LOUIS JOURDAN
Ils ne veulent pas voir daus ses écrits ce qui s'y trouve, parce que la vérité ne flatterait pas suffisamment leurs haines ou leurs passions ; ils interprètent suivant leur caprice ou les besoins de leur cause ce qui est très-clair néan« moins, pom* les esprits impartiaux. Chacun verra, dans cette polémique, ce qu'il y voudra voir, en alambiquant, en déchiquetant ses phrases, en les transformant s'il le faut. Ils se les jettent au visage, comme autrefois les pédants se jetaient leurs livres.
Les malheureux n'ont donc jamais lu les Prières de Ludovic! S'ils avaient seulement ouvert ce livre, si suave de pureté et d'idées re ligieuses, ils auraient tous reconnu leur erreur.
Ce n'est pas la foi que Louis Jourdan combat, c'est l'intolérance; sa plume n'est jamais trempée de fiel, eUe est guidée par la justice, il la veut pour tous, il la veut éclairée et indulgente, il veut que les hommes ne dénaturent pas cette loi chrétienne que Dieu a faite si belle. Il n'est pas au monde un homme plus véritablement juste devant le Seigneur que celui dont on veut faire un drapeau contre lui.
Le trait le plus positif du caractère de Louis Jourdan est la bonté, non pas une bonté ordinaire, non pas une bonté banale, encore moins
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une de ces bontés styles qui s'étendent sur tous en paroles, et qui ne feraient pas un pas pour prouver leur compassion. Louis Jourdan est le dévouement incamé. Il ne songe jamais à lui, il ne s'occupe que des autres : ses amis trouvent toujours S(m cœur et sa bourse ouverts, son temps et ses soins leur appartiennent, il s'oublie complètement devant un service à rendre, et cela avec une simplicité, une bonhoaiie, une délicatesse, qui doublent le prix de ce qu'il fait. 11 ne reculera devant aucune peine, aucune démarche, il ira solliciter des butors s'il peut soulager un malheur, et ne se rebutera d'aucunes difficultés.
Non-seulement il se donne tout entier à ses amis, mais il trouve le temps et le secret d'être utile à tous ceux qui souffreat; il est infa1;igable pour le bien. Jamais sœur de charité n'a pansé plus de plaies et répandu plus de consolations. Il guérit les douleurs de l'âme, plus cruelles que celles du corps, et plus incurables souvent. Louis Jourdan mène une vie patriarchale , entouré de sa femme et de ses enfants qu'il adore. Il habite Passy et va s'y reposer le soir des agitations de la journée et de l'imagination. Son humeur est douce et égale, son plus grand mouvement de colère ne tien-
L<iLIS JOUUDAN l*.l
drait pas devant la crainte d'affliger quelqu'un. Il a été souvent dupe, comme les grands cœurs, il ne garde pas rancune à ceux qui l'ont trompé, il ne se plaint point ; s'il est amené, par les circonstances, à raconter sa déception, il le fera si simplement, qu'on croirait qu'il s'agit d'un autre.
Ce n'est pas que les moyens et l'énergie lui manquent, il retrouve sa vivacité méridionale
lorsqu'il flétrit un abus ou qu'il défend une noble causô. 11 faut l'entendre alors, il faut le voir s'animer. Sa parole devient d'une éloquence brillante el incisive, il a des raisonnements et des arguments puisés dans l'esprit de justice qui le distingue, puisés dans son esprit, dans son cœur surtout, auxquels on ne saurait résister.
H est vif, il est drôle, il n'est pas caustique, il ne saurait se moquer de personne, il est sérieux et profond dans ses convictions et dans ses sentiments, il n'a jamais varié, c'est une de ces natures privilégiées pour le bien, qui ne font de mal qu'en rêves, et pour qui les illusions sont presque toujours des réalités. 11 a l'amour de r humanité poussé à l'excès, ainsi que presque tous les grands cœurs des mêmes croyances que lui. S'ils se trompent, c'est parce qu'ils veu-
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lent arriver à la perfection et au bonheur parfait de notre race imparfaite et née pour souffrir. Leur bonne foi est entière, ils sentent plus qu'ils ne raisonnent ; tout est dévouement, tout est abnégation en eux. Avec de semblables convictions l'on fait des martyrs. Ainsi que tous les gens de son pays, Louis Jourdan est exalté et enthousiaste, il a le travail facile, il est laborieux et flâneur en même temps, ses journées se passent sans qu'il puisse dire comment, en courses, pour les autres bien entendu, en visites reçues, en occupations financières, auxquelles il s'est donné depuis quelques années et qui ne lui vont pas, bien qu'il ait réussi.
