ERCKMANN-CHATRIAN
Erckmann-Gliatrian ! Ce nom , aujourd'hui en pleine lumière, on put le voir pour la première fois, il y a tantôt seize ans, sur la couverture jaune d'un livre de contes, If Illustre docteur M athéus. Le livre eut du succès. Il y avait longtemps qu'on n'avait lu de récits fantastiques. Ce mélange d'Hoifmann et d'Edgar Poë fit l'effet d'un mets exotique dans un repas. Un peu de hachisch ne déplaisait point après le ragoût normand et le cidre de Madame Bovary. On se mit à lire le Docteur Mathéus. C'était l'amusante histoire d'un original d'outre-Rhin, sorte de Don Quichotte allemand , chevauchant à travers le monde, suivi d'un écuyer Sancho qui se nommait Coucou Péter. Le maigre profil du chevalier de la Manche est tellement illustre qu'il porta bonheur à ce Quijote en houppelande, couvert du tricorne germain. Mais ce ne fut pas le Docteur Mathéus qui assura la fortune du livre. MM. Erckmann- Ghatrian lui avaient donné une escorte de contes et de nouvelles véritablement curieuses, attachantes, étonnantes, qui surprirent et charmèrent.
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Des récits bizarres, fantastiques, où se mouvaient, comme dans une pénombre, des créatures falotes, des êtres doués d'une \ie singulière, quelque chose de capiteux et de magnétique, une sincère étude de . la vérité unie à un goût prononcé pour la chimère, un mélange de réalisme et de fantaisie, tout cela contribua à fixer l'attention et à éveiller la curiosité. Après avoir lu V Auberge des Trois Pendus ou l'Oreille de la chouette, on se demandait d'où sortait ce nouveau venu qui contait comme Hoffmann ou comme l'auteur de Peter Schlemyl.
Cette signature : Erchnann-CJiatrian^ était tout simplement la signature sociale de deux amis. Emile Erckmann, de Phalsbourg, et Alexandre Ghatrian, de Soldatenthal (Meurthe), s'étaient unis pour braver la fortune littéraire, et ils avaient débuté en commun.
Erckmann, né le 20 mai 1822, était fils d'un libraire ; il avait étudié le droit à Paris; mais Gujas et Barthole ne lui plaisaient qu'à demi, et il se sentait plus volontiers attiré vers les lettres. Que de rêves il faisait alors avec son ami Chatrian ! Celui-ci, plus jeune de quatre ans, né le 18 décembre 1826, fils de verriers de la Meurthe, élevé au col'ége de Phalsbourg, puis employé dans une fabrique de verrerie, en Belgique, las de son métier, était rentré à Phalsbourg en qualité de maître d'études. Un professeur de rhétorique du collège, M. Perrot, mit Chatrian en relation avec Erckmann, et la collaboration avait commencé avec l'amitié. Passer du rêve, dont je parlais tout à l'heure, à l'action, c'était chose facile pour Chatrian, ardent, militant, et qui entraînait Erckmann, plus contemplatif et plus philosophe.
Ils débutèrent, en 1848, dans une feuille nouvelle, le Démocrate du Rhin^ et y donnèrent plus d'un conte réédité dans leur premier volume, entr'autres, le Bourguemestre en bouteille. Déjà préoccupés de la note militaire qu'ils devaient plus tard faire vibrer avec tant de force, ils donnaient, à la même époque, au théâtre de Strasbourg, un
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drame patriotique, /'Ahace en IS14, qui fut interdit, dès la seconde représentation, par l'autorité préfectorale.
Erckmann et Chatrian quittaient bientôt l'Alsace , venaient à Paris, et, résolus à y A'ivre sans courir les hasards de la bohème littéraire, qu'ils haïssent, ils travaillaient doublement, l'un, Erckmann, étudiant le droit, l'autre, demandant et obtenant une place au chemin de fer de l'Est, comme un autre alsacien qui tient courageusement la plume, Edouard Siebecker, l'auteur de l'Alsace. La biographie d'Erckmann et de Chatrian est bien simple Jusqu'au jour où parut l'Illustre Docteur Mathéus : elle se réduit à deux mots, mais pleins de choses : le labeur et la patience.
Le lendemain de la publication de leur premier livre, Erckmann -Chatrian étaient célèbres.
Hugues le Loup, Maître Daniel Boch, les Contes des bords du Rhin, les Contes de la Montagne, succédaient à l'Illustre Docteur Mathéus. Tous ces livres, oi: à peu près, accentuaient davantage cette note fantastique qui avait fait le succès du premier ouvrage. Je n'ai pas oublié tel récit, comme VEsquisse mystéineuse, par exemple, qui ferait pousser la chair de poule sur la peau d'un héros. MM. Erckmann-Chatrian avaient d'ailleurs bien compris ce que pouvait être, pour des Français — et pour des Français de ce temps-ci — un conte fantastique. Leur merveilleux était pour ainsi dire un a merveilleux naturel. » Ils cherchaient et trouvaient leurs surprises dans cette source de tous les étonnements qui s'appelle la nature. Les problèmes du sommeil et du rêve, du magnétisme, de la catalepsie, de la divination et de leurs effets morbides les attiraient, les préoccupaient et les inspiraient singulièrement. Mais à les voir accumuler les surprises et les bizarreries, on pouvait croire que viendrait un temps où les auteurs se lasseraient, ou lasseraient leurs lecteurs. Sans doute MM. Erckmann-Chatrian pensaient de cette façon, car, un beau jour, ils laissèrent de côté leur ancienne manière et se lancèrent dans le roman réel et
patriotique, avec le Fou Yégof ^ épisode de l'invasion de 1814.
