IS
Berthe art
Portrait d après nature par Ferdinand-Georges LEMMERS
Berthe art
J^^^^HQ^H
W^^Wjà
Choux rouges. Raisins et Reines- Makguekites (Pastel}
Berthe Art
JUTREFOIS, en été et au printemps, quand elle était encore une enfant, renouvelant le classique exemple de Marguerite Gérard, la boîte à couleurs au côté, Berthe Art gagnait chaque dimanche la campagne des environs de Bruxelles. Elle n'avait point, parmi ses compagnons de promenades champêtres, un maître illustre comme Fragonard. Celui qui essayait de lui faire comprendre le charme du paysage était un tout jeune fonctionnaire, profondément attaché aux beautés pittoresques de son pays. Il devait laisser à la postérité un brillant nom d'artiste : Franz Binjé. Ces excursions studieuses plaisaient à la fillette. Elle goûtait une telle joie à copier les sites de la contrée natale, qu'elle voyait avec un peu de mélancolie passer les jours radieux et venir la saison inclémente. Mais elle se consolait bien vite lorsque, l'hiver commencé, elle pouvait dessiner et peindre au logis familial les objets qui, par leurs formes et par leurs couleurs, captivaient de préférence son regard brun et clair, attentif infiniment au caprice des lignes et des harmonies.
Berthe Art ne perdait pas une heure. Elle adorait ce travail plus que n'importe quel plaisir, le pratiquait dans la seule ambition intime de cultiver le domaine de sa réjouissance, sans songer un instant à mettre sa signature au bas de toiles, sans conscience d'une carrière esthétique possible. Son grand-père maternel, homonyme du légendaire patron des peintres, aimait à s'entourer de tableaux superbes, ouvrages dont des revers de fortune le contraignirent de se défaire, à regret, plus tard. Elle se rappelait surtout deux œuvres puissantes, acquises depuis par le Musée ancien de Bruxelles et qui ornaient la demeure de l'aïeul : L'Allégorie des Vanités du Monde, par Jordaens, et le Christ descendu de la Croix,
de Pierre Cristus. FJIe se rappelait ces tableaux, voulait de leur splendeur mémorable s'emplir la pensée. Ce souvenir latent nourrit en elle le besoin irrésistible de voir des chefs-d'œuvre.
De ses fréquentes visites dans les galeries publiques, où elle se complaisait surtout dans la société des primitifs, naquit son ambition. Imprégnée de tant de beauté ancienne, elle sentait germer en elle le rêve d'agir aussi comme tous ces créateurs immortels, de donner à son idéal une forme, d exprimer avec vérité et avec sentiment ce qui l'émotionnait en la requérant. Elle multiplia dessins et esquisses. Les siens, surpris et touchés par cette ténacité fougueuse et inlassable, conseillés par des amis compréhensifs, se plurent à respecter cette vocation et à aider à sa florescence.
Berthe Art avait alors 22 ans. Elle devint élève d'Alfred Stevens, le peintre moderne quelle admirait le plus. Chaque hiver, durant trois mois, elle fréquentait à Paris l'atelier du célèbre artiste. Elle a gardé de son professeur un souvenir ineffaçable ; son attachement pour le maître de lu Bête à Bon Dieu confine à un véritable culte. Elle parle de lui avec une vénération démonstrative, dit tout ce que sa personnalité lui doit et ne manque jamais, au printemps lorsque s'ouvre le Salon de la Société nationale, d'aller le voir et lui témoigner son amitié fidèle et reconnaissante. Elle a hérité de lui ce métier large et savoureux, cette compréhension de la forme exacte qui sont les m.irques distinctives de sa personnalité.
Lorsqu'elle eut travaillé pendant des années, Berthe Art constata que son tempérament ne s'accommodait pas des moyens qu'elle avait utilisés jusqu'alors. A la façon de la Rosalba, elle délaissa la peinture à l'huile pour adopter le pastel. .Mais si Carriera prit cette résolution, c'était moins par goût que pour produire plus vite et satisfaire ainsi aux nombreuses commandes de portraits dont elle était honorée. Chez Berthe Art ce fut une nécessité morale, une transformation inéluctable, indépendante de toute préoccupation utilitaire ou mercantile : en ce temps là elle ne savait pas ce qu'était un acheteur et les musées ne songeaient nullement à ouvrir leurs portes toutes larges à ses ouvrages.
Estimant que le défaut d'une éducation esthétique première ne lui permettrait jamais d'interpréter et surtout de magnifier la vie humaine, elle s'éprit de la vie végétale et ambitionna de régner dans son domaine le plus subtil et le plus lumineux : la fleur. Beaucoup d'artistes de sa race avaient illustré ce genre, avaient trouvé la gloire en plongeant leur carrière dans le parfum grisant des corolles. Mais nos petits maîtres du XXll' siècle surtout ne s'étaient-ils pas attachés de préférence à rendre le ton de la plante plutôt que son harmonie, le dessin plutôt que le caractère l Leurs tueurs à eux sont, dirait-on, immuables, définitives, tels les accessoires de cuivre, d'étain ou de grès, parmi lesquels elles s'écroulent. Berthe Art, à ce point de vue, les dépasse et, sans posséder sa touche spirituelle, légère, incomparablement souple, elle se rapproche de Pantin Latour.