Il se lève très-matin et se met à écrire, surtout depuis que l'état de sa vue lui interdit de s'occuper le soir. Il prend un bain froid tous les jours, déjeune et part pour Paris ; il commence sa vie militante jusqu'à cinq heures, où il retourne à sa famille. Il revient quelquefois le soir, mais rarement, va peu au théâtre, si ce n'est pour des nouveautés, ou pour de la musique, qu'il aime beaucoup.
Personne n'est plus simple d'habitudes et de toilette. Il n a aucun désir d'attirer l'attention, ne se met pas en avant, et n'a d'envie contre qui que ce soit. Satisfait de son sort, il ignore
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l'ambition ; il vivrait tranquille, dans une médiocrité suffisante, jouissant du bonheur de ceux qu'il aime, et ne demandant à ce monde que ce qu il peut donner. Il se contente far* cilement, rien n'est perdu avec lui, il sait gré des moindres choses, et le prouve à Tocca^ sion.
II est souvent troiApé et ne Juge pas trè»sainement ceux qui l'environnent, il est trop désireux de ne voir que le bien, il ne peut se persuader le mal et se nourrit des chimères que sa confiance lui présente. Sa sérénité n'est pas troublée par les déceptions.
— Tant pis pour ceux qui abusent de la bonté des autres, dit-il.
Ce n'est pas, selon lui, une raison pour dianger, ni pour se donner des torts. Il est esclave de ce qu'il considère comme des devoirs, et ces devoirs lui sont chers. Lisez la dédicace placée à la tête de ses Mauvais Ménages^ qui ont eu tant de succès ; si vous avez aimé votre mère, les larmes vous viendront aux yeux malgré vous. Le style de Louis Jourdan lui ressemble, il est franc et limpide comme sa pensée. On peut mettre ce qu'il écrit entre toutes les mains; abstraction faite de F esprit de parti , on n'y
trouve pas un mot nuisible ou dangereux si on
ilih LOIIS JOUR DAN
se met à son point de vue, ce qui est possible même sans accepter ses doctrines , toutes empreintes du génie de Saint-Simon, son premier maître, pour lequel il a une admiration indestructible.
Louis Jourdan n'a ni passious ruineuses, ni goûts de dépenses, il aime les arts et en sent vivement la beauté. Sa maison est confortable, c'est celle d*un sage, d'un père de famille, d'un amateur de la nature. Il ne reçoit chez lui que des intimes, et en très-pefit comité. C'est enfin un de ces ouvriers de la première heure qui, lorsqu'ils viendront demander leur salaire, appuyés sur leurs faucilles, après avoir fini leur tâche, recevront le talent d*or tout entier, comme les plus laborieux et les plus solides ; l'Éternel leur dira:
— Vous avez bien mérité de moi, soyez béni.
Je viens de juger impartialement deux hommes, dont je n'ai jamais partagé et ne partagerai jamais les convictions ; j'ai tâché de les voir tels qu'ils sont, sans me laisser influencer par des répugnances d'opinion, souvent injustes. Je crois fermement qu'ils désirent le bien, s'ils se trompent dans la manière de le faire, il ne faut pas moins leur en savoir gré, d'autant plus qu'ils mettent tout en œuvre pour y réussir. *
M. cor SI».
Notn^ siècle a toutes les outrecuidances et toutes les présomptions, peut-être aura-t-il celle de prétendre à une école philosophique, créatrice et indépendante. Il citera des noms fameux, certainement, des hommes d'un mérite incontestable ; mais ces hommes sont41s autre chose que les échos, que les disciples des anciens? Ont-ils découvert une doctrine nouvelle acceptable ? Ont-ils creusé plus avant qq^ leurs devanciers dans les abîmes du cœur humain, et leurs conseils ont-ils acquis un pouvoir régénérateur sur les idées ?
Il nous est permis d'en douter, il nous est permis de nier cette école, à laquelle T unité manque, dont les membres se dispersent, et qui n'a point porté de fruits, apparents du moins. Sauf quelques rêveurs, bâtissant sur l'impossible, les autres sont des orateurs brillants, des logiciens
spirituels et spécieux. Ils peuvent avoir une influence directe sur les masses, par la magie de leur parole ; presque aucuns ne sont assez convaincus pour que leur enseignement n'ait jamais varié. Beaucoup d'entre eux regardaient l'avenir, effrayés de ses présages ; ils tournent maintenant la tète en arrière, afin de ressaisir les lambeaux du passé. Nous ne valons pas mieux que nos pères, nous valons moins, peut-être, et, selon toutes les probabilités, nos enfants vaudront moins que nous, en dépit de l'ère nouvelle qu'on nous annonce et des progrès que nous proclamons si haut.
