‹ Portraits contemporainsChapitre 15 sur 28 · LE VICOMTE D'ARLINCOURT. 1A · texte numérisé non relu

LE VICOMTE D'ARLINCOURT. 1A

foule avide de le contempler jusqu'à la fin, il s'est enseveli dans sa gloire passée, elle lui a servi de linceul, et Dieu est si miséricordieux qu'il ne l'aura pas désabusé ; il lui laissera ses illusions en paradis.

Car, bâtons-nous de le dire, avant de continuer Tbistoire de cette singulière erreur, M. d* Arlincourt avait de grandes qualités ; il était honorable jusqu'à l'exagération ; il était bon, bienveillant, incapable d'un méchant propos, à plus forte raison d'une action méchante.

Il rendait une justice éclatante à tous les ta^ lents, à toutes les supériorités. Dévoué et fidèle à sa cause , il chanta , troubadour solitaire, sur les ruines de la monarchie, sans que les voix qui couvraient la sienne lui donnassent même une distraction. Ceci est plus rare qu'on ne pense, par le temps qui court, et celui qui, pendant trente ou quarante ans de sa vie, a écrit tant de pages sans dévier une' fois de sa route, mérite une mention honorable.

Parfaitement homme du monde et de bonne compagnie, sa conversation était charmante, non pas d'esprit peut-être, mais de grâce et de savoir-vivre. On ne citait ni ses mots, ni son éloquence ; on citait son désir d'être agréable.

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le tour délicat qu*il donnait à ses compliments, son respect pour les femmes. On citait surtout ses excellents procédés enters elles et envers ses amis. Il était fort aimé, fort estimé de ceux qui le connaissaient. Serviable, généreux, il compromit sa fortune pour obliger les autres, et la refit plus tard par un second mariage avec une femme fort riche. Leur maison fut comptée dans la société parisienne, et Ton se disputait la faveur d'y être reçu.

Il donna des fêtes dont on se moquait et auxquelles on courait avec empressement. Le monde est ainsi fait. Il en était de même pour ses lectures trop souvent répétées. On se disputait ses jours. On se disputait les places pour Tentendre, et puis on bâillait, et puis on criait en arrière :

— J'étais hier à tel endroit, M. d'Arlincourt a fait une lecture ; mon Dieu ! que c'étadt ennuyeux I les salons étaient si pleins qu'on ne ne savait où s'asseoir. Quelle corvée !

Si cela vous ennuyait, qu'alliez-vous y fsdre ? si c'était une corvée, pourquoi supplier l'auteur de venir chez vous ? Pourquoi cet empressement? pourquoi ces applaudissements sans fin? Qui ne s'y serait trompé à sa place? On raiUsdt son amour-propre, comment n'en aurait-il pas

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eu ? quel sens droit et ferme n'eût pas tourné à ce vent de la flatterie?

M. d'Arlincourt a fait plusieurs voyages ; les cours étrangères l'ont reçu avec des honneurs singuliers ; non-seulement on le chargeait de décorations et de tabatières, mais on envoyait au devant de lui, à de grandes distances, des chambellans, des gardes d'honneur ; on le fêtait comme une puissance ; les journaux étaient pleins de ses apothéoses. Il revenait en France, non pas bouffi, mais pénétré de ses succès : il les racontait naïvement, sans emphase, avec la conviction de les avoir mérités, et comme une chose qui lui était due.

Jamais contentement de soi-même ne fut si complet, si sûr de son fait, et si plein de mansuétude. Pas la moindre goutte de fiel, pas le plus léger soupçon d'envie ne se glissait dans son âme. Ordinairement les vaniteux nient le mérite des autres, ou ne l'accordent qu'avec une restriction malveillante. Le vicomte n'était point ainsi : il acceptait le talent de chacun, il le louait volontiers et sincèrement, et se plaçait dans une sphère à part, où nul ne pouvait l'atteindre ; il s'y balançait dans l'espace, il planait au-dessus du monde, et s'y berçait dans des songes d'or. Son imagination ressemblait à ces gloires du cinquième acte des féeries, où le génie parait

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cooroané de lauriers, entouré de guirlandes de fleurs, éclairé par des feux de Bengale« Il était heureux ainsi, aucun nuage ne troublait la pureté de ce ciel, toujours noyé dans des flots d'azur et d'opale.

Son style, qu'on lui a tant de fois reproché, n'était pas une affectation : il ne le travaillait pas ainsi exprès, il n'aurait pu écrire autrement, les phrases lui venaient renversées à l'esprit. Il y a cependant de belles pages dans ses livres, il y a de la passion, de la poésie ; Tinvention pèche par r invraisemblance, par la couleur locale surtout ; il habille ses héros à notre mode, il leur prête nos sentiments et nos discours, il ne s'inquiète guère des dat^, ni des coïncidences historiques. Semblable à Shakspeare, il eût volontiers fait tirer le canon aux Romaios s'il en eût eu besoin pour construire sa fable. Qu'importe d'être vrai, pourvu qu'on soit intéressant !

Quant à ses drames, à son poëme de la Car roléide^ quelques vers sont restés dans la mémoire de tous. Je ne les citerai pas, on s'en souvient. Beaucoup les répètent sans se douter qu'ils lui appartiennent \ on en fait les honneurs à des auteurs plus nouveaux, qui, certes, n'y ont pas des droits égaux aux siens.

Au total, je ne saurais trop le répéter, excepté

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cette satisfaction de sa personne, bien justifiée parl'encens qu'on lui prodigua, M. d'Arlincourt n'avait aucun de ces défauts qui marquent dans la vie d'un homme et de ceux qui l'entourent. Il a laissé de vifs regrets, il avait des amis, et pas un ennemi, j'en suis sûr. Nul n'aurait pu lui en vouloir, il n'a jamais désiré le mal à qui que ce soit ; à plus forte raison il était incapable d'en faire.