Ceci écrit en tenant compte de la réalisation différentielle séparant une vision latine d'une vision flamande, celle-ci puissante, l'autre délicate, mais toutes deux éloquentes.
Une fleur est une chose momentanée, furtive à l'égard des fragrances qu'elle exhale, aussi changeante que la lumière. Sa physionomie se modifie selon que choit sur son tissu suave et précieux le poids des heures. Regardez un tableau de Berthe Art. Vous aurez la sensation d'un bouquet inondé par la fraîcheur du matin, d'une gerbe que midi a déjà fatiguée et dépouillée de sa tendre humidité, d'une corbeille dont les tiges et les pétales retombent, s'affaissent dans la fatigue accablante d'avoir brillé tout un jour.
La fleur est un objet animé ; l'artiste sait le faire sentir en opposant son « mouvement « à la matière solide des vases, des pots, des meubles, d'oià les brassées odorantes surgissent, ou qui les supportent. Autour des corolles, arrangées de façon naturelle, — car la fleur comme la figure présente pour ceux qui la chantent le danger de la " pose », — règne l'atmosphère parfumée qui prolonge dans l'espace l'immatérialisation de la plante fécondante.
Chaque fleur a aussi une essence propre. Il n'est pas un pétale qui se ressemble ; l'un est presque de velours, l'autre de soie ; celui-ci ressemble à du satin, celui-là est d'or flexible II en est qu'un souffle anéantit, ou que le regard seul paraît faner. Berthe Art les a contemplés longtemps, a reçu leurs confidences, connaît leurs mystères, a lié son existence à la leur, les a élus à titres égaux pour amis inséparables. Elle les comprend, rien de ce qui les constitue ne lui échappe ; en évoquant leur splendeur, elle les imprègne de tout ce sentiment intime et ému que l'émerveillement a distillé en son cœur et qui est comme le parfum de sa vision à elle. Cette vision est puissante et enthousiaste.
Exception remarquable parmi le groupe intéressant de nos painteresses, Berthe Art allie à l'élégance, à la perception distinguée que lui donne l'apanage de son sexe, une vigueur d'expression, de coloris absolument masculine. Si son coup de crayon détient une force altière, il y a dans l'établissement des nuances une finesse recherchée. Son travail est fiévreux, inquiet; néanmoins sa nature heureuse, son optimisme drapent ce travail dans une joie profonde. Et plus la difficulté se montre résistante, plus la victoire est boudeuse ou incrédule aux promesses ferventes, plus aussi la jouissance de Berthe Art sera vaste, large dans l'ivresse de ses faveurs finalement obtenues.
Lorsque, dans son petit atelier tout rempli de bibelots, d'esquisses, de livres, de vitrines renfermant de vieux cristaux irisés et de vénérables faïences, elle dispose des accessoires en vue dune œuvre nouvelle, elle est en proie au souci essentiel de réunir seulement des choses qui, par leurs lignes, leurs silhouettes, leur composition, puissent se marier ou se faire valoir. " Mon atelier ressemble alors à un champ de bataille ! " dit-elle, tandis que ses yeux foncés, très bougeants,
brillent au feu d'une conviction superbe. Et, sacrifiant malgré elle à ses préoccupations coutumières, abordant un autre ordre d'idées, elle aji ute, avec un haussement d'épaules et un sourire mélancolique :
— Quel dommage que je sache si mal la figure ! Çà. voyez-vous, c'est une lacune pour moi comme pour beaucoup d'autres. Quel merveilleux parti à tirer de la figure dans un tableau de fleurs. Dans ma carrière, c'est un vide. Que voulez-vous ? On ne sait pas tout apprendre. J'ai été mon propre professeur. Et puis, chez nous, en général, on néglige trop l'étude de l'homme. Sur ce terrain-là, les Français nous sont d'ordinaire supérieurs. Ils savent rassembler des personnages, en étoffer habilement leurs toiles, saisir leurs attitudes, leurs mouvements, en un mot utiliser avec adresse cet élément principal de l'art. Dites-moi donc, sont-ils nombreux ceux qui. dans notre pays, sont à même de composer une scène, de traduire un coin de vie rétrospective ou un coin de vie moderne, chose infiniment plus belle ? On aurait tôt fait de les citer Chez nous, il y a beaucoup de
pavsagistes. Ils sont truculents et savoureux. Mais quelle gloire si nous avions davantage des figuristes. Jai longtemps essayé d'entrer dans cette catégorie. En vain. J'ai commencé trop tard.