Nous avons dans M. Cousin un frappant exemple de ce que nous venons d'avancer : il l'avoue lui-même , il a fait de la philosophie comme il aurait fait un autre genre de littérature, moins bien peut-être, ses facultés élégan- ' tep le rendant plus amoureux de la forme que du raisonnement. Il a suivi un ordre d'idées où ses relations l'entraînaient, à l'époque où il a commencé sa carrière. Il a pris dans les diflférentes écoles pour se composer un bagage; il a glané la meilleure part, suivant lui, la plus étincelante * à coup sûr, et il en a composé un tout qu'il s'est approprié, dont il a fait sa doctrine, et qu'il a livré à l'appréciation de ses disciples.
Plu3 tard son esprit a choisi une autre direction ; il a cherché dans l'histoire la vérité qu'il demandait en vain à son siècle, et de nouveaux horizons se sont déroulés à ses yeia. H a vu les révolutions de ce temps-ci, il a compulsé les révolutions d'autrefois, il a trouvé qu'elles se ressemblaient au fond, mais que la forme était moins blessante jadis. Lui, pour qui la forme est si entraînante, je vous l'ai dit, il a découvert les motifs de cette différence dans la différence du principe des révoltes, avant 80, et dans le.s chefs qui conduisaient les mouvements populaires. La Ligue etla Fronde surtout se composaient d'éléments aristocratiques ; le peuple ne se battait pas pour lui-même, il nesongeaitpas aux bouleversements, il n'était pas le maître, et ses excès étaient presque toujours comprimés; on avait donc des révolutions à l'eau de rose. Une nature fine comme ceUe de M. Cousin devait préférer celles-là.
De là, sa prédilection pour le dix-septième siècle, qu'on a appelé son amour pour M"* de Longueville. M. Cousin est un poète, bien qu*il n'ait point imprimé de vers; par conséquent, il est un rêveur. Il a rêvé cette charmante princesse et ses charmes ; il l'a placée dans ces palais aux
grands escaliers, auxsallesimmenses, puis dans
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Basolitude et sa pénitence de Port-Royal. Il a rêvé cette époque splendide où toutes les gloires furent données à la France, depuis celle du monarque jusqu'à celle de la beauté. Il a vécu de cette existence qui rend la nôtre mesquine et rétrécie. Son esprit s'est trouvé à l'aise en ce cadre merveilleux, il s'est élevé plus encore, et nous devons à ce recueillement les ouvrages qu'il nous a donnés depuis quelques années.
M. Cousin a accepté les amitiés et les repentirs de son héroïne, il a été sévère pour ce duc de La Rochefoucauld, dont l'esprit était aussi positif que le cœur. On se rappelle le joli mot de M°' de La Rochefoucauld d'aujourd'hui à notre philosophe. Un jour, dans un salon où ils se trouvaient tous les deux, il s'approcha d'elle avec l'aisance et la familiarité respectueuse d'une connaissance un peu intime. Ils ne s'étaient jamais parlé, il la prenait pour une autre personne, qui lui ressemblait comme une caricature ressemblerait à un joli portrait. Il s'excusa par cette explication.
— Ah ! monsieur, répondit-elle, c'est pousser trop loin votre vengeance coijtre ma famille.
C'est qu'en effet l'historien s'est tellement identifié avec son récit c[u' il a pris les sentiments
de $68 personnages, il est facile de le comprendre à la façon dont il les exprime.
M. Cousin a le visage distingué et la physionomie expressive. Il a dû avoir plus que cela dans sa jeunesse; il est toujours très-bien tenu» ses manières sont parfaites, il est homme du monde autant qu'on peut Fêtre. Sa conversation a du charme, surtout sur ses sujets favoris. 11 n'a pas peut-être cette verve et cette séduction de langage que nous signalions chez ses émules, il a la grâce de l'expression, la force des pensées, et le tour le plus élégant dans la manière, ainsi que nous l'avons remarqué pour son style.
Il est grand, élancé, il adopte volontiers les façons des seigneurs d'autrefois. Il a comme eux des airs de tête renversés, une main dans son gousset et les jambes croisées. Cela lui sied, car ce n'estpointune affectation, II va assez souvent dans la société, où il est très-désiré et reçu comme il mérite de l'être.
