COMTESSE D*A60ULT
marquable à faire ; elle a tenté plusieurs écrivains; je ne sais s'ils ont réussi, ou plutôt ils n'ont présenté que les côtés faibles, laissant dans Tombre ce qui les excuse et pourrait les effacer : tout dépend du point de vue.
Ce type ne sera jamais vulgarisé : il restera dans l'histoire de la société de ce temps, mais non pas dans les rangs inférieurs. Malgré ses tendances démocratiques, le nom de Daniel Stern n'a point pénétré les masses : il n'a point d'autorité sur la foule. On en trouverait la raison dans les aùtécédents de madame d'Agoult, dans le monde auquel elle appartient par sa naissance et par son mariage. Mirabeau seul a pu faire oublier au peuple qu'il était né gentilhomme. De nos jours, ces transformations sont plus faciles, j'en conviens, puisque les rangs ne sont point marqués et qu'ils se confondent. Pourtant il en' reste quelque chose, et plusieurs de nos hommes politiques s'en aperçoivent à leurs dépens.
P.-II. M IL l'Ali».
Si je faisais UDe biographie au lieu de faire un portrait, j'aurais beau jeu à raconter les commencements de M. Millaud, sa vie accidentée, ses débuts dans le journalisme d'abord, dans la finance ensuite. Ceci, tout le monde le sait, et je ne me servirai de ces détails qu'autant qu ils me seront nécessaires pour faire mieux connaître l'homme que je m'occupe de peindre aujourd'hui. Aussi, je dirai qu au milieu des péripéties de la bohème, il a conservé sa gaieté et son courage, quila toujours espéré en l'avenir, et n'a jamais douté de son étoile, bien qu'il ne l'eût point encore vu briller et qu'un nuage l'eût voilée dès sa naissance.
Le Journal des chemins de fer fut la source de sa richesse, et le Conseiller du peuple de M. de Lamaitine la clefde ses relations. Safortiuie s'éleva avec une rapidité prodigieuse ; elle ne
lui tourna ni la tète ni surtout le cœur. Il resta le même envers ses amis, il les reconnut sous ses plafonds dorés comme il les avait connus dans sa mansardé. Le premier besoin de sa prospérité fut de faire du bien, il en fit autant qu'il put, il se laissa exploiter, même en se doutant qu'il Fêtait; un refuft lui est pénible, il préfère accorder ce qu'on lui demande, plutôt que de s'imposer la nécessité de dire non.
M. Millaud, en ce siècle incrédule, est resté ferme dans ses principes religieux, il l'est jusqu'à la dévotion. Il obéit strictement aux prescriptions du culte israélite. Ainsi le sabbat est observé chez lui dans toute sa rigueur ; du vendredi au samedi soir, il n'y a ni plaisirs ni affaires. Il ne monterait pas en voiture pour des nécessités urgentes, lorsqu'il a la goutte, il préfère souffrir. Ses chevaux et ses cochers sont consignés impitoyablement pendant ces vingt-quatre heures chaque semaine. Il a la superstition des profondes croyances et ne s'en cache pas ; le respect humain ne passe chez lui qu après ses convictions, il ne craint pas qu'on le sache. Il a pour ses coreligionnaires une affection fraternelle et le leur prouve de tout son pouvoir.
Il les secourt, il les aide, il les encourage.
les fervente plus que les autres ; il s'en entoure de préférence à toute société, et cause volontiers de matières bibliques et des espérances du peuple de Dieu,
Il ne dîne presque jamais en ville, va trèspeu dans le monde, par scrupule ; il craint de manger à son insu des viandes proscrites.
Un des côtés les plus estimables de son caractère, c'est la piété filiale; il a chez lui sou père et sa mère, deux vieillards dont l'existence s'est écoulée dans la médiocrité et la retraite, et qui n'avaient jamais rêvé de pareilles magnificences. Ils occupent l'appartement d'honneur, ils sont entourés des recherches du luxe, bien qu'ils n'aient rien changé ni à leurs habitudes, ni ^l leur costume. Sa bonne vieille mère, ne voit personne que son cher fils et sa famille et s'occupe que d'œuvres de bienfaisance. Elle est heureuse du bonheur qu'elle donne.
