‹ Portraits contemporainsChapitre 6 sur 28 · ET EMILE PEREIRE · texte numérisé non relu

ET EMILE PEREIRE

tion telle que la leur. Leur simplicité de mœurs et de manières est demeurée la même. Ils n'ont méconnu aucun de leurs anciens amis, tout ce qui les touche s'est ressenti de leur bien-être, ils ont la mémoire de leur passé et ils ne s'efforcent ni de l'oublier ni de le faire oublier aux autres.

Voici un trait d'Emile Pereire, qui vient à l'apui de ce que j 'avance.

Il était allé, avec le docteur Cabarrus, faire faire son portrait chez Nadar, le grand photographe. Nadar, on le sait, est en même temps un homme de beaucoup d'esprit. Après une conversation très-animée, il pria ses modèles de vouloir bien mettre un mot sur un album où chaque célébrité avait tracé son nom après avoir laissé son image à l'habile artiste ; on ne leur donnait point le temps de la réflexion, il fallait s'exécuter tout de suite. M. Pereire écrivit spontanément ces deux vers ^Atlialie^ en modifiant un peu le premier :

Souvenez-vous, mon fils, qu'en ces habits de lia Gomme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.

Je ne crois pas qu'on puisse exprimer plus délicatement une pensée devenue un sentiment,

bk ISAÀC

une règle de conduite, et cela en prenant Racine pour interprète*

Cette mémoire du passé se reflète sur toute leur existence; elle est elle-même une partie adhérente de leur nature. Ils feraient volontiers comme le berger devenu ministre et conservant dans un coffre précieux les habits de sa première profession. Leur somptuosité ne leur tourna pas la tête, ils ne se laissent point enivrer par l'argent. Ils le prennent pour ce qu'il vaut et en font l'usage auquel il leur semble propre. Contrairement à ceux qui en ont beaucoup gagné et qui n'en ont pas toujours eu, ils ne croient pas exclusivement an mérite doré, ils jugent les gens et ne les pèsent pas.

En parlant des financiers de notre époque, j'ai eu quelquefois l'occasion de remarquer qu'ils étaient bienfaisants, ils le sont tous, en effet, mais chacun avec des façons différentes. Il y en a qui font le bien en grands seigneurs, d'autres en artistes, d'autres parce qu'ils ne pfeuvent pas faire autrement. Chez quelques-uns, c'est l'esprit qui donne, chez MM. Pereire, c'est le cœur. Ils ont des mouvements spontanés dans lesquels la réflexion n'entre pour rien.

Mesdames Pereire sont de saintes femmes de la Bible. Madame Isaac est la fille de madame

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Emile, Isaac a épousé sa nièce, une femme char* mante, d'une éducation très-distinguée, accoutumée aux raffinements du luxe et de Télégance. Elle monte dans les greniers pour y porter l'aumône, elle n'attend pas que les malheureuux viennent l'implorer, elle court au-devant de leurs misères. 8a main charitable s'ouvre pour tous ceux qui souffrent.

Cette charité est l'unique occupation de la mère et de la fille, elles ne s'inquiètent ni de leurs toilettes, ni des quolifichets dont le cerveau des femmes riches est rempli d'ordinaire. Les pauvres sont leurs enfants, leurs frères; ce n'est chez elles ni un calcul, ni une vanité, elles n'en font point de brait, les journaux n'enregistrent pas le chiffre de leurs quêtes, elles sont modestes dans la bonté.

Les maris sont de moitié dans ces œuvres cachées. De môme que les frères sont unis par une tendresse inséparable, de même les deux ménages doublement liés pat le sang le dont encore par l'affection. Ils vivent en famille avec quelques amis, choisis non pas parmi les plus brillants et les plus illustres, mais parmi les plus sûrs et les plus dévoués.

Ils fuient le monde, la représentation' est une charge pour eux. Ils donnent des fêtes parce que

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lortune oblige ; ils ouvrent leurs vastes salons à une foule empressée ; on y rencontre un échan* tilloQ de toutes les sociétés, j'entends de tout ce qui est convenable; Télément le plus nombreux n'est pas le faubourg Saint-Germain, bien qu'il y vienne cependant ; on y trouve surtout la banque, des artistes, des gens de lettres, des célébritésjenfin.

MM. Pereire aiment les artistes plus que les arts; l'esprit des uns leur plaît plus que l'enthousiasme pour les autres ne les entraîne. Ils n'ont de goût prononcé ni pour la peinture, ni pour la musique, ni pour aucune collection d'aucun genre. Cependant ils achètent des tableaux, ils donnent des concerts q[)lendides, et ils accueillent parfaitement les écrivains. Leurs trésors ne sont entre leurs mains que pour les répandre, ils offrent des encouragements aux hommes qui font la gloire de la France, ils les aident de tout leur pouvoir, ils sont fiers de les recevoir chez eux et de les compter parmi leurs commensaux, parmi leurs amis. Ils ont des délicatesses infinies à cet égard ; j'en ai entendu raconter de charmantes, elles tiendraient plus de place qu'il ne m'est donné d'en occuper ici.