Essayons, avant de nous séparer de leurs premiers romans, de les caractériser un peu. Ils ont tous entre eux un grand air de famille et sont compatriotes et parents. Tous habitent le même village, un de ces villages alsaciens, allemands d'aspect et français de cœur, paisibles à l'apparence, et qui recèlent des drames souvent terribles. Mais que ces rues sont propres, nettes, ces maisons luisantes ! Quel sentiment de bien-être et de satisfaction calme ! Les poules picorent dans les rues, les enfants se roulent les uns sur les autres. Les femmes et les filles, assises sur le seuil des portes, travaillent en chantant quelque poétique Lied. Les vieux lisent, les jeunes travaillent. Les garçons, en gilets rouges, à vestes brillantes, se carrent d'un air faraud. Par les fenêtres entr'ouvertes, on aperçoit, dans la salle à manger, les longues tables bien luisantes. Les assiettes sont placées, le coucou marque l'heure du repas, et, dans la cuisine, fument la sauer-Kraut et les bonnes saucisses. La servante, aux bras rtus, rejette ses tresses blondes sur ses épaules pour être plus à l'aise, en tirant la bière du tonneau. Les verres à vin du Rhin vont se remplir. Quel savoureux repas se prépare, et qu'il fait doux vivre dans ce paisible petit village ! Mais qu'y a-t-il ? Les figures pâlissent, les yeux se troublent. Là-bas, une vieille sorcière a passé, jetant des cris de malheur. On a trouvé dans quelque étang, les yeux encore ouverts, le cadavre d'un homme égorgé. La vigne, qui donna ce vin, pousse ses racines dans le cimetière; on se raconte tout bas que le sang des morts a passé dans les flacons de Monsieur le bourgmestre; on rentre chez soi, on se calfeutre, on se cloître, on a peur, et tout au loin, dans la forêt, il semble qu'on entende, à de courts intervalles, le lugubre hurlement du loup.
Fatigués peut-être de raconter les festins hyperboliques (voyez ce pantagruélique chef-d'œuvre, l'Ami Fritz) et la choucroute arrosée de bière, et les amours, et les
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misères do co petit villai'C, MM. Erckmaiin-Cliulrijin, encouragés par le succès du Fou y(;(jol\ écrivirent Madaitic Thérhe, et de ce roman date en quelque sorte leur popularité. Qu'était-ce donc que Madame Th&rhe ? Ce n'était pas un roman, mais bien plutôt une histoire. C'était une suite de conversations éloquentes où le récit se trouvait sacrifié aux idées, et l'action aux discussions. Mais la fable qui relie entre eux les divers discoureurs est attachante, simple et émouvante comme la vérité.
^.ne Thérèse est une fille de paysans qui, au jour de l'invasion du territoire républicain^ se lève, comme Jeanne d'Arc, pour défendre la patrie. Elle part, elle emmène son petit frère Jean. Il bat du tambour pendant que, sous le feu de l'ennemi, elle verse du vin aux troupiers, et tous deux entrent en Allemagne, triomphants, sous les lambeaux d'un drapeau tricolore. Or, il arrive que les Français sont surpris par les Autrichiens dans un petit village (le village de tout à l'heure, mais débarrassé de ses originaux). On se bat à outrance, et les pages qui nous racontent la bataille gardent comme une odeur de poudre. ]y|me Thérèse est laissée pour morte, et le petit Jean suit, en pleurant, son bataillon, qui va s'abriter sous les bois. « Il avait sa caisse sur l'épaule, et le dos plié pour marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait : — Allons, petit Jean, du courage! Mais il n'avait pas l'air d'entendre. » Vous pensez bien que M"'^ Thérèse n'est pas morte. De braves Allemands (on éprouve quelque peine à écrire ces mots aujourd'hui) la recueillent, la soignent, la guérissent, et ce sont les conversations de la cantinière française avec les villageois qui forment pour ainsi dire le libretto d'après lequel MM. Erckmann et Chatrian ont écrit d'éloquentes variations sur la liberté, l'égalité, l'esprit révolutionnaire et le progrès. Cette femme représente la France. Les auteurs ne l'ont pas au hasard choisie parmi les compatriotes de Jeanne d'Arc. Le sang lorrain bout dans ses veines. L'esprit nouveau — nous
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sommes en 1792 — le souffle crémancipation embrase sa tête et son cœur. Elle met le feu à ces- esprits paisibles et satisfaits. Elle parle au nom de son pays qui proclame là-bas les droits de l'homme ; bref, elle convertit à la liberté ces représentants du moyen âge, elle fait marcher leur immobilité en avant ! Et ses prédications sont d'autant plus efficaces qu'elles sont plus sincères et moinsampoulées.
L'écueilà éviter en un pareil sujet, c'était l'emphase, et MM. Erckmann-Ghatrian y ont parfaitement réussi. Encore une fois, c'est qu'ils aiment, et avant toutes choses,, la vérité. Leurs descriptions, par exemple, et leurs paysages sont marqués au coin d'un réalisme poétique, si les deux mots ne hurlent pas de se voir ainsi accouplés. C'est ce sentiment si vif de la réalité et c'est la façon artistique dont ils l'expriment qui font le charme de leurs livres. M. Meissonier doit, paraît-il,, illustrer cette série de romans nationaux, qui se nomment: Madame Thérèse,, le Conscrit de 1813, Waterloo. Dans Madame Thérèse, il trouvera un tableau tout fait et singulièrement réussi : le matin éclairant les soldats français campant dans les rues du village. La teinte adoucie de cette page laisse dans l'esprit une impression d'autant plus forte, et jVu^ais grande envie de citer ici le morceau tout entier.
Au reste, ce livre est peut-être, avec le Blocus^ le meilleur des ouvrages de MM. Erckmann-Glialrian. Le Conscrit de 1813^ a trouvé chez les gens qui lisent un accueil san^ doute plus sympathique. Quant à moi, j'ai pour Madame Thérèse une involontaire préférence. J'avoue que dans le Consent la note est plus mâle, plus accentuée, l'impression plus forte. Le point de vue est d'ailleurs nouveau.. Il ne s'agit plus de célébrer le triomphe des nouvelles idées françaises sur des esprits alourdis par des siècles d'oppression, il faut montrer quelles douleurs, quelles misères, quelles souffrances naissent de la guerre, et ce qu'elle fait couler de larmes et de sang.
Le procédé de MM. Erckmann-Ghatrian est bien sim-
EUCKMANN-CIIATRIAN 1I>1>
pie. Ils prennent nn conscrit, un panvrc diable d'apprenti horloger, le pins humble et le moins dramatique des hommes, — un piètre héros de roman, s'il faut en croire \di poétique classique ; ils le fiancent à une brave fdle qui l'aime de tout son cœur; ils lui montrent tous les rêves de félicité qui peuvent tenir dans la perspective d'un mariage heureux ; puis, brusquement, ils l'arrachent à son foyer, à son pays, à ses parents, à sa fiancée ; ils le jettent, le sac au dos, parmi les batailles , et , laissant parler le pauvre diable, ils écoutent de sa bouche tout ce que peuvent souffrir un homme — et cent mille hommes ! — engloutis dans une campagne. C'est une terrible tragédie/lussi, ce drame d'un malheureux paysan forcé de s'aller faire casser bras et jambes pour la volonté d'un seul. Assez longtemps on a gémi sur la fatalité qui poursuivait les Orestes et les Agamemnons. Mais la fatalité qui frappe le pauvre, le malheur qui courbe le petit, le destin qui écrase le plus humble, voilà ce que nous montre le roman moderne. Et ce qui fait qu'on frissonne en lisant les maux de Joseph Bertha, c'est que le sort d'un seul est le sort de tous ; c'est que les douleurs ne sont pas éteintes encore ; c'est qu'on peut interroger un peu partout de vieilles mères qui ont vu partir ainsi leurs enfants sans jamais les voir revenir.
