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LES PEINTRES

M. JULES DUPRE

11 est un fait absolu et qui console de bien des tristesses, dans ces temps oii les causes de désespoir ne manquent pas, c'est la supériorité évidente que garde notre nation dans le domaine de l'art. Cette supériorité, plus d'une fois constatée, il nous plaît de la constater encore aujourd'hui. Nos Salons annuels ne sont pas tous, bien

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certainement, des expositions de purs chefs-d'œuvre, et on nous entendra nous plaindre plus souvent de Téparpillement du talent chez nos artistes, qu'on ne nous verra satisfait sans restriction des œuvres produites. Mais s'il nous est permis, artistiquement parlant, à nous Français, de nous critiquer en nous examinant, il nous est facile de nous exalter en nous comparant. L'art français est, ceci soit dit sans un ((Chauvinisme» qui serait déplacé en semblable matière, l'art français domine de toute sa hauteur, ou, pour mieux dire, de toute sa valeur les arts étrangers. Sans doute, l'Angleterre se distingue par un art tout spécial, très personnel, nettement britannique, plus remarquable encore dans la gravure et l'aquarelle ; sans doute encore, la Belgique marche fièrement, s:non à la tête, au moins en première ligne, avec ses peintres hors de pair; sans doute encore, tel peintre autrichien, comme l'auteur de Cléopâtre sur le Nil, mérite une attention particulière. Mais la France, Dieu merci, est encore souveraine sur ce point, et si la violence prime le courage, rien ne prime la pensée, l'invention, la création, l'art et la poésie.

Soyons juste envers ceux qui ont émancipé à jamais l'art français et qui lui ont assuré, pour longtemps encore, pour toujours peut-être, une suprématie évidente. Ceuxlà, les auteurs d'une véritable connaissance, sont ceux que l'on a beaucoup raillés et beaucoup combattus en les appelant des romantiques. Discutable en matière de philo-

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Sophie et de littérature, le romantisme est entièrement admirable en matière d'art. C'est lui qui a substitué le sentiment de la nature et de la vérité à la convention académique, à tout ce qu'il y avait de factice dans l'idéal des élèves dégénérés de David. Les romantiques ont, en réalité, émancipé la peinture, ou plutôt ils l'ont replacée tout simplement dans la voie que suivaient jadis les grands maîtres. Le progrès consiste parfois, chose paradoxale, à revenir sur ses pas pour retrouver des exemples oubliés.

Les romantiques, il est vrai, ne furent jamais aussi simples que les maîtres qui les- avaient précédés. Mais peuton demander le calme à des soldats en bataille? On luttait, donc on exagérait. Mais Delacroix, mais Schelîer, mais Louis Boulanger lui-même, repoussaient vigoureusement les tenants de l'art glacé, ennuyeux et mortel. La peinture avait aussi ses Luce de Lancival ; ces nouveaux venus, grands admirateurs de ce Géricault, qu'il serait ingrat d'oublier et qui fut leur précurseur, eurent enfin raison des derniers représentants de l'école de l'empire. Quels magnifiques moments et quelles heures, en quelque sorte printanières, de luttes ardentes, de généreuses passions! Oii est le temps, hélas! oîi tout Salon était un tournoi, oii Delacroix avait ses fanatiques et Ingres ses séides? Nous avons adouci^ détrempé tout cela. Et c'est dommage. Ce qui fait la vie chez un homme, comme chez un peuple, c'est la passion, la bienfaisante passion, la haine prête au combat et l'amour prêt au dévouement.

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Plusieurs de ces combattants de la première heure existent encore, mais la mort en a pris le plus grand nombre. Elle emportait hier Corot et Barye, un poëte naturaliste et un YÔritable sculpteur de la Renaissance. Elle frappait en même temps Millet, le plus puissant des peintres agrestes; Diaz reste encore debout, toujours aussi maître de sa palette admirable, et continuant à délayer dans sa couleur le rayon de soleil qu'il a reçu d'en haut. Ses mares, ses dessous de bois, ses nymphes aux chairs nacrées, ses grands épagneuls aux poils tachetés, bondissant sous les chênaies criblées de lumières, continuent à nous étonner de leur charme si profondément personnel.

Jules Dupré demeure aussi, lui, le représentant le plus fier de cette école nouvelle du paysage qui compte des rivaux nombreux de Ruysdaël, d'Hobbema et de Gonstable.

Rousseau n'est plus; le pinceau de Corot a cessé de tracer sur la toile la buée argentée des heures indistinctes ; il semble qu'une clochette funèbre ait rappelé au bercail — et pour jamais — les troupeaux de Troyon. Mais Jules Dupré est toujours là, plus jeune, plus convaincu, plus agité que jamais de cette sorte de poésie tourmentée qui donne tant de prix à ses œuvres. Il n'expose pas ; il se tient loin de la foule, dans sa forêt de l'Ile-Adam, qu'il aura illustrée comme Rousseau célébra le Bas-Bréau. Et ce qui s'échappe aujourd'hui de son pinceau semble avoir,

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s'il est possible, une \igueurplus superbe que ses œuvres primitives et profondément admirables.