L'hôtel Pereire, rue du Faubourg-Saint-Honoré, est un des plus beaux, des plus élégants

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de notre grand Paris. On y a réani des merveil^ les artistiques et industrielles. Les deux ménages en font les honneurs avec une grâce parfaite, mais avec tant de simplicité, qu'ils en semblent plutôt les hôtes que les malti*es. On est à son aise chez eux, on s'y croit chez soi, rien n'y manque, tout y est à profusion, mais avec une sage économie. Ce ne sont pas des fêtes de grand seigneur comme chez M. de Rothschild, c'est encore l'aristocratie de la finance sans doute, pourtant c'est une aristocratie modifiée, une aristocratie qui ne vise pas à la noblesse et aux étalages de cour, c'est l'aristocratie de ce temps et de ce pays-ci, à laquelle tout le monde peut prétendre avec des écus, l'aristocratie égalitaire. Peu de personnes atteindront cependant la position prise par MM. Pereire, même avec cette condition indispensable. Ces places ne s'emportent pas d'assaut, elles se gagnent.

Il est plus difficile de les conquérir que de naître avec trente quartiers de noblesse derrière soi. On naît avec la volonté de Dieu, on s'élève avec la sienne.

Cette maison nous offre un modèle accompli de la vie de famille ; c'est tout à fait une intimité d'intérieur ; les repas où l'on dit tout ce qu'on pense ; le soir, la table et la lampe,

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la causerie, la lecture, les nouvelles du jour, les conjectures, les espérances, le bonheur de ne se rien cacher sans que la part de chacun en soit diminuée ; point de nuages, point de discussions, pas de ces distractions autorisées par le monde, qui entraînent hors du logis, des mœurs un peu puritaines peut^tre, jointes à une indulgente bienveillance pour autrui ; enfin toutes les conditions dû bonheur. Si le bonheur est en ce monde, il consiste surtout à ne demander à sa position que ce qu'elle produit Nous avons tous une fortune à dépenser, les uns dans leurs coffres^forts, les autres dans leur cœur, dans leur esprit ou dans leurs espérances. N'exigeons pas plus que nous ne pouvons avoir; ne rêvons pas l'impossible, car l'impos^ sible c'est l'infini, et nous ne l'obtiendrons pas sur cette terre. Que serait le ciel, ensuite?

nOSINA i(T01.TE.

Bien qu'elle ait quitté notre théâtre depuis longtemps, madame Stoltz appartient essentiellement à rhistoire de Tart, dont elle est restée, en dépit de sa retraite, une des plus vivantes et des plus magnifiques expressions. Depuis elle, nous n'avons plus vu à l'Opéra de cantatrice aussi complète ; il est des rôles qu'elle a marqués de son cachet, dans lesquels elle ne peut être ni surpassée ni même égalée, tels que : la Reine de Chypre^ Charles F/, et surtout la Favorite. Elle s'était incarnée dans ce personnage de Léonore ; ceux qui l'ont vue, qui l'pnt entendue, n'oublieront jamais cette passion, cette fièvre dont elle était dévorée, et qu'elle communiquait à tous les spectateurs. On eût pu lui dire, le jour de la première représentation de ce beau drame, ce que disait un courtisan

à l'entrée de l'infortunée Marie -Antoinette dans Paris, après son mariage :

« Madame, ils sont là trois mille amoureux de vos charmes. »

En elle l'attrait le plus puissant, ce jour-là, était ce talent qui devient du génie, lorsqu'il part du cœur.

Madame Stoitz a une voix bien timbrée, sympathique, vibrante ; la nature lui a donné un instrument superbe, l'art lui a appris à s'en servir magnifiquement ; son style est large, sa vocalise est brillante : mais cette voix, mais cette science, ne sont chez elle que des auxiliaires; ce qui la distingue surtout, c'est ce diable au corps que Voltaire voulait inculquer à mademoiselle Gaussin, et qu'il regardait comme la condition indispensable à la perfection d'un artiste. Elle sent si profondément ce qu'elle chante, qu'en faisant aux autres une illusion entière, elle se fait aussi cette illusion à ellemême. Elle pleure de vraies larmes, elle a réellemçnt perdu son Fernand, elle est véritablement Catherine Cornaro, exilée à Chypre ; elle chassera l'ennemi du sol de la France avec Odette. Donnez-lui une épée, elle combattra, elle s'enivrera de son propre chant, et s'exaltera au point de changer la chimère en réalité.

Quel auditoire résisterait à un pareil entraînement ? qui ne marcherait pas derrière elle ? qui ne partagerait pas ses douleurs ? Les pierres ne se levaient-elles pas devant la lyre d* Amphion ?

La diva possède un autre art, très-nécessaire au théâtre, elle sait s'habiller. Ses costumes sont exacts, harmonieux et choisis avec goût ; elle les modifie, elle les arrange à Tair de son visage, sans pourtant sortir du caractère de l'époque qu'elle représente. Ce n'est pas elle qui jouerait Robert le Diable en crinoline, ainsi que cela se pratique maintenant rue Lepelletier. L'art véritable entre dans les plus petits détails ; il est surtout dans l'ensemble, il se choque de la moindre dissonance; et je ne dis pas seulement pour la musique, on le comprend bien.

