‹ Portraits d'artistesChapitre 5 sur 7 · BEI · texte numérisé non relu

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Victor Rousseau

UAND le fier créateur des Sœurs de P Illusion avait onze ans, il travaillait dans une carrière du Hainaut. Il a appris à manier le burin en dégrossissant des pavés et des blocs de porphyre destinés à la bâtisse. C'est une façon peu ordinaire de commencer à sculpter ; c'est peut-être la plus ardue, mais après tout ce n'est pas la moins bonne...

— Mon père était carrier. A Feluy, où je suis né, on est carrier de père en fils. Je le fus comme tous les miens.

Et l'artiste, accordant son discours avec un geste qui invite à regarder sa frêle personne, nous dit, avec un humour rieur :

— Je n'étais pas taillé cependant pour tailler des pierres !

Certes, Victor Rousseau n'a rien d'un colosse. Et l'on reste surpris en songeant à la somme d'énergie et de résistance qu'a dû dépenser cet homme nullement athlétique pour produire l'œuvre déjà considérable sur lequel il a établi sa réputation. Rousseau a une physionomie élégante. Son fin masque, ses yeux noirs pleins d'un feu tranquille, sa barbe, sa moustache, ses cheveux noirs, son nez aquilin qui ombre la ligne d'une bouche au dessin régulier, font songer à un Florentin des premiers temps de la Renaissance. Son corps délicat, ses membres gracieux, ses mains singulièrement aristocratiques ajoutent à l'ensemble distingué de son être.

A l'époque où il décrochait le prix Godecharle il ressemblait, sans doute, au musicien Giacomo Sansecondo, plus connu sous le nom de Joueur de violon^ dont Raphaël peignit, en i5i8. ce merveilleux portrait conservé dans la galerie Scierra Colona. Rousseau a dans les prunelles quelque chose

de la paix attentive de ces regards et sa figure a la calme confiance qui imprègne les traits du prestigieux instrumentiste d'autrefois. Aujourd'hui son masque, plus austère, mais toujours aussi distingué, serait pareil à celui de François Duquesnoy, peint par Van Dyck, si la barbe était coupée en pointe et si les cheveux étaient moins abondants...

L'homme et l'artiste s'accordent ; l'œuvre est conforme à l'artiste. Tout d'ailleurs chez Rou.sseau est personnel ; et la moindre chose sortant de son ébauchoir est en parfaite harmonie avec lui-même. Sa vision est claire et gracieu.se comme son langage. Car ce grand statuaire, qui fut jusqu'à vingt ans un ouvrier et qui prit le chemin du chantier en plein air après avoir à moitié appris à lire, e.st un causeur presque raffiné. Et il n'est rien de plus émouvant, selon nous, que cette merveilleuse transformation d'un individu fruste et ignorant en un véritable gentilhomme, aussi instruit que modeste, par la seule magie d'une irréductible ténacité. La volonté même, chez lui, paraît se draper dans une élégante ardeur :

— Ma vie est jusqu'à présent mon œuvre la plus belle... Je l'ai conquise par une volonté inconsciente Je ne suis pas un combatif...

Ce sont là des mots subtils. Dans la lutte, Rousseau a sans cesse conservé cette sereine assurance de quelqu'un qui est certain de vaincre. Il savait que pour conquérir il ne faut point défier et qu'il sied surtout de préparer, sans puffisme et sans tapage. les armes avec lesquelles on désire entrer en lice.

A treize ans, le petit carrier débarqua à Bruxelles : une armée de bâtisseurs édifiaient le nouveau Palais de Justice. L'apprenti entra dans une des équipes et, comme il avait quelque pratique du métier, il se mit à équarrir certains de ces blocs de grès et de granit dont est fait le monument de l'architecte Poelaert. Le gamin était devenu soucieux ; loin du pays natal, son esprit réfîéchi s'assombrissait davantage. Le milieu fiévreux et fourmillant de la capitale faisait lever en lui des songeries latentes qui se condensèrent en une ambition première : il rêvait de tenir un crayon. Un soir, il alla prendre timidement une inscription à une lointaine école de faubourg, celle de Saint-Josse-ten-Noode. Là, au moins, il ne courrait point le risque d'être surpris par un de ses compagnons de travail, au moment de franchir le seuil, studieux... Lui eût-on pardonné cette orgueilleuse fréquentation?

Le matin et l'après-diner le jeune homme burinait ses monolithes avec courage. Lorsque ses yeux se reportaient, là-bas, sur le vaste et pittoresque panorama de Bruxelles, suivant lentement vers le sud, dans le clair horizon, le valonnement de la vallée de la Senne, il pensait aux paysages de la contrée hennuyère. Pour refouler sa mélancolie, il piochait avec plus d'énergie et son maillet .s'abattait avec plus de bruit sur la tête de son ciseau.

Les ans passaient. L'ouvrier devenait artisan. Il croquait fort bien l'ornement, modelait des rinceaux, s'essayait à composer des arabesques. Son patron lui permit de tailler des sujets décoratifs peu difficiles. Et c'est ainsi que le Palais de Justice contient dans ses salles, dans ses galeries et sur ses façades, quelques écussons, quelques simples trophées, quelques volutes ouvrés à môme l'appareil par l'auteur de la Demeter du .Musée royal de Bruxelles.

Mais Rousseau ignorait complètement la figure ; il navait pas dessiné une seule fois un bras, une jambe, une main. Alors naquit dans ce cerveau soucieux une seconde ambition, ambition peu ordinaire : sous la peau, il y a de la chair, des tendons, un squelette. Le corps humain est une machine mystérieuse ; pour en fixer le jeu, il s'agit de connaître ses rouages. La plasticité du corps l'occuperait plus tard... Il fallait avant tout savoir comment fonctionnent les muscles et établir les mouvements naturels auxquels tous les gestes obéissent. Deux fois par semaine donc, par faveur spéciale du patron, Rousseau allait à l'Université de Bruxelles. Il avait obtenu de suivre les cours de dissection et de vivisection du docteur Sacré. Pendant trois années, il fut l'élève le plus attentif, le plus enthousiaste aussi du vieux professeur.

Puis, tout un hiver, le soir, à l'Académie de Bruxelles, Victor Bousseau dessina et ébaucha d'après nature. On trouvait surprenant la facilité de ce nouveau venu à saisir l'allure des modèles, à préciser le détail d'un buste, à construire l'attache d'une épaule, à camper une jambe. L'artiste n'a passé que ces six mois à l'Ecole. Le jour, il continuait à composer des sujets aimables, à mouler des rosaces et des frises chez son maître, l'ornemaniste. Le reste du temps, et on peut juger de l'importance de ces loisirs, il s'instruisait en lisant, ce qui exigeait une partie de ses nuits. Mais comme il était très chétif, il n'avait aucune crainte de maigrir...

En 1892 Victor Rousseau participa au concours Godecharle. Il fut classé premier ; il avait vingt-cinq ans, la limite d'âge pour les participants de l'épreuve.

— Le soleil s'était levé. J'étais indécis avant cela. Je me demandais ce que je deviendrais, comment il me serait possible de sacrifier à cet irrésistible besoin de sculpter qui s'était ancré en moi. Je possédais ma liberté. Et je parcourus l'Italie, la France, l'Angleterre. Quelle joie, quelles délices pour mes yeux qui n'avaient jamais rien vu. J'ai admiré, et je suis revenu. Depuis lors je travaille. Dix ans se sont écoulés. Ce que j'ai donné est une première floraison. Je possède des projets qui la compléteront. Mon espoir est d'accomplir une seconde période décennale exprimant ma vision mûrie. Quand j'ai des doutes au sujet de l'avenir, je revis mon passé, je me

retrouve enfant par le souvenir et une grande force m'anime. La misère est un terreau.

Il est singulier de rencontrer une direction si radieuse chez un artiste dont la jeunesse fut difficile, qui côtoya la misère et se nourrit de la dure expérience des difficultés matérielles, Les rancœurs, les peines n'ont point déteint sur son caractère. Les mauvaises heures, nous devrions dire tout un mauvais quart de siècle, n'ont point assombri la claire vision de ce sculpteur négligé par les fées. Il ne leur en veut pas cependant de leur délaissement, puisqu'il se plaît à revêtir ses figures de toute la légèreté de leurs silhouettes fugitives

— Je ne conçois pas l'art sous d'autres formes que celles du bonheur et de la paix. L'art doit embellir la vie. Il la réjouit dans le sens élevé du mot.