Nature d'élite, devenue peut-être un peu trop retirée du mouvement, Jules Dupré a fait passer à la fois sur ses

toiles le charme qui le distingue et l'inquiétude artistique qui l'agite. Emporté par la passion du mieux, par la fièvre que donne le duel quotidien avec la nature, Jules Dupré n'est pas de ces artistes qui se déclarent satisfaits de toutes leurs œuvres, et de ces peintres qui se mirent complaisamment dans leurs ébauches. Non. On sent, dans tout ce qu'il fait, l'appétit d'un idéal supérieur et le respect de la nature et de la vérité. Quelle poésie tourmentée et puissante dans ses couchers de soleil, dans ses ciels orageux, dans ses coins de rêverie que reflètent les grands nuages. J'ai vu de lui telles marines, qui dépassent tout ce que les Van Goyen ont pu produire. Gela est solide et fort comme la mer.

Jules Dupré aura mérité, par son respect de son art, par sa conviction admirable, par la sympathie qu'inspire, non-seulement son magistral talent, mais son caractère, ce litre ^'artiste absolu , de véritable artiste , dont si peu de gens se montrent dignes. G'est depuis longtemps un maître, et j'ajoute, un maître qu'il faudrait imiter dans sa dignité, autant que dans ses œuvres mômes, dans son mépris de la réclame et dans le respect qu'il a

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pour une profession qu'il honore entre tous ceux de ce temps-ci.

Au-dessus de la foule des peintres contemporains, M. Meissonier plane, ses petits personnages autour de lui. Il est le roi de Lilliput. a Monsieur Meissonier, lui disait « un jour un amateur^ d'ailleurs peu éclairé, j'avoue que, (( par-dessus tout, j'aime vos bonshommes. » Cet anonyme oubliait-il que ces « bonshommes » sont tout simplement de petits bijoux immortels, aussi précieux et souvent plus parfaits ou plus spirituels que les flamands. On peut faire grand dans de petites dimensions. La mesure des œuvres, pas plus que le temps, ne compte point dans Taffaire. Le peintre de la Rixe est l'égal d'un peintre de fresques. Une nouvelle de Prosper Mérimée, condensée et parfaite, vaut assurément un long récit. Meissonier a, dans sa Charge de cavalerie à Friedland, tracé, non-seulement un de ces épisodes d'une curiosité et d'une vérité charmantes , comme sa Lecture chez Diderot., comme le Liseur ou le Haltebardier, mais une véritable page d'histoire, toute frémissante de mouvement et de vaillance. Ce tableau, encore inachevé et qui sera son œuvre capitale, il l'a refait et recommencé dix fois peut-être, poursuivant l'exactitude avec un soin jaloux, corrigeant un détail de costume, le col d'un uniforme, la tenue d'un régiment. A son talent supérieur, Meissonier unit encore la conscience. Il se plaît d'ailleurs à prouver que les dimensions qu'il choisit pour ses cadres sont absolument voulues, et qu'il

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saurait, au besoin, aborder ce qu'on nomme ambitieusement (( lu f/rande peintui^e. » Dans son tableau du Peintre (.renseigne, le Bacchus que Mcissonier nous montre en raccourci et que son peintre est occupé à tracer sur un panneau, a été exécuté d'avance par l'auteur grandeur nature, et c'est un chef-d'œuvre. Le peintre de Napoléon en 1813 n'a-t-il pas d'ailleurs accepté de traiter une des parties de la décoration du Panthéon, et ne va-t-il pas prouver que l'homme qui sait être admirable en donnant la vie à tant de personnages si variés, si animés, si spirituels, peut aussi communiquer la même étincelle à des héros agrandis et toujours vivants.

Mais, en ce genre, et jusqu'ici, il faut reconnaître que l'œuvre la plus considérable produite par un peintre de la génération nouvelle, c'est la décoration du foyer de l'Opéra, par M. Paul Baudry. OEuvre à la fois élégante et puissante. M. Baudry a recherché la grandeur et le style, tout en laissant à ses personnages la physionomie bien moderne, et, en quelque sorte, parisienne, qu'on avait le droit de rencontrer dans un foyer de théâtre. M. Paul Baudry a sacrifié des années entières à cette œuvre qui lui assure plus encore que cette popularité qu'il a conquise, c'est-à-dire une gloire durable et méritée. On le prendrait pour un Italien de la Renaissance qui unirait le sentiment de la grâce moderne — mieux que cela — contemporaine, à la grandeur de style des Masaccio et des Ghirlandajo. On sent qu'il a tout étudié, et on s'aperçoit

qu'il a conservé, tout en fréquentant les maîtres, ses prédécesseurs, son originalité première. L'auteur de ces magnifiques copies de la fresque de la Sixtine est demeuré l'auteur de la Léda et du Supplice de la Vestale. Il a fréquenté Michel-Ange sans avoir gardé le pli du pasti-

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