Jamais M. Millaud ne manque d'entrer chez ses parents avant de s'en aller le matin, et de recevoir leur bénédiction. Oh se croirait au temps des patriarches, en voyant ce respect et ces égards, si Lan de nos mœurs actuelles. Quels que soient les convives qu'il traite, le père de M. Millaud a la première place à la table de son Hh, Il bénit le repas, selon l'usagQ Israélite, et
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jamais rien ne change à cette cérémonie.
La vie du célèbre banquier est toute d'intérieur. Il reçoit peu, presque toujours les mêmes personnes, cinq ou six hommes de letti*es, parmi lesquels Méry est assidu, quel(]ues financiers, voilà tout. Le jeudi, le cercle est un peu plus nombreux ; il a de rares dtners, un grand bal tous les ans, où il déploie sa magnificence. Il reçoit bien, sans façon et sans morgue, rien n'indique chez lui le parvenu sous ce rapport. Il n'est ni vaniteux de ses succès, ni envieux de ceux des autres. Pour son propre compte, il est fort sobre, il n'a pas besoin d'étalage et vivrait parfaitement avec cinq francs par jour.
Généreux par inclination, il ne met dans cette générosité ni ostentation ni morgue. Il ne proclame pas les bienfaits qu'il répand et ne croit pas beaucoup à la reconnaissance.
Il adore ses enfants, autant qu'il vénère ses père et mère; c'est, dans toute la force du mot, un homme de famille. Sa grande fortune ne lui est pas nécessaire : une petite maison avec les siens, une aisance modeste lui iraient bien mieux
que son hôtel doré dont on a tant ri ; cet hôtel est fort beau, il est moins iclalant que sa reputation. Les meubles somptueux n'y manquent point, non plus que les curiosités et les objets
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d'art. Ce qui y manque, c'est l'harmoDie, c'est peut-être le goût. M. Millaudest passionné pour les belles choses, mais il n'est pas véritablement connaisseur. Il fera trois lieues dans Paris pour trouver un objet précieux, un tableau de maître, et se laissera facilement attraper par un brocanteur hardi , armé de phrases sonores et d'une assurance imperturbable. Il a pourtant le sentiment du beau, tout en admirant un peu sur la parole d' autrui.
Sa conversation a toute la vivacité méridionale, il a infiniment d'esprit, un de ces esprits prime- sautiers qui amusent et qui séduisent. Il est gai, il est jovial, il est quelquefois caustique, pourtant son épigramme n'écorche que l'épiderme. Ce qu'il recherche sjirtout c'est la causerie littéraire, ce sont les bruits des arts et des théâtres. Son goût le plus prononcé est celui des lettres; il a prouvé dernièrement qu'il savait et qu'il pouvait faire une pièce, il en a souvent quelqu'une dans la tête : en maixhant, en courant à ses affaires, il compose un scénario qu'il délaisse pour en retrouver un autre le lendemain.
Il ne peut oublier qu'il a été journaliste ; une de ses prétentions c'est de l'être encore. Il tient plus à ce titre qu'à celui de millionnaire. Son
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édueation aétéfort négligée, comme instruction d'abord, comme manières ensuite. Il n'en a pas acquis dans le monde qu'il fréquente, et se con* tente de sa ronde bonhomie. Son visage exprime admirablement ce qu'il est; qui le voit le con* naît. L*œil fm, la bouche excellente, son esprit et son cœur se révèlent par son regard et par son sourire. Le rayon qu'il darde par-dessous ses lunettes est observateur et pénétrant. Son accueil est brusque quelquefois, il manque de formes, sans avoir aucune intention de malveillance. Il ne devine guère les demi-mots, les délicatesses de langage dont les gens du monde se servent entre eux ; il faut s'expliquer catégoriquement avec lui, non pas que l'adresse lui manque, personne n'en a davantage, personne n'a plus de tact et de délicatesse, mais il ne saurait se ployer à des coutumes qui dérangent les siennes, et perdre son temps à y dresser son intelligence. Il plaisante volontiers, même lorsque la plaisanterie peut l'atteindre, il va audevant. Nous lui avons entendu dire un mot qui peint la lucidité de sa perception :
« — On prétend que la France s'ennuie, que « le malaise se faitsetitir, je sais bien pourquoi, u c'est que depuis six semaines» je ne lui ai pas « demanda d'argent. ))
