CHAIX-I) EST- ANGE
je me sentais incapable de le faire — comme on dit d'une femme qui ne se décolleté pas, qu'elle est bossue ». Chaix devait échouer, avec sa force trop uniquement humaine, là où l'auditoire est comme pétrifié par les nécessités et les compétitions des partis. — Autant valait essayer prendre à la ligne les grenouilles en airain des grandes eaux de Saint-Gloud !
Pendant ces stériles essais, le Chaix-d' Est- Ange de Flandrin avait vieilli. Mais il était toujours le merveilleux causeur. Personne n'a jamais su mieux parler devant douze femmes assises comme des jurés dans un salon. La tête avait pris un masque presque sarcastique. Les lèvres avaient grossi et étaient devenues gouailleuses. L'œil s'était replié sous Tos temporal avec des airs de guet-apens. Le haut du masque était celui de Socrate. Le bas du masque rappelait, sans lui ressembler, le Voltaire d'Houdon. Le dos était voûté. Le regard semblait inquiet et s'agitait de droite à gauche, sans que le cou remuât. Et cependant un bon sourire éclairait souvent tout cela comme un beau soleil couchant illumine une campagne dévastée. Ses lèvres prenaient tout à coup les plis d'autrefois. Une voix qui rappelait les éloquentes mélodies de jadis sortait de sa gorge. Puis il rentrait plus silencieux dans son amour pour les arts, cette passion des grands vieillards. Chaix-d' Est-Ange fut avec une salive amère et avec un masque railleur, un homme et un avocat honnêtes et doux. C'est qu'il avait par dessus tout un grand creur. Aujourd'hui, si on prenait ce cœur pour le mettre dans l'urne antique — on serait étonné de son poids.
Chaix-d' Est- Ange a dû voir sans crainte, vendredi
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dernier, la figure de Dieu — comme de quelqu'un dont on a toujours éloquemment parlé.
Puis sa mémoire, si glorieuse qu'elle soit, disparaîtra, comme la statue de neige dressée en 1870 par les artistes du quatrième bastion. C'est la destinée des grands orateurs. Leurs plaidoieries imprimées ressemblent à des momies.
L'ancienne salle d'assises de Paris vibrait, dit- on, pendant la nuit, comme Notre-Dame redit toute seule dans l'ombre les chants de l'orgue. On sait que les boiseries d'une salle d'opéra s'imprègnent peu à peu de l'harmonie quotidienne. A coup sûr, cette vieille salle d'assises devait, la nuit, répéter vaguement, comme dans un rêve, les intonations de celui qui fut son grand virtuose. Mais c'est bien vrai que Chaix-d'Est-Ange est mort!
Vous connaissez ce cliché : « La France est partagée entre les conservateurs et les révolutionnaires ». Cela n'est pas exact. Des distinctions aussi nettes n'existent pas entre les partis politiques, qui ne sont que les restes des gouvernements tombés. Nous avons beaucoup de partis politiques, parce que nous avons eu pas mal de gouvernements. Ce qu'il est vrai de dire, c'est ceci : La plupart des Français ont en eux deux hommes, un conservateur et un révolutionnaire. Une des têtes sourit et l'autre grimace à la Révolution. — M. de Broglie est un de ces bicéphales.
Il est impopulaire, — c'est un défaut, par le temps qu'il fait. Mais ce défaut ne saurait être mortel dans un pays qui procède par réaction et par soubresaut. La France est rassasiée de tant de personnalités populaires.
Il est libéral. — Pour le coup, c'est un vice aux yeux d'un peuple las de la liberté. Mais le duc n'aime pas toutes les libertés. Pour les aimer, il ne leur demande pas si elles sont saines ou nécessaires, mais si elles sont de bonne maison, nées, en Angleterre, d'un lord ou d'un Gladstone, et en France, d'un
(r) Ce portrait est le premier que l'auteur ait publié. Toute la partie d'exposition générale est supprimée.
doctrinaire ou d'un académicien. Bref, M. de Broglie combat, j'imagine, non pour les libertés de tout dire et de tout écrire, mais pour les libertés de bien dire et de bien écrire.
