart, administrateur général des vivres, et de M"« Bouchotte, sœur du ministre de la guerre sous la république; c'est déjà dire que la lignée de notre poëte est en plein dans cette bourgeoisie illustrée par la Révolution, et les sentiments patriotiques, que les invasions de 1816 et de 1815 développèrent si fort chez elle, représentent bien ceux de cette vaillante cité, sentinelle de la frontière. Est-il convenable de noter que son père faisait avec une grande facilité ce qu'on appelait des vers de société, bouts-rimés, couplets, etc., bagatelle fort à la mode de son temps, et dans laquelle le beau-frère de Bouchotte égalait peut-être le célèbre ingénieur Carnot? Mais la mère de M"»« Tastu, à une faculté poétique naturelle et remarquablement élevée, unissait beaucoup de mérite sérieux et un caractère qui semble avoir eu de l'analogie avec celui de M"* Roland. C'est en elle sans doute que sa ûlle a puisé, nonobstant ses tendresses de femme-poëte, ce sens judicieux, ferme, suivi, un peu mâle, ce bon esprit instruit, appliqué, ces lignes sûres et correctes, et ce quelque chose d'étranger et même de contraire à toute vapeur aristocratique. Dès Tàge de quatre ans, la jeune Amable faisait preuve d'une grande intelh'gence et d'une surprenante mé- •OQoire; elle avait pour la lecture une véritable passion, iît il lui fallait cacher les livres qu'elie dévorait. Elle sentit de bonne heure la mesure du vers, et si quel-
let PORTRAITS CONTEMPORAINS.
<Hï'un faisait un vers faux en lisant, son oreille était blessée. A sept ans et demi, elle perdit sa mère, qui avait voulu aller mourir à Metz au milieu de sa famille; car, atteinte d'une maladie de poitrine incurable, cette femme de vertu ne s'abusa pas un moment sur son état, et se disposa à la mort avec calme, comme pour un voyage. Cette mort jeta une ombre sur tout le reste d'une enfance si sensible. De retour k Paris avec son père, pins de jeux, un redoublemeait de lecture, o«, par intervalles, une sorte de rêverie nonchalante qaî fai^t demeurer l'enfant assise, les bras crœsés, avec ce grand œil fixe (de Minerve), sans presque aucun mouvement de paupière. L'imagination s'éveillait éé^k en elle, une espèce d'imagination qui s'isole eu le voulant, pleine de suite en son rêve, compatible avec les qualités de la vie positive, et qui ne fait jamais confusion avec la réalité ; elle-même Fa décrite à mer^ veille dans son conte en prose du Bracelet maure. Elle lut et relut l'Homère de Bitaubé à oeuf ans ; dès cet âge, elle se plaisait à composer des couplets sur des airs qui mesuraient naturellement ses rimes. La vue fréquente des collections de gravures dans le cabinet de son père l'habituait aux lignes précises du dessin. Pourtant, cette vie de rêverie et de lecture altéra sa santé, et vers onze ans elle fit une maladie, dont la guérit le docteur Alibert, mais qui la laissa quelques années chétive. Que d'efforts et quel douloureux acheminement, ô Nature, pour arriver à la puberté du talent ! Une année de pension, le second mariage de 5on père, qui épousa une jeune personne, douée elle-
même du goût et du talent d'écrire (1), apportèrent quelque variété dans rexistence concentrée et casa* nière de notre poète. La jeune fille de treize ans s'essaya, non phis à des couplets, mais à de vraies pièces de vers, à des idylles sur les diverses fleurs ; il y avait grand emploi, comme ou peut croire, du langage mythologique. La première de ces pièces, 1$ Réséda, fut présentée à Timpératrice Joséphine en 1800, et valut à la muse précoce de vi£s éloges, que sa modestie sut dès lors réduire. Un des traits du caractère et du talent de m^ Tàstu, et qui la disling«e entre les femmes-poètes d'aujourd'hui, c'est cette justesse de sens, une vue constamment nette et non troublée. EUe n'y arriva pas sans effort et dut souvent se vaincre. Enfant, sous son air calme, elle était passionnée, peu flexiMe, violente même ; elle perdit un jour, à onze ans, son prix de sagesse, pour un soufflet donnée Mais sa volonté plus forte prit l'empire.
Jusqu'à qnd point cette discipline morale, régulière, contractée de bonne heure, et toujours observée dans la suite, favorise-t-elle ce qu'on appelle talent poétique, et ce qu'admire le monde sous ce nom ? Je ne veux pas le discuter ici. Mais en suivant la destinée poétique de M"« Tastu, en la voyant cheminer si pure, si attentive et discrète, si comprimée parfois dans sa ligne tracée; en lui entendant opposer d'autres talents de femmes, plus brûlants, plus passionnés en apparence, et non pas soutenus d'âmes plus profondes, je me suis
(1) M™* Voiart, connue par plusieurs agréables oufrages.
dit que bien des bonnes et essentielles qualités interdisent souvent à des qualités plus spécieuses ou à de brillants défauts de se produire avec avantage. La plus célèbre des femmes de ce temps, parlant quelque part du caractère d'un de ses héros (1), le compare a une chaîne d*airain; mais il y avait dans cette chaîne, dit-elle, un anneau d'or qui, à l'occasion, rompait toujours ; cet anneau d*or, c'était une bonne qualité, mêlée à d'autres plus énergiques que morales. Les bonnes qualités, chez la femme-poëte surtout, sont comme des mères tendres et prévoyantes qui retiennent à temps l'enfant prodigue près de s'échapper, et cet enfant prodigue s'en irait sans cela par le monde, accroissant son renom et gagnant la gloire. Ne perdons point ceci de vue, en appréciant un talent à demi voilé, qui n'est allé qu'à une gloire décente sous le contrôle du devoir.
A seize ans, la lecture de Gessner, d'Ossian, de Bernardin de Saint- Pierre, de M. de Chateaubriand surtout, la connaissance particulière qu'elle fit de M"* Dufrenoy, et jusqu'aux conseils qu'elle reçut de Mollevaut, contribuèrent à fixer la vocation poétique de M*"* Tastu. Une de ses idylles, le Narcisse, composée à dix-sept ans, et insérée à son insu dans le Mercure, amena son mariage en 1816. Elle quitta aussitôt après Paris pour Perpignan, et ce doux fruit du nord s oa alla, durant plus de quatre ans, achever de mûrir àt de se colorer sous le soleil du Roussillon. Plusieurs
(1) George Sand, dans André.
prix, remportés aux Jeux Floraux, commencèrent dans le midi la réputation de la jeune femme; mais t j qui la fit d'abord remarquer des juges littéraires de Paris, ce fut sa pièce, publiée en 4825, à l'occasion du Sacre. Entre tant de poëmes de circonstance, où le faste des mots et des ornements cachait mal la disette de l'inspiration, les Oiseaux du Sacre se distinguaient par leur originalité naïve, touchante, convenable à une délicatesse de femme, d'une femme qui savait aussi faire entendre des accents de liberté. C'était une muse timide et pudique qui s'annonçait dans les rangs libéraux, honorés alors par Casimir Delavîgne et Béranger. Le Globe salua cette pièce de ses éloges, et quand le premier recueil de M"« Tastu parut l'année suivante (1826), M. Dubois, en citant r Ange Gardien, caractérisa, par quelques lignes bien senties, ce genre nouveau d'élégie domestique. Dans la vie de mérite et de dignité que l'auteur s'est faite, FAnge Gardien a été et a dû rester son chef-d'œuvre. Il y a un moment unique où toutes les pensées, tous les rêves chastes et poétiques à la fois, se rencontrent dans l'àme de la jeune fille, de la jeune femme; c'est à la veille ou au lendemain du jour qu'embaume pour elle la fleur d'oranger. Cet instant passé, si elle est pure, si elle est sévère, si son cœur, môme dans les ennuis et les traverses, s'interdit toutes insinuations décevantes, elle n'a plus qu'à regarder parfois en arrière, à regretter, à se soumettre, à ne vivre que dans le bonheur des siens, à espérer au delà de cette vie dans les malheurs. Mais, même heureuse, même comblée ici-bas comme épouse et
f66 PORTRAITS CONTEMPORAINS.
comme mère, son roman est clos, son poème s'en est allé ; le voilà hors de son atteinte, suspendu au plus obscur de l'alcôve nuptiale, avec la couronne d'oranger près du crucifix. M"® Tastu, dans une belle pièce de son dernier recueil {le Temps), montre les mortels partagés en trois liasses : les uns, ne vivant qu'au jour le jour, dans le présent; les autres tout entiers à l'avenir et dans l'ambition des espérances; les autres, enfin, tout à l'amour du passé et à la mélancolie du souvenir. Il faut la ranger parmi ces derniers ; c'est vers le passé volontiers, vers le moment évanoui, qu'elle se retourne, dès que sa tâche lui en laisse le loibir. Les regrets, que la résignation tempère, sont désormais, et depuis VAnge Gardim, l'insi^ration naturelle de son chant. A côté de cette délicieuse composition de PAnge, le premier recueil offrait de gracieux accompagnements, comme le Dernier Jour de V Annie et ces Feuilks de Sanie, où tant de vague tristesse se module éur un rhytbme si délicat. Sans entrer dans les questions polémiques, alors commençantes, M"'^ Tastu se rattachait à l'école nouvelle par un grand sentiment de l'art dans l'exécution. Cette pensée rêveuse et tendre aime à revêtir le rhytbme le plus exact, à la façon d€ Béranger, que par cet endroit elle imite un peu.
Au sortir du succès brillant de son premier recueil^ !!*• Tastu tenta d'agrandir le domaine de son inspira*tion, et d'entrer dans la poésie d'action, épique et dramatique. Une remarquable étude en vers sur Sbakspeare l'avait préparée à cette excursion hardie, bien digne d'ailleurs d'un esprit aussi grave. Les Chroniqms de
!!«• TASTC. ' iVt
France, publiées en 1829, furent pourtant jugées, en général, comme une erreur honorable d'un talent élégiaque et intime, trop docile cette fois aux conseils de quelque ami, savant historien. On n'y releva pas assez les belles émotions lyriques du Prologue, la fervente et sérieuse Introduction aux Temps modernes, et la fin du chant de Waterloo. Il est bien vrai qu'en somme le poids de l'armure avait trahi Tefifort de la courageuse Herminie.
Lq moindre succès des Chroniques se perdit bientôt pour W^ Tastu dans des adversités obscures et poignantes qui vinrent assujettir à des emplois obligés ce talent si sobre et si choisi. Elle n'hésita pas, mais elle souffrit. ERe pencha vers la prose son front de muse, elle détacha de ses mains l'étoile et le bandeau (1). L'i aspiration, proftHidément découragée, qui remplit son récent volume, date de ce moment ; c'est à l'une de ces heures de veille et d'agonie où les poëtes comme Lamartine écrivent les Novissima Verba, où tes poëtes comme Victor Hugo redisent Ce qu*on entend
(1) M"* Emile de Gfrardtn, exprimuit ce même patsage pénible de la poésie à la prose, a dit:
Bt la Muse brisa sa lyre par raison.
Ces deux dames, M"« Emile, de Glrardin et M"»* Tastu, depuis leur application au réel, ont essayé quelquefois de mettrt la poésie à la portée de l'enfance et de lui faire parler le langage de la morale ou de la prière. L'&me noble, la raison saine, le goût juste de M™* Tastu, y ont naturellement réussi : on peut voir les petites IHèces de vers qu'elle a semées dans ses excellents oiivracses d'éducation flibrairie de Didiw).
sur la Montagne, qu'elle, interrompant un peu sa tâche, elle s'écriait dans une plainte étouff'So :
0 Monde! ô Vie! ô Temps! fantômes, ombres vaines, Qui lassez à la fin mes pas irrésolus, Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines Vos regards caressants, vos promesses certaines? Jamais, ô jamais plus!
L*éclat du jour s'éteint aux pleurs où je me noie, Les charmes de la nuit passent inaperçus; Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie? Mon cœur peut battre encor de peine> mais de joie Jamais! ô jamais plusl
Lorsqu'on subit à ce degré le poids de la douleur présente, monotone, effective, on sent trop fort pour pouvoir beaucoup chanter. Un gémissement si vrai n'a rien de l'élan des âmes tourmentées à plaisir et remuées, qui s'enfoncent elles-mêmes l'aiguillon (1). M. de Lamartine le pensait aussi, lorsqu'à la lecture de ce dernier volume et sous l'émotion de cet amer sanglot, il écrivait à M"® Tastu les vers suivants, lui, le consolateur affligé, qui en avait déjà adressé de si pénétrants à M°« Desbordes-Valmore :
(1) Nous devons dire pourtant, de peur de ne rien exagérer, que ce cri de douleur se trouve imité ou même traduit de la pièce de Shelley, intitulée A Lament, qui commence par ces mots :
Oh, world! oh, lifel oh, timel...
Mais M">« Tastu a rendu si supérieurement les accents de rorigînal, qu'on sent qu'elle les a retrouvés dans son âme.
||me TASTU. laS
Dans le clocher de mon village Il est un sonore instrument, Que j'écoutais dans mon jeune âge Gomme une voix du firmament.
Quand , après une longue absence^ Je revenais au toit natal, J'épiais dans l'air, à distance.
Les doux sons du pieux métal.
Dans sa voix je croyais entendre La voix joyeuse du vallon, La voix d'une sœur douce et tendre, D une mère émue à mon nom.
Maintenant, quand j'entends encore Ses sourds tintements sur les flots.
Chaque coup du battant sonore Me semble jeter des sanglots.
Pourquoi? Dans la tour isolée C'est le même timbre argentin, Le même hymne sur la vallée, Le même salut au matin.
Ah! c'est que, depuis le baptême.
Le mélancolique instrument À tant sonné pour ceux que j'aime D 'agonie et l'enterrement!
C'est qu'au lieu des jeunes prières.
Ou du Te Deum triomphant.
Il fait vibrer les froides pierres De ma mère et de mon enfant!...
Ainsi quand ta voix si connue
Revint hier me visiter,
n. iO
'VO PORTRAITS GOfïTBM PORÂINS.
Je crus que du haut de la mte Uaucienne joie allait chanter.
Mais, hélas ! da divin vdume Où tes doui chants m'étaient ouverts^ Je ne sa» qwl ftet d^aimptume Coulait en moi dans ckique vefv.
C'est toujoiifs le même ^oie, La même âme, instrument humain!
Mais, avec la même harmonie, Comme tout pleure sous ta main!
Âh! pauvre oière! ahl pauvre femoift!
On ne trompe pas le malheur; Les vers sont le timbre de Tâme; La voix se brise avec le coBjurl
Toujours au sort lâchant s'^ieoorde; Tu veux sourire en vain , je vois Une larme sur chaque corde, Et des frissons sur tous tes doigts !
A ces vains jeui^ de l'harmonie Disons ensemble un long adieu :
Pour sédier les pleiirs du génie.