Madame Stoltz a abandonné la scène au milieu de sa gloire, elle a laissé des regrets fort adroits; on la voit toujours jeune, toujours éclatante ; son départ ressemble à ces amours fauchées dans leur floraison, alors que les déceptions ne sont pas encore arrivées, alors qu'on est tout l'un pour l'autre; celles-là on ne les oublie jamais, on les voit à travers des souvenire enchanteurs que rien n'effiice et que tout vivifie. C'est un prisme chatoyant sans cesse devant les rayons qui le frappent.

Le caractère deRosina Stoltz est plus difficile à peindre que son talent : elle est fort peu et fort mal connue, parce qu'elle échappe àTanalyse, et après l'avoir soigneusement observée» on n'est pas plus certain de l'avoir bien jugée.

Ce n'est pas qu'elle soit dissimulée ; au contraire , elle a de ces brusques franchises qui vont souvent jusqu'à la rudesse. En d'autres moments, elle deviendra la chatte la plus câline et la plus séduisante, elle endormira la défiance avec un regard de ses yeux de velours, qui ressembleront, un quart d'heure après, à des diamants noirs lançant des flammes.

Son esprit est incontestable ; elle a une des conversation les plus pétillantes que je connaisse. Elle est drôle, et elle est originale; ses expressions ne sont pas celles de tout le monde, elle a du pittoresque dans l'image et de l'imprévu dans la repartie. Elle écrit bien, son style est concis ; il a une sorte de rigidité élégante qui est plutôt ordinairement le partage des hommes ; elle ne fait point de phrases, elle va droit au but ; elle dit ce qu'elle veut dire, et elle le dit bien.

Sa mobilité est aussi extrême que sa vivacité ; c'est un oiseau ; elle semble en avoir les ailes, comme elle en a le ramage. On la croit en Angleterre, elle est en Italie, elle vous écrit

des bords du Rhin, et votre réponse courra après elle jusqu'à Rio de Janeiro. Ses résolutions sont toutes spontanées, elle aime l'inconnu ; elle se jettera tête baissée au milieu des périls, si elle, aperçoit à l'horizon une faible lueur qui promette le beau temps.

Sa volonté est de fer; les obstacles Tirritent, ils ne l'arrêtent pas ; active, infatigable, elle dévore la vie, en même temps qu'elle est dévorée par elle; son imagination est aussi développée que celle d'un romancier, et néanmoins le positif la domine également.

Personne ne sait mieux aimer, elle a aussi le courage de ses antipathies et tient très -haut le drapeau qu'elle porte ; un mot d'elle est un stigmate, la cicatrice ne s'en efface pas lorsque la plaie est fermée. Elle a une façon de louer les gens qui les écrase à ne point se relever; rien n'est de meilleure compagnie que son ironie et sa colère, mais malheur à qui doit subir ses compliments en certains cas.

Dévouée et bonne à l'excès, lorsque son cœur l'y porte, elle méprise souverainement la banalité; elle ne craint qui que ce soit; elle veut avoir des ennemis: c'est, selon elle, l'appoint de sa valeur.

Elle s'emporte et elle s'apaise, elle est douce et elle est vive, elle s'exalte sur tout ce qui

touche à l'art ou à la passion, et puis tout à coup, sans transition, il lui échappe une de ces réalités décourageantes qui prouve une grande connaissance du cœur humain et de ses misères. Il semble que ses ailes d'oiseau, dont je parlais tout à rheure, se ploient subitement, et qu'elle se laisse tomber sur la terre.

Madame Stoltz poursuit un projet qui lui sourit, avec la persistance d'un chasseur ; elle accepte volontiers une lutte ; elle la soutient, elle est heureuse de triompher, et une fois ce triomphe obtenu, elle ne profitera peut-être point de la victoire. Elle n'a aucune petitesse dans le caractère, et cependant elle en saisit jusqu'aux moindres circonstances.

Son orgueil est grand, il est pour elle un appui et un soutien. C'est un frein salutaire que l'orgueil chez les femmes : autant la vanité leur est nuisible, autant l'orgueil (justifié bien entendu) peut leur sauver de fautes et servir leurs intérêts; l'orgueil donne de l'assurance, il aide à tirer de soi-même tout le parti qu'on vaut. L'absence de tout orgueil est un défaut ^ bien plus, c'est un malheur. Les autres ne vous jugent pas à votre hauteur, si vous vous effacez d'avance devant leur arrêt.

Généreuse à l'égal d'une reine, la belle cantatrice sait donner ; elle a la délicatesse du bien-

fait, ce qui prouve un cœur d'élite et un esprit supérieur. Elle a de grandes manières, elle est distinguée, elle occupe tout naturellement, dans' un salon, laplace que sa personnalité lui assure.

Elle ne pose pas, elle est naturelle ; elle aime à rire, sans être gaie. Elle possède un tact rare, elle ne dit pas un mot de trop; il n'est pas de livre musqué du dix-huitième siècle qui raconte plus spirituellement et plus convenablement les anecdotes. Ce secret, perdu dans les boîtes à mouches de nos g'-and' mères, a été trouvé par elle.