De là cette grâce quelquefois excessive de ses ouvrages de petites dimensions. Ces figurines sont secondaires dans son œuvre. Il ne songe pas à les répudier. Mais il les explique d'une phrase charmante :

— Mes petits bronzes, mes petites terres cuites? Ce sont les épigrammes, les sonnets du poète. Ils reposent de l'élaboration, de la création de morceaux considérables.

Les productions de Victor Rousseau se particularisent de deux façons : par l'harmonie des lignes et par le sentiment intime des visages. Elles sont pleines de rythme et pleines de quiétude. 11 y a de la musique dans cette sculpture. Et autour d'elle fîolte un peu de cette mélodieuse atmosphère qui drape sobrement les statues antiques et tisse autour des .sculptures du dix-huitième siècle une gaze d'exquise émotion.

L'atelier de Victor Rousseau, dans le rustique village de Forest, est tout peuplé de moulages et d'esquisses du jeune maître. Les Sœurs de [Illusion, dans la belle entente de leurs attitudes associées et vaguement alanguies, dominent cette humanité de plâtre. Transposées dans le marbre, elles gagneront prochainement le Palais des Beaux-Arts de la rue de la Régence. Ici c'est un groupe du SMariage, à exécuter en pierre de Chauvigny pour le nouvel hôtel communal de Saint-Gilles. Un couple symbolique : lui, la main droite sur la hanche, met l'autre main sur son bras gauche, à Elle, derrière l'épaule. L'époux est nu, la ceinture drapée ; l'épouse est vêtue à l'antique. Le sein et l'épaule droite sont sans voile. Sa main, dans un geste d'abandon confiant, se pose sur la cuisse de l'aimé. Une sérénité charmante se dégage de cette composition ; elle respire la félicité. Tout y est ravissant et la tête de la jeune femme est d'une pureté essentielle.

Voici une esquisse pour un vaste ouvrage : Fructidor. Des femmes portant des enfants, des hommes portant des brassées de pommes et de raisins

mûrs. Les fruits de la terre et les fruits de l'amour. Radieuse synthèse dont la réalisation nous donnera un chef-d'œuvre. Le mouvement des personnages, l'expression des poses, tout est déjà significatif.

Les bustes de Victor Rousseau sont bien caractéristiques. Il fait un portrait, sans accuser la ressemblance, car cela rend souvent le buste lourd et matériel. Il s'efforce pour ainsi dire de suggérer cette ressemblance plutôt que de l'établir. Et pourtant c'est bien le modèle. Il obtient ce résultat par une étude scrupuleuse des nuances, des plans, lui le subtil traducteur d'un simple trait. De là le côté hiératique de ces visages, l'attirance suave de ces regards qui, pour être tout à fait séduisants ou éloquents, devraient néanmoins refléter davantage l'âme des êtres dont le sculpteur s'inspira.

Ceci est une critique que nous voulons motiver. Le statuaire cherche tellement l'harmonie de la silhouette et du geste qu'il se confine parfois dans la seule plasticité d'une figure et qu'il en néglige le sentiment moral. Ce qui fait la vie d'un portrait, c'est précisément ce qui ne se trouve pas dans une forme impeccable, c'est ce langage mystérieux que parlent les yeux, les lèvres et qui nous enchante tout à fait lorsque nous le percevons. Chez Victor Rousseau, il nous arrive de prêter vainement l'oreille près de ses héros de marbre ou de bronze.

L'artiste a assurément conscience de cette faiblesse ; croyez bien qu'il s'en débarrassera. Fervent admirateur d'Ingres, il sait quand le peintre de La Source cesse d'être froid. Il n'ignore pas que lorsque lui-même animera de plus de chaleur et de plus de frisson intime ses portraits, il atteindra à la maîtrise de celui dont une communauté de tempérament le rapproche. Ce sera là l'apanage et la gloire de cette seconde décade où le sculpteur vient d'entrer et qu'il voudrait si digne de l'autre.

Il est peu de statuaires modernes qui aient saisi si parfaitement la grâce féminine que Victor Rousseau. Il a interprété multiplement la femme, variant les attitudes, changeant l'allure et la signification. La flexibilité délicieuse, la tendresse coquette, la noblesse amoureuse, la chaste pudeur attirante vivent sous son ébauchoir. C'est toute la psychologie de la femme, infinie et diverse, qu'il nous fait aimer et adorer dans tant de figurines ravissantes et incomparablement campées. Et devant tant de distinction raffinée et conquérante, nous nous rappelons la grâce élégante et le jeu naturel de Diane et Calisto, dont le Titien goiâtait tant les silhouettes fines et patriciennes qu'il se plut à refaire trois fois le même tableau...

Victor Rousseau est un poète. Il a trouvé des chants nouveaux pour célébrer des divinités qui furent de tous les temps et qui sont propices à ceux sachant les aimer profondément. Il base son art sur la nature, qu'il adore et cultive ; et si. dans une forme même un peu éthérée, il parvient à donner

une sensation d'humanité, cela ne démontre-t-il pas qu'il connaît la vie intime des êtres et des choses et qu'il détient les mystères de leur puissance ? Rien n'échappe à ce devineur attentif et inquiet et à son œil. Quand il se promène dans la campagne favorite, aux environs de cette antique abbaye dévastée que fonda, en partant pour la croisade, le chevalier Gilbert de Gand, il ne peut résister à la tentation de dessiner d'un crayon précis et nerveux tel site animé, tel groupe de gens dans un coin de ferme ou de labour. C'est un homme qui travaille même lorsqu'il se repose et qui trouve son repos uniquement dans le labeur obstiné.

Dimanche 7 février 1904.

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Portrait d'après nature par Ferdinand-Georges LENMERS

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Jan Stobbaerts

'atelier du célèbre animalier est moins la chambre d'un artiste que l'officine d'un savant. On est tenté d'y chercher des alambics, des cornues et des fourneaux, tout l'appareil romantique de l'alchimiste ou du magicien. Nous pensons à Balthasar Claes, le chercheur de l'absolu dessiné par Balsac, et il nous semble aussi que le docteur Faust va paraître dans le coin de clarté qui troue l'ombre de la petite pièce, le docteur Faust devenu vieux et en face de qui bientôt surgira Mephistophélès.

Lorsque le peintre s'approche, l'illusion devient plus vive, car sa grande barbe blanche, ses yeux bruns immobiles et singuliers évoquent le visage d'un homme qui passe son temps à pénétrer les arcanes et à se plonger dans les mystères de l'occultisme. Mais bientôt, accoutumés à la pénombre, nos yeux distinguent les choses réelles et notre impression s'évanouit au premier accent du maître.

Stobbaerts parle lentement, sans emphase et sans prétention d'éloquence. C'est un homme connaissant sa valeur. Il a la fierté de sa réputation universelle, et avoue son admirable ambition de rivaliser, dans l'opinion de la postérité, avec les vieux maîtres vers qui vont ses préférences et dont il prolonge les traditions. Bien que mettant avec raison la noblesse de l'art au-dessus de toutes les aristocraties, il s'enorgueillit de descendre d'une famille patricienne du pays de Lierre. Chose curieuse, l'écu écartelé appartenant aux ancêtres de ce peintre qui reproduit si merveilleusement les cochons, porte, au premier et au quatrième de pourpre, un porc rampant au naturel. Au deuxième et au troisième d"or on remarque un dextrochère

armé. Comme devise : Suum Cuiqiie. Stobbaerts ne pourrait en avoir de meilleure. Il aime son art ; il est toute sa joie, toute sa fierté. Nul domaine ne fut jamais mieux cultivé que le sien et la vieille locution juridique romaine s'applique infiniment bien à sa personnalité transcendante.

Jan Stobbaerts est un exemple admirable de volonté et de puissance convaincue. Quelle carrière énorme parcourue depuis l'époque où, s'essayant à peindre d'imagination, vers la dixième année, une scène de kermesse dont il avait été témoin, jusqu'à l'élaboration de ses derniers et prestigieux chefsd'œuvre ! A soixante-cinq ans ce créateur infatigable peut se réclamer d'un gros demi-siècle consacré totalement à son art.

Il eut des commencements difficiles, presque misérables. Orphelin de père et de mère à six ans, alors que d'autres s'inscrivent à l'école, il entra chez un peintre en bâtiment. Ce fut longtemps après qu'il apprit à lire tout seul. Sa vocation se rattache intimement à un inoubliable souvenir d'enfance. sa première impression artistique : il gardait devant les yeux la vision riante et séduisante d'une scène de famille de Jordaens. C'était un grand tableau, ornant la chambre du père, menuisier de l'ancien régime, un peu architecte aussi et qui, pour sa pièce de maîtrise, avait construit un escalier en spirale.