Le duc de Broglie n'a pas de principes absolus. — En a-t-il qui ne sont pas absolus ? On l'ignore. On sait, du moins, ce qu'il ne veut pas. Il ne veut pas de l'Absolu du droit divin et de la révolution démocratique. Et on ne sait pas ce qu'il veut. Cela suffit.
Voilà comment et pourquoi le duc de Broglie impose sa personnalité. Des clients nombreux, pris dans la race la plus lettrée et la plus impatiente, mibourgeoise et mi-aristocratique, attendent impatiemment son retour au pouvoir. Le duc croit en luimême. Tout ce monde est de l'avis du duc. Moins on croit aux principes, plus on croit aux hommes. Où sont ces croyants? Partout! en province et à Paris. Ne se connaissant pas les uns les autres et quelquesuns n'ayant jamais vu M. de Broglie. Tous ces esprits inquiets s'attachent instinctivement à l'ambition d'un homme d'Etat, comme jadis les âmes se suspendaient au patriotisme d'un écrivain ou d'un orateur. — Cette éclatante impopularité, d'une part. et cette silencieuse popularité, de l'autre part, constituent assurément une personnalité de haut goût.
On sait que le duc appartient a l'école du parlementarisme. Pouvait-il en être autrement! Il est de cette maison ou plutôt de ce théâtre. C'est dans ces coulisses qu'il a appris à parler et à marcher. La fa-
mille de Broglie est là, comme est au cirque la famille Loyal. Alors qu'il avait vingt ans, le prince de Broglie préludait déjà devant ses camarades et déjà il était écouté, non pas tant pour ce qu'il disait que pour ce qu'il dirait. La nature semblait l'avoir peu disposé pour la tribune. A quoi bon ? Cette insouciance de la nature a eu plus tard sa justification. Cette voix qui ne semblait pas être assez forte pour le forum, devait se faire entendre, grâce au silence qu'elle commandait et à l'attention qu'elle imposait. Cette parole qui semblait trop grêle, même pour la coupole de l'Institut, devait prononcer un des plus beaux discours de la tribune française. La phrase a conservé la grande allure de la tribune d'autrefois. La forme a grand air. La pensée est de haute race parlementaire.
En ce temps, le prince de Broglie parlait sans cesse de Mme de Staël dont il portait, au petit doigt, le portrait sur camée ; aujourd'hui le duc de Broglie ne parle que de lui. En ec temps, le prince était cassant; le duc l'est encore. Mais avec que lart il se sert de ce défaut de forme, comme d'un moyen inattendu de séduction ! Il est devenu, au fond, souple comme un gant, s'il est resté, à la surface, roide comme un gantelet. On sort d'une entrevue avec lui, enchanté et flatté d'avoir convaincu un homme aussi personnel et aussi nerveux. En effet, que lui fait votre opinion ? C'est de la sienne dont il a uniquement souci. Il la garde pour lui et vous emprunte gracieusement la vôtre.
Et déjà en ce temps, M. de Broglie était un homme pratique, en digne enfant de la doctrine qu'il est malgré lui. Il s'adaptait merveilleusement aux hommes et aux choses ; avant d'entreprendre quoi que ce
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soit, il mettait sa montre à l'heure de l'horloge de la ville, sans s'occuper si c'était l'heure réelle, l'heure du soleil, l'heure absolue... Certes, un homme aflssi doué était destiné tout au moins à tomber de très haut.
