‹ Portraits de cireChapitre 1 sur 18 · GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

GENS DE LETTRES

POfttRAITS DE CIRE.

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

'ÉTAIT au mois de juillet 1 888. Assis à la terrasse d'uQ café du boulevard, nous regardions passer la rue en aspirant, avec des pailles^ des boissons fraîches.

Un homme s'approcha de nous, large d'encolure, ses cheveux au vent, des mouches et une barbiche à la Richelieu, tirant en pointe, par le bas, la figure fine, inoubliable, où roulaient des yeux bleus, hallucinés, comme on en voit aux portraits de cire, et qui devenaient effrayants par l'entière découverte des paupières, l'éclat circulaire du blanc autour des prunelles.

PORTRAITS DE ClRE.

•— Tiens ! Villiers de PIsle-Adam ! s'écrièrent plusieurs voix.

Et une, toute seule, continua :

— Gomment ! vous n'êtes donc pas à Rome à faire valoir près de Léon XIII vos droits à la grande-maîtrise de Malte ? Vous ne savez pas que l'Ordre des chevaliers renaît de ses cendres ? Qu'il s'agit de se croiser, encore une fois, pour arracher l'Afrique à l'esclavage ? Vous êtes là, tranquillement, à boire votre absinthe , quand toute la noblesse intrigue pour être rétablie dans ses anciens privilèges ? Nous l'auriez-vous baillé belle cher confrère ? Auriez-vous oublié la cassette où dorment vos parchemins, au fond de ce manoir breton de Kerhorou, d'où vous nous êtes arrivé, au temps de votre jeunesse, votre poème d'Hermosa sous le bras ?

Le comte Villiers de l'Isle-Adam passa la main sur le panache de ses cheveux, sur sa moustache historique, et il répondit de cette voix solennelle, basse, qui donnait à

VILLIERS DE L ISLE-ADAM

ses phrases une couleur de prophétie :

— Pourquoi me parlez-vous de ce dont moi je ne vous parle jamais ?En 1820, le généalogiste Saint-Allais a déclaré, d'après un ne varietur\ émané de l'Ordre même, que la famille Villiers de l'IsIe-Adam était éteinte depuis plusieurs années : c'était là une erreur dont la fausseté a été établie.

a L'unique héritier de l'illustre maison du grand-maître, fondateur de l'Ordre de Malte, le descendant en ligne directe, non interrompue, du maréchal Jean de Tlsle-Adam, dont les droits ont été reconnus après trois ans d'enquête irréfragable^ en un bref spécial du 14 août 1840, au jugement du Haut Conseil de l'Ordre assemblé à ce sujet, et sanctionné par le grand-maître actuel, est vivant : c'est bien moi, Auguste Villiers de risle-Adam, le penseur qui dissimule sous le voile de la littérature des accents qui semblent venus d'un autre monde et qui obligent les plus sceptiques à tressaillir et ù songer,

a Parmi ceux de mes papiers de famille que je publierai un de ces jours^ dans une histoire qui touche à son terme, vous verrez un reçu, délivré en 1418, à mon aïeul Jean de Villiers de l'IsIe-Adam, par les bourgeois de Paris, lorsquMl se présenta à la porte de Bucy pour chasser les Armagnacs de la ville. Cette pièce unique sera publiée avec les souillures de marc de café qu'un de mes nombreux déménagements lui a fait souffrir. Et je n'aurai point des documents moins extraordinaires à publier sur mon autre ancêtre, Philippe-Auguste de Villiers de l'Isle- Adam, grand-prieur de France^ vingt-quatrième grand-maître des chevaliers de Saint- Jean-de-Jérusalem, qui, avec quinze cents chevaliers et une population d'à peine quatre mille habitants, défendit pendant plus d'un an une île de dix-sept lieues de tour, (alors la porte de PEurope), contre toute l'armée et les flottes de l'immense invasion musulmane, forte de quatre cent mille hommes, et commandée par l'empereur Soliman II le

VILLIERS DE L ISLE-ADAM

Magnanime. C'est à l'héroïsme de ce grandmaître et de ses chevaliers que l'on doit l'arrêt brusque de l'invasion. Aussi, après ce siège, L'isle-Adam reçut-il du Souverain Pontife le titre de Boulevard de la Chrétienté. Charles-Quint lui donna en toute souveraineté les îles de Malte, de Chypre et de Gozzo, pour les habiter, lui et son Ordre. Dans une cérémonie à Rome, L'Isle-Adam fut placé à la droite du Pape et Charles- Quint à la gauche, parce que le chevaliermoine avait répondu à Soliman qui lui proposait la vice-royauté : <.< Je serais indigne de cet honneur si je l'acceptais. » C'est à dater du règne de ce prince, mon parent, à Malte, que les chevaliers de Rhodes ont pris le nom de chevaliers de Malte. En ce sens, Phih'ppe-Auguste a été le fondateur de l'Ordre de Mahe. Sur son tombeau que vous pourriez voir, encore aujourd'hui, dans l'île, on a écrit : a Cy-gist la Vertu victorieuse de la Fortune. » Cet adage rayonne sous notre écusson qui porte un signe unique dans les

armoiries de la noblesse européenne, savoir : « d'or, au chef d'azur, chargé du dextrochère d'hermine, se mouvant de senestre, et revêtu d'un fanon du même, brochant sur le tout, qui est de Villiers de l'Isle-Adam n, avec la devise « Va oultre ! »

a Or, regardez-moi bien : moi, Auguste Villiers de l'Isle-Adam, héritier de tous ces titres et de toutes ces gloires, moi, qui ai fait peur aux rois, moi, qui ai eu le pas chez le Pape, sur l'Empereur, je ne possèdeplus, à l'heure qu'il est, les cinq mille francs nécessaires pour faire .viser mes titres dans les chancelleries européennes. Je ne suivrai donc ni Sa Sainteté Léon XIII, ni Mgr le cardinal Lavigerie dans leurs projets de restauration.

« Une partie de ma vie, j'ai été importuné par les agences matrimoniales. Elles m'offraient de mon nom le poids d'or que j'aurais voulu ; je leur ai toujours répondu dans les mêmes termes : « Je ne saurais vendre ce qui n'est point à moi. » Et je leur ai cité

VILLIERS DE L ISLE-ADAM

cette parole du psalmiste : « Dieu fait assez connaître le peu de cas où il tient les richesses de ce monde, par le mérite de ceux auxquels il les a données. » Je suis trop pauvre pour revendiquer mes droits ; ce n'est pas une raison pour abandonner mes devoirs. Toute ma vie, en bon chevalier de Malte, j'ai été croisé. J'ai combattu le musulman la plume à la main, cuirassé d'ironie; — cette armure est lourde aux épaules, elle vous fait plus effrayant à voir que celle des moines-chevaliers... »

Nous écoutions, émerveillés, crépiter ces fusées romantiques ; et le comte de l'Isle- Adam allait reprendre son plaidoyer, quand celte question l'arrêta :

— Quel musulman avez-vous donc combattu, mon cher confrère ?

Le grand-croix de Malte roula terriblement ses prunelles de lapis, et répondit :

— Tribulat Bonhomet.

Il est de toute nécessité d'ouvrir ici une parenthèse, et de rappeler aux lecteurs des

Contes cruels, de l'Amour suprême, de ÏEve future, qu'à côté des livres qu'il a écrits, Villiers de l'Isle-Adam a créé un typelégendairequi vivra dans la mémoire des hommes, parce qu'il continue en les complétant l'Homaisde Gustave Flaubert, etle Joseph Prud'homme de Monnier. Cepersonnage épique, c'est précisément Tribulat Bonhomet.

Un jour, dans le tête-à-tête d'une causerie, Villiers de l'Isle-Adam m'a défini lui-même ce personnage multiforme et satanique :

— Bonhomet, me disait-il, c'est l'ennemi personnel de Dieu, le Tartufe de l'enfer, la haine contre tout ce qui est idée, pureté, beauté, rêve, chimère, contre tout ce qui ne se pèse point, ne se mesure point, contre ce qui n'a ni forme ni figure. Bonhomet, c'est l'ennemi de l'art et de l'âme.

