‹ Portraits contemporainsChapitre 7 sur 28 · DANIEL STERN · texte numérisé non relu

DANIEL STERN

Les femmes ont conquis leur place parmi les intelligences de ce temps-ci. On a fini par convenir qu'elles pouvaient entrer en lice, et, excepté quelques vieilles plaisanteries sur les basbleus, la paix s'est faite au Parnasse, les muses terrestres y sont admses, à de certaines conditions, néanmoins, ainsi que nous le prouverons tout à r heure.

Celle qui nous occupe en ce moment est un esprit penseur, viril : elle n'a de son sexe que les antécédents, et sa plume n'a pas le moindre ruban rose. Elle a pris un pseudonyme masculin, elle a sagement agi, ceux qui ne sont pa9 dans le secret ne le devineraient jamais, la postérité s'y tromperait sans les biographies.

Le style de Daniel Stern est concis, il est ferme, il est incisif. Je ne sais s'il est travaillé i il n'en a pas l'air : il est naturellement âroid et

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sec, comme celui des législateurs et des moralistes. On voit que l'auteur réfléchit plus qu'il ne sent : il a plus de science que d'imagination.

Son excursion dans le roman n'a pas été heureuse : le roman exige des qualités, peut-être mfime des défauts, qui manquent à Daniel Stem. Pour concevoir une fable, pour la suivre, pour la rendre attachante, il faut y mettre de soi, sans doute, de son expérience, si ce n'est de ses impressions, mais il faut surtout songer au lecteur et ne pas prendre des excentricités pour des règles communes. Sauf quelques talents hors ligne, qui peuvent tout faire passer, dont le nom seul impose, le public demande à ceux qui l'affrontent, de l'amuser d'abord. Les analyses de sentiment réussissent peu aujourd'hui, à moins que ce ne soient les sentiments qui courent les rues et que tout le monde éprouve. On fera pleurer les mères, on touchera les jeunes fiancées, on intéressera les ambitieux : quant à la passion, c'est autre chose, surtout hors des habitudes ordinaires. On ne l'admettra que si elle est assez violente pour devenir commuriicative : elle a besoin de se faire pardonner. Le siècle n'est pas à la passion : il ne la conçoit plus ; il - traite de fous ceux qui la révent : il se peu* qu'il ait raison.

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Les principes émis par Daniel Stem ne sont pas ceux de bien des gens. Il lève haut le dra« peau de l'avenir; il a des idées sur la philosophie, sur les matières sociales,* que je ne suis pas appelé à discuter. Je n'ai pointa m'expliquer sur la réalisation des utopies, sur les vérités qui en dérivent : je ne vois ici que l'écrivain, et je ne dois juger que lui.

Peut-être lui reprocbera-t-on une individualité multiple; peut-être y a-t-il beaucoup d'emprunts dans ses haidiesses. Son opinion est formée par la lecture, par la fréquentation, par les événements : la conviction ne me semble pas irrésistible. Je ne sais si Daniel serait uu martyr, bien qu'il soit compté parmi les apôtre.-'-. Il se peut qu'il cherche encore la solution qu'il croit avoir trouvée. Le sens droit, les anciennes habitudes, les liens du passé, doivent lutter dans son intelligence avec les aspirations nouvelles. Il ne se l'avoue que malgré lui, il l'avoue encore moins aux autres ; je suis sûr, pourtant, qu'il a plus de peine à se persuader luimême, qu'à convertir les disciples les plus entêtés.

Il y a quelque chose d'austère dans la fraternité de Daniel Stem ; ce ne sont point les élans de ces âmes brûlantes, jetées au milieu des in-

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certitudes, parce qu'elles sont blessées^ parce qu'elles ont souffert. Elles veulent réformer rhumanité, plutôt pour qu'elle soit satisfaite, que pour la rendre meilleure. Leur premier besoin est de sécher les larmes, avant de savoir pourquoi elles coulent. Madame d'Agoult s'arrête aux moyens d'abord, le but n'est que secondaire. Elle dit : « Les hommes seront heureux lorsqu'ils auront conquis la science, la liberté; lorsque leur intelligence aura résolu tous les problèmes de la nature : aidons-les à devenir heureux en travaillant à l'œuvre de leur régénération. » C'est prendre la question de trèshaut, de trop haut pour une femme, prétendent ceux qui blâment sans chercher à rien expliquer. Nous ne permettons pas à la faible moitié du genre humain de se placer à notre niveau, d'aborder des questions d'une portée supérieure, si nous leur passons la littérature légère. Nous réduisons nos compagnes à la part que la nature leur a faite : nous leur demandons de la grâce, du charme, delà bienveillance, nous ap-^ précions la bonté de leur cœur et le brillant de leur esprit; nous désirons qu'elles soient mères, qu'elles soient femmes çirvant tout, Mais si elles nous disputent les graves enseignements, si elles touchent àdes sujets au-dessus de l'entepde-^

