Portraits contemporains
La séance de l'Assemblée nationale du 25 février 1875 est maintenant une séance historique. Elle a substitué a un état d'incertitude et de lassitude un état légal, un gouvernement défini et — le sort le veuille ! — définitif, qui va permettre à la patrie de vivre en paix. Ce que demande, en effet, ce que réclame ce malheureux pays, épuisé par tant d'épreuves, écœuré par tant de déceptions,' c'est Tordre, la tranquillité, le labeur assuré, le lendemain certain, et, non plus comme autrefois le droit au travail, mais la possibilité du travail.
Or, à qui la France devra-t-elle cette salutaire détente dans une situation difficile, cette fixité inespérée rencontrée soudain au milieu de l'orage? A un homme que ses
M. "\X;^ALLON
La séance de l'Assemblée nationale du 25 février 1875 est maintenant une séance historique. Elle a substitué à un état d'incertitude et de lassitude un état légal, un gouvernement défini et — le sort le veuille ! — définitif, qui va permettre à la patrie de vivre en paix. Ce que demande, en effet, ce que réclame ce malheureux pays, épuisé par tant d'épreuves, écœuré par tant de déceptions, c'est l'ordre, la tranquillité, le labeur assuré, le lendemain certain, et, non plus comme autrefois le droit au travail, mais la possibilité du travail.
Or, à qui la France devra-t-elle cette salutaire détente dans une situation difficile, cette fixité inespérée rencontrée soudain au milieu de l'orage? A un homme que ses
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études salâmes et profondes ne paraissaient pas avoir destiné à doter son pays d'une constitution, mais dont les lumières et le patriotisme ont apporté brusquement, un jour, à l'Assemblée hésitante, le secours d'une solution pleine de clarté. Bien peu de gens ont, dans leur existence, eu leur jour et leur heure. M. Wallon aura eu cependant cette bonne fortune vainement enviée des plus ambitieux et des plus grands : il aura plus que personne sagement influé sur les destinées de sa patrie.
A-t-on oublié avec quelle surprise heureuse Paris apprit, un soir, que l'Assemblée nationale, après avoir repoussé, la veille, un amendement qui organisait la République septennale, venait, à une voix de majorité ^ d'adopter un nouvel amendement, présenté par M. H. Wallon, député du Nord, amendement qui non-seulement impliquait la reconnaissance de la République pour sept années, mais encore rendait définitive cette République, puisqu'il déclarait ?'e<?'%/ô/e le président actuel ? Cette nouvelle inattendue produisit bientôt dans tout le pays une véritable impression de joie. On en avait donc fini avec les hésitations, les attermoiements, les discussions débilitantes ! Le pays allait donc savoir sous quel régime il devait vivre désormais ! Sans nul doute, cette unique voix de majorité assurait, dans le Parlement, une autorité peut-être précaire à l'amendement adopté. Un souffle pouvait, le lendemain, emporter ce vote inespéré.
Mais, sans compter que les monarchistes qui, jadis, avaient déclaré qu'ils feraient la royauté, fût-ce à une voix de majorité, se trouvaient flagellés par leur propre mot, battus par leurs propres armes, cette voix unique avait,
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en réalité, une éloquence et une force irrésistibles. Ce n'était pas, on peut le dire, la voix isolée d'un député, c'était la grande voix, la voix déchirante de la France qui conjurait à la fois ses représentants de se rallier pour un but commun, et qui signifiait à ses commettants son sic vola, sic jubeo.