Que peut la lyre?... Il fai^ un Dûeml
En publiant, il y a trois ans (1833), k cinquième édition de ses premièEes poésies^ M*"* Tastu y Bijoutait une préface en vers ifoi est une de ses meilleures pièces. Elle semble y douter pour ses premiers-nés de Taccueil qui les a favorisés jusque-là; cette révolution qui a renouvelé etâurtoiU dispersé tant d£ choses, qui a dissous les groupes poétiques et littéraires, lui paraît
M-» TASTD. 171
avoir de Imracen^ vmWi ses vers, si Ivenreiix à tetnr naissance :
IfêlaBf t^mfoien sont mortn de ceux qui m'ont aimée! Combien d'antres piour moi le temps aura changés! Je n'en nrarmnre pas; j'ai tant changé moi-même!
Il est des sympathies
Qui, muettes un jour, cessent d'être senties; Et tel, par qui jadis ces chants étaient fêtés, 4 peine s'avouera qu'il les ait écoutés!
11 a été fait à cette préface craintive «ne réponse en vers que nous donnons ici, malgré tout ce qu'il y a de périlleux à riea produire sur un sujet touché par M. de Lamartine; mais il sera le premier à nous pardonner en faveur du sentiment commun qui nous attire vers la môme noble douleur. Voici donc cette réponse:
Non, tous n'ont pas changé, tous n'ont pas, dans leur route, Vu fuir ton frais buisson au nid mélodieux; Tous ne sont pas si loin; j'en sais un qui t'écoute Et qui te suit des yeux.
Va! pluBÎismrs sont ainsi, plusieurs, je le veux croire, De ceux qu'autour de toi charmaient tes anciens vers. De ceux qui, dans la course en commun à la gbire, Toffraient leurs rangs ouverts.
Mais plusieurs de ceux^à, mais presque tous, je pense, Vois-tu? belle Ame en deuil, depuis ce jour flatteur, Victimes comme ^toi, sous une autre apparence, Ont souffert dans leur cœur.
L'un, dès les premîws tons de sa lyre animée, A senti sa voix frêle et son chant rejeté,
Comme une vierge en fleur qui voulait être aimée Et qui perd sa beauté.
L'autre» en poussant trop haut jusqu'au char du tonnerre. S'est dans Fàme allumé quelque rêve étouffant. L'un s'est creusé, lui seul, son mal imaginaire;.^ L'autre n'a plus d'enfant!
Chacun vite a trouvé son écart ou son piège; Chacun a sa blessure et son secret ennui , Et l'Ange a replié la bannière de neige Qui dans l'aube avait lui.
Et maintenant, un soir, si le hasard rassemble Quelques amis encor du groupe dispersé, Qui donc reconnatirait ce que de loin il semble, Sur la foi du passé?
Plus de concerts en chœur, d'expansive espérance, Plus d*enivrants regards! la main glace la main. Est-ce oubli l'un de l'autre et froide indifférence, Envie, orgueil humain?
Oh! c'est surtout fatigue et ride intérieure, Et sentiment d'un joug difficile à tirer. Chacun s'en revient seul, rouvre son mal et pleure. Heureux s'il peut pleurer!
Ils cachent tous ainsi leurs blessures au foie, Trop sensibles mortels, éclos des mômes feux! Plus jeune, on se disait les chagrins et la joie; Plus tard, on se tait mieux.
On sG tait même auprès du souvenir qui' charme; On doit paraître ingrat, car on le fuit souvent. Contre l'émotion qui réveille une larme  tort on se défend.
Ainsi Ton fait de toi, chaste Muse plaintive, Oui de trop doux parfums entouras Toranger; Ces bosquets que j'aimais de notre ancienne riv^ Je n'ose y ressonger.
Puis, à toi, ta blessure est si simple et si belles Si belle de motif, et pour un soin si pur, Toi, chaque jour» laissant quelque part de ton aile Au fond du nid obscur,
Que c'est pour nous, souffrant de nos fautes sans nombre,. De vaines passions, d'ambitieux essor.
Que c'est honte pour nous de t'écouter dans Tombre, Et de nous plaindre encor.
Plus d'un, crois-le pourtant, a sa tâche qui l'use, Et sa roue à tourner et son crible à remplir. Et ce labeur pesant, meurtrier de la Muse Qu'il doit ensevelir.
Sacrifice pénible et méritoire à l'âme.
Non pas sur le haut mont, sous le ciel étoile, D'un Isaac chéri, sans autel et sans flamme Chaque jour immolé!
L'âme du moins y gagne en douleurs infinies; Du trésor invisible elle sent mieux le poids. N'envions point leur gloire aux fortunés génies, Que tout orne à la fois!
Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée. Acceptons ce chemin qui se brise au milieu; Sans murmurer, aidons à l'humaine corvée. Car le maître, c'est Dieul
A analyser rigoureusement le dernier recueil de M"* Tastu, on y peut faire plusieurs remarques cri-
m PORTRAITS CONTESrPORAINS.
tiques qu'un esprit aussi judicieox que le sien appréciera. La plus longue pièce du volume est lepoëme de PeavriTAne, et Peaihd'Ane, dans Fintentîon du poète, tout en conservant bien des charmantes naïvetés premières, relevées dans un rhythme svelte et élégant, Peayrd*Ane est devenu un mythe. Comme les amours Psyché expriment une métamorphose de l'Iime, les destinées de Peau-cTAne représentent, selon le poète, les desttnëies du siècle, de ce SihcU-Miûàs, dfe cer Siècte- Prose, lequel, sous son enveloppe matérielle, cache un germe à demi clos de foi, de poésie etde beauté. Peavin cFAm, en un mot, est un mythe social, dont la pensée se produit dans les chants qui terminent chaqne journée. 11 y a des moments aussi où Ton sent sous Temblème la personne même de Fauteur, et la plainte naturelle de cette muse forcée trop souvent de quitter la robe d'azur de la poésie pour le rude vêtement de là prose. Tout cela est plein de combinaison, plein d'un art ingénieux sans doute; mais on a quelque peine à saisir l'idée, à la dégager de l'entourage qui l'enchâsse. La précision même des détails nuit peut-être à une plus libre intelligence; l'autenr suit tmp paœ à pas son chemin ; on s'aperçoit bien qubn n'a point avec lui affaire à une pure fantaisie, mais on ne sait trop où il en veut venir. Puis, quand arrive par places l'idée du mythe, elle tranche nettement avec tout le détail enjoué de narration qui a précédé : on n'était pas suflSsamment averti, rien n' avait transpiré; cet ensemble ne s'annonçaît pas environné d'assez de vapeur. Je préfère, en fart de morceau de quelque étendue, VÉtude de Danîe^
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à bon droit dédiée à M. Faurkl. L'appUfiatbii aéiieiise qai s'y dâîcxiVBe iâed bien k la digiHÉé-dQ MjeL L*iiXH ppécatnn sot Fter^ice, qae le pedie tcaiHit et dëve- Iqppe en la d^onmant à neotDB paitrie^ a oona»^ m mâle beauté et adleste combien les e^^ranceft patrw> tiqnes de ce noble conur ont essuyé d'aoKitumes aaaei et de désabmemente. Ces éésabuseneiMis, awmans^le, lui sont venus surtout de T^ficès ées impdtêîeiices et des appels okenaçants à la foroe; dans la {Mèoe de La Fayme^ aeavorai et sa prière s'adressent àtoeUe trop vWe jeamesRe que, d«B son inqui^ude de mèm, elle pcead à tâche 4e modérer. Un côté si sage; mais nécessaifliment si raisonneur, introduit dans le taleat,. semble, par endroits le ralentir. Cette muse, autrefois sortie du même camp libéral que Béranger, n'est pourtant pas tout entière aujourd'hui aux craintifs présages. Son espérance bleisée, mais patienle, s'est jréfugiée aux perspectives d'un avenir social, terre promise que tant de voix de poètes aiment à saluer.
Ce qui touche le {^us dans le récent volume, ce sont les pièces où, sans détour, sans déguisement de drame ou de mythe, l'âme du poète a éclaté, ces pièces modestes intitulées i*ia»n«a. Invocation, Découragewhmt,, le Temps, la Commémoration funèbre sur la mort de M"^^ Guizot, la Passion. Elles sont courtes, parce que la douleur trop vraie n'a qu'an cri, parce qu'une aila saignante, à peine élancée, retombe, parce qu'il' a fallu les quitter vite pour les pages monotones et laborieuses, un moment disparues sous une larme. Elles sont nées du profond de la réalité, sans la décorer, sans
rinterrompre, en présence et en continuité des instants d'angoisse ou d'ennui, sans oubli aucun et sous Teffort des choses existantes. Après VAnge Gardien, dont la rayonnante image continuera de planer, aux heure» de rêverie, sur les destinées de toute jeune fille chrétienne et de toute épouse fidèle, ce volume nouveau, mélange de souffrance, d'étude et de maturité sensée, a son charme également béni. Bien qu'il nous reporte vers un passé plus brillant, bien qu'il s'élève moins haut que la poétiijue apparition de la jeunesse, il vient dignement après, et honore le talent en même temps que la vie de celle qui peut si fermement se résigner et si délicatement se plaindre.
révrîer 4835.
(Mon désir d'être exact me fait ajouter un seul mot : ce portrait, jugé par des personnes qui voient de près l'auteur, leur a paru présenter ridée d'une personne plus agitée ou plus résignée que ne l'est, que n'a besoin de l'être une &me si calme, si réglée, si bien établie dans les affections douces et dans les études solides. Nous ayons pu surprendre le poète en un moment de plainte ; mais il ne faut rien exagérer, et il n'est pas nécessaire pour l'intérêt du portrait de trop prolonger ce court moment dans toute l'habitude d'une vie.) — Depuis que ceci est écrit, M"» Tastu a de plus en plus persévéré dans cette voie toute de raison et de devoir. Après la perte de son mari, elle est allée rejoindre jusque dans l'Orient son fils unique, qui y remplissait des fonctions consulaires : elle est, après des années, revenue en France, la vue affaiblie, sentant le poids de l'âge, étrangère aux vains bruits, aux agitations de la vanité, et ne demandant de consolation qu'à la famille, à l'amitié, «az choses du cœur et de l'intelligence.
Au moment où TAngleterre et l'Allemagne semblent avoir épuisé le magniûque essor poétique qui les emportait depuis plus de quarante ans, et dans ce double silence qui se fait autour de nous du côté des tombes de Byron et de Gœthe, il est bon de voir le mouvement de la France grandir et s'étendre par des productions multipliées de poètes, et, au lieu de symptômes de lassitude, d'y découvrir une émulation croissante et d'activés promesses. Il y a bien quelque quarante ans aussi que la rénovation poétique, qui est en pleine vogue à cette heure, a débuté chez nous dans les vers d'André Chénier, et a fait route latéralement dans là prose des Études, des Harmonies de la Nature , dans celle de Corinne, René, Oberman et des romans de Nodier, tous ces fils des Rêveries, toute cette postérité de Jean-Jacques. Mais ce n'est que depuis moins de quinze ans, c'est-à-dire depuis la mise au jour d'An-^ré Chénier et l'apparition des premières Méditations poè^ tiques, ces deux portes d'ivoire de l'enceinte nouvelle^ que notre poésie, à proprement parler, a trouvé sa.
langue» sa couleur et sa mélodie, telles que les réclamait l'âge présent, et qu'elle a pu exprimer ses sentiments les plus divers "sur son véritable organe. Jusquelà, cette poésie, en ce qu'elle avait de particulier, et j'oserai dire d'essentiel, semblait décidément subalterne, inKrieare à la prose, incapAle (fens ses > vieilles entraves d'atteindre à tout un ordre d'idées modernes et d'inspirations, qui s'élaitgissait de jour en jour. Jean- Jacques, M. de Chateaubriand , Benjamin Constant et M""® de Staël, essayant de s'exprimer en vers, m'ont toujours ïàit Feltet de Minerve, qui, voulant jotter de la ffûte au bord d'une fontaine, s'y regarde et se voit si laide, qu'elle jette de d^it la flûte au fond dès eaux. J'en demande pardon à ces admirables prosateurs qui, révérant l'art des vers dans Corneille, Racine et La Fontaine, comme une rareté ensevelie, désespéraient de le faire renaître. Ils avaient cent autres tJons excellents; un seul, mais qui n'était pas le xaxmdte, V&wr a manqué. M. de Musset a cavalièrement raison contre eux tous dans la stonce suivante :
Xatme suito«i les v«rs, cette langue immorfedle. C'est peut^Àtre un blasphème et je le dis tout bas; Mais jp Taime à la rage. Elle a cela pour elle , Que les sots d'aucun temps (1] n'en ont pu faire cas, Qu'elle nous vient de Dieu, — qu'eue est limpide et bc^, Que le monde l'entend et o« la parle pas.
(1) Le poète ouMie un peu trop qixe pamn las déprédatearstiâtt la rime et des vers sont Pascal, Halebranche, La Motte» e^ Tabbé Prévost (voir le Pour et Contre, nombres 78, 79, 122, 146 et 447). Enfin il oublie encore que la manie de versifier a, dta toirt temps;
M. ALFREB I^E «Ufi^^ET. 179
•Or, ctepiifs 181d, ce qu'on pourrait appeler l'école peétîque firaQçsHse n'a pas cessé de marcher et de pcodaire : sou dévelqppeiBeot JM)n ioterroupu se partage assez bien en trois moments distincts; on y compte déjà trais géBératm» et eonme ttois rangées de poêles. De 1*919 à f894, mm la double inâo^ice directe d'André GMnkrot des iÊèéiêmtiam, sous le retentissement des eiiefe-d'oBovre de Bj^Bon el de Scott, au bruit des cris 'de fai 6vôce, au fort des îHuMons religieuses et monareMfueS'de la fisstauiratiûn, il seSorma un ensemble de piéludes, où danûnaient une mélancolie vague, idéale, 'raocont (^vadeaœsque, et une grâce de détails curieuse let wonwat eifuise. MM. Soumet et Guiraud appartîtnaeiC puMMCBt à cette phase de notre poésie, et en lepréseateiit,.<daiks une ^pèce de mesure moyenne, les imémtes pussi^ers et les inconvénieats. Deux autres '4itettts phm &rBMS, ^ui s'y rafq^ctent également, quoique lifiBus du tibéraliame, MM. Ldsrun et de Latooche, Fun iams ses poêmffîii, l'autre dans ses trop rares élégies, i^éfléchisBent aussi, avec une ûdéllté dirense, Fémûtion et k teinte poétique de ce moment d'initiatrân, acuquel M. Dekvigne demeura, lui, cornpléteHient insensible. Béranger restait aussi tout à fait en dehors; mais il le pouvait, gsâce à la maturité origmale de son génie, 201 cof actère expressément pûli« tkjue de sa mission, à la spécialité unique de son genre.