Très-modeste de goûts, elle est somptueuse en tout ce qui tient à l'art ; l'art est son Dieu, son culte ; elle lui sacrifierait tout, excepté son cœur, ou plutôt ses affections. Elle n'est pas coquette, elle aime à plaire, ce qui est naturel; pourtant, elle n'a rien de ces férocités féminines qui bouleversent en se jouant l'existence d'un homme assez malheureux pour aimer véritablement. Le paganisme avait idéalisé cette déception cruelle dans la fable d'Ixion, follement épris de la reine des dieux 5 elle lui envoyait une vapeur formée de son image :

lorsqu'il croyait avoir attendri la déesse, l'infortuné n'embrassait que le vide.

La grande artiste s'habille avec simplicité, elle ne cherche pas à faire de l'effet et à attirer l'attention, autrement que par ce qu'elle vaut.

66 ROSINÀ STOLTZ.

La toilette lui sied parfaitement ; néanmoins, sa beauté est de celles que Tâme illumine, et à qui la parure donne du relief et de l'éclata Trèsrecherchée dans les mièvreries de l'élégance, qui révèlent la femme comme il faut, elle est d'une propreté scrupuleuse et ordonnée; elle n'a rien de la bohème : c'est une maîtresse de maison accomplie, elle fait les honneurs de chez elle avec grâce, sans familiarité et sans raideur.

Madame Stoltz a des amis qui l'apprécient, elle a des envieux qui l'accusent et qui ne consentent h lui accorder que les défauts de ses qualités. Elle est née sous une heureuse étoile, on ne lui pardonne pas son bonheur ; elle le sent vivement, comme elle sent toutes choses, surtout la reconnaissance : qui lui a rendu le moindre service est sûr de la retrouver tôt ou tard. Elle sait gré à ceux à qui elle plaît, et elle n'a d'autres désirs que de leur plaire davantage encore. C'est une nature richement douée, à laquelle on s'attache fortement lorsqu'on la connaît bien. Elle vous saisit tout d'abord par son charme incontestable ; après, elle vous rebute quelquefois par ses inégalités ; si l'on persiste, on découvre des trésors.

Elle n'a pas les inconvénients mesquins des femmes ordinaires, les tripotages et les propos;

on peut lui confier un secret important, elle ne r éparpillera pas.

Excellente mère, elle élève son fils pour en faire un homme; satendresse est éclairée,c*estun flambeau, ce n*est pas un brasier inutile et étouffant.

Rosina est exclusive dans son art et dans ses sympathies ; elle a des admirations pour des œuvres dédaignées, et des protections adorables pour les faibles et les malheureux. Elle s'attache énormément par le bien qu elle fait, sa mémoire garde l'empreinte de ce qu'elle a vu souffrir; elle ne se plaint jamais, elle plaint les autres : c'est déjà la moitié du soulagement. E'ie est aussi Gère qu'elle est forte, c'est peut-être là le secret de son bonheur, qui fait tantde jalouxautourd'elle.

Elle vit en famille, fort retirée, presque toujouts à la campagne quand elle ne voyage pas; un de ses plaisirs favoris est de monter à cheval, elle y est très-hardie. Sous une apparence frêle et délicate, elle cache une énergie sans borne ; elle est infatigable ; ses nerfs lui tiennent lieu de santé, quand la sienne succombe.

Elle lit, elle s'occupe de ce qui l'entoure, mais surtout elle chante ; son art est toujours sa divinité chérie. Elle n'a besoin ni d'auditoire, ni d'applaudissements; c'est pour elle, c'est pour l'art lui-même qu'elle l'exerce. Je ne saurais trop le répéter, jamais, depuis la Mali-

bran, une artiste ne fut possédée par l'art à ce point. Elle peut être fantasque sous d'autres rapports, sous celui-ci elle est immuable : elle chantera, comme le cygne, à sa dernière heure.

Dans une de ses excursions en Italie, elle a fait copier à Pompéi la maison de la Chanteuse; et cette maison, elle la fait exécuter au Vésinet. C'est un vrai bijou antique, qu elle seule peut habiter. Les meubles sont d'un goût aussi pur que s'ils avaient été faits à Rome, du temps d'Auguste. Un corps de logis est spécialement réservé aux amis que la fortune abandonne. Léonore sera doublement heureuse de les y recevoir; c'est pour elle une sorte d'obole payée au destin, qui l'a constamment favorisée et récompensée sous ce rapport.

Elle vivra là tranquille, jouissant des beaux jours qu'elle s'est préparée, entourée d'affections, sans bruit ni faste, mais avec toutes les aisances de l'intérieur. Elle fuit le monde et les cercles d'apparat, elle ne recherche que l'intimité. Madame Stolz est de ceux qui aiment à se souvenir, elle n'a aucunes prétentions ni aucuns flatteurs ; on peut compter sur elle, enfin, quand elle a promis, et ceci devient de plus en plus rare, non-seulement chez les femmes, mais chez les hommes également. La religion de la parole se perd avec toutes les autres.

