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alors à l'espèce des fronts de Raphaël, éclairés par une lumière douce et blanche. Aussi bien Flandrin, ce disciple du Sanzio, l'a-t-il admirablement reproduit dans un portrait, chef-d'œuvre fort peu connu.
Les succès de Chaix, au civil, ont été retentissants. Mais là, il avait des égaux et même des maîtres comme Berryer. Sa parole était tour à tour câline ou sifflante, âpre ou tonnante, toujours verveuse. Il allait au haut plutôt qu'au fond des idées. Son esprit était « bien élevé » et très-élevé. Un de ses confrères a dit de lui : « Il riait dans le ciel ». Dans les affaires de séparation de corps, il excellait et n'avait qu'un rival, « M. Léon Duval ». Pendant plus de vingt ans, aucune séparation de corps, dans le high life, ne s'est faite ou n'a été tentée sans Chaix et Duval. Chaix préférait parler pour la femme et M. Léon Duval pour le mari. M. Léon Duval a dit un jour à un jeune vicaire de Saint-Roch : << Jeune homme, ne faites pas tant le malin, j'ai rompu plus de mariages que vous n'en avez béni ». Les luttes de ces deux hommes ont passionné les époux même les plus fidèles. A force de s'attaquer constamment à la barre, Chaix et Duval, qui étaient amis, avaient fini par se détester — comme si Néron se brouillait avec Britannicus après quelques représentations au Théâtre-Français! Cela donnait certaine saveur de haut et acre goût à leurs plaidoieries. Dans les affaires littéraires ou artistiques, Chaix-d'Est-Ange montait parfois jusqu'au premier échelon du sublime. Mais il n'a gravi toute l'échelle sacrée qu'à la Cour d'assises.
La création du jury avait ouvert un nouvel horizon à l'éloquence judiciaire. L'avocat se trouvait, non plus en présence de juristes, mais d'hommes. On peut dire que là, l'avocat quittait le droit pour entrer dans la passion et le prétoire pour entrer dans la rue. — ■ L'orateur est un violon, et l'art oratoire est un solfège. C'était, aux assises, les cordes moyennes ou médiales qui résonnaient en Chaixd' Est- Ange. Au contraire, à la barre de la chambre civile, c'était la chanterelle aiguë ou la corde grave d'argent qui vibrait dans sa parole. A la barre criminelle, il commençait d'une voix calme, lente — on pourrait dire : à voix pieuse ! Il éclairait tout d'abord les débats avec une lumière brillante, mais non violente. Le premier, il imagina de regarder un des jurés et de suivre dans ses yeux les progrès de la lutte. Il vint à suivre (c'est le mot dont il se servait) quatre jurés à la fois! Chaix-d'Est-Ange s'adressait aux fibres les plus douces du cœur. Il recherchait l'émotion pénétrante. Il mettait sur son masque trop vivant un voile qui en adoucissait l'arête un peu narquoise. Il faisait pleurer; pas trop, mais un peu. Il voulait seulement la larme qui coule, solitaire et comme anonyme, au long de la joue. Il craignait les pleurs qu'on est obligé d'essuyer. Dans ce cas, l'amour-propre du juré peut réagir. Lui-même se faisait pleurer — comme un violon fait pleurer l'artiste. Il lisait, comme on n'a jamais lu. — Il faisait dire à une lettre ce qu'il voulait qu'elle dît. Il entrait peu à peu dans la confiance du juré; sans tapage, à pieds déchaussés, comme un voleur. — Lorsqu'à la fin l'orateur sublime éclatait ou vibrait, le juré voyait trop tard à quel géant de la parole il avait affaire. L'ennemi était dans la place. Chaix-d'Est-Ange était au cœur du jurv.
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Ce portrait, pris sur le vif, va briser certains faux clichés. On a confondu en Chaix deux orateurs absolument distincts : l'avocat au civil, l'avocat au criminel. Mettez derrière la méthode que je viens d'exposer la figure que j'ai détachée plus haut de l'œuvre de Flandrin. Supposez un son de voix tel que le joueur de flûte des Gracques semblait l'accompagner. Imaginez un charme poignant dans des tableaux intimes — un art, que nul n'a égalé, de parler à demi-mot et de suspendre la phrase avec la respiration de l'auditoire. Ajoutez à tout cela un tact qui allait jusqu'à la divination. — une étonnante puissance de nuancement dans la pensée, comme dans le verbe et comme dans le geste. Vous aurez un séducteur comme Faust. Il ne violait pas la conscience des jurés comme certains grands talents d'assises l'ont fait, il l'enlaçait peu à peu comme Faust faisait de Marguerite. Et la conscience du juré se donnait à Chaix-d'Est-Ange, par l'éclat de l'éloquence, comme par celui des diamants Marguerite se livra à Faust. D'autre part, ce n'est pas avec des ongles de fer qu'il a arraché, dans la fameuse affaire Benoit, de la poitrine d'un assassin l'aveu du crime. — Il l'a amené peu à peu aux lèvres du misérable, avec l'habileté et la douceur d'un habile chirurgien. Jamais homme n'a été plus maître d'autres hommes par des moyens qui semblent très-simples. Chaix a créé là une immortelle école. Malheureusement, il est périlleux d'être son élève. — Vouloir imiter la simplicité, c'est vouloir imiter le sublime. Une femme, qui produit le plus grand effet dans un costume simple, sera imitée par d'autres femmes qui, avec la même toilette, ressembleront à des cuisinières. Il leur manquera peut-
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être ce qui est le genre de la femme — la grâce. Pour imiter Chaix, il faut avoir le génie. Certes, le mot génie est gros, et je ne remploie guère par le temps qu'il fait. Cependant, il est de mise dans le portrait de ce grand avocat d'assises.
Un jour Chaix-d'Est-Ange quitta le barreau. — Il laissa M. Lachaud prendre au criminel la première place qu'il occupe aujourd'hui. Il accepta d'être procureur général. Sous la simarre, il ressemblait à Louis XI. Là, les admirables qualités de l'avocat pouvaient être les défauts du procureur général. Chaix le savait et s'en garait. Aussi bien ne fut-il que raide, alors qu'il voulait être solennel. Dans le procès Orsini, le cadre du tableau était à coup sûr solennel et la peine de mort y ajoutait comme la majesté d'une grande draperie rouge. Or, M. Chaixd'Est-Ange fut terne. Il ne restera de cette fugue dans la haute magistrature que ce mot rieur et profond de Chaix à quelqu'un qui me l'a redit : « Eh, que voulez-vous ! j'aurai parcouru toute l'humanité — j'aurai été assassin et gendarme! »
A ce moment, l'Empire voulait redonner à la France la parole. Il donnait, sans le savoir, la musique à un régiment de marche. Il choisit nécessairement Chaix-d'Est-Ange, qui fut commissaire du gouvernement dans les Chambres. Chaix-d'Est- Ange fut inférieur à -AI. Magne et à Billaut. De cette équipée il ne reste aussi qu'un mot absolument authentique : « Pourquoi, lui disait-on, avoir abandonné les régions de l'art et du droit où vous régniez. pour entrer dans le dévergondage de la politique? » Il répondit en demi-riant : « Eh! eh! si je n'avais point parlé le langage de la politique, on eut dit que