SOUS PRESSE
Le Tribun (roman)
La Forêt de Soigne (Etude pittoresque et historique).
Préface
l'AND on étudie l'histoire de l'art on trouve mêlé aux noms des artistes célèbres, le nom de certains hommes qui n'ont pratiqué aucun des arts mais qui les ont aimés indistinctement avec le même plaisir profond et le même ardent désir de les comprendre. Ces hommes ont contribué à la grandeur de leur temps et à la gloire de leur génie national. En protégeant les arts, en consacrant à leur épanouissement leur fortune, en accordant à ceux qui les servaient leur amitié et leur appui, ils ont facilité l'éclosion de beaucoup de chefs-d'œuvre où au paraphe de leurs créateurs immortels est associé l'invisible et méandreux tracé de leur signature. Car beaucoup d'ouvrages célèbres dont s'enorgueillissent les peuples, ont pu être conçus et réalisés grâce à la générosité heureuse, discrète ou démonstrative, de puissants seigneurs ou de riches citoyens ; la joie essentielle de ceux-ci était puisée dans le commerce des artistes et dans le rêve unique de mériter toujours leur confiance et leur affection.
Mais la belle et noble vie de ces protecteurs n'est pas populaire ; leur exemple n'est point assez publié, la connaissance de leurs actes insuffisamment répandue. Il faudrait enseigner aux enfants, aux écoliers, aux étudiants le rôle pacifique et merveilleux de ces êtres, ou bien trop obscurs, ou bien fameux seulement par une face de leur existence; il faudrait les chanter au même titre enthousiaste que les grands personnages de tous les temps : n'appartiennent- ils pas comme eux à l'Histoire?
Alors qu'ils ont fait maint portrait des artistes d'autrefois, les vieux écrivains ont négligé d'ordinaire de parler de leurs amis absolus. Combien il serait intéressant de reconstituer par le verbe la galerie émouvante et expressive de ceux qui furent
les soutiens fidèles et obstinés de l'art et de présenter à l'avenir, comme une guirlande parfumée, les mille fleurs de leurs bontés et de leurs dévouements... Chaque siècle, chaque période, chaque génération a eu son mécène; c'est une dynastie éternelle dont l'arbre généalogique enfonce ses racines dans le sol antique et élève vers les cieux futurs des ramures à jamais reverdissantes. Notre école a possédé son mécène : Henri Van Cutsem. II descendait d'une famille de gentilshommes campagnards, dont la noblesse principale était d'avoir aimé la Terre et d'avoir longtemps vécu près d'elle... Très riche, il ne concentra pas son attention sur un domaine spécial. Il goûta la beauté sous toutes ses formes : la Peinture, la Sculpture, la Musique, les Lettres eurent, à des degrés presque pareils, sa sympathie.
En tête de ce livre, consacré à quelques uns des maîtres qui illustrèrent son temps, j'ai entrepris de dessiner la simple et paisible effigie d'un être que j'ai connu, dont j'ai apprécié les mérites, dont, avec beaucoup de favorisés, j'ai partagé l'affection. Parmi les vingt artistes que j'ai étudiés dans les pages qui suivront, quatre ou cinq furent les féaux d'Henri Van Cutsem, ses compagnons de chaque jour ; entre les autres il en est qu'il ne fréquenta point ou qu'il fréquenta peu. Mais leur art à tous l'intéressait, car aucune réalisation originale, aucune tentative personnelle ne le laissaient indifférent : il suivait l'évolution des talents divers avec une attention plus ou moins vive, mais constante et inquiète aussi. Son nom est inséparable des annales de notre art national durant ce dernier quart de siècle ; sa vie a été si étroitement liée à celle de plusieurs de nos plus éminents créateurs, tous ses actes ont eu sur le travail, sur la production de ceux-là, et de certains de leurs disciples, un retentissement si heureux, si salutaire, qu'il m'a paru logique d'essayer, en tête de ce volume consacré à bien des peintres et des statuaires qu'il affectionna, de tracer sa physionomie et d'esquisser sa carrière. Pour ceux qu'il aima et qui l'aimèrent, le désir que j'ai de ne le point séparer des êtres de sa prédilection, de le comprendre dans le même groupement familial, paraîtra comme un hommage ému et presque filial. Telle est en effet une des raisons de cette préface. Une autre raison m'a guidé : celle de perpétuer le souvenir d'un homme qui ne laisse nulle œuvre tangible, mais dont l'œuvre morale est telle que le monde serait meilleur et plus équitable si elle se multipliait.