On voit, de suite, que ce a musulman » est de cette famille d'esprits que les romantiques ont pris pour tête de Turc. La caractéristique du fantoche de Villiers, c'est qu'il incarne cet esprit de négation basse, brutale,

VILLIERS DE L ISLE-ADAM

qu'engendre dans les cerveaux me'diocres une instruction incomplète et uniquement positive. Bonhomet est de tous les temps, mais il est surtout le citoyen de ce dix-neuvième siècle finissant, le détestable enivré de découvertes scientifiques, dont il ne comprend que les applications pratiques et dont Tesprit supérieur lui échappe.

— Bonhomet, c'est le fanatique de rien celui dont la négation ne tolère pas le doute.

Voilà rhomme contre qui s'est croisé le bon chevalier de Malte, et il avait raison de dire que ses bras ne se sont point lassés de frapper sur le crâne en pointe du mécréant.

— C'est toujours l'infidèle que je combats, disait Villiers avec un éclair de fierté sur le front. Il fait meute contre moi sans m'effrayer. Les règles de l'Ordre de Saint-Jean défendaient aux chevaliers de batailler contre plus deseize ennemis, dans la crainte que le sentiment de leur valeur ne les induisît en orgueil. Moi je lutte contre le diable Lé-

gion, et je ne suis à bout, pour le faire souffrir, ni d'inventions ni de machines.

Jugez-en, vous autres, qui, avec moins d'exaltation, mais tout autant de tristesse que fit ce romantique, luttez encore pour défendre contre les assauts de l'esprit positif, le tabernacle de ridéal. Et dites si l'ironie de ce maître railleur était de la poudre mouillée qui ratait à la mine.

Je choisis au hasard dans la série des aventures de Bonhomet, qu'on se contait à dîner, entre bons compagnons, quelques-unes des belles inventions du chevalier de Malte.

Donc, Bonhomet, je l'ai déjà dit, ne peut supporter « Pâme ». C'est pour lui de quoi rendre son déjeuner. Malheureusement il a épousé une femme qui ne jouit pas de la même bonne santé intellectuelle et qui, elle, est tout justement « atteinte d'âme ». Bonhomet ne se préoccupe pas autrement de cette maladie qui empoisonne également Texistence d'un de ses jeunes cousins. Ce cousin et M"''' Bonhomet passent leur temps

à s'entretenir de leur affection identique. Us analysent, les yeux pleins de larmes, les symptômes de leur mal. Bonhomet ne s'en trouble point. Ne tient-il pas, lui, le positif, la maison, la table, le lit commun avec sa compagne? Cependant, avec les jours, il s'aperçoit qu'il est devenu comme un étranger dans sa propre maison, et il s'effraye,

— Parbleu, se dit-il, j'aurais dû deviner la conclusion pratique de cette aventure.

Et il va chercher le commissaire de police pour surprendre les amoureux.

On pousse la porte. On les trouve dans la chambre, chacun aune fenêtre. Ils font leur prière en commun, en face de la nuit douce,

A ce spectacle insoutenable, Bonhomet tombe frappé d'apoplexie.

Rassurez-vous. Il ne mourra point. Le voici présentement coiffé d'un bonnet à poil embusqué dans un buisson. Il chasse à l'affût.

N'a-t-ilpointentendu dire qu'il y avait des bêtes, — les hermines — qui meurent d'une souillure? Il ne peut supporter l'idée, lui.

Bonhomet, l'homme pratique, qu'il existe encore, en plein dix-neuvième siècle, des animaux si arriérés. Aussi, il s'embusque avec une seringue chargée d'encre, pour souiller quelque hermine au passage.

— Ah ! ah ! la bonne plaisanterie ! Vive Bonhomet le maculateur d'hermines !

Et étrangleur de cygnes harmonieux.

On affirme que ces beaux oiseaux chantent divinement avant de mourir. Bonhomet veut les entendre. Il se boucledansun scaphandre. Il sepromèneau fonddes lacs. Il saisitparles pattes les beaux cygnes nageurs et les étrangle, lentement, pour lesentendre chanter.

Que pensez-vous de ce symbole ? Et croyezvous que le comte Villiers de l'Isle-Adam a dû éprouver quelque joie quand il a conté cette histoire à son éditeur ordinaire et qu'il lui a demandé^ avec son sourire ironique : — Et celle-là ? comment la trouvez-vous ? N'allez point croire d'ailleurs que Bonhomet soit un garçon dépourvu de pitié. Il ne serait donc pas ce qu'il prétend être sur

VILLIERS DE L ISLE-ADAM

toute chose : un homme moderne, moderne de la dernière heure. Il s'est fait médecin pour soulager la souffrance des hommes. Et voici qu'on lui amène un ouvrier qui a eu la jambe écrasée.

— Je vais la lui couper, dit-il à la femme du blessé. Cela ne servira à rien, cela ne l'empêchera pas de mourir.

— Alors, à quoi bon le martyriser ? répond la pauvre femme, toute en larmes.

— Il faut bien amuser le malade, répond Bonhomet.

Il est l'homme de ces mots heureux, de ces improvisations hardies. Le voici maintenant général d'armée. La bataille est toute prochaine. Il se tourne vers ses soldats, et les harangue :

— Mes amis, je ne vous répéterai pas les vieilles balançoires dont tous mes prédécesseurs vous ont rebattu les oreilles. Elles ont eu du bon, je ne le conteste pas, mais elles répugnent à des hommes comme vous, qui avez reçu de l'instruction. Je ne vous

l6 PORTRAITS DE CIRE.

dirai donc pas que vous combattez pour les foyers et pour les autels. Non... Notre industrie est dans le marasme, nos manufactures chôment, nos commerçants réclament de nouveauxdébouchés. Il fautleur en ouvrir... Allez donc vous faire casser la figure...

La haine de Villiers de TIsle-Adam ne lâche même point Bonhomet au seuil de l'éternité. Il nous le montre entrant au paradis pour être jugé, arrogant, le chapeau sur la tête.

— On fume ici ? demande-t-ilà S' Pierre. Le vénérable portier cherche à rappeler

ce mécréant à de meilleurs sentiments.

— Voyons, Bonhomet, dit-il, recueilJezvous, vous allez paraître devant le trône de Dieu ?

— Qui ça, Dieu ? demande Pathée.

— Comment ? vous n'avez jamais entendu parler de lui ?

— Peut-être bien, répond Bonhomet avec insouciance. Je n'ai pas la mémoire des noms.

VILLIERS DE L ISLE-ADAM. IJ

Puis, se ravisant :

— J'ai connu, à Rouen, une famille Boieldieu. Est-ce que la personne dont vous me parler serait de ses parents ?

Le dernier acte de ce drame, c'est la confrontation de l'athée et de son Créateur.

— Vous avez eu une vie pleine de lâcheté, de déshonneur, dit à Bonhomet Celui qui voit tout.

— Chut ! répond l'autre d'un air entendu . Et il s'efforce de glisser un rouleau de

louis dans la main de son juge.

— Mais, pour la première fois, Dieu ne comprend pas, concluait Villiers de l'Isle- Adam quand il racontait cette histoire. Et il ajoutait avec colère :

— Croyez-vous qu'un bon chevalier de Mahe ait besoin de passer la mer et d'aller conquérir en Afrique des âmes de nègres abyssiniens, quand il rencontre à Paris, sur le boulevard, de pareils ennemis de Dieu et de l'Idée?

Et comme nous ne répondions pas, per-

l8 PORTRAITS DE CIRE.

suadés que les lettres auraient fait une perte irréparable si Villiers de PIsle-Adam avait renoncé à combattre les faux musulmans pour aller évangéliser les vrais en pays marocain, le grand-croix de Malte nous considéra un instant de son regard ironique, puis, après avoir savamment mouillé son absinthe, il prononça, en guise de péroraison :

*— Je répondrai pourtant à la bulle papale par un manifeste nécessaire. Ce sera la publication toute prochaine d'Axel, drame en cinq mondes, religieux, tragique, occulte, passionnel, astral, auquel je travaille depuis dix années. Vous y verrez la promenade à travers toute existence, toute apparence, toute pensée, du héros accompli de corps et d'âme, en qui j'ai mis toutes mes complaisances. Et je veux que telle soit la conclusion qui s'impose à ceux qui sortiront de cette lecture :

a Illusion pour illusion, nous gardons celle de Dieu, qui seule donne à ses éternels éblouis la lumière et la paix. »

— Illusion pour illusion, je garde celle de Dieu !