Depuis la guerre de 1870-71, la presse réactionnaire a trouvé bon de faire peser sur les romans d'Erckmann- Chatrian la responsabilité de nos désastres. Ils ont discrédité le patriotisme, enseigné la désertion, appris au soldat la défaillance ! Sainte-Beuve, un jour, dans les bureaux du Constitutionnel, faisait aux romanciers nationaux le môme reproche :
— Nous aimons notre pays plus que personne, répondirent-ils, mais nous détestons la guerre, et nous savons que celui qui se sert de l'épée périra par l'épée !
Yoilà la pensée même des deux Alsaciens à qui la guerre . à. volé leurs foyers. J'avoue, d'ailleurs, que dans Waterloo,
par exemple, ils subordonnent un peu trop la communauté à Findividu.
Le héros de MM. Erckmann-Ghatrian, ce héros contraint à l'héroïsme, oublie un peu trop qu'il s'agit, dans cette journée, de la fortune de la France, pour se souvenir trop souvent de la douleur qu'il éprouve à se voir séparé de sa jeune femme. Evidemment, il doit souffrir ; mais nous, lecteurs, pouvons-nous le plaindre? Ce n'est pas Joseph, c'est la bataille qui nous importe. Napoléon lui-même n'est qu'un personnage de second plan, pour ainsi dire ; qu'il soit battu, renversé, blessé à mort dans son orgueil et sa folie, tant pis — ou tant mieux; — l'acteur principal, c'est la patrie. Je comprends bien le point de vue de MM. Erckmann-Ghatrian, et je l'approuve. Faire détester la guerre, montrer quelle réalité sinistre se cache sous sa poésie farouche, poésie si puissante qu'un jour elle tenta et grisa Proudhon. La tâche est belle. Mais Waterloo n'est pas une guerre ; c'est un duel suprême, une convulsion dernière, le dernier enjeu d'un peuple qui met sur le tapis, non plus sa liberté, mais son indépendance. Maudite soit l'ambition qui veut de ces carnages comme les idoles barbares exigent des sacrifices humains ! Mais, à l'heure où la garde va mourir^ Catherine Bauer est oubliée ; Joseph Bertha nous vole une partie de notre émotion. Vous appelez votre livre Waterloo^ et vous oubliez le dernier carré !
Depuis la guerre, Erckmann-Ghatrian, qui avaient conté, dans leur Histoire d'un paysan^ la légende même et aussi l'histoire de la Révolution française, ont publié des romanb ardents et amers, de ces livres vengeurs qui consolent et se font justiciers : j'entends V Histoire du Plébiscite et le Brigadier Frédéric, humble et triste roman d'un Alsacien chassé de son pays par la conquête. Yoilà des œuvres fortes, brûlantes, irritées, poignantes. Les auteurs n'ont jamais mieux fait.
Il est difficile aujourd'hui de trouver du nouveau. Rien d'inédit sous le soleil. Longtemps, avant nous, Salomon
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avait renoncé à l'espoir d'être original. C'était une faute, il fallait seulement rechercher quel était le meilleur mode d'originalité. MiM. Erckmann-Chatrian, qui avaient su se faire une place dans le domaine du bizarre, ont appris à rechercher une originalité encore trop méconnue par le temps qui court, l'originalité de la vérité. Ils ont réussi à conquérir un coin tout particulier dans ce champ terriblement défriché du roman ; ils le cultivent avec soin, et désormais la possession de ce morceau de terre leur semble assurée.
Quel est donc le secret de leur succès? Quel moyen ont-ils employé pour attirer et en quelque sorte attacher l'attention ? — Ils ont été simples, ils ont recherché des sujets capables de remuer profondément la foule ; ils se sont attachés à être vrais, vivants et sincères. Ils ont mis leur talent au service d'idées saines et bonnes ; ils ont choisi, parmi les préoccupations habituelles des hommes, celles qu'il était courageux de combattre ou généreux de faire triompher. Bref, ils ont fait du roman une arme, mais une arme utile, quelque chose comme une pioche bonne à saper telles et telles idées dangereuses : par exemple ce sauvage amour de la guerre, qui se réveille en nous de temps à autre, comme pousse son virus, par des éruptions soudaines, une maladie mal guérie.
Il faut croire que MM. Erckmann-Chatrian ne reconnaissent pas seuls la justice des idées pacifiques et libérales, puisque les livres destinés à vulgariser ces idées s'enlèvent par éditions successives. MM. Erckmann-Cha trian sont, au reste, vulgarisateurs sans être vulgaires^ et ce point-là est important. Leur clarté et leur simplicité éloquentes ont assuré leur popularité. Ils ont trouvé dans le roman le fdon approprié aux exigences et aux tendances de l'époque présente. S'ils ont si bien réussi, c'est qu'ils ont exprimé ce que sentait et ce que pensait, à côté d'eux, ce romancier anonyme qui collabore souvent pour \ sa part aux plus grandes œuvres et qui s'appelle M. Tout le Monde.
172 PORTRAITS CONTEMPORAIiNS
Écrits d'un style simple et fort, les derniers romans de MM. Erckmann-Ghatrian méritent de durer. Ils survivront à leur succès, c'est le plus bel éloge que j'en puisse faire. On y a cherché des allusions ; j'y ai vu mieux que cela : de belles et grandes vérités, dites à visages découverts. Ce sont des œuvres de progrès, et qui entrent de plain-pied dans ce grand mouvement d'idées des générations nouvelles. MM. Erckmann-Ghatrian ont renoncé à ce premier genre de récits, très-séduisants, très-curieux, qu'ils devaient aimer entre tous les autres ; ils se sont astreints à l'étude sérieuse et âpre du vrai ; ils ont voulu créer, pour ainsi dire, dans le roman, le Roman patriotique. Après l'armée, peut-être prendront-ils le peuple; après la caserne, l'atelier. MM. Erckmann-Ghatrian sont, parmi les écrivains nouveaux, de ceux sur lesquels notre curiosité, notre impatience, notre soif de vérité peuvent compter sans craindre d'être déçues.