L'histoire dira par quel heureux miracle et par quelle suite de renoncements successifs, de sacrifices mutuels, d'actes de patriotique abnégation, l'Assemblée, tant de fois si divisée, trouva en elle pour voter la Constitution Wallon — cette Constitution dernière, refuge de tout bon citoyen après tant d'orages — une majorité solide et considérable. Le danger était pressant. Le spectre du 2 Décembre se dressait déjà derrière la tribune française comme le spectre de Banquo au souper de Macbeth, avec cette différence que, cette fois, loin d'être la victime, Banquo était le bourreau. La Constitution Wallon était la forteresse dans laquelle allait se jeter le pays pour résister à l'ennemi commun, le césarisme. Et on vit bien que le vote de cette Constitution devenait la terreur des bonapartistes, lorsque, le hasard du scrutin et la tactique de M. Rouher ayant amené le vote de la proposition Pascal Duprat, relative à l'élection du Sénat, le lendemain^ les journaux dits (i^V Appel au peuple s' écrmient, tout joyeux :
— Le Wallonnat est mort !
Peu de jours après, le 25 février 1875, le Wallonnat renaissait et devenait République.
Je ne voudrais pas abuser de ces rapprochements historiques dont le mauvais côté est très-souvent de fausser l'histoire. Mais il me semble que ce vote du 25 février
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n'est pas sans quelque rapport avec la fameuse nuit
du 4 août où l'on avait vu, il y a quatre-vingt-six ans,
la noblesse abandonner solennellement ses privilèges.
Ne vit-on pas aussi, dans l'année où nous sommes,
pareils sacrifices, et n'entendit-on pas un prince s'écrier,
dans la galerie des Tombeaux :
— Je ne puis personnellem.ent voter la République ;
mais si l'Assemblée ne la vote pas, nous sommes perdus !
Celui qui parlait ainsi avait dit, un jour, en souriant, à Victor Hugo : « Je suis le citoyen Joinville. »
Bref, la Constitution fut votée, Constitution qui ne satisfaisait pas tout le monde à l'Assemblée, mais qui, on peut l'affirmer, satisfaisait, consolait, rassurait le pays.
Naguère, un publiciste toujours prêt à ces rapprochements dont je parlais, rappelait les conflits et les tiraillements qui ont marqué, pour les États-Unis, l'origine de leur Constitution, de cette Constitution en vertu de laquelle le Sénat proclama, le 4 mars 1789, le général Washington « président de la République. » Il est bon de comparer cette page de l'histoire de la grande République américaine au feuillet, tracé d'hier, qui ouvre peut-être une histoire nouvelle pour notre chère France.
Dans son Histoire des États-Unis d^ Amérique, M.Edouard Laboulaye, parlant de la Constitution américaine, dit avec justesse :
« C'est le mérite de la Constitution américaine qu'elle a été faite par des sacrifices mutuels ^ .
\. Histoire de la fondation des Etats-Unis ^ tome- III, p. 502.
Ce mérite, dirons-nous h notre tour, n'est-il pas celui de la dernière Constitution française ?
« Une fois cette Constitution terminée, continue M. Laboulaye, il se trouva qu'elle ne contentait personne. Ce n'était pas la preuve qu'elle ne valût rien ; au contraire, une Constitution n'est point une de ces œuvres tout d'un jet qu'un homme tire de son cerveau. C'est une transaction entre des intérêts divers et des idées différentes, et toute transaction est un sacrifice.
«... Franklin prononça un discours oii il insista sur cette vérité : « Que toutes les fois qu'on assemble des hommes, on assemble avec eux leurs intérêts, leurs passions, leurs préjugés, et que demander à une Assemblée qu'elle soit une œuvre parfaite, c'est une chimère ; qu'il fallait donc se contenter de la Constitution. Si elle n'était point parfaite, encore était-elle la meilleure possible dans la situation. »
(( Gouverneur Morris se joignit à Francklin.
« ...Pour décider les Américains à adopter la Constitution, la Convention y joignit une circulaire, signée par Washington, se terminant ainsi :
« Que la Constitution prête à aussi peu d'objections qu'il est possible raisonnablement de l'espérer, c'est notre espoir et notre croyance ; qu'elle puisse procurer un bien-être durable à notre chère patrie, qu'elle en assure la liberté et le bonheur, c'est notre plus ardent désir. »
Cet espoir, cette croyance, ce désir de Washington n'ont pas été déçus. Et qui sait si nous ne trouverons pas, nous aussi, pour notre pays, la liberté et le bonheur dans cette Constitution née de sacrifices mutuels comme la
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Constitution d'Amérique et qui, révisable dans l'avenir, nous garantit, du moins, la sécurité dans le présent?