Cette toile disparut à la mort des parents. Elle illuminait de son harmonie chaude les rêveries du gamin. Les personnages s'animaient, lui parlaient, le conseillaient ; ils ont présidé à l'éclosion de sa destinée, ils sont les parrains de son talent et furent les augures de sa vie. Lui aussi désirait tenir le pinceau et la palette ; plus tard, c'est en décorant les murs d'intérieurs bourgeois qu'il trouva des loisirs pour se livrer à ses premiers essais esthétiques.

Stobbaerts n'a jamais oublié, il n'oubliera jamais l'attention d'un vieil ouvrier qui se plut à lui faciliter sa besogne quotidienne et, lui promettant une réputation brillante, l'encourageait sans cesse, alimentait son espoir et se dévouait pour lui assurer parfois une heure d'indépendance, de liberté... Il parle de cet artisan affectueux, dont il ne connaît plus le nom, avec une émotion et un bonheur communicatifs révélant une éternelle reconnaissance. Son image, à côté de celles du baron Leys et de Henri De Braekeleer, les illustres compagnons d'armes du maître, reste précise dans sa mémoire.

L'œuvre de Jan Stobbaerts est considérable. Il est cependant moins nombreux que celui de beaucoup de peintres célèbres n'ayant pas dépassé la quarantaine Mais dans cet œuvre l'avenir ne trouvera aucun déchet ; le temps n'en sacrifiera rien : il restera intact et solide. C'est là l'apanage d'un talent sévère et obstiné, qui ne se contente pas d'une impression fugitive. Il truelle avec un désir irrésistible de parfaire, de se rapprocher le plus près de ce qu'il a vu, de ce qu'il a ressenti, de ce qui l'a touché, de ce qui l'a

Henri THOMAS

Portrait d'après nature par Ferdinand-Georges LENMERS

attiré et séduit. Il appelle cela son impressionnisme à lui ; et il faut convenir qu'il vaut tous les autres ensemble, car personne aussi bien que lui n'a rendu la nature avec une si chatoyante lumière, avec une vibration si délicate de l'espace.

Sa façon de travailler devrait donner à réfléchir aux " bacieurs " prétentieux et infatués de la génération présente, ces artistes assurément bien doués mais qui brossent cinquante toiles en douze mois, et qui prétendent les vendre à des prix fabuleux. Un jour récent un paysagiste très connu visitait Stobbaerts ; celui-ci « caressait y, comme il dit, un intérieur d'étable plongé dans la pénombre. Un tronc d'arbre mal équarri et usé, bosselé par le frottement des cornes des bestiaux, soutenait les solives grossières du plafond. Le jeune paysagiste regardait ce lourd pilier, dont les rugosités, les fentes, les aspérités noueuses, le fil de l'aubier étaient détaillés avec une observation méticuleuse. Un rayon de soleil en soulignait les reliefs et précisait les ombres ; et ce morceau de bois vivait aussi intensément que les ruminants dociles alignés derrière l'abreuvoir. Le visiteur émerveillé ne put s'empêcher de demander :

— Mais comment faites-vous cela ?

— En regardant la nature, mon ami. Vous autres, jeunes, vous ne savez plus regarder.

Et, malicieux et juste, le maître ajouta :

— Vous n'en avez d'ailleurs plus le temps ! Vous êtes des gourmands. Vous voulez voir tout à la fois ..

Stobbaerts se contente d'étudier la nature par fragments : c'est encore la meilleure façon, après tout, de parvenir à l'évoquer entièrement. Cet homme qui, par la verdeur de ses facultés et son endurance, est un second " papa Corot «, entre en campagne dès les premiers beaux jours. Il parcourt de préférence cette superbe contrée des trois Woluwe, sur les hauteurs de laquelle, au XVIII' siècle, l'archiduchesse Elisabeth chassait au faucon.

La boîte au dos, le tabouret, le chevalet pliant sous les bras, il va et vient, ouvre sur l'espace ou dans les cours des fermes son œil presque aussi placide que celui des bonnes bêtes dociles qu'il aime. Il choisit son coin, pioche des heures une esquisse, cependant sommaire : des contours, des taches. Il rentre à l'atelier, commence son tableau d'après cette annotation, le pousse aussi loin que possible. Puis il l'emporte avec lui, le complète sur place ; revenu à l'atelier, il le reprend de nouveau :

— Ici, je n'ai plus devant moi, derrière moi, à mes côtés, autour de moi, ni espace, ni lumière. Rien ne me distrait. J'analyse alors ma toile en me rappelant le coin dont elle est l'interprétation. Je me corrige moi-même ; je trouve mes défauts. Vous savez, on ne sait pas toujours peindre : la main,

oui, est toujours prête, mais la tête boude... Quand j'ai bien... ruminé, je saisis ma palette et je modifie. Je retourne derechef sur les lieux, basant ainsi mon travail sur les doubles assises de la vérité et de l'imagination. Ces voyages sont parfois fréquents : je veux goûter en regardant mes toiles les sensations emmagasinées devant le site reproduit. A quoi bon ne rien exprimer ?...

Pareille conscience est unique, pareille honnêteté est particulièrement rare en notre époque d'arrivisme et de vaine gloriole. Jan Stobbaerts travaille souvent des mois à un tableau de petites dimensions. Presque tout ce qu'il a produit depuis quinze années se trouve dans son atelier. Il y a là peut-être vingt toiles, autant de chefs-d'œuvre : et encore ne sont-elles pas terminées.

Merveilleux Harpagon de l'art, il jouit de ses œuvres comme un avare de son or ; il ne se résoud qu'avec ditïiculté à se défaire d'un ouvrage. On dirait vraiment qu'on lui arrache quelque chose de lui-même quand, moyennant des prix fort élevés pourtant, on emporte hors de son home quelque châssis sur lequel longtemps il peina... Ce trait n'est-il pas profondément touchant ?

Stobbaerts est le dernier de nos grands coloristes. Sous son pinceau la couleur chante et la matière est mélodieuse. On se demande vraiment parfois comment il parvient à obtenir des tons d'une richesse inédite, si on peut ainsi dire. La robe des bœufs, des vaches et des taureaux, la peau soyeuse des truies, le pelage des hongres, des juments et des étalons, il les fait valoir dans le cadre d'un pré, dans la cour d'une métairie, au fond d'une étable, au milieu d'une venelle villageoise. L'air caresse ces animaux, adoucit leurs lignes, amortit légèrement la masse pesante de leurs silhouettes. Ils se profilent devant l'herbe verte d'un pâturage, de\ant l'appareil diversement rose et orangé d'une muraille de briques à l'harmonie surprenante.

L'accord entre les choses et les êtres est intime dans l'enveloppe d'une atmosphère subtile oià l'on respire délicieusement et où rien n'est lourd ni déprimant. Tout vibre avec la même intensité, tout s'anime. Et le maître peut avec la même fierté, avec la même joie, dire en indiquant du doigt un cheval au repos ou un pan de maçonnerie : Dat is een schoon brok, iiiet iPaar ? Ne révèle-t-il pas tout son plaisir de peindre quand il ajoute, en montrant d'un geste lent la croupe d'une génisse, à peine esquissée sous une crèche, près d'une porte par où entre la lumière chaude : « Ce morceau-là doit être estompé, doit être dans un rêve... »

Chez un fervent de la matière, c'est une expression qui ravirait l'idéaliste le plus intraitable. Celui-ci finirait par constater que Stobbaerts est plus idéaliste que lui. Car, pour employer l'expression d'Henri Leys, le maître

n'aime pas le bœuf bourgeois. Tous ses animaux ont une physionomie, un caractère, une anatomie, et, ce qui est plus difficile, un âge. Il se dégage d'eux, semble-t-il, la fatigue du labeur, la tâche des longues années, ou les éreintements des reproductions multiples. On penserait qu'il a l'ambition de saisir même la pensée de toutes ces bêtes. Ce peintre incarne sa race, les écoles successives qui font la gloire de notre pays flamand. Ses œuvres émotionnent par la magie d'une couleur somptueuse et veloutée, et par le charme intime avec lequel toutes évoquent des sites de la contrée natale.

Dans son petit atelier, à mesure que, sur des chevalets, il pose en pleine lumière, sous le lanterneau, ses toiles splendides, cette contrée surgit, avec les gens et les animaux qu'elle nourrit. Parmi ces toiles précieuses il en est une qui nous requiert de préférence : une salle de moulin avec sa meule de pierre cassée, ses sacs de blé, ses solives de bois aux ferrures Touillées, son plancher vétusté. Un ouvrier est au fond de la chambre, inondée de la lumière qui pénètre par une fenêtre basse. On croit entendre le bruit des engrenages et on a l'illusion de humer l'odeur bonne et saine de la farine. On a envie de toucher du doigt le bois des poutres, pour connaître la sensation agréable du chêne antique dont elles sont façonnées.

