ARSÈNE HOUSSAYE
C'est une profession qui conduit bientôt à une autre, et qui fait changer la première enseigne contre celle-ci :
(( FABRIQUE d'ingrats. »
Il s'est lassé, son obligeance est devenue quinteuse, il s'improvise des férocités inouïes. Quelquefois il y persiste ; quelquefois il se laisse attendrir : cela dépend de la corde qu'on touche. Telles qui vibrent à son cœur, à ses souvenirs, lui rendent les sensibilités qu'il s'efforce d'éteindre.
Le meilleur temps de son existence, celui où il gravitait dans son axe véritable, fut sa direction de la Comédie-Française. C'est la plus belle page de ses Mémoires : son cabinet fut le dernier salon où l'on causa; ses réunions furent la dernière lueur de la société française polie et lettrée. Les illustrations s'y rencontraient, les intelligences s'y complétaient l'une par l'autre. Les plus charmants esprits d'une génération qui s'en va et qui ne sera pas remplacée, y lançaient leurs étincelles. Rachel, Augustine Brohan, bien d'autres jolies femmes, y venaient assidûment. On parlait de tout, on apportait les nouvelles, on critiquait les pièces et les livres ; c'était, enfin, le célèbre foyer de l'an-
256 ARSÈNE HOUSSATB.
cienne Gomédie-Françaisey dont les souvenirs sont toujours vivants.
Houssaye a des aspirations particulières : ce ne sont pas celles de la politique» ce ne sont pas celles de TAcadémie, ce sont les aspirations de la vie proprement dite. Il est inquiet, il ne se sent complètement bien nulle part, il lui semble qu'il est appelé ailleurs. Voilà pourquoi il a tant changé de demeures : il cherche tonjours mieux. Le seul asile qui lui plaise véritablement, est la chapelle gothique, à Bruyères, où il a placé le tombeau de sa première femme. Il y passaitdes heures entières, enfermé et content. C'est une bizarrerie, et c'est un trait distinctif de son ca« ractère, qu'il faut avoir étudié pour le connaître.
Un homme de cette sorte doit nécessairement s'occuper des femmes. Il les aime passionnément, elles ont sur lui un immense empire.
Il ne cherche pas à les dominer, il préfère qu'elles le dominent*, idolâtre delà beauté, elle est pour lui une souveraineté incontestable, à laquelle il se soumet volontiers. L'amour, à ses yeux, est l'art sous sa plus charmante forme : c'est l'art vivant ; il le cherche plus dans la nature que dans ses reproductions. L'art le séduit, le transporte, il lui fait tout oublier, c'est son
ARSÈNE HOUSSATE. 257
espoir, c'est le paradis de ses rêves. De là peutêtre cette inquiétude dont je vous parlais tout à l'heure; il ne rencontre pas la perfection, et il la souhaite incessamment. C'est une soif que rien ne peut assouvir.
Les poètes tiennent tous un peu des enfants et des femmes. Arsène Houssaye aime les ani* maux, les chats surtout, et s'entoure de fleurs. Le luxe intérieur est un besoin pour lui. 11 a des appartements délicieux. Son goût est celui d'un artiste véritable. Quant à son cabinet, c'est ce que nos pères appelaient, je ne sais pourquoi, un caphamaûm. On ne peut s'y retourner; une vénérable poussière couvre les tableaux, les livres, les papiers épars çà et là, jusque sur le tapis. 11 faut se faire un sentier à travers tout cela ; excepté le maître du logis, nul ne saurait s'y reconnaître ; il s'y reconnaît, cependant.
Houssaye est plutôt friand que gourmand, il grignote ; mais il préfère les choses délicates, les fruits, les pêches d'abord, les cailles, les mièvreries de la cuisine. C'est un estomac de duchesse, de jeune fille. Il a pourtant ses heures de rosbif.. Les bergeries dont on l'accuse sont toutes dans se,s iri' lipcts délicats, à moins que ce ne soit par amoar du gigot. Ses mou-
258 ARSÈNE H0U5SATB.
tons, d'ailleurs, sont du pré salé. Il a l'horreur du grossier et du commun en toutes circonstances. S'il fût né il y a cent ans, il eût tenu un rang distingué dans ces cercles d'élite qu'il sait si bien peindre et qu'il regrette tant. C'est un esprit, une âme dépaysés *, notre siècle et nos mœurs lui pèsent ; il désire ce qu'il ne peut avoir, et ce qu'il obtient perd son prix à ses yeux. Ses illusions se détruisent par les réalités, et son bonheur est tout entier dans ses illusions ; il s'envole à leur suite.
