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L'EMPEREUR GUILLAUME

Il y a d'ironiques hasards, et on peut se demander vraiment ce que c'est que la gloire, en voyant avec quelle facilité elle s'abat sur certains fronts. Guillaume le Victorieux, qui ne semblait fait que pour assister à des manœuvres, à des revues, à des parades militaires, demeurera dans l'histoire comme un vainqueur illustre et comme uq conquérant. La conquête ! mot hideux ! chose atroce, spectre du moyen âge évoqué en plein xix"' siècle ! Pieux et retors, ce défenseur du droit divin aura brisé des trônes, renversé des dynasties, confisqué des royaumes, unifié l'Allemagne, son règne restera comme un des plus glorieux parmi ceux de cette Prusse née d'hier, et si gloutonne, et si farouche. Ce que le génie ne donne pas toujours à l'homme, la force brutale l'aura assuré à Frédéric-Louis-Guillaume I", roi de Prusse et empereur d'Allemagne.

Il est né le 22 mars 1797. Il a fait, en France, les campagnes de 1813 et de 1815. Il siégea à la Diète tandis que son frère régnait; défenseur des doctrines absolutistes, du régime militaire, il comprenait peu de chose aux rêves littéraires de son frère, le roi romantique, raillé par le docteur Strauss, qui préférait un roi caporal. Lorsque Frédéric-Guillaume IV devint fou, en 1847, le futur empereur fut régent du royaume ; il succéda à son frère en 1861, combattit FAutriche cinq ans après, et, dans sa douleur de verser le sang allemand, allait répétant dès lors : « Nous nous réconcilierons contre l'ennemi commun ! » Cet ennemi, c'était la France.

N'oublions pas que l'empereur d'Allemagne est le fils de la reine Louise, cette martyre que les Prussiens appellent encore la mère de la patrie, et qui, à Potsdam, devant le cercueil du grand Frédéric, conjura le tzar Alexandre de s'allier au roi de Prusse contre Napoléon P^ Il faut voir, à Gharlottenbourg, l'admirable figure sculptée par Rauch, qui représente la reine Louise morte et les bras croisés sur sa poitrine. L'espèce d'éclairage funèbre que les verres de couleur donnent au marbre, enlève un peu de prix à cette statue, mais elle n'en paraît pas moins admirable. Rauch la sculpta avec amour et comme en secret. Ce fut son œuvre caressée, adorée. Elle méritait bien cette adoration, cette reine que Napoléon I" forçait à fuir, à pied, ses enfants à la main, et à vivre, misérable, des œufs que lui apportaient les paysans. On montre, à Gharlottenbourg, la statue du petit enfant mort, dont accoucha la reine Louise après toutes ces secousses. C'était, hélas ! le petit frère de l'empereur actuel, et Guillaume, enfant, avait vu les pleurs, la douleur et, en 1810, la mort

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de sa mère. Ce Napoléon, (iiii donnait l'ordre d'arrêter Stcin, coupable de patriotisme, et qui, h défaut de Stein, faisait conduire à pied, de Francfort à Paris, la chanoinesse, sœur du baron; ce Napoléon, qui humiliait ainsi les femmes, les mères, ne se doutait pas de la haine qu'il allumait contre nous dans ces âmes allemandes. Le Ciigendbund et la levée de boucliers de 1813 devaient bientôt lui répondre.

a Les princes plus grands que leur siècle, dit Ludwig Bœrne, ont toujours fait du mal à la postérité. C'est Frédéric le Grand qui a perdu la bataille d'iéna. »

Napoléon P"" devait aussi perdre ses batailles à venir.

L'empereur Guillaume, avant de précipiter ses bataillons au cœur de la France, en 1870, avait affecté pour nous des sentiments qu'il n'avait pas. Il envoyait, à l'heure de Sadowa, cette dépêche à Napoléon III :

(( Guidé par la confiance que m'inspire notre affection .( mutuelle et la solidarité d'intérêts importants de nos « deux pays, j'accepte la proposition que Votre Majesté « m'a faite, et je suis prêt à m'entendre avec Elle sur les « moyens de rétablir la paix.