Les ascendants d'Henri Van Cutsem possédaient le sens de la beauté; un goût instinctif a toujours poussé les siens vers cette voie où lui-même s'engagerait plus tard avec une si franche et si indépendante détermination. Son père, après s'être essayé à l'architecture, avait fréquenté l'atelier de M. Ingres. Amaury Duval a dit de lui qu'il fut le plus brillant élève du maître de la Source. Mais il avait dû rompre une vocation si prometteuse pour prendre, à la mort de ses parents, la direction dévastes entreprises commerciales. Il se sou\enait avec émotion de son séjour à Paris, de son éphémère compagnonnage avec déjeunes artistes impatients et volontaires. S'il ne peignait plus, il adorait voir peindre les autres et, penchant
dont il devait léguer l'ardeur à son fils, il achetait des tableaux, sans fort se préoccuper toutefois de leur valeur et du tempérament de leurs signataires.
Fidèle à la tradition ancestrale, Henri Van Cutsem avait succédé à l'auteur de ses jours ; il avait pourtant pris au préalable tous ses grades à la faculté de droit de l'Université de Liège. Il gardait de son passage à l'Ecole non l'envie de plaider et de vêtir la robe noire herminée, mais le besoin de lire, de pénétrer les littératures étrangères et les littératures anciennes. Il chérissait les poètes latins et les tragédiens grecs; dans la causerie, sans vanité, sans prétention, dans le but unique d'intensifier la jouissance que lui procurait la connaissance complète du passé, il savait, avec esprit et avec charme, citer un vers musical, une phrase colorée, ou une période troublante. Ces citations étaient le discret et délicieux ornement de ses paroles singulièrement éloquentes et suggestives. Et lorsqu'il disait son admiration pour les écrivains allemands, pour Wagner notamment, dont il avait approfondi tous les poèmes dramatiques, sa voix trouvait des accents d'une sensibilité exquise. Lorsque, il y a vingt ou vingt-cinq ans, Henri Van Cutsem songea à constituer sa célèbre collection, il avait réuni déjà, en sa demeure de la rue des Cendres, à la suite d'acquisitions successives, plusieurs tableaux remarquables et qui restent parmi les plus beaux de l'incomparable ensemble qui appartiendra un jour au musée de Tournai. Cet embryon de la galerie se composait d'un assez grand nombre d'ouvrages dont le mécène ne cessait de savourer la splendeur diverse : L'Atelier^ d'Henri De Braekeleer ; Après l'Orage, d'Hippolyte Boulanger; Vue de Teruuereti, de Coosemans; le Ramoneur, de Jan Van Beers ; la Tricoteuse, d'Agneessens ; le Pèlerinage de Saint-Guidon, la Vieille Femme, la Vieille Femme en prière, une étude pour le Bénédicité', de Charles Degroux ; la Meuse, de Louis Dubois; F Atelier, de David Oyens ; Tête de Femme, d'Alfred Stevens; Fleurs, de Pantin Latour ; les Crêpes, de Jan Stobbaerts. Les premiers ouvrages qui vinrent s'ajouter à cette série de purs chefs-d'œuvre furent : le Verger, de Franz Courtens, et Avril, de Théodore Verstraeten. A cette époque lointaine, un petit groupe d'artistes formait les habitués de sa demeure. Il y avait là, à côté du statuaire Charles Vanderstappen, quelques très jeunes gens : le sculpteur Guillaume Charlier, les peintres André Collin, Guillaume Van Strydonck, Eugène Broerman, Louis Pion, Anna Boch. Autrefois lié avec Charles Degroux, Louis Dubois et Hippolyte Boulanger, tôt arrachés à leur vie laborieuse, Henri Van Cutsem entretenait des relations cordiales avec Constantin Meunier.
Parfois, dans l'hospitalière maison voLsine du Jardin Botanique, venait aussi prendre place à table et participer à la causerie, Henri De Braekeleer, que Van Cutsem soutint dans la lutte et qu'il fortifia de ses encouragements. On sait que la mort du peintre du Géographe n'a point mis fin à cette affection solide : C'est le mécène bruxellois qui a fait édifier, au cimetière du Kiel, par Guillaume Charlier, un sobre et parlant mausolée de pierre et de bronze au maître qu'il
aimait fraternellement. Une de ses dernières pensées fut même pour De Braekeleer : n'a-t-il pas légué aux hospices civils d'Anvers une rente qui servira à entretenir perpétuellement la tombe de ce mélodieux et puissant poète de la couleur ?