été le lot de bien des sots proprement dits, sots fieffés à la Lemierre, à la Delrieu ou à la Viennet, qui poursuivent les gens de leurs rimes jusque dans la rue. Il n'est pire fléau qu'un méchant poète, ni de plus acharné, sous prétexte qu'il parle la langue des dieux.
Les secondes Méditations, la Mort de Socrate, les premières odes de M. Hugo, divers poëmes de M. de Vigny, datent et illustrent la période dont il s'agît; mais, à part M. de Lamartine qui l'avait ouverte, ces autres poètes, plus jeunes, n'étaient pas arrivés à leur expansion définitive : ce ne fut guère que de 1824 à 1829, dans la seconde phase du mouvement que nous décrivons, qu'ils montèrent à leur rang, groupant autour d'eux et suscitant une génération fervente. Les principaux traits de cet autre moment A bien rempli furent la Suprématie, le culte de l'Art considéré en lui-même et d'une façon plus détachée, un grand déploiement d'imagination, la science des peintures, l'histoire entamée dramatiquement, évoquée avec souffle, comme dans le Cinq-Mars et le Cromwell, la reproduction expressive du Moyen-Age mieux envisagé, de Dante et de Shakspeare compris à fond; on perfectionna, on exerça le style; on trempa le rhythme; la strophe eut des ailes; on se rapprochait en même temps de la vérité franche et réelle dans les tableaux familiers de la vie. Vers la fin, comme cela a été récemment indiqué à propos de M. Antony Deschamps (1), on essayait d'infuser dans cette poésie pittoresque une philosophie platonicienne, dantesque, un peu alexandrine. Les tentatives passionnées du théâtre faisaient seules diversion à ces études intimes et délicieuses du moderne Musée. Ces tentatives toutefois, en redoublant, commençaient à donner une direction assez divergente à plu-
(I) Par M. Brizeux, Aevt(« ^ Deuœ Mondes, Janvier 1833.
sieurs talents jusqu'alors unis, et Fécole poétique était en plein train de se transformer par la force des choses, quand la révolution de Juillet, en éclatant brusquement, abrégea l'intervalle de transition, et lança par contre-coup tout ce qui avait haleine dans une troisième marche dont nous pouvons déjà noter quelques pas. Jusqu'ici, depuis deux ans passés, il ne paraît plus qu'il existe aucun centre poétique auquel se rattachent particulièrement les essais nouveaux d'une certaine valeur. La dispersion est entière; chacun s'introduit et chemine pour son propre compte, fort chatouilleux avant tout sur l'indépendance. Les poètes renommés, cependant, ont continué de produire. M. de Lamartine, en moisson dans l'Orient, a chanté de beaux chants de départ; Béranger va nous donner ses adieux. Les Feuilles d'Automne ont révélé des richesses d'âme imprévues, là où il semblait que l'imagination eût tout tari de ses splendeurs. La prose de Stello si savante, si déliée, a fait acte de poésie, autant par les trois épisodes qu'elle décore, que par cette analyse pénétrante de souffrances délicates et presque inexprimables qu'il n'est donné qu'à une sensibilité d'artiste de subir , à ce point et de consacrer. Mais, indépendamment de ces talents établis qui poursuivent leur œuvre, en la modifiant la plupart, et avec raison, selon une pensée sociale, voilà qu'il s'élève et se dresse une troisième génération de poètes, dont on peut déjà saisir la physionomie distincte et payer l'effort généreux. C'est au premier abord quelque chose de plus varié, de plus épars qu'auparcivant, de dIus dégagé des questions d'école, de plus préoccupé
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i83 PORTRAIti» CONTEMPORAINS.
de soi et de Tétat de la société tont ensemble. L'art, ou plutôt les vétilles de l'art, la bordure traînante du manteau, qui, chez quelques disciples de la précédente manière, était relevée et troussée en chemin avec un soin superstitieux, feit souvent place ici à un désordre, à une profusion négligente, qui n'est ni sans charme ni sans affectation. L'auteur de Marie pourtant a gardé chaste et noué le long vêtement de la Muse; espèce de BJon chrétien, de Synésîus artiste, en nos jours troublés; jeune poëte alexandrin qui a maintenant rêvé sous les fresques de Raphaël, et qui môle sur son front aux plus douces fleurs des landes natales une feuille cueillie au tombeau de Virgile. La philosophie discrète et sereine, qui transpire dans sa poésie, continue peutêtre trop celle du moment antérieur; elle est douée toutefois d'un sentiment exquis du présent. Qu'il oso donc, sous de beaux symboles, à l'exemple du chantre de Pollion, toucher quelques points de la transformation profonde qui s'opère! Son ami, l'auteur des ïambes, et aujourd'hui du Pianto, a osé beaucoup : proférant des paroles ardentes, et d'une main qui n'a pas craint quelque souillure, il a fouillé du premier coup dans les plaies immondes, il les a fait saigner et crier. Son ïambe, non pas personnel et vengeur comme celui d'Archiloque ou de Chénier, ressemblait plutôt à Thyperbole des stoïciens Perse et Juvénal. Chez M. Barbier, artiste, sinon stoïcien, sectateur de Dante et de Michel- Iwage, sinon de Chrysippe et de Cranter, il y avait un idéal de beauté et d'élévation qu'il confrontait violemment avec la cohue de vices qu'un brusque orage avait
soulevée. Cet idéal, qu'attestait déjà la Tenmiôn, ressort désormais et se compose en plein sous une har^moniettse tristesse dans le Pianto, dont l^éclat est trop voisin de nos pages (1) pour que nous puissions l'y juger. On saisira tonte la portée de l'idée dont l'Italie n*est, à vrai dire, que la plus auguste flgure. La religioii mm àiie, la beauté vénale et souillée, ce n'est pas seulement Rome ou Venise; le peuple méprisé et fort, «*est partout là Ti9rr$ de labour; Juliette assoupie et non pas morte, Juliette au tombeau, appelant le fiancé, tfest la Vierge paîingénésique de Ballanche, la n(Ale Vierge qui, des ombres du caveau, s'en va nous apparaître sur la plate-forme de la tour; c'est l'avenir du siècle et du monde.
On ne devra pas demander de pensée de ce genre k un l^eetaek dam un Fauteuil, que M. de Musset vient de puWîer, bien que ce Hvre classe définitivement son auteur parmi les plus vigoureux artistes de ce temps? mais l'esprit de Tépoque, en ce qu'elle a de brisé et de blasé, de cbaud et de puissant en pure perte, d'inégal, de contradictoire et de désespérant, s'y produit avec un jet et un jeu de verve admirables en toute rencontre, et qui effrayent de ht part d'un si Jeune poëte. M. Alfred de Musset n'a guère plus de vingt-trois ans, irf encore il les a : il a commencé à versifier dès dixhuit. Lié d'abord avec les poètes de la seconde période, avec ce groupe qu'on a désigné un peu mystiquement
(i) Le poème du PtmUo paraissait dans le môme numéro de la Rm» dês Déux Mondes qtd contenait Tarticle sur M. de Musset.
SOUS le nom de Cénacle, il lançait au sein de ce cercle favorable ses premières études de poésie, quelques pastiches d'André Ghénier, des chansons espagnoles d'une heureuse turbulence de page, mais visiblement chauffées au large soleil couchant des Orientales. La forme dramatique et les petites compositions à la Mérimée le tentèrent vite. Un Mathurin Régnier, qui lui tomba sous la main, lui ouvrit une copieuse veine de style franc et nourrissant qu'il versa sans tarder sur la scène du corps de garde et du cabaret borgne dans Don Paez. Puis Shakspeare et Byron le saisirent, et ce dernier ne le lâcha pas. Entre ces deux divins maîtres, Crébillon fils se glissa en marquis par ses jolies fantaisies libertines. Ah! quel conte! et la Nuit et le Moment; Clarisse Harlowe rfle-même, plus révérencieuse, eut son tour. Que dirai-je? de réaction en réaction, ce jeune homme en vint, chose monstrueuse en 1829, à admirer et à préconiser les vers de Voltaire. En un mot, M. de Musset, dans toute la crudité de l'adolescence {proterva setas), se comporta comme un bachelier impétueux qui brise, chaque matin, ses adorations de la veille, et talonne, un peu injurieusement peut-être, en le quittant, le degré où il s'accoudait tout à l'heure. Il faut ajouter que, pour sa peine, il fut quelque temps à débarrasser le seuil de son talent de ce pêle-mêle de statues, et des débris qu'il en avait faits (1).
(1) G*est ce qui a fait dire à quelqu'un de plus sévère que nous: « Musset a un merveilleux talent de pastiche : tout Jeune, il faisait des vers comme Casimir Delavigne, des élégies à l'André Chénier, des ballades à la Victor Hugo; ensuite il est passé au Crébillon
Les Contes d'Espagne et (Tltalie, publiés en janvier 18S0, annonçaient hautement un poète. Les bonnes gens n'y virent que la Ballade à la Lune, et a'entendirent pas raillerie sur ce point d'invention nouvelle : ce fut un haro de gros rires. Tous ceux qui avaient un cœur capable de passion relurent Portia et palpitèrent. Le noble Farcy en raMait. Ce tableau d'alcôve au retour du bal , la blancheur de l'aube qui fait pâlir le croissant et l'ombre, tandis qu'une femme lasse, couchée et à demi sommeillante, livre aux yeux un bras nu qui pend; le parfum qu'elle exhale, comme une fleur sous la brise des nuits, ce chant incertain accompagné de guitare au pied du balcon, toute cette scène mystérieuse qui aboutit au soupçon dans le cœur de l'époux, forme une ouverture d'un calme inquiétant, assez approchante, pour l'effet, du début de Parisina. Après cette suavité première, succède aussitôt la grandeur: l'entrée du jeune inconnu dans l'église, sans respect et aussi sans mépris, son attente agitée, ses pas distraits sous les voûtes sonores, contrastent avec le génie des solitudes de Dieu. Sa fuite empressée, le soir, quand son coursier l'emporte au rendez-vous, provoque la bénédiction imprévue et presque tendre que le poëte envoie à l'amant. Puis, tout à côté, jaillit l'apostrophe outra-
fils. Plus tard, il s'est acquis quelque chose de très-semblable à la fantaisie shakspearienne; il y a joint des poussées d'essor lyrique à la Byron, il a surtout refait du Don Juan avec une pointe de Voltaire. Tout cela constitue bien une espèce d'originalité; e pure,». On dirait de la plupart de ses jolies petites pièces ou saynètes que c'est traduit on ne sait d'où, mais cela ftiit l'effet d*ôtre traduit. »
186 POHTBAITS GONTEliPORAINS.
geaate et impie aux vieillards^ dérisipQ dure q«ii les traîne devant nous par les cheveux, afia qu'ils nous récitent, un pied dans la tombe, leurs joies de vingt ans, comme s'il n'y avait de sacré au monde que la jeunesse, la beauté et l'amour. Âiaei, d'élans en élans, d'émotion en impiété « tout nous mène à la volupté enivrante de la nuit, au meurtre de Tépouxi à la volupté encore^ sur cette mer de Venise, où reparaissent voguant) pleins d'oubli « le meurtrier aimé et te belle adultère:
Peut-être que le seuil du vieux palais Luigi ï)u pur sang de son mattre était encor rougi; Que tous les serviteurs, sur les draps funéraires, N'avaient pas achevé l^rs dernières prières ( Peut-être qu'à Tentour das sinistres apprêts » Les prieurs, s'agitant comme de noirs cyprès, Et mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierges, N'avaient pas sur la tombe encore éteint les cierges , Peut-être de la veiHe avait-on retrouvé Le cadavre perdu, le front sous un pavé; Son chien pleurait sans doute et le cherchait encore ; Mais, quand Daiti parla, Portia prit sa mandore, Mêlant sa douce voix, que la brise écartait, Au murmure moqueur du flot qui l'emportait—
Les deux autres drames de ce volume, Don Paez et la Camargo, renfermaient des beautés du même ordre, mais moins soutenues, moins enchaînées, et dans un style trop bigarré d'enjambements, de trivialités et d'archaïsmes. En somme, il y avait dans ce jeune talent une connaissance prématurée de la passion humaine, une joute furieuse avec elle, comme d'un nerveux écuyer
cramponné, à force de jarret et d'ongles, au dos d'une cavale fumante. Le durus Amor, YÀnwur, fléau du monde, exécrable folie (1), n'avait jamais été étreint plus au vif, et, pour ainsi dire, plus au sang. Le poëte de dixneuf ans remuait l'àme dans ses abîmes^ il en arrachait la vase impure à une étrange profondeur; il culbutait du pied le couvercle de la tombe : à lui les femmes en cette vie, et le néant après I La vieillesse était apostrophée, foulée en maint endroit, secouée par le menton, comme décrépite. Sous le masque de son Mardoche, irrécusable bâtard de Gunégonde et de Don Juan dans leur vieillesse, il ricanait quelque parti à voix intelligible, de ce bon peuple hellène,
Dont les flots ont rougi la mer Hellespontienne Et taché de leur sang tes marbres, ô Parosî
Quel était donc ce cœur de poëte qui avait tant de pitié de la blancheur des marbres? comment fallait-il l'entendre? était-il sérieux et sincère? car, pour poëte, il l'était manifestement, môme au fort de sa débauche. Dans ses plus mauvais chemins, la vérité rayonnante, l'image inespérée, l'éclat facile et prompt, jaillissaient de la poussière de ses pas. Ce que ne donnent ni l'effort, ni l'étude, ni la logique d'un goût attentif et perfectible, il l'atteignait au passage; il avait dans le style cette vertu
(1) Ce qui n'a pas été remarqué, c*W5t que cette apostrophe si jidmirée à l'Amour n*cst autre qu'un passage de la Notice de Latouche sur André Chéaier; Latouche y apostrophait déjà en propres termes « ce sentiment qui tient à la douleur par un lien, par kmt (f «ulrf « à la volupté, m
d'ascension merveilleuse qui transporte en un clin d'œil là où nul n'arrive en gravissant. Ce n'étaient pas des couleurs combinées, surajoutées par un procédé successif, mais bien le réel se dorant çà et là comme un atome à un rayon du matin, et s'envolant tout d'un coup au regard dans une transfiguration divinisée. J'en veux indiquer deux ou trois exemples frappants pour ceux qui savent comprendre :
Ulric, nul œil des mers n'a mesuré Tabîme, Ni les hérons plongeurs ni les vieux matelots ; Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Gomme un guerrier vaincu brise ses javelots!
Dans les vers déjà cités plus haut :
à Tentour des sinistres apprêts ,
Les prieurs, s'agitant comme de noirs cyprès..»
Ailleurs, dans Mardoche :
Heureux un amoureux! •— il ne s'enquête pas Si c'est pluie ou gravier dont s'attarde son pas. On en rit; c'est hasard s'il n'a heurté personne; Mais sa folie au front lui met une couronne, Â l'épaule une pourpre, et devant son chemin La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain 1
Dans Don Paez enfin, en parlant de Juana :
Gomme elle est belle au soir! aux rayons de la lune, Peignant sur son col blanc sa chevelure brune! Sous la tresse d'ébène on dirait, à la voir, Une jeune guerrière avec un casque noir!