Le financier, chez M. Millaud, est d'une espèce toute particulière. Sa facilité de conception n'a pas de rivale à la Bourse, leb idées arrivent en foule à son cerveau, il pompe celles des autres et les dépouille de ce qui les gêne en un clin* d'œil. C'est un rêveur en affaires, on pourrait l'appeler le poète de la finance. Dès qu une piste se présente, il la suit, il la dévore, il voudrait pousser le temps et les événements au gré de son désir. Vitel ui^^.'s'éorle-t-il; c'est la poudre , c'est le salpêtre. Qu'on aille ici\ quonaille là! quQn imprime ce rapport^ qu'i[ soit distribué^ mettons la chose en train ^ qu'elle marche et que rien ne f arrête ! Son activité, son impatience sont infatigables. Quand vient l'heure sérieuse du travail, lorsqu'il s'agit de mûrir le fruit dont il a fait éclore la fleur, alors l'assiduité manque, il flâne, il cause, il rit, il cherche du nouveau, et ce nouveau le réveille, le pique, T attire, il recommence, il se retrouve, il se dépense encore avec la même ardeur.
Il est plein d'audace et de résolution, il se lance dans Tinconnu avec la fougue d'un savant aspirant à une découvertCi Son élocution va jusqu'à l'éloquence, lorsque cela est nécessaire. Il est clair, il est précis, il est surtout entraînant. Il montre avec une admisse exti'^me les beaux
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côtés d'une entreprise, il les fait valoir, il les met en relief, il les expose de façon à les éclairer complètement et à supprimer les ombres. On le comprend et on a confiance; c'est ainsi qu'il a réussi promptement.
Son humeur a des boutades, il est alternativement ferme ou faible; il résiste ou il cède, suivant qu'il est disposé, ou que les influences savent choisir le moment. Ce n'est point un caprice, c'est une impression qu'il neraisonne pas, qui n'a d'autre raison d'être que parce qu'elle est.
La vie de Millaud est très-réglée : il est réveillé le matin par la foule des visiteurs qui se pressent autour de son lit. Ceux qui ont conçu un projet, exécutable ou non, se croient bien venus à le lui présenter. Ce que ses cartons contiennent de chimères et d'extravagances défraierait tous les journaux de France pendant toute l'année. Les gens qui veulent dessécher la mer pour y construire des vBles; ceux qui comptent faire passer par dessus les toits de Paris des chemins de fer aériens; ceux qui creusent des voies souterraines, les ballons, les bateauxmonstres, et bien d'autres encore dont nous n j saurions nous douter. Tout est là. 11 écoute, s'il n'accepte pas. Il prend un peu de ce côté.
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un peu de cet autre, et ses rêves élargissent les rêves qu'on lui raconte. Il est souvent encore couché à midi, faute d'avoir pu s'arracher à ses solliciteurs. Cent aussi le moment des demandes; rarement on se retire désappointé.
Il déjeune, il voit sa famille, il va à ses affaires, il rencontre cent personnes et leur parle. Sa journée se passe à l'extérieur, et dans beaucoup d'endroits différents. L'heure du dîner le ramène, c'est alors qu'il est heureux, entouré des siens. Il dit ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, la soirée s'écoule ainsi, car il ne sort guère le soir, il va peu au spectacle, toujours aux^premières, représentations et quant au monde nous savons qu'il ne le cherche point.
M. Millaud s'occupe peu des femmes, i\ les regarde au point de vue hébraïque, c' est-à-dire comme d'une nature inférieure à la nôtre. Ce sont pour lui des êtres à protéger, à soutenir, à aimer au foyer domestique. Ailleurs, elles peuvent être des joujoux, mais rien de sérieux ne s'attache chez lui à la pensée de l'amour. Il ne le connaît pas dans l'acception ordinaire, il ne fera point de folies pour les plus superbes et les plus enivrantes créatures; il les trouve belles et rien de plus. La bonté de son cœur le rendra obligeant, elles obtiendront sa bienveillance,
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avec un seniment de supériorité qu'il a puisé dans les livres saints. La fejnme d'aujourd'hui est toujours pour lui la femme de la Bible, appelant son mari : « Mon Seigneur » et lo servant à genoux» au figuré bien entendu.