Un peintre doué d'une palette si délicate devait fatalement aborder la figure. Il s'est représenté lui-même dans une Tentation de Saint-Antoine, sous une robe de bure, au milieu d'un groupe de femmes nues descendant les escaliers d'une terrasse où AL d'Amercœur, le héros de Henri de Régnier, se promènerait volontiers, appuyé sur sa canne de jaspe. L'air est saturé de parfums d'automne et les chairs blondes et brunes palpitent et attirent. Au premier plan, une fée pince les cordes d'une harpe dont la musique emplit le paysage. La même séduction, la même attirance de la chair frissonnante, la même ambiance tendrement païenne, imprègne la Fête nuptiale de Vénus et de Vulcain, où cinq femmes divinement belles, aux formes souples et alanguies, aux gestes lents et prometteurs, mettent dans le demi-jour de la forge toute la splendeur séduisante de la grâce amoureuse.

Ces deux tableaux, commencés il y a des ans, sont en voie d'achèvement. Leur richesse discrète fera l'étonnement de ceux qui, un jour, parcourront l'exposition générale de ses œuvres que prépare paisiblement le célèbre artiste. Dans son atelier, où l'hiver le confine, il garde les dehors d'un homme qui va partir vers la campagne ensoleillée : il a un chapeau de paille, une chemise de flanelle, un mince veston d'alpaga, une culotte de velours jaune à côtes, des pantoufles grenat. Autour de lui, hors du rayonnement étroit de la verrière, ne brillent que les angles polis des meubles anciens, les appliques de cuivre des tables massives, les reflets des poteries, les yeux fixes d'un singe empaillé qui, du sommet d'un bahut, paraît vous jeter l'orange serrée dans sa main.

Nous prenons congé de l'artiste qui, accueillant et affable, veut nous retenir. Mais nous nous échappons, en lui exprimant une fois de plus toute l'admiration que nous inspire son labeur patient. Son visage s'illumine d'un large sourire et le peintre nous dit avec bonhomie, en nous reconduisant ;

— Si vous frictionnez trop brutalement un membre endolori, vous l'écorchez. En art, il est utile d'agir de même : il ne faut rien brusquer et reprendre avec une sage assurance les parties qui ont mal. pardon ! qui sont imparfaites...

Mardi 12 janvier 1904.

Henri THOMAS :

Vénus...?

Henri Thomas

L existe encore à hauteur de la porte du Rivage, dans ce quartier où s'étendaient autrefois les classiques jardins de la bruyante guinguette du Chien- Vert, quelques vieilles maisons festonnant irrégulièrement le quai. Elles seront bientôt jetées bas pour les besoins des travaux maritimes de Bruxelles. Une des plus hautes et des plus anciennes fait face au coude qui noue le canal de Willebroeck au canal de Charleroi, tournant que les développements du port condamnent lui aussi à une disparition rapide. Une profonde salle pittoresque, à l'étage de l'arrière-bâtiment. Il y règne une odeur de goudron ; aux poutres énormes et vermoulues pendent des bouées, des sphères de chanvre tressé, appelées ballons de défense, qui servent aux bateliers à garantir leurs carènes contre les abordages, dans les passages difficiles, des vestes cirées, des cordages. Dans un coin s'amoncellent d'épais tissus grossiers, enduits de couleurs sombres.

Un vrai tableau maritime, où l'on croit respirer l'air salin par les basses croisées ouvertes et où. dans le cadre de la porte de chêne, on cherche la silhouette approchante d'un matelot nonchalant... Au dehors, de l'autre côté de la rue, des barques sont amarrées à la berge, des chalands passent, de petits steamers se croisent. Et, plus loin, derrière les impassibles et rébarbatives grilles de l'Entrepôt royal, les mâts des navires rangés dans le bassin du Commerce criblent la distance d'inexplicables points d'exclamation...

Au milieu de l'atelier mi-obscur, assis sur un banc dans la pose du pêcheur reprisant les mailles déchirées de son filet, un jeune garçon travaille.

La paumelle de cuir au poing, le long skiff d'acier aux doigts, il ourle une vaste voile grise, dont les plis devant lui se déroulent comme une vague. L'aiguille triangulaire, au chas armé d'une grosse ficelle, va et vient de façon méthodique. L'artisan, tout absorbé par sa besogne, est vêtu d'un costume de coton bleu ; son veston ouvert laisse voir un jersey de laine indigo ; il porte de gros souliers cloutés. Lorsque, pour manœuvrer sa pesante voile, l'ouvrier se redresse, vous êtes surpris par l'élégance de sa personne et par la distinction de ses traits. Il a le visage aristocratique du marquis Alfred Douglas, le poète de Perkin Warbeck, mais rendu plus mâle par la moustache fine et la barbiche blonde. Sa taille est élevée et ses membres vigoureux et flexibles.

Cet ouvrier courageux et obscur n'est autre que le brillant peintre Henri Thomas, dont les débuts sensationnels et simultanés au Salon triennal de Bruxelles et au Labeur,, l'année dernière, restent sans précédent dans notre école. Il dépose ses outils à notre venue et nous tend la main- Et comme nous nous étonnons de le trouver encore occupé à telle besogne anormale, il nous dit de sa voix nerveuse, en montrant le ceste, doublé d'une rondelle criblée de cavités minuscules, qui, tantôt, lui serrait la main :

— Cette paumelle a deux siècles et demi. L'aïeul de mon cher père, mort à nonante-trois ans, l'avait confectionnée alors qu'il allait devenir artisan. C'est un outil qne je vénère. Quand je la passe à mon pouce, il me semble qu'une étreinte affectueuse, à travers les temps, me lie à tous les miens. La peau mal tannée dont elle est faite et dont le poil n'est usé que par endroits garde, dirait-on, quelque chose de l'empreinte de toutes les mains vaillantes qui la gantèrent. Les Thomas sont une dynastie de voiliers. .le suis le dernier représentant de cette dynastie. .l'obéis à la loi commune : depuis l'âge de treize ans je pratique le métier de mes ancêtres...

Une involontaire mélancolie passe dans sa voix à la pensée qu'un jour lointain peut-être, mais inévitable, il lui faudra abandonner sa profession, bien que toute sa joie, tout son bonheur se concentrent en l'espoir de sacrifier sa vie entière à cet art dont la vocation lui a fait soudain obtenir le patronage attentif. Ce choix que les déesses favorables ont fait de lui l'a étonné le tout premier. 11 n'est pas un artiste plus justement abasourdi que Thomas d'avoir trouvé sa voie, tant sa découverte fut soudaine et absolument imprévue. Il s'en est fallu de peu qu'il fût irrémédiablement perdu pour l'art et que le fatigant métier familial le prît tout entier et à jamais.

Henri Thomas a fait ses premières études à l'école de dessin de Molenbeek-Saint-Jean, en même temps que son ami Georges Van Zevenberghen, cet autre " jeune « merveilleusement doué. Il y allait le .soir, dès l'âge de dix ans, et y fréquenta jusqu'à seize. Nullement respectueux des traditions de

cet établissement, où il faut se consacrer presque exclusivement aux arts appliqués, Thomas et Van Zevenberghen s'obstinèrent à vouloir copier la nature, à ne point sacrifier à la fantaisie ornementale coutumière. Pour leur apprendre à ne pas désirer ambitionner le... grand art, pour les décider à revenir à des préoccupations plus traditionnelles, on leur donna un congé de quinze jours... Mais avant l'expiration de ces vacances forcées, un agent de police apporta solennellement aux deux camarades la nouvelle de leur renvoi définitif. Le directeur avait réfléchi : de deux mauvais sujets indociles comme ceux-là, on ne tirerait jamais rien de bon !..

Thomas continua à confectionner des voiles avec son père. Le soir, de six heures à minuit, dans la mansarde de Van Zevenberghen, les deux " victimes " dessinaient. Ils avaient trouvé un modèle au rabais, un ancien débardeur mutilé : ce brave était manchot, mais il avait un buste athlétique... Alors, fort de quelques belles études, très correctes, mais nullement personnelles, Henri Thomas ambitionna d'entrer à l'Académie de Bruxelles.