Sa mise est fort soignée, sans l'exagération de la mode, c'est la mise d'un homme de son âge, on voit qu'il a beaucoup d'esprit et un bon esprit, celui qui sait éviter les écueils et qu'un tact exquis dirige d'abord.
Il souffre malheureusement d'une maladie
i&O M* COUSIN
cruellei elle le retient beaucoup chez lui, et même dans son lit, lorsque les douleurs sont tfop fortes. De nombreux amis viennent l'y chercher. Sa vue affaiblie lui interdit un travail assidu, il dicte souvent, et se fait lire par un secrétaii*e les différents livres dont il a besoin pour ses ouvrages. Il prend beaucoup de notes, et, quand il a choisi un sujet, il l'approfondit jusqu'à ce qu'il en soit complètement le maître, il ne laisse rien perdre, il ne néglige pas un dé* tail, il sait tout utiliser.
Ses traits ont une expression douce, quel quefois triste et préoccupée, c'est qu'il pense beaucoup, c'est qu'il vit beaucoup en lui-même, ou plutôt en un autre cercle que le nôtre. Sa politesse est extrême, il rend à chacun ce qu'il doit; il n'est ni susceptible ni exigeant en retour.
Dans son appartement de la Sorbonne, M. Cousin a une magnifique bibliothèque. Il a pour les livres un amour de savant et d'adepte. Il recherche les belles éditions, les rares surtout. Sa bibliothèque est son luxe principal ; enfermé avec ses chers bouquins^ il oublie le reste.
Ses reliures sont splendides, il ne les montre qu'aux amateurs dignes de les apprécier. C'est de sa part ime preuvede sympathie que de vous
admettre dans ce sancium sanctarum : ne robtî»ût pas qui veut.
Parmi les objets précieux que renferment ces rayons, un des plus chers à son cœur est le livre de prières que l'infortuné marquis de Cinq- Mars tenait à la main, en montant sur Téchafaud. Quelle inestimable relique pour un amoureux du dix-septième siècle I
M. Cousin n'est pas aussi heureux en gravures et en tableaux qu'en livres, bien qu'il en ait une immense quantité. Ses connaissances, à cette égard, ne sont pas irréprochables.
Il a inventé ce qu'il appelle Y école française^ on ne sait pourquoi. Cette école française est tout à fait individuelle ; selon lui, elle est trèssupérieure à l'école italienne, à l'école hollandaise ; elle n'est absolument caractérisée que pour lui. Nous autres, profanes, nous la croirions aussi bien espagnole ou anglaise.
Il a surtout la manie des collections ; ainsi, lorsqu'il adopte un héros, il lui faut tous les portraits, toutes les images qui le représentent, celles où il joue un rôle, et cela depuis des enluminures d'un sou jusqu'à des gravures de vingt louis. Il les classeetles réunit, avec les explications qu'il peut recueillir ou qu* il se procure. Il possède ainsi un carton tout entier sur le grand
Condé, un autre sur M"* d'Hautefort ; quant à M"»* de Longueville, on juge qu'il n'en a pas dédaîgné une parcelle.
Il passe de longues heures dans son musée de souvenirs, dont il est très-fier. C'est en somme une nature contemplative, élevée, très-attachante. Elle a été longtemps indécise, maintenant elle a trouvé son milieu et elle s'y tient.
N'est-ce pas une belle chose qu'un esprit assez vaste, assez puissant pour satisfaire le cœur, pour puiser en lui-même des ressources, capable de se créer les joies et les ravissements delà passion. Les certitudes de la vie valent- elles ces illusions charmantes que rien ne peut détruire, et qui sont àTabri des déceptions, puisque Tobjeten est si bien connu, qu'il ne peut déchoir? Heureux ceux qui nourrissent de si douces chimères, qui peuvent jeter loin d'eux les réalités d'un monde perverti, et croire à ce qu'ils rêvent, plutôt qu'à la vérité de ce qu'ils voient !
E.B TICOMTE D*ARIilMCQIJIIT.
Lorsqu'on veut peindre une époque en peignant les hommes qui Tont traversée, il faut s'occuper non-seulement des plus illustres, mais des plus connus, à tort ou à raison. Or, il est peu d'écrivains dont la renommée se soit autant répandue que celle du vicomte d'Arlincourt, si oublié aujourd'hui. C'est encore un type : il se présente à l'imagination escorté de la société qui le célébra, et dont il ne restera bientôt plus de traces. Il traîne derrière lui un cortège d'antiques, des médaillons d'airain, de marbre ou d'argile, à l'empreinte plus ou moins effacée. Cette étude est en même temps celle de la génération qui s'en va, emportant ses croyan* ces et ses dévouements, qui ne se retrouveront plus.