W. MOOf^IJAmB
Dans ce temps, où tout se nivelle, c'est une bonne fortune que de rencontrer une originalité. Nous sonames divisés par catégories, par classes ; on peut savoir d'avance ce que vous êtes, en suivant, pendant quelques heures, le courant de vos idées et de vos habitudes; on est à peu près sûr de ne pas se tromper.
La civilisation, qui marche, arrive à supprimer la famille aux dépens de l'individu ; elle enfante l'égoïsme, et ce vice même se répand comme une lèpre, efface d'un autr& côté les aspérités du caractère et nous rend semblables les uns aux autres ; nous arborons tous la même bannière : le moit Nous tendons vers le même but, et nous le cherchons avec une persistance qui prend toutes les formes, sans sortir de l'ornière où nous pataugeons plus ou moins
260 M. MOGQUARD.
lionorablemerrt, plus ou moins heureusement •surtout, c'est Tessentiel.
Dans cette foule, quelques-uns, bien rares, choisissent une route moins fréquentée, et ceuxlà restent eux-mêmes, quelles que soient les difficultés ouïes oasis qu'ils rencontrent; ils subissent ou acceptent également la bonne et la mauvaise fortune ; le bonheur ou le malheur n'arrivent même pas à les modifier ; ce sont les natures privilégiées, celles qui doivent marquer leur place dans l'époque qu'ils traversent: de ce nombre est M. Mocquard.
11 occupe une position qui le voue aux louanges; l'encens qu'on brûle autour de lui n'est pas toujours de bon aloi ; il pourrait lui monter à la tête et troubler ses idées.
Point!
11 a trop de pénétration, trop de finesse, pour ne pas faire la part de la flatterie et pour ne pas se connaître lui-même. Il sait bien ce qu'il est.
11 sait bien qu'il reste jeune, en dépit des années ; que sa vivacité, son esprit étincelant impriment à sa personne un cachet que le sérieux, la délicatesse des fonctions qu'il remplit ne lui enlèveront jamais. La nature l'a admirablement servi, ftlle lui a donné la grâce de ses quali-
tés» et, pour le secrétaire confident de Napo- , poléon III, c'est le premier des avantages.
Il porte cette lourde charge sans avoir l'air d'en sentir le poids, et sans l'imposer aux autres; il n'imite aucun de ses prédécesseurs, dont l'histoire nous a conservé le souvenir, il est M. Mocquard ; et, lorsqu'il a quitté les Tuileries, lorsqu'il reprend la liberté de ses actions, on ne se douterait pas qu'il soit autre chose.
Il n'a que l'importance de sa situation ; il n'a pas celle de sa personne.
Il y a deux êtres en lui :
L'un, entièrement dévoué à l'Empereur qu'il sert, et dont toutes les pensées se rapportent à ce dévoueaient. Il a toutes les sollicitudes, toutes les affections d'un dévouement maternel. Il a vu grandir celui qui est devenu son maître. Il a contribué à développer chez lui les facultés puissantes qui l'ont porté sur le trône, en dépit des obstacles, il aime en lui et l'enfant d'autrefois et l'homme d'à présent. Ces deux amours se confondent et s'unissent au point d'attacher sa vie à la vie de son ancien élève 5 pour lui, l'empire c'est l'Empereur; il s'est inféodé au prince Louis d'abord, au souverain erisuite, et toujours avec le môme sentiment depuis quarante-cinq années, quelles que
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fussent les péripéties de cette existence accidentée et légendaire.
Ce dévouement a cela de particulier qu'il est lucide ; il n'accepte pas aveuglément les conséquences de ce qui se ftiit : il les prévoit et il les annonce. Il a son franc-parler et il en use. Il critique à haute voix des actes ou des projets qu il condamne ; il combat les ministres et les mesures que son habile jugement des hommes et des choses lui fait trouver défectueux. Il ne défend pas un régime, il défend un trône, parce qu'il défend le Prince qui l'occupe, et tout ce qui le touche est pour lui le premier intérêt ici-bas.
Son ambition, ses espérances, ses craintes, tout est concentré sur Napoléon -, il n'est pas d'expressions qui puissent rendre cet attachement sans bornes qui tient au plus profond de son cœur.
La force politique de M. Mocquard est surtout dans sa prompte perception ; il voit vite et il voit bien ; il reste franc et sincère, [;eut-êtrc même à cause de la responsabilité qui pèse sur les hautes fonctions qu'il remplit.