Erckmann-Ghatrian, les auteurs de ce drame interdit : r Alsace en 1814, sont aussi revenus au théâtre. Ils y ont rencontré le succès. Le Juif Polonais^ représenté au mois de juin 1869, en pleine chaleur, devint centenaire, au théâtre de Gluny, et fut imité en anglais sous ce titre : Les Clochettes. Il y avait, dans ce petit drame pénétrant, une intensité de vie et de vérité qui devaient nécessairement s'imposer au public. Depuis, on a repris la pièce, et nous n'avons pu l'écouter sans un certain déchirement de cœur.
Lorsque M. Erckmann et M. Ghatrian composèrent le Juif polonais, ils étaient loin de s'attendre à ce qu'il deviendrait un jour une sorte de protestation contre la conquête. Avec quelle émotion on devait revoir ces costumes alsaciens qui sont maintenant des costumes étrangers, et quel charme attristé allait prendre soudain la valse de Lauterbach, devenue, de par le droit du canon Krupp , une valse allemande ! Le Juif polonais a pris comme un intérêt nouveau, à cette heure où Faulquemont s'appelle Falkenberg , où Château -Salins devient
i:r(:kmann-(-iiatrian i t:;
Salzburg et où 'riiioiivillc- tomlic en Diedenlu^fcn. Il l'aut avouer que cette Alsace et cette Lorraine, dont nous sentons aujourd'hui tout le prix, et que nous aimons d'autant plus qu'on nous les arrache, nous ne les avons pas comprises et appréciées comme il le fallait ! Outre que la France est impardonnable de n'avoir pas, depuis deux cents ans, popularisé la langue française en Alsace, nous avons pris soin, tant nous aimions à rire, de nous amuser beaucoup de l'accent alsacien et d'en faire, par nos vaudevilles, un élément assuré de comique.
Les Alsaciens, au lieu de nous apparaître tels qu'ils sont, graves, laborieux, honnêtes, dévoués à l'idée de patrie, nous semblaient tous à peu près pareils aux Alsaciens d'opérette qui vendent leurs balais sur un air d'Offenbach.
,)c suis Alsacien 110, Je suis Alsacien!
Or, les Alsaciens sont rares qui vendent des balais ou s'en servent pour balayer nos boulevards. Presque tous ces honorables industriels étaient ou Badois ou Wurtembergeois. Mais que voulez-vous, on trouvait drôle cet accent alsacien et on se plaisait à s'en amuser lorsqu'on le trouvait sur les lèvres de Brasseur. Le jour o\x Erckmann et Chatrian ont risqué sur la scène des Alsaciens attendris et rêveurs, ils ont joué gros jeu. Le public tient à ses habitudes et n'aime pas à voir sous un point de vue sérieux des choses qu'il s'est habitué à regarder sous un jour comique.
Les écrivains du Conscrit de 1813 et du Blocus s'occupent
à présent, me dit-on, d'écrire un nouveau et long récit
' de la dernière invasion en Alsace. Sans doute, ils ne ra-
contront pas un des traits les plus touchants et les plus
ignorés de cette histoire.
M. Erckmann avait une sœur, restée fille et demeurée à Phalsbourg, dans la maison paternelle oii elle était née, où elle avait grandi et vieilli. M"° Erckmann avait vu le
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jour pendant le premier siège de Phalsbourg, celui qu'Erckmann et Ghatrian ont raconté dans un de leurs livres. Elle était née, en quelque sorte, au sifflement des obus, et elle avait gardé comme une mélancolie intérieure qui ne Tabandonna jamais d^urant sa vie. N'ayant jamais quitté Phalsbourg, elle y vivait paisiblement, lorsqu'une fois encore le blocus et les obus vinrent l'y trouver. Il semblait que la vieille fille reconnût les bruits affreux qu'elle avait entendus jadis, alors qu'elle ne bégayait même pas. Elle mourut pendant ce second siège, et son existence humble et sainte pourrait s'écrire en deux mots : D'un Siège à l'Autre.
Ce sont, au surplus, de mâles et sympathiques physionomies de lettrés que celles de ces deux hommes fraternellement associés pour une œuvre commune et qui, dans un temps de facile production et de laisser-aller dans la pensée, ont tenu à faire de leur travail un acte de patriotisme. Je ne sais lequel des deux est le plus digne d'affection, de ce franc et loyal Ghatrian, nature droite de soldat, la moustache et le visage de l'Alsacien qui a servi, où d'Erckmann, gros et souriant, la prunelle pétillante et railleuse derrière ses lunettes, philosophe profond sans viser à la profondeur, et laissant s'échapper tant de vérités narquoises ou de poétiques rêveries en fumant sa pipe de terre et en vidant son broc de bière. L'un est l'action et la lutte faites homme, c'est Ghatrian ; l'autre est le rêve et la réflexion incarnés, c'est Erckmann. Ils forment, à eux deux, un idéal complet de pensée et d'activité humaines. Ge qui les distingue aussi, et les fait aimer, c'est leur conscience absolue, leur dédain du succès facile ou de l'argent rapidement gagné et, en quelque sorte, leur probité artistique. J'en sais un exemple réellement touchant et rare.
Yoilà quatre ou cinq ans, les deux collaborateurs venaient d'achever un roman destiné, je crois, au Journal des Débats, et dont je n'ai plus le titre dans la mémoire. Toujours est-il que ce n'était point ce roman, en quelque
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sorte historique, sur le rôle de la bourgeoisie, depuis 1841 jusqu'à 1870, roman conçu et commencé au lendemain (lu plébiscite et qui verra sans nul doute le jour; non, c'était un roman tout particulier, bien complet, terminé depuis peu. Le journal l'attendait et avait promis de le payer fort cher.
Au moment de le livrer, Erckmann et Chatrian se mirent à le relire ensemble; ils hochaient la tête, faisaient la moue et paraissaient mécontents : le roman ne leur plaisait pas. Il était manqué. On pouvait sans doute le retoucher; mais le livre, quoi qu'on fît, aurait toujours l'air mal tenu.