Trois fois il dut recommencer l'épreuve réglementaire avant d'être admis à l'atelier Stallaert. Il allait au cours le matin et le soir. L'après-midi il reprenait la paumelle de peau et le skiff de métal. Il quitta l'Ecole il y a trois ou quatre ans, à la suite des incidents houleux dont l'épilogue fut, comme on sait. la... défenestration d'une figure du sculpteur Kemmerich. Le futur auteur de Vénus fut alors de l'atelier libre de la rue Godecharle. Mais à mesure qu'il travaillait, qu'il complétait son savoir, qu'il approchait de la connaissance parfaite des canons, des règles, des lois estéthiques, un doute grandissant pénétrait ses songeries :

— Plus je regardais mes toiles, mes croquis, plus je trouvais qu'ils ressemblaient aux toiles, aux croquis des autres. Et en me comparant aux maîtres que j'avais appris à vénérer, à aimer, je me trouvais tellement minuscule et présomptueux que je ne comprenais pas comment l'idée avait pu germer un instant en moi de m'allier un jour à cette aristocratique famille. Non, j'avais la certitude que je ne serais qu'un peintre médiocre et par conséquent inutile. Et pourquoi végéter dans une carrière obscure alors que l'atelier de mon père m'écherrait plus tard en héritage ? J'étais triste, mais j'étais résolu : je resterais voilier. Un matin je pris mes brosses, les cassai et les jetai dans les eaux du canal, en même temps que la clef de la mansarde qui me servait de studio. Je voulais même que plus rien dans ma personne ne révélât le peintre que j'avais été. Je portais des cheveux longs : je les fis tailler ras ; je me coiffais d'un large feutre noir : j'achetai un chapeau-boule impeccable ; je me drapais dans un manteau à larges plis retombant sur un pantalon à la terrassier : je me vêtis désormais d'un pardessus-sac et de culottes étriquées. Cette transformation fit de moi

le plus joli bourgeois du monde. Je pris les habitudes de ma nouvelle caste, après avoir rompu avec tous mes compagnons. Le pénible mais joyeux travail de la semaine accompli, le dimanche je me faisais beau comme un calicot, me promenant sur les boulevards, visitant les guinguettes traditionnelles au bras d'une grisette que je chérissais outre mesure si elle arborait des colilichets voyants. Ah ! j'étais un type réussi et je voyais la vie d'un rose singulièrement tendre !...

Un soir, Henri Thomas, après bien des hésitations, entre dans un bar à la mode, à la suite de plusieurs fêtards qu'il avait l'ambition de vouloir imiter. Il y pénètre timidement, s'assied sur un tabouret trop haut devant une table trop basse, et demande une consommation inconnue, dont il entend crier le nom. Ses yeux grands ouverts examinent le local, détaillent le cabaret luxueux, observent les habitués. Le jeune homme n'est plus le même ; le bourgeois tout nouveau qu'il était devenu disparaît soudain, pour céder la place au peintre d'autrefois, mais un peintre neuf aussi, qui sent vibrer en lui une émotion violente et dont l'esprit tout à coup s'illumine : Thomas venait de recevoir le coup de foudre, il venait de trouver sa voie, il venait de découvrir sa propre nature.

Longtemps, cette nuit, le chalumeau machinalement entre les dents, il contempla, admira et réfléchit dans l'emportement d'une ambition orgueilleuse. Le tapis rouge du bar, les lambris neigeux aux appliques d'or, les tentures brodées, le buffet monumental, les vitres biseautées des portes, le style byzantin du mobilier, tout cela le conquit tout d'abord. Mais dans ce cadre, à l'illumination crue, quels personnages typiques ! Des femmes jolies, provoquantes ou pires, aux robes du dernier golit, aux fanfreluches exquises, aux coiffures recherchées, ombrant des visages poudrés, des lèvres rougies, des paupières bleutées. Tout le charme vicieux et bruyant, toute la mise en scène requiérante des délicieuses créatures séduisantes qui constituent le galant bataillon du demi monde bruxellois. Puis des hommes, du vrai monde ceux-là, en habit ou en jaquette, mêlés à des rastaquouères.

Autour de ce spectacle il y avait comme une atmosphère maladive ; il attirait ainsi que ces corolles dont les parfums distillent une griserie fatale. Fleurs du mal, d'autant plus dangereuses qu'elles excitent davantage, Thomas rêva de les chanter sur un mode moral, c'est-à-dire de les peindre en artiste et en psychologue et d'évoquer le vide de leur âme désœuvrée et futile et la langueur amoureuse de leurs corps parfumés, en les reproduisant sans fantaisie.

Le lendemain, très tôt, Thomas enfonçait la porte de son atelier, dont depuis sept mois il n'avait plus franchi le seuil. Sur le plancher, les asticots cessaient de ronger les tronçons décomposés d'une tête de cheval qu'il y

avait oubliée naguère et dont les mâchoires toutes blanches parurent lui sourire et lui souhaiter la bienvenue... Tous les après-midi il brossait ferme, d'après des modèles que souvent il eut beaucoup de peine à déterminer à poser devant lui. Son pinceau, généralement lourd, s'allégeait, se spiritualisait ; sa couleur bitumeuse et obscure se faisait transparente et vive ; son dessin trop gras, trop massif, acquérait de la finesse et de la subtilité.

Puis il créa ces petites toiles déjà si personnelles et si senties : le Flirt, la Note, Cocotte, Ninie, pages initiales et caractéristiques du vaste livre qu'il désire consacrer à l'étude d'une face peu décrite de la vie moderne. Cependant il tâtonne encore ; il va voir les milieux où ses héros et particulièrement ses héroïnes passent leurs jours, et se réunissent, — de l'appartement coquet au music-hall, — et se familiarise avec tout ce qui les entoure et participe à leur existence.

Alors, il découvre le type de sa Vénus ; il en fait tout d'abord des esquisses partielles. Et parmi celles-ci il est une tête à l'expression inoubliable : Visage pâle, yeux bleus, chevelure blonde, corsage clair, relevé par une tache rouge. M. Ingres, lorsqu'il avait le même âge que Thomas, c'est à-dire vingt-cinq ans, avait exécuté la Belle Ze'lie, qui est au Musée de Rouen et que l'artiste molenbeekois ignore sans doute. Une singulière parenté de vision, de couleur, de caractère, d'impression, rapproche ces deux ouvrages. L'avenante Espagnole que copia le maître du Vœu de Louis XVI a le teint mat, les cheveux noirs piqués d'un peigne d'écaillé, la gorge nue ornée d'un collier de perles ; sur les épaules un châle rouge qui retombe sur un corsage marron. C'est une des rares toiles où Ingres démontra qu'il fut coloriste avant de ne plus être qu'un pur dessinateur.

Ces deux femmes sont sœurs par les sens et par le tempérament ; leur attitude provoque également, leur physionomie est piquante, leur visage tracé avec une identique précision, et dans leurs prunelles séduisantes il y a une flamme semblable qui, doucement, brûle...

C'est en ce moment- là, au printemps de l'année igo3, que Georges Van Zevenberghen me parla de son ami, avec un emballement confraternel d'ailleurs peu coutumier dans la confrérie de Saint-Luc... Je voulus connaître les tableaux de ce peintre tout à fait obscur. Quelques semaines après Thomas entrait au Labeur, où j'avais, en ma qualité de secrétaire, préparé sa venue. Presque simultanément, l'automne d'après, il cueillait les mémorables lauriers que l'on sait à l'exposition de ce cercle et au Salon triennal de Bruxelles.

Il me fut donné d'imprimer pour la première fois en un journal le nom de Thomas, à propos de sa Ve'nus, avec laquelle il participait au concours Godecharle. Et je disais dans l'Indépendance belge de ce tableau : '^ C'est une femme étendue langoureusement sur un canapé ; le buste est

presque nu, dans un dégrafement du corsage montrant le corset. La robe légère s'évase sur le siège et s'écroule en une avalanche de plis souples. Le rose du vêtement, la carnation nacrée des chairs, les grands yeux foncés sous le casque roux de la chevelure, tout cela forme une harmonie chaude et lumineuse où la tache verte d'un perroquet, la tache rouge d'un bouquet de roses tombé sur le parquet, la tache noire d'un chai pelotonné sur le fauteuil blanc près de la singulière femme, chantent avec un éclat plus vif. C'est peint avec talent. On pense à la fois à Edouard Manet et à Alfred Stevens, et certainement Félicien Rops est en grande faveur dans les préférences de M. Thomas, comme en témoigne un petit tableau : V Escalier rouge, également au Salon, et qui est une vraie évocation des Diaboliques, s

L'artiste avait lu, en effet, l'intransigeant et hautain Barbey d'Aurevilly ; et, préférence instinctive, de tous ses héros, la duchesse de la Vengeance d'une femme l'avait suprêmement ému. Il retrouvait quelque chose de ses modèles de sélection dans cette altière et perverse Sanzia Florinda qui, par une humilité équivoque et infernale, voulut qu'on gravât sur la dalle de son tombeau une inscription disant que la pierre recouvrait une tille plutôt qu'une fille repentie...