Son apparteulent était un vrai musée, où les plus augustes mains déposaient leur ofirande. Je ne pourrais compter les portraits, les bagues et les autres joyaux envoyés par les têtes couronnées ; il y tenait excessivement et les montrait avec plaisir. On a disputé dans le temps le succès fabuleux du Solitaire et de ses successeurs, on allait jusqu'à prétendre qu'une fée chérie et bienfaisante achetait sous main les éditions complètes retrouvées plus tard dans un grenier, cela est faux: tout a été vendu, et bien vendu, et très-lu, qui pis est; il est impossible d'en douter, si l'on se rappelle l'enthousiasme qu'inspira cette lecture : interrogez les contemporains, vous verrez que je ne vous trompe pas.

M. d'Arlincourt avait perdu une fille charmante ; il ne s'en consola jamais.

liB DOCTEVA CABAMAUS.

Je ne sais pourquoi je ne m'occuperais point des médecins, dont tout le monde s'occupe de gré ou de force, et qui s'occupent de tant de gens. Je n'ai pas la prétention de faire de la science et de prendre parti ni pour les allopathes, ni pour les homœopathes ; à mon sens la meilleure médecine est celle qui guérit. Les deux factions racontent des cures miraculeuses, preaons-les donc toutes deux et ne discutons pas ce que nous ignorons, c'est au moins superflu.

Nous allons peindre un docteur homœopathe pour commencer, non parce qu'il est disciple d'Hahnemann, mais parce qu'il est lui-même, à cause de son individualité. C'est un de ces hommes que l'on voit partout, qui tiennent à tout, et dont la place est marquée dans T histoire anecdotique d'une époque.

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Frère aîné des princes de Chimay, fils de la célèbre M"*TaIlien, de cette belle Notre-Dame de Bon-Secours^ qui fut si excellente et si courageuse dans la Révolution M. de Cabarrus lui ressemble par beaucoup de côtés. Il a la grâce de son sourire et sa physionomie pleine de distinction. Sous d'autres rapports, il tient plus de son grand-père , le comte Cabarrus, l'illustre financier espagnol, que de M"** Tallien ; je dois le dire, si elle s'entendait en finances, elle s'entendait surtout à dépenser largement et généreusement sa fortune. C'est encore une sorte d'économie politique dans certaine position.

Elle destina son fils à la carrière de son aïeul, lui fit faire de bonne heure des études en conséquence, et lui donna pour professeur un des hommes de ce temps, qui s'entendait le mieux à grouper des chiffres, pour en tirer le meilleur parti possible. L'élève prit à son uaaltre, le fameux Ouvrard , la sûreté de son coup d'œil, la justesse de ses vues, cependant il ne se donna pas tout entier à cette partie de son éducation. Une vocation irrésistible l'entralnsut vers la médecine, il se mit à l'étudier, malgré les heureux commencements de ses spéculations en affaires.

Cette double direction imprimée à ses travaux

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explique toute la vie du docteur. Son esprit achève de la compléter et la présente sur une troisième face, peu ordinaire à ceux de sa profession. Il a plusieurs existences, bien distinctes. Celle du travailleur, du praticien, à laquelle appartient sa journée. Son salon d'attente est un des lieux les plus singuliers de Paris ; on y voit des célébrités de tous les genres, surtout des artistes dont il est Tami. Depuis trente ans, il vit avec l'élite de l'intelligence et de la poésie: Lamartine, Victor Hugo, A. Dumas, Béranger, le charmant comte d'Orsay, se sont succédés dans son intimité, et s'il regrette amèrement ceux qui ne sont plus, ceux qui restent encore le dédommagent de plus en plus. Il a de précieux autographes qui lui sont adressés; des vers de Lamatine, illustrés par des dessins de Galame, des pages de Victor Hugo, écrites et peintes par le grand exilé. Je ne vous parle pas des lettres ; elles sont innombrables.

Sa spécialité, c'est la voix. Il soigne la voix et il la fait revenir lorsqu'elle est perdue, assure-t-on. Aussi a-t-il pour clients tous les ténors et tous les sopranos. Soit qu'il ait réellement la puissance de les guérir, soit qu'il leur persuade qu'ils le sont, ce dont quelques mé-

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chants l'accusent, ils Tont proclamé le docteur Miracle. Ceci a donné lieu à beaucoup de critiques, on n'attaque en lui que sa médecine, les ennemis du progrès s'en prennent à l'homoeopathie, mais tous s'accordent à proclamer que, s'il n'a pas la panacée universelle, il y met tant dé zèle, de bonne volonté et de grâce, qu'il fait violence à l'art, à plus forte raison à la nature, et que tous les deux lui obéissent aveuglément.

Il n'en est pas moins très-positif, en dépit de ces sceptiques, que nos plus grands chanteurs et nos plus célèbres virtuoses assiègent sa porte et prennent ses conseils.

Une d'entre elles, un peu naïve, se fit présenter à lui, et, après une foule de compliments, elle ajouta : — Vous êtes la Providence des artistes, aussi il y en aura beaucoup à votre convoi et j'espère bien y chanter aussi. — Je vous remercie, madame, de ces bonnes dispositions , répondit Gabarrus , cependant ne vous hâtez pas trop d'apprendre votre motet.

Le docteur avait commencé par l'allopathie, ainsi que tous ceux de son époque. Un de ses maîtres fut Dupuytren, qui, reconnaissant en lui de grandes qualités, l'encouragea par des prophéties brillantes sur son avenir. Il alla jusqu'à lui prédire que la plus heureuse de ses

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