Ce sont là, à mon sens, des vers d'une telle qualité poé-
tique, que bien des gens de mérite qui sont arrivés à l'Académie par les leurs (M. Delavigne lui-même, si Ton veut) n'en ont peut-être jamais fait un seul dans ce ton. Ces sortes d'images se trouvent et ne s'élaborent pas. Je donne la moindre en cent à tous faiseurs, copistes, éplucheurs, gens de goût, etc.
Les Contes d* Espagne et d Italie, en mettant hors de ligne la puissance poétique de M. de Musset, posaient donc en même temps une sorte d'énigme sur la nature, les limites et la destinée de ce talent. Quelques fragments imprimés depuis dans la Revus de Paris, et un petit drame en prose, représenté sans succès et lu avec plaisir, n'avaient pas contribué à éclaircir l'énigme: aujourd'hui Un Spectacle dans un Fauteuil l'a-t-il résolue?
Ce volume nouveau contient une dédicace à M. Alfred T... (Tattet), très-décousue, mais étincelante, un grand drame sérieux en cinq actes, intitulé la Coupe et les Livres, une charmante petite comédie en deux actes, A quoi rêvent les Jeunes Filles, et enfin un soi-disant conte oriental , Namouna, dont le sujet n'est qu'un prétexte de divagation sinueuse, et dans lequel se trouvent, après vingt folles échappées, les deux cents plus beaux vers qu'ait jamais écrits M. de Musset, toute sa poésie en résumé et tout son amour. — Le personnage principal de la Coupe et les Lèvres, Charles Frank, n'est pas d'une autre famille que Manfred, Conrad, le Giaour, quoiqu'il nous offre une individualité bien retrempée, et que sa médaille soit sortie d'un seul jet. Lui aussi, le plus intrépide et le plus adroit des chasseurs tyroliens, l'or-
190 PORTBAITB GONTBMPORAINS.
gueil régare; l'envie de toute supériorité Tulcàre; il repousse ses joyeux coups^ooss et la vie simple ; il ioceudie eo uu jour de frénésie sa chaumière natale, reacoutre ua palatin avec sa maîtresse en croupe, dans une gorge étroite, se prend de querelle, tue l'un et emmène l'autre, délaissant sa douce fiancée d'enfance, la pure Déidamia. En proie au jeu, à la débauche^ à l'épui* sèment aux bras de l'impure Belcolore, il s'en arrache pour les aventures de la guerre. Victorieux capitaine de hussards, il fait le mort un jour, et simule son enterrement pour assister lui-même à sa renommée. Las de toutes choses, l'image de sa fraîche Déidanûa le poursuit cependant; un bouquet d'églantine, qu'elle lui a jeté au départ, ne l'a jamais quitté; il la revoit, il veut redevenir bon, simple, frapper sur l'épaule à tous voisins, et reprendre la vie de gai chasseur. Un baiser, le premier qu*il ait donné à sa Mamette, comme il appelle Déidamia, va lui être rendu. Mais Belcolore, l'impure acharnée, cette Sirène au beau coips, à VipaMie charnue,
k la gorge superbe et toujours demi-nue,
Sous 666 cheveux ^a^ués le ÎT&kX stupide et fier,
Avec ses deui graads yeux <|ui sont d'un noir d'enfer,
Belcolore, le brutal génie des sens, la volupté meurtrière, a suivi Frank; elle s'est glissée sur le seuil nuptial, et entre le chaste baiser donné, et pas encore rendu (1), elle trouve place pour un poignard au cœur innocent de Déidamia :
(1) C'est de là qiïe tient ce titre la Coupe et les Lèvres; il y avait chez les Grecs m tcto éwremi proverbe :
M. ALFRED DE MUSSBT. 19!
Abl malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche. Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure. Car r^btme est immense, et la tache est au fond (4) I
Est-ce là la moralité, la fatalité de ce drame? Je le croîs; il le faut; elle ressort presque forcémeut, quoique le poëte De Tait paa famené» ¥mi U fin, et qu'il semble abandonner le dénoûment à un caprice cruel du hasard. l\ est fâcheux toutefois que la conception morale ne soit pas embrassée en entier ni poussée à bout; que le chœur qui débute si magnifiquement se taise
Molta cadunt inter calicem supremaque labra:
ce que nos bons aleox traduisaieat iMwrgMkeneBt : « Entr» la bouche et la cuiller U arrive souvent du détourfottr. » Et le vieux Gaton en son temps disait de mêioe i a Inter Oê et offam, » entre la bouche et le morceau.
(1) Ce trait en rappelle un assez pareil de Shakspeare, lorsque Macbeth après son crime entend du bruit, et. s'effraye, et s'écrie : « Quelles mains j'ai là! Ah! elles me font sortir les yeux de la tôte. Est-ce que tout l'Océan du grand Neptune pourra laver ce sang de ma main? Non ; cette main que voilà serait phitôt capable de rougir Tinfinité des mers, changeant leur couleur verte en sang. » (Acte II, scène u.) — - Et encore (acte V, sGèae i^*), lorsque lady Macbeth se parle dans son délire, en fîrottant 1& tache à sa main : « Il y a ici une odeur de sang toujours; tous les parfums de PArabie ne sauraient purifier cette petite main. » — Et dans VOEdipe-roi, acte V, scène i, sur les horreurs de lai, maison de Cadmus :
Non , les eaux da Panubs «t an Phase épanchées Ne laveraient jamais les souillures cachées Pans cet s^boaiinable et slnisire séjour,..
bientôt, et nous laisse retomber dans l'incertitude inextricable des apparences. Pourtant, dès Torigine, quand Frank s'était égaré jusqu'à s'écrier :
Tout nous vient de l'orgueil, même la patience : L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix. L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie ; C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie» La probité du pauvre et la grandeur des rois;
quand Frank avait dit cela, le chœur avait su divinement répondre:
Frank, une ambition terrible te dévore.
Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre ; Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi. Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi. — Parle, aimes-tu ton père? aimes-tu ta patrie? Au souffle du matin sens-tu ton cœur frémir, Et t'agenouilles-tu, lorsque tu vas dormir? De quel sang es-tu fait, pour marcher dans la vie Comme un homme de bronze, et pour que l'amitié, L'amour, la confiance et la douce pitié. Viennent toujours glisser sur ton être insensible, Comme des gouttes d'eau sur un marbre poli ? Ah! celui-là vit mal qui ne vit que pour lui. L'âme, rayon du ciel, prisonnière invisible. Souffre dans son cachot de sanglantes douleurs; Du fond de son exil elle cherche ses sœurs; Et les pleurs et les chants sont les voix éternelles De ces filles de Dieu qui s'appellent entre elles.
Pourquoi donc cette sublime et triomphante réponse ne revient-elle nulle part w delà? Pourquoi ces deux
voix mystérieuses, qui ont parlé à Frank endormi, n'ontelles plus à retentir à son oreille? Pourquoi, quand la lumière a percé, redonner champ libre au chaos, et livrer le lecteur sans réplique à ce monologue incohérent qui couronne la mystification du cercueil, à ce conflit de beautés aveuglantes et de pensées qui se heurtent,
Telles par Touragan les neiges flagellées?
Poëte si jeune d'ans et qui pourriez être si mûr, pourquoi ne pas accomplir un dessein?
M. de Musset ne paraît pas s'être inquiété jusqu'ici d'établir en son talent une force concentrique et régnante : il embrasse beaucoup, il s'élance très-haut et très-avant en tous sens ; mais il brise, il bouleverse à plaisir; il se plaît à aller, puis soudain à rebrousser; il accouple exprès les contraires. Bien des talents d'une moindre étendue sont plus sphériques en quelque sorte, et, suivant moi, plus parfaits que le sien. Il suffirait qu'on le louât de préférer et de pratiquer une chose, pour qu'il s'applaudît à l'instant d'aimer également toutes les autres. Sa préface exprime très-vivement ce goût, oserai-je dire cette manie de diversité? qui se retrouve à la fin dans Hassan, que Beppo avait déjà eue, je crois. L'adorable drôlerie, A quoi rêvent les Jeunes Filles, imbroglio malicieux et tendre qu'on peut lire entre le Songe d*une Nuit (TÉtè ou Comme il vous plaira et le cinquième acte de Figaro, n'est que le gracieux persiflage de cette idée de chaos où il se joue, de même que Frank m'en paraît la personnification
m PORTRAITS CONTEMPORAINS.
sombre, fatiguée et luttante. Le plus beau passage du volume, ces stances du milieu de Namouna, que nul ne se chantera sans larmes, ce Don Juan vraiment nouveau, réalisé d'après Mozart, qu'est-ce encore, je le demande^ sinon l'amas de tous les dons et de tous les fléaux, deious les vices et de toutes les grâces; l'éternelle profusion de l'impossible; terres et palais, naissance et beauté; trois mille (1) noms de femmes dans un seul cœur; le paradis de l'enfer, l'amour dans le mal et pour le mal, un amour pieux, attendri, infini, comme celui du vieux Blondel pour son pauvre roi? Si j'ai dit que Toeuvre manquait d'unité, je me rétracte; l'insaisissable unité se rassemble ici comme dans un éclair, et tombe magiquement sur ce visage : voilà l'objet d'idolâtrie.
A travers tout le premier drame qui se passe au Tyrol, un air vif des montagnes circule; on entend Vhallali des chasseurs qui fait bondir; on croit boire à pleine main la saveur glacée des neiges dont la franche âcreté répare un sang affadi. Mais, dans les jardins du duc Laërte, sous le double bosquet où les deux sœurs soupirent, ce sont de tièdes et languissants parfums, mille Zéphires moqueurs et la mélodie lutine des fées.
Le style du Spectacle dans un Fauteuil n'a plus rien du système ni du pastiche, comme certains endroits des Contes d'Espagne et d^ Italie; mais, en revanche, les incorrections et les négligences n'y sont pas ménagées :
(1) Trois mille, c'est une traduction libre, et très-libre, du mille » tre du Don Juan antérieur.
M. ALFRED DE MUSSET* m
la plupart meurt, etc., etc. Il y a force obscurités par manque de liaison; ainsi, je n'ai pas compris le duc Laërte disant (page 168):
Nous voulons la beauté pour avoir la tristesse»
Belcolore dit quelque part à Frank s
Prétends-tu me prouver que j*aie un cœur de pierre?
Frank lui répond :
Et ce que Je te^ ne le le lève pasf
Les rimes sont partout réduites à leur minimum, gris&r et lévrier par exemple, Danaè et têmhè : le poëte en cela a trouvé moyen de renchérir sur Voltaire. De plus, grâce à remploi des rimes entre-croisées comme dans Tancrhde, on croirait de temps à autre lire des vers blancs; on peut trouver en efifet quatre vers de suite qui forment un sens complet sans rimer. Il s'en est même glissé un tout à fait blanc, page 55, et, dans l'absence générale de rhythme, j'ai eu quelque peine à l'apercevoir (1).
(i) tt Mnflieii a ^t Tua de nos asiiâ déjà dté, a TaffeictattOQ dt la prétention de la négligence. U a voulu rompre avec Técole dite de la forme, et, en rimant mal exprès, il a cru donner une ruade au Cénacle. Sa ballade ùinâcdoHse était mieux rimée dans te premier jet; il l'a éérmée après coup, comme sll avait craint ûiQ montra te bout de la cocarde. Un aimable esprit qui donnait dans un autre abus, Emile Deschamps, pendant ce temps-là, n'avait pas de cesse qu'il n'eût remis sur de meilleures rimes les ballades de Moncrif. Sua quemqvs,,. On touche en ces deux exemples les deux excès çfppofiés, 4t l'un des deux eipUque l'autre. »
Bien qu'un poète ne soit pas nécessairement un critique, que mille éléments suspects animent les jugements littéraires qu'il laisse tomber d*un ton d'oracle, et qu'on ne doive pas lui en demander un compte trop scrupuleux, pourtant la préface en vers de M. de Musset renferme, entre autres opinions contestables, un rapprochement entre Mérimée et Calderon, qui m'a semblé dépasser toutes les bornes de la licence poétique en pareille matière :
L'un, comme Calderon et comme Mérimée, Incruste un plomb brûlant sur la réalité, etc.
Nous avons peu pratiqué Calderon ; mais nous en avons assez entrevu pour ne jamais rapprocher ce grand dramatiste catholique, presque canonisé par les Schlegel, du talent fort médiocrement spiritualiste de notre énergique et sobre contemporain. Les comédies de cape et d'épée, par lesquelles il peut coudoyer un moment Mérimée, ne sont qu'une portion secondaire de son œuvre. L'image du plomh incrusté dans la réalité, de Vefjjigie d'airain emportée d^v/n coup de ciseau, cette image si juste quand elle s'applique au père de Mateo Falcone, de Tamango et de Catalina, jure énormément avec la nature tout ailée du génie à qui l'on doit Psyché, le Lis du Carmel, et ces Actes sans nombre d'où les chants séraphiques s'exhalent comme des bouffées de chauds arômes ou les nuées d'encens dans les sanctuaires (1).
