‹ Portraits contemporainsChapitre 10 sur 40 · M. GOUNOD · texte numérisé non relu

M. GOUNOD

tine, et les accents qui déchirent et qui transportent de Pohjeucte me causaient la même admiration, le même saisissement et la môme volupté artistique.

La belle soirée pour l'art français que celle où ce Pohjeucte sera représenté ! C'est lui que j'eusse voulu voir affiché, le soir de l'ouverture du théâtre de l'Opéra, et l'on n'eût pas songé seulement, je vous le jure, à lorgner la salle et les toilettes !

Il y a encore dans Pohjeucte une invocation à Vesta, pure, large, admirable. Mais où sont les artistes capables de chanter une telle musique enivrée de foi, pénétrée d'enthousiasme et de ferveur?

— Il me faudrait, nous disait Gounod, cinq ou six « Saint Symphorien » d'Ingres pour jouer Polyeucte et des Symphoriens qui ne se contentassent pas de lever les bras au ciel. Avec le geste, je voudrais le regard. Avec la plastique, je voudrais la vie !

Ce soir-là, Gounod nous jouait encore une de ses romances nouvelles, pleine d'une poésie chaleureuse, passionnée, déchirante^ la Romance de Mignon :

Je veux, mon bien-aimé, m'en aller avec toi!

Ceux qui purent surprendre, sur la promenade de Spa, l'écho de ces mélodies, emportèrent sans doute, comme nous, la mémoire de quelque chose de rare et de supérieur : un grand musicien interprétant lui-même son œuvre en grand artiste.

Charles-François Gounod a cinquante-sept ans. 11 est parisien, et ses biographies les plus accréditées le font naître le 17 juin 1818. Nous donnerons tout à l'heure, d'après Yapereau, qu'on pille tant de fois sans le citer jamais, le résumé de cette existence laborieuse, pleine de

fièvres, de ferveur parfois mystique, de trouble, de poésie et de gloire :

Tout jeune, Charles Gounod s'était senti attiré, emporté vers l'art de la musique. La Revue française a même raconté, à ce propos, une fort jolie anecdote : « Les parents de Gounod s'inquiétaient de cette vocation artistique, et s'en plaignirent au proviseur du collège où se trouvait l'enfant. Ce proviseur était M. Poirson, qui les rassura : — Lui, musicien? jamais ! dit-il. Il sera professeur; il a la bosse du latin et du grec. » Et M. Poirson fit appeler, le lendemain, le petit Charles dans son cabinet : vv On t'a encore surpris à griffonner sur du papier des notes de musique? — Oui ; je veux être musicien. —Toi? allons donc ! ce n'est pas un état. D'ailleurs, voyons, que sais-tu faire?... Tiens, voilà du papier, une plume. Compose-moi un air nouveau sur les paroles de Joseph : A peine au sortir de fenfance. Nous allons bien voir -) , dit M. Poirson triomphant. C'était l'heure de la récréation. Avant que la cloche de l'étude eût sonné, Gounod revenait avec sa page toute noire. ^< Déjà? fît le proviseur ; eh bien, chante! » Gounod chanta. Il se mit au piano. Il fit pleurer le pauvre M. Poirson, qui se leva, l'embrassa et s'écria : «Ah! ma foi ! ils diront ce quils voudront, fais de la musique. »

(i Quand Gounod, 1*^' grand prix de Rome, fit exécuter sa première œuvre à Saint-Eustache, au retour, il trouva ce billet écrit de la main du vieux proviseur : « Bravo î cher homme que j'ai connu enfant! » M. Poirson était allé, sans rien dire, écouter, à l'ombre d'un pilier, la musique de celui qu'il avait appelé le petit Cha?'les. »

Gounod étudia l'harmonie sous Reicha, Lesueur et

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Ilalévy, remporta un second prix en 18:i7, puis le grand prix de composition musicale en 1839.