A beaucoup de métier, Thomas joignait alors beaucoup d'inexpérience. Sa brosse, si souple, si légère, se souciait peu de la forme. De là, des robes, des vêtements plutôt que des personnages ; les corps ne se sentaient pas assez, les lignes se dessinaient à peine sous les étoffes, les soies et les dentelles. Mais le peintre a bientôt eu conscience de cette lacune, qui eût pu devenir un véritable danger et compromettre insensiblement une personnalité si magistrale.

Maintenant, il étudie vaillamment la femme ; il aime de détailler le nu, de découvrir le jeu des membres, d'approfondir le mécanisme des attaches, de suprendre tout le fonctionnement des jambes, des cuisses, des bras, du torse, des épaules, du cou, dans la marche ou dans le repos. Sa palette est riche en tons savoureux, qu'il marie en une harmonie délicate. 11 parvient à rendre les choses en suggérant presque leur matière. Et l'on peut constater dans sa dernière toile, exposée au Salon d'Anvers, combien s'est complété, au bout d'un an de travail, le talent d'Henri Thomas, combien s'est définie sa manière, combien se sont accusées les qualités de cet observateur aigu des endroits de volupté, où l'on se distrait mais où si souvent l'on s'attriste.

Cette toile a pour titre : l'Habituée. Belle, orgueilleuse, dans un froufrou de soies et de dentelles, en coup de vent, les yeux brillants un peu fureteurs, elle entre dans le bar, où un négrillon habillé de rouge se tient près de

l'huis entrouvert, par lequel pénètre un peu de l'air froid nocturne. Que de gris chauds, que de bistres caressants, que de vermillons tendres, que de verts délicats, que de bleus fins et transparents... Tout en restant dans les nobles et prestigieuses traditions de sa race, Thomas, par son orientation toute moderne, donne à sa personnalité quelque chose de primesautier, de léger, de pimpant, que nos maîtres les plus glorieux avaient jusqu'à présent seulement indiqué.

Nous quittons le peintre et le laissons à ses voiles et à ses cordages. Il nous reconduit jusqu'au branlant escalier de l'atelier paternel et nous dit, après nous avoir serré la main, sans retirer son ceste dont il s'est ganté derechef :

— Il y a dans ma carrière de la singularité ; la philosophie de l'art proclame évidente la théorie de Fintîuence du milieu. Or, rien n'est moins artiste que mon atmosphère familiale. Et, si cette loi était logique, n'aurais-je pas dû peindre de préférence ces beaux matelots, ces plastiques bateliers qui depuis mon enfance m'entourent et que j'approchais constamment sans remarquer leur beauté? Mais non. je veux consacrer le talent que je puis posséder à interpréter des êtres et des objets que j'ai toujours ignorés. Si je parviens à les évoquer avec quelque bonheur, n'est-ce point parce que tout m'en éloigne, si ce n'est le plaisir fougueux de les comprendre absolument ? Crois- le, mon cher, si j'étais un « noceur ^, comme, paraît-il, certains le pensent sincèrement, je ne serais pas le chantre des lieux où l'on s'amuse. Tout me sépare des êtres que je prends pour modèles. Je les reproduis en usant d'un recul... moral.

Lundi 15 août 1904.

Alfred VERHAEREN

Portrait d'après nature par Ferdinand-Georges LEMMERS

Alfred VERHAEREN :

La Sacristie

Alfred Verhaeren

L y a dans la destinée des circonstances étranges, des sautes de vocation qui nouent entre eux, dans certaines familles, les individus de ditférentes générations. Alfred Verhaeren est le cousin germain d'Emile Verhaeren. Leurs pères étaient jumeaux. Celui du poète eût peut-être écrit, si des alfaires commerciales, la charge d'un commerce important, des considérations d'ordre sentimental ne l'eussent tourné vers une existence mercantile. Son fils hérite de cette vocation latente et étouffée qui, animant une pensée libre, d'un caractère impétueux, s'exprime soudain de façon puissante et brutalement belle, absolument flamande dans sa forme et dans sa couleur.

Le père d'Alfred Verhaeren, lui, était haut fonctionnaire au ministère des finances, bien qu'il eût plutôt fait un peintre ; pourtant, il ne désire point voir la palette au pouce de son garçon : il le place chez Janlet, veut qu'il se consacre à l'art de bâtir. Mais la vision picturale et descriptive est l'apanage de cette dynastie de bourgeois brabançons. Pendant deux années, Alfred Verhaeren manie équerre et tire-ligne. Néanmoins la vocation commune est irrésistible : il quitte le compas et le rapporteur et se met à brosser des toiles. Or, maintenant, le fils de l'artiste, jeune homme merveilleusement doué pour le dessin, rêve de devenir architecte. Son père ne tient pas à contrarier ses goûts : il a presque la certitude qu'il sera peintre... ou écrivain.

Car tous les Verhaeren ont une tendance esthétique pareille, héritage d'ancêtres au sentiment délicat et fin, animés d'un attachement profond pour le pittoresque pays natal. Une nature morte, un intérieur de cuisine du

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peintre rivalisent de beauté et d'éclat harmonieux avec un des poèmes des Flamandes ; une page, une scène du Cloître, possède la splendeur chaude, vivace et impressionnante dun coin d'église truelle avec une fougue raisonnée, si l'on peut s'exprimer ainsi.

— La peinture ! Ce mot seul décida de mon avenir. Lorsque je l'entendis prononcer un matin, chez Janlet. j'eus un frissonnement. On eût dit que des voix impérieuses m'assourdissaient de leurs conseils. On eût dit aussi que, tout à coup, devant mes yeux, eût surgi une vive lumière, qui n'était pas aveuglante mais m'inondait, me caressait, me faisait du bien. J'avais dix-neuf ans. Taelemans, le professeur à l'Académie des beaux-arts, cet adorable metteur en pages des sites insoupçonnés ou trop connus des vieilles villes, cet exquis Taelemans qui, alors, n'avait pas de moustache et porte aujourd'hui une barbe blanche, Taelemans donc entre à l'atelier et s'écrie : '• J'ai fait la connaissance de Dubois et d'Artan, les deux Louis de la peinture ! Voilà des maîtres. 11 faut que tu viennes les voir avec moi. " Depuis ce jour mon travail ne m'enthousiasmait plus, si pourtant il m'avait jamais enthousiasmé. Je ne rêvais qu'à des tableaux, qu'à des couleurs. Peindre. Quelle joie ce devait être !... Quelle joie infinie peindre est resté pour moi après plus de trente années de labeur et de recherches.

Taelemans, un soir, mena Verhaeren au Petit Paris, à Etterbeek. C'était un cabaret délicieux, intime, modeste, où ne fréquentaient que de bons autochtones mi-paysans, mi-faubouriens, indistinctement amateurs de faro, car le gueuze-lambic ne s'était pas encore conquis un empire. Le paysagiste et le mariniste venaient là tous les jours. Ils fumaient une pipe, jabotaient, se défiaient au billard, un préhistorique billard aux doublures fermes ainsi que de l'acier, et où essayer de faire un simple trois-bandes eût été une folie audacieuse.

C'est en s'exerçani à entrechoquer les billes divoire sur cette « charrette ", que Verhaeren devint l'intime des célèbres artistes. Il se lia surtout avec Louis Dubois. 11 jeta son compas et son té par-dessus... la muraille et loua une chambre à l'étage même du Petit Paris. Parfois, séduit par l'admiration de ce disciple fervent, l'amant des mélancoliques oiseaux migrateurs et des paisibles eaux crépusculaires montait voir l'apprenti, lui donnait des conseils.

Dubois s'abstenait néanmoins de lui montrer, en lui prenant la palette, comment il fallait manier la brosse, car il avait tout de suite constaté que l'élève n'avait rien à apprendre dans le domaine de la technique : la touche était déjà assurée et preste comme celle d'un maître. Alfred Verhaeren travailla infatigablement. Peu de temps après, en 1872, il envoya au Salon une nature morte. Il ne la revit plus : le Roi l'avait acquise.

Alfred Verhaeren adore son pays. Il se plaît indifféremment en toutes les provinces belgiques, mais il les exprime toujours avec une compréhension personnelle. C'est plutôt son sentiment à lui qui imprègne ses œuvres que le caractère spécial de la nature qu'il interprète. Sa façon de travailler est d'ailleurs conforme à ce tempérament :

Je travaille toujours d'après nature. J'exécute des esquisses sommaires, je prends des annotations, des dessins, des croquis. Je m'en sers à l'atelier, je pioche d'après ces études, traduisant ces pages réduites, les agrandissant, les transformant un peu, leur gardant l'aspect de vérité qui sied à une toile devant évoquer des choses réelles. Mais j'essaie toujours de mettre en mes tableaux cette poésie inhérente aux objets, même inanimés, qui nous émeut. Quand j'ai travaillé d'après nature et que je rentre chez moi, je suis obsédé par ce que j'ai admiré. Le spectacle de la campagne, des intérieurs contemplés tantôt se transforme, se modifie. Et je rumine absolument cela dans la pénombre, le soir, l'heure des belles visions.