La France a usé, acclamé et brisé tour à tour tant de constitutions en moins d'un siècle, qu'il se pourrait bien que cette Constitution de compromis fût la plus durable. Elle est la Loi dans tous les cas, elle est la règle suprême à laquelle doivent obéir tous les Français.
Ne devions-nous point, dans cette galerie, une place à l'homme qui aura eu la bonne fortune, qui aura eu l'honneur de donner la République à son pays ? M. Wallon est pourtant de ceux dont on pourrait dire, comme on le dit des peuples : « Heureux ceux qui n ont pas d'histoire ! » Il n'aime ni le bruit ni le fracas théâtral. Son histoire (car il en a une) est toute de travail, de dévouement à la science et— on peut le proclamer bien haut après l'intervention dernière de l'homme politique — toute de patriotisme clairvoyant.
Arrêtons-nous devant cette figure, à la fois aimable et austère, de savant, d'historien et de penseur.
Fils d'Alexandre Wallon, ancien adjoint au commissariat des guerres, M. Henri-Alexandre Wallon est né à Yalenciennes, en 1812, le 23 décembre. Élève de l'École normale, après avoir brillamment étudié au collège de Valenciennes, il se tourna, dès ses premiers pas, vers l'histoire et, professeur, admis à l'agrégation d'histoire avec le n° 1, il débuta, comme il devait finir, d'une façon éclatante. Il était, en 1840, maître de conférences à l'École normale et depuis longtemps docteur ès-lettres et licencié en droit, lorsque M. Guizot quitta sa chaire de la Sorbonne. Chargé de suppléer l'illustre historien , M. Wallon s'acquitta de la plus remarquable façon de cette lourde
tache. L'année précédente, il avait publié un travail, la Géographie politique de l'Europe aux temps modernes. Ce ne devait pas être le dernier livre de ce professeur éminent qui est en môme temps un écrivain solide et attirant.
Tout en continuant son cours d'histoire, M. Wallon écrivait, en effet, une étude spéciale, De l'esclavage dans les colonies, bientôt suivie d'une Histoire de l'esclavage dans l'antiquité, aujourd'hui épuisée et qui, imprimée par l'imprimerie royale, couronnée par l'Institut (1847-1848), valut, en outre, à son auteur, des relations intimes avec M. Yictor Schœlcher, l'apôtre de l'abolition de l'esclavage et si populaire alors pour ses publications, sa propagande active et ses voyages relatifs à l'émancipation des noirs.
M. Wallon attribuait, dans son Histoire de l'esclavage, la plus grande part d'influence au christianisme ; il travaillait à démontrer que c'est à lui, à ce christianisme, qu'on doit la fm de l'esclavage. M. Schœlcher, qui n'est point catholique, qui n'est pas même déiste, ne pouvait guère s'entendre, sur ce point, avec M. Wallon ; mais il est un terrain commun oii se rencontrent sans peine les hommes de cœur, c'est celui de l'humanité, du dévouement au droit et de la charité.
L'amitié de M. Schœlcher et cette conformité d'opinions sur la question de l'esclavage devaient au surplus ouvrir à M. Wallon la carrière politique. Au lendemain de la révolution de Février 1848, M. Schœlcher était président de la commission pour l'abolition de l'esclavage; il choisit ou fit choisir M, H. Wallon pour secrétaire de cette commission, et lorsque les élections pour l'Assemblée constituante eurent lieu, la Guadeloupe confia au savant professeur de la Sorbonne le mandat de se-
cond suppléant. M. Wallon ne devait point, par suite d'une fausse interprétation de la loi, être appelé à siéger dans cette Assemblée.