M. TIIiLEHAIN.

Avez-vons vu le magnifique portrait de ce célèbre académicien-ministre, peint par Scheffer? Je ne crois pas que l'art puisse aller plus loin; c'est la perfection. Le peintre est parvenu à idéaliser des traits îrréguliers, un visage plus qu'ordinaire. 11 a vécu dans l'intimité de son modèle, il a saisi la bouche ironique, l'œil pétillant, le regard observateur, qui dénotent en même temps une vaste intelligence et une grande âme, un profond savoir et un courage que rien n'arrête. Le teint pâle et plombé des natures passionnées prend sous ce pinceau fascinateur une transparence qui lui donne du charme. Ce portrait est ressemblant ; il est beau et il n'est pas flatté, dans l'acception bourgeoise de ce mot. L'esprit du modèle possède sa physionomie^ ainsi que le diable possédait le corps au moyen-âge, il est visible, il est palpable; où

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trouver une beauté plus positive que celle-là?

Nous avons de grands esprits en ce temps-ci; ils ne courent pas les rues, ils se font chercher et ils ont raison. Presque tous ont touché de près ou de loin à la politique; elle a tout envahi; la politique et l'argent sont les principaux mobiles de ce siècle. 11 faut louer ceux qui n*ont pas sali leurs mains dans les tripotages de l'agio, et qui ont conservé pur et sans alliage le caractère de Técrivain au milieu des écueils dorés qu'ils côtoyaient. Leur vieillesse est honorée et la postérité entourera leur nom d'une palme toujours fleurie.

M. Villemain a dans le tableau de Scheffer, comme dans la nature, un port de tête aussi fier que celui de l'Apollon. Son geste commande ou supplie, il est toujours juste, toujours élégant et toujours noble. Celte qualité si précieuse pour un orateur, est un des grands charmes de l'éloquence ; elle la complète, elle lui est indispensable. L' à-propos et la sobriété du geste traduisent ou dissimulent la pensée en la laissant deviner. Lorsque M. Villemain faisait le cours qui l'a rendu si célèbre, il n'avait ni plus d'ardeur, ni plus de brillante faconde qu'il n'en a aujourd'hui, malgré ses soixante-dix ans. On regrette de ne plus le voir dans cette chaire

du Collège de France, où la foule palpitait sous sa parole abondante et poétique. Un pareil professeur réveillerait notre jeunesse engourdie, il la ferait sortir de la torpeur intellectuelle dont on se plaint avec juste raison, il dirigerait ses pensées vers les matières sérieuses et utiles qui font les hommes supérieurs,

M. Villèmain n'est pas un Français, c'est un Athénien du beau temps, un Grec convaincu.

C'est à la fois Ésope et Démosthène, il leur ressemble à tous les deux. Philosophe et orateur, il a pris à l'un ses saillies, à l'autre l'élégance de son langage. Il raille et instruit, il enveloppe ses leçons sous des images étincelantes, il voit avec une promptitude merveilleuse le côté défectueux des choses; il le stigmatise par un mot.

Imbu de la civilisation et de la littérature anciennes, sa vive imagination lui en exagère les beautés. Sa mémoire prodigieuse lui retrace les pages chéries par sa studieuse jeunesse, et jette un reflet d'or sur ces souvenirs bien aimés. Il ne voit ni Socrate condamné, ni Périclès banni, ni les émeutes sans cesse renaissantes contre ces gouvernements démocratiques, dont les susceptibilités entravaient Phidias lui-même, cette gloire éternelle de son pays. Ces ombres dispa-

laissent devant les fastes de l'histoire grecque, devant les splendeurs d'Athènes et de Corinthe. L'âge mûr de ce païen rétrospectif a conservé toute la fraîcheur de ses premières années. Il faut l'entendre traiter son sujet favori! 11 connaît les secrets des temples, comme les assemblées du peuple, ou les discussions des philosophes. Il a assisté aux jeux olympiens, aux courses de l'hippodrome, aux discours du portique. En l'écoutant, vous croiriez v être encore ; il VOUS y conduit avec lui, il vous inocule son enthousiasme, il vous fait aimer ce qu'il aime, admirer ce qu'il admire.

C'est un caractère d'une grande fermeté, un peu envahisseur peut-être ; il impose son opinion ; ses convictions très-profondes sur toutes les matières, n'admettant point qu'on les discute. Il ne fuit pas la lumière cependant, il la dirige à son gré. Il éclaire les endroits où la clarté doit se faire ; il ne souffre pas la comparaison, et donne toujours la préférence au passé sur le présent, à la civilisation ancienne sur celle que nous croyons avoir conquise.

Il a des goûts simples et magnifiques en môme temps. L'étude a pour lui des charmes qui le captivent. Il travaille presque constamment; ses travaux sont sérieux, etpersonne néanmoins

ne sait manier comme lui cette anne terrible de la frivolité, dont on ne se défie pas, qui dans certaines msdns n'a qu'une pointe émoussée, une portée nulle, et qui, dans la sienne, atteint toujours le but qu elle frappe, sans que l'on sente d'abord la blessure.

M. Yillemain a l'âme noble et grande ; il est aimé de ceux qui le connaissent bien. Ce n'estpas une sensibilité mesquine et rétrécie. Il ne voit pas beaucoup ce qu'on lui cache, malgré sa pénétration ; mais il compatit fort à ce qu'il découvre. Il regrette peu les grandeurs, il ne se gène pas volontiers, et les grandeurs sont une gène.