Le duc de Broglie a attendu son heure pendant bien longtemps. L'empire semblait vouloir se mettre entre le soleil et le petit-fils, comme il s'était mis entre le soleil et la grand'mère. Mais, quand il entra au pouvoir, on vit bien, à la façon dont il y monta et en descendit, qu'il connaissait le terrain. Le duc est fait pour le public, — pour être vu et pour être écouté. 11 est de ces gens qui regardent les hommes moins comme des frères que comme des auditeurs, et pour qui la patrie est moins une mère qu'il faut aimer qu'une critique qu'il faut séduire. Voyez-le, quand, l'été, il se promène seul dans les jardins de Versailles, au fond d'une allée déserte, où il sait qu'aucun regard ne le suit. Il a, nonobstant, l'attitude d'un homme qui se sent vu, tant le pli est pris. Il porte haut et secoue la tète comme un cheval arabe de Sétif, quand on le regarde. Aussi, en le voyant passer, jadis, alors qu'il était encore inconnu de la foule, que de gens disaient: « Quel est cet homme ? » et que de gens répondaient : « Je ne sais qui il est; mais, à coup sûr, il est quelqu'un ». — Et maintenant qu'on le connaît mieux, c'est encore la phrase la plus vraie qu'on puisse écrire au bas de la statuette du duc de Broglie.
C'était un spectacle curieux — sous l'Empire — que de les voir ensemble traverser le jardin du Luxembourg, eux, de Montalembert, Gochin et de Broglie.
Ils allaient à la cure de Saint-Jacques-du- Haut-Pas où descendait Mgr Dupanloup dans ses visites fréquentes à Paris. Cheveux au vent, tète rejetée en arrière, chapeau enfoncé sur l'occiput, bras ballants, ils causaient haut et fort. Le passant se détournait et les regardait. Il les prenait pour des professeurs démocrates. Seul, de Broglie inquiétait. M. de Broglie n'avait pas l'air républicain. Sa redingote était plus à la mode-, son chapeau était plus brillant; sa figure était plus expressive; il semblait être de condition supérieure à celle de ses compagnons. Cependant il leur était inférieur par certains côtés de l'esprit. — C'est vrai de dire cependant qu'il eut plus d'habileté qu'eux contre la mort.
Qui leur eût annoncé alors qu'ils seraient, lui, Cochin, préfet de Versailles et lui, de Broglie, président du conseil des ministres sous un gouvernement républicain ne les eût pas étonnés!
Il m'a été donné de voir, tout jeune, rassemblée cette petite église qui a tant fait parler d'elle — un soir — chez une femme de haute distinction, qui demeurait rue de Varennes. Il s'agissait d'une fête de famille. patriarcale, quasi-religieuse. Etaient là : Montalembert, Lacordaire, Dupanloup, Cochin, de Broglie, etc. Celui-ci demeura silencieux et distrait. Il prêtait à ce qu'on disait une attention polie «et banale. Parfois son sourire nerveux et sans cause demeurait sur ses lèvres, comme si le duc avait oublié qu'il y fût. Ce tic lui est resté.
Cochin fut celui qui parla le plus. En effet, il avait peut-être la plus brillante parole. La fatalité voulut qu'il ne pût pas s'en servir dans les grandes assemblées politiques. Pourtant, bourgeois de Paris, il
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avait conservé, malgré les alliances avec la noblesse, les allures et les passions de la bourgeoisie parisienne, qui l'eût acclamé tôt ou tard si, comme Cochin le disait, il n'y avait pas eu entre elle et lui — Dieu ! En effet, la bourgeoisie était demeurée voltairienne et M, Cochin était devenu clérical.
Un invité, étranger sans doute, maladroit à coup sûr, fit allusion à Lamennais; il y eut un silence sut genevis. On voyait bien que ces hommes qui s'étaient inclinés avec respect devant la foudre partie du Vatican aimaient encore le foudroyé. Tous ceux qui ont servi — comme ils disaient — Lamennais, le père Feli (comme ils l'appelaient) ont conservé de cette approche je ne sais quelle lièvre inguérissable. Ils l'ont à demi-étouftée dans les cloîtres ou dans les livres et dans les œuvres ascétiques; mais elle reparaissait au premier rayon chaud de soleil. Le duc de Broglie, trop jeune pour avoir servi Lamennais, avait cependant traversé, non pas sain et sauf, cette mal' aria mystique qui résista au Saint-Siège comme celle des marais pontins.
