‹ Portraits d'artistes - peintres et sculpteursChapitre 9 sur 12 · PAUL HUET · texte numérisé non relu

PAUL HUET

variété de son savoir, et de résister même à l'œil armé de la loupe. Une fois engagée dans cette voie, il est à peu près impossible que l'école réelle ne rencontre pas les contours métalliques que M. Huet a surtout à cœur d'éviter. En copiant successivement les feuilles, les branches et l'écorce d'un arbre, en dressant procès-verbal de tous les cailloux semés sur le premier plan d'un terrain, comment n'arriverait-elle pas à faire de la nature entière une feuille de tôle diversement pliée? car, dans son ardeur do littéralité, l'école réelle copie les nervures et le réseau cellulaire de cha([ue feuille ; elle analyse et reproduit les lichens qui recouvrent l'écorce de l'arbre. Elle compte les brins de laine, lorsqu'elle dessine un mouton ; si elle veut peindre ime table de chêne ou de noyer, elle suit d'un œil patient les veines du bois et les calque sur la toile. M. Huet a compris le danger d'une telle méthode ; il a senti toute la puérilité d'une telle imitation, et, dans la crainte de succomber à la tentation d'être fidèle, il s'est interdit la précision des contours. A notre avis, il s'est laissé emporter trop loin par cette crainte salutaire ; le désir d'éviter la littéralité l'a privé d'une qualité précieuse, sans laquelle il n'y a pas de popularité possible, je veux dire de clarté. H a évité la sécheresse de l'école réelle ; mais il a donné à la pâte de sa peinture une mollesse uniforme, qui abolit les contours en prêtant à tous les corps la même solidité. Quoique la couleur de chaque objet soit vraie, cette vérité de couleur ne suffit pas à contenter l'œil. Écrits avec plus de précision, les contours des terrains et des plantes donneraient au tableau une valeor nouvelle. Tels ([ii'ils si»nl, les jiaysai^ts de M. Huel méritent notre admiration; mais sou lalent ne ser;i (■(»m|)k't que le jour 011 il deviendra précis.

Les Sources de Hoijal mérileul les mêmes éloges el le iiiêuie reproche que les tableaux de raiilein-. ttn v Iroiive la inèiiie

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A érilé, la iiième imitation, la même grandem', et, je dois le dire, le même défaut de précision. Le ciel et les arbres méritent surtout d'être loués. La masse des branches se profdc heureusement et donne une belle silhouelte. Les détails sont multipliés dans une juste mesure, et contentent Fœil sans éveiller une curiosité indéiînie. Grâce au choix heureux que M. Huet a su faire, ses arbres décrivent au fond de sa graviu'e ime ligne pleine à la fois d'harmonie et de vérité. 11 eût été, je crois, difficile d'imaginer, pour une pareille donnée, laie distribution de masses plus savante et plus facile à saisir. Quant au ciel, je n'hésite pas à le regarder comme im morceau capital. Je sais que, dans toutes les (luestions d'art, il faut plutôt juger l'œuvre en elle-même que le mérite de la difficulté vaincue; mais lorsque ce dernier mérite vient s'ajouter à la valeur de l'œuvre, il y aurait de l'injustice à n'en pas tenir compte. C'est pourquoi je recommande à l'admiratiou publique le ciel des Sources de Royal, non -seulement coamie un modèle de transparence et de légèreté, mais encore comme un des triomphes les plus éclatants de la gravure à i'eau-forte. En effet, il est généralement admis que la gravure à Teau-forte peut difficilement franchir la limite qui sépare l'indication de Taché vement: les juges les plus exigeants sont habitués à ne demantler à l'eau-forte qu'une esquisse avancée, et ne songent pas à la juger avec la même sévérité que la gravure au burin. Le ciel des Sources de Royal réfute victorieusement cette opinion, car je ne crois pas que le burin le plus habile puisse traiter la même donnée, avec plus de franchise et de sinnilicité. Ce morceau réunit les deux genres de mérite que j'indiquais tout à l'heure. Abstraction faite du procédé, il est digne du suffrage des juges les plus éclairés ; et le procédé auquel nous devons ce morceau, hérissé de diftiLiiliés saus noinl)iv, assure à l'auteur l'adiniration de tous

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les hommes du mélier. Quand ou songe à l'infinie variété de calculs et de tâtonnements que l'auteur a dû s'imposer avant d'arriver à la transparence, à la légèreté qui nous charme dans le ciel des Sources de Royal, il est impossible de ne pas voir dans ce morceau un chef-d'œuvre de patience aussi bien que d'habileté. Si toutes les parties de cette gravure étaient traitées avec la même perfection, M. Huet serait dès à présent un maître consomme. Toutefois, ce qui manque aux autres parties de cet ouvrage se compose de qualités qiie l'auteur est sûr d'acquérir dès qu'il le voudra résolument.