Il y a une année à peine, ;e terminais par cette phrase, recueillie sur la bouche désormais close de notre ami Villiers de l'Isle- Adam, un portrait pittoresque du dernier commandeur de Malte.

Le bruit avait couru dans la chrétienté que le pape se proposait de relever le vieil Ordre chevaleresque: c'était la conversation des cafés et des parlottes dont Villiers était le roi. Je voulus avoir le cœur net de l'aventure, et un matin j'allai surprendre notre ami à son petit lever. L'écrivain habitait, tout près du boulevard Clichy, un appartement sans air et sans lumière, où son rêve étouffait en trois pièces presque nues ; la plus

grande était aux trois quarts remplie par un large piano d'acajou à queue qui laissait bien peu de place pour la table de travail.

J'étais venu frapper dès l'aurore à la porte de Villiers, car il demeurait dans cette triste maison juste le temps de prendre un peu de repos, après ses interminables veillées de noctambule, arrêté sous un réverbère, à deux heures du matin, en hiver, par le vent et la neige, pour discourir sur une épithète ou sur une erreur de ponctuation.

Et, comme j'y comptais bien, je trouvai le camarade au lit. Il enfila en hâte « cette robe de chambre à fleurs éteintes » et ces « si commodes pantoufles » qu'il a célébrées luimême dans Catalina. Ces deux objets de toilette, son grand piano « aux sons purs o et c( quelques livres de métaphysique allemande », étaient les seules épaves que Villiers eût sauvées de tous les naufrages. Plutôt que de s'en dessaisir, il aurait payé de son sang les exigences de Shylock.

VILLIERS DE L ISLE-ADAM. 2t

Quand nous fûmes assis en face Tun de l'autre, lui sur son tabouret de piano, moi à la place de l'hôte, dans le grand fauteuil, et que je lui eus exposé le motif de ma visite matinale, il me considéra avec inquiétude.

C'est un métier qui a son charme, je vous assure, que d'inviter les gens à vous parler d'eux-mêmes quand on les a tout d'abord avertis qu'on esttout unpublicàles écouter. La façon dont le « visité » se tire de cette aventure difficile en apprend souvent bien plus long à un visiteur un peu perspicace sur le caractère et la nature de son modèle, que des renseignements donnés avec toute la bonne foi du monde. Il y a, en ces occasions, une façon de ne se montrer ni humble ni fanfaron, qui sent son honnête homme ; il y en a mille de découvrir sottement le défaut de sa cuirasse et de laisser percer son ridicule.

L'excellent Villiers ne chercha point à dissimuler son émotion. Encore qu'il fût singulièrement mystificateur, ironique, et qu'il

soit bien difficile de savoir si ce fut par gageure ou par naïveté qu'il vint un jour réclamer à Napoléon III le trône de Grèce, il est sûr qu'il souffrait de voir ses chimères tournées en ridicule par des badauds irrévérencieux.

— Quoi 1 me dit-il, vous voulez que je vous parle de Malte ? comme cela, à neuf heures du matin ?

Et il attachait au parquet des regards consternés, fixes, d'enfant, qui, par de mauvais subterfuges, veut échapper à son pédagogue.

Tout le tempérament de l'homme est dans celte exclamation et dans cet embarras. Villiers n'a jamais été le maître ni de son esprit ni de son âme. Gommel'autre, le philosophe, comme tous les inspirés qui se sont assis sur les trépieds pour rendre des oracles, il était la proie d'un démon familier qui l'envahissait à certaines heures, le transfigurait, l'enlevait au-dessus de soi-même, puis sortait de lui, le laissait vide.

Ceux qui ont connu Villiers dans l'intimité

VILLIERS DE l'iSLE-ADAM. 23

des conversations, accoudé sur la table, savent bien à quoi je fais allusion. On suivait dans l'œil bleu de notre ami ces départs et ces retours de la pensée. Quand l'esprit abandonnait Villiers, le regard se voilait, se ternissait comme s'il eût traversé pour venir jusqu'au vôtre l'épaisseur d'un carreau dépoli. Puis, subitement, se rallumait la flamme. Alors tout le visage s'animait. La tête s'inclinait sur l'épaule, les pointes fines des moustaches, des moustaches à la Richelieu, des moustaches de chat, tremblaient audessus du sourire ; un tic de la main et du cou rejetait perpétuellement sur l'oreille les cheveux longs qui grisonnaient.

Tels, pendant des années, aux tables de gens de lettres, sur les divans de rédaction, aux terrasses des brasseries et des cafés de nuit, on a vu Villiers, correct, ironique, discourant.

Dès qu'il entrait, le cercle se formait pour l'entendre, car c'était un causeur extraordinaire. Daudet a fait dire quelque part à son

Numa Roumestan : « Quand je ne parle pas, je ne pense pas ». Villiers, bien que né en Bretagne, répétait volontiers cetaphorisme. En romantique convaincu, il croyait à la vertu secrète des aiots pour éveiller la pensée. La parole le grisait comme du Champagne, et ses idées ne se clarifiaient que dans cette ivresse.

Elle était décuplée chez lui par un état maladif d'anémie cérébrale causée par des privations de toutes sortes, par l'épuisement de la misère. Dans cette faiblesse, un petit verre de a fine » suffisait à délier sa langue. A partir de minuit, Villiers pouvait monologuer pendant des heures, parlant comme dans un rêve, contant des histoires terrifiantes, ténébreuses, jusqu'à ce que sa pensée, se dégageant des brumes, revêtit tout d'un coup une forme parfaite.

Guy de Maupassant m'a conté qu'un jour il s'était trouvé réuni à une même table avec Tauteur de V Eve future, MM. de Brazza, Molier et Charles Franconi. Dès le poisson,

Villiers, très lancé, commença de discourir. L'explorateur ouvrait des yeux énormes ; les deux hommes de cheval s'en allèrent stupéfaits des propos de cet homme de lettres. Ils crurent qu'on les avait fait dîner avec un fou. Je ne me consolerai jamais d'avoir manqué ce dîner-là, en souvenir d'une autre réunion d'honnêtes gens où Villiers prit également la parole, et, subitement, perdant pied, se mit, pendant un bon quart d'heure, à monologuer en hébreu qu'il entendait seul.

Vous avez lu plus haut l'aventure comiquede ces papiersde famille — plus anciens et aussi authentiques que ceux des Montmorency — que Villers del'Isle-Adam avait malencontreusement éclaboussés de café.

Cette tache noire de café qui souillait ses titres de noblesse, Villers l'avait aussi dans l'esprit. C'est ce qui Ta empêché, malgré des dons de génie, de dépasser le public des lettrés pour obtenir l'admiration de tous. Ce défaut de clarté apparaît surtout quand

on compare l'œuvre de Villiers à celle de Flaubert.

Je connais peu d'esprits qui me semblent plus cousins que ceux-là. Nés de la même génération, enivrés l'un et l'autre de romantisme, ils tenaient de la nature des qualités et des défauts analogues. Leur culte des lettres était le même, intolérant, exclusif, presque religieux. Leur philosophie était identique : la défiance du savoir humain, l'ironie pour ceux qui croient à son absolu. Et l'un et l'autre ils avaient la passioù de l'observation exacte avec le goût contradictoire de la légende.

Mais, dans la lutte pour saisir l'idée, pour l'étreindre, pour l'enfermer dans le moule du mot, pour la lier, comme un anneau dans une chaîne, aux pensées qui la précèdent et qui la suivent, Flaubert a été le maître ouvrier, parce qu'il a été le plus laborieux. Pendant des mois, pendant des années, il avait eu, lui^ le courage de la retraite, de la méditation solitaire.

VILLIERS DE L ISLE-ADAM. 27

Villiers s'est perdu dans la foule. Quelque native difficulté qu'il éprouvât, quand il était seul avec sa pensée, à la prendre corps à corps, une meilleure discipline de travail aurait dompté sa fougue capricante. Il avait à son service une des imaginations les plus fougueuses qu'un homme ait jamais possédées ; c'était proprement un dragon ailé toujours prêt à partir pour le pays de chimère, impatient du joug bas du sens commun, superbe dans les envolées, vite fourbu quand on Tasservissait aux besognes longues, régulières, laborieuses. Villiers ne s'est jamais sérieusement efforcé d'atteler cette chimère à la charrue. Il aimait mieux se laisser emporter par elle, éperdu, à moitié fou, au pays du fantastique.