La fière artiste est cependant pour elle-même d'une sévérité excessive. Le vivant portrait de son père qu'elle exécuta, il y a dix ans, n'est-il pas un démenti catégorique à l'opinion qu elle exprime sur son propre compte ? Rappelez-vous le caractère sobre et expressif de ce visage, l'intensité de cet œil. la palpitation de cette chair, le dessin précis et nerveux de ces mains Peut-être tout cela est-il un peu malhabile, un peu laborieux dans le détail. Mais c'est une effigie parlante, œuvre de psychologue émue qui, guidée par l'affection, a rendu les sentiments intimes du modèle aimé Après tout, la fleur constitue un domaine immense dont la possession doit suffire et enchanter. .Angelica KaulTman, Elisabeth Vigée- Lebrun, Rosa Bonheur savent-elles peindre un bouquet de roses comme des portraits ou des animaux! Cela leur eût été assurément difficile d'e.xceler dans l'un et l'autre genres.
Est-il un royaume oij l'imagination et les sens affinés d'une femme pu'ssent se plaire davantage que dans un jardin où poussent les plus belles plantes et les plus capricieuses, où les éclosions sont multiples et les odeurs enivrantes? Car Berthe Art a peint toutes les fleurs, celles du Nord aussi bien que celles du Midi, celles de nos pays tempérés aussi bien que celles de la Côte d'Azur, où elle raffole de passer l'été. Clématites roses aux pétales en croix, autrefois appelées Herbe aux gueux ; pavots blancs ou rouges sur tiges rameuses, ornées de feuilles oblongues et dentelées ; t,daïeuls pourpres, ou bleuâtres, à feuilles dures et pointues en forme de glaive ; iris neigeux ou violacés, en épi, en corymbe, solitaires ou en ombelle accompagnés de leurs écailles ; lilas mauves, bleus ou blancs, aux grappes surgissant parmi les ieuilles lisses et luisantes ; lys aux stygmates classiques, immaculés.
orangés, rouges ou bordés de cramoisi ; chysanthèmes polychromes et fantasques ; hortensias aristocratiques ; modestes marguerites au cœur vermeil ; discrets muguets blancs; indolents accacias d'or, Berthe Art leur prête le langage de leur réelle splendeur en exprimant le dessin délicat et particulier de leurs calices, des tiges, des branches, des arbustes qui les supportent, en exprimant les matières douces et incomparables dont sont façonnées les fleurs qui l'inspirent. Quelquefois, elle mêle aux tissus des corolles, la chair des fruits, et oppose la fermeté des pommes, des poires, des cerises et des raisins, à la diaphane consistance des pétales. 11 lui arrive aussi de peindre la plume et le poil et alors son pinceau devient net et analyste du caractère anatomique, comme celui de Jean Fijt.
Le satin des fleurs a une trame qui est la base de sa forme. La peau d'un fruit obéit à une direction. L'écorce est inféodée aux caprices du tronc, la tâche verte d'une feuille suit la ligne des nervures. La brosse ou le crayon doivent rendre ces choses subtiles. Et Berthe Art, mieux que ses rivaux, ou que beaucoup de ses prédécesseurs, s'est longtemps appliquée à se familiariser avec ces « gestes » constituant le caractère des objets qu'elle poétise. "Ah ! dit-elle, Alfred Stevens peignait si bien dans le sens. « Par cette phrase elle affirme combien l'enseignement du vieux maître la guida dans ses études, lui facilita la compréhension de ces lois infimes et cependant si indispensables, si hautes, si simplement évidentes.
Berthe Art aime les bêtes à l'égal des fleurs. Si elle ne les peint pas, ou plutôt si elles les peint si rarement, c'est qu'elle se déclare impuissante à exprimer toute leur vie passive, toute leur bonté, toute leur soumission. Pourtant elle a animé quelques-uns de ses paysages de petits ânes dociles et dodus, qu'elle a dessinés et coloriés avec une conviction touchante. H est vrai que l'artiste consciencieuse vous dira, avec une admirable franchise : •• Il y a quelque chose là dedans, c'est sûr, mais ces braves bêtes ne marchent pas. Je n'atteins pas au mouvement, à l'allure. Elles n'avancent point et restent à la même place, en dépit de mes désirs... »
Quand un peintre connaît si profondément, si justement ses faiblesses, il sait aussi quelles sont ses véritables qualités et dans quel domaine il faut les appliquer de préférence. Berthe Art n'ignore nullement sa valeur. Si sa grande modestie l'incite à ne parler que de ce qu'elle voudrait réussir, de ce qu'elle voudrait encore entreprendre, c'est avouer implicitement avoir obtenu toute la satisfaction imaginable en chantant la fleur. Elle lui a consacré des poèmes durables ; la signature qui les souligne est celle dune noble, probe et simple artiste dont le nom restera dans l'avenir.
Samedi 25 Juin 1904.
, " -f- ^ IfJt/^
■i'ii
François BULENS
Portrait d'après nature par Ferdinand-Georges LENMERS