Il a l'orgueil de ce qu'il est ; sans en faire parade, il ne le dissimule point par une modestie fausse. Il a du naturel ; ce naturel est paréj si je puis m'exprimer ainsi ; il a toute l'élégance acquise dans la fréquentation de la belle société d'Athènes et du haut monde de Paris. En lui, rien de gauche ni d'apprêté ; il semble, lorsqu'on l'écoute, qu'on parlerait absolument comme lui, qu'on dirq,ît les mêmes choses et de la mémo manière; vous vous demandez s'il ne vous a pas pris votre pensée pour l'exprimer bien mieux que vous ne le ferieiz vous-même.

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Si «011 gilet de flanelle était moins provoca" ieur^ si ees manches avaient des boutons, si soti valet de chambre s'entendait plus souvent avec sa blanchisseuse, on n'aurait pas plus deplaisii* à l'entendre, mais on en aurait bien plus aie regarder.

Il a de l'enthousiasme , qu'il modère en le laissant deviner. C'est une sorte de sourdine^ qui n'empêche pas l'harmonie des sons \ au coa^ traire, elle les rsnd plus veloutés et plus doux.

M. Villemaiu se lève de bonne heure ; aussitôt, il passe dans son cabinet, avec ses chers livres, il se plonge tout entier dans ces délices, et oublie le monde pendant quelques heures.

L'Académie, dont il est le secrétaire perpétuel, l'occupe beaucoup. Il prend du souci pour les élections, pour les discows ; il accorde les billets et s'inquiète de savoir s'ils sont en bonnes, ou plutôt en belles mains. Il est heureux de voir la salle bien remplie et bien meublée surtout ; ce qui n'empêche pas les épigrammes et les mots qu'il jette à ses voisins, et surtout les observations dont il ne fait part que dans l'intimité.

Tout Paris le connaît et il connaît tout Paris. La vie agitée qu'il a menée l'a conduit dans des mondes divers ; depuis la cour jusqu'à la bo-

hêine, il est partout à sa place. Il va maintenant surtout dans le faubourg Saint-Germain ; on Ty accueille avec bonheur ; on se l'arrache ; il est plus à la mode qu'un lion de vmgt ans. Les maisons où il est le plus familier sont celles de mesdames de Broglie, d'Hâussonville, la marquise de Bloqueville, la marquise de Bethisy, la comtesse de Baumont-Dupuytren. Il d!ne presque toujours en ville, il va même au bal 1 Cependant, il préfère les cercles peu nombreux, où on cause, où on l'écoute.

11 y met une suprême coquetterie ; si quelqu'un entre quand il parle, il en profite pour s'éclipser ; il veut qu'on le regrette, qu'on le cherche, qu'on le désire. Son principe est de se retirer au milieu de ses plus grands succès, un peu avant le moment où on s'apercevrait qu'on s'est occupé longtemps de lui.

n ne se couche pas tard, les veilles lui sont contraires ; il prend souvent ce prétexte pour se dérober aux empressements.

Toute nuance d'opinion disparait devant la joie de V&voir chez soi ; on ne lui demande compte que de ce qu'il dit, non pas de ce qu'il pense ou de ce qu'il a pensé. 11 a le bon goût de ne fronder personne et de laisser les partis s'aiTanger sans lui dans les salons. Ils ne l'at-

70 M. VIMEMAIN,

laquent pas, ils le ménagent ; on ne s'en occupe qu'au point de vue de son talent, de son savoir et de son amabilité ; cest une sorte d'égide qui le défend du reste.

Avec les femmes, il est d'une galanterie empressée, pas trop complimenteuse et pleine de respect. Il s'est fait un système, celui de se poser en impossibilité. Il se pare de ce qu'il appelle carrément sa laideur ; à l'abri de cette négation^ il veut être sans conséquence. Il badine, il ne demande rien, il prend en jouant une main qu'on ne peut lui refuser ; ce serait avoir l'air de le craindre ; cette main, il la garde, il la baise, il la quitte, il la reprend : on n'y fait plus attention, il ose davantage, tout en captivant l'esprit et le reste par le prestige de cette conversation, qui absorbe au point de ne plus laisser la faculté de la pensée.

Beaucoup de femmes ont été prises à ce piège, j'en suis sûr. Il renouvelle la fable des Sirènes en les changeant de sexe, ce qui est plus difficile.

M. Villemain doit savoir par expérience que le bizarre tente souvent les imaginations, et, comme Azor, il est devenu le prince charmant plus d'une fois en sa vie.

ADRI.AIIIF. lllflT«lll.

Bien que M"' Ristori ne soit pas notre compatriote, elle a acquis, par son talent et par ses succès en France, le droit de cité. C'est nous qui l'avons révélée au monde, sans nous elle restait confinée en Italie, où elle n'était même pas appréciée à sa valeur, et où sa gloire se bornait à quelques triomphes secondaires.