— YeuX"tu que je te dise, interrompit tout à coup Ghatriau, c'est là une chose manquée. Nous avons beaucoup travaillé, soit, mais nous nous sommes trompés. Écoute, ce roman représente une assez jolie somme, mais, quand nous la toucherions, nous n'en serions pas beaucoup plus riches, et nous aurions à notre passif un livre médiocre. Je sais bien que ces feuilles nous ont coûté bien du travail pour les couvrir d'encre, mais, que yeux-tu, on ne fart pas toujours ce qu'on rêve. Et, comme dans ce moment, nous sommes l'un et l'autre dans une mauvaise veine, demain, tu prendras le train, tu iras en Alsace, rêver, te reposer, prendre de l'air. Je demeurerai ici, et, avant ton départ, nous brûlerons ce manuscrit jusqu'au dernier feuillet pour ne pas être tentés d'utiliser un récit qui ne nous satisfait pas.
— C'est bien, fit Erckmann, nous brûlerons.
Le lendemain, silencieusement au coin de la cheminée de leur logis du Raincy, les deux amis jetaient aux flammes, feuille à feuille, ce livre qui représentait, pour chacun d'eux, six mois de labeur, de pensées, de création, d'espoir. Le dernier feuillet tomba dans le brasier, s'alluma, et devint cette poussière noire où courent encore, prêtes à mourir, des bataillons d'étincelles; puis, lorsque tout fut consumé, on s'embrassa. Chatrian conduisit Erckmann à la gare, et chacun se prit à songer à une œuvre
176 PORTRAITS CONTEMPORAIiNS
nouvelle pour oublier celle qu'on venait de jeter aux flammes, au vent, à l'oubli.
Gela n'a l'air de rien, un trait pareil, et cela, pourtant, a son héroïsme. Ceux-là seuls qui connaissent le prix d'un travail semblable, peuvent se rendre compte de la valeur du sacrifice.
Et maintenant, les deux amis travaillent encore, dans leur maison du Raincy, accueillante, retirée. Ils sont là, songeant à des travaux futurs, et, le soir, au dessert, chantant, avec leurs amis, des refrains alsaciens qui souvent font monter des larmes à leurs yeux. Ou bien ils récitent quelques-uns de ces vers que leur a dictés le malheur de la patrie :
Nos fermes, nos hameaux, nos villes, nos fabriques. Que le rude vainqueur tient sous un joug d'airain. Qu'on y parle allemand ou bien patois lorrain, Qu'on y soit protestants, ou juifs, ou catholiques, Des bords de la Moselle à la rive du Rhin, Tout est resté français de cœur et d'espérance !
Et, eux aussi, ils espèrent. Ce sont d'honnêtes gens, des écrivains de foi, des cœurs droits, et de bons cœurs.
Dans l'affaissement de la littérature, dans l'envahissement des lettres par la poudre de riz, fimmoralité souriante, inconsciente ou cherchée, ceux-là sont rares, mais dignes d'estime, dont on peut dire, comme d'Erckmann- Ghatrian : « Ils ont toujours mis une ferme conscience artistique au service d'idées saines et justes. »
Je ne connais pas de meilleur éloge à faire de ces deux écrivains fraternellement unis dans le labeur et dans le succès.
Edgar Quinet est né à Bourg, le i7 février 1803. Son père était commissaire, des guerres. Tous les souvenirs de son enfance, nous les retrouvons dans ce beau livre, poignant et charmant à la fois, sincère avant tout, VHistotre de mes Idées. C'est là qu'il faut aller chercher Quinet avant
1. Nous ne voulions placer que les vivants dans cette galerie de contemporains, et le nom d'Edgar Quinet était de ceux qu'on ne pouvait passer sous silence. La notice que nous publions aujourd'hui était composée, lorsque la mort a emporté cette noble et grande intelligence. Nous n'avons pas cru devoir donner à un autre la place réservée à l'illustre auteur de la Création et de l'Esprit nouveau. Nous avons seulement complété, par des notes nouvelles, les pages que nous écrivions du vivant d'Edgar Quinet.
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son œuvre, avant le Génie des Religions^ avant la Philosophie de l'Histoire de Finance et avant la Révolution.
Rien ne m'a plus profondément ému, dans mes lectures, que telle page d'Edgar Quinet, où je retrouvais les angoisses mêmes cfue nous éprouvions, il y a cinq ans, à l'heure de l'invasion. N'avais-je pas vu, à Forbach, cette page s'animer douloureusement sous mes yeux, avec cette simple différence que les cuirassiers autrichiens de Quinet étaient des uhlans prussiens? Quant à l'homme qui les amenait en France, il s'appelait toujours Bonaparte.
<{ Est-ce que je sentais, écrit Edgar Quinet en évoquant ses souvenirs d'enfant, ses souvenirs de 1814 et de 1815, est-ce que je sentais ce qu'il y avait de solennel en de pareilles heures, même dans la plus chétive bourgade telle que la nôtre? Je sentais au moins que rien de semblable ne s'était passé depuis que j'étais au monde. Il me semblait aussi que j'assistais à un tremblement de terre et que la dernière journée du monde approchait. L'angoisse, la terreur, la curiosité, la stupeur, me ramenaieni perpétuellement sur cette grande route déserte où se décidait notre sort. J'avais atteint le haut d'une montée. Je regarde. Je vois une longue, interminable file de cavaliers jusqu'au bout de l'horizon. Ils étaient couverts de manteaux blancs, car il pleuvait. Ils venaient lentement, en silence, les deux rangs écartés aux deux bords de la
route*. >^
Edgar Quinet a raconté encore un touchant épisode, un lugubre et héroïque souvenir de ces journées de deuil, — la résistance à l'étranger :
1. Edgar Quinet, Histoire de ines Idées, 11^ partie, ciiap. v.
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« Mon père, dit-il, i'ondait des balles, et il partait en éclaireur a\ec sa carabine. Sur la petite place de l'église étaient réunis, alignés sur deux rangs, une trentaine de bourgeois et d'ouvriers armés de fusils de chasse. Notre maître d'école brandissait une vieille épée, en serre file. Hélas! c'était chez nous l'arriôre-ban de la France! Le capitaine passa devant les rangs et distribua à chacun deux cartouches qu'il prit dans un bahut à pétrir le pain. « Vous pouvez tenir tête à trente cavaliers, » dit-il froidement. — ((A deux millions! » répondit une voix. La petite armée s'ébranla en silence.