(1) A rappui de ce jugement sur M. Mérimée, et pour miem
Mais c'est épiloguer bien longtemps : quoi qu'il en soit des détails, un poëte nouveau, par cette éclatante
distinguer un talent contemporain qu'on n'a pas eu encore l'occasien d'analyser avec plus de détail, on citera id un passage du Globe (janvier 1831); il y faut faire la part delà phraséologie légèrement saint-simonienne : « En relisant le Théâtre de Clara Gasul, toutes les autres productions de Fauteur me sont revenues à l'esprit, et je me suis confirmé dans l'idée que c'était l'un des artistes les plus originaux et les plus caractéristiques de cette époque souverainement indîvidueUe. Né, j'imagine, avec une sensibilité profonde, il s'est bientôt aperçu qu'il y aurait duperie à répandre au milieu de l'égoisme et de l'ironie du siècle; U a donc pris soin de la contenir au dedans de lui, de la concentrer le plus possible, et, en quelque sorte, sous le. moindre volume; de ne la produire dans l'art qu'à l'état de passion acre, violente, héroïque, et non pas en son propre nom ni par voie lyrique, mais en drame, en rédt, et au moyen de personnages responsables. Ces personnages mêmes, l'artiste les a poussés d'ordinaire au profil le plus vigoureux et le plus simple, au langage le plus bref et le plus fort; dans sa peur de l'épanchement et de ce qui y ressemble, il a mieux aimé s'en tenir à ce qu'il y a de plus certain, de plus saisissable dans le réel; sa sensibilité, grâce à ce détour, s'est produite d'autant plus énergique et fière qu'eUe était nativement peut-être plus timide, plus tendre, plus rentrée en elle-même ; elle a fait bonne contenance, elle s'est aguerrie et a pris à son tour sa revanche d'ironie sur le siècle. : de là une manière à part, à laquelle toutes les autres qualités de l'auteur ont merveilleusement concouru. — Esprit positif, observateur, curieux et studieux des détails, des faits, et de tout ce qui peut se montrer et se préciser, l'auteur s'est de bonne heure affranchi de la métaphysique vague de notre époque critique, en religion, en philosophie, en art, en histoire, et il ne s'est guère soucié d'y rien substituer. Éclectiques, romantiques, doctrinaires, républicains ou monarchistes; systématiques de tout bord et de toute conviction, U les a laissés dire; il n'en a repoussé ni épousé aucun, se taisant, n'écoutant pas toujours, s'abstenant d'avoir làdessus le moindre avis; mais il relisait de temps à autre le Prince de Machiavel, qui lui semblait une œuvre solide à méditer; il relisait VArt poéttqtM d'Horace, pour y retrouver quelques détails sur
récklive« nous est dûment acquis et constaté. Ainsi les rangs se pressent ; le ciel poétique de la France se
les procédés scéniques des anciens, on les Confessions de saint Augustin, pour y voir comment un jour le saint prit goût, malgré lui, aux jeux du cirque. Il s'attachait aux faits, interrogeait les voyageurs, s'enquérait des coutumes sauvages comme des anecdotes les plus civilisées; s*intéressait à la forme d*une dague ou d'une liane, à la couleur d'un fruit, aux ingrédients d'un breuvage ; il rétrogradait sans répugnance et avec une nerveuse souplesse d'imagination aux mœurs antérieures, se faisait à volonté Espagnol, Corse, niyrien, Africain, et de nos jours choisissait de préférence les curiosités rares, les singularités de passions, les cas étranges, débris de ces mœurs premières et qui ressortent avec le plus de saillie du milieu de notre époque blasée et nivelée ; des adultères, des duels, des coups de poignard, de bons scandales à notre morale 4'étiquette. En s'appliquant à ces faits, pour leur imprimer le cachet de son génie, pour les tailler en diamants et les enchâsser dans un art très-ferme et très-serré, l'auteur n*a jamais songé, ce semble, à les rapporter aux conceptions générales, soit religieuses, soit politiques, dont ils n'étaient que des fragments ou des vestiges; la vue d'ensemble ne lui sied pas ; il est trop positif pour y croire; il croit au fait bien défini, bien circonstancié, poursuivi jusqu'au bout dans sa spécialité de passion et dans son expression matérielle; le reste lui parait fumée et nuage. Sans croyance aux doctrines générales du passé, sans confiance aux vagues pressentiments d'avenir ni aux inductions d'une critique conjecturale, s'il abordait des actes et des passions tenant par leur milieu à une époque organique, il les verrait mal et les peindrait incomplètement. S'il s'attaquait au vrai moyen âge, aux siècles de Hildebrand et de Bernard, il n'accorderait pas assez à l'influence universelle, à la splendeur du soleil catholique; les exceptions et les points obscur» le distrairaient de la vérité d'ensemble. De nos jours, quand il a abordé certaines parties du règne de Napoléon, c'a été la critique e>t l'ironie qui ont prévalu ; il nous a peint des lieutenants de la vieille armée espions, de jeunes fils de famille bonapartistes grossiers; et sa sublime Prise d*une Redoute n'est que le côté lugubre de la gloire militaire ; il n'a pas embrassé, dans les pein- . tores détachées qu'il en a données, rharmoai© de ce prand règne.
peuple. A chaque heure, de plus jeunes étoiles lèvent le front ; d*autrea« qui n^étaient gue pâles et douteuses
Aussi M. Mérimée, dans le choix de ses sujets, se pireod-il de préférence k des époques oà les pArtkularités ne sont psA trop commandées par un ordre dominant, ou à des races qui sont demeurées dans leur sauvagerie primitive. Le xyi* siècle lui va à merveille, parce que le moyen &ge, en s'y brisant, le remplit d*éctats, et qu'en crimes et en vertus Ténergie individuelle, poussée à son comble, y hérite directement de tout ce qu'avait amassé, durant des siècles, l'organisation féodale et catholique. Son talent d'observation et son génie de peintre y triomphent dans le choo violent des événements et l'orîpnalité des caractères. De noa Jours les histoires de pandits corses, de peuplades slaves, les aventures de négriers, lui conviennent encore; il s'y complaît et y excelle. Ou bien c'est ce que notre civilisation rafitnée a de plus piquant et de plus relevé dans son insipidité habituelle t des coiiédien>es kériKques, des prêtres amoureux, des retours subtils de jalousie ou de remords^ Le procédé d'exécution répond tout à fait à ce qu'on peut attendre: une simplicité parftdt», une fbrce continue ; point de pomposo ni de bavardage! point de réflnioas ni de digreifionet quelque chose de droit qui va au but, qui ne se détourne ni d'un côté ni de Pautre, et pousse devant, en marquant chaque pas, comme un bélier sombre; point de vapeurs à l'horikon ni de demi-teintes, mais des lignes ne^s, de& eoulecmi fortes da&s leur sobriété, des ciels un peu crus, des tons graves et bruns; chaque circonstance essentielle décrite, chaque réalité serrée de près et rendue avec une exactitude sévère; chaque personnage conséquent à lui-même de tout pointt vrai de geste, de cMtwme, de visige; eoncentré et viril dans sa passion, même les femmes; et derrière ces personnages et ces scènes, l'auteur qui s'efface, qu'on n'entend ni ne voit, dont la sympathie ni l*amour n'éclatent jamais dans le cours du récit piar quelque cd irrésistible, et qui nMntervient au plus que tout à la fin, sous un faux air d'insouciance et avec un demi-sourire d'ironie. Tel nous semble M. Mérimée. C'est assurément l'artiste le moins chrétie* d'aujourd'hui, celui dont le caractère individuel est lé plus purgé de toutes réminiscences doctrinales et sentimentales du passé. » — H. Vinet a dé&m M. Mérimée un esprit à la fois exqms et dur»
encore, grossissent, se dégagent ; et, à mesure que rimportance de chacun diminue, la gloire etTornement du pays s'augmentent.
Pour nous, critique, chargé d'enregistrer à temps ces choses nouvelles, nous tâcherons de n'y jamais manquer, et nous gardant, s'il se peut, de la précipitation enthousiaste qui prophétise inconsidérément des splendeurs par trop nébuleuses, nous ne serons pas des derniers à signaler les vraies apparitions dignes du regard. Nous ferons l'office de la vigie, et notre cri de découverte sera toujours mêlé d'émotion et de joie. Quand on a soi-même des portions de l'artiste, qu'on l'a été un moment, ou du moins qu'on a désiré de le devenir à quelque degré, la vigilance sur les créations naissantes est extrême; le clin d'œil est rapide ebpeu trompeur; on reconnaît avec un instinct vif, presque jaloux, ces lumières qui pointent à l'horizon et vont à mesure éteindre les anciennes. Il y a quelque chose qui nous parvient vite dans tout ce qui hâte l'oubli qu'on fera de nous, dans tout ce qui rappelle les honneurs et les palmes exclusives auxquelles on avait songé. Qu'y faire? Il faut se répéter chaque matin, quand on ne vit pas dans un âge de barbarie, quand les rivaux abondent et que les rangs se pressent, ce que disait à Dante le peintre Oderic, puni d'orgueil au purgatoire : « Après moi, disait cette âme en rougissant, « après moi, Francesco de Bologne qui déjà m'efface; « après Cimabué, le Giotto; après le premier Guido, le « second I chacun a le cri à son tour. » Tieck, dans une Vie de Poêle, a bien fidèlement décrit ce mouve-
ment de tristesse jalouse , quand Marlow se voit d'abord en présence du drame levant de Shakspeare. Mais Marlow se décide à admirer; c'est par là qu'il se sauve delà souffrance; cette première émotion, qui pouvait rentrer en envie, déborde en louange. Rotrou fit de même devant Corneille, — A plus forte raison la critique le doit-elle faire à l'égard des œuvres de prix qui se succèdent. Quand elle a quelque fonds d'artiste en elle, disions-nous, elle est promptement avertie par un tact chatouilleux de ce qui se remue de poétique alentour; qu'elle se réjouisse donc d'avoir à le dire; qu'elle mette sa gloire à saluer la première : sa consolation comme son devoir est de ne se lasser jamais.
Janvier 1833.
(La Ck)nfemioa d'un Enfant do siède.)
De tous les jeunes poètes qui sont en train de croître, de s'améliorer avec éclat, de se débarrasser avec franchise de l'accoutrement quelque peu bîzaire ou scandaleux des débuts, il n'en est aucun de qui Ton ait droit de plus attendre que de M. Alfred de Musset. Depuis trois ans qu'il nous a donné la première partie de son Spectacle dans un Fauteuil, de nombreux et vifs témoignages nous l'ont montré toujours en progrès, toujours en action sur lui-même. Son joli essai de fantaisie dramatique, A quoi rêvent les Jeunes Filles, s'est continué et diversifié heureusement dans les Caprices de Marianne, dans On ne badine pas avec C Amour, dans la Quenouille de Barberine, et tout récemment dans le Chandelier. Le Comme il vous plaira de Shakspeare, cueilli au tronc de ce grand chêne, est devenu, aux mains de M. de Musset, la tige gracieuse et féconde de tout un petit genre de proverbes dramatiques, mêlés d'observation et de folie, de mélancolie et de sourire,
d'imagination et à'humeur (1) ; nous avons eu par lui un aimable essaim de jeunes sœurs françaises de Rosalinde. Dans les tentatives plus fortes qu'il a faites, comme André del Sarto et Lormzaeeio, M. de Musset a moins réussi que dans ces courtes et qMritudles esquisses, si brillantes, si vivement enlevées, dont les hasards et le décousu même conviennent de prime abord aux caprices et, en quelque sorte, aux brisures de son talent; mais, jusque dans ces ouvrages de moindre réussite, on pouvait admirer la sève, bien des jets d'une superbe vigueur, de riches promesses, et dire enûn comme, dans son Lorenzaccio, Valorl dit à Tebaldeo, le jeune peintre : « Sans comf^iment, cela <( est beau; non pas du premier mérite, il est vrai : a pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas « lui-même? Mais votre barbe n'est pas poussée, jeune <( homme, n^ M. de Musset avait aussi le mérite de no pas trop se flatter; le ton sincèrement modeste de ses dernières préfaces contrastait d'une manière frappanlo avec la façon cavalière et presque arrogante de ses débuts, et cette modestie si rare, qui accueillait la critique, s'accordait bien avec le dégagement de moins en moins contestable de son talent. Quelques lettres éloquentes (Tv/n Voyageur, lettres signées d'un nom qui a le pouvoir déjà de répandre de la célébrité sur tout ce qui s'y associe, avaient ajouté à l'intérêt qui s'attache naturellement aux productions de M. de Musset. De
(1) Et comme l'a dit, on ne saurait mieux, Théophile Gautier en parlant de ces pièces et saynètes ;<(... Quelque fantaisie charmante où la mélancolie cause avec la gaieté. »
beaux vers, la Nuit de Mai, où la plainte est comme étouffée, la Nuit de Décembre, où elle éclate, et de laquelle je ne voudrais retrancher que le dernier paragraphe {Ami, je suis la Solitude), avaient entretenu cet intérêt à la fois littéraire et romanesque, que la Confession d'un Enfant du siècle, fort vivement attendue, semble devoir combler.
Le sujet de cette confession est celui-ci : Un jeune homme qui a dix-neuf ans au commencement du récit et vingt et un ans à la fin. Octave, né vers 1810, de cette génération venue trop tard pour TEmpire, trop tard (malgré sa précocité) pour la Restauration, et qui achève, en ce moment, son apprentissage dans le conflit de toutes les idées et sur les débris de toutes les croyances. Octave est amoureux ; il l'est avec naïveté, confiance, adoration, et, jusque-là, il ressemble aux amoureux de tous les temps; mais au plus beau de son rêve, un soir à souper, étant en face de sa maîtresse, sa fourchette tombe par hasard, il se baisse pour la ramasser, et voit... quoi? le pied de sa maîtresse qui s'appuie sur le pied de son ami intime. Le réveil est affreux et soudain : Octave prend à l'instant même la maladie du siècle, comme on prenait autrefois la petite vérole après un brusque saisissement. Il quitte sa maîtresse, se bat avec son ami et est blessé; guéri, il se iette dans la débauche, dans l'orgie, jusqu'à ce que la mort de son père l'en tire. Confiné alors aux champs, il y voit une personne simple, douce, plus âgée que lui, mais belle encore, un peu dévote, assez mystérieuse, M°><' Pierson; il en vient à l'aimer, à être
aimé d'elle; ici mille détails simples, enchanteurs, des prome^iades dans les bois, avec chasteté, puis avec ivresse. On le croirait guéri, heureux, fixé. Mais la vieille plaie du libertin se rouvre ; elle saigne au sein de ce bonheur et le corrompt. La manière bizarre, capricieuse, cruelle, dont il défait à plaisir son illusion et la félicité de son amie, est admirablement décrite ; cela sent son amère réalité . Après bien des scènes pénibles, lorsqu'une réconciliation semble à jamai? scellée, lorsque Brigitte Pierson consent à tout oublier, à tout fuir du passé, à voyager bien loin et pour longtemps avec lui, survient un tiers jusque-là inaperçu, l'honnête Smith qui aime involontairement Brigitte et se fait aimer d'elle. Octave s'en aperçoit, les interroge, découvre la souffrance de Brigitte, reconnaît que tant de coups qu'il lui a portés ont tué en elle cet amour où elle ne voit plus qu'un devoir. Il hésite, il est près de la frapper d'un poignard ; mais le bon sentiment triomphe. Il se retire, il s'efface avec abnégation, il se rabat à une amitié sacrée. Smith et Brigitte partent ensemble en chaise de poste pour l'Italie. Cette conclusion, on le voit, nous ramène à une situation dont les Lettres d'un Voyageur nous avaient déjà donné l'idée. Y a-t-il dans ce livre un dessin, une composition? y a-t-il une intention morale et un but? On ne peut méconnaître, dès le premier chapitre, que l'auteur n'ait voulu iâire sortir de sa confession une moralité utile et sévère : il a voulu, ce semble, montrer la plaie hideuse, profonde, longtemps incurable, que laissent au fond du cœur, et sous l'apparence de guérison , la II. i2
m POBTRAIT^ CONTEMPORAINS.