Il y avait dans ce salon l'abbé Pereyve, mort depuis, à 33 ans, le tendrement aimé de Lacordaire. Orateur de talent, poète, tète charmante, douce, fine. On a publié des lettres de Lacordaire à l'abbé Perevve, pleines de cette affection paternelle et quasipassionnée qui rappellent celles que Mme de Staël écrivait à Mme Récamier. — Et, montrant le duc de Broglie au jeune abbé, je lui dis en riant : « Il est mal à son aise, ici ; car il ne fait pas partie, que je sache, de votre tribu de Lévi ». — « Lui, rit l'abbé en souriant, il est de la famille de David ; c'est lui qui nous commandera tous, tôt ou tard ».
L'abbé a-t-il dit vrai? Toujours est-il que dans une heure solennelle comme celle qui vient de sonner sur notre pays, alors que beaucoup veulent obéir et que personne ne sait ou ne veut commander, un homme qui veut commander ■ — ne le saurait-il pas — n'est pas un homme sans valeur.
M. de Broglie, cet individualiste, est autoritaire, autant que libéral. Je lui ai entendu dire que l'autorité était un moyen, alors que la liberté est le but ; tandis que chez le parti radical, la liberté est le moyen, la dictature est l'objectif. A-t-il été sincère ? On ne sait jamais s'ils disent vrai, ces hommes d'Etat, comme on ne sait pas si certaines femmes mentent — quand ces hommes et ces femmes disent « j'aime » ou « je n'aime pas ».
Fils d'un capitaine de cuirassiers du premier Empire, le jeune Chanzy s'était engagé, à quinze ans, dans la marine militaire. Il fut embarqué sur le Neptune, où se trouvait, comme enseigne de vaisseau, l'amiral Roze. Il passa, Tannée suivante, sur la Marne. — Un coup de mistral le jeta, avec la frégate, sur les côtes de Stora (Algérie). La moitié de l'équipage fut engloutie. Un jeune marin, svelte comme une anguille, aborda à la nage la côte, où il se secoua comme un barbet. C'était la première fois que le général Chanzy mettait le pied sur la terre algérienne, qu'il devait gouverner. Celui qui a eu un des premiers rôles dans la plus grande tragédie de ce siècle entrait dans la vie comme dans un roman de Dumas. Sa vie militaire fut une- longue journée de poudre. Il sort de Saint-Cvr pour entrer aux zouaves. Il ne quitte l'Algérie que pour la campagne d'Italie, puis pour celles de Syrie et de Rome. C'était donc un soldat parfaitement entraîné quand il se présenta à Tours, appelé d'Algérie par M. Gambetta. Inconnu en France, il avait, comme laissez-passer, deux prophéties : Abd-el-Kader lui avait dit, en Syrie : » Tu es de la race des grands hommes de guerre; je lis cela dans ton œil aussi facilement qu'on lit. dans celui d'un cheval de Setif, le nom de sa famille. » Le maréchal de Mac-Manon, prisonnier, avait écrit plus
simplement ceci : « Le général Chanzy est le meilleur manœuvrier parmi les généraux qui, aujourd'hui (en 1870), peuvent servir le pavs. »
Le commandant du 16e corps d'armée avait quarante-huit ans. Il était grand, mince, élancé, souple, vigoureux. Avec son pantalon rouge à bande, collé sur la cuisse, ses grandes bottes molles, sa croix de commandeur au cou, ses trois étoiles d'argent sur les manches, son képi aux fleurs de chêne d'or légèrement incliné, sa moustache effilée et ses yeux d'une douceur étrange; avec l'ensemble élégant de sa tournure et la jeunesse de sa démarche, le général Chanzy parut comme l'évocation soudaine de notre brillant passé militaire. Il devait conserver cette silhouette crâne, si française, pendant toute la campagne. Cependant, vers la fin, son képi s'inclina un peu moins sur l'oreille. Tout d'abord, il fit des ordres du jour aussi corrects que dans les grandes manœuvres du camp de Saint-Maur. Il parut ne voir ni le désordre des troupes, ni connaître la défaite passée, ni supposer la défaite à venir. Avec cette force de concentration de pensée et cette puissance sur luimême qui vont jusqu'à la dissimulation, et sont les caractéristiques de son tempérament , le général Chanzy eut l'air de n'avoir rien vu et entendu de nos malheurs. On crut qu'il venait de sortir de la bataille de Solférino. Une seule chose lui arracha une exclamation. — Ce fut la vue de ces pauvres chevaux sales, maigres et à long poil!