« Au premier rang, je reconnus le père Greno^iille dans son magnifique habit de garde-française. Le père Grenouille était un AÎeux soldat de Louis XYI, que ses soixante-quinze ans avaient forcé de se retirer du service. Réduit à la dernière misère, il habitait le quartier des pauvres, le Calvaire, où j'allais quelquefois le trouver dans sa cabane. Il venait presque chaque jour dans notre maison comme manœuvre. Je ne l'avais jamais vu que courbé en deux, scier, fendre du bois d'une main tremblante dans le jardin; mais, ce jour-là, il s'était redressé de toute sa hauteur, et le père Grenouille avait au moins six pieds, l'air noble, le visage tranquille comme sa conscience, les yeux d'une douceur singulière. Il portait en pleine poitrine, au bout d'un large ruban, sa croix d'honneur que je n'avais jamais aperçue. Au lieu de trembler, il marchait d'un pas ferme, imposant. Aussi, quand il passa près de moi, je le saluai, mais je n'osai lui dire, comme je faisais les autres jours : « Adieu! père Grenouille! »
« Il ne devait revenir que la tête fendue d'un coup de sabre, et même alors il n'eut pas, en mourant, la joie du
soldat. Lorsqu'on le vit reparaître, mes compagnons se moquèrent de sa vieillesse, de sa tête branlante, enveloppée de charpie et de haillons. Pour prix de son acte sublime, il ne recueillit que la risée. Je le vis, et j'en fus consterné. Pour lui, calme comme toujours, placide, muet, impassible, il semblait ne s'apercevoir ni de la moquerie, ni de la blessure mortelle. Je devais ce souvenir à cette grande figure stoïque du pauvre, qui m'est toujours restée présente sur les ruines de la France. »
En racontant ces sombres choses, l'auteur de VHistoire de mes Idées ajoutait :
« Depuis ce moment, on a cessé en France d'avoir la vie légère. Auparavant, même dans le plus grand péril, on gardait une certaine sérénité ; elle s'est perdue et ne se retrouvera pas. »
Gela est vrai. Au fond de toute âme bien née, il y a la douleur de l'invasion. Mais aujourd'hui, c'est bien pis, la douleur est double, et cette vie n'est légère, comme dit Edgar Quinet, que pour ceux qui ne pensent point, et pour qui le nom de patriotisme, — ce grand mot et cette grande chose, — est un mot vide de sens.
Edgar Quinet, dont la droite vie, à l'abri de tout reproche, fut consacrée à la propagation des idées généreuses, à la science et au travail, marquera dans l'histoire littéraire de ce siècle. Il fut un des premiers des fils admirables de philosophes, poètes, historiens, critiques ; il sut donnera tout ce qui sortit de sa plume une hauteur d'idées inaccoutumée, et sa vaste intelligence avait la plus vaste envergure d'ailes. Edgar Quinet avait soixantetreize ans. Sa fin marque le terme d'une génération littéraire que la France ne reverra pas de bien longtemps
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et que l'étranger admirera autant que nous-mêmes. Après avoir commencé des études profondes en France, il était allé les compléter en Allemagne. Il fut élève de l'Université d'Heidelberg, et son premier travail fut justement la traduction d'un livre allemand, les Idées su?' la Philosophie de r Histoire de Kerder. Puis, après une série de recherches sur l'Allemagne, sur les épopées françaises ou bohèmes, en 1833 il donnait une œuvre étrange et puissante, un poëme entraînant et superbe, Ahasvérus, qu'il appelait « l'histoire du monde et du doute dans le monde. » Napoléon, un poëme consacré à cette gloire du premier empire dont M. Quinet devait plus tard, avec le colonel Charras, travailler à détruire la légende ; Prométhée, un troisième poëme, complètent dans l'œuvre de M. Quinet la partie poétiquement philosophique. Il faudrait y joindre aussi Mer/m l'enchanteur, un maître livre d'un charme et d'une puissance incomparables, que l'illustre écrivain devait publier presque trente ans après ces durables essais.
Aucun homme plus que M. Edgar Qu net n'a eu sur la jeunesse, sur les générations nouvelles, une influence meilleure et plus profonde. Professeur ie littérature étrangère (littérature de l'Europe méridionale) au collège de France, Edgar Quinet fit, avec J. Michelet et Adam Mickiewicz, partie de ce magnifique trio d'orateurs dont l'éloquente voix trouvait un écho dans le cœur même de la jeunesse française. On ne verra plus de telles journées ! On n'entendra plus de telles paroles f En 1846, la parole fut retirée à Edgar Quinet. Il quitta sa chaire et partit pour l'Espagne. Il visita Madrid, Séville, Grenade, écrivit son admirable livre Mes Vacmicesen Espagne, La révolution
de Février fit de Quinet un représentant du peuple et un chef de légion de la garde nationale. Le 2 décembre en fit un exilé. Il supporta dignement les dures épreuves de la proscription que l'affection pleine d'admiration d'une femme aimée rendait d'ailleurs moins dures. Retiré en Suisse, il pensait, il écrivait. C'est alors qu'il produisit Les Esclaves, l'Histoire de mes Idées, où se rencontre l'inoubliable tableau de la première invasion, son étude sur Marnix de Sainte-Aldegonde, sa Philosophie de V Histoire de France et cette critique de La Révolution qui substitua si courageusement, au point de vue même de la république, les principes sympathiques de la pitié et de la raison à la dure doctrine des Jacobins. Depuis, M. Edgar Quinet avait donné un livre important, De la Création, et il traçait encore d'une main qui ne semblait pas défaillante une touchante préface à un livre nouveau, les Sentiers de France^ lorsque la ir^ort est venue, «n trois jours, éteindre cette vaste et prophétique intelligence.
Encore une fois, la perte d'un tel homme atteint nonseulement un parti, mais une nation. Les hommes de la valeur d'Edgar Quinet sont rares partout, mais il semble qu'ils deviennent plus rares encore dans notre pays où les talents nouveaux sont nombreux, sans doute, mais n'ont pas cette hauteur de pensée qui donnait tant de prix aux moindres pages des Hugo, des Lamartine, des Musset, des Guizot, des Thierry, des George Sand, des Michelet et des Quinet.