Grâce à Paris, elle est arrivée au premier rang, elle a conquis une place qui ne lui sera pas ôtée'et que nulle maintenant ne peut lui disputer. Elle est la première entre les reines, elle a reçu de la nature tous les dons nécessaires à la carrière qu'elle parcourt si brillamment. Grande, très noblement prise dans sa taille, d'une beauté émouvante et passionnée, elle a des yeux qui parlent, elle a un sourire de perles, elle a un geste impérial, elle marche comme marcheraient Junon ouPallas, et sa voîjl est une

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musique pleine de suavité ou de force, suivant l'impression qui la domine. Jamais tragédienne ne fut plus merveilleusement dotée. Elle a toutes les cordes, la fureur, la rage, l'amour, l'ironie, la tristesse, la tendresse, la grâce. Elle appelle les larmes, même lorsqu'on ne la comprend pas, seulement par l'expression de sa physionomie et par la mélodie de son organe d'harmonica.

Ses inspirations sont sublimes, elle trouve dans ses rôles ce que Fauteur n'avait pas de* viné, elle en suit jusqu'à la dernière nuance, par un geste, par un regard, elle exprime plus qu'une autre en cent paroles. Qui ne se rappelle la manière dont elle s'enveloppait dans son voile à la fin du second acte de Myrrha ? Qui n'a senti ses yeux se mouiller en la voyant s agenouiller devant le crucifix dans Marie Stuart?

Cependant M""' Ristori n'est pas parfaite, elle ne l'est pas pour nous, du moins, cai% en la jugeant, nous ne devons pas oublier qu'elle est Italienne et que le génie des deux peuples ne se ressemble pas plus que celui des deux langues.

Selon notre point de vue et nos habitudes,

M"*' Ristori manque quelquefois de goût et de tenue. Elle s'abandonne trop, elle est trop eu

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dehors, elle ne contient pas ses impressions; elle est exagérée, enfin. Lorsque son intelligence, admirablement unie avec son cœur, lui a dicté un de ces mouvements sublimes dont je vous parlais tout à l'heure, elle le pousse jusqu'à la dernière expression ; elle ne sait pas s'arrêter à temps, elle gâte ce que Ton admirdt, en cessant d'être naturelle, et oublie la dignité de Melpomène pour descendre jusqu'au mélodrame.

Il faudrait près d'elle un homme de goût qui la rappelât à l'instinct de sa nature privilégiée, en là détournant de ceux de son pays. Une telle femme appartient à l'univers ; elle parle un idiome plutôt qu'un autre par le hasard de la naissance, mais elle exprime les sentiments, les passions de l'humanité toute entière ; chacun doit se retrouver en elle et l'applaudir en la comprenant

Cette tache est la seule que l'on puisse découvrir dans ce talent si plein d'entralnemeot etd'enthousis^sme. Elle s'adresse directement au cœur et elle le pénètre ; elle a des accents qui déchirent et qui transportent. Elle est surtout profondément sympathique. On ne peut la voir jouer sans l'aimer, elle compte autant d'amis que de spectateurs. Même dans les rôles odieux

on lui trouve des excuses ; il semble que le personnage qu'dle représente ne puisse agir autrement; ou la fatalité le pousse, ou la passion l'emporte, ou les circonstances le dominent.

On l'excuse, mais on est disposé à lui pardon* ner, parce que M"' Ristori s'est incarnée en lui et que ce beau visage ne peut cacher une âme eniièrement dépravée. Il est des rôles qu'elle n'accepte pas, ils lui répugnent et elle veut s'identifier avec si's héroïnes.

M""* Ristori a eu un grand tort pour ce paysci, elle n'a pas connu le public parisien et son inconstance. Elle^ a cru qu'une fois adoptée avec la furia franrese elle durerait toujours, elle s'est trompée. Il nous faut du nouveau à tout prix ; elle nous a donné Goldoni et les mauvaises tragédies d'au-delà dés Alpes, nous les avons acclamées d'abord, nous les avons supportées ensuite, et désertées après.

Bien conseillée, elle, eut fait autrement : elle eut choisi des pièces, drames ou tragédies du répertoire français, jouées ici par M"' Mars, M"' Rachel, M™' Dorval ou M"' Georges, on y eut couru, uniquement pour savoir si elle les égalait ou si elle leur était inférieure. Chaque création eut été une recrudescence de vogue, la rage de la comparaison nous possède. Etï triaut

dans le théâtre d'Hugo, de Dumas, de Scribe, elle eût trouvé une mine inépuisable de triomphes ; elle ne- l'a point fait, et c*est une faute dont la quasi indifférence de la foule l'a punie, injustement, c'est vrai, car elle est toujours la merveilleuse artiste que nous avons adorée ; seulement, elle l'a été trop longtemps de la même manière.