débauche et la connaissance affreuse qu'elle donne de toute chose , ^ les instincts insatiables et dépravai qu'elle inocule. D'autres ont essayé de peindre tous les m^n affaiblissants et le relàcbement de la rolcmté, produits par un tbandon tortueux et secret s lui, il s'est attaché à peindre le mal orgueilleux, «nsbitieux, d'une cunosité insatiable, impie, le mal du Don luan renou-vêlé ; <c II y a, dit^l, de l'assassinat dans le coin des « bomei et dans l'attente de la nuit, au lieu que dans « le coureur des orgies bruyantes on croirait presque a à un guerrier : c'est quelque chose qui sent le corn- (( bat, une apparence de lutte superbe : « Tout le « monde le £ait, et s'en cache; fais-le, et ne t'en cache « i^as, n Ainsi parle l'orgueil, et, une fois cette cuirasse « endo9sée« voilà le soleil qui y reluit. «) Trois endroits, sa^s parler de celui auquel cette citation appartient, exprii^ent et ramènent à merveille le sujet, le but du livre, qyi disparaît et s'évanouit presque dans une trop grande partie^du récit : ce sont, le discours nocturne de Desgenais à son ami, la réponse éloquente d'Octave à quelques mois de là, et, au second volume, certaines pages sur la curiosité furieuse, dépravée, de certains hommes pour ces hideuses vérités qui ressemblent à des noyés livides. Ces trois endroits, d'une effrayante vigueur, accusent dans l'écrivain de vingt-cinq ans (1) une observation désespérerait profonde ^ malgré la crudité de l'exposition, les aveux y sont si réels et si sérieux que je n'y blâmerai pas le cynisme, comme en
(1) M. de Musset est de décembre 1810.
d'autres pasgageg où l'auteur ne l'a pas évité. Il y est tombé tout d'abord^ ce me semble, daos le premier chapitre^ où le tecbaique des eicpressioiis chirurgicales repousse et trompe même le lecteur a le reste de Fouvrage» en effet, ne répodd pas exactement à cette préface. Si l'auteur avait écrit ce premier chapitre (comme il convient aux préfaces) en dernier lieu et après son livre achevé, nul doute qu'il ne l'eût écrit tout différemment. L'atiteurt en avançant dans son rédt^ a fait maintes fois autre chose que ce qu'il avait projeté d'abord ; la débauche y tient moins de place que dans le projet primitif, j'imagine. Le second volume» particuHèrementf en est tout à fait purgée Hais ceci tient à un défaut de composition et à quelque chode de succès-sif dans la manière de faire de Mi de Musset^ ^r quoi je reviendrai*
Pbur en finir avec mon premier reproche» je regrette de trouver en un certain âombre d'endroits» surtout du premier volume» lee noms de Providence» de Dieu, d'aïige, etG.t inconsidérément mêlés à des images que le panifaâsme de l'antique et monstrueux Orient y a seul osé associer. A la page 152 du premier volume, pourquoi cette phrase qui doit choquer même l'incrédule, au moins comme une grave inconvenance? D'où vient cette soif (Mvcrante de métaphores qui ne s'arrête pas au calice i^cré? M^ cte Musset a l'imagination si naturellement riche et pleine de fleurs, qcfil est plus impardonnable qu'Un dutre dans ces excès.
Là où M» de Musset excelle» et là où nous le retrouvons avec tout son charme et son avantage, e'est dans
sus PORTRAITS CONTEMPORAINS.
le récit légèrement dramatique, coupé avec art, svelte d'allure, brillant de couleur et animé de passion. La troisième partie de la Confession, qui contient les amours naissantes et les premiers épanchements d'Octave et de M"*« Pîerson, est d'une fraîcheur d'adolescence, d'une grâce délicate et amoureuse, qui montre à nu toutes les ressources du jeune talent de M. de Musset, et combien il lui sied d'ensevelir une certaine expérience corrompue. Ce quart de la Confession, qui commence à l'arrivée d'Octave à la campagne, aussitôt après la mort de son père, et qui se termine dans un hymne de volupté et d'amour, à l'instant de la possession, compose un épisode distinct qui, si on l'imprimait séparément, si on l'isolait des autres parties bien profondes parfois, mais souvent gâtées, aurait son rang à côté des idylles amoureuses les plus choisies, de celles même dont Daphnis et Chloé nous [ofiâre l'antique modèle. Ici, rien ne choque; tout ce qui sortait du domaine de l'art littéraire, pour entrer, à proprement parler , dans le domaine de l'art médical , a disparu; nulle altération organique maladive, nulle odeur impure : « Bientôt, dit Octave, je fus connu des « pauvres; le dirai-je? oui, je le dirai hardiment : « là où le cœur est bon, la douleur est saine. » Un jour, s'il vient à parler trop gravement à M«® Pierson de son expérience prématurée, elle l'interrompt, et, comme ils étaient au sommet d'une petite colline qui descend dans la vallée, cette femme aimable l'entraîne; ils se mettent à courir jusqu'au bas de la pente, sans se quitter le bras : « Voyez, dit-elle alors, j'étais fati-
0 guée tout à l'heure, maintenant je ne le suis plus. « Et voulez-vous m'en croire? ajouta-t-elle d'un ton « charmant, traitez un peu votre expérience comme je (( traite ma fatigue ; nous avons fait une bonne course, <( et nous souperons de meilleur appétit. » M. de Musset se donne ici à lui-même les indications attrayantes et sensées suivant lesquelles il aurait pu, selon moi, mener à bien son livre et guérir véritablement son héros.
^me pierson, durant toute cette première situation attachante, est une personne à part, à la fois campagnarde et dame, qui a été rosière et qui sait le piano, un peu sœur de charité et dévote, un peu sensible et tendre autant que M"* de Liron ou que Caliste : « Elle (( était allée l'hiver à Paris; de temps en temps elle « effleurait le monde; ce qu'elle en voyait servait de « thème, et le reste était deviné. » Ou encore : « Je « ne sais quoi vous disait que la douce sérénité de « son front n'était pas venue de ce monde, mais qu'elle « l'avait reçue de Dieu et qu'elle la lui rapporterait « fidèlement, malgré les hommes, sans en rien perdre ; (( et il y avait des moments où l'on se rappelait la « ménagère qui, lorsque le vent souffle, met la main « devant son flambeau (1). »
(1) Comme une lampe d'or dont une vierge sainte
Protège avec la main, en traversant l'enceinte,
La tremblante clarté. Lamartinb.
C'est la différence, dans une mCjne image, de la poésie lyri(jue ai^ ronu^Q réel,
Pour bien apprécier et conDaitre cette charmante M"® Pierson, il faudrait, après avoir lu la veille les deux premières parties de la Confession, s'arrêter là exactement, et le lendemain matin , au réveil , commencer à la troisième partie, et s'y arrêter juste sans entamer la quatrième : on aurait ainsi une image bien nuancée et distincte dans sa fraîche légèreté. Plus tard, il y a un moment où tout d'un coup, à propos d'une grande promenade nocturne, nous découvrons que M"* Pierson, pour ces longues courses, prend une blouse bleue et des habits d'homme. Le trait est jeté au passage, comme négligemment; mais l'œil délicat le relève, et toute illusion a disparu. Car l'auteur a beau dissimuler et ne taire semblant de rien; la nouvelle M"* Pierson, fort charmante à son tour, n'est plus la même que la première; celle qui a la blouse bleue n'est plus celle qui, un peu dévote et très-charitable i parcourait à toute heure, en voile blanc, ces campagnes qui l'avaient vu couronner rosière. Il y a eu là une substitution subtile, qui rentre dans le défaut de continuité dont j'ai parlé ; le cœur ému du lecteur ne s'y prête pas.
La résistance de M"*® Pierson, la tristesse résignée d'Octave, les sons de la voix aimée qui n'éveillent plus en lui ces transports de joie pareils à des sanglots pleins dt espérance, sa pâleur, qui réveille au contraire en elle cet instinct compatissant de sœur de charité; puis, au premier baiser, l'évanouissement, suivi d'un si bel effroi, cette chère maîtresse éplorée, les mains irritées et tremblantes, les joues couvertes de rougeur
M. ALFRBD DE MUSSET. 911
et toute» brillantes de pourpre et de perles; ce sont là des traits de naturelle peinture qui pern^ttraient sans doute de trouver en cet ^sode la matière d'une com* paraison, souvent heureuse , <tved Mmon LencM ou AdoPphe, si une idée simple et un goût harmonieux avaient id ménagé l'ensemble, comme dans ces deux chefs-d'œuvre. L'avant-dernier chapitre de cette troislèiDe psfftie, Sifétaiêjùaillier, eto.^ est d'une exquise et irr^ptochable volupté; le dernier a quelques motat mystiques que je voudrais retrancher; on peut lecom"* parer à un chapitre à' Adolphe, qui est aussi tout bq exclamati(ms passionnées , et à d'enivrantes pages d'Oberman. Cette fin replonge et retrempe l'âme dan» les plus fraîches émotions de la jeunesse; vous avez sehti par uùe tiède brise de mal ta première bouffée de lilas.
Je me figure que si le livre de M. de Musset s'arrêtait à cet endroit, si sa Confêssim expirait, en quelque sorte, en s'exhalant dans cet hymne triomphal et tendre, 11 aurait bien plus fait pour le bot qu'il semble s'être proposé que par tout ce qu'il a mis ^(isuite. Que peut^ il vouloir en effet? faire toucher du doigt à d'autres jeunes gens la plaie du libertinage, leur en indiquer aussi la guérison. Or, à vingt et un ans, l'austérité d'une fin purement religieuse étadt écartée, il n'y a de guérison à ce vice que dans l'amour. Si l'amour appelé vertueux, l'amour dans Tordre et le mariage, lui paraissait peu favorable à son cadre de roman, s'il voulait Tamour libre et sans engagements consacrés, eh bien, cfétalt une conclusion encore satisfaisante et noble,
encore digne d'être proposée de nos jours, non-seulement sans scandale, mais même avec fruit, au commun de la jeunesse; du moins l'art, qui n'est pas si scrupuleux que la morale exacte, y trouvait un but idéal, une terminaison harmonieuse. Qu'a-t-il fait au contraire? Il nous a montré, à partir de là, son héros défaisant à plaisir cet amour par des jalousies, des soupçons, de bizarres inquiétudes, des procédés violents ; il a dit : Voilà ce que c'est que d'avoir été débauché; celui qui a été débauché gâte, souille par ses souvenirs, même l'amour pur. La manière dont Octave effeuille dans Tâme de Brigitte et dans la sienne cette fleur tout à l'heure si belle, son art cruel d'en offenser chaque tendre racine est à merveille exprimé; mais si la façon particulière appartient à Octave, cette défaite successive de l'amour, après le triomphe enivrant, n'est-elle pas à peu près l'histoire de tous les cœurs? Adolphe n*a-t-il pas été écrit pour représenter en détail cette pénible situation? Faut-il avoir été libertin pour se lasser après avoir aimé, après avoir possédé? et n'y a-t-il pas, au contraire, des exemples de jeunes cœurs, qui, après une première corruption non invétérée, se sont sauvés et rachetés par l'amour? L'exemïrfe d'Octave me semble donc un cas particulier qui ne fait pas loi, et ce qu'il a de plus général dans la dernière partie ne se rattache pas à ce qu'Octave a été libertin, mais à ce qu'il est homme, impatient, excessif, se lassant vite, triste et ennuyé dans le plaisir, habile à exprimer l'amertume du sein des délices : or, cela était vrai du temps de Lucrèce, du temps d'Hip-
pocrate (1) , comme du temps d'Adolphe et du nôtre. Dans les dernières scènes entre Octave et Brigitte, après l'arrivée à Paris; dans ce conflit pénible, fatigué, tantôt sourd et tantôt convulsif , d'une jalousie fantasque et d'un amour épuisé, j'ai été frappé d'un inconvénient. Ces pages sont vraies en ce sens qu'elles rendent des scènes qui ont pu se passer entre deux personnages pareils (2), et qu'elles trahissent la confusion des pensées qui ont pu s'agiter dans leur cerveau; mais Part qui choisit, qui dispose, qui cherche un sommet et un fondement à ce qu'il retrace, avait-il affaire de s'engager dans cette région variable d'accidents et de caprices, où rien n'aboutit? Avec des êtres arrivés à un certain degré d'expérience, de versatilité, de sophisme à la fois et d'imagination dans la passion, on est sur les sables mouvants ; il n'y a pas de raison pour qu'un résultat sorte plutôt que l'autre, pas de base où asseoir un intérêt moral, une conclusion à l'usage de tous. Pourquoi Octave ne poignarde-t-il pas Brigitte? Pourquoi le petit crucifix d'ébène aperçu l'arrête-t-il au
(1) Ils ont remarqué chacun à leur manière cet ennui né du plaisir.
(2) Au fond il est bien clair aujourd'hui que cette Confession n*e8t que le récit, un peu yoilé et dépaysé, du roman réel qui a fourni depuis le sujet de ces autres romans, à peine yoilés et déguisés. Elle et Lui par Ceorge Sand, Lui et Elle par M. Paul de Musset, Lui par M™* Louise Colet. Il ne reste plus à présent, pour démêler le yrai dans ce conflit de récits passionnés et même envenimés, qu'à attendre la publication des lettres écrites par les deux acteurs en jeu, lettres contemporaines des événements, et dont quelques-unes au moins ont été conservées soit par la personne survivante intéressée, soit par des tiers.
214 PORTRAITI^ CONTEMPORAINS.
moment de frapper ? Accident, pur accident ! Le vent souffle d'un côté ou de l'autre ; le tourbillon de^able mouvant se met à courir dans ce sens s il aurait couru tout aussi aisément dans le sens contraire* Je le répète, on est dans la région des phénomènes^ où l'art^ cet ennemi de tout chaos, ne doit pas rester. On n'est pas en face d'une peinture, mais d'un mirage^ Qu'a donc de commun le développement, l'analyse morale d'une passion^ d'une situation, avec ce quelque chose de fatigué et d'exalté, de factice et de physique? « Ta 0 ne t'entends pas trop mal, se dit Octave à lui-même « en se rendant justice, à exalter une pauvre tête, et « tu pérores assez chaudement dans tes délires amou- H reux. » Le dernier chapitre, ce dîner en tête-'ihtête de Brigitte et d'Octave aux Frères Provmçavao, a du charme; la résolution d'Octave part d'un noble cœur; il s'immole, il renonce à Brigitte, il l'accorde à Smith, ^, malgré l'étrangeté du procédé, on n'y sent pas le manque de délicatesse; mais pour qu'on pût jouir un peu de cette situation nouvelle et plus reposée, pour qu'on y crût et qu'elle fût définitive aux yeux du lecteur, il faudrait des garanties dans ce qui précède. C'est le lendemain même des fantaisies d'Octave que ce charmant dîner a eu lieu, et que le départ de Smith et de Brigitte pour l'Italie se décide; qui nous répond que, l'autre lendemain, tout ne sera pas bouleversé encore, qu'Octave ne prendra pas des chevaux pour courir après les deux amants fiancés par lui, que Brigitte elle-même ne raccourra pas à Octave? II est clair qu'on ne laisse aucun des personnages ayant pied sur
M. ALFRED DE MUSSBT. 215
un sol Stable; on n*a, en fermant le livre, la clef finale de la> destinée d'aucun. C'est un défaut essentiel dans toute œuvre d'art. J'insiste sur cet article de la contex* ture, parce que les trois quarts des gens jugent un livre d'après une page, sur une beautë ou un défaut, sur une impression isolée, et non par une idée recueillie de l'ensemble. Les très-jeuneB gens surtout n'y regardent pas si longtemps, et sans marchander sur leurs impressions, comme les taureaux ardents qui n'aperçoivent que le voile de pourpre, ils s'y précipitent. Or, voir une chose en se souvenant d'une autre, soutenir, au sein de sa pensée, des rapports multiples et presque contraires en les dominant, c'est l'opposé du taureau ardent, c'est le propre du jugement humain par excellence ; et, dans l'exécution des œuvres, c'est la gloire de l'art. M. de Musset, qui a tant de couleur et de fraîcheur dans l'imagination, tant de nerf dans le trait, tant de mordantes d)servatîons amassées, doit désormais viser à la compodtion d'un ensemUe. La Confession montre qu'il aurait l'haleine; ma^ il ne s'y est pas assez donné le temps de la confection.