Les élections de 1849 arrivent. Le nom de M. Henri Wallon fut porté, dans le département du Nord, sur la liste du parti modéré. Yalenciennes acclamait son enfant. M. Wallon fut élu par 92,290 voix, le neuvième sur vingtquatre députés. Ennemi du parti révolutionnaire, il prit place dans la majorité de l'Assemblée législative. Mais, le jour oîi fut votée cette loi, 31 mai 1850, qui restreignait le suffrage universel et qui donnait à l'Empire futur une irrésistible force, on entendit M. Wallon déclarer que, par cette loi , l'Assemblée outrepassait les pouvoirs qu'elle avait reçus, et on le vit donner sa démission de représentant du peuple (1).
(1) Voici la lettre si profondément honorable que M. Wallon écrivit alors au président de l'Assemblée : « Monsieur le président, élu par le département du Nord, par le grand parti qui domine dans l'assemblée et dans la France, j'ai eu le regret de me séparer de la majorité sur un point capital. Ce vote dicté par ma conscience ne m'a pas détaché de la cause où je vois toujours uniquement le salut du pays, mais il a pu être interprété différemment, et il me serait pénible de penser que je n'ai plus au même degré l'assentiment de ceux qui m'ont honoré de leurs suffrages, c'est pourquoi je crois devoir leur résigner ma démission de représentant du peuple. Recevez, etc. H. Wallon. »
Et comme quelques personnes croyaient voir dans la démission de M. Wallon un appel aux électeurs, il ajoutait bientôt que cette démission n'était pas une protestation contre les collègues à côté desquels il siégeait.
(( Ma réélection, ajoutait-il, en sortait une, ou pourrait en avoir l'apparence ; c'en est assez pour que je ne me représente pas aux suffrages de mes concitoyens. »
Voilà certes un trait de véritable honneur 'politique^ — deux mots peu habitués à se trouver unis.
L'homme politique se condamnait au silence. Le professeur et l'écrivain puisaient dans cet acte de conscience une force et une autorité nouvelles.
M. Wallon, qui reprit à la Sorbonne son cours d'histoire et de géographie moderne, allait entrer en 1850 à l'Académie des inscriptions et belles-lettres dont il est le secrétaire perpétuel depuis janvier 1873, et y succéder à l'illustre Quatremère de Quincy. Aucun membre de l'Institut n'a signé des travaux à la fois plus savants et plus utiles : la liste en serait longue ; thèses et mémoires, tout est fort remarquable dans ces écrits.
Catholique fervent, M. Wallon — que Mgr Dupanloup trouvait, dit-on , trop peu orthodoxe pour succéder à M. de Gumont — s'occupait d'ouvrages de théologie, publiait des abrégés de l'Histoire sainte, des réflexions Sur . les Évangiles, d'après Bossuet, un livre important : De la croyance due à l'Évangile, examen critique de l'authenticité des textes et de la vérité des récits évangéliques. J'allais omettre la Sainte Bible résumée dans son histoire et dans ses enseignements, qu'approuvèrent à la fois les archevêques de Paris et de Cambrai. Lorsque M. Ernest Renan publia sa Vie de Jésus, M. Wallon se trou^'a au premier rang des critiques qui combattirent l'œuvre nouvelle du philosophe. Mais il est juste d'ajouter que sa polémique avec M. Renan, œuvre d'exégèse qui forme un volume in-16, sous ce titre : la Vie de Jésus et so7i nouvel histoinen, est aussi 'éloignée des diatribes religieuses qui accueillirent la libre étude de M. Renan que peut l'être, je suppose, une satire de M. de Laprade d'une épître vadéique de M. Veuillot.
Le talent et le caractère de M. Wallon s'opposent l'un et l'autre aux violences.
Je ne sais pas d'homme, en effet, qui professe plus que celui-ci le respect de l'opinion du voisin, ce voisin fût-il un adversaire.
Professeur d'histoire à la Sorbonne, M. Wallon se montra toujours très-ferme et très-doux dans ses conclusions.