Il n'est pas difficile de deviner que M""* Ristori a beaucoup de cœur, c'est le cachet de son talent. Elle aime uniquement son mari, le marquis Capranica del Grillo, jeune seigneur génois, qui l'a épousée par amour, en dépit des obstacles. Leur union est entière, et deux charmants enfants sont venus resserrer ces liens si tendres. Jamais un mot n'a été hasardé sur la vertu de cette femme entourée d*hommages et d'adorations. Elle ne vit pas comme une comédienne, mais comme la plus honorable mère de famille, remplissant tous ses devoirs, qui sont pour elle un bonheur. Ses parents ont trouvé chez elle un asile et des soins empressés. Elle est bonne et secourable pour sa troupe. Quoi qu'en aient dit les journaux et les méchants, elle n'est point envieuse, elle ne cherche pas à briller seule, elle s'entourerait de camarades dignes d'elles , si elle en rencontrait de so-

ciables s elle doit se contenter de ce qu'elle peut ramasser, et ce ne sont guère que des comparses, il faut en convenir. Les acteurs hors ligne ont tous le faible de se craindre entre eux, c'est un manque de réflexion et de justesse d'esprit. Un ensemble complet donne mille fois plus de prix à une pièce et à ceux qui la jouent,, ils s'électrisent mutuellement et ne s'écrasent pas. M"** Ristori est trop intelligente pour en douter, aussi répétons-nous que si elle cède à ce préjugé, c'est qu'elle ne peut faire autre* ment

Son esprit est vif, pétulant, elle parle avec une vélocité telle qu'on a peine à la suivre lorsqu'on n'a pas une entière habitude de la lan« gue italienne, qu elle prononce avec un accent aussi pur qu'harmonieux. Sa conversation est gaie, pleine d'animation, ses yeux pétillent, elle rit comme un enfant.

Si l'on veut la voir dans tout l'éclat de sa beauté, dans la splendeur de sa physionomie, il faut lui parler de son pays. Le feu du patriotisme éclate en ses moindres mouvements. Té-* nergie d'une Jeanne d'Arc et d'une Jeanne Ha« chette la domine. Vous avez entendu les strophes de Judith, je ne puis vous en dire plus, vous la connaissez.

M"''' Ristori est bonne et ^eeourable, elle fait du bien à tous, jamais elle n'a refusé son con-* cours aux malheureux. Elle est excellente amie» expansive, généreusOi pleine de charmes dans la vie ordinaire. On ne peut se figurer la délicatesse exquise et pleine de recherches qu'elle a mise dans sa lutte involontaire avec RacheL Elle aivait des timidités et des hontes adorables ; elle craignait surtout qu'on l'accusât de braver a^ rivale, de la défier, et personne ne rendait plus de justice qu'elle au génie de Roxane et d'Hermione. Elle la louait franchement, loyale** ment, en femme digne de l'apprécier, elle l'ap-* plaudissait des mains et du cœur.

Adélaïde Ristori travaille beaucoup, Inen qu'elle ne soit pas de ceux qui stéréotypent un rôle, l'inspiration lui vient trop naturePemen|^ pour qu'elle note un jnot, un geste, et qu'on la retrouve invariablement semblable à chaque re*> présentation. Elle s'occupe elle-même de ses costumes, de la mise en scène d'une pièce et de la façon dont les autres la jouent. Elle se donne une peine infinie pour que tout soit harmonisé. La vie nomade lui ôte l'aptitude de l'intérieur i elle manque aussi de ce goût féminin qui pare les moindreschoses, ses vues sont trop élevées . pour descendre jusque-là. Sa toilette révèle

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qu'elle est étrangère, on a pu en juger au théâtre lorsqu'elle s'est montrée dans la comédie ; ce genre ne peut être apprécié par nous, il est l'expression de mœurs trop différentes des nôtres, et la manière italienne s'écarte tellement de nos traditions, que nous ne saurions la supporter sans fatigue.

La belle Adélaïde est en même temps douce et violente ; elle s'emporte, elle gronde comme la foudre et s'appaise comme elle. Ses habitudes sont d'une simplicité extrême ; elle n'a point la recherche des futilités, elle ne dépense pas son argent en folies, et se crée une fortune qu'elle transmettra intacte à ses enfants. Elle ne reçoit pas, elle va dans le monde sobrement, elle craint de se fatiguer, et elle préfère le repos dans sa famille aux empressements des salons. Elle jouit partout d'une estime méritée, et on la recherche dans les cercles les plus difficiles et les plus triés. Elle est fort grande dame, accueille gracieusement ceux qui vont la voir et les classe avec un tact remarquable.

La presse parisienne a beaucoup fait pour elle, elle le sait et s'en souvient. Les sottises et les calomnies répandues à cet égard, n'ont trompé que ceux qui ont voulu l'être. M"* Ristori n'a point payé les éloges qu'elle a reçus,

l'enthousiasme qu'elle a inspiré ; elle eut dû payer le public tout entier, elle eut dû payer toutes le3 gazettes* dans tous les pays. Il est absurde de voir une cabale où il y a eu un mouvement universel. C'est un petit moyen que celui-là, il est vrai qu'il n'y a pas de petits moyens pour l'envie, qu'elle les accepte tous, et qu'elle a le secret de les mettre en œuvre, d'en faire une arme terrible.

En résumé, M"* Bistori est une artiste éminente, un grand cœur et une femme de bien.

Je ne nie pas qu'elle n'ait du savoir faire et la finesse indispensable pour parvenir. Cette finesse est le corollaire du talent, elle l'aide à se faire valoir et à se maintenir au rang qu'il a conquis, elle le complète, pour ainsi dife ; Ton ne peut reprocher à un caractère ce qui le rend complet, ce qui le met en lumière, ce serait dç l'injustice et de la mauvaise foi.

MA0AMB liA COMVBSflB •^AOUVI.T.

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