Il sembla tout d'abord que la victoire voulut être complice de cette illusion voulue. Le général fut un
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des vainqueurs de Coulmiers. Coulmiers, c'est une feuille de laurier dans cette histoire sombre — comme une de ces fleurs que les écoliers enferment entre les pages de leur livre. Mais bientôt il fallut reculer. Nommé commandant de la deuxième armée, Chanzy va désormais porter la principale part de notre for- •tune militaire. Il voudrait une marche en avant. M. Gambetta préfère une retraite momentanée de la deuxième armée, parce qu'il prépare, avec Bourbaki, la diversion sur F Est. Le général Chanzy insiste. M. Gambetta ordonne. Et la deuxième armée recule lentement dans les plaines de neige, comme un immense serpent qui se replie en arrière et dont les veux ne quittent pas l'ennemi. — Ces yeux étaient ceux: du général Chanzy, qui ne quittait jamais l'arrière-garde. Entouré d'une escorte de chasseurs et de gendarmes, séparé de l'armée prussienne par une ligne de tirailleurs et par une ligne de cavaliers, il fait tète avec son armée, tout en marchant. Il se bat à chaque pas; tantôt vainqueur, tantôt vaincu, mais chaque jour épuisé davantage, quoique toujours impassible. Le sang-froid est la caractéristique du général. Chaque étape est un soir de bataille. Il faut lire son livre, écrit sans coloris et sans chaleur, comme un manuel d'état-major. Ce livre est divisé en 38 chapitres — 3rS combats. A chaque alinéa, il y a des Français et des Prussiens qui tombent. — ■ Parfois cela devient grand, tant cela demeure calme !
Le soldat français était démoralisé par ce recul. Chaque soir, cette armée se couchait si fatiguée que son réveil du matin était comme une résurrection quotidienne. Le ciel était bas. On marchait dans une nuée froide. Le soleil, quand il se montrait, semblait
un feu rouge de forge qu'on entrevoit à travers une fenêtre d'usine. Chacun de nous, Parisien ou provincial, a encore dans la prunelle l'horizon de neige de l'hiver 1871. Le général passait souvent dans les rangs de ses soldats, suivi de ses officiers, MM. Villemot, de Boideflre, les capitaines Marois, Chabrillat, etc. Son grand cheval gris-blanc, qui allait au galop l'assemblé, est aujourd'hui dans les souvenirs de bien des paysans de France. Son passage laissait toujours comme un rayonnement de chaleur, tant il semblait confiant dans le lendemain. Nul général d'armée n'a mieux su cacher son impuissance. Ancien chef de bureaux arabes, il avait contracté, dans cette approche du feu de Mahomet, une partie de son tempérament. Si troublé qu'il fût, il demeurait calme à la surface. Le général Chanzy luttait, avec la sérénité du fanatisme oriental, contre ses quatre adversaires : — l'armée prussienne, — le ministère de la guerre de Tours, — le climat, — la destinée de la patrie !
L'armée prussienne était cette locomotive contre laquelle Chanzy ne pouvait pas plus que la chair ne peut contre le fer! Le ministre de la guerre. M. Gambetta, qui croyait que la guerre est un jeu d'échecs qui peut se jouer de loin, quand on ne voit pas le damier! Le froid : la première défaite d'une nation latine contre une race du Nord a presque toujours eu lieu pendant l'hiver. La France n'a étévaincue, peut-être, que faute de soleil. La destinée de la patrie! Qui n'a pas senti que, dans cette guerre, la France combattait contre un bras invisible comme un héros d'Homère. La voix arabe axait dit au général Chanzy : « C'était écrit. » Mais
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le général reconnaissait que la Destinée porte avec elle, comme un geôlier, la clef qui ouvre et qui ferme. Il attendait un changement de fortune. Cette attente quasi-placide domine son œuvre. Et lui, qui d'ordinaire ne confesse rien de sa pensée, avoue cette prédisposition de son esprit, dans son livre de guerre !