Et c'est vraiment là qu'il a régné en roi» c'est là qu'il s'est taillé sa province, un domaine dont on ne le dépossédera pas.

C'est là qu'il se réfugiait de toutes les tristesses de sa vie manquée, de tous ses rêves de gloire, d'amour et de chevalerie.

Lorsque, assis à son piano, il jouait de souvenir les opéras de Wagner qu'il avait été entendre à Bayreuth, son visage s'illuminait. Il s'arrêtait avec extase au seuil de ce monde fantasmagorique et chevaleresque ; il jouissait de l'enivrement du vague de la langue musicale qui enveloppe la pensée comme d'un nuage, sans l'obliger au contour précis. A ces minutes, on sentait bien que le décor de sa triste chambre était envolé, qu'une fée y était attendue qui allait donner enfin au poète meurtri la forme radieuse du cygne.

C'est la Mort qui est venue ouvrir cette porte, rendre à l'âme captive la liberté du vol. Les amis qui entouraient Villiers de risle-Adam à cette minute ont dit qu'il l'avait bénie, pour ce que, après tant d'angoisses et de luttes, elle lui apportait le repos.

dMmmm^mèm^m^

u fond, tout au fond de mes souvenirs sur François Goppée, voici ce W que je vois : une statuette en bronze florentin, d'une élégance un peu longue et maigre, serrée dans le pourpoint, dans la culotte collante d'un petit chanteur de sérénades ; les cheveux très lourds inclinent la tête sur l'épaule — comme fait le poids des fleurs trop opulentes pour leurs tiges ; l'enfant musicien prête vaguement l'oreille à l'accompagnement de sa mandoline, et ses yeux sont levés en l'air, vers un balcon, ou vers les étoiles.

Si Ton m'avait dit, au temps où cette radieusevision de jeunesse m'apparaissait dans

3o PORTRAITS DE CIRE.

Tangoisse pénible des versions grecques , que François Coppée et le Zanetto n'étaient pas tout à fait le môme homme, que le poète n'avait plus dix-huit ans, qu'il n'était point coiffé de la petite toque de pourpre, qu'il n'allait pas par les sentiers, traînant un grand manteau derrière soi, dans la rosée, j'aurais secoué la tête, j'aurais gardé ma certitude dans mon cœur.

Et aujourd'hui que j'ai beaucoup moins d'imagination, je ne suis pas sûr d'avoir été dupe d'un mirage. Il recommence chaque fois que j'ouvre le Passant, Olivier, Premières poésies.

La vérité, c'est que François Coppée ressemble beaucoup moins au Florentin de Paul Dubois qu'à ce Premier Consul que toutes nos grand'mères ont adoré. Il y a chez le poète, dans le cabinet de travail, un petit portrait au crayon, en plein profil, où cette ressemblance se précise jusqu'à l'illusion complète: c'est Buonaparte, le jeune officier d'artillerie. Ces jeux de nature

FRANÇOIS COPPEE.

ne trompent point : François Goppée a dû naître avec une àme de conquérant; — seu' lement il a dédaigné la gloire des batailles pourPempire des coeurs.

Il venait justement de gagner une victoire le soir où nos mains se serrèrent pour la première fois. C'était quelques jours après le brillant succès des Jacobites, derrière la toile de TOdéon, dans l'escalier de la scène. J'étais venu complimenter M^'° Weber sur quelques changements apportés dans son jeu.

— Avez-vous vu, disait-elle, quand je lance les strophes sur la bonne claymore que nous avons enterrée, et qui, le jour de l'affranchissement, d'elle-même, hors du sol, surgira ! Je ne lève plus ma main de bas en haut, en suivant le mouvement d'une plante qui pousse. Je la baisse, malgré « surgira», parce que je jure, parce que j'affirme ma foi. Ce n'est peut-être pas dans le dessin de l'image ; c'est sûrement dans la vérité de la passion qui me tient.

Quelqu^un s'approcha qu^on saluait avec respect depuis le fond de la scène : les machinistes, les figurants, les garçons, la dame aux bruits de coulisses. C'était le poète lui-même. Weber nous nomma l'un à l'autre, et comme on la rappelait pour le troisième acte, nous allâmes finir la soirée au café Voltaire.

J'ai gardé un charmant souvenir de ce premier et long entretien, car la facilité, la grâce, la jeunesse, la vie dont Coppée nourrit sa prose et ses vers bouillonnent dans sa causerie. Son scepticisme sans aigreur, sa gaieté parisienne, mettent tout de suite ses interlocuteurs à l'aise. Personne n'a Jamais dû, devant lui, se sentir honteux de son obscurité ni de la pauvreté de son esprit.

Quand Coppée n'a point sur le dos son hiératique habit à palmes vertes, personne non plus ne flairerait en lui un immortel. Et s'il jette un coup d'œil inquiet vers la porte, quand le chansonnier Aristide Bruant, directeur du Mirliton, concurrent du Chat

Noir^ l'appelle « François», tout court, et le tutoie en lui tapant dans le dos , c'est qu'il a peur de compromettre en sa personne les quatre classes de l'Institut.

Je me suis toujours félicité d'avoir rencontré François Coppée sur la rive gauche, parce que c'est là son royaume. Aussi bien il y a dans le goût avec lequel un public si nombreux, si varié, lit et retient les vers d'Olivier^ un peu de la tendresse que tout le monde garde pour l'Odéon et pour ses galeries de livres, pour le jardin du Luxembourg et pour ses allées de marronniers, pour le faubourg qu'on traverse lorsqu'on va rejoindre le bois de Meudon, ses gares printanières.

Et tout cela, voyez-vous, mes amis, c'est le souvenir de notre jeunesse.

Il me semble que dans la comédie dont nous donnons le spectacle à une Providence cachée, chacun de nous a reçu, — comme dans une troupe de théâtre, — un emploi où il est enfermé.

Il y a des gens qui sont nés pour jouer les financiers, les traîtres, les raisonneurs ; le rôle envié de tous, mais dont bien peu sont capables, c'est le couplet de Pamoureux. Or il est sûr que, par décret divin, François Coppée a été désigné pour jouer, dans la vérité et dans le monde, cet emploi du jeune premier que Delaunay a tenu avec tant de supériorité dans la fiction du théâtre.

Il y a une époque de la vie où l'on croit aimer des femmes, alors que c'est seulement la femme qu'on aime. C'est le temps des élans irrésistibles et courts, des désespoirs profonds et éphémères. Ce que Ton souhaite alors, c'est de marcher, la main par la main, dans Fétroit sentier des bois, près d'une jeune femme en robe de percale fraîche comme les verdures naissantes, comme les buissons d'aubépine. Peu importe qu'on l'ait rencontrée hier, et qu'il faille la quitter demain, pourvu qu'elle sourie comme les oiseaux chantent et que le coucher du soleil l'attriste.

Point de vie, si sombre qu'on Timagine, si écrasée de devoirs, si engluée dans les besognes pratiques^ sur qui n^ait brillé un de ces jours de printemps, d'amour, de soleil, d'idylle.

Et c'est parce que François Coppée n'a pas écrit une ligne, un vers, où l'on ne respire ce parfum, où ces images ne soient évoquées, que vous le trouvez non seulement dans les mains des jeunes gens et des jeunes femmes qui vivent leur rêve d'amour, mais aussi caché, avec des fleurs séchées entre les pages, dans le pupitre de la vieille institutrice, de la demoiselle qui ne s'est point mariée et en qui des yeux grossiers ne distinguent plus que le culte des quatre règles et l'orgueil de son savoir grammatical.

C'est un dicton populaire que les amoureux ont bon cœur, qu'ils font volontiers l'aumône de leur joie. Dans son bonheur, François Coppée n'a jamais oublié les petits, les humbles; il a fait mieux que de

les plaindre, il a voulu les éclairer d'un reflet de son soleil. Il a chanté leurs joies médiocres, avec un attendrissement, une poésie, qui les relève; il a ôté l'envie du cœur de ceux dont tout le printemps tient dans un pot de fleurs arrosé au bord d'une fenêtre, dans une robe de jaconas longtemps guettée à la devanture d'une boutique.

C'est à tous ces lecteurs-là, — aux amoureux d'aujourd'hui et d'hier, — que je veux signaler un livre de leur ami: Toute une jeunesse.