Pour Edouard Agneessens, Henri Van Cutsem conçut un attachement véritable ; lui aussi trouva auprès du mécène un appui moral et un appui matériel, mais un appui matériel si discret, si délicatement prodigué, qu'on pouvait croire que ces deux êtres étaient parents... Ce fut la vertu essentielle de cet incomparable philanthrope de dispenser ses bienfaits sans ostentation et, si je puis m'exprimer ainsi, dans le plus grand mystère. Chez lui la main gauche n'ignorait pas seulement ce que donnait la main droite : La main droite s'ignorait-elle même!... Quand il avait accordé sa sympathie à un jeune artiste, Henri Van Cutsem devenait son père : Il le recevait chez lui, il le considérait comme son fils, lui facilitait ses études, lui permettait d'accomplir des voyages, l'invitait à prendre de calmes vacances au bord de la mer du Nord, en cette inoubliable Villa Quisisaua, face à l'Océan, où les heures si délicieusement s'écoulaient. Henri Van Cutsem n'e.\igeait qu'une chose en retour : Le travail. Il le mettait au-dessus de tout, il le trouvait divin, il le trouvait noble, il lui tenait lieu de reconnaissance. Nulle qualité ne primait celle-1 1 à ses yeux. Et j'ai remarqué que sa sympathie était plus vive pour ceux qui se montraient infatigables et témoignaient d'un labeur obstiné. C'est cette vaillance mêlée à un sentiment généreux qu'il appréciait chez Agneessens ; c'est aussi pourquoi il connut un chagrin intense quand il constata les premiers symptômes du mal insidieux qui devait emporter le peintre et qui mit un frein subit à l'expression de son original génie. Van Cutsem tenta l'impossible pour le sauver, pour prolonger ses jours, pour le garder aux siens : Il le conduisit à Ochamps, au sein des Ardennes, croyant que son esprit ébranlé redeviendrait lucide dans le calme imposant des vallons luxembourgeois mélancoliques. L'artiste avait été confié tout d'abord aux soins attentifs des médecins de l'asile d'aliénés d'Uccle. Ici Van Cutsem allait le voir à chaque instant; lorsque le ciel était sans nuages menaçants et le temps serein, il prenait Agneessens par le bras et le conduisait par venelles et labours à travers les villages, guettant dans ce cerveau obscurci les furtifs éclairs de la raison, pour lui faire comprendre combien il souhaitait sa guérison prochaine. Agneessens mourut, laissant inachevé le portrait de son attentif bienfaiteur.
Un double deuil, plus terrible, plus intime, plongea vers cette époque Henri Van (Cutsem dans une désolation qu'il ne crut jamais pouvoir maîtriser, tant la vie en ce moment parut finie pour lui aussi : Après avoir perdu son fils en bas âge, sa jeune épouse, follement adorée, lui fut ravie. Cet homme dont la charité était sans bornes, dont l'indulgence était prête à tout excuser, qui ne rêvait qu'à faire du bien, à soulager les malheureux, à compatir à leurs infortunes, cet homme connut
les désespoirs les plus torturants, les aftres les plus lancinantes, mais aussi les plus taciturnes, car il avait la pudeur de sa peine, comme il avait la discrétion de ses largesses. Il ne s'est jamais consolé de cette perte irréparable : vingt années n'avaient pas fermé la blessure. Ses familiers devinaient le souci constant de sa grande âme blessée et respectaient ses songeries cruelles. Quand approchait l'anniversaire d'un de ces événements tragiques. Van Cutsem devenait sombre malgré lui, soucieux, recherchait la solitude, lui qui d'habitude s'entourait de ses amis. Il pleura d'autres proches : un frère cadet, une sœur cadette aussi, cette délicieuse musicienne qu'était Laure Van Cutsem, dont l'admiration pour Wagner fut si compréhensive et dont le mécène perpétua le nom par la fondation d'un prix au Conservatoire royal de Bruxelles, qu'il avait déjà doté du prix Alice Van Cutsem, en souvenir de sa mère. Il lui restait une seule parente, M"' Henri de Diest, sa vénérable tante, sur laquelle il avait reporté tous les trésors d'amour familial qui débordait de son cœur, et qui survit seule et affligée à tant d'événements poignants.