L'atelier d'Alfred Verhaeren a l'aspect d'un de ses tableaux. C'est une harmonie de couleurs vigoureuses, de lignes solides, qui se marient dans un jour tamisé. Un seul coin est plongé dans une lumière absolue : là où se dresse le chevalet supportant la dernière toile commencée, la clarté tombe du lanterneau qui le surplombe, et enveloppe tout. C'est une tache vive qui se dégrade insensiblement et finit par se perdre dans la pénombre.

Cette toile, à laquelle l'artiste met la dernière main, ou plutôt la dernière touche, représente le fond d'une chapelle de Franchimont. Une placide atmosphère règne entre ses murs qui paraissent exhaler des parfums d'eau bénite et d'encens, car les pierres aussi sont pénétrées des odeurs qui sans cesse montent vers elles. Un escalier de bois échelonne ses marches vers l'obscurité d'un étage ; dans une stalle, recueilli, quelqu'un prie et médite. Et autour de son visage, la paroi, blanchie à la chaux, s'illumine comme une discrète auréole. La matière est rendue avec une vigueur extraordinaire : les briques, les dalles, le chêne, tout cela chante.

L'artiste sait d'ailleurs tirer des effets surprenants de sujets fort simples. C'est sa grande et essentielle qualité de faire vibrer la chair d'une pomme comme celle d'un visage ou d'une main. Regardez ces fruits qui s'amoncellent en un désordre ragoûtant ; raisins, concombres, poires, pêches. Ils .sont veloutés, leur peau est tendue et on dirait vraiment qu'ils recèlent une anatomie. Quelle véhémence, quel mouvement impétueux dans cette mer que démonte l'équinoxe d'automne et qui, avant l'orage vespéral, qu'annonce un ciel houleux et presque sinistre, se fait méchante et roule avec bruit ses vagues monstrueuses.

Tout est bien du même artiste ; ces toiles si diverses révèlent un seul

maître, s'apparentent par la facture, par le mariage des tonalités, par l'ambiance qui y règne, par la sûreté du dessin, par le pittoresque de l'arrangement. Elles sont elles-mêmes une signature.

Alfred Verhaeren, tout en causant, va et vient dans son atelier. Sa taille puissante, ses épaules solides, se profilent sur les parois surchargées d'esquisses. Son franc masque tour à tour s'éclaire et s'ombre. Avec ses moustaches blondes relevées en broussailles, avec sa fine barbe en pointe, avec ses yeux bleus vifs, il semble un personnage de Frans Hais.

Au-dessus de la cymaise, le cuir de Cordoue entrelace des arabesques d'or. Sur une vaste toile, des jouets emmêlent les lignes et les couleurs de poupées, de polichinelles, de boîtes, de véhicules, d'animaux de bois. Des étains, des cuivres, des faïences s'alignent sur un meuble ancien. La grimace d'un masque japonais introduit dans ce cadre sévère une ironie amusante. Et comme nous nous retournons encore, avant de prendre congé du peintre, vers un petit sous-bois, œuvre de ses débuts, d'une beauté déjà attachante, Alfred Verhaeren nous dit :

— C'est mon premier paysage. J'y tiens, car il me donne raison : ma vision n'a pas changé depuis que je le peignis. Quel merveilleux pays que le Brabant ! Il corrige ce que l'Ardenne a de sec et de gris, et amortit ce que la Flandre a de trop violent et de parfois lourd. Pour moi, le Brabant est le pays le plus pictural du monde...

16 décembre 1903.

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Thomas VINÇOTTE

Portrait d'après nature par Ferdinand-Georges LEMMERS

Thomas VINÇOTTE

Portrait de M. Marcel de Stadene iBnsh' taillé directement d'af^ies nature dans le niaihie-.

Thomas Vinçotte

d'eux.

ES circonstances qui déterminent une vocation sont indéfinies et nombreuses autant que l'humanité est diverse. Mais sa loi essentielle, sa loi générale, c'est l'influence du milieu. En général, ce qui au fond d'une pensée d'enfant, d'adolescent, constitue le germe de désirs et d'espérances arrêtées, n'est autre que l'écho de choses vues souvent ou entendues autour

Ceci est spécial aux arts plastiques. Kn littérature, on peut puiser son ambition dans le terrain de l'instruction première, si le sentiment préside à cette florescence intellectuelle. Il est peu d'écrivains possédant des pères, des oncles ou des ancêtres poètes ou prosateurs. Mais il est énormément de peintres, de sculpteurs ou d'architectes qui eurent des proches maniant le pinceau, l'ébauchoir ou le tire-ligne, ces outils fussent-ils ceux du décorateur, de l'ornemaniste ou d'un modeste bâtisseur.

Il est tout à fait exceptionnel de rencontrer un artiste isolé, ayant puisé l'origine de sa personnalité en lui-même, et devant le développement de celle-ci à des phénomènes dont seuls son cerveau et son cœur aient été le siège. Thomas Vinçotte offre un exemple de cette éclosion spontanée du tempérament. Rien ne semblait prédire son entrée dans celte noble et libre confrérie autrefois placée sous l'égide de Saint- Luc...

Son père, ancien professeur, devenu inspecteur général de l'enseignement, était un pédagogue savant et austère, étranger aux spéculations esthétiques. Il avait tôt fait de constater que son fils était observateur. " Thomas voit juste, disait-il, c'est un esprit positif; il sera médecin ». Le gamin com-

mença ses humanités. Ce fat, à l'Athénée de Bruxelles, un mauvais élève, indocile, apprenant la moitié des choses qu'il eût dû apprendre. Mais, alors que les brillants sujets, ceux que l'instituteur donne en exemple à toute la classe, finissent par ne plus se rappeler la moindre chose quand ils entrent dans la vie, Vinçotte n"a rien oublié. Ce qui démontre, sans paradoxe, que les élèves médiocres sont en général les meilleurs, en ce sens qu'ils gardent l'intégral profit des leçons reçues.

Thomas Vinçotte, lui, a complété son savoir par l'étude et par la lecture. Il est un des artistes modernes dont l'érudition est la plus solide, la plus universelle ; sous ce rapport il fait songer à François Rude, le statuaire le plus instruit de sa génération. Vinçotte a surtout cultivé les auteurs latins. Il puise en son savoir une argumentation lucide et logique qui fait que la causerie prend avec lui un charme pénétrant. Il sait citer un écrivain avec exactitude, avec un à-propos choisi, sans aucun pédantisme, enclin à l'unique désir de se donner la joie commune seulement à ceux qui savourent le fruit d'une vaste connaissance.

Vinçotte est devenu sculpteur sans le savoir ; mais son instinct d'artiste une fois découvert, il l'a développé avec une infîexible raison. Gamin, il s'amusait, à Anvers, sa ville natale, à reproduire, au moyen de fils de métal, la silhouette des choses qui le frappaient, et particulièrement les animaux domestiques de la maison paternelle. C'était là le résultat machinal d'une observation naissante. Elle se précisa rapidement. Un matin. M'"'' Vinçotte découvrit son gamin étendu de tout son long sur le balcon ; il regardait, la tête passée entre les balustres de fer, deux chevaux arrêtés dans la rue, et s'efforçait, d'un crayon impatient et trop indocile, de les dessiner sur un bout de papier.

C'est la plastique animale qui, pendant plusieurs années, devait réquérir de préférence le jeune sculpteur, après qu'il eût suivi les cours de l'Académie de Bruxelles. Il participa au concours de Rome en 1872, mais n'obtint point de récompense. Ressentant la nécessité de changer d'atmosphère, il va travailler pendant deux ans à Paris, chez Cavelier. Ici s'aflfine sa nature de Flamand ; il s'établit en sa vision, en sa facture, un équilibre dont naîtra la distinction solide de son art. Revenu à Bruxelles, il travaille infatigablement. Mais il débute vraiment par son beau marbre Giotto. Il obtint avec cette œuvre le pareil succès que récolta Charles- René de Saint-Marceaux avec son Génie gardant le secret de la tombe, qui date de quelques mois plus tard et dont l'auteur et Vinçotte, de même âge presque, ne durent pas être des étrangers l'un pour l'autre dans la capitale française.