En Italie, oii il resta jusqu'en 1843, il abandonna le séjour de la Yilla Mcdicis, oii il ne trouvait pas le recueillement et le silence dont il éprouvait un impérieux besoin, pour le séminaire de Rome, et songea même quelque temps à entrer dans les ordres. Est-ce à cette tendance mystique que nous devons la magnifique scène de l'Église de Faust, que la censure fut, un moment, sur le point d'interdire. « Peut-être cette scène a-t-elle, disait M. PL.., été conçue sous les arceaux du cloître, et l'inspiration est-elle descendue du haut des voûtes mômes du temple !» Nous devons toujours, à cette époque, les premières compositions religieuses du maître, compositions qu'il fit exécuter, à son retour à Paris, à l'église des Missions Étrangères dont il fut maître de chapelle pendant six ans. Son premier grand succès fut une Messe solennelle chantée à Saint-Eustache en 1849. Le lendemain, Gounod était déjà célèbre, et les portes s'ouvraient toutes grandes devant lui ; l'Opéra jouait sa Saphoj en 1850, qui n'obtenait pas le succès auquel on devait s'attendre, car jamais le compositeur n'a rien écrit de plus élevé et de plus beau. Les stances de Sapho:«0 ma lyre immortelle ! » sont un pur chef-d'œuvre qui égale tout ce que les maîtres peuvent avoir conçu de plus poignant. On ne peut retenir ses larmes, en écoutant cette plainte déchirante qui semble s'exhaler comme un dernier soupir.

Au mois de mai 1866, Gounod fut élu membre de l'Académie des Beaux-Arts, en remplacement de Glapisson. C'était la musique large et magistrale succédant à la musiquette, l'élégie prenant la place de la romance.

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Quel est rhumoriste qui a dit : La musique est inférieure à la poésie, parce que si elle peut dire : J'aime, elle ne peut pas dire : Je t'aime ! Celui-là n'avait pas entendu un opéra ou une mélodie de Gounod.

La musique de Gounod est une musique toute de charme et de tendresse ; elle est Texpression de cette vague poésie qui sommeille au fond de tous les cœurs et que doivent murmurer les femmes et les amoureux. Qui sait même si ces adorables mélodies n'ont pas fait souvent naître l'amour, et si le Faust de Gounod n'a pas conquis plus de Marguerites que celui de Gœthe ? Qui ne s'est senti ému en écoutant ces chants si passionnés et si tendres, que les lèvres répètent tout bas, et auxquels répond, au fond du cœur, un souvenir ou une espérance ?

Cet opéra de Faust passe pour le chef-d'œuvre de Gounond, et c'est assurément l'œuvre musicale la plus remarquable et la plus complète qui ait paru depuis quinze ans. Faust, Marguerite , ces immortelles créations du génie allemand, appartiennent désormais aussi à la France, et si le philosophe-docteur est un peu amoindri, quel charme, quelle grâce nouvelle entourent Marguerite, et quelle auréole divine la musique a posée sur le front de cette douce vision du Nord!

M. Gounod a fait pénétrer un rayon du génie latin dans la cave d'Auerbach ; il a doré le brouillard allemand d'un rayon de soleil de France.

L'opéra de /^a^<s^ commence par un monologue morne et lent, exprimant la lassitude profondeet l'amer désenchantement ; un chœur de jenne filles traverse l'hymne funèbre et « semble (comme l'a dit un éminent critique)

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un essaim d'oiseaux qui passerait à tire d'ailes sur un cimetière. » Et la kermesse , d'une couleur si vive, si accentuée ; le chœur des \ieillards, qu'on ne se lasse pas d'entendre, et surtout cette valse entraînante , « dont les motifs vont faire rêver tant de jeunes filles », comme récrivait, au moment de la représentation, M. Paul de Saint- Victor, dont le style pouvait rivaliser, dans le feuilleton, avec la musique de Gounod.