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ment du vulgaire, nous essayons de les rabaisser : il leur faudra le génie de Staël ou de George Sand pour lutter contre nous ; et, si nous ne pouvons les vaincre sur le terrain qu'elles ont conquis, nous irons jusqu'à souiller leurs traces sur celui qu elles ont quitté. C'est donc un malheur pour une femme que de s'élever hors de sa sphère : quel que soit son talent, elle n'en recueillera qu'amertume et déceptions.

Madame la comtesse d'Agoult était la nièce de madame la vicomtesse d'Agoult, dame d'atours de madame la dauphine. Elle devait avoir la survivance de cette charge. Si on lui eût annoncé l'avènement de Daniel Stern, elle se fût voilé le visage : ces principes et ces idées étaient pour elle à l'état de mythes. C'était alors une jeune femme blonde, élancée, élégante dans sa taille et dans ses manières ; elle était fort remarquée, elle avait des succès nombreux et mérités.

On la citait pour son esprit, qui ne ressemblait point à celui des autres. Femme du monde jusqu'à la pointe de ses jolis pieds, elle tenait merveilleusement son salon et conduisait à grandes guides un bataillon de soupirants ; elle Bavait trouver le mot propre à les retenir sans les encourager. Elle les renvoyait satisfaits, tout en ne leur accordant rien. Ils ne songeaient à se

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plaindre que quand la réflexion leur prouvait quils n'étaient pas heureux. C'était là un grand art, une de ces stratégies dont une femme seule est capable et où elle battrait les plus habiles généraux.

Parfaitement gracieuse avec les indifférents, elle était presque irrésistible pour ceux qui l'aimaient. Elle recevait peu de femmes, non pas qu'elle les craignit, mais elles la gênaient : le besoin d'indépendance a toujours dominé chez elle. Avant de rêver la liberté du genre humain, elle rêvait la sienne. La représentation, les entraves imposées par la société l'ennuyaient, elle les dédaignait. Adroite et fme, elle s'excusait si bien, qu'elle semblait faire une grâce en s 'excusant.

Elle se sentait supérieure à son entourage, et en abusait peut-être. Elle ne daignait pas s'occuper de ce qui occupe les autres femmes, bien qu'elle fût aussi femme que possible.

Le trait distinctif de son caractère est l'orgueil : elle ne s'en cache pas. Cet orgueil est chez elle singulièrement élastique : elle le place comme une aigrette sur sa tête, où il lui convient, tantôt en bas, tantôt en haut; mais, si bas qu'il soit, c'est toujours une aigrette de pierreries ; il garde son éclat.

Allemande par sa mère, elle a beaucoup pris

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de ce côté : eUe est rêveuse, elle reste des heures entières sans parler, elle a des élans poétiques, souvent réprimés par un esprit railleur. Elle s'enthousiasme moins qu'elle n'en a Tair, elle est lisse et brillante comme le cristal, elle peut prendre les couleurs du prisme et les renvoyer, elle peut se réchaufier au soleil et se glacer ensuite lorsqu'il s'éloigne.

Elle n'est point méchante et ne fait jamais de mal sciemment, bien qu'elle soit ironique, et que sa gaieté ait même besoin de cette ironie pour se soutenir. Elle est franche et réservée pourtant.

Elle dit volontiers ce qu'elle pense, surtout quand c'est une pensée acerbe, car elle a de la bravoure et ne craint pas de désobliger. Ses jugements littéraires sont pleins de loyauté et sou* vent justes, à moins que la passion et ses souvenirs ne l'égarent. Elle a des antipathies et des sympathies insurmontables. Le cours de son existence lui a créé des rancunes dans tous les camps : c'est ce qui arrive généralement à ceux qui en changent. Les anciens amis se blessent, les nouveaux se défient : des gages authentiques ne les rassurent pas toujours.

Madame d'Agoult est ambitieuse, son attraction est de monter, elle ne regarde pas derrière elle, ses yeux sont fixés sur l'avenir.

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