‹ Portraits contemporainsChapitre 1 sur 28 · D CCC LXIV · texte numérisé non relu

D CCC LXIV

m. Mimà0.

Les révolutions sont des fées, bonnes ou mauvaises, je ne discute pas ; toutefois, d'un coup de baguette, elles opèrent des miracles à étonner l'univers. Nous avons à vous peindre un de ces hommes apportés par elles au sommet d'une pyramide qu'il a souvent laesurée d'en bas auparavant et qui lui semblait inaccessible. Il y est arrivé cependant ; il s'y maintient, il domine cette fourmilière de gens qui l'examinent avec envie à leur tour, en se berçant de l'espoir d'un autre cataclysme, dans lequel ils emporteraient d'assaut la forteresse imprenable aujourd'hui. Ainsi va le monde, ainsi va ce siècle plus qu'un autre. On peut vivre à présent par curiosité, comme on lit un roman dans un journal, en^disant :

— La suite au numéro prochain.

Ces portraits, écrits tranquillement sousja

dictée impartiale de mes souvenirs et de mes observations, deviendront peut-être un jour de r histoire; peut-être aussi les bouleversements et les passions des hommes leur donneront-ils une autre couleur, peut-être s'effaceront-ils devant des transformations imprévues» Qui le sait? Les jugements changent suivant la distance, suivant la lumière. Je dis ce que je sais et ce que je pense, j'ai la conscience intime et certaine de n'avoir fait de mal à personne, d'avoir indiqué légèrement les taches adhérentes à l'humaine faiblesse, j'attends donc patiemment l'avenir et je livre mes pauvres petites feuilles à leur destinée ; que Dieu les conduise I

M. Mirés est un type opposé à ceux qui ont déjà posé devant nous. Il a ses opinions et sa manière d'être à lui. Ce n'est point un fervent sectateur de Moïse, il a lu Voltaire et il s'en souvient ; il regarde son temps plus que les antiques croyances, et il ne transporterait pas le Sinaï à la place de la Bourse. Il a lu les philosophes du dix*huitième siècle, et il s'est imbu de leurs raisonnements, ainsi que l'ont fait beaucoup d'hommes éminents de plusieurs générations.

La philosophie peut servir en toutes les positions, même en celle de millionnaire. Il y a partout des épines; l'or est souvent lourd à porter^il acca-

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ble, et qui nous dira les mystères de cette fatigae, les déceptions et les découragements nés de trop de bonheur ? Le regret est une de ces plantes vivaces qui, malgré la vigilance, grimpent autour des colonnes de marbre et percent les murs des palais ; on a beau Tarracher, elle repousse, elle donne de pâles et tristes fleurs aux parfums effacés ; pourtant ces fleurs attirent et plaisent plus que les brillantes étoiles chatoyant aux mille feux des bougies. On se souvient desjours mauvais, des jours où, ainsi que le disait madame du Deffand, c'était le bon temps^ on était bien malheureux^ mais on était libre, oa respirait à l'aise, on aimait gaiement, on était aimé pour soi-même^ on inspirait de ces dévouements que l'argent ne payerait jamais. Si on souffrait, un ange consolateur s'installait auprès du lit de souflrance, vous arrachait à la mort et ne demandait pour récompense que cet amour, avoué aux yeux de tous, devenu une joie plus grande en devenant un devoir.

M. Mirés a commencé, on le sait, parle journalisme très-militant ; il a assis sa destinée sur le terrain mouvant de la presse, et, bien qu'il ne s'occupe plus du littérature pour luimême, bien qu'il ne s'occupe pas trop non plus de celle des autres, il a conservé la même ten-

dresse pour le carré de papier imprimé; c'est indélébile, comme l'encre de la petite vertu. Il a un journal, il en a deux, il en aurait trois; ce sont des bagues aux doigts qui ne gênent point et qui reluisent. Il se tient au courant des nouvelles, des bruits, des propos des différents mondes auxquels sa position le rattache. Il en cause avec la verve de son pays, avec cet esprit très-vif des bords de la Garonne, auqueiraccent ajoute une sorte d'étrangeté qui le poinçonne.

Il n*a point été élevé, comme Richelieu, sur les genoux des duchesses, il a pourtant assez de tact pour qu'il n'y parût pas, s'il le voulait. Je ne puis m' empêcher de voir un système, un parti pris, dans certaines façons dont on l'accuse, dans certains mouvements d'humeur, déconcertants pour ceux qui les supportent, lorsqu'ils ne se regimbent pas contre eux. Il pourrait être autrement, il pourrait oublier son chapeau sur une table, il pourrait répondre plus doucement, il a tout ce qu'il faut pour tenir la place qu'il occupe, il n'a besoin que de se laisser aller à sa nature et de ne point retenir ses intincts.

Ceci est une boutade du peintre qui dit à son modèle :

— Tenez-vous donc droit et souriez, afin que votre portrait soit aussi agréable qu'il est res-

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semblant, afin que ceux qui vous aiment vous reconnaissent bien, et que ceux qui ne vous connaissent pas aient du plaisir à vous regarder.