Il met, entre sa vie publique et sa vie privée, une distance infranchissable ; ses loisirs et les. travaux de son cabinet n'ont rien à voir ensemble.
Ce second être^ dont nous parlions tout à l'heure, est aussi complet que le premier ; c'est l'homme dû monde, l'homme d'esprit par excellence. On le voit sortir du palais, y rentrer, sans que ce visage fin, distingué, trahisse la moindre préoccupation. Il s'isole instantanément de ce qu'il laisse derrière lui, et prend possession de ce qu'il va chercher comme si le reste n'existait pas.
Si un diplomate, un quêteur de nouvelles, viennent fouiller son regard afin d'y découvrir la sol^ution d'une question brûlante, il trouve ce regard fixé sur une jolie femme qui passe ; ses lèvres, si agréablement souriantes, laisseront échapper un mot spirituel, jamais une expression dont la curiosité puisse s'emparer et qui révèle la pensée que Ton scrute, la vérité que Ton désire savoir.
11 ne veut plus entendre parler des affaires quand il est sorti de leurs griffes ; il les enferme toutes sous la clef de son bureau. Libre, jeune comme à vingt ans, bien qu'il en ait soixantedix — on peut le dire, pour lui, c'est une coquetterie, — chaque jour, en toute saison, quelque temps qu'il fasse, il monte dans une voiture féerique à force de légèreté (ceux qui la rencontrent sont effrayés de ses proportions
26/i M. BIOGQUARD.
aériennes) , et court au bois de Boulogne. Cour4 n'est pas assez, il faudrait dire qu*il vole. Ce seul mot peut rendre la vitesse de son chevaL
Il s'efforce de l'augmenter encore, il y met son amour-propre. Son phaéton est suivi d'un tilbury conduit par un domestique à sa livrée. Les deux chevaux s'élancent; l'attention de leur maître se concentre sur cette lutte quotidienne, entre la jument Jessie et Charleston^ le trotteur américain. Les conflits de l'Europe sont oubliés en ce moment ; il ne s'intéresse plus qu'à l'émulation de ses deux favoris.
Le soir, on le rencontre à l'Opéra, dans les coulisses au milieu des danseuses, causant derrière un portant, au pied d'un arbre ou d'un clocher, avec cette vivacité prodigieuse qui fait mentir son extrait de naissance. Ou bien il sera dans la loge n** 9, avec son ami Auber et ceux qui le visitent. Là, sa verve brillera de tout son éclat ; on parlera drames, musique, critique et littérature ; politique, jamais !
Le lendemain, il sera à la Galté, au Cirque- Impérial, à la Comédie-Française ; il écoutera un peu le spectacle et s'occupera beaucoup de ce qui se passe dans la salle ou sur le théâtre. 11 connaît tout le monde, et une fois qu'il a vu les gens, il ne les oublie plus.
M. MOCQUÂRD. 265
Sa conversation, même grave, a des étincelles comme les feux de sarments. Elle est nette, droite; elle a delà légèreté et de la profondeur. Sa phrase a la pureté académique à côté du trait gaulois. Son érudition se trahit ; il est très-loin du pédantisme ; il cite si à propos et si juste, qu'il semble plutôt exprimer sa pensée qu'em* prunter celle des anciens auteurs. Virgile et Ho« race lui dictent soit leurs meilleurs vers, ou leurs remarques les plus fines ; Tacite lui prête la concision élégante qui le rend intraduisible pour les intelligences médiocres. Tout cela est naturel et simple ; rien ne sent, chez lui, l'étude ou le travail.
Il a le même pouvoir sur son physique que sur sa volonté.
La veille du départ des troupes françaises pour l'Italie, il faisait au bois de Boulogne, une horrible chute de voiture ; et le soir du !•' décembre 1851, quelques heures avant le grand conseil tenu la nuit à l'Elysée, il dansait à un bal, donné pour le mariage d'une enfimt qu'il avait vue naître.
M. Mocquard a cependant un ennemi : c'est la goutte. Il la dompte par un régime sévère et par une sobriété qui ne se relâche point. Son tempérament nerveux, sec et énergique, lui
266 M. HOCQUARD.
donne la tournure d'un homme de quarante ans : il se tient droit, il a l'air distingué. Il a été beau et il en conserve un reflet indélébile.
Il n'aime ni la table ni aucun plaisir du monde. Il ne demande àun dîner qu'une réunion élégante de femmes d'écrits et d'hommes intelligents. Il a les repa« officiels en horreur et les tuit'tant qu'il peut le faire. Il n'entré qu'une fois par an aux Tuileries, en costume d'étiquette, c'est pour le dîner du 31 décembre qui réunit autour du Monarque ses serviteurs fidè* les ; ils viennent terminer avec lui l'année et lui offrir leurs vœux pour celle qui va commencer.