Au foyer désert, les amis se serrèrent plus étroitement autour d'Henri Van Cutsem, pour lui rendre moins évident le vide... C'est dans ce cercle de féaux qu'il puisa la force, sinon la vraie joie de vivre. Et il voulut vivre pour dispenser du bonheur, lui qui n'en espérait plus, mais qui pouvait tant en créer autour de lui. C'est alors que commence vraiment sa mission de protecteur des arts; il consacre désormais ses revenus à l'achat de sculptures et de tableaux, à l'octroi de pensions, à l'encouras^ementd'œuvres multiples. Au petit groupe de compagnons déjà anciens, vient s'ajouter Théodore Verstraeten, sur lequel la camaraderie de Van Cutsem eut une salutaire influence. C'est lui qui, par ses conseils judicieux, détermina le pauvre paysagiste à quitter sa vision ténébreuse. C'est après avoir écouté le mécène que le maître de cet incomparable Entevremeut en Campine alla travailler en Hollande; il s'y purifia l'œil, et l'on sait la subjugante transformation qui s'opéra depuis lors dans le talent du peintre mélancolique. Puis, grossissant davantacje le clan d'intimes, fut accueilli encore le docteur François Henrijean, professeur ordinaire à l'Université de Liège, auquel Van Cutsem offrit galamment, pour célébrer l'obtention de la chaire de thérapeutique, l'installation complète du laboratoire dont, à la faculté, il avait besoin pour ses recherches.
En 1886, Henri Van Cutsem inaugure en son hôtel les réunions du dimanche. Chaque semaine, autour de sa table, il groupe désormais ses amis en une assemblée qu'il préside avec une humeur charmante et une autorité exquise. On vit là successivement, à côté des artistes dont j'ai parlé déjà, des peintres comme miss Leigh, Willj Finch, Hoorickx, Alexandre Struys, James Ensor, Jan Stobbaerts, Omer Dierickx, Henri Ottevaere, Auguste OleflTe; des écrivains comme A.-J.Wauters, Lucien Solvay, Georges Verdaveine, Théo Hannon; des architectes comme Victor Horta, qui construisit plus tard les galeries de l'Avenue des Arts; des
sculpteurs comme Pierre Braecke, Godefroid de Vreese, Fernand Dubois, Joseph Baudrenghien, Victor Rousseau ; des musiciens comme Emile Agniez. Je fus le dernier admis dans ce cénacle, dont les réunions doivent laisser dans le souvenir de ceux qui y participèrent, une empreinte pleine de nostalgie. Van Cutsem organisait en son hôtel des soirées, des concerts splendides, aux programmes conçus avec goût. On en sortait séduit, enchanté. Mais les réunions du dimanche étaient plus charmantes, parce que plus intimes. A ces réceptions dominicales, Van Cutsem était tout-à-fait lui, d'un naturel franc et cordial, d'une gaité communicative, d'une simplicité ravissante. On y parlait beaucoup, et de tout. Ces hommes qui fréquentaient des milieux différents apportaient comme une récolte de faits et de nouvelles; on y apprenait énormément de choses et on y était fort bien renseigné sur tous les incidents des mondes variés auxquels appartenaient les convives Ces mille confidences soulevaient des discussions, souvent passionnées, car il n'y avait là que des gens très convaincus. On n'était pas toujours d'accord; alors l'amphytrion modérait le cours impétueux de la causerie enthousiaste en intervenant avec une grâce et une déférence de grand seigneur aimant à participer à l'harmonie... C'était une fièvre joyeuse et rapide : ces deux heures réconfortantes, dans la bonne et tendre atmosphère d'une demeure si hospitalière, distillaient dans les cœurs un rare plaisir.