Pas plus que le David Copperfield^ de Dickens, pas plus que le Petit Chose, d'Alphonse Daudet, ces pages ne sont une autobiographie, ni une confession : « Seulement,dit FrançoisCoppée dans sa préface, je l'avoue , Amédée Violette, personnage imaginaire, dans uneaction imaginaire, sent la vie comme je la sentais quand j'étais un enfant, et quand j'étais un jeune homme. »

Les vrais dévots, — notre poète en a plus que personne parmi ceux qui tiennent la

plume, — devront donc, pour éclairer leur piété, pour arracher les légers masques, lire le commentaire que M. de Lescure a écrit sur son ami, sous ce titre : François Coppée, riîomme, la vie et V œuvre.

Quant à ceux qui estiment qu'avec les rimeurs un voile de fiction est nécessaire sur le nu de la vérité, qu^ils aillent chercher le poète de la jeunesse, dans ce livre de Toute une jeunesse. Pour moi, à la lecture de ces pages exquises, j'avais tout le temps cette vision devant les yeux :

Notre François Goppée d'aujourd'hui, dans son calme cabinet de travail de la rue Oudinot où n'arrive nul bruit de Paris, nul roulement de voitures. Quand le poète lève la tête, pour se souvenir, il voit par-dessus son petit jardin un grand verger ? où un homme travaille à tailler des poiriers -* l'espérance du nouveau printemps, de la récolte prochaine.

Une porte s'ouvre^ discrète^ un pas fami^ lier s'approche sur le tapis; c'est la « chèrô

PORTRAITS DE CIREi 2

sœur )) Annette, avec qui François Goppée a passé tant d'années en tête-à-tête. Il y a en cette gardienne de la maison du poète un peu du charme des marquises grisonnantes et de la maternité des sœurs de prêtres.

Elle n'a pas besoin de parler pour demander qu'onlise, il suffit qu'elles'asseoieauprès de la table : le vieux chat saute tout de suite sur ses genoux — tout le monde écoute.

Et vous voudrez l'écouter vous-même cette chanson de la jeunesse, qui, comme un orchestre vénitien, croisé en gondole, s'efface dansle léger brouillard, s'assourdit dans le lointain de la lagune.

dm§mmmmdmmmm^

^^^Tr ^ tendresse pour Daudet est bien "^ /ll7 ancienne. J'étais un écolier provincial quand le jour de l'an mit entre mes mains son Petit Chose. Ce n'est certes pas le meilleur livre de Daudet, pourtant cette histoire me bouleversa.

Jamais je n'avais ainsi été pris aux entrailles', jamais je n'avais éprouvé pour un auteur cette reconnaissance que l'on garde toute la vie à ceux qui donnent une forme à tout 1' « inexprimé » que nous portons en nous. Je me fis donc le secret serment que, au jour de la liberté, je m'irais placer sur la route de ce devineur d'âmes, pour la joie de lui crier mon admiration.

Les jours passent. Voici les études de collège finies, on se rend à Paris afin de suivre des cours. Il faut bien un prétexte, n'est-ce pas ? pour venir battre le pavé de la grande ville, — et les parents ont mille fois raison de hausser les épaules quand vous leur déclarez tout net que vous allez à Paris (' pour y faire de la littérature ».

En arrivant, je m'étais tout de suite informé de Fadresse d'Alphonse Daudet — il demeurait, en cetemps-là, avenue del'Observatoire — et la première année passa dans des déménagements successifs qui, progressivement, me rapprochaient de sa maison. Je n^osais pas venir demeurer carrément à sa porte. Il me semblait que je n'en avais pas le droit, que celte hardiesse qu'il ignorait pourrait lui déplaire. Je me risquais à peine à lever les yeux en passant sous ses fenêtres. — Vous me comprendrez, vous qui avez aimé en secret de belles inconnues dont vous n'osiez approcher les balcons !

Il fallut une catastrophe pour me décider

à révéler mon existence à ce « maître » que je m'étais choisi.

A la Sorbonne, dont je suivais les cours, tant bien que mal, entre les leçons qu'il fallait donner et les invraisemblables travaux dans lesquels un étudiant gagne sa vie, on nous avait annoncé qu'un des professeurs les plus illustres de la Faculté — je ne le nomme point pour ne pas lui faire de la peine, car c'est un savant de mérite, malgré ses écarts de langue — nous corrigerait un (c travail ». Nous pourrions par là nous rendre compte de la distance où nous étions respectivement des licences que chacun de nous poursuivait. Le sujet proposé était je ne sais plus quelle pensée de Pascal.

Je me mets à l'œuvre avec passion. Je barbouille une centaine de pages, je griffonne, je déchire, je retape, je ne me lasse pas de lécher mon ours. Je l'apporte au savant professeur avec une sollicitude paternelle, la certitude d'avoir produit un chefd'œuvre.

... Au bout d'un mois on nous convoque pour nous faire connaître les résultats du classement. Au fond de mon cœur, je m'attendais à être loué avant les autres. Pourtant le premier nom que le maître prononça ne fut pas le mien.

Je me dis :

— Ce n'est pas un homme de goût. C'est un malheur. Au moins m'aura-t-il placé le second ?

Ni second, ni troisième. Il m'avait gardé pour la bonne bouche. Arrivé au quarantecinquième travail, il s'arrête, et, fort brutalement :

— J'ai encore reçu un manuscrit de M. Hugues Le Roux. Dans son cas, il n'y a qu'à prendre des douches sur la tête.

Je sortis désespéré.

Les plus noires idées me hantaient la cervelle. Ah ! si l'on savait combien, à de certaines heures, un mot peut faire de mal, on aurait toujours la triple serrure aux lèvres !

Au bout de deux jours d'abattement, je

pris un grand parti. Je m'assis à ma table, et, d'une main que l'émotion faisait trembler, j'écrivis :

« A Monsieur Alphonse Daudet..

« Monsieur,

« Je suis le petit Chose.

a Je n'ai pas d'ami pour me recommander à vous ; cependant vous êtes la seule personne qui me puissiez donner le conseil qui me manque.

« La rage d'écrire me tient, et voilà que mes maîtres de Sorbonne viennent de me traiter de la façon la plus humiliante. Ils m'accusent de manquer de docilité. Ils affirment que je suis perdu par de mauvaises lectures. Je vous supplie donc de lire cette nouvelle que je vous envoie et de me dire si vous pensez comme eux. Le plus grand service que vous me puissiez rendre, c'est la franchise sans nuances.

a J'ai, dans tous les cas, ce titre à votre •bienveillance.

a Je ne veux pas me tromper de voie. »

Je portai ma lettre et mon manuscrit.

Je n'espérais guère de réponse.

— Il a dû tant de fois recevoir cette épîtrelà ! me disais-je avec découragement.

Deux jours plus tard, la poste m'apportait une petite lettre d'une écriture fine, étrangement serrée, que je ne connaissais point.

Je J'ouvris le cœur battant. C'était la réponse de Daudet.

Si je la publie ici, ce n'est point pour le plaisir d'exhiber mes « certificats », comme le général péruvien de Rabagas ; c'est seulement pour montrer la délicate bonté de cet artiste charmant, à qui des envieux ont si injustement reproché la sérénité égoïste.

La nouvelle dont il s'agit ici a été publiée depuis sous le titre Ohé Mathieu^ dans le recueil du Fi^ère Lai ; c'était la véridique histoire d'un petit enfant bossu, que je rencontrais, chaque matin, en venant boire du lait dans une crémerie de la rue Vaugirard.

Voici ce billet :

« 22 décembre 1882.

« Mon voisin,

« J'ai lu votre nouvelle.

« Elle n'est pas bonne. Et pourtant vous êtes un écrivain et vous serez un romancier.

a II n'y a pas dans votre histoire de bossu ce qui devrait y être, c'est-à-dire Tironie de la vie donnant au beau Gapoulade ce fils avorton, né de ses vices, et Thumiliaiion du grand drille devant cette loque.

a Langue excellente, par exemple, ferme et simple, une entrée charmante, et des coins trouvés, comme Texhibition dû petit, au café, sur le comptoir.

« Vous referez votre nouvelle, mais trois fois plus longue, et quand nous en aurons causé.

tt Le dimanche matin, de neuf à onze heures et demie, je suis chez moi.

« Alphonse Daudet, »

4t> PORTRAITS DE CIRE.