Les bals, les réceptions lui sont odieux; il n'aime pas, comme il le dit lui-même, à chambellaniser.
Rien n'est plus simple que sa vie intérieure.
Il se lève à six heures du matin, s'habille luimême 5 il est soigné sans recherche. 11 consacre celte première heure à la lecture. Bossuet, Tacite, Plutarque, La Bruyère, sont ses maîtres préférés; il prise moins Voltaire, Rousseau et les autres écrivains du dix-huitième siècle.
Il passe ensuite à son travail de portefeuille, il examine les demandes, les pétitions, les lettres, les rapports, il y en a des volumes. Tout est lu, saisi et résumé vivement. Il classe les
affaires, dicte les réponses, et soutient cette lutte quotidienne avec une ardeur qui ne se lasse pas, avec une générosité qui ne s* épuise pas non plus. Les infortunes le touchent au cœur; il est bon, il est confiant, on en abuse quelquefois, et il se laisse tromper.
Gomme toutes les grandes natures, il est enclin à juger les autres par lui-même ; il juge par ce qu'il sent, l'expérience ne le guérit pas.
Il a su choisir ses amis, et néanmoins, peutêtre, le bon grain s'est-il mêlé à l'ivraie. Il rencontre souvent, dans les hautes fonctions publiques, d'anciens camarades du barreau, qu'il tutoie comme on se tutoie au palais ; car il faisait partie, sous la Restauration, de ce groupe d'avocats qui prirent la défense de la liberté, et, par conséquent, des conspirateurs. Il avait pour contemporains les Barthe, les Berryer, les Mérilhou ; il se montra d'une hardiesse de paroles et d'attitude qui promettait une éclatante carrière; il dut y renoncer par suite d'une maladie de larynx, de môme qu'il avait renoncé à la diplomatie un peu avant la chute de l'Empire.
C'est alors qu'il fut admis dans la retraite de
968 M. MOGQUARD.
la reioe Hortense, où cette noble femme veillait à l'éducation de ses fils; depuis lors il n'a pas varié.
M. Mocquard a pour les lettres un culte véritable, il les sert avec toute la ferveur d'un néophyte, et les plus précieux de ses moments sont ceux qu'il leur consacre.
11 a commencé et presque achevé une traduction de Tacite ; il ne se décide pas à la livrer à l'impression, parce qu'il la revoit sans cesse et qu'elle ne lui parait pas assez parfaite. 11 professe un tel respect pour les anciens, que toute mutilation de leur texte est pour lui une profanation. Il dit, comme le proverbe italien :
c Traduttor tradittore. »
11 crajnt que son œuvre ne soit pas digne du grand historien et il n'ose la produire. C'est trop de modestie. Ses amis et ceux de Tacite ont le droit de s'en plaindre.
M. Mocquard descend, par sa mère, du comte de Bussy-Rabutin ; il est donc aussi un peu parent de M"' de Sévigné. 11 semble que ces deux épistoliers lui aient légué une partie de leur talent. Personne n'écrit mieux une lettre que lui. Ce talent qui, d'après certaines opinions,
s'est vulgarisé en France, est, selon moi, un des plus rares, au contraire. Une lettre simple, spirituelle, claire, d'un style élégant et concis, est plus difficile à faire qu'un livre diffus.
Le secrétaire de l'empereur n'a publié sous son nom que deux volumes de causes célèbres, intitulés : les Fastes du crime. 11 en inventa quelques-uns, rajeunit les autres et céda cette fois, contre son ordinaire, à la propension du siècle : le livre se ressent d'une rapide fabrication« Us ont fourni le sujet de plusieurs drames, non-seulement à leur auteur, qui ne les signa pas, mais à d'autres écrivains ; plusieurs ont eu un grand succès.
Ainsi que je viens de le dire, il aime le travail, sa facilité de conception et la vivacité de son esprit l'y rendent plus propre qu'un autre. Il revoit et corrige ce qu'il fait, il n'en est point satisfait tant qu*il y découvre la moindre tache; s'il avait plus de loisirs, il les consacrerait à ces retouches , et il ne produirait peutêtre pas davantage. Son joli roman de Jessie^ dont le succès a été si brillant, n'est pour lui qu'une œutre légère, une distraction.