En résumé, le bien i' emporte de beaucoup en cette nature exceptionnelle, la fortune si aveugle d'ordinaire, a cette fois bien placé ses faveurs.
HUÉE eiiAiii ttÉ«é«tt« MttiiiiftBtt*
Nous avons à nous occuper d'une comédienne d'une espèce toute particulière, une comédienne comme on n'en voit guère en aucun temps, et qui est artiste de la même façon que quelques auteurs sont chefs de bureau ou officiers de cavalerie.
M** Rose Chéri n'a d'une actrice que le talent et le titre. Hors du théâtre, si vous la rencontrez, vous ne trouverez: plus vestige de sa profession. C'est une charmante femme du monde, une très-estimable mère de famille, une pieuse dame de charité, rien en elle, ni sur elle, ni autour d'elle, ne rappelle les planches et l'on serait tenté de lui dire : — Madame, une personne qui vous ressemble un peu, qui a votre voix et votre tournure, a merveilleusement joué hier Clariçe Harlowe ou \qP ère prodigue.
Je ne sais comment m'y prendre pour juger
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CCS deux natures, si pleines de contrastes. La meilleure manière est de les séparer, je crois, et de les étudier Tune après l'autre; elles y gagneront toutes deux.
M"* Rose Chéri est certainement une des reines de la scène, elle tient un emploi ou plutôt des emplois, dans lesquels elle n'a pas de rivales, elle joue des rôles opposés avec le même soin et presque toujours avec le même bonheur.
Elle compose très-bien un personnage, elle s'identifie avec lui, son talent est une cire molle, qu elle pétrit à volonté. Elle écoute volontiers les conseils de l'auteur, tant qu'elle hésiste, tant qu'elle n'a pas tout à fait arrêté ce qu'elle nous montrera ; une fois son partit pris, une fois sa tête morale faite, elle ne change plus. J'ai entendu dire que cela valait mieux ainsi, elle joue alors de sentiment, d'entrain, de conviction, et tous les avis du monde ne sauraient remplacer cela. Les gens qu'on serine ressemblent aux perroquets et aux enfants prodiges : s'ils oublient leurs leçons, ils ne savent plus que réciter à la place et ils restent dans l'embarras.
M"* Rose Chéri a eu les débuts les plus heureux, elles a atteint presque tout de suite
un point hors ligne, elle avait même autrefois une naïveté charmante, qu'elle a un peu perdue au frottement des grands rôles. Je ne crois pas qu*on puisse être plus ravissante qu'elle Tétait dans une pièce intitulée : le Maréchal de Ranizau^ où Volnys était son partenaire.
Tous ceux qui la virent alors, et qui avaient le bonheur de comprendre l'art, ont deviné facilement l'avenir qui l'attendait.
Cette éminente artiste n'est pas précisément une belle personne, c'est une femme agréable et distinguée, l'irrégularité de ses traits lui sied et lui donne de la physionomie, elle est infiniment mieux lorsqu'elle est grasse, la maigreur ne lui va pas; sa taille est charmante, elle marche bien, elle a le singulier privilège d'être en même temps raide et gracieuse. Ses toilettes au théâtre sont toujours très-riches, très-soignées et généralement de bon goût, elle devance la mode juste assez pour ne rien risquer de douteux et pour la porter la première, sans la donner. Cependant on comprend qu'elle a du tact et du goût.
Son talent est très-simple, il se ploie à toutes les exigences, elle peut représenter aussi parfaitement une fille perdue qu'une sainte victime ; elle
sera dramatique ou gaie, pourvu qu'iln'y ait d'ex-
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ces ni d*un côté ni de l'autre; elle a une tenue ex cellente, pas d'exagération, de la sensibilité et des manières de bonne compagnie; elle glisse très-bien un trait, elle ne le lance pas ; il arrive à sa destination, un peu moins vite peut-être, mais il arrive, et il entre plus profondément Son geste est sobre et vrai, elle a de certains mouvements d'épaule dans ses rôles risqués, qui sont d'une éloquence indicible. Vous rappelez^ vous la Baronne efAnge? ^^ISSb a trouvé sa voie véritable, et elle ne doit jamais sortir du Gymnase, lors même que son mari le quitterait. Elle ne produirait pas le même effet sur la scène Française, bien qu'elle sût plus de mérite qu'il n'en faut pour réussir; elle perdrait en changeant de cadre. On deviendrait plus exigeant, on voudrait qu'elle fût immédiatement Célimène ou Elmire, et cek ne se peut pas.