M. d'Arlincourt a eu la jeunesse la plus splcndide que Dieu puisse accordera un homme
l&à LE VICOMTE d'aRLINCOLRT
quel qu'il soit, fût-ce un roi ou un homme de génie. Il avait reçu tous les dons en partage : la richesse, la position, une beauté suffisante, rintelligence certaineaaent, et surtout un de ces heurew amours-propres qui doublent ces avantages aux yeux de ceux qui les possèdent, elles transforment en héros, pour peu que les flatteurs aident à cette chimère. Lorsqu'il entra dans le monde, c'était sous le premier Empire, on n'y tenait sa place que l'épée à la main ; il débuta comme la jeunesse d'alors, par l'armée, où il se conduisit comme chacun se conduisait. H avait déjà l'imagination vive et croyait à l'antiquité de sa race, anoblie par Louis XV, dans la personne de son aïeul, fermier-général, lors d'une grande distribution de savonnettes à vilain à toute la finance. Les petits-enfants seuls de M. d'Ârlincourt seraient donc gentilshommes, et de fraîche date encore. C'est là une vérité qu'il faut bien avouer, en déiHt de l'opinion reçue, opinion que le pauvre vicomte affichait de bonne foi. On l'eût beaucoup étonné en lui prouvant qu'il ne datait pas des Croisades, et, s'il existait encore, il y aurait une barbare cruauté à lui faire un pareil chagrin, il n'y survivrait pas.
11 se crut dfiiic un descenda*^ des preux, il
LE VICOMTE d'aRLINCOURT. 1A5
se transforma en ménestrel, chantant son Dieu, son roi, sa dame; il se farcit le cerveau des romans de son époque, des anciens fabliaux, des ouvrages de M. de Chateaubriand, des poèmes de lord Byron, et même im peu de Walter-Scott ; de tout cela il composa un genre inconnu jusqu'à lui : il fut l'ébauche du romantisme, on ne peut se le dissimuler; il en fut le précurseur, et toute la tribu des échevelés tenait de lui de près ou de loin. Son premier livre, te Solitaire^ fit une révolution dans la littérature et dans le monde. On se l'arracha; y'â^mai'^, entendez-voii} — jamais^ ni M. de Lamartine^ ni Hugo, ni Dumas, n'obtinrent un succès pareil. Il eut en fort peu de temps vingt-sept éditions I II fut traduit dans toutes les langues : la mode s'en empara ; tout f'Jit au Solitaire et le nom est resté à une couleur. L'Opéra-Comique, les petits théâtres eurent leur Solitaire.
On en fit des tableaux, des gravures, des chansons, des romances. La cour vint confirmer ce triomphe, que les femmes couronnaient de leur amour ; le Roi, Madame, duchesse de Berry, avouèrent hautement leur sympathie pour l'auteur ; cette dernière lui fit même une visite à son château, où il lui donna des fêtes superbes.
Les salons suivirent l'exemple qui leur était
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imposé : ils le devancèrent même. Les billets doux, les passions et les rendez-vous pleuvaient chez l'heureux poète. Il recevait de toutes parts des gages d'amour inconnus : on arrêta un soir sa voiture dans les Champs-Elysées pour y lancer un bracelet de cheveux orné de chiffres en brillants entrelacés. Son cœur était tiré à quatre dévouements : les unes mettaient à ses pieds leurs positions et leurs fortunes ; les autres le menaçaient de se jeter par les fenêtres. C'était comme une épidémie d'adorations et de désespoirs. Son portrait parut au Salon : il étdt représenté écrivant sur un de ses genoux, drapé dans un manteau, les yeux levés vers le ciel. Cette attitude byronienne, au milieu d'un site sauvage, avec des sapins et une cascade, acheva de tourner les têtes ; la lithogr2Ç)hie reproduisit le chef-d'œuvre à des milliers d'exemplahres, qui furent enlevés aussitôt
Comment, après de tels témoignages, ne se sçrait-il pas établi sur le piédestal, que dis-jel sur la colonne qu'on lui élevait? Il n'y manqua pas, il s'y casa si bien qu'il y est mort, en dépit du vide qui se faisait autour de lui. 11 s'était créé une foule de carton inamovible, toujours les bras levés, comme des points d'admiration, la bonrhe ouverte pour crier : bravo ! H a vu cette