Edgar Quinet! un des cerveaux les plus puissants de ce temps et une de nos illustrations nationales ! La ville de Bourg voulait donner son nom à une de ses places, et le préfet s'y est opposé. En vérité, et pourquoi? Je ne
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croyais vraiment pas que sa pure renommée pût sembler dangereuse à un gouvernement républicain. Ignore-t-on que ce radical, que l'Univers honorait hier de ses insultes (M. Veuillot trouve, dit-il, Quinet inférieur à un arbre sec^ car (( Tarbre sec peut servir à réchauffer des membres engourdis»), ne sait-on pas que ce farouche révolutionnaire, connue voudraient le peindre ses ennemis, était, au contraire, le plus doux, le plus timide, le plus modeste et le plus inoffensif des hommes ! Edgar Quinet fut avant tout amoureux de l'humanité.
Je n'ai pas oublié et n'oublierai jamais la première fois qu'il me fut donné de le voir. C'était à Genève, en 1866, au moment où M. Glais-Bizoin y faisait représenter le Vrai Courage; nous n'avions jamais vu Edgar Quinet, et notre imagination nous le représentait tel que nous le montre le profil sculpté sur le même médaillon que Michelet et Mickiewicz, tel aussi que le représente un portrait de lui en chef de légion de la garde nationale parisienne, l'air militaire, un peu altier, une large moustache aux lèvres.
Quinet, bien différent de ce portrait, nous apparut avec ses longs cheveux à la Déranger ou à la Franklin, le visage rasé, l'air paterne et doux, le sourire charmant, mélancolique, presque tendre. Il était assis et prenait son chocolat, son déjeuner du matin, quand nous entrâmes. Un pasteur protestant, le pasteur Albert Réville, si je ne me trompe, était debout derrière lui, à côté de l'admirable M."'" Quinet, toute passionnée pour la gloire de celui dont elle porte le nom.
Nous croyions trouver un révolutionnaire militant et ardent; nous rencontrions un philosophe apaisé, pensif,
tel que M™^ Quinet l'a représenté dans une page de ses Sentiers de France : « Observez le quand il parle ; son regard limpide et profond a l'air de contempler l'idée qui le préoccupe ; il s'attache à un point de mire intérieur. Dans ces moments-là, il parle lentement; sa figure exprime l'enthousiasme contenu, le respect sacré de la pensée humaine et une certaine pudeur de l'âme qui hésite à se dévoiler tout entière. » Le mot est extrêmement juste : la pudeur. Cette timidité nous frappa. Quinet était là, tenant un biscuit et n'osant, en notre présence, par politesse ou par gêne, le tremper dans son chocolat et le porter à ses lèvres. Et quand je songe à cette visite d'un jeune homme de vingt-six ans à un homme de cette renommée et de cette valeur, et quand je me rappelle que l'auteur de V Histoire de mes Idées, d'Ahasvérus et des Esclaves poussait la timidité jusqu'à n'oser prendre son repas devant nous, je me dis que c'est là Un trait de caractère tout à fait remarquable, tout à fait particulier, et que cette politesse d'autrefois, la vraie politesse française, disparaît avec ces hommes d'une éducation à la fois solide et exquise.
Presque tous ceux de cette génération étaient ainsi. On annonce un jour la visite de deux dames anglaises au poëte Emile Deschamps qui venait de subir une opération des plus douloureuses. Emile Deschamps, cette brillante fleur de politesse, reçoit les visiteuses, et, durant toute la visite, qui fut longue, il ne laissa pas échapper un soupir, pas une plainte, quoique la douleur qu'il ressentît fût atroce. L'historiette du jeune Spartiate souriant, tandis que le renard lui mord la poitrine, cette anecdote a son pendant.
Nous ne voulions pas demeurer longtemps auprès d'Edgar Quinet. Nous partîmes, mais non sans avoir parlé de son dernier livre, la Révolution^ qui venait de donner lieu, quelques semaines auparavant, à une polémique si curieuse, si instructive entre M. Jules Ferry dans le Temps, et M. Peyrat dans l'Avenir national. M. Peyrat avait été terriblement sévère pour Edgar Quinet, et sa critique jacobine avait été dure. Quinet n'en conservait aucune rancune, aucune amertume. On sentait en lui une âme pleine de mansuétude, un de ces esprits qui planent au-dessus de nos querelles humaines.
Yoilà pourtant l'homme dont le nom h paru dangereux à tracer sur une des places de la ville de Bourg ! Le conventionnel Gambon disait que la Révolution française avait été une mêlée farouche où des frères ennemis s'étaient entredéchirés sans se connaître. Quand donc apprendrons-nous, en effet, à nous connaître les uns les autres et, cessant de nous calomnier avec rage, quand saurons-nous estimer à leur valeur les hommes qui sont l'espoir, l'exemple et la gloire de la patrie
Edgar Quinet a eu, dans sa vie, une double gloire : celle de prédire à la France que le danger lui viendrait de l'Allemagne, et celle de renouveler l'histoire même de son pays. Nul n'a plus fait pour la compréhension même de la Révolution française que ce philosophe, qui osa étudier la Révolution en toute sincérité, au double point de vue moral et scientifique. Les premiers enseignements du conventionnel Baudot l'avaient rendu républicain; les Mémoires de Baudot le guérirent de l'ultramontanisme jacobin, si je puis dire.
« Ce Baudot, dit Edgar Quinet, était un conventionnel
de la Montagne,' d'un grand et charmant esprit, compagnon de Saint-Just dans sa mission aux lignes de Wissembourg, Baudot, qui avait découvert Hoche et agrandi la France jusqu'au Rhin. OEil d'aigle, bouche souriante, grand habit noir, bas de soie, il venait chaque jour passer deux heures chez mes parents. Jamais il ne parlait de la Révolution. C'était là aussi un sujet interdit, soit qu'il craignît de ne pas être compris, soit que lui-même fût importuné de ses souvenirs. Je l'entendis dire pourtant un mot qui me frappa : (( D'autres hommes ont la fièvre pendant vingt-quatre heures! Moi, madame, je l'ai eue pendant dix ans. »
Edgar Quinet avait tenu à expliquer scientifiquement €ette fièvre. Quant à l'Allemagne, l'ancien élève de l'Université d'Heidelberg l'aimait dans ses manifestations intellectuelles ; mais il la redoutait et il la montrait redoutable dans ses manifestations m^atérielles. Il aimait la pensée germanique, il avait peur de sa Némésis. Quinet a assez vécu pour maudire ceux dont il avait pressenti la haine.
Il a surtout assez vécu pour combattre le successeur de l'homme à qui, en 1836, i]^ avait dédié un poëme, une épopée.