Il a pour suppléant en ce moment, dans sa chaire, M. L. Lacroix, comme lui catholique convaincu, mais d'une nuance plus ultramontaine.
Tel il se montre dans ses polémiques courtoises, tel on trouvait M. Wallon dans ses rapports avec les élèves. Il était très-bienveillant aux examens, non-seulement pour les bacheliers et les licenciés, mais encore aux examens plus importants de l'Agrégation et du Doctorat. Longtemps il a fait partie des jurys d'agrégation pour l'histoire, des bureaux d'examens à l'École Normale, et sa bienveillance était proverbiale, de même que sa courtoisie dans les épreuves du Doctorat, à l'endroit de candidats souvent très-hostiles à ses opinions. Grande preuve de libéralisme vrai, de modération et d'équité : M. Wallon était incapable de faire, en pareille circonstance, même une allusion à ces différences de doctrines, très-fréquentes entre lui et ses jeunes collègues de l'Université!
Il apporte le même esprit d'impartialité et les mêmes scrupules de conscience dans ses communications à l'Institut et dans ses relations personnelles avec les savants.
Je me rappelle M. Wallon tel que je le vis lorsque je suivais son cours, vers 1857. Le visage correct, à la fois sévère et accueillant, les lèvres fermement dessinées, minces et spirituelles, la voix lente et le débit mesuré, une certaine raideur corrigée par une véritable bonhomie : rien du pédant, tout du savant. Quelque chose
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aussi de patriarcal et d'honnête : M. Wallon a dignement élevé les six enfants nés de son premier mariage.
Historien, M. Wallon est un juge solide et loyal.
•Te viens d'achever la lecture de son dernier livre et qui date d'hier. Après avoir conté, avec beaucoup d'émotion et un rare et vigoureux talent, J'histoire de Jeanne d'Arc, même après le poëme de Michelet et le récit de Henri Martin (cette Jeanne d'Arc de M. Wallon obtint le grand prix Gobert à l'Académie Française) ; après avoir très-dramatiquement présenté, sous ce titre : Richard II, le tableau d'un épisode poignant de la rivalité de la France et de l'Angleterre (l'ouvrage date de 1864), M. H. Wallon a écrit, en deux gros volumes profondément intéressants, la vie de Saint-Louis, ou plutôt il a évoqué tout un siècle évanoui, tout un monde disparu, la société française du XllP siècle, autour de saint Louis, autour de la royauté personnifiée dans le fils de Blanche de Gastille : le clergé, la noblesse, les roturiers et les serfs, les communautés, les corporations ; il vous initie à l'organisation militaire, à l'organisation judiciaire, aux progrès des lettres et des sciences, aux poëmes des troubadours et des trouvères, aux beaux-arts qui se traduisaient alors par l'architecture, la peinture des vitraux, la musique même. Peu de livres ont eu le don de m'intéresser ainsi et de me séduire. Gomme pour l'histoire dii moyen âge de Michelet, et avec une sûreté d'informations plus complètes, on peut prononcer ce grand mot : résurrection.
« St-Louis avait mérité, dit M. Wallon en achevant cette histoire, que son règne demeurât comme un idéal au-dessus duquel on ne voyait plus rien. Exemple plus admiré des peuples que suivi par ses successeurs. Et pourtant que
pouvaient-ils ambitionner de plus? Saint Louis avait montré que, pour être fort à l'intérieur, le pouvoir royal n'avait pas besoin d'absorber en soi tous les droits, de supprimer toutes les franchises : il les avait consacrées jusqu'à reconnaître le droit de prendre les armes contre lui, droit dont on cessa d'user tant il mettait de scrupule dans l'administration de la justice. Il avait montré que, pour faire de la France la première puissance de la terre, il n'était pas besoin de l'esprit de conquête ; c'était assez du désintéressement et de l'équité. Saint Louis n'avait qu'à choisir entre les dépouilles de la maison des Hohenstaufen, soit en Allemagne, soit en Italie. Il n'en prit rien, et sa voix fut l'arbitre du monde. »
Cet amour de la paix et du droit, cette foi en la puissance de l'équité, nous les retrouverons encore dans l'ouvrage que M. H. Wallon a intitulé la Terreur^ recueil de morceaux critiques inspirés par les publications rela tives à la révolution française, par les histoires de M. Edgar Quinet, de M. Louis Blanc, de Mortimer-Ternaux et qui, réunis, forment un livre.
