‹ Portraits d'hier et d'aujourd'huiChapitre 20 sur 20 · JOHN LEMUl.N.NE. iOl · texte numérisé non relu

JOHN LEMUl.N.NE. iOl

moimie, en dépit do je ne sais quel iiir lioid, dont l'habitude n'a pu être contractée que sur les bords de la Tamise, est un faux Anglais, un Anglais imaginaire.

S'il admire cette nation compacte, serrée, forte de son égoïsme dominateur, de son esprit de solidarité, de sa foi en elle-même, de son respect des lois, du génie libéral de ses institutions, c'est parce qu'au fond il la redoute et l'envie. Mais aucune tendresse ne lui aveugle les yeux. Il prend même plaisir à démasquer son pharisaïsme, et à retrouver les traits disgracieux de la lace jusque dans les vertus de ses grands hommes.

C'est que M. John Lcmoinne est trop Parisien pour n'avoir pas le tempérament français, malgré ces apparences de flegme britannique qu'affecte d'ordinaire son ironie. Brisez cette glace, et vous reconnaîtrez un compatriote à bien des symptômes, ne fût-ce qu'à la fougue juvénile, à la chaleur passionnée et à l'enlrainemcnt des convictions pour lesquelles il prend feu et flamme. Chez lui, la politique n'est point affaire de tactique et de calcul. Parfois elle a presque la furie téméraire d'un zouave qui défie la mitraille, et court aux pièces ennemies la baïonnette en avant. S'il adopte un client, c'est à bras ouverts, avec un dévouement qui lui fait oublier toute considération étrangère au triomphe de ses désirs, ll.est plus soucieux de ses intérêts que celui-ci ne le serait lui-

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même II le suivrail. au besoin jusque sur le bord des abîmes. Sen honneur s'entête à ne pas reculer^ et il s'exposerait à perdre une belle partie par des imprudences, au lieu de se borner à sauver le gain obtenu par un jeu raisonnable.

Or, ce n'est point là, ce me semble, un des traits du caractère anglais. Quand nos voisins d'outre- Manche se donnent dos aiis chevaleresques, ils ont mûrement supputé les prolits et perles de l'opéralion. Gens de comptoir, ils ne se lancent pas ainsi, lète baissée, dans les hasards d'une entreprise qui ne sourirait qu'à leur imagination. Leur jiéroïsme est commercial, et ne se met en dépense que si la recette en vaut la peine. Car les montres de la Cité ne sont pas, comme celles de /V/ri.s-, tantôt en retard et tantôt en avance : instruments de précision faits pour courir les meis, elles marquent l'heure, et surtout celle de la Bourse. Enfin, John Hull, au lieu de se gouverner par des principes abstraits et des considérations morales, se règle sur les circonstances, et « accepterait j)hilù( un lait sans idée, qu'une idée sans fait. » Surtout, il subordonne tout à son intérêt propre, et son patriotisme exclusif traite les peuples élrangtu's comme des moyens ou des obstacles. Citoyen de Londres, avant d'être homme, l'Anglais « ne voit que lui au monde, et si on lui dit qu'eu dehors de la lace anglo-saxonne, il est (luchiues autres |)eupladcs qui demandent à vivre, il poui ra vous irpon-

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dre tranquillement qu'il n'en voit pas la nécessité. » Voilà du moins le portrait dessiné par un peintre qui s'y connaît. Il n'est pas des plus flatteurs, et il est heureux que toutes les nations ne le prennent pas pour modèle. Car il y a des occasions où les meilleurs calculs sont les élans du cœur et de la conscience. Mais pourtant l'idéal et le désintéressement ne suffisent pas toujours à la conduite des choses humaines; or quelques-uns des lecteurs de M. John Lemoinne pourraient bien lui souhaiter d'être un peu plus Anglais, c'est-à-dire de résister parfois à son premier mouvement qui le porte à mettre le roman dans la politique.

Si le genre lui plaît, ce livre prouve qu'il peut y réussir sans la collaboration du gouvernement français. Vous lirez, en effet, dans ce recueil une bien jolie nouvelle qu'envierait M. Jules Sandeau ou M. Octave Feuillet. Quel dommage qu'elle soit si courte !

Mais M. John Lemoinne n'est intarissable que sur la question romaine. Partout] ailleurs, il voltige, il glisse entre les doigts, il désespère par sa brièveté. C'est le seul défaut que je lui connaisse. Et puis, il est difficile : il ne faut à la dent de ce gourmet que des morceaux friands. Jugez-en par son chef-d'œuvre, l'article sur l'Amour de M. Michelet. Ce jour-là, il fut à la fêle et s'en donna vraiment à cœur joie. Que de mots trouvés dont on sourit encore de sou-

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venir! Leur hardiesse est bien risquée, mais elle n'inquiétera que les lectrices, ce qui est moins dangereux que d'alarmer l'Europe officielle. Les hommes d'esprit sont vraiment bien heureux de savoir tout dire! Or M. John Lemoinne sera toujours un de ces privilégiés pour lesquels n'existe pas littérairement de non possumus.

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