Je dirai de l'eau des sources ce que j'ai dit des arbres et (lu ciel. Elle se déroule et se joue en nappes transparentes, et ne laisse rien à désirer sous le rapport de la légèreté. L'œil le plus difficile à contenter est forcé de reconnaître que M. Huet, en luttant courageusement avec son modèle, a fait tout ce qu'il était possible de faire. Le burin le plus délié n'irait pas au delà. Certes, c'est pour l'eau-forte un beau triomphe que d'avoir traité l'eau avec la même fraîcheur , la même délicatesse, la même vérité que le burin ; car le burin a des ressources que l'eau-forte ne possède pas. Le burin, quoique sobre de ratures, peut cependant se permettre d'effacer les tailles qui nuisent à l'eflét d'un morceau et les remplacer par des tailles nouvelles; la gravure à l'eau-forte ne peut, sans danger, jouer le même jeu ; car l'instrument qu'elle emploie ne relève pas aussi directement de la volonté, et n'arrive pas à des résultats aussi constamment comparables. Nous devons donc savoir gré à M. Huet d'avoir donné à l'eau des Sources de Royal, la légèreté que nous admirons ; car ce morceau présentait d'immenses difficultés, et pour les vaincre il a fallu combiner la patience et riiabileté.

Quant au.v maisons, je ne saïu'ais les approuver sans ré-

serve. Celles du second plan, placées à gauche du spectateur, sont très-supérieures à celles du troisième plan, placées au fond, vers la droite. Cependant, quoique le travail des maisons du second plan ne manque ni de richesse ni de vérité, je ne le trouve pas assez solide. La lumière est habilement distribuée sur ces morceaux , mais la pâte même des murailles ne se distingue pas assez nettement du ciel et des eaux. S'il s'agissait d'un ouvrage moins sérieux, je m'abstiendrais d'articuler ce reproche; mais les Sources de Royal attestent chez Tautevu' une intelligence si complète de la tâche qu'il s'est proposée, que je n'hésite pas à le juger avec une sévérité absolue. Je ne puis dissimuler le regret que j'éprouve en voyant la partie claire des maisons du second plan presque aussi transparente que l'eau des sources, et la partie sombre de ces morceaux indiquée par les mêmes procédés que la partie sombre du feuillage. Les maisons placées au fond, vers la droite, sont d'un travail moins pur et moins satisfaisant que les maisons du second plan. A proprement parler, elles n'ont aucune solidité. Elles ressemblent plutôt à des lames coupées verticalement dans un édifice qu'à des maisons complètes. On dirait que le jour peut les traverser librement, ou du moins qu'elles n'ont pas d'épaisseur appréciable. C'est là sans doute un grave défaut, et je ne songe pas à le masquer; mais, si grave qu'il soit, il ne détruit pas l'effet général de la composition, et les Sources de Royal, comme les meilleurs tableaux de M. Huet, charmeront tous les yeux par la vivacité de la couleur, par l'harmonie et la pureté des lignes.

Il est pi'oijable cependant que les Sources de Royal soulèveront une objection que, jus([u'ici, nous n'avons pas mentionnée, mais qui mérite d'être discutée,. i*liisieui's pei'sonnes, dont le goût ne i»ent êlic révoipié en doute, reprochent à la gi'a\Mr(! de .\L iliiel de manquer de [jrofondeur. Sans ac-

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a'plwco reproche dans toiile son étendue, jo ne le crois pas dénué de justesse. La forme choisie par l'aiileur en atténue lur peu la portée; car un paysage dont la hauteur excède la largeur, n'est pas soumis aux mêmes conditi(»ns <{u'un paysage dont la largeur excéderait la hauteur. Ouoi(pie la perspective régisse avec une égale sévérité toutes les formes et toutes les distances, il ne faut pas ouhlier que le sujet principal des Sources de Royal n'est autre qu'une cluite d'eau; et, pourvu que ce sujet soit bien rendu, il est permis d'être indulgent sur les parties accessoires. Je ne dois pas nier que l'encadrement de la chute d'eau, c'est-à-dire les terrains et les maisons , ne paraisse désobéir aux lois de la perspective. Cependant cette désobéissance n'est pas auss sérieuse qu'on pourrait le penser au premier aspect. Les lignes générales, qui constituent la perspective proprement dite, sont bien tracées; mais le contour des objets compris dans ces lignes manque de précision, de fermeté, et c'est à la mollesse de ce contour qu'il faut attribuer le reproche adressé à la perspective de cette composition.

Dès que M. Huet, éclairé par l'opinion publique et par ses études personnelles, comprendra toute la valeur, toute l'importance du contour, dès (ju'il aura la ferme volonté d'écrire avec précision la forme des plantes , des teiTains et des murailles, il réunira, nous en avons l'assurance, la majorité des suffrages. Si tous ses ouvrages n'obtiennent pas une égale admiration, du moins ils ne risqueront pas d'être compris à demi ; car le défaut de précision dans les contours mène fatalement à l'obscurité. Les Sources de Royal sont un bel ouvrage qui ferait honneur aux plus habiles; dès que l'auteur voudra, il fera mieux encore.

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