La conclusion fera, mieux que tout autre passage, connaître l'esprit même dans lequel ce travail est conçu :
« Qu'on ne cherche pas, dit M. Wallon, à réhabiliter la terreur au nom du salut public; qu'on ne cherche pas à la réhabiliter au nom de la liberté. La liberté, elle ne l'a pas connue; elle l'a violemment supprimée, et jamais la nation n'a tremblé sous un plus honteux et un plus sanglant despotisme. Qu'on ne l'accuse pas davantage au nom de la République, qu'elle prétendait défendre en supprimant la liberté, car elle l'a noyée dans le sang ; elle lui a laissé une tache dont n'a pu la laver l'essai tout pa-
cifique tenté de ce régime en 1848. Quelque vertu que la République ait puisée dans le suffrage universel, quelque modération qu'elle ait montrée dans ses assemblées, il a suffi, pour la faire crouler, que l'on montrât dans un avenir douteux ce spectre rouge, dont pourtant elle avait bien su triompher quand il avait fait mine de se produire.
« Répudions donc cette prétendue nécessité du mal. Rejetons ces moyens coupables qui n'ont fait que compromettre la fin proposée. Appliquons à l'histoire les prescriptions de la morale^ qui est universelle, et ne souffre pas d'exception. Tout régime qui attente à la liberté avoue que le bon droit lui manque; tout régime qui ne peut vivre qu'en répandant du sang est un régime contre nature. Si la devise de la République compte un mot de plus, c'est celui qui, au lendemain du 9 Thermidor, fut substitué sur les monuments publics, par des mains généreuses, à l'abolition de la Terreur : Liberté, Égalité, Fraternité, Humanité! »
Les bonapartistes auront beau faire, ils ne parviendront pas, on le voit, à transformer M. Wallon en révolutionnaire farouche et dangereux. L'homme d'État qui a donné une Constitution à notre pays est un libéral intelligent et prévoyant, voilà la vérité. En février 1871, il avait obtenu, sans briguer aucun suffrage, dans le département du Nord, 181,217 voix, et cette élection était venue le surprendre dans Paris où il avait passé le temps du siège. Bientôt prenant place au centre droit, il avait voté pour les préliminaires de paix, pour l'abrogation des lois d'exil, pour la validation de l'élection des princes, pour la proposition Rivet, qui liait M. Thiers au sort de l'Assemblée
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nationale. 11 avait voté également pour le retour de l'Assemblée à Paris. Mais sa vie politique devait être couronnée par ce grand acte de raison qu'il a conseillé, qu'il a dicté à l'Assemblée.
M. Henri Wallon est de ceux, on le voit, qui n'aiment pas seulement la liberté pour eux-mêmes, mais qui l'aiment parce qu'elle est le souverain bien et le souverain but, en un mot, parce qu'elle est la liberté. On l'a bien vu lorsque le salut de la République est venu du banc 011 siège ce professeur éloquent, que nous écoutions avec recueillement autrefois, cet historien que nous lisons avec un intérêt puissant, aujourd'hui, ce politique qui a toujours obéi à son devoir, dont l'image est, à cette heure, popularisée par le crayon, et dont on honorera encore demain le nom honnête et l'existence de lettré unie, claire et respectée.
Ministre de l'instruction publique, M. Wallon sait que la France et l'Université attendent beaucoup de lui. Mais certes il leur donnera beaucoup, et il leur a déjà beaucoup donné par cet exemple d'un homme qui sait immoler ses préférences au salut de son pays, et marcher en avant — et en- marchant droit — pour l'avenir de sa patrie.