En disant que le général Ghanzy est fataliste, je n'exclue pas en lui le chrétien. Il y a le fatalisme chrétien. Chaque dimanche, le général assistait à la messe dans une église de village. On chantait le Domine salvam fac francorum gentem. Après un travail quotidien physique et intellectuel de dix-sept heures, le général se couchait et dormait d'un sommeil de plomb jusqu'à six heures et demie du matin. La canonnade qui — vous vous en souvenez — éclatait à propos d'un rien, ne le réveillait pas plus qu'un carillon de cloches ne réveille, avant le jour, le martinet endormi dans les tours de Notre-Dame. Voilà le chef militaire dont le feld-maréchal de Moltke a dit : « Il est de ces généraux bien rares qui peuvent commander cent cinquante mille hommes sans perdre la tête. » Après le compliment de l'ennemi, voici l'attaque du compatriote. M. Thiers lui lança un jour, à brùle-pourpoint. cette apostrophe brutale : « Général, quand on vote pour la continuation de la guerre, on aurait dû auparavant ne pas perdre la bataille du .Mans. »
Le général Chanzy a eu tort de voter pour la continuation de la guerre. Il aurait dû s'abstenir. Le terrain invitait à une défense à outrance. Le temps,
LE GENERAL CHANZY pj
ce jour-là, était doux — propre à une race milatine. Le général eût-il dû, comme Souvaroff, creuser derrière lui un trou à sa taille et dire qu'il n'irait pas plus loin en arrière — mort ou vif? Non! 11 allait ainsi au-devant d'un désastre inouï. Non, notre défaite était écrite. La victoire de la France eût laissé inexplicables certains faits où la mauvaise volonté divine s'était manifestée — et où aujourd'hui nous lisons — comme pendant la nuit de l'incendie de rHôtel-de-Ville on pouvait lire couramment!
Pourtant, je sais que le général affirme encore aujourd'hui qu'il pouvait lutter jusqu'à la mer sic ,et donner au soleil le temps de venir. En défensive, grande lutte à la taille de la France — et c'est assez dire! La France est tombée; mais personne n'a pris sa place à la tète du monde. Son piédestal reste vide, comme resterait longtemps vide — j'imagine — le piédestal du Moïse de Michel-Ange, si une tempête renversait la statue sublime!
Voilà le soldat. — Voici l'administrateur. Le général Chanzy n'a point de qualités extraordinaires: il a des qualités multiples et de deuxième grandeur, dont l'heureuse combinaison peut produire un homme de première grandeur. D'autre part, il a deux silhouettes : celle qui a le képi sur la tête — et celle qui a la tète nue. Nous connaissons la première. Dans la seconde, le crâne, dénudé absolument, rappelle un peu certaine tète banale de bureaucrate. Ce crâne semble contenir une cervelle retrécie. Mais la douceur sut generis et sans pareille du regard mi-voilé, et la lumière sereine du front, indiquent aussitôt quel-
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qu'un. Son abord a un charme mi-oriental et miparisien. — Quand vous lui parlez, son geste approuve et son regard bienveillant vous couvre. On sort de son cabinet, charmé — mais ne sachant rien de lui. Le général voit clairement dans son interlocuteur — si celui-ci voit confusément dans le général. Ce soldat est un habile et un puissant administrateur. Grâce à une faculté prodigieuse de travail et d'assimilation, sa pensée a pu s'élever graduellement avec le point de vue. — Sa figure a su grandir en même temps que le cadre.