Ce n'est pas seulement à Bruxelles et en province belge que le mécène comptait des sympathies : il avait de précieuses relations à Paris. Vieil habitué des deux salons du printemps, il était lié avec Léonce Bénédite, le distingué conservateur du L-uxembourg. 11 prisait Fart français dans ses manifestations diverses, allant des réalistes aux impressionnistes, pourvu qu'il y trouvât une émotion, car cet amateur éclairé et savant fut un ému et un sentimental dans la noble acception du terme. 11 connaissait Bastien Lepage, Fantin Latour, Alfred-Philippe Roi. Louis- Oscar Roty, Frédéric Vernon, allait les voir, en avait fait des amis, leur achetait des œuvres superbes et importantes qui, avec les toiles d'Edouard .Vianet, de Claude Monet, de Guillaume Régamey, de Dinet, forment dans sa collection comme une petite chapelle édifiée à la gloire de 1 art français contemporain.
Curieux des produits de toutes les civilisations. Henri Van Cutsem voyageait beaucoup ; il savait parcourir les galeries du Prado avec la même joie studieuse que les ruines de Syracuse, les salles des Offices avec le même souci de comprendre que les petites chambres de la Maurits Huis et que les halls du British .Muséum. Ses fréquents voyages en faisaient un érudit extrêmement pondéré, d'un jugement précis et d'une argumentation toujours équilibrée. Il raisonnait avec calme, mais avec certitude, parce que avec savoir et avec discernement. D'une sensibilité extrême, il trouvait dans la musique des jouissances infinies, il allait à Bayreuth presque chaque saison et revenait de ces cycles wagnériens divinement boulever.sé. Cette sensibilité engendrait aussi ses tristesses. Il partageait, par la communion alfective qui l'associait à ses amis ou à ses protégés, leurs peines ei leurs infortunes.
Rien de ce qui les touchait ne le laissait étranger. Il aurait tenté des efforts prodigieux pour éviter à ceux qui possédaient sa confiance, les malheurs qui menaçaient leur tête, le contretemps qui menaçait leur carrière, les obstacles qui risquaient de compromettre leur de-^tinée. Il encourageait ses amis et il les défendait avec une touchante conviction. Dans ses bienfaits, il trouvait sa propre récompense..
Henri Van Cutsem était un homme de grande taille. Son masque était franc et ouvert ; à l'ombre profonde de ses arcades sourcilières brillaient des prunelles bleues d'une vivacité étonnante, des prunelles d'observateur sachant scruter au fond des êtres et des choses et dont l'humour s'accordait avec l'esprit d'une bouche aux lèvres fines et découvertes, au rire sonore. Son visage s'encadrait de favoris gris et soyeux qui s'harmonisaient avec le ton clair des joues rasées de frais. Sa voix était assurée et douce; dans la causerie, il savait toucher par la tendresse de ses accents et par le tour heureux des discours qu'il improvisait avec une éloquence dont tout le secret était dans ses convictions morales et dans sa force amative. S il m'était permis de porter sur lui un jugement, j'inclinerais à croire qu'il vécut plus pour l'amitié que pour l'art, bien qu'il déclarait trouver en celui-ci les plus hautes jouissances. A ce titre Henri Van Cutsem a été plus qu'un mécène, puisque à côté d'un esprit éclectique il a possédé aussi un grand cœur fervent. Cela lui a permis de ne s'entourer que d'œuvres non seulement belles par le métier, par la couleur et par la ligne, mais belles de sentiment et d'expression. En chacune d'elles Henri Van Cutsem retrouvait un peu des mille émotions qui constituaient l'ensemble de son e.xpérience et qui avaient formé longuement la trame de sa vie souvent douloureuse, mais à jamais utile, exemplaire et bienfaisante.
C'est dans les bras de quelques amis préférés, le mardi 1 3 septembre dernier, qu'il rendit l'âme là-bas, à Ochamps, en ce domaine ardennais où autrefois il eût voulu rendre la santé à Edouard Agneessens .. Je me rappelle ses traits paisibles que la rapide agonie n'avait pas crispés et qui semblaient plus calmes dans le cadre immaculé du coussin blanc oiî la tête reposait pour toujours immobile. Une large couronne de bruyères écloses s'arrondissait sur les draps sous lesquels on devinait la haute stature sculpturale du corps rigide. Et je me rappelle aussi l'ironique splendeur du matin d'jutomne, avec son soleil pâli mais chaud encore qui caressait la plaine et les monts lointains ; les rayons dorés rendaient plus éclatantes les corolles tardives des parterres qui, parmi la verdure sombre du parc précédant la métairie, opposaient des taches de sang à des taches de neige.
Février igoS. Sander PIERRON.