Un de ses plaisirs est de lire haut, à quelques amis dignes de le comprendre, des passages de
270 M. MOGQUABD.
nos grands prosateurs ecclésiastiques Bossuet, Scudéri, Bourdaloue ou de ceux de Tantiquité. Il lit à merveille, le timbre de sa voix est trèsagréable, son geste est noble et inteUigent.
La lecture est encore un talent qui se perd.
M. Mocquard a appartenu à la presse militante. Il fut rédacteur en chef du Commerce, sous Louis-Philippe, à l'époque où ce journal était Torgane des intérêts napoléoniens. Il combattit vaillammei^t, et s'il eût continué, la France eût compté un polémiste de plus. Il porta à cette tribune les mêmes qualités qu'à celle du palais; la force, l'esprit, la verve, la témérité quelquefois. Il a des amis dans la presse et il est jugé à sa valeur; il n'inspire ni jalousies, ni haines, dans la position qu'il oc* cupe, c'est un bel éloge.
Son arme la plus sûre pour traverser la cohue de la vie, est une philosophie douce et résignée à tout. Il est toujours prêt à se détacher des grandeurs, il les voit avec indifférence et ne les accepte que pour honorer la main qui les offre. Il saurait les quitter, au cas où les événements le commanderaient; il rentrerait sans regrets dans la médiocrité du sage, si le sacrifice le regardait seul. Emportant dans sa retraite, sous un modeste toit, les livres qu'il aime, il se refe-
M. MOGQUARD. 271
rait une autre existence. Il conserverait sa gaieté, cette compagne qui ne l'abandonne pas; il a une famille, un foyer, où il peut réunir autour de lui ces êtres si chers, c'est un port contre l'orage, il s'en contentera toujours.
xvn
H. ThéophHe Gautier est tm des hommes 4es plus connus et les plus aimés de toute la littérature. 11 occupe une place que chacun respecte et semble lui réserver.
Il a été , parmi les thuriféraires de Victor Hugo, celui dont la position a pris le plus d'importance et qui a le mieux surnagé lorsque la mer s'est calmée.
Sa jeunesse fut un enthousiasme perpétuel :
il se jeta à corps perdu dans les nouvelles doctrines, il se fit romantique jusque dans son oostumci jusque dans ses habitudes ; il voulut mettre en pratique les usages de ce temps que le génie du prophète ressuscitait. Il ne vécut pas parmi les Français du dix-neuvième siècle, mais bien dans les nuages, dans les exaltations de l'âme, et si, quelquefois, il rasait la terre de son aile, c'était pour y rêver des choses impos-
27/1 THÉOPHItE GAUTIER.
sibles, pour s*y créer des chimères que la réalité De pouvait lui offrir. Plus tard, il a pris une autre manière, il est devenu raisonnable, sans perdre tout à fait ses premières tendances; il en est résulté un mélange qui tient des diverses époques et qui lui compose un talent multiple dont le prisme chatoyant éblouit les yeux.
Il aime l'art avec passion, et il sait le faire aimer à ses lecteurs, en s'emparant des imaginations vives par des descriptions merveilleuses. Il étudie plus peut-être l'art humain que le cœur de l'homme, et l'œil de son corps est plus juste que celui de son esprit.
Amoureux de la forme, il semble plus artiste que poète, et cependant la poésie éclate en tout ce qu'il fait ; il ne saurait toucher à une œuvre sans y imprimer ce cachet de poésie, en
même temps éthérée et matérielle, qui lui est particulier.
C'est un orfèvre, c'est un Benvenuto Cellini; il travaille un vers comme le célèbre ouvrier travaillait un bijou; l'or, c'est sa pensée, il ne la lâche pas qu'il ne l'ait ciselée, émaillée, contournée dans tous les sens ; on croirait qu'il n'est jamais content de lui et qu'il a la simplicité en horreur.
THÉOPHILE GAUTIER. 2i5
II porte cette disposition dans sa prose. Ses phrases ne viennent pas naturellement, il cherche des mots inusités, ies tours inconnus, qu'il invente ou qu'il reprend chez les écrivains du seizième siècle, presque sans s'en apercevoir, . parce qu'il les a beaucoup lus et qu'il les apprécie.
Son style est donc brillant, imagé, un peu martelé par moments, quelquefois obscur; beaucoup de gens l'admirent de confiance, justement parce qu'ils ne le comprennent pas.