Ce modèle donc est très-entendu en affaires, il est superbe à voir dans la lutte et sur la brèche des reports et des actions. Il a une énergie rare et une volonté persistante, il préfère briser les obstacles plutôt que de les tourner; la résistance l'irrite et l'enflamme, le difficile le transporte, l'impossible l'enivre. 11 ferait un chemin de fer dans la lune, si on lui donnait un point d'appui ; il serait capable d'en soutenir la thèse, de la prouver, et, qui pis est, d'enlever des actionnaires; ils souscriraient en chœur, après avoir écouté le développement de ses projets. Son éloquence est prestigieuse, il a celle de l'imprévu et du moment, cette éloquence qui, semblable aune vrille, pénètre les cerveaux les plus obtus, quelquefois de force et malgré eux; qu'importe 1 le trou est fait et la victoire est gagnée. Il a autant de résolution que de courage et d'audace; il s'est pris corps à corps avec la fortune, elle a été bientôt vaincue, il la tient sous ses pieds, il l'enchaîne et la contraint à lui obéir.

Un de nos amis nous a raconté la naissance du Crédit Mobilier, et si nous reproduisons fidèlement le récit qui nous a été fait, c'est qu'il met

en relief le côté saillant de Tintelligence de M. Mires ; il eut l'initiative de cette institution.

En 1851, M. Benoist Fould prenait les eaux à Baden; il lisait leg journaux français, et, dans son désœuvrement, il parcourait la quatrième page.

Tout à coup, l'annonce d'une société, au capital de je ne sais combien de millions, frappe sa vue, il s'arrête, la lit, l' étudie, et, pendant son séjour à Bade, il médite sur cette annonce, sur cette société, ainsi que sur l'homme qui l'avait formée. Cet homme était M. Mirés; cette société était la Caisse des Actions réunies.

M, Benoist Fould, dont l'esprit vif et essentiellement pratique savait s'approprier les idées justes, comprit que l'époque était venue où il fallait au Crédit public et à la grande industrie un concours, sinon un appui.

En voyant l'abondance des capitaux se diriger vers les fonds publics et les grandes entreprises, M. Fould devina le rôle actif que pouvait jouer une puissante société financière, puisque un spéculateur, alprs inconnu et sans. puissance, avait réuni plusieurs millions.

Ce courant d'idées conduisit M. Fould à rêver la création d' une association purement financière appliquée aux fonds publics et aux valeur^ in*-

dustrielles. Mais« pour atteindre ce résultat, il lui fallait le concours d'hommes réunissant à une grande habitude, une influence positive.

Sous ce double rapport, M, Mires ne pouvait lui convenir, car, en i 852, M. Mirés était encore un enfant de l'annonce, et nulle alliance n'était possible entre les hautes notabilités financières et la quatrième page des journaux.

M. B. Fould s'adressa aux deux frères Péreire, ils réunissaient les avantages que M. Fould recherchait.

MM. Pereîre avaient été les premiers à initier la France aux chemins de fer, ils avaient fait des études sérieuses, et ils avaient, à diverses époques, exprimé à ce sujet des idées très justes.

MM. Pereire devaient d'autant mieux comprendre lès intentions de M. B. Fould, qu'en 1836, ils avaient déjà, dans le Journal des DébatSj exposé les principes de sociétés analogues à celle de M. Mires, et dont l'apparition avait été un sujet de fructueuse méditation pour M, B. Fould, pendant son séjour aux Faux.

On doit à ces différentes circonstances la création du Crédit Mobilier*

L'esprit d'initiative de Mt Mirés s'est produit bien aouvent encore.

£n 1853, il créa pour te compte du Crédit

foncier de Nevers et de Marseille des lettres de gage, qui représentaient le fameux billet de cent francs, rapportant trois francs soixante-cinq centimes par an ou un centime par jour.

II avait ajouté à cet attrait des lots au moyen de tirages. Mais ces lettres de gage faisaient concurrence aux obligations du Crédit foncier de France, et le gouvernement refusa d'approuver le traité.

Un de ses grands mérites est de savoir choisir ses hommes et de s'entourer de ceux qui peuvent le servir utilement. Il trace à chacun le chemin qu'il doit suivre, son coup d'ceil est sûr en ce genre, il se trompe rarement. Il a tendu la main à bien des gens qui, par lui, ont gagné des richesses, je dis gagnée parce qu'il en est ainsi : il leur a fait tirer parti d'eux-mêmes. C'est la meilleure et la plus délicate façon d'obliger, saiis blesser les susceptibles.

M. Mires aime la beauté, il a pour elle des enthousiasmes méridionaux qui se traduisent de mille façons. Il oubliera volontiers une conversation grave et sérieuse devant un frais visage ou une jolie tournure ; il ne sait pas refuser de beaux yeux qui supplient : c'est le côté chevaleresque de son caractère. On m'a conté qu'un soir il marchait à travers les rues de Paris, avec

un ami associé à son sort, alors pen brillant: ils étaient dans une des positions extrêmes de leur vie accidentée, et demandaient des inspirations à la promenade et au clair de lune, ces deux conseillers de la détresse ; chacun donnait son avis, chacun proposait son moyen, et les conclusions n'étaient pas gaies. Tout à coup, au détour d'une rue, ils se croisèrent avec une jeune fille au pied leste, au sourire éveillé, à la démarche aérienne ; F ami s'en allait le regard à terre, les mains dans ses poches, le chapeau en avant, il ne la remarqua pas plus qu'une borne, et continua son homélie :

— Ah I dit-il spontanément, je crois que j'ai trouvé ; écoute bien.

Il se retourne, il était seul ; son camarade galopait sur les ailes de la fantaisie après cette apparition gracieuse et fantastique, oubliant les craintes, les nécessités de l'existence devant ces entraînements de la jeunesse, devant ces mirages de l'imagination, qui, chez les uns, deviennent de la poésie, chez les autres de la passion, chez d'autres encore du caprice.

On a beaucoup parlé de la maison de M. Mi*

rès. Elle est fort splendidement meublée et ad-

mlrablement tenue. C'est un de ces appartements

princiers, où Ton peut recevoir largement et

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Avec lu magnificence d'une tellQ position. Il ne s'occupe ni 4es tableaux ni des curiosités ; il pe eollectionne pas. Il voit peu de monde j cependant, il donne habituellement une grande fête chaque hiver et plusieurs dlpers. I^e matin , il tient cour plénière de solliciteurs et de bâilleurs de projets; son perron est l'échelle de Jacob : ceux qui le montent et le descendent ne sont pas tous des anges » il est vrai. Il accueille les idées et les enregistre dans sa mémoire, Son esprit est actif et brillant ; quand il veut causer, il sait le faire, sur d'autres matières que l'argent et les napoléons à perdre ou k gagner ; il ne s'agit en tout pour lui que de vouloir.

Il donne volontiers, surtout à ceux qui s'y prennent avec adresse et peut-être un peu de mise en scène. Il est facile à exalter, ainsi que les natures impressionnables, il sait pourtant fort bien ce qu'il fait. Les complaisants ne manquent pas dans le cercle de ses rayons dorés, il les connaît et les accepte pour tels, il a trop de finesse pour ajouter foi à des protestations intéressées, il les classe suivant leurs capacités, non pas suivant leurs exagérations. On ne f attrape pas avec des grimaces.

En même temps très-susceptible de laisser-r

aller et très-ferme, il cède quelquefois par lassitude et par ennui de refuser. Il egt vif, i} s'impatiente, cependant il ne blesse pas volontairen^ept; si cela lui arrive et qu'il s'en aperçoive, il revient et p'a pas le sot fimour-propre des cœurs mé(Jiocres. Il ne boude pas, il dit ce qu'il pense, engîiite il n'en est plus question.

Il n'est pas grand travailleur de cabinet, l'activité de son tempérament l'en empêche; il n'a point de paresse, au contraire, il voudrait envahir le temps et le rendre son tributaire pour agir davantage. Ses goûts ne le portent pas vers le coin du feu et la tranquillité de l'intérieur; il va, il vient sans cesse, il a l'amour de la locomotion ; pour lui, les distances n'existent pas plus que les empêchements. Il court d'un bout de la France à l'autre, il va en Italie, il y retourne sans hésitation et presque sans fatigue, son corps est l'esclave de son âme dévorante; il obéit à ce désir, à ce besoin d'action, dont presque tous les hommes d'avenir sont possédés. Il faut créer, créer encore, triompher de tout, fonder ces entreprises qui étonnent le monde et qui laissent après elles un nom à mille échos. Une fois lancé dans cette voie, le tourbillon vous entraîne, on ne l'arrêterait pas sans mourir. Le repos est un ennemi, un cauchemar; Juif Errant

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de la pensée, de la spéculation, une voix incessante vous crie :

— Marche 1 marche 1

Et l'on marche toujours^ et l'on accumule Pélion sur Ossa, et Ton n'a pas même le temps de se rendre compte du fardeau qu'on porte. Cette profession exige des organisations à part, des natures prodigieuses qui ne se démentent, ni ne s'arrêtent : on ne se soutient qu'à ce prix.

p. HE BEIIAM

J'aurais à peindre beaucoup d'illustres morts, si je prenais la liste de ceux qui nous ont été enlevés depuis plusieurs années. Balzac, Frédéric Soulié, Eugène Sue, M"* de Girardin et tant d'autres; mais je n'ai rien à dire sur eux que ce qui a déjà été dit, ce que chacun sait. Il est donc inutile de répéter les choses trop connues.

Je me trouve à même au contraire de savoir sur Déranger, des détails qui n'ont pas été recueillis, ou du moins qui ne courent pas les rues. Sa jeunesse si gaie et si insouciante, fournit une étude que complète sa verte vieillesse et à laquelle ce talent charmant de poëte prête une auréole pleine de lumière.

Béranger était positivement d'une famille noble déchue, nous le lui avons entendu dire h lui-même, il n'en tirait pas vanité, pourtant il n*étaitpas fâché qu'on lesût, etenpiaisantaltavec

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