<( Chacune des périodes de l'art, écrivait-il en tête de son poëme de Napoléon^ a eu son héros qu'elle a reconstitué à sa manière. Au sacerdoce, Arthur; à la féodalité, Charlemagne; à la monarchie, Louis XIV; à la démocratie, Napoléon.
(( Napoléon, de quelque façon qu'on l'envisage, ou par l'amour ou par la haine^ satisfait à la première condition du personnage épique, qui est d'absorber une génération
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tout entière. Son caractère, dans l'histoire, est de représenter le développement de l'individualité dans les tenaps modernes. Ce doit être aussi là son caractère dans la poésie. Sitôt que vous le placez dans votre poëme, il y règne, il absorbe tout comme dans son empire. »
Napoléon, soleil dont je suis le Memnon !
avait écrit déjà Victor Hugo.
Ce fut Terreur de plus d'un génie d'incarner la patrie dans un homme et de faire endosser à la France la redingote grise. Cette légende, contre laquelle réagissaient Godefroy Cavaignac et ses amis, cette légende napoléonienne qui devait s'épanouir sous la forme du césarisme, nous a coûté cher. Béranger chantait le petit chapeau, Victor Hugo et Edgar Quinet célébraient la Colonne quelques années après que Lamartine avait jeté à Bonaparte, au Corse à cheveux plats de l'auteur des ïambes, une de ses plus belles Méditations, devenue une malédiction.
Quinet, lui, montrait l'empereur d'airain, debout sur la colonne, avec Paris à ses pieds, semblable à un lion endormi :
Mais, comme un souvenir que se gardait l'abinje, Lui demeurait debout sur son altière cime- Lui seul il survivait en sa forte cité ; Car ses soldats d'airain, sans fermer la paupière Se défendaient encore, ainsi qu'une barrière, Des morsures du temps et de l'éternité.
H y avait autre chose, d'ailleurs, dans ce poëme de A'«poléon : il y avait des appels virils à la France — à la France aimée, — et ces notes de cuivre seraient encore bonnes à faire sonner aujourd'hui aux oreilles de la nation.
V Aiguillon, d'Edgar Quinet, piquerait encore la croupe de la Cavale d'Auguste Barbier :
Ah! France! as-tu du cœur? As-tu des yeux pour voir? As-tu des dents pour mordre ? As-tu, sans le savoir Du sang, encor du sang dans ta veine épuisée ? As-tu dans ton carquois une ilèclie aiguisée ? Ou serpent sans venin, qui rampe en son sillon, N'as-tu plus que la langue au lieu de l'aiguillon ?
Dis, France, m'entends-tu? France, si tu sommeilles, Faut-il parler plus haut, pour toucher tes oreilles? Quel mot faut-il donc dire ou ne te dire pas? Beau pays du clairon, ô vierge des combats Habille-toi de fer qui jamais ne se rouille ! Relève ton armure et non pas ta quenouille
Si ton clairon se tait, enfle plus haut ta voix! Si ton épée est courte, agrandis tes exploits! Si ta barque se rompt, que ton espoir surnage ! Si ta muraille est basse, exhausse ton courage I Si ton glaive s'émousse, aiguise ta fureur ! Si ton tranchant se perd, combats avec le cœur
Sinon, tu sentiras comme il est homicide, L'aiguillon de la honte, et comme elle est aride, Quand le vainqueur a soif, la coupe du vaincu. Tu sauras dans son sein comme son cœur est nu Et, quand on l'a courbée un jour sous la tempête, Ce qu'il faut de longs jours pour redresser la tète
Voilà de beaux vers et qui prouvent que, chez Quinet, le poëte était à la hauteur du philosophe et de l'historien.
Quant à l'homme politique, sa vie fut un exemple. Expulsé de France par le décret du 9 janvier 1852, il erra à travers Texil, appuyé sur le bras de la fille du poëte
Assaké, une jeune veuve moldave qu'il épousa. Les deux amnisties le trouvèrent inflexible, et lui aussi eût pu dire : ^'7/ 7i'en reste quun, je serai celui-là ! Il ne voulut point se laisser porter, aux élections de 1869, dans une des circonscriptions de Paris ! L'empire le trouvait résolu à ne lui jamais donner la réplique. M'^'' Quinet a raconté, dans les Mémoires d'exil , la vie laborieuse et triste du proscrit. « Recevez avec sympathie, m'écrivait de Neydaux Edgar a Quinet, le 15 mars 1870, ce livre de vérité et de liberté. » C'était la seconde série de ses Mémoires. « Celle-ci, ajou- « tait-il,; me paraît, je l'avoue , supérieure à la précé- <( dente. Une grande partie de notre vie d'exil est là ! Je la « mets dans vos vaillantes mains. Plus que jamais, il est a bon de nous souvenir, quand tant de gens nous crient : « Oublions ! »
Il allait protester contre Voubli, lorsque vint l'heure du
plébiscite. Les articles qu'il publia alors au Rappel vi-
I vront comme la protestation du droit. Le 4 septembre
I arrive ; Quinet accourt. M™° Quinet a raconté les émoii tions des proscrits apprenant nos défaites. A Paris, Quinet
II protesta, poussa à la résistance, à la foi, à l'espoir. Élu • représentant de Paris, il vota contre la cession de la Lori raine et de l'Alsace, disant ce mot :
— C'est la guerre à perpétuité sous le masque de la paix !
Son dernier vote fut pour affermir la. République.
Le nom de Quinet est de ceux qui vivront. Avec Michelet, il fut l'initiateur de la jeunesse française à l'idéal de raison, de liberté et de beauté !
Michelet, dont il disait :
« En 1825, cessant d'être seul, j'ai rencontré dans M. Michelet l'ami et le compagnon que je cherchais ! »
L'un et l'autre eurent cette vertu suprême : ils furent patriotes. L'amour de la patrie engendre toutes. les \ertus. Patriote, Michelet est mort des blessures de la France. Patriote, Edgar Quinet a pu dire, et l'avenir l'entendra redire :
« J'ai adoré la France ; j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes. Tant que la parole m'est restée, j'ai défendu la cause des peuples, des faibles, des nationalités qui demandaient à renaître. J'ai péri avec elles, il est vrai. Mais je suis enseveli avec l'Italie, avec Venise, avec la Pologne, avec la Hongrie, avec les Roumains. C'est là un tombeau qui me plaît. Je ne le changerais pas avec les joies des vivants. Quand il sera question de patrie, quelques hommes de bonne volonté se souviendront de moi. »