Si j'ai dit et redit de tant de manières le défaut qui me semli^e fondamental, j'ai trop peu loué le charme fréquent, la grâce, le pittoresque ou la profondeur des détails. M. de Musset est, de nos jeunes auteurs modernes, celui duquel on tirerait peut-être le plus grand nombre de vives et saillantes épigraphes, c'est-à-dire de pensées concises, colorées et comme inscrites sur un caillou blanc. A ne prendre que les observations et maximes morales qui abondent dans ee livre, on
ferait un petit recueil de pensées isolées, sans transition, un chapitre à la façon de La Rochefoucauld, qui classerait ce romancier de vingt-cinq ans parmi les moralistes les plus scrutateurs.
Le style de M. de Musset, dans la Confession, est, comme il Test en général dans sa prose, vif, net, court, transparent; le tour aisé et concis, surtout dans les récits du second volume, se ressent de la prédilection que l'auteur affiche pour Candide et Manon Lescaut. Bien des paillettes pourtant, placées çà et là, annoncent le cousinage de Crébillon fils, de même que des métaphores un peu franches, qui se dressent tout à coup, attestent le culte enflammé du grand Shakspeare. L'auteur, dont la plume devient plus sûre de jour en jour, a quelque chose à faire pour l'entière harmonie de tous ces éléments divers, et volontiers disparates. S'il n'a nulle part atteint à une élévation plus soutenue et plus énergique que dans le discours de Desgenais, il n'a nulle part non plus faussé sa manière plus évidemment que dans le chapitre n de la première partie, où l'histoire et la métaphysique se déguisent sous un incroyable abus de métaphores. L'auteur en commençant, et n'étant pas encore sûr de son effet, a voulu faire, on le sent, un déploiement inaccoutumé; plus tard, à mesure qu'il avançait, sentant que les vraies beautés ne lui manquaient pas, il a osé être simple. J'ai noté, dans ce chapitre ii, page 8, une phrase sur Napoléon, sur son arc, sur la fibre humaine qui en est la corde, et sur les flèches que lance ce Nemrod, et qui vont tomber je ne sais où ; une pareille phrase, si on la
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lisait dans la traduction du Titan de Jean-Paul, ferait dire : « Gela doit être beau dans l'original, » et ce demi-éloge de la pensée serait, à mes yeux, la plus sensible critique du style et de l'expression.
Avant de laisser le brillant et nouveau témoignage de force et de talent donné par M. de Musset, aux limites et presque en dehors de la critique littéraire sur laquelle nous avons trop insisté peut-être, que l'auteur, que l'ami nous permette un vœu encore. La confession de l'enfant est faite ; Tendroit malade est retranché : Octave l'a dit, et je le crois; il le faut. L'auteur de l'épisode de M°»® Pierson (je m'obstine à isoler et à appeler ainsi la troisième partie) est guéri enfin. Quand il parlera donc de son mal désormais, que ce soit de loin, sans les crudités qui sentent leur objet; que ce soit en homme tout à fait guéri. Laissons au fond des eaux ou du moins n'étalons pas le noyé livide; la nature épure et blanchit les ossements. Une expérience secrète qu'on ménage, qu'on dissimule parfois, est plus !profonde et plus vraie encore : quand elle s'échappe à distance, par moments, elle impose davantage, et elle se fait croire. À cet âge de sève restante et de jeunesse retrouvée, ce serait puissance et génie de la savoir à propos ensevelir, et d'imiter. Poète, la nature tant aimée, qui recommence ses printemps sur des ruines et qui revêt chaque année l«es tombeaux.
Février 1830.
La bibliothèque de tous les jeunes gens et de bien des jeunes femmes va s'enrichir de trois charmants volumes qui offrent, réunies, toutes les œuvres de M. Alfred de Musset : l*" la Confession d* tm Enfcmt du siècle, revue et corrigée avec le goût que l'auteur apporte désormais à tout ce qu'il écrit; 2^ les Comédies et Proverbes en prose ; 3* les Poésies complètes. Ce dernier volume surtout, par ce qu'il reproduit de si agréablement connu et par ce qu'il ajoute d'inédit, est un vrai cadeau pour le public. De tous les poètes qui se rattadient au mouvement littéraire de 1828 , M. Alfred de Musset fut le plus jeune, le plus hardi et le plus fringant dès l'abord ; il entra dans le sanctuaire ïyrique tout éperonné, et par la fenêtre, je le crois bien. Il chantait, comme Chérubin, quelque espiègle chanson, son Andalouse ou sa Marquise; il avait fait enrager le guet avec sa lune comme un point sur un i. Le lyrisme de cette époque était un peu solennel, volontiers religieux, pompeux comme un Te Deum, ou sentimental.
M. de Musset lui fit d'emblée quelque déchirure : il osa avoir de Tesprit, même avec un brin de scandale. Depuis Voltaire, on a trop oublié Tesprit, en poésie; M . de Musset lui refit une large part; avec cela , il eut encore ce qu*ont si peu nos poètes modernes, la passion. De la passion et de l'esprit, voilà donc 60n double lot dans ses charmants contes, dana ses petits drames pétillants et coloréis;. Il est sûr 4e vivre par là entre tous les poètes ses contemporains ou quelque peu ses atnés. Sa NuU de Mai restera un des plus touchants et des plus sublimes cris d'un jeune cœur qui déborde , un des plus beaux témoin gnages de la moderne Muse. Le Lac, Moïse, Ce qu'an entend sur la montagne, La Nuit de Mai, voilà comme de loin, j'imagine, la Postérité, ce grand pasteur au regard sommaire, et qui ne voit que les cimes, énur mérera les princes des poètes de ce temps. Après <^ qu'il a faitt M. de Musset est resté modeste, & le juger du moins sur ses paroles ; il ne s'exagère point la grandeur de son ceuvre, il s'en dissimule trop peu^être le côté délicieux et captivant ; peu soucieux de l'aveoir, il dit pour toute préface au lecteur :
Ce livre est toute ma Jeunesse; Je l'ai fait sans presque y songer.
Il y paraît, je le cdnfesse.
Et j'aurais pu Le corriger*
Mais quand rhomme change eans cesse, \u passé pourquoi rien changer?
fa*t*ai, pauvre oiseau passager :
Que Dieu te mène à ton adresse]
Qui que tu sois, qui me liras, Lis-en le plus que tu pourras.
Et ne me condamne qu'en somme.
Mes premiers vers sont d'un enfant , Les seconds d'un adolescent, Les derniers à peine d'un homme.
Ce naturel-là, qui est un charme, ne doit pas aller pourtant jusqu'au découragement intérieur et à la négligence de si beaux dons. Au moment où les fruits sont le plus parfaits et le plus savoureux, il ne faut pas que l'arbre se dégoûte d'en produire. L'idéal suprême, à l'instant où on le découvre, fait tomber le ciseau des mains de l'artiste; mais il le reprend bientôt, et poursuit plus lent et plus sûr, ne perdant plus de l'œil la grande beauté. M. de Musset fera ainsi, nous voulons le croire ; les trésors d'observation et de larmes, qui se sont amassés dans cette âme jeune encore, en sortiront Voici, en attendant, et comme signe de bien gracieuse espérance, deux pièces^ inédites que nous empruntons au dernier recueil. Tune plus tendre, l'autre plus légère, et toutes deux sensibles.
(Et nous citions la pièce inspirée d'Ossian :
Pâle Étoile du soir, messagère lointaine, etc.;
et la chanson :
J'ai dit à mon cœur, à mon foible cœur, etc.)
JuiUet 1840.
On voit qu*après les réserves et les critiques nous n'avons pa» hésité à faire une très-large part à M. de Musset. Seulement, dans
<:e qui précède, il n'a peut-être pas été assez parlé de sa prose : elle est décidément charmante. Après son Merle blanc il n*y a plus qu'à rendre ]£s armes : « C'est, dit M™* de Borgne, qui s'y connaît, de la meilleure plaisanterie d*Hamilton, »
— J'ai encore écrit une dernière fois sur Alfred de Musset au moment de sa mort (voir au tome XIII des Causeries du Lundi, article du 11 mai 1857). Après tant de témoignages de constante attention, on ne saurait dire assurément que Je Taie négligé : je crains cependant de n'être pas tont à fait arrivé, à son sujet, au niveau des exigences de quelques-uns, — et je ne parle pas seulement de sa famille, mais des admirateurs enthousiastes qu'il n'a cessé de recruter dans les générations survenantes. Peu s'en faut, à les entendre, qu'il ne soit le premier et Tunique poète du siècle. Ce n'est pas ici le lieu d'apporter les correctifs à ce qui est devenu un engouement, et je crois que, pour qui sait lire« la double part est suffisamment faite dans ce qui précède»
BRIZEUX BT AUGUSTE BARBIER ^'l
Jliariê. *^ lumbeêé
Voici deux livres fiotiveatix, deux cMivfes de poésie éminentes et originales, deux productions bien diverses et en apparence tout à fait contraires de deux talents réfléchis et inspirés, de deux sensibilités, on ne saurait plus antipathiques au premier coup d'œil, et pourtant parentes au fond et presque sœurs. La cadette, je suppose, est restée recueillie en elle-même et discrète; elle s'est rattachée par un retour pieux au foyer domestique, au bourg natal, aux mœurs, au paysage du lieu, aux amours de sa blonde enfance; elle a gardé son culte simple; elle peut retrouver au besoin son accent du pays ; elle se rappelle encore tous les noms»
(1) Jlntroduis dans cette édition quelques articles de date ancienne que je n^avais point recueillis tout d'abord dans les volumes de Portraits contemporains : c'étaient, à proprement parler, des. articles d'annonce, et en partie de citations. Le coup de trompette y domine, mais aussi on y sent quelque chose du premier entrain et du souffle qui animait toute notre jeune génération ao moment du départ pour la poétique croisade.
BRIZEUX BT AUGUSTE BARBIEB. 923
et s'enferme souvent pour chanter ses airs anciens et pleurer plus à l'aise à ses souvenirs. Mais n*allei pas toutefois accorder à cette nature si fraîche edose trop d'ignorance et de simplicité ; elle sait le moùàe et la vie, elle a souffert bien des peines et s'est étudiée à bien des grâces. Son bon goût autant que sa pudeur l'avertit fréquemment de choisir entre ses émotions, ou même de se taire et de se voiler. Il y a en elle une science achevée qui se dissimule, une expérience sans doute amère qui aime à s'oublier. Où sent, à quelques mots qui lui échappent, à certaines brusqueries presque involontaires , qu'il r^ne sous cette douceur un peu sauvage, à laquelle la plus exacte bienséance préside, une énergie puissante de retenue , et capable, si on la heurtait, de rude défense. £t l'autre sœur, qui, plus brave et aventurière, émancipée de bonii^ heure, s'est ruée dans les hasards du monde, dans le tourbil* Ion et la fange des caiHtales , qui n'a eu peur ni des goujats des camps, ni des théâtres obscènes, ni des rues dépavées, et qui, le front débarrassé de vergogne et la grosse parole à la bouche , s'est faite honnête homme cynique, n'espérant plus redevenir une vierge accomplie, ne la prenez pas trop au mot non plus, je vous conseille ; ne croyez pas trop qu'elle se plaise à cette corruption dont elle nous fait honte, à cette nausée éructante qu'elle nous jette à la face pour provoquer la pareille en nous, à cette lie de vin bleu dont elle barbouille exprès son vers pour qu'il nous tienne lieu de l'ilote ivre et qu'il nous épouvante; osez regarder derrière l'hyperbole étalée et échevelée par laquelle,
nu PORTRAITS CONTEMPORAINS.
égalant la luxure latine, elle divulgue sans relâche et le plus effrontément la plaie secrète de ce siècle menteur, tout plein en effet de prostitutions et d'adultères; osez percer au delà de cette monstrueuse orgie qu'elle déchaîne en mille postures devant nous, — et vous sentirez dans Tâme de cette muse une intention scrupuleuse, un effort austère, un excès de dégoût né d'une pudeur trompée, une délicatesse dédaigneuse qui, violée une fois, s'est tournée en satirique invective, une nature de finesse et d'élégance , que Tidéal ravirait aisément et qui ne ferait volontiers qu'un pas de la Curée au monde des anges. Si, laissant le fond, nous examinons l'art et la forme chez les deux poètes, nous les trouvons également habiles, composant chacun leur œuvre avec une gradation savante, consommés aux procédés techniques et aux détails précieux. On ne saurait dire tout ce qu'il y a d'ingénieux et de combiné dans la plus tendre simplicité de l'un, dans la plus rapide indignation de l'autre ; quelle part d'étude antique détournée à l'innovation actuelle; quels sucs nombreux et mélangés dans ces fruits tombés d'hier et de si franche saveur. Mais ce n'est pas un parallèle que nous faisons; nous n'avons voulu que nous justifier de réunir ici l'un à côté de l'autre deux jeunes poètes si divers au premier abord, jumeaux dans leur apparition, unis d'ailleurs entre eux par une étroite amitié , et en ce moment même compagnons heureux de voyage vers la belle et toujours nouvelle Italie.