On a souvent opposé Bertram à Méphistophélès pour écraser ce dernier rôle par la magistrale grandeur de la conception de Meyerbeer. En effet, Bertram est vraiment le génie du mal, le roi des enfers, l'archange déchu, gardant le souvenir et le regret du ciel ; tandis que Méphistophélès n'est qu'un bon compagnon qui montre volontiers son pied fourchu, pour indiquer d'où il vient. Mais si cette partie fantastique est un peu faible, quelle largeur dans la prière finale de Marguerite ! quel élan de foi et d'amour, quelle élévation de style ! et comme le maître se montre plus grand dans cette page de musique sacrée que dans les morceaux les plus passionnés de sa musique profane !

Bien avant le grand succès de Faust^ Théophile Gautier traçait cette sorte de portrait de Gounod, à propos de la partition de Sapho.

« On devine facilement, en entendant la musique de M. Gounod, son habitude d'écrire pour l'Église et sa préoccupation constante des vieux maîtres. Ces tendances au genre religieux et aux formules anciennes peuvent être admises dans une œuvre comme celle-ci, et nous n'en ferions pas un reproche à M. Gounod, s'il les avait suivies jusqu'au bout, ou si, lorsqu'il s'en est parfois écarté, il

nous eût montré sa manière à lui, au lieu de s'inspirer encore d'autres modèles moins classiques. En musique, comme en peinture, nous aimons l'homogénéité dans la couleur, et la partition de M. Gounod nous semble pouvoir être comparée à une belle femme dont Ingres aurait peint le torse et la figure, et Delacroix, les jambes et les bras.

« Le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un artiste, c'est de dire qu'il a mis son cachet à son œuvre. Tout en reconnaissant le mérite de la musique de Sap/to, nous devons dire que c'est plutôt une belle étude d'après l'antique, qu'une création destinée à opérer une révolution dans l'art : c'est là peut-être ce que cherchait M. Gounod, mais il n'a pas atteint son but. Dans la partie dramatique, il est arrivé à la passion par des effets grandioses et habilement combinés ; ses chœurs sont écrits dans un style magistral et sévère, et parfaiiement disposé pour les voix. Quant à l'instrumentation, elle est travaillée avec soin et renferme de jolis détails et des effets de sonorité trèsheureux.

« Nous aimons beaucoup la chanson du chevrier; c'est un petit chef-d'œuvre de grâce et de fraîcheur, une mélodie neuve et d'un parfum agreste accompagnée sur un rhythme oriental dessiné par deux hautbois et un tambourin. »

Éh! bien, ôtez les critiques, ajoutez le sentiment de la personnalité, tout ce qui rend une œuvre homogène, originale et durable, vous aurez, après avoir vu ce qu'il pensait de Sap/w, ce que Gautier devait penser de Faust.

On ne saurait analyser ici toutes les productions de

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Gounod. Roméo et Juliette, Mireille, Philémon et Baucis sont aussi (les œuvres exquises qui renferment des trésors de mélodies unis à une science profonde ! Le soleil de la Crau a fait épanouir les chansons de Mireille, et un souffle pur de grâce antique et de jeunesse passe à travers Philémon et Baucis^ et lui donne une saveur, un charme qu'aucun autre compositeur n'a su trouver depuis, et que nul imitateur n'atteindra. Cette grâce y est, en eiîet, trop simple, trop trouvée^ trop exquise, pour qu'on la dérobe au maître. Les compositeurs modernes cherchent tant que, contrairement au précepte, ils ne trouvent rien. La mélodie naturellement venue à la pensée, sous l'em pire d'une émotion, d'un sentiment, serait trop facilement comprise, ce serait banal. Il faut à la nouvelle école des combinaisons fort savantes auxquelles le public ne comprend rien, et sous lesquelles il cherche avidement une idée absente le plus souvent, ou tellement cachée, qu'elle disparaît complètement.

Les lauriers de Wagner troublent nos jeunes musiciens et les empêchent de composer des œuvres vraiment personnelles; il n'est pas donné à tous d'avoir le souffle uni à l'inspiration élevée du chantre de TannJumser et de Lohengrin, et ses imitateurs ne parviennent qu'à le suivre dans ses errements. Ils ont tellement peur d'être vulgaires, qu'ils deviennent obscurs, et qu'ils inventent, comme le maître de langue du Bourgeois gentilhomme, cent formules pour exprimer la chose la plus simple du monde ; mais ils ne choisissent pas la meilleure. Gounod, lui, a trouvé, dans sa musique du Médecin malgré lui, l'allure nette et franche qui doit s'unir à la prose de Molière : cela est sain, clair et vraiment gai.