Je lus, le sang au front, un nuage sur les yeux, et je le garde précieusement, je vous jure, ce petit billet tombé dans mon chagrin, qui, un jour, m'a rendu l'espérance.

Je n'attendis pas le dimanche. Dès le lendemain matin je sonnais à la porte.

Quelle émotion, mon Dieu ! en entrant dans ce cabinet de travail ! Rien que de m'en souvenir ma voix s'enroue.

Daudet est d'une taille tout à fait moyenne; pourtant il me parut démesurément grand, tandis que, de haut, il plongeait sur moi, son monocle rivé dans l'œil sous l'embroussaillement des cheveux.

D'abord il me parla de ma a nouvelle », puis de ma vie, de mes rêves. Il touchait à tout cela d'une main infiniment délicate; il vous donnait envie de s'ouvrir tout entier. J'ai compris ce jour-là pourquoi il avait reçu dans sa vie tant de confessions.

Je lui contai tout, les leçons à quarante sous, les traductions pour des journaux scientifiques, les écritures dans un bureau

de nourrices, du côté de la rue Lacépède, les veillées dans les bibliothèques, la tristesse des besognes inutiles qui ne rapportaient même pas le pain...

Quand je le quittai, j'étais consolé et conquis pour toujours.

Ceux qui ont approché Daudet connaissent l'affection particulière qu'il inspire : il y entre un juste sentiment des motifs si relevés de la tendresse qu'on lui porte, avec un peu de vertige physique.

Cette fascination s'exerce sur les simples comme sur les raffinés. J'ai connu à Daudet un agfreux cocher de fiacre, un cocher de nuit, qui le menait quotidiennement à sa douche. Cet homme — pris un jour par pitié sur une station où personne ne voulait de lui — ne travaillait plus. Il venait, pendant des matinées entières, guetter l'heure irrégulière de la sortie de Daudet, à la porte de sa maison. Dans son enthousiasme, dans le besoin passionné qu'il avait de devenir la « chose » de son grand

homme, ce malheureux cocher avait peint deux « D » magnifiques sur ses portières ; il les avait gravés à l'inte'rieur de sa voiture, sur les vitres !

Rapprochez de cette passion naïve le mot •du vieux père Flaubert : « Alphonse, on l'aime comme une maîtresse ». Et vous aurez une juste idée du sentiment que j'indique.

On ne peut, si l'on n'a entendu causer Daudet dans l'intimité, se faire une idée de la séduction de sa parole. Il m'a conté un jour une petite histoire qui met en belle lumière ce don d'enchanteur qui est sien.

11 était encore presque enfant, et avec son cousin Tartarin, il battait les cafés de je ne sais plus quelle petite ville du Midi. Ce our-là, il avait imaginé de donner à ses camarades une représentation de gymnastique. Pour cela, il avait couché le colossal Tartarin par terre, au beau milieu du café, et, agile, tout petit, il dansait la sarabande autour du géant, crachant dans ses mains

comme un hercule de foire et disant :

— Vous allez voir... je vais le saisir... je vais Tenlever...

— Prends garde au lustre ! cria avec épouvante une des dames de l'assistance.

Il n'aurait pas seulement pu soutenir le bras de Goliath , étendu sur le parquet.

Ce don merveilleux de faire croire ce qui lui plaît a crû chez Daudet avec les années et le talent. Ceux qui lisent avec tant d'émotion les belles pages de ses livres, sans soupçonner l'existence d'un plaisir littéraire plus vif, ne savent pas quelle impression elles nous ont causée à nous autres, lorsqu'on nous les a contées, mimées par fragments, dans l'obsession, dans la fièvre, dans le grouillement du livre naissant.

C'est bien l'occasion de parodier le mot de l'autre : Si vous entendiez le charmeur lui-même...

Peut-être au moins, en découvrant ici un petit coin des délicatesses intimes de Dau-

5o PORTRAITS DE CIRE.

det, aurai-je la joie de le faire chérir encore davantage par ses amis inconnus.

... Au moment oii je fis la connaissance de Daudet, il e'crivait avec une émotion profonde la préface des mémoires de Gill. Et c'était, àceproposjun retourdouloureux sur les années de jeunesse, sur ce bon temps de folles gaietés, d^heures perdues, d*amitiés chaleureuses, où chacun portait encore en soi le mystère de sa destinée.

Un souvenir poussant Tautre, les histoires succédaient aux histoires : et tout vivait, le caté Bobino avec ses grands hommes, les camarades avec leurs intonations, leurs gestes et leurs tics.. .

Mais ce jour-là, — et c'était votre faute, pauvre Gill ! — on songeait surtout aux amis disparus, à ces premières tombes laissées en route, que Ton aperçoit, même de l'autre bout de la vie, toujours blanches, toujours fraîchement creusées.

Je ne sais si Alphonse Daudet donnera quelque jour une suite aux mémoires ébau-

ALPHONSE DAUDET. 5l

chës de sa vie littéraire ; en tous cas, ceux qui lui ont entendu conter, au hasard de l'à-propos, les journe'es ardentes de sa jeunesse, garderont de ces exquises causeries un souvenir dont la chaleur ne saurait passer dans la grise banalité de la feuille imprimée, lue par des indifférents, aux heures vides.

... Ceci est un conte de la vingtième année, du temps où l'auteur de Sapho habitait \qs payottes de Meudon, et promenait fièrement dans les bois d'alentour un superbe chapeau tyrolien à plumes d'aigle, qui faisait retourner les femmes et lesgardeschampêtres.

Ils étaient d'ailleurs trois autres « tyroliens » dans la petite bande :

Un s'appelait Jean du Boys ;

Un André Gill ;

Quant au troisième compagnon, si j'ai oublié son nom, voici son histoire :

C'était un rejeton de race paysanne, un fort gars, déserteur de quelque séminaire

tourangeau, attiré à Paris par la fascination de cette vie littéraire, qui, à distance, dans le calme mortuaire des provinces, fait fermenter toutes les cervelles où germe quelque levain d'indépendance et d'art.

Oh! oui, réfractaire et déséquilibré celuilà, et qui ne devait pas mener loin sa campagne !

Il était la proie d'un vice héréditaire, paysan, qui lui brûlait le sang et la moelle. Il aimait Pivresse froide, calculée, solitaire, — le téte-à-tête, dans des bouges, avec le vin frelaté qui vous bâtonne les tempes et vous couche sous les tables.

Un jour, dans la honte d'un réveil plein de sanglots, seul avec Daudet, il lui avoua sa volonté détruite, la force terrible qui le poussait malgré lui au trou noir du suicide, où était tombé son père, où il savait bien qu'il irait, — où, quelques mois après, il se jeta.

... Au bord d'une mare, après trois jours de recherches, ses amis retrouvèrent son

feutre tyrolien, son pauvre chapeau de folie, roulé sur le gazon.

Des années passent, le siège, la Commune.

Le temps est fini de la vie bohème, des heures gaspillées. L'artiste a un foyer, une compagne, un enfant.

Un soir, un de ces soirs du lendemain de la guerre où l'on restait blotti au coin du feu, l'oreille encore aux écoutes des obus qui ne grêlaient plus, la porte du salon s'ouvre avec violence, et un homme paraît, tout en noir, sans linge, les yeux égarés.

C'est Jean du Boys.

Il était coiffé de son vieux feutre, et, sous le bras, portait un volumineux manuscrit, un poème épique, la Revanche, où il mêlait toutes les histoires, tous les noms, Miltiade, Napoléon, Jésus-Christ, Bismarck. Assis en face de son ami, il lisait avec des gestes fous, des saccades de tête qui faisaient trembler sur le mur l'ombre ironique et disproportionnée de la plume d'aigle....

... Et lui aussi, quelques mois après, il fallut le conduire à la fosse, — mais après la halte du cabanon, l'horrible antichambre de la mort ! Et quelle mort ! Une agonie de bête enragée, crevant sur un tas de pierres dans une mare de sang et d'écume.

Je ne rappelle pas l'histoire de Gill. Daudet a écrit lui-même en tête des Vingt ans <ie P^m quelle frayeur le saisit à la nouvelle de sa folie.

