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LES ROMANCIERS

Nous ne dirons rien ici d'Erckmann-Chatrian et du l'oman national.

M. Louis Ulbach avait entrepris , il y a quelques années, de présenter, dans une série de romans politiques, le tableau des progrès et des épreuves de la bourgeoisie. La première série de ce Roman de la Bour- (jeoisie avait paru sous le titre de La Cocarde blanche. Ce fut un des plus grands succès de l'auteur de ce livre excellent, souriant, ému, tout à fait supérieur : Monsieur et madame Fernel. La date à laquelle parut ce livre, où la chute du premier Empire, l'invasion en Champagne et le siège de Troyes étaient dramatiquement racontés, donnait au livre de M. Ulbach l'attrait capiteux du pamphlet. Nous retrouvions bien présentés, dans ce livre — malheureusement prophétivque — nos griefs contre le régime qui avait amené l'étranger en France. Aujourd'hui , M. Ulbach reprend son ancienne idée du « roman de la bourgeoisie» en racontant dans deux romans, qui ne sont l'un et l'autre que les deux parties d'un même livre, l'histoire des conspirations libérales sous la Restauration. La Maison de la rue de VÉchaudé et La Ronde de nuit nous font pénétrer, avec un vif sentiment d'intérêt, dans ces sociétés secrètes qui, sous les Bourbons, préparèrent dans l'ombre l'avènement d'une liberté bientôt acclamée au soleil de juillet. Le talent mâle et pénétrant de M. Ulbach — un de ces romanciers dont les romans sont aussi vrais et poignants que l'histoire — n'a jamais été mieux servi par le sujet que dans l'histoire de ces « compagnons du Lion Dormant. » Une admirable figure de républicain in-

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tègre, loyal, prudent et brave, à la lois infleacible sur les principes et conciliant sur les moyens de les faire accepter, domine tout le livre. Ce type, plus vrai qu'on ne croit, — et pour lequel M. Ulbach a peut-être choisi la figure de Georges Farcy, tué en 1830, — est une des plus heureuses créations de M. Louis Ulbach. Ces deux volumes nouveaux ont obtenu un succès égal aux derniers livres de leur auteur, La Voix du sang, d'un intérêt si profond et si vif, et Les Cinq doigts de Biraok^ qu'on ne saurait abandonner dès qu'on l'a commencé.

M. Louis Ulbach, critique érudit et polémiste de choix en même temps que romancier de premier ordre, eût été à sa place à la Revue des Deux Mondes, où George Sand et M. Octave Feuillet représentent la tradition, et M. Gherbulliez ou M. Theuriet l'innovation.

L'auteur de Ladislas Bolski et du Comte Kostia, M„ Gherbulliez, est toujours, même en ses derniers livres, comme par exemple Miss Rovel^ l'intéressant auteur que nous connaissons. Il nous montre aujourd'hui une figure nouvelle, charmante de mutinerie et de coquetterie native, héréditaire, pourrait-on dire, car il semble que ce côté physiologique soit affectionné par M. GherbuUiez. La mère de miss Rovel est, en elfet, dessinée en quelques traits avec une telle sûreté et une telle finesse d'observation, que le caractère de la fille se trouve expliqué par celui de la mère. Nous assistons bientôt à la transformation de cet enfant sous l'influence de l'éducation et de l'amour. L'instinct parle bien encore, mais miss Rovel

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est si adorable qu'elle rend amoureux tous ceux qui l'approchent, et le lecteur y est pris lui-même. C'est une étude intéressante et très-séduisante.

Je préfère cependant, et de beaucoup, à Miss Ravel, la fière histoire de Ladidas Bolskî on l'aventure romanesque de Kostia; mais il y a un tel soin et un tel ^n? dans les détails chez M. Victor Gherbulliez, que tous ses livres gardent une séduction particulière, et je dirai comme un parfum captivant.

Le réalisme de M. Ghampfleury n'appartient pas au roman actuel. M. Ghampfleury, dont l'action fut si considérable, semble un contemporain de Miirger. Il a pour disciples aujourd'hui M. Duranty et M. Marc Bayeux. Geux-là doivent sourire du roman amoureusement familial de M. Gustave Droz. Dans ses derniers livres, M. Droz semble, il est vrai, abandonner son genre si parisien et si charmant. Avec les Étangs, il s'attendrit. Avec la Femme gênante, il s'amuse.