M. Théophile Gautier n'est pas de ceux que Ton discute; toute attaque contre son talent passerait pour une hérésie. Les jeunes mêmes, ces jeunes que l'on acclame et que l'on ne voit point, l'admettent comme un maître ; il a beaucoup de leurs errements,, il fait école parmi les enfants de cette génération turbulente, probablement parce qu'il fut un novateur aussi, et qu'on n'oublie pas l'éclat, l'excentricité de ses débuts.
La fantaisie est son culte, il se laisse aller à ses séductions, et c'est surtout alors qu'il est aussi véritablement séduisant. 11 sait prendre tous les tons ; lorsqu'elle l'inspire, il a des délicatesses inouïes, des mots qu'il jette sans faire semblant de rien et qui retombent juste sur le
276 THÉOPHILE GiUTIBR.
cœur ; il arrache une larme à la paupière rebelle, il charme les espâts, même les sérieux, et Ton ne peut se lasser de le relire.
11 a écrit trois petits chefs-d'œuvre, de vraies perles à enchâsser, chacune dans leur genre : le Bichon Fanfrehiche^ la Tapisserie et un Conte fantastique^ dont je ne puis me rappeler le titre. C'est une conversation entre une bouilloire et un grillon, dans la cheminée. Ce conte est plein de poésie, ^ humour^ de philosophie ; il est surtout plus spirituel qu'Hoffmann et tous ses imitateurs.
Le Bichon Fanfreluche est une page écrite sous la dictée de quelque duchesse du dix-huitième siècle; la distinction, la raillerie, la finesse, n'étaient pas plus exquises dans le boudoir de M"* de Pompadour.
On a fait beaucoup de scandale autour de Mademoiselle de Maupin^ on a mis ce livre à l'index, on le vendrait volontiers sous le manteau ; il n'est pas plus débraillé que beaucoup d'autres publiés "en même temps; seulement, comme il est supérieur à ces autres, et qu'il est signé d'uu grand nom, il a survécu, et il blesse les idées de beaucoup de gens timorés ; ceci prouve qu'ils l'ont lu néanmoins.
Comme journaliste, Théophile Gautier tient
le premier rang. Ses articles de critique sont fort estimés et pèsent d'un grand poids dans la balance de l'opinion. 11 ne travaille pourtant que malgré lui, presque de force. Il va, chaque semaine, au Moniteur s'établir à côté du prote, et il écrit son feuilleton, qu'on attend à mesure pour le composer ; chez lui, il se ferait à luimênï^ des prétextes de retard : il jouerait avec ses chats qu'il adore, — en revanche il méprise les chiens ; — il regarderait courir un nuage ou voltiger dans son jardin
« Les papillons couleur de neige, »
suivant sa ravissante expression dans une de ses plus jolies pièces.
Non-seulement il n'est pas de notre temps, mais il n'est pas de notre pays. 11 se plaît davantage à l'étranger qu'en France; nos vêtements et nos exigences lui sont antipathiques. Il aime les larges habits, bien étoffés, dont les plis tombent amplement et gracieusement autour de lui ; il aime à s'étaler sur des coussins, à suivre la fumée de sa pipe, qui monte en spirales bizafres et qui l'enveloppe d'un nuage. Il se croit dans un autre univers et il oublie celui-ci. Au lieu de naître à Tarbes, il devait naître à Constantinople, qu'il a peint cow amoreei avec
278 THÉOPHiLB GAUTIER.
une exactitude remarquable. Son voyage est assurément le meilleur et le plus vrai parmi la foule des relations sur la Turquie ; je n'en excepte pas les plus illustres. Après l'avoir lu, on connaît Stamboul et ses environs; après avoir lu les écrivains qui les ont décrits, on en prend une idée aussi fausse qu'exagérée, et si l'on est appelé à en juger par soi-même, on ne rencontre que des déceptions.
Son ère est antérieure à celle du Christ; pour lui, l'établissement du monde chrétien, la doctrine, n'ont rien changé à ce qui existait auparavant. Il se voit à Rome ou à Athènes ; il vivrait mieux en Algérie, en Espagne, en Turquie, en Russie même qu'ici. 11 est partout chez lui, c'est un véritable cosmopolite.
On se le représente facilement en pacha, quand les pachas s'habillaient d'or et de soie, sous les ombrages embaumés des jasmins et des roses grimpantes, fumant son narguillé, rafraîchi par les jets d'eau parfumés d'ambre, et entouré de houris versant l'ambroisie dans sa coupe.
Son visage a le type maure; il est beau surtout quand il est calme et qu'il est silencieux, l'agitation et le sourire ne lui vont pas ; il est né pour être grave, il est né pour le rêve et
pour \% farniente. II n'a pas besoin de se renouveler au contact des autres; il vit de sa propre substance, et il trouve en ses pensées, en ses sensations, une nourriture suffisante : la solitude ne lui pèse pas.