« C'était, dit-il, le troisième que la démence me prenait ; je n'eus pas la force d'aller le voir, et, encore aujourd'hui, la plume me tombe des mains tandis que j'écris cette préface pour tenir à mon pauvre camarade la promesse de notre dernière rencontre. »

Pendant l'hiver 83, date où il écrivait VEvangéliste^ Alphonse Daudet fit de fréquentes visites aux malades de la Salpêtrière. Il voulait étudier sur le vif des crises certains cas pathologiques analogues à l'hypnotisme de son Eline Ebsen.

Un jour, après la visite, il était demeuré à déjeuner en compagnie du docteur Charcot et de ses internes. Naturellement, pendant tout le repas, on causa des phénomènes nerveux, des enchaînements de bizarres coïncidences qui parfois ont une action terrible sur notre état mental. Chacun disait son mot, les faits qu'il avait observés, et finissait par l'aveu de ses propres hantises.

A son tour, Alphonse Daudet conta l'histoire des trois chapeaux tyroliens qu'il avait vus successivement sur trois crânes de fous. Il expliqua qu'après la démence de Gill il avait éprouvé une minute de stupeur, subi une épouvante superstitieuse, plus forte que le bon sens, et jeté au feu le quatrième chapeau tyrolien, un pauvre feutre rouillé, inoffensif, gardé jusque-là dans un coin comme une relique de jeunesse.

— Je ressentais, dit-il, un désir irrésistible de m'en couvrir encore, et, en même temps, j'avais la conviction profonde que,

s'il touchait mon front, c'en serait fait de ma raison comme de la leur.

One'coutait avec attention, sans sourire, tous ayant le souvenir de semblables obsessions, qui avaient conduit des cerveaux impressionnables à la monomanie, et, de là, à la folie.

Le repas e'tait fini, on descendit pour fumer les cigares, sous les galeries, dans le jardin de l'hôpital. Et, comme on causait, tout en marchant, une voix fêlée de vieille coquette, une de ces voix minaudières qui semblent artificielles comme des vocalises de perroquet, interpella les promeneurs.

— Bonjour, madame Lureau, dit un interne en s'approchant d'une petite personne saris âge, qui avaitabandonné sa promenade et qui s'accoudait à la galerie pour voir passer les visiteurs. Me reconnaissez-vous ?

~ Parfaitement, répondit la vieille pensionnaire, et tous vos amis qui sont là. Mais voici un monsieur que je n'ai jamais vu...

ALPHONSE DAUDKT. 5j

Elle désignait Alphonse Daudet, qui s'était rapproché pour l'examiner de près.

— Demandez-lui donc comment il me trouve avec mon chapeau tyrolien.

Et levant ses bras maigres, jusque-là cachés par la balustrade, elle fit voir un vieux feutre tout cabossé, qu'elle campa sur ses cheveux grisonnants ; puis, les mains aux hanches, avec un mauvais rire de folie, elle répéta ces mots qui bourdonnaient encore dans sa pauvre cervelle vide :

— Mon petit chapeau tyrolien, monsieur, comment le trouvez- vous ?

... C'est sur un banc de tilleuls, dans les jardins de Champrosay, que Daudet nous € r» a contée, une après-midi de si grand soleil, que nous nous croyions tous transportés, là-bas, sur les bords du Rhône, au pays de mirage...

— Quand mes amis, disait Daudet^ apprirent que, après ma cure de Lamouloules-Bains, j'allais célébrer avec Mistral les fêtes de Provence, ils ne se montrèrent pas

moins inquiets que les familiers du tsar Alexandre, lors du couronnement de Moscou.

Je n'exagère pas.

11 n'y a pas d'exagération possible quand on parle deTarascon et des Tarasconnais, des manifestations de leurs enthousiasmes ou de leurs haines. Suppléez par l'imagination aux raffinements connus des triomphes ou des gémonies ; vous demeurerez toujours au-dessous du tutti de l'opinion tarasconnaise.

Et, si l'on a tout à craindre des Terroristes, quand on est assis sur le trône de Russie, on a tout à redouter des Tarasconnais, quand on a écrit Tartarin de Tarascon.

Tout :

Les trains qui sautent ;

Les poignards qui trouent les côtes ;

La grande tasse du Rhône, où l'on peut boire un mauvais coup.

Parce que Tarascon est resté dix ans

ALPHONSE DAUDET. 5q

sans bouger, parce qu^il s'est contenté de montrer le poing et de proférer, de loin, des injures épouvantables, ces gens du Nord ont cru que tout se passerait en chansons.

Et autremain les Tarasconnais étaient des lâches, alors ?

Ils se recueillaient, pas mouain.

Ils machinaient leur vengeaince^ et, — ce que personne ne sait, — ils avaient déjà dépêché un éclaireur pour reconnaître le terrain.

Et qui donc ?

Qui ?

Le brave commandant Bravida,aw mouain^ envoyé, lors de l'Exposition, aux frais d'une cagnotte, amassée pendant quatre ans, au bezigue, entre l'armurier Gostecalde et le pharmacien Bézuquet.

Vous n'avez pas su ça, vous autres Parisiains ?

Té ! on est si mal renseigné sur ce qui se passe, à Parisse !

Mais demandez un peu aux gardiens de la tour Saint-Jacques, de la Colonne de Juillet, de l'Eglise Montmartre, de l'Arcde-Triomphe, du Panthéon et du Puits artésien de Grenelle, de la Tour Eiffel — enfin de tous les endroits où l'on grimpe, où l'on se hisse, où l'on escalade, pour découvrir Paris à vol d'oiseau, — tous ces gens-là vous diront qu'ils ont vu circuler^ sur la plate-forme de leurs observatoires, un monsieur d'allures martiales, portant la barbiche et la redingote militaires, qui, après s'être fait indiquer les différents clochers de la capitale, leur a demandé, à tous, — avec un accent qui leur est resté dans Toreille :

— Et autremain, où est-elle donc, la maison de ce Daudet ?

Mais Tarascon ne devait pas s'en tenir là.

Quand il a su qu'au lieu de rendre hommage à la longanimité des Tarasconnais, Enfant Prodigue du Midi, je me préparais à accroître mes fautes, que Tartarin et

ALPHONSE DAUDET. 6l

Bompard étaient sortis encore une fois de mon armoire, qu'ils battaient les grands chemins, qu'ils voyageaient en Suisse, que le récit de leurs aventures était sous presse, que les gens du Nord se tenaient les côtes, par avance, — quand il a su cela, comme en 70, comme toujours, Tarascon a été à la hauteur des ch^constainces.

Tarascon a décrété des mesures violentes.

Tarascon n'a pas reculé devant l'attentat.

Et aut remain ?

Voici l'histoire :

Au mois de juillet de cette année, un monsieur portant une barbe et une chevelure exubérantes, suivi, pour tout bagage, d'une petite boîte noire à encoignures de cuivre, sanglée avec une courroie, descendait au principal hôtel de Tarascon, sur l'Esplanade, — vous ne connaissez que ça, au mouain !

Quand on lui porta le registre de police pour signer son nom, il parut hésiter un instant, puis, prenant son courage, ilécrivit :

Et autremain, vous ne devinez pas ?

Il écrivit : « Alphonse Daudet », posa la plume et se frotta les mains.

Comme bien vous pensez, la nouvelle courut toute la ville.

Les Frères de la Mort, les Chacals du NarbonnaiSy les Espingoliers du Rhône, tous les débris des vaillantes bandes de 71 se réunirent chez l'armurier Costecalde et tinrent conseil.

Il venait braver Tarascon chez lui, pécaïré !

Après Tar tarin de Jarascon t

Avant Tar tarin en Suisse !

Ah ! si le brave commandant Bravida ne leur avait pas recommandé de la prudence !

— De la prudaince au mouain, de la prudaince t

... ils auraient fait sauter tout Tarascon, les Espingoliers, pour ensevelir le menteur sous les ruines !

Ils résolurent d'aller attendre Pennemi —

en force — à la sortie du café, et de le jeter tout simplement dans le Rhône.

Aussitôt dit, aussitôt fait ; on s^embusqua, on monta le guet, et, au moment où IL sortait du café, vingt C/z^ca/^ vous l'empoignèrent et l'entraînèrent à la rivière.

Si vous Taviez entendu crier, le pauvre homme !

Il hurlait.

— Z'ai menti ! Z'ai menti ! Ze m'appelle Marins Pégoulade ! Ze voyaze dans l'huile et l'olive !

Ah 1 bien oui !