(( De Votre Majesté,

(( Le bon frère,

" Wilhelm. ))

Cette dépêche partait, le 6 juillet 1866, du quartier général prussien et arrivait aux Tuileries au lendemain de Pardubitz et de Sadowa. Le bon frère Wilhelm, roi de Prusse, était bon prince ; il accordait la paix au bon frère Bonaparte, empereur des Français. L'empire français avait alors quelque apparence dans le monde. Empire de

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façade, s'il en fat. A une certaine distance, c'était énorme. On s'approchait, cela sonnait creux. Mais le monde savait que le peuple de France est un grand peuple , et qu'il pouvait devenir redoutable entre les mains qui l'exploitaient. Cent cinquante mille grenadiers, échelonnés le long du Rhin, eussent fait alors réfléchir le bon frère de Prusse et pâlir le comte de Bismarck, qui n'était pas encore prince.

Bismarck et Guillaume réfléchirent. Du fond de sa baignoire de Vichy, Napoléon pouvait lancer des bataillons sur Cologne et Mayence, tandis que l'Autriche, reprenant conflance, lavait sa défaite d'hier. Bismark et Guillaume devaient pourtant savoir que les cadres de l'armée étaient vides ; ils ne devaient pas ignorer que l'armée française était nombreuse sur le papier , et qu'au moment de l'action , le désordre ignoré ne pouvait manquer de devenir apparent et navrant. Mais, encore une fois, le ministre et son roi savaient tout ce qu'il y a de ressort, d'élan et de vertu guerrière dans un peuple comme le nôtre. Ils se àuQXii : N'allons pas plus loin, attendons. Faisons la paix.

Guillaume accepta donc la proposition des Tuileries. Ce caporal mystique, ce vieillard au teint allumé, qui passait les mains dans les poches de son pantalon de coutil, dans l'allée de Lichtenthal, à Bade, les jours d'été, cet homme, d'une bonhomie redoutable,' représente, en plein xix'^ siècle, le moyen âge militaire féodal, farouche.

C'est un anachronisme armé, cuirassé, ami des balles et des batailles, casqué, qui se promène à travers le monde, faisant de la terre un champ de carnage, et demandant pardon au Dieu des batailles de tant de sang répandu.

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Il aime la guerre pour la guerre. L'odeur du clianip de mort lui plaît. Je l'ai vu passer, rayonnant, sur le terrain de la bataille de Sedan, devant des monceaux de cadavres. En pleine paix, il s'occupe de l'art de détruire. 11 a rassemblé, dans sa petite chambre de Babelsberg, près de Potsdam, toutes les images, toutes les statuettes de militaires du monde. Lorsqu'il ne parade pas en tête de ses cuirassiers blancs, il passe en revue ces poupées. Il les contemple, il les admire, il les dévore du regard, il les adore. Son encrier est un alTût de canon, sa plume à écrire a la forme d'un fusil Dreysse. Il amoncelle les cravaches et les éperons dans un coin. Son logis sent le campement et l'écurie. Il couche là, sur un lit de cuir, heureux de fuir le luxe et de retrouver, môme pendant le sommeil, l'odeur du ceinturon ou de la botte.

« Si celui-là régnait un jour, disait son frère, le monde verrait de terribles choses! »

Le monde les a vues, hélas! Pour nourrir son peuple affamé de liberté, le roi de Prusse l'a gorgé de gloriole et de poudre. Il a fait d'une nation de penseurs un peuple de bachi-bouzouchs. Il a arraché le Sleswig à des citoyens heureux, et cette première violence a engendré toutes les autres. De là, sont sorties les grandes guerres; de là, l'abaissement de l'Autriche, la rage impuissante de Napoléon dupé; de là, Sadowa; de là, Sedan.

Et le bon frère! a bu le \in de Champagne après le vin du Rhin. Robuste, intrépide, infatigable, à soixante quinze ans, il reste en selle des journées entières!

L'empereur Barberousse est revenu sur terre !

Il y a sur la route de Leipzig à Gassel une colline haute, couverte de bois sombres, au-dessus de laquelle, droite

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encore, et dominant ce pays voisin du Hartz, se dresse une tour à demi ruinée: c'est le Kyffhauser. — Là, dans un sommeil qui dure depuis des siècles, dort assis, accoudé, et sa barbe faisant trois fois le tour de la table de pierre, le vieux Frédéric Barberousse, l'empereur, qui ne s'éveillera que lorsque l'Allemagne aura conquis son ancienne splendeur.

Tout, vers ce coin de terre, porte à la rêverie, à la poésie romantique, au mystère; c'est l'Allemagne légendaire. Des mines, des fourneaux, une terre remuée et fouillée ; dans la nuit, de rouges lueurs de forges, pareilles à des haleines ardentes; là, vivaient les nains qui travaillent à la terre, les Kobolds allemands, frères des Korigans bretons.