M"' Rose Chéri a peu de mémoire, elle smt toujours ses rôles, néanmoins. C'est qu'elle est très- travailleuse, elle est aussi foit nerveuse, on le voit facilement. Elle aurait quelquefois un peu de penchant à la manière, si elle n'y prenait garde, et ce serait grand dommage, en vérité. Elle est presque plus naturelle au théâtre qu'à la ville.
Elle était autrefois très-sensible à la critique
ROSE CHÉRI ili
et s'eatourmentsôt beaucoup, elle assure maintenant qu elle ne lit plus rien de ce qu'on imprime sur elle, ni en bien ni en mal« Est-ce Trai? N'y a-t^il pas quelque cachette dans son juste orgueil d'artiste 7 Je n'en voudrais pas jurer« On sait ce que Von vaut, et M'"'' Rose Chéri a, plus qu'une autre, le droit de ne pas l'ignerer.
On l'a accusée de jalousie et de despotisme dans son théâtre, cela n'est pas. Il n'y a qu'à voiries jeunes talents qui s'y sont produits, et la protection qu'elle leur accorde. Elle est, au contraire, très-indulgente et ne critique jamais. Ce serait chez elle un système et une preuve de bon sens, si sa nature ne l'y portait pas. Elle a autant de tenue dans ses relations que daiis ses rôles, elle ne montre pas tout ce qu'elle pense, en personne bien élevée, et nul ne pourrait répéter un mot venant d'elle, qui fut blessant pour qui que ce fût. On n'est pas obligé de dire toute la vérité.
Il n'est pas d'abord plus sympathique que celui de M"* Rose Chéri, elle a une coquetterie générale et cherche à plaire à tout le monde. Lorsqu'on la rencontre, elle s'intéresse à ce qui vous touche, vous en demande chaleureusement des nouvelles, on est surpris» charmé de tant de bienveillsmoe ;
comme elle est réellement charmante, on y est pris, et l'on est ravi de Tètre ; une telle femme doit ^tre une amie sûre, une agréable connaissance. Alors tout doucement s'élève entre vous un mur de glace, rembourré de velours, on n'en sent pas le froid, on le devine, il noblesse pas, on s'appuie sur un coussin, mais le coussin cède peu à peu, la fraicheur le pénètre et vous vous trouvez mal à l'aise en face d'une barrière tombée, infranchissable pourtant, sans que le sourire et le regard de la syrène aient rien perdu de leur engageante bonté.
C'est que la divine comédienne est avant tout mère et épouse, c'est qu'elle aime sa famille et son intérieur d'une tendresse qui passe la première dans son cœur. Elle ne reçoit personne intimement, que ses parents très-proches, elle n'admet aucun étranger dans ce cénacle où elle a su fixer Iç bonheur. Je vous ai dit qu'elle avait beaucoup de sens, elle le prouve en ceci surtout, elle a conservé, et avec raison, une réputation intacte, ce n'est pas sans de grands sacrifices, et sans avoir tenu une ligne de conduite plus austère qu'en toute •tttre position, elle n'est ni prude, ni bégueule, n'allez pas le croire, elle est réservée. Sa vertu incontestable lui donne le
ROSE GUÉRI lia
droit d'indulgence» et elle en use largement.