Ils le tenaient ! ils ne voulaient pas le lâcher, les Chacals ! Si bien que le malheureux Marins était déjà à califourchon sur le parapet, quand, pour son salut, les tricornes des gendarmes apparurent...

— C'est le commandant de gendarmerie qui m'a conté la chose, nous disait Daudet en riant.

— Et autremain ? N'allez pas croire que je suis de Tarascon, au motiain !

... Pour peu que vous ayez lu d'un peu près ces vivantes descriptions qui sont un des charmes de Daudet, vous avez certainement remarqué le rôle considérable qu^ joue la symphonie des bruits.

Vous savez à quelle délicatesse de perception s'aiguise l'ouïe des aveugles. Daudet, qui est myope— au point d'effacer ce qu'il écrit avec son nez, — a certainement dû être amené, lui aussi, à suppléer à l'infirmité de ses yeux parla culture de son oreille.

Il possède une ouïe de sauvage.

De même que vous êtes capable de passer une journée, sur une plage, à regarder rouler les vagues, lui demeure des heures assis dans cette belle forêt de Senard qu'il aime tant, à écouter les bruits des choses, le lent frôlement des verdures, le trot des lapins dans Therbe, la fuite d'un écureuil, pendant des lieues, dans les hautes branches...

Faut-il dire, après cela, qu'il est passionné de musique ?

Il fait souvent venir chez lui des tziganes, et, sous ce déluge de notes, il est plaisanta voir. Inutile de chercher à causer. Il vous répond en fredonnant le chant des violons C'est l'ivresse d'un bon nageur qui fait une pleine eau et qui a bien envie de répondre, a zut » aux fâcheux restés sur le rivage qui crient:

— Vous allez trop loin !

Wagner avait lu Daudet avec piété, et, lui, le musicien, il avait bien entendu cette rumeur qui chante dans tous les paysages du romancier ; aussi professait-il pour Daudet une tendresse toute particulière.

Je me souviens d'avoir un jour entendu M. Fourcault, de retour de Bayreuth, dire à Alphonse Daudet :

— Vous savez que Wagner a votre portrait sur sa table. Et, bien que vous ne soyez pas de la confrérie des musiciens, il vous fait l'honneur de tenir à votre suffrage. Il m'a demandé, une des dernières

fois que Je l'ai vu : « Est-ce que Daudet m*aime ? »

Je suis en état de vous répondre, ô Wagner, et si, dans les Champs-Elysées que vous habitez, ce souci inquiète encore vos mânes, soyez rassuré : Daudet m'a dit sa pensée là-dessus, un beau soir de ces années dernières, à la sortiede la première et unique représentation du Lohengrin^ — journée mémorable où les mitrons français ont fait preuve d'un si surprenant patriotisme.

— Je demande, me dit donc ce soir-là Alphonse Daudet, à distinguer le Wagner musicien du Wagner librettiste. Lelibrettiste lasse, use notre patience latine qui ne veut connaître de toutes choses que des résumés.

On sent que ce libretto a été écrit pour des gens habitués à l'ennui, qui l'aiment, qui s'y bercent, — pour ces causeurs à phrases monumentales, terminées par une particule, qui fait retomber le couvercle de la chope de bière. Ici, l'âme dissertante de l'Allemagne se résume pour nous dans un

personnage que nous n'oublierons plus, un affreux « raseur «qui s'appelle Henri l'Oiseleur, qui redit toutes les choses que les autres ont déjà dites, qui répète au spectateur ce que le spectateur a déjà appris de sa propre bouche, une espèce de Polonius moins comique, aussi grotesque que l'autre. Et cette lenteur constitutionnelle des personnages glace même les duos d'amour. Ils se traînent dans des engourdissements de morphine. On voit bien qu'on est au pays des éternelles fiançailles ; les amoureux de chez nous vont plus vite en besogne ; ils ont, et le spectateur de leur tendresse a aussi bien qu'eux, — comment dire? — plus d'impatience du dénouement. Cela dit du librettiste, je trouve le musicien au-dessus de tout. Vous êtes là, assis dans votre fauteuil, baigné de ce brouillard allemand, et tout d'un coup, dans l'orchestre, la vague prodigieuse, la lame de fond se lève, qui vous prend, qui vous roule, qui vous emporte oti elle veut, sans résistance possible, avec

cent mille pieds de musique au-dessus de la tête. Quelles phrases voulez-vous faire chanter à cette voix d'élément ? Jamais je n'ai si bien senti que la musique est un langage inarticulé. Les seules paroles que Ton pourrait faire clamer par cette bouche d'ombre, ce seraient des mots sans suite, étiquettes de situation ou des sentiments, comme « mer... larmes... deuil... guerre! >>

Surtout guerre !

Dans ce tapage des cuivres guerriers, moi Latin, je vois surgir le Saxon terrible, au casque jamais défublé, le religieux adorateur de TEmpereur et de l'Epée, et dans les rythmes des mesures, dans les profondes sonorités des instruments à cordes, j'entends le pas lourd des masses de guerriers en marche, le ban, l'arrière-ban des landwehrs et des landsturms...

Oui, dans tous les opéras de Wagner, c'est la guerre, les cris, la vie du camp, les fanfares de trompettes.

Je les ai reconnues, ces sonneries du

Lohengrin^ pour les avoir entendues autrefois, des bois de Champrosay, quand nous et eux nous étions à porte'e de fusil. Elles sonnaient, claires dans le lointain, le soir, avec des notes stridentes d'engoulevent, qui, dans les taillis, faisaient taire nos rossignols...

...Dans ce temps de haines politiques, d'inte'rêts combattants, il y a au moins une supériorité que nous ne perdrons point : celle que nous assurent nos écrivains et nos artistes. L'influence française voyage en caisses de librairie. On ne se contente pas de fêter les maîtres connus : on veut des primeurs, on flaire les jeunes talents, on les attire, on les lance.

Mais un des écrivains préférés de ce grand public — le public du monde, — c'est sûrement Alphonse Daudet.

a Pour la seconde fois — écrivait-il sur la couverture de son Numa Roumestan — les Latins ont conquis la Gaule. »

Etions, Latins d'Aix, de Toulouse, d'Es-

pagne et d'Italie, ont acclamé en lui un des plus brillants champions de la revanche latine.

Les manifestations de cet enthousiasme exotique sont journalières, toujours éclatantes, parfois bizarres : témoin cet hidalgo qui, dernièrement, se forgeait une préface de toutes pièces, signait Alphonse Daudet, puis, le livre lancé, demandait le silence à son parrain sans le savoir, lui expliquant qu'il avait cédé à un mouvement trop violent d'admiration !

Dans le genre hispano-américain, il y a rhistoire des deux journalistes brésiliens, le reporter du National ei le traducteur du Diario^ faisant toutes les trois semaines cent lieues de mer pour venir chercher au large, à bord du paquebot de Buenos-Ayres , la suite de VÉvangéliste alors publié par le Figaro. Ces messieurs avaient eu simultanément ridée de transporter une imprimerie avec eux, et, au milieu du tintamarre et des manœuvres d'arrivée, sur le pont du

Steamer, debout, le journal à la main, ils traduisaient à page ouverte, entourés de leurs protes respectifs, qui composaient à la voix, dans une fièvre^e concurrence.

L'Italie n'est pas en retard de prévenances.

Un grand journal de Rome, politique et quotidien, le Nabab, qui a déjà fêté plusieurs fois l'anniversaire de sa fondation, vient de mettre ses destinées sous le patronage de Madame Alphonse Daudet. Et c'a été, à propos de la compagne d'un artiste aimé, un éloge chevaleresque de la femme française, un portrait de « l'Henriette moderne, qui vit de la pensée artistique de son siècle, sansdevenir une femme savante ». Précieux éloge sur vos lèvres, vieille Italie, grand'mêre latine, qui nous console des caprices d'une autre Italie, tour à tour allemande ou anglaise, laquelle pour le moment, déguise ses transtévérines en marionnettes Greenavvay.

Cet accord de empathies témoigne une

fois de plus qu'en dépit des brouilles de famille les trois peuples ont mêmes aspirations, même génie. Ce qui est plus inattendu, c'est de trouver un enthousiasme égal chez les Germains, lesquels semblent moins prêts à jouir des délicatesses de l'analyse et de la langue d'Alphonse Daudet.

Voