P. DE BÉRANGER
cette finesse pleine de bonhomie, qui ne laissait jamais voir bien clairement le fond de sa pensée. On sait quelle fut son éducation, il nous en a instruit lui-même ; plus tard, ou plutôt en même temps il connut dans une pension, rue des Boulets-Saint-Antoine, M"* Judith Frère, fille du maître d'armes de l'établissement; elle avait
deux ans de plus que lui, c'est-à-dire onze ans et lui neuf. Leur liaison, qui ne s'est jamais rompue, date de là, et ils sont morts habitant ensemble, à quelques mois l'un de l'autre.
Je n'ai connu M*^* Judith que vieille, portant des bonnets montés, ayant l'apparence assesi revêche, bien qu'elle fut fort gracieuse. Il était facile de voir qu'elle avait été très-belle, ses traits étaient charmants, sa physionomie intelligente, son œil très-observateur. Elle avait dû avoir un teint magnifique. Ses cheveux blonds accompagnaient un ovale régulier, (je vous parle de Judith jeune bien entendu), de mon temps c'était une perruque. Cette femme joua un grand rôle dans la vie de Béranger, elle n'aima jamais que lui pendant soixante et dix ans I II ne lui garda pas la même fidélité, et quelque fut sa conduite, quelque furent ses écarts, rien ne put la détacher de lui, elle supporta les orages, lesf
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abandons, les contrariétés avec une résignation admirable, entqurée de jeunes gens empressés de lui plaire, elle ne les reçut qqe eomme les amis de Béranger et ne leur permit pas d'espé-r rer autre chose.
Patiente elle attendait, il revenait toujours. Il ne cessait point de la voir, il trouvait moyen d* excuser les escapades, dont elle était trop fière pour se plaindre. Il eut cependant plusieurs passions rivales, une entre autre que je pourrais nommer et qui dura longtemps. Le nom de baptême de la dame était Adèle : elle lui envoya un jour les poésies de ClotLlde de Surville, avec une dédicace signée par elle ; ce livre existe encore tel que Béranger Ta reçu, il a survécu, hélas I à l'amour et aux amoureux.
Judith a donc beaucoup souffert par lui, mais la peine du Talion lui fut infligée. Dans leups vieux jours elle Timpatienta souvent; si elle ne lui fit pas tout à fait payer ses larmes, au moins l'addition s'en trouva-t-elle moins forte. Béranger riait de ses taquineries, qui cependant l'ennuyaient, il la taquinait à son tour, ces scènes étaient plaisantes pour les spectateurs. Il existait entre eux un lieu indestructible, ils s'aimaient d'une affection que rien n'eut pu remplacer, pi pour l'un ni pour l'autre, et ils ne
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pouvaient pas se survivre. Ces petites tracasseries intérieures manquèrent au poète, lorsqu'il eut perdu sa vieille amie. L'isolement se fit dans son cœur, bien qu'il fut entouré de respect et de tendi*esse, il s'en alla la rejoindre.
Etant jeune, il demeura longtemps dans une maison appelée le château de Charolais, rue de Bellefond. C'était une aorte de pension bourgeoise tenue par M"« Millet, veuve d'un médecin ; on s'y amusait comme on ne sait plus s'amuser aujourd'hui. Béranger jouait la comédie, ses rôles favoris étaient les niais, qu'il représentait en perfection. Un de ses triomphes fut le Chanoine de Milan, pièce alors en vogue et bien oubliée aujourd'hui. Il faisait des idylles, dont les personnages se nommaient Paul et Néris. Il raillait deux volumes durant les préjugés et les superstitions du village ; il les conserva même après ses premières chansons, un beau jour il dit à ses amis :
— On ne peut avoir deux genres.
Et il jeta les idylles au feu, en compagnie de plusieurs tragédies, à moitié achevées. Une de ces tragédies s'appelait Spartacus, une autre avait pour héros le comte Julien, et peignait les mœurs espagnoles, du temps des Maures. Il y avait entre autres une magnifique
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