Sa conversation est néanmoins amusante et variée; il a du trait; il lance une épigramme sans y tâcher. Si on ne lui donne pas la réplique, si on ne Y échauffe pas, il se tait, il rentre en lui-même 5 il oublierait volontiers qu'il n'est pas seul.
Il fut d'un brillant sans égal dans le cercle de M"" de Girardin ; il y rencontrait tous les éléments qui Texcitent; et la maîtresse du logis, qui savait mieux que personne faire valoir ses amis, écartait les entraves dont son esprit est gêné. Elle le lançait à toute bride dans la voie qu'il préférait suivre, où il était certain de trouver le succès ; elle l' excitait par ses réponses et même par ses interruptions : ils se comprenaient admirablement. Nulle part il ne fut aussi bien que dans ce salon.
Il y arrivait sûr de réussir. Ce portique à colonnes, cette maison bâtie à Tantique lui procuraient une première illusion ; il était fier, heureux, lorsque sa voiture le descendait sur le
seuil sacré, car il avait des chevaux, alors, et cette circonstance est loin d'être indifférente pour lui.
LtJrsque son écurie est pleine, il monte à son apogée, il domine tous les obstacles , il est au point culminant de sa vie. Son grand désir serait d'arriver à quatre chevaux partout où il se présente. C'est un souvenir de cette dignité de pacha, pour laquelle Dieu l'a fait exprès, et que le diable lui remet toujours en mémoire.
Ce salon de M"' de Girardin et M"' di^ 01-= rardln elle-même sont les objets très-réels de ses regrets. Il aimait sincèrement la grande Del^ phine , il appréciait son esprit à ce point , que , depuis sa mort et celle de l'une de ses amies, M°* Alexandre Dumas, il n'y a plus, selon lui, de femmes d'esprit en ce monde.
Il se fera, par ce jugement, plus d'une querelle avec celles qui n'en ont pas.
Théophile Gautier est bon, d'une bonté qui va jusqu'à l'indifférence, tant le mal lui est an^ tipathique. On dirait qu'il ne fait que passer sur la terre ; tout ce qui y séjourne lui est égal. Le fond de son caractère est Tinsouciance, non pas rinsouciance vulgaire, mais l'insouciance du poète. Ce qu'il voit est si loin de ce qu'il imagine, ce qu'il éprouve est si peu de chose en
comparaison de ce qu'il désire ; il y a une telle distance, enfin, entre le monde de sa création et le monde véritable, qu'il prend tout ce qui est dans une pitié profonde et qu'il ne daigne^ pas fixer ses regards si bas.
Il est fi^oid pour l'humanité entière; sa passion se concentre dans son intelligence et ne se répand pas au dehors. Plus jeune, il a cru dominer 1a vie, ae sentant si fort; il a lutté, il a combattu, il a succombé dans cette lutte. Il s'est lassé vite, il a cédé, laissant aux événements leur cours, aux jugements des hommes leur injustice, aux ingrats leur cynisme et leur bassesse.
On a dit qu'il était faible, sans volonté, sans énergie, qu'il oubliait les autres pour s'occuper de lui seul ; on a pris enfin les conséquences de ce dédain suprême pour le dédain même : c'est ainsi que le monde juge.
11 a, au contraire, d'excellentes qualités ; il fait le bien qu'il peut faire à sa famille et à ses amis. Il n'est pas militant, ce n'est pas sa vocation ; son cœur est paresseux comme son esprit, ni l'un ni l'autre n'ont d'initiative : c'est le revers de ses facultés.
Qui dit poëte, dit rêveur, et Théophile est essentiellement poëte, je ne saurais trop
le répéter, car dans ce mot est la clef de son caractère. Ses distractinos , ses bizarreries, les singularités de ses opinions, tout est h\. La vie contemplative est la seule qui lui plaise réellement ; ce qui l'en distrait le blesse.
Ses passions suivent la même voie d'illusions. Idolâtre de la beauté, il demande à une femme, avant tout, d'être belle, et on ne Fa jamais vu attaché qu'à des femmes d'une beauté ordinaire : son amour les transformait en Vénus, c'était chez lui une convictton.
Il comprend aussi un peu l'amour en Mahométan. Les voluptés du harem ne lut déplairaient pas; devant son imagination défilent ces belles fille d'Orient, qu'il lui a été donné d'apercevoir de loin. Il les regarde danser, sous leurs costumes de mousseline blanche et d'or, il se laisse bercer par leurs chants monotones, et primitifs.