Il n'a pas le brio étincelant d'Aiiber; il ne faut pas s'attendre à ces phrases gaies et piquantes, à ces mélodies mordantes et vives qui ressemblaient au sourire malicieux et aux bons mots du maître. Quand Auber écrivait une phrase sentimentale, on sentait qu'il devait avoir envie de railler, et que l'esprit était plus brillant que le cœur n'était tendre.

Auber était le vrai Parisien dans sa vie comme dans son talent, dans sa verve intarissable comme dans sa grâce, qu'il était convenu de trouver éternellement jeune et qui l'était.

Gounod, lui, est d'un tempérament artistique différent, et ce qui peut donner la vraie note de son talent sous toutes ses faces et dans sa variété multiple, c'est le Recueil de ses mélodies. Là nous trouvons la poésie dans sa forme la plus exquise, dans ces chants si doux et si purs : le Soir^ le Vallon^ dans ces inspirations qui chez Lamartine sont de la musique et chez Gounod de la poésie. Et le Printemps, cette mélodie si pleine de fraîcheur et de jeunesse, éclairée comme d'un rayon de soleil, et dans laquelle semblent sourdre tous ces bruits vagues de la nature s'éveillant à la vie et à l'amour.

Quoi de plus passionné, de plus ému que la romance populaire de Medjé^. Ce rhythme bizarre et contrarié sur lequel s'élève cette pathétique plainte d'amour où les larmes semblent tomber comme des gouttes de sang d'une blessure :

Les pleurs de l'amour même Devraient te désarmer.

Hélas ! tu doutes que je t'aime, Quand je meurs de t'aimer !

M. (lOlJNOU Ttl

Et enfin la note religieuse, grande, élevée, simple et sublime comme l'Évangile dans Jésus de Nazareth, douce et consolante comme l'espérance dans VAve Maria et le Noël.

L'homme qui a écrit ces pnges est en môme temps un esprit très-curieux, très-brillant, et dont nous avons retenu plus d'un mot digne d'être conservé. A propos des airs de Faust tant de fois joués (et souvent défigurés) par les orgues de Barbarie, ne nous disait-il pas fort joliment :

— Nous autres musiciens, nous n'arrivons jamais à la popularité que par la calomnie.

C'est charmant.

Il nous disait encore, définissant l'idéal de ce qu'on eût appelé Vhonnête homme au xvii^ siècle :

— L'idéal de la vie serait à la fois d'être Alceste et Philinte !

En art, il aime le simple, le vrai, Ingres et sa fermeté de lignes. Il se laisse prendre volontiers aux mélancolies des soirs. A Rome, on l'entendit s'écrier devant un coucher de soleil :

— On dirait, au loin, de la poussière de béatitude !

Le mot est un peu plus quintessencié que ses propos ordinaires,

Gounod est revenu à Paris. Les festivals immenses dans Albert Hall ou dans le Grystal Palace, où trois cent mille auditeurs l'acclamaient, ont fmi par le moins tenter que les bravos qui attendent ici son Polyeucte. Je ne sais s'il est riche ; je sais que l'éditeur Ghoudens, qui a acheté 6,000 francs la partition de Faust^ a gagné cent mille livres de rente avec elle. G'est l'éternel sic vos non vobis.

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Mais Gounod ne se plaint guère. Il a la foi, Tinspiration, et se fie à son génie.

Gounod déteste la parodie. Il déteste l'opérette. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un maître, épris d'idéal comme lui, n'entende rien à ces bouffonneries parfois divertissantes, plus souvent immondes, vers lesquelles court depuis trop longtemps le public, comme, pour étancher sa soif, un homme se précipiterait vers un ruisseau ?

