‹ Portraits contemporainsChapitre 10 sur 28 · P. LEROUX · texte numérisé non relu

P. LEROUX

D'ailleurs, il n'a jamais rêvé que le bien de rhumanité, pour laquelle son amour est réel et immense.

Il ne m'est pas donné d'apprécier ses doctrines; s'il se trompe, il se trompe de bonne foi, il se trompe honorablement et reculerait devant tout moyen sanglant, devant toute répression dangereuse, lors même que le triomphe de ses idées en serait la suite.

Uû6 de ses grandes tristesses, c'estd'êfre méconnu, mal jugé ; il a des moments de désespérance, non par rapport à ses convictions, sa foi est entière et inébranlable ; mais par rapport à lui : il cesse de croire en lui-même lorsqu'il ne se voit pas apprécié par les autres ; ces découragements ne sont pas de longue durée. Il se réveille plus fort, plus disposé à la lutte, il remonte à l'assaut avec une nouvelle ardeur. Fidèle jusqu'au martyre, s'il le fallait, il se crée des illusions magnifiques, il ne doute pas de la régénération du monde, pour lui c'est une question de temps et voilà tout.

Il discutera la plume à la main, armé d'arguments victorieux selon lui et il en découvrira sans cesse de plus victorieux encore, pourvu qu'on lui réponde, pourvu qu'il trouve à qui parler. Ij veut convaincre et ne pas étonner, il veut faire des

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prosélytes et ne cherche pas des admirateurs.

Son talent est de ceux qui laissent une Iongue trace, lumineux ou obscur, suivant le point de vue où l'on se place, suivant que le nuage de l'incrédulité flotte entre lui et ceux qui le lisent, il est toujours lui-même, on ne peut lui refuser de grandes pensées et un style merveilleux. Gomme critique, il est à la tète de ses émules. Nul n'a plus de logique et de rdsonnement, nul ne sait mieux marquer d'un seul mot ce qu'il examine, sa science est immense, il a tout lu, tout appris. Sa mémoire est aussi prodigieuse ; quand il discute, il indique la source où il a puisé, fût-ce dix ans auparavant, il vous dira :

— C'est dans tel livre, telle page, tel volume. Il n'est ni bibliophile, ni encore moins bibliomane, il ne se préoccupe pas si l'édition est an* cienne, si elle est du bon libraire , du célèbre imprimeur, il ne voit que la science, et la forme n*est pour lui que secondaire. Il connaît les arts et parle de chacun comme si c'était sa spécialité. Il s'assimile les autres, et leur pompe ce qu'ils savent avec une facilité prestigieuse. 11 fait sa chose de ce qu'ils lui ont donné, il pose son cachet sur cette conquête ; dès-lors elle lui devient propre et l'on nfe se douterait pas qu'il l'a dérobée.

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Pierre Leroux travaille toujours de tète, il est paresseux pour écrire, et bien souvent il n'écrit pas. Il prend des notes au crayon. A l'époque où il habitait Boussen, dans le département de la Creuse, il y avait fondé d'abord une Becte de phalanstère, non pas dans les mêmes principes, car il est l'antagoniste le plus redoutable de Fourrier, mais je me sers de ce mot parce .qu'il rend succintement le fait. Autour du philosophe se groupaient ses disciples qu'il instruisait et qu'il occupait en même temps. Il dirigeait la Bévue Sociale^ journal qui lui appar. tenait et avait une imprimerie, où il travaillait en personne. On l'a vu nombre de fois imprimer ses articles sans les avoir écrits, ce qui est ^sûrement un tour de force, son esprit est laborieux, son corps ne l'est pas.

Il est en même temps bavard et rêveur ; il restera des heures entières à contempler un arbre, ou la lune, ou quelque chose qu'il ne voit pas, qu'il crée, car il est essentiellement poëte, il est même tendre et facile aux larmes. Tout à coup sa causerie part comme une fusée, elle est intarrissable, elle est brillante, elle est prestigieuse, elle est gaie, elle CvSt même caustique dans l'occasion. Il manie admirablement l'ironie» il a une façon de railler les gens qui les

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désarme, il est impossible de s'en fâcher, on est réduit à en rire soi-même.

Cependant il comprend tout, il est bienveillant, il crée des excuses à ceux qui en manquent, il les trouve beaucoup meilleures, beaucoup plus spécieuses qu'ils ne les trouveraient eux-mêmes* Il n'a aucune acrimonie, il met chacun à son aise, il prête de l'esprit en descendant à la portée de tous, en sachant parler juste de ce qui l'intéresse et de ce qui convient à son interlocuteur; quelque soit le sujet qu'il traite, il n'est jamais ennuyeux, excepté à la tribune, où il n'a pas eu de succès d'orateur , même auprès de son parti. On n'est pas universel.

Ce philosophe a néanmoins du trait dans l'esprit, il est fin, non-seulement en propos, mais encore en actions; il sait vivre dans l'acception de la science de la vie et dans celle de la convenance. Artiste en toutes choses, il jouit de tout ce qui est art, aussi bien qu'il jouit de la nature. La séduction qu'il exerce ne peut se comprendre, il faut l'avoir éprouvée soi-même, c'est un charmeur. Je ne crois pas que la plus jolie femme obtienne un pareil empire sur ceux qui l'approchent, rien ne lui résiste, on l'aime dès qu'on le connaît. Les hommes des opinions les plu5 opposées se l'arrachent, il ne discute

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