Il savoure cette première ivresse esthétique, qui lui fait créer plusieurs ouvrages importants, mais où son tempérament n'est encore qu'impar-

faitement traduit. Après avoir épousé une jeune fille anglaise, il parcourut longtemps l'Italie. La communion parfaite avec cette compréhensive compagne d'une autre race que la sienne, ses longs séjours à Paris, à Rome, à Venise et à Florence, son origine flamande, toutes ces influences diverses en s'unissant, en se confondant dans une stabilité harmonieuse, ont produit un art élégant et fort, de forme correcte, de sentiment austère et vaguement rétrospectif. On ne peut appliquer à Thomas Vinçotte la critique de Louis Viardot parlant de l'auteur de Milon de Crotone : « Il manqua de science, il manqua de goût ; il ne connut ou ne comprit pas les beautés de l'antique n, et, cependant, un rapprochement s'impose entre eux deux : " Puget ne reçut qu'une instruction très négligée, très incomplète, n'eut aucun maître, vit peu de modèles... «

C'est surtout dans le domaine de l'art p.sychologique, c'est-à-dire dans le portrait, que Thomas Vinçotte atteint à la plus haute expression. On le savait sculpteur puissant et noble : sa récente exposition au Salon de la Société royale des beaux-arts le met définitivement au premier rang de nos grands statuaires. Il a maintenant la digne place méritée, mais que pour les attentifs qui le suivaient depuis des années, et pour lui-même, il occupait déjà longtemps.

Le père de l'artiste voulait que son garçon, en devenant médecin, utilisât les qualités d'analyse ancrées en lui dès son adolescence. Ce sont ces qualités, affinées, asservies à un idéal moins utilitaire, qui donnent à Vinçotte son originalité et, par conséquent, sa réputation. Chacun de ses bustes est une œuvre belle, significative, différente, et cependant imprégnée d'un identique désir de réalisation personnelle. Rois ou princes, aristocrates ou bourgeois, professeurs ou artisans, le maître saisit leur caractère, définit leur type, grave leur ressemblance dans la matière.

En le regard de ses modèles, il lit la bonté, la douceur, l'orgueil, l'altière ambition, ou la froideur hautaine. Il imprime dans la reproduction de leur visage la forme exacte que le trait limite. Il parvient à rendre le froncement des sourcils au-dessus d'un œil perçant, le regard de l'analyste pénétrant le mystère des choses, comme il surprend sur des lèvres fines le sourire momentané éclairant de joie et de distinction légère une image féminine. Il est de Vinçotte un buste incomparable de précision intime, celui d'un maître brasseur bruxellois. Ce personnage est comme une synthèse de la bonhomie, de la volonté placide et avisée, de la sincérité instinctive de notre peuple.

Avec les mêmes moyens d'exécution, servi par une perception subtile du sentiment du modèle, Thomas Vinçotte rend toute la délicatesse, toute la spirituelle beauté, toute la séduction irrésistible d'une grande dame, à la tête

un peu penchée, et qui fait songer à certaines productions de Claude Glodion. Une parenté existe d'ailleurs entre les artistes du XVI II" siècle et le maître anversois. La façon habile et pittoresque dont il utilise la draperie dans ses bustes ne rappelle-t-elle pas le léger agencement aimé dans les œuvres de Nicolas de Largillière et d'Hyacinthe Rigaud ?

Il y a de la couleur dans les portraits de Vinçotte. Nous songeons à cette phrase de Charles Blanc parlant de Carrier-Belleuse : « On reconnaît si le modèle est blond ou brun, si l'œil est clair ou noir, humide ou sec, brillant ou voilé. En un mot, il peint ses bustes du bout du pouce, et quand il s'attaque au marbre, le marbre devient chair '■. Sous son ciseau la pierre s'anime pour l'imprégner d'une vie plus puissante, Vinçotte s'est habitué à tailler lui-même ses têtes dans des blocs qu'il dégrossit bercé par l'ivresse d'une inquiétude fiévreuse et enthousiaste, car la résistance du Carrare stimule son désir ardent :

Oui, l'œuvre sort plus belle D'une forme au travail

Rebelle Vers, marbre, onyx, émail.

Il me citait cette strophe de Théophile Gautier, qu'il a adoptée pour loi. Et comme nous lui disions combien, selon nous, il indique avec justesse l'attitude de ses personnages, combien ses marbres, « gardiens d'un contour pur «, réalisent avec bonheur un idéal bien humain, il nous répliqua judidicieusement :

— Un être a sa ligne, sa silhouette, sa coupe, sa pose. Il faut le reconnaître de dos, de côté, de loin, sans distinguer son masque, tout comme dans la distance nous reconnaissons un ami, un camarade, à l'allure seule de sa marche. Tout cela c'est du dessin. Celui-ci prime tout ; la forme ne vient qu'après, puisqu'elle en naît, puisqu'elle en surgit.

En basant son art sur des principes aussi remarquablement logiques, Thomas Vinçotte parvient à ajouter encore au dessin, c'est-à-dire qu'il drape ses héros dans leur atmosphère, cette enveloppe qui prolonge, hors du contour de leur corps matériel, leur contour moral, si l'on peut dire : le sentiment et la pensée. Chez Vinçotte cela est parfois un peu au détriment de la vie même du modèle, dont la chair ne palpite pas toujours intensément. Mais il n'e.st pas loin d'établir l'accord absolu entre la vie et la plastique,

mariage fatal qu'il imposera de manière générale, après l'avoir imposée en mainte circonstance isolée dans son œuvre si considérable.

La noblesse, la pureté, le mouvement ample qui distinguent ses bustes, particularisent aussi ses groupes. De façon moindre, toutefois. Car, en ses portraits, Vinçotte arrive à une véritable concentration immatérielle et tangible. Ceci est le résultat de longues observations, d'inlassables examens, d'une pénétration obstinée du caractère métaphysique. Toutefois, il a moins pour suivi l'étude de la figure humaine entière, et de la figure animale. Il a cependant sculpté des chevaux pleins d'une allure majestueuse, emportée ou

vigoureuse.

Mais pour bien se familiariser avec les êtres et les choses, il faut se complaire parmi eux, les regarder à chaque instant, saisir toutes leurs attitudes et leurs aspects changeants. Si les anciens interprétaient avec un savoir incomparable les bêtes, c'est qu'ils ne manquaient point les chasses, les courses de chars, les sacrifices, les combats ; si Barye est le plus grand animalier des temps modernes, ne faut-il point chercher l'origine de sa colossale grandeur dans ce fait qu'il fut professeur de dessin au Muséum d'histoire naturelle? Aussi, après avoir vécu parmi les cerfs, les biches, les lièvres et les écureuils de la forêt de Fontainebleau, il dessina, modela, moula, d'après nature des quadrupèdes, des oiseaux et des reptiles. Il ne se contentait pas de les dessiner, de les modeler, de les mouler, il les disséquait, il les mesurait à l'état d'écorché, à l'état de squelette. Avec l'ensemble de ces notions, il faisait de l'anatomie comparée. Ses animaux vivent dans le bronze et le marbre, mais il lui eût été impossible d'évoquer la vie d'un simple visage...

Dans l'œuvre de tout grand artiste, il y a une catégorie d'ouvrages qui priment les autres et constituent la véritable supériorité du maître. Hors de ses bustes splendides, Thomas "Vinçotte partage ces observations formulées par le comte Henri Delaborde, au sujet de Charles Simart : « ce qui manque à ses œuvres, hautement érudites, ce n'est certes ni la noblesse du goût, ni la correction de la pratique, c'est l'accent qui achèverait de vivifier le tout ; c'est je ne sais quoi d intime et d'inattendu, cette pointe de bizarrerie, si l'on veut, qui perce même dans les travaux des maîtres les plus purs et qui caractérise une manière, tout en échappant à l'analyse. «

Mais le domaine où règne incontestablement Vin(;otte est assez étendu pour sutfire à sa fière renommée. Il y a dans sa destinée un peu de celle d'Antoine Coysevox. Entre les admirables créations de ce grand statuaire du X"VIP siècle, n'a-ton pas le droit de préférer avec raison ses bustes, bien qu'il ait signé ces magistrales sculptures appelées le tombeau de Mazarin et la statue agenouillée de Louis XIV?

En .se souvenant de cet ancêtre esthétique immortel, Thomas "Vinçotte,

satisfait de ses efforts couronnés par le succès, peut répéter avec un plaisir réconfortant ces vers des Emaux et Camées qui, pour lui, haut et valeureux artisan du portrait, acquièrent une signification capitale :

Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité.

Le buste Survit à la cité.

Vendredi 3 juin 1904-

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