Cependant, le général Chanzy a la lèvre inférieure un peu inquiétante. On dirait qu'elle est tirée en bas comme une lèvre d'ambitieux. Cet homme, essentiellementbon, a une lèvre quasi-dédaigneuse. On retrouve cette lèvre soutirante et amère dans son vote regrettable pour la continuation de la guerre et dans certain incident de son rôle politique, en 1872. Mais on ne la retrouve que là. Le restant de sa vie est illuminé comme le haut de son visage. En Algérie, il a bientôt abandonné le rôle de paratonnerre et de paravent qu'on voulait lui faire jouer vis-à'-vis de certain parti radical. Après avoir un peu trop vite sacrifié le préfet d'Alger, comte d'Ideville, aujourd'hui un de nos bons écrivains, il est entré dans des errements inattaquables. Lui seul peut résoudre le fameux problème qui est le résultat de la lutte entre la société civile algérienne et la société militaire. Lui seul, mieux que personne, sait ce qu'est un Arabe. Moi, j'ose dire que c'est un intransigeant. Nous ne pourrons jamais le rallier à notre civilisation. Quand je n'avais pas vingt ans — à Constantine (le général Chanzy y était capitaine! , je vis chez le plus grand seigneur arabe
d'Algérie, Mochrani, frère de celui qui, en [872, a soulevé contre nous les Arabes, — un joli petit garçon de trois ans. Mon père, colonel d'artillerie, commandant un corps dans l'expédition de la Kabylie qui se préparait, avait Mochrani sous ses ordres. Mochrani était son ami. Mon père embrassa sur le front ce petit garçon, en présence d'une femme arabe qui lui servait de bonne. Cinq minutes après, nous vîmes cette femme, dans une des cours intérieures, laver à grande eau le front de l'enfant. — Elle lui levait les jambes en l'air pour mieux l'égoutter. Mon père, un soldat encore jeune que l'Algérie devait, quelques mois après, renvoyer agonisant à Marseille, fut vivement frappé par ce spectacle étrange! Cette fille arabe avait cru que le baiser du chef français avait souillé l'enfant arabe ! Pourtant, elle savait que mon père était le chef et l'ami de son seigneur, l'agha Mochrani. — Gomment voulez-vous civiliser un peuple où sont ces femmeslà?
Quel est l'avenir réservé au général Chanzy ? si nous devons revoir en politique les choses mêmes que nous avons vues. — Dans ce cas la vie en France ne vaudrait vraiment pas les contributions qu'elle coûte ! — Le général présente assez de surface pour être un des principaux points d'appui de la société française. Si, au contraire. Dieu n'a voulu que secouer l'âme de la nation pour que les mites ne se mettent pas dedans, — ou mieux, si conformément à la loi de nature humaine, qui, après l'éruption, fait rebâtir les maisons sur le versant du Vésuve, quelque chose de grand se construit sur nos débris, — le général Chanzy saura être un second sans rêver d'être le premier. Il a suffisamment prouvé qu'il
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savait obéir, puisqu'en [870, soldat, il a obéi à M. Gambctta ! Voici qu'avant de partir pour la tribune du Sénat, où il allait défendre contre le parti avancé ses préfets, ses sous-préfets et le système algérien, avec une éloquence froide mais vibrante — comme un timbre de cristal — le général Ghanzy a dit : « Travaillons, et nous relèverons la France! » Travaillons /Le mot est bon. Si on s'adressait à la foi ardente de la France du moven âge » Prions! » eût été un mot meilleur. — La nation se serait relevée en se plaçant d'abord à genoux, comme' le font tout d'abord les femmes couchées qui veulent se mettre debout !
Mais ces temps de foi ne sont plus ! Le général a bien fait d'enlever à ce mot travail son caractère purement démocratique et de lui donner notre allure aristocratique qui convient à la vieille race française. On pourra dire du général Ghanzy, soldat et administrateur : — Il s'est bien battu et il a bien travaillé.
L'autre soir de Tan dernier, pendant une de ces nuits d'Afrique où le ciel étoile semble une immense voie lactée, le général Ghanzy causait après dîner sur la terrasse d'une maison maure d'Alger, appartenant à un intendant militaire. — Ce général qui avait tiré le dernier coup de canon de la France, ne parlait à ses officiers que de questions administratives. Tout à coup il s'arrêta... Une senteur chaude de Heurs orientales venait des jardins. Même la brise qui montait du rivage était tiède. Le général lit : « Ah ! si nous nous étions battus par ce temps-là ! »