« Les morts vont vite^ » a dit, depuis longtemps, la ballade allemande, et M. Droz nous -le répète encore, dans cette Femme gênante, mais avec tant ^''humour et de verve, qu'on oublie la tristesse du sujet qu'il traite. La Femme gênante^ c'est une femme aimée et morte, qu'un pharmacien de province conserve chez lui à l'état de momie. Quoi de plus comique que la scène entre Gorentin Kerroch et le commissaire, si ce n'est peut-être le déménagement delà pauvre morte emportée dans un vieux bahut?

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A côté de ces tableaux, d'une si spirituelle gaieté, se trouve pourtant encore la note douce et attendrie qui fait songer à ces jolis livres :1e Cahier bleu de M^^"" Cibot^ et Monsieur^ Madame et Bébé, qui ont encore pour supérieur cet admirable récit, Babolain, le chef-d'œuvre de M. Gustave Droz.

Nous n'avons point parlé du roman historique. Le roman historique semble cependant bien près de renaître. M. Gilbert-Augustin Thierry, qui débute dans le roman par : Aventure d'une âme en peine, est le fils d'Amédée Thierry, l'historien savant et profond des Gaulois, et le neveu de cet Augustin Thierry, dont le nom est plus qu'une gloire littéraire, une gloire nationale. M. G. -A. Thierry a eu pour but, dans cette œuvre nouvelle, de réhabiliter le roman historique, cette forme de l'art qu'il trouve, avec raison, beaucoup trop dédaignée aujourd'hui.

« Fils de l'histoire vivante et vraie, comme l'histoire sa (( mère, » dit l'auteur de VAventw^e dhme âme en peine, en parlant du roman historique, « dominant les âges et les « hommes, il ne doit accuser ni défendre ; il n'est ni la « haine ni l'amour: il rend sentence. »

Mais, avant de rendre sentence, comme dit M. Thierry, le roman illumine le passé et le fait revivre. C'est pour lui plus encore que pour l'histoire, s'il est possible, que le mot de Michelet est juste : Résurrection. M. Thierry a eu bien raison de revenir à cette forme admirable qui a fait la gloire de Walter-Scott, et à qui la littérature fran-

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çaise contemporaine doit, pour ne citer que deux chefsd'œuvre, Notre-Dame de Parts et Cinq-Mars.

M. Thierry a voulu peindre, et il a peint avec les plus vives couleurs, une époque troublée, curieuse, dramatique, l'inépuisable xvr siècle, que ni Mérimée, ni Dumas, ni personne n'ont renda, comme on dit, impossible. Au contraire.

Le roman historique est d'ailleurs absolument contemporain, moderne, proche parent des romans réalistes du jour, par son côté psychologique et, au besoin, physiologique. Ces amours de Pierre et Dieudonnée, de ce Pierre qui est prêtre et de cette Dieudonnée qui se fait comédienne, rappellent^ mais avec une tout autre élévation d'idées, les amours de Serge et d'Albine dans la Faute de Vabbé Mouret, de M. E. Zola. Pierre, pour se punir d'avoir aimé une comédienne, a rêvé de tuer le roi. La comédienne, pour se venger de Pierre, qui la repousse, le livre à la torture. Ce n'est là qu'un des épisodes de VAme en peine^ et non des plus importants.

Ce qu'il faut lire, dans le volume de M. G. -A. Thierry, ce sont les détails, ce sont ces éludes puissantes et étranges de la justice, de la sorcellerie, de ce mysticisme que de Vigny avait déjà sondé dans l'épisode du curé de Loudun. M. Thierry a fait là une œuvre poignante, inquiétante et magistrale. On en sort troublé, effaré et instruit comme d'une visite à une chambre de torture.

A de certains moments le froid des oubliettes vous sai*

sit. Et ajoutez que le romancier est doublé d'un érudit, et que tout ici est puisé aux sources mêmes.

Nous voulions terminer par la constatation de cette sorte de Renaissance d'un genre qui ne disparaîtra jamais ; cependant, nous avouons que, quel que soit Fimmense éclat qu'ait jeté le roman historique avec un homme de génie comme Victor Hugo, avec un Wal ter- Scott, un Vigny, un Bulwer, nous préférons à ces peintures, dont le cadre est tout trouvé : l'histoire, — le roman moderne, l'analyse du cœur humain, l'étude patiente ou profonde, la vie de tous les jours et de tout le monde; en un mot, cette chose supérieure qui est notre but et notre idéal, la vérité^ Vâpre vérité, disaient et Danton et Stendhal.

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