‹ Portraits contemporainsChapitre 8 sur 28 · MADAME TASTU · texte numérisé non relu

MADAME TASTU

( Poésies nouvelles.)

Le talent de poésie tel qu'on aime à se le figurer, de poésie lyrique principalement, semble n'être départi à quelques êtres privilégiés que pour rendre avec harmonie les sentiments dont leur âme est émue, l'expression ne faisant que suivre en modération ou en énergie le soupir intérieur, comme la gaze suit les battements du sein, comme la voile se prête au vent. Mais, à observer la réalité, il n'en va pas ainsi. Le talent qui, dans le premier et bel hyménée de la jeunesse, ne fait qu'un d'ordinaire avec les sentiments dont une âme est possédée, s'il est fort, abondant, de trempe durable, s*en sépare bientôt, et devient jusqu'à un certain point distinct du fond même de l'âme. La sensibilité et le talent suivent, chose remarquable, une marche presque inverse : la sensibilité s'émousse, s'attiédit, se désabuse; elle en vient parfois à se concentrer en des buts fort restreints; le talent s'affermit, s'assouplit, se

généralise. S'il n'y a pas contradiction entre la sensîblKté et le tadent, il y a an moins surcroît du talent sur la sensitrilité. Tout ce que celle-ci a dans le cœur et veut exhaler, Tautre Texprime; mais quand elle n*a plus rien à lui inspirer, quand elle sommeille, l'autre veut exprimer quelque chose encore ; il se propose, il provoque anlour de lui des sujets de sentinent, il grossit à son gré ses émotions légères ; c'est un organe à part qui réclame son exercice et sa pâture. Quelques génies heureux, parmi les lyriques, semblent, au contraire^ conserrar jusqu'au bout un accord égal, facile, entre la sensibilité et son ^pression. Un équilibre naturd, aux larges ondes, règne à souhait entre la source intérieure et l'expansion du dehors. A. chaque flot nouveau de sentiment qui gonfle la surface, le talent, comme une nef soulevée, obéit. Aucun son ne meurt en ces âmes sans avoir son écho harmonieux, aucune vague sans avoir son écume argentée. Mais, ponr ces natures mêmes, il est vrai de dire qu'il y a du talent, du génie en plus, disponible encore après l'expression des choses nties. Même quand le flot de leur sensibilité est calme, la belle nef du talent a souvent impatience de voyager. Pour n'aller jamais que jusqu'où l'on sent, pour ne dire jamais que juste, et non pas au delà, il n'y a qu'un moyen, c'est de ne pouvoir tout dire. Ces talents inférieurs à leur sensibilité, d'une expression bien souvent en deçà de l'émotion, ces talents qui ne parviennent à rendre ce qu'ils veulent que rarement, et une fois dans leur vie peut-être, ont un charme particulier à côté des autres plus grands; ils sont très-sincères.

m PORTRAITS CONTEMPORAINS. '

Ck)mbien de germes étouffés en eux au moment de naître I Combien de vraies larmes retombées dans la voix qu'elles éteignent, dans le cœur qu'elles noient! Si quelque /*bant difficile, modéré, profond pourtant» s'en élève, écoutez-le ! voyez la réalité qui de près l'inspire. L'art ne fait pas ici jouer les larmes sous toutes les couleurs du prisme: l'harmonie ne multiplié point les sanglots.

M"* Tastu appartient à cette classe de talents dont elle est comme un grave et doux modèle. Elle s'y est rangée elle-même* lorsque, dans son premier recueil, elle adressait à M. Victor Hugo les vers suivants :

Heureux qui, dans Tessor d'une verve facile, Soumet à ses pensers un langage docile ; ^

Qui ne sent point sa voix expirer dans son sein, Ni la lyre impuissante échapper à sa main, Et, cherchant cet accord où Tâme se révèle, Jamais n'a dû maudire une note rebelle t.. • Hélas! ce n'est pas moi!... D'un cri de liberté Jamais, comme mon cœur, mon vers n'a palpité; Jamais le rhythme heureux, la cadence constante, N'ont traduit ma pensée au gré de mon attente; Jamais les pleurs réels à mes yeux arrachés N'ont pu mouiller ces chants de ma veine épanchés f

Dans son recueil nouveau, elle parle encore de ce talent, qui n'est, dit-elle, qu'une lutte intime d'ardents pensers et de frêles accords. Mais, quoi qu'elle en dise, et malgré l'effort douloureux pour elle, l'accord tous arrive en mainte rencontre bien vibrant et bien pénétrant, et comme il n'est donné qu*à un vrai poëte de la

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