C'est pourtant là qu'a, pendant si longtemps, palpité l'âme allemande ! Cette terre est comme le cœur même du pays germain. Luther est né de ce côté, La Warburg n'est pas loin. L'esprit mystérieux de la Germanie habite ici toujours; mais, pour tout bon Allemand, Frédéric Barberousse, à cette heure, a quitté le Kyffhauser; il est maintenant éveillé, ou plutôt il est vivant dans la personne de l'empereur Guillaume : Imperator recUvivus.

A le voir de près, cependant, ou plutôt à juger de ses habitudes et de ses goûts par les objets qui l'entourent et le logis qu'il habite, l'empereur Guillaume n'a rien qui rappelle le Kaher légendaire, le grand vieillard des Burgraves. Nous avons visité Babelsberg, sa résidence d'été, située non loin de Potsdam et sur une hauteur d'où le paysage est vraiment superbe, et, chose rare de ce côté, boisé. C'est la demeure d'un riche banquier ou d'un gentilhomme campagnard, plutôt que celle d'un souverain.

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Le luxe artistique y est remplacé par le confortable bourgeois; une seule pièce, ouverte de tous cotés, à la façon de la rotonde de Sans-Souci et laissant apercevoir, à travers les glaces sans tain, les points de vue divers, est vraiment princière. Le reste est très-simple et très-modeste, et parfois de mauvais goût. D'affreuses pendules en zinc, des photographies coloriées, des lithophanies, de méchants tableaux, qu'on prendrait parfois pour des chromolithographies, s'étalent h côté de meubles de forme gothique, d'un gothique moderne et par conséquent odieux; mais, à dire vrai, le logis respire l'honnêteté et je ne sais quelle odeur de foyer domestique. On se croirait parfois dans un cottage anglais. Les appartements de la princesse royale, meublés dans le goût de Windsor, complètent l'illusion.

Ce qui est fort curieux et très-caractéristique, c'est l'appartement particulier de l'empereur Guillaume. Un lit de fer, je le répète, un petit lit avec un matelas trèsdur, des meubles sommaires, çà et là des tableaux de batailles (celles qu'il gngna, comme prince de Prusse, sur les Badois révoltés)', des gravures belliqueuses, des por-

1. Quelques Allemands (ils sout rares) n'ont pas ouLlir celte campagne de 49, et, naguère encore (1871), on lisait dans le Suddeutsche Post :

« Le 14 juin 1849 commença, sous le commandement supérieur du prince royal de Prusse d'alors, l'empereur actuel d'Allemagne, l'attaque des défenseurs de la Constitution dans le Palatinat septentrional. Les soldats de la Charte nationale durent se retirer devant la supériorité du nombre. Dix-sept combattants, originaires de la Hesse rhénane, furent séparés de leurs frères d'armes et faits prisonniers dans le jardin du château de Kircliheimholanden.Tous ces m<ilheureux jeunes gens, animés des plus nobles sentiments et

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traits de généraux, rhomme est là tout entier. Dans son cabinet de travail, deux morceaux d'obus montés sur socle; l'un porte cette inscription : Duppel, 1866; l'autre, Kœniggraetz, 3 juillet 1866. Parmi les livres placés sur la table de travail, à côté d'une carte représentant VEU de la France, je pus lire le titre de la France, son passé et son avenir, par feu M. de Gasparin, et je remarquai aussi un petit album colorié, imprimé chez nous, et représentant les principales journées de la campagne de 1870-1871, et de Wissembourgà Belfort. On y voit les Bavarois brûlant Bazeilles, et battant en retraite à Goulmiers; tous les autres livres sont allemands.

Ce château de Babelsberg est, en un mot, la maison de plaisance d'un riche notaire ou d'un chevalier enrichi, et la chambre de l'empereur est le cabinet de travail d'un vieux soldat robuste, car il faut des jarrets pour monter si haut, et une certaine vigueur pour dormir si mal couché.

Qu'une pareille monarchie est loin, au surplus, du faux luxe qui régnait à la cour frivole des Tuileries ; et comme, à ne considérer que l'aspect même, l'extérieur des deux ennemis, on pouvait dire par avance : Geci battra cela !

L'empereur Guillame fait, au surplus, tout ce qu'il faut pour demeurer populaire. Il règne en bourgeois sans pose sur un peuple de soldats. A Berlin, son cabinet de travail donne sur la place oii se promènent les flâneurs. Il n'est

i^'uidés par le palrioiisme lo j)liis pur, fiiroiit fusillés du preniicr ;iu dernier. Le dimanche tO de ce mois, on inaugurera, dans le cimetière de Kirchlieimholanden, un monument en l'honneur de ces martyrs de rnnité et de la liberté allemandes. »

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pas rare de le rencontrer à pied, allant sous les Tilleuls. Une gravure populaire le représente causant sans façon, à la papa, avec un petit garçon.

— Tu t'appelles Guillaume ? lui dit l'enfant. Oh! comme c'est drôle ! Moi aussi !

On a beaucoup ri de l'incident du mal de pied nui a empêché Sa Majesté de se rendre à Ischl auprès de l'empereur d'Autriche, en 1872. Mais l'empereur Guillaume a eu jadis un autre mal de pied, cette entorse qu'il s'était donnée en allant, au jour de Tan, porter des joujoux à ses petits enfants. Pour la popularité de Guillaume, cette entorse patriarcale devait faire plus encore, s'il est possible, que les victoires de Skalitz et de Sadowa. Hélas ! depuis les victoires sur la France, cette popularité est indiscutable, absolue. Quelle destinée étrange que celle de ce roi médiocre, hésitant, et qu'un de ses serviteurs condamne ainsi au triomphe et contraint à l'immortalité!

Indécis avant la bataille, l'empereur Guillaume, différent en cela de l'impératrice Augusta, est demeuré presque humble après la victoire. Ce mystique vieillard semble n'attribuer son élévation qu'à une force surnaturelle. Il respecte en lui-même un élu de la divinité. Mais, d'ailleurs, il ne se rend pas inaccessible^ et la foule se presse sous les fenêtres de son palais sans qu'il la fasse écarter et que le fameux circulez français retentisse à tout propos. Sans doute, il doit bien un peu regarder comme des manants ses sujets curieux, mais il les traite aussi avec l'espèce de mansuétude du suzerain pour ses vassaux, qui avaient, au temps jadis, une part aux réjouissances publiques.

Et les Allemands sont satisfaits ! Les Allemands, ces

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rêveurs qui mettent si brutalement leurs rêves en pratique, songent à la vieille légende qui A^eut que Frédéric Barberousse, endormi dans un caveau de Kyfftiauser, ne se réveille que lorsque l'Allemagne aura reconquis son antique splendeur — et ils vous disent sans sourciller : — Notre Guillaume a la barbe grise, mais elle était rousse il y a quelques années. C'est le vieux Frédéric lui-même ; c'est l'antique Kaiser qui renaît avec lui !

De là à baiser les semelles du Louis XIII vigoureux, dont le Richelieu est M. de Bismark, il n'y a qu'un pas, et les Allemands sont bien capables de le faire.

Il y a cependant du remords dans ce triomphe, et co remords se traduit par une certaine crainte et par des menaces. L'Allemagne se plaint qu'il y ait dans le monde des causes de malaise et des points noirs. Mais à qui la faute ? Qui a donc déchaîné la haine à travers l'Europe ? M. de Moltke ne disait-il point, l'an dernier, en plein Reichstag, à Berlin : « Ne nous faisons pas « illusion; depuis nos heureuses guerres, nous sommes « partout respectés. Nulle part nous ne sommes plus aimés. « De tous côtés, nous rencontrons la méflance. On craint « que l'Allemagne, devenue trop puissante, ne soit désor- « mais un voisin gênant. » Cela est très-naïvement vrai. Oui, l'Allemagne inspire de la méfiance, avec ses déploiements de force militaire et sa race de hobereaux faméliques que la guerre attire comme la charogne attire les corbeaux. Aussi bien, tous les ans, au printemps, des bruits belliqueux viennent-ils troubler la quiétude du monde. La presse germanique est là toute dressée pour crier haro et pousser des cris d'alarme contre cette détestable France qui a l'audace de ne point mourir malgré tant de coups

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mortels. Le rcptilienfond, le fond des reptiles, aiïecté aux gazetiers qui ont l'habitude de prendre au bureau de la presse des ô^ms e/e ^o;^e, c'est le terme consacré, — scldommbâder — le fond des reptiles est là tout prôt à payer, avec l'argent confisqué jadis sur le roi de Hanovre ou l'électeur de liesse, les aboiements germaniques contre ce malheureux pays de France qui est à peine convalescent et qu'on accuse de projets belliqueux. Povera Gallia!

11 y a d'ailleurs, il faut bien l'avouer, une certaine bonhomie quasi-patriarcale dans la façon dont le souverain allemand présente sa botte à ses sujets. La monarchie prussienne, malgré sa morgue, n'a rien de la hauteur d'une Cour à la Louis XIV. Les Hohenzollern parvenus ont du moins, je le répète, le bons sens de demeurer presque aussi simples que s'ils étaient encore électeurs de Brandebourg. Ils ont la rudesse des âges de fer, il est vrai, mais ils en ont aussi l'espèce d'humeur facile et les mœurs accessibles. L'Empereur d'Allemagne, qui pouvait se griser de gloire et s'enfler de sa toute puissance, demeure encore un souverain familier, taillé sur le patron accueillant du vieux Fritz. C'est bien même ce qui m'inquiète et ce qui fait que la Prusse est pour longtemps redoutable, car, à l'heure qu'il est, dans toutes ses classes, toutes ses opinions, depuis les nationaux libéraux jusqu'aux hobereaux, jusqu'aux Junckers dont la Gazette de la Croix est l'organe, la Prusse tout entière est groupée, comme un bataillon de fer, autour de son roi. L'Allemagne est dans la main même de son Empereur. Et la stupéfaction saturée de bonheur de tous ces gens, est telle qu'ils ne se permettraient pas de discuter ceux qu'ils raillaient si fort jadis, ce M. de Bismarck qu'ils détestaient, ce roi

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Guillaume dont ils riaient. Là-dessus, il faut bien nous rendre compte du travail des esprits ; la victoire a totalement transformé et uni les Allemands. Ils critiquaient tout au temps jadis, avec leur personnalisme absolu; aujourd'hui ils admirent et acceptent tout. Ivresse de gloire.

Reste à savoir si la ruine et le deuil donnent la gloire. « C'est une guerre infâme, dit Gicéron, en parlant de Gorinthe détruite par les Romains. C'est une guerre infâme que celle qu'on fait aux murailles, aux toits, aux colonnes. Frederick-Guillaume et les Allemands avec lui trouvent que c'est une guerre glorieuse I

« L'Allemagne est troublée par la conscience de n'avoir qu'à moitié écrasé son ennemi, et de né pouvoir se défendre qu'à la condition de dormir un œil ouvert, disait naguère le Times, dans une correspondance qui a fait tapage. Ge qui, exécuté promptement aujourd'hui, coûterait seulement un sacrifice insignifiant, coûterait dans deux ans une mer de sang, rien que pour remporter des victoires douteuses.

« Geux qui raisonnent ainsi ne se bornent pas à des considérations abstraites ; ils présentent une conclusion positive. La guerre, disent-ils, doit être promptement entreprise et terminée, pour réduire la France aune condition permettant à l'Allemagne de se livrer à un repos nécessaire au développement définitif de sa grandeur. Il est nécessaire d'entrer en France, de marcher sur Paris, de prendre position sur le plateau d'Avron, d'où l'on pourrait détruire la capitale et signer un nouveau traité, privant seulement la France du territoire de Belfort, limitant le chiffre de son armée active, et la mettant à l'amende

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(le 10 milliards payables eu vingt ans, avec intérêt à 3 "/or et sans anticipation de payement du capital. Paris n(v serait attaqué qu'au cas où la France se refuserait à signer le traité. »

En attendant, l'empereur Guillaume, affectant les allures paternes dun souverain de la paix, adresse desrescrits pareils à celui-ci au chancelier de l'Empire, pour répondre aux félicitations qu'il a reçues à l'occasion de son 78'* anniversaire de naissance :

<( Ainsi que dans les occasions précédentes, j'ai reçu, à « mon anniversaire de naissance, des communes rurales « et urbaines, des corporations, associations, sociétés, et « des particuliers de toutes les parties de la patrie alle- « mande, sans en excepter les nouveaux pays de l'Empire, (' ainsi que des pays étrangers de l'Europe et des autres « parties du monde, sous la forme de télégrammes, « d'adresses, de poésies et de compositions musicales, des « félicitations aussi nombreuses qu'agréables.

« Je ne puis passer en revue sans une profonde émotion (i ces témoignages d'une sympathie générale qui m'est M personnelle. Heureux des doux sentiments que j'ai pu (( reconnaître dans toutes ces démonstrations, je vous M charge d'exprimer ma reconnaissance à tous ceux qui « m'ont fêté, et je vous invite à cet effet à porter le prét sent rescrit à la connaissance publique, (c Berlin, ^24 mars 1875.

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