Marie, roman, est simplement un recueil d'élégies, parmi lesquelles il s'en trouve huit intitulées Mark,
qui, sans se suivre du tout, reviennent par intervalles, Ql, au milieu des distractions deTamantetdes capriœs du poëte, renouent le fil de lin flottant de cette première liaison villageoise et printanière. Cet amour fidèle pour la jeune paysanne bas-bretonne Marie est comme le son fondamental que divisent d'autres sons harmoniques , mais qui reparaît d'espace en espace à certains nœuds. Marie, la gentille brune aux dents blanches, aux yeux bleus et clairs, l'habitante du Moustoir, qui tous les dimanches arrivait à l'église du bourg, qui passait des jours entiers au pont Kerlo, avec son amoureux de douze ans, à regarder l'eau qui coule, et les poissons variés, et dans l'air ces nombreuses phalènes dont Nodier sait les mystères; Marie, qui sauvait la vie à l'alerte demoiselle abattue sur sa main ; qui l'hiver suivant avait les fièvres et grandissait si fort, et mûrissait si vite, qu'après ces six longs mois elle avait oublié les jeux d'enfant et les alertes demoiselles, et les poissons du pont Kerlo , et les distractions à l'office pour son amoureux de douze ans, et qu'elle se mariait avec quelque honnête métayer de Tendroit : cette Marie que le sensible poète n'a jamais oubliée depuis ; qu'il a revue deux ou trois fois au plus peut-être ; à qui, en dernier lieu, il a acheté à la foire du bourg une bague de cuivre qu'elle porte sans mystère aux yeux de l'époux sans soupçons; dont l'image, comme une bénédiction secrète , Ta suivi au sein de Paris et du monde; dont le souvenir et la célébration silencieuse l'ont rafraîchi dans Tamertume; dont il demandait naguère au conscrit Daniel, dans une élégie
qui fait pleurer, une parole, un reflet» un débris » quelque chose qu'elle eût dit ou qu'elle eût touché^ une feuille de sa porte, fût-^Ile sèche déjà : cette Marie belle encore, l'honneur modeste de la vallée inconnue qu'arrosent l'Élé et leLaita» ne lira jamais ce livre qu'elle a dicté, et ne saura même jamais qu'il existe^ car elle ne connaît que la langue du pays, et d'ailleurs elle ne le croirait pas. Voilà le roman, l'idée dominante de ce charmant petit livre, et tout ce qui s'y ajoute d'étranger se compose à merveille à l'entour. Ce sont d'autres souvenirs du pays et de la famille, des noces singulières» des retours de vacances, des klieux et de tendres envois d'ua fils à sa mëre> de calmes et riants intérieurs de félicité domestique; ce sont par endroits des confidences obscures et enflammées d'un autre amour que celui de Marie, d'un amour moins innocent^ moins indéterminé et qui peut se montrer ssms rivalité dans les intervalles du premier rêve, car il n'était ptô du tout de même naturel ce sont enfin les goâts de Tartiste, tes choses et les hommes de sa prédilection» le statuaire grec et M« Ingres sectateur de l'antique beauté, des vers à la mémoire de ce Georges Farcy que sa mort a révélé à la France» et qui eût aimé ce livre s'il avait vécu» et qui» en le Usant, eût envié de le faire I partout une nature élégante et gracieuse à laquelle le ceaar se confie^ partout de bienveillantes images et un pur désir du beau ; le doux Virgile en robe traînante et les cheveux négligés, s'appuyant sur le bras de Mécène au seuil du palais d'Octave; un doute tolérant et chaste» la liberté démente; Jésus homme dti
Dim^ dit le poète, mais qui possède à jamais l'univers moral, et qui, s'il doit mourir, ne mourra que comme le père de famille, après que toute sa race, la race des fils d'Adam, sera pourvue; — ce sont des vers comme ceux-ci, inspirés par le joli pays de Livry, que M"* de Sévigné chérissait déjà ;
Sans projets, sans envie.
Ne cherchons désormais que Toubli de la vie : Que chaque objet qui passe, ^ou noble ou gracieux, Nous attire, et sur lui laissons aller nos yeux; Vivons hors de nous-même ; il est dans la nature. Dans tout ce qui se meut, et respire, et murmure. Dans les riches trésors de la création, Il est des baumes sûrs à toute affliction : C'est de s'abandonner à ces beautés naïves, D'en observer les lois dovces, inofiensives. L'arbre qui pousse et mevrt où nos niains Tont plaslté, £t Toiseau qu'on écoute après qu'il a chanté.
Quand les hommes n'ont plus que des songes moroses. Heureux qui sait se prendre au pur amour des choses, Parvient à s'émouvoir et troave hors de lui. Hors de toute pensée, un baume à son emuii 1
Les comparaisons qui parlent naturellement à Timaginatioû du poëte appartiennent à la plus jolie et à la plus fralcbe nature ; on y voit des chevreuils, des faons timide , qui , les pieds dans le torrent , aspirent les derniers feux du soleil ou boivent la rosée matinale sous le fourré. Si je l'osais dire, je trouverais dans ces comparaisons de l'artiste quelque secret rapport de conformité avec sa propre et intime organisation, avec
ses sauvageries bretonnes, sa pureté un peu farouche, et cette ombrageuse vigilance qu'il nous a lui-même si délicatement accusée :
J*aime dans tout esprit Torgueil de la pensée Qui n'accepte aucun frein, aucune loi tracée, Par delà le réel s'élance et cherche à voir, Et de rien ne s'eflFraye, et sait tout concevoir : Mais avec cet esprit j'aime une âme ingénue, Pleine de bons instincts, de^ sage retenue. Qui s'ombrage de peu, surveille son honneur, De scrupules sans fin tourmente son bonheur, Suit, môme en ses écarts, sa droiture pour guide, Et, pour autrui facile, est pour elle timide.
En lisant ce petit livre tout virginal et filial, le décor, le venustus, le simplex munditiis des Latins, reviennent à la pensée pour exprimer le sentiment qu'il inspire dans sa décence continue. Les plus vrais tableaux, les plus vives réalités qu'il nous offre , ont encore un parfum antique qui trahit une instinctive familiarité avec les maîtres de Tâge d'élégance, avec les poètes du Musée et de l'Anthologie. Quelque chose de ce qu'on éprouve devant Y Œdipe d'Ingres, ou à la lecture de YAntigone de Ballanche, se retrouve ici, moins grave, moins direct, et ménagé sous un adorable artifice. L'élégie du pont Kerlo me reporte involontairement à Moschus, à Bion. Vhymne à la pitié pourrait être un écho plaintif de Synésius (1). C'est le propre
(1) Du Synésiug tu au clair de lune par Villemain. Le véritable SynéBiui est peut-être moins conforme à nos désirs.
des poésies extrêmement civilisées de revenir avec une curiosité expresse à la nature la plus détaillée, à la simplicité la plus attentive. Théocrite n'a-t-il pas fait les Syracusaines , et le rhéteur Longus la pastorale de Daphnis et Chloèf Mais chez l'auteur de Marie, tout cela est si habilement fondu, si intimement élaboré au sein d'une mélancolie personnelle et d'une originalité indigène, que la critique la plus pénétrante ne saurait démêler qu'une confuse réminiscence dans ce produit vivant d'un art achevé, et que si elle voulait marquer d'un nom ce fruit nouveau, elle serait contrainte d'y rattacher simplement le nom du poète; mais nous qui jugeons combien est sincère la modestie qui nous Ta caché (1), nous ne prendrons pas sur nous de lui faire violence; et pour conclure, nous nous bornerons à citer la plus touchante, à notre gré, des élégies que le nom de Marie décore : Partout des cris de mort et d'alarme!... (Suivait ici l'élégie du conscrit Daniel) (2).
(1) Cette première édition de Marie De portait pas de nom d*auteur.
(2) En donnant depuis nne seconde édition de Marie qu*il a enrichie de pièces nouveUes et dont il a perfectionné plusieurs détails, le poète a légèrement atteint la physionomie première et en a surchargé peut-être sur quelques points la simplicité. M. Fauriel, dans Tingénieuse préface qu*il a mise à la Parthénéide de Baggesen , remarqué quelque chose de pareil pour les perfectionnements apportés par Voss à une seconde édition de sa Louise, de cette Louise qui n*est pas sans rapport d*aimable parenté avec Marie, L'auteur ici a rétabli les noms celtiques dans leur pure orthographe, il les a multipliés : au Heu de chanter désormais sa Bretagne du point de vue adouci du Cénacle et du Musée, ^ii semble youloir la venger au point de vue de sa nationalité propre. Celui que nous appeUons Bien est devenu plus sauvage , il désire
— Trois ïambes de M. Auguste Barbier sont déjà connus : la Curée, la Popularité, ridole, lui ont fait un nom. Chacun a admiré en lui cette audace et cette puissance de tout fouiller et de tout peindre , d'égaler sa voix qui gourmande au mugissement de la clameur publique, de monter son harmonie sifflante au diapason des barricades ou de l'émeute, de manière à être entendu. C'est, à vrai dire, le seul poète que nous ait donné la révolution de Juillet. Barthélémy, qui se surpasse tous les jours dans la satire spirituelle et écla-tante, n'a fait que poursuivre un rôle où lui et son amt Méry étaient depuis longtemps des maîtres. Un autn& poète, trop rare au gré de ceux qui apprécient le tal^t sévère, M. Antony Deschamps, a publié trois satires dans un sens opposé, et empreintes d'une teinté de cette verdeur gibdioe qu'il a comme puisée au cchumerce de Dante; mais M. Antony Deschamps avait pris rang avant ce temps-là. M. Bari)ier, au contraire, est bien véritablement un enfant du soleil de Juillet. Jusqu'à ce moment ses palettes incertaines se chargeaient de couleurs, ses imaginations se heurtaient sans prendre corps, sa muse ne trouvait pas jour; il attendit. Le tonnerre serein de la grande semaine et quelques vers d'André Chénier, dont le rhythme lui est revaiiu à l'oreiUe, ont décidé de sa vocation, et toutœt amas de verve et de peinture a débordé. Le jet a été violent, gigantesque» exagéré, mais de cette exagération en
pmqne d*ôtre pitre ooaiffle Pétsit es Ecosse le ^Brfer d'EtIridc. Mais U a kea« Touloir, Tart gnc e^altacfae à lui , et ee tratait es parfum tous oetleàpraté <«Â3^
partie voulue que comporte la satire, ^ sinon la satire d^Horaoe, du moins celle de Juvénal, et qui pousse audelà du rëel dans certains cas pour mieux pouvoir y atteindre dans beaucoup d'autres. Il nous a semblé qu'en lisant les vers de M. Barbier plusieurs personnes, qui pourtant les admirent, n'y cherchent guère qu'un plaisir étrange, un tour de force inouï jusqu'à présent, des exploits pour les yeux, l'intrépidité extraordinaire dans les plus périlleuses images que jamais poëte ait tentées. D'autres p^^onnes , au contraire, d'un goût plus féminin, se sont révoltées à ces mômes images, à ces abus de parole où se délectent les audacieux. Des deux côtés il y a merise, ce nous isemble, et jugement superficiel. £t pour répondre d'abord aux timorés qui vous diront avec Boileau qu'ils fuient wi effronté qui prêche la pudeur, nous maintenons qu'il est dans la société actuelle , et derrière le vernis fragile de nos mceurS) des vices, des désordres, une corruption radicale qu'on peut ignorer à toute force, et, par là même, éluder avec bon goût dans la satire littéraire, mais qui^ du moment qu'on y pénètre et qu'on les remue, salissent inévitablement le vers comme la plaie hideuse qu'il sonde salit le doigt de l'opérateur. Tout homme de notre âge , dont la vie n'a pas été celle d'une jeune fiUe de province , tout homme que ses passions ou les circonstances ont mêlé aux diverses classes de notre civilisation si vantée^ et qui ne les a pas envisagées, comme trop souvent, avec des yeux cupides et un cœur endurci, celui-là sait fort bien ce qu'il y a de trop misérablement vrai au fond de cette lie où M. Barbier a
osé plonger pour en Jeter des poignées vers le ciel. Ce qu'il dit de Tinfection, de la lubricité des théâtres, de Fenfant vicieux et flétri des grandes villes, de la populace des ateliers et de celle des antichambres, n'a rien que d'exact, et, tant que les maux ne seront pas guéris, tant qu'ils seront méconnus et niés, une sorte de convenance supérieure commandera à qui les sent de les révéler au vif et de ne les enjoliver en rien. Maïs pour que cette convenance soit rigoureuse et se fonde sur un devoir, il est besoin que le poète ne se complaise pas aux misères qu'il décrit, qu'il ne joue pas avec l'infamie qu'il étale, comme font certains chirurgiens sans humanité (1), et que ce dégoût vertueux qu'il veut exciter dans le lecteur réside continuellement sur sa lèvre et palpite dans son accent. Or, M. Barbier, selon nous, a eu presque toujours présent à l'esprit ce sentiment élevé de la mission dont il s'est fait le poétique organe, et c'est un mérite que ne lui ont pas assez attribué beaucoup des admirateurs de sa forme et de ses tableaux. Il faut en conclure seulement, peut-être, que par moments, dans le détail de l'expression, il s'est laissé aller en pur artiste à un caprice d'énergie exorbitante qui distrait et donne le change sur l'ensemble de sa pensée ; mais l'intention générale, la philosophique moralité de son inspiration n*est pas douteuse; elle
<i) A propos de Juvénal effrayant la vertu dans ses inyectiyes contre le vice, on a dit dans un vers latin moderne qui rappelle heureusement celui de Boileau s
Dum furit in vitittm, pavet ipsa innoxia yirtus.
ressort manifestement de ses compositions les plus importantes, de la Curie, de la Popularité, de l'Idole, de Melpomine ; elle est écrite en termes magnifiques, au début et à la fin du volume, dans les pièces intitulées Tentation et Desperatio; car ce livre, né de la révolution de Juillet, pour plus grande analogie avec elle, entr'ouvre le ciel d'abord et nous leurre des plus radieuses merveilles; puis de mécompte en mécompte, il tourne au désespoir amer et crlve sur le flanc comme un chien. M. Barbier a voulu nous montrer à quelles conséquences dernières, en politique, en morale, en art, descend, malgré quelques élans brisés, une société sans croyances, une terre qui n'a pas de cîeux; il pousse à l'extrémité cette idée de néant, il décharné son squelette, il le traîne encore saignant au milieu de la salle du festin , et l'inaugure dans les blasphèmes pour nous mieux effrayer. Cette impiété, outrée à dessein, est, on le conçoit, un rappel violent, et provoque au retour ; elle gît tout entière dans la logique du poète, nullement dans son cœur. Lui, poète, il aime le beau et le saint, la pitié et l'harmonie, la noblesse et la blancheur, Sophocle, Dante et Raphaël; il s'écrierait volontiers avec l'esprit qui le tente , et serait heureux de répéter toujours :
Quel bonheur d'être un ange, et, comme Thirondelle, De se rouler par Tair au caprice de Taile, De monter, de descendre, et de voiler son front, Quand parfois, au détour d'un nuage profond, Gomme un maître le soir qui parcourt son domaine On voit le pied de Dieu qui traverse la plaine 1
Quel bonheur ineffable et quelle volupté D'être un rayon vivant de la divinité; De voir du haut du ciel et de ses voûtes rondes Reluire sous ses pieds la poussière des mondes, D'entendre à chaque instant de leurs brillants réveils Chanter comme un (Hseau des milliers de soleils! Oh I quel bonheur de vivre. avec de belles choses I Qu'il est doux d'être heureux sans remonter aux causes! Qu'il est doux d'être bien sans désirer le mieux, Et de n'avoir jamais à se lasser des cieux 1