Les exagérations, les violences des amoureux de sa génération ne sont pas dans ses cordes, le matérialisme l'attire davantage. Ce qn'il peint dans ses livres, ce sont encore ses chimères, elles ne se rattachent pas à ce qu'il éprouve. Son être est double : un de ses lui a des ailes et nage dans l'azur, le second tient à cette terre et
s'y rattache de son mieux, par des liens dorés, par des chaînes de fleurs.
11 est constant dans ses habitudes, et n'a jamais amusé les oisifs de ses tendresses. Il n'ouvre pas volontiers sa vie privée et ne tient pas à ce que Ton s'occupe de lui sous ce rapport. 11 ne pose pas, il se rend justice ; il n'a pas de fausse modestie; il sait ce qu'il peut et combien il éveille de sympathies. Les fidèles de l'ancienne école s'effrayent encore de lui ; il a l'audace des mots, audace qui s'excuse souvent moins que celle des idées; elle frappe plus vite, plus directement peut-être; la réflexion l'amoindrit : mais combien peu de gens réfléchissent.
Théophile Gautier voit peu de monde; il habite, à Neuilly, une maison qu il aime ; il a son jardin et il s'y plaît. Il a fui la ville, où le bruit et surtout les visites perpétuelles des oisifs, des curieux, des importuns lui sont odieuses. Il a beaucoup d'amis ; ils savent le trouver dans sa retraite et ils l'y cherchent, encore plus de connaissances qu'il peut braver par sonéloignement; il se débarrasse ainsi de la plupart des ennuyeux.
Il vit avec sa famille, il a ses chats, ses livres ; qui le croirait? il feuillette le dictionnaire I En
2$U THÉOPJIILE GAUTIER.
tout, c'est un orîgiDal. Il Test d'autant plus que cette originalité est naturelle et qu'il ne la cal-cule pas.
Ses accoutrements sont bizarres, il n'est pas mis comme tout lemonde; il ne prend de sa personne qu'un soin superficiel» qu'il oublie quelquefois ; ses longs cheveux le font remarquer, ils sont pourtant bien moins longs que dans sa jeunesse, alors qu'il ornait sa tête d'un chapeau pointu à larges bords.
Son intérieur est celui d'un homme de son caractère : il a des flux et des reflux, la régularité le fatigue. Il a des accès de luxe, où rien ne peut le satisfaire, où les magnificences de Sardanapale ne combleraient pas ses aspirations, et puis, il les néglige, il cesse d'en éprouver le besoin : c'est comme une fièvre apaisée.
Ainsi que presque tous les gens d'esprit, il aime les plaisirs de la table, non pas qu'il leur accorde dans sa vie une place trop étendue, mais il y tient. Il est sensuel, je l'ai fait remarquer, et la gourmandise est un péché des sens qui survit aux autres. Il ne laisse ni les mêmes traces, ni les mêmes déceptions. Je ne sais qui a dit :
« Les indigestions sont les remords de l'estomac. »
Un bon estomac n'a jamais de remords.
Notre poète est aussi un peintre, il a même, je crois, commencé par là, et c'est toujours une de ses occupations favorites. De là vient qu'il est si bon juge en peinture et qu'il se connaît si bien en arts; c'est son goût dominant, rien ne peut l'en distraire, et, lorsqu'il en parle, il est aisé de voir combien ce sujet lui est agréable à traiter.
Il sort peu. On le rencontre dans quelques maisons privilégiées et dans les salons officiels; il ne va qu'aux premières représentations, en sa qualité de critique juré. Il n'e^t point un homme du monde, il ne se pique pas d'en avoir les façons, et il ne saurait se soumettre à ses exigences. Il a trop d'indépendance dans les idées et dans le caractère, ces liens imperceptibles le gênent autant que s'ils étaient pesants, il les brise. <
Gautier se couche de bonne heure ; il aime le lit, c'est une conséquence de ses goûts asiatiques ; il tient à ses aises, et c'«st un sentiment naturel chez tous les êtres créés ; l'intelligence le développe, excepté chez les ambitieux, les avares et les mystiques. Mon modèle n'appartient à aucune de ces catégories. C'est une nature bonne, distinguée, placide, incapable du
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uial et très-portée] au bien. C'est un des rares esprits qui peuvent vivre sans Taliment de l'hostilité universelle ; ceux-là sont les plus sympathiques et les plus puissants, n'en doutez pas.