Elle vit à Passy, très-retirée. Elle s'occupe uniquement de ses enfants, qu'elle adore, de sa maison qu'elle tient admirablement; elle est fort ménagère, tout est réglé chez elle, elle voit tout par elle*mème, se lève et se couche de très-bonne heure, et met un ordre magique dans ce qui l'entoure. Elle et son mari gagnent beaucoup d'argent, ils ne le dépensent pas inutilement, ils songent à l'avenir et placent sûrement leurs économies sagement entendues. Ce n'est pas un ménage d'artistes, c'est un ménage de bourgeois; ce n'est pas une vie d'artiste, c'est une vie bourgeoise, ordonnée, irréprochable sous tous les points. M"*' Rose Chéri n'éparpille ni son cœur, ni son argent, elle se renferme dans un cercle d'affection formé par les liens du sang, elle est l'amie des siens dans toute la force du terme, ils peuvent compter sur elle, elle le leur a prouvé. Hors de là, elle n'est plus ni confiante ni expansive. Hélas I elle a raison, elle ne ferait que des ingrats.
C'est une personne très-intelligente, plus sérieuse, plus solide que légère ; elle comprend merveilleusement l'esprit des autres, en jouit beaucoup et le fait ressortir. Le sien est con-
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tenu comme toutes ses sensations, elle ne parle guère que quand on l'interroge, elle observe et fait son profit de ce qu'elle entend, elle a beaucoup lu, elle est fort instruite, mais ses lectures sont graves, son tour d'esprit l'est également, ce qui chez elle n'exclut pas la gaieté. Elle s"" assimile promptement les idées des autres lorsqu'elles sont dans l'ordre des siennes. On comprend très-promptement ce qu'elle dit.
Chez elle tout est simple ; sa toilette, si brillante à la scène, est d'une propreté exquise à la ville; elle est élégante, quoique modeste. Son air est doux, je ne sais pourquoi je croîs à des tempêtes cachées, à des émotions inédites combattues par la raison, par le devoir et par la volonté de rendre heureux ceux qui l'entourent. Le regard a parfois une étincelle étouffée sur le champ. Le sourire prend un reflet mélancolique qui s'efface très-vite, c'est un éclair. Je me trompe peut-être, cette charmante femme ne peut m'en vouloir de cette erreur qui lui donnerait un mérite de plus. Elle a beaucoup de savoir-vivre, reçoit parfaitement, et met chacun à son aise par sa grâce et ses attentions ; fort bonne musicienne, elle trouve le temps d'ouvrir son piano au milieu de ses occupations de tout genre. Les relations sont délicieuses avec elle.
il est dommage qu'elle les étende si peu, elle laisse en même temps un souvenir et un regret.
Foncièrement pieuse» sans affectation ni hypocrisie, elle et son mari remplissent régulièrement leurs devoirs religieux, ils n'en parlent jamais, ne se cachent ni ne s'af&chent, c'est chez eux une conviction, une honorabilité ajoutée aux autres. Ils ne blâment pas ceux qui ne les imitent point. Nul ne se douterait de cette croyance pratique, si le hasard ne la révélait ; c'est au total une de ces maisons où Ton voudrait vivre, ©ù le calme, le bien-être semblent fixés pour toujours. On ne saurait désirer mieux aune artiste qu'on aime, que cette existence qu'elle s'est créée et qu'elle conservera indubitablement, car rien ne peut la lui enlever. Elle a mis son bonheur dans le devoir, dans les sentiments tranquilles de l'âme, elle s'appuie avec certitude sur son mari, sur ces chers petits êtres qui l'entourent, sur Dieu avant tout. Ils ne lui manqueront pas. Elle a choisi la meilleure part, et mieux avisée que Madeleine, elle a commencé par là.
FIB»»B IiB
Voici un homme dont on a bien diversement parlé, qui fut un des croquemitaines Iqs plus redoutés par les bonnes gens, et dont le nom seul a fait trembler, pendant plusieurs années, ceux qui ont peur de leur ombre. Ce farouche républicain^ ce socialiste, terrible^ ce tribun fougueux^ ainsi que le répétaient à qui mieux mieux les journaux du temps, est incapable de faire du mal à qui que ce soit ; il n'est pas de caractère plus doux, phis conciliant que le sien. Il n'a aucune initiative, et dans un moment de révolution il n'aurait aucune influence sur les masses, il manque de cette hardiesse, de ce diable au corps, nécessaire à un chef de parti. Il a, j'espère, le courage moral; le courage physique, le courage brutal, qui se jette au milieu du danger, la tète baissée et sans calculer, n'est pas dans sa nature.