L'opérette a tout parodié : l'antiquité avec Orphée, le moyen âge avec Barbe-Bleue, la chevalerie avec Geneviève de Bradant, l'histoire avec Alice de Nevers, la gloire avec la Grande Duchesse^ la poésie avec le Petit Faust.

— Je souffre, disait parfois Gounod, oui, je souffre, en songeant que Marguerite, ma Marguerite rêvée, pensive, à la fois chaste et passionnée, la Gretchen de Goethe, l'image que j'ai entrevue, pâle et charmante, est, chaque soir, devant un public qui se tord de rire, traînée et avilie sur la scène, comme sur une claie, par cette Blanche d'Antigny qui précipite la poésie jusqu'à la fange de la parade. Je n'ai jamais voulu voir le Petit Faust, et je ne le verrai jamais!

Gounod eût pu dire aussi, comme l'écrivit un jour Théophile Gautier : « Qui pourra jamais oublier Margue- « rite? On oublierait plutôt sa première maîtresse. »

On a souvent comparé Gounod, comme talent, au peintre Hébert et au romancier Octave Feuillet, le législateur et le peintre des dames. Il a autrement de style que celui ci et autrement de puissance que celui-là. Gounod est un maître personnel, au contraire, personnel par la tendresse, par la volupté des larmes qu'il donne, par l'impression de caresse et de rôve heureux qu'il procure. C'est le mu-

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sicien de ramour alangiii, mourant, et dont l'immense soupir s'en va se perdre dans l'infini.

Et, tandis que les airs de la Traviata emporteront nos visions les plus chères, tandis que les mâles accents des Huguenots retentiront comme des souvenirs d'héroïsme, nous reverrons bien des fois encore passer, emportées par la valse de Faust, le cortège des aifections mortes et les fantômes trempés de larmes de nos amours !

Charles Gounod est un de nos consolateurs, un de ceux qui savent le mieux, par leur séduisante harmonie, bercer nos rêves et nos espoirs, éveiller la poésie dans notre âme, endormir nos maux quotidiens, soulever pour nous un coin de ce rideau de l'idéal qui tombe si lourdement sous la dure main des réalités. Quel poète que cet homme ! et quel charmeur ! Combien de jeunes cœurs ont soupiré doucement, tandis que le suave duo : Laissemoi contempler ton visage, s'élève comme un parfum I Quel trésor de pénétrante tendresse que cet acte du jardin où, sous la molle clarté d'une nuit tiède, Faust entrevoit à sa fenêtre Marguerite accoudée et songeuse ! Il semble que les senteurs des fleurs, les capiteuses odeurs d'une nuit de printemps montent, comme un encens, aux cerveaux pris de langueur. Que tout cela est à la fois enivrant et pur! La passion ici se fait caresse et rêve. La musique de Gounod m'a toujours donné les sensations délicates des tableaux de Gleyre, le peintre des illusions perdues.

Aussi bien, quand je songe à tout ce qu'a laissé tomber, je dirais volontiers de sa lyre, cet inspiré qui a nom Gounod, depuis la bacchanale de Philémon et Baucis, élégante comme une frise athénienne, jusqu'à certaines pages i des Deux Reines de France^ en passant par cette délicieuse

romance de Magali, dans Mireille, vraie chanson de pâtre amoureux errant sous le ciel de Provence; quand je pense que cet homme, épris de l'antiquité, des idylles et des songes, a demandé aussi un jour à Molière, à ce clair et franc génie, une veine de gaieté et de vigueur; quand je me souviens que, dans le Médecin malgré lui, il fit lancer à Sganarelle les couplets alertes de la bouteille :

Qu'ils sont doux, Bouteille chérie.

Qu'ils sont doux Tes jolis glous-glous.

Je me demande où sont les maîtres étrangers qui ont, plus que ce musicien français, le charme, la poésie, la religieuse réserve et, parfois aussi, l'éclair de santé gauloise?

Gounod est le poëte amoureux d'un temps qui ne croit guère à la poésie, et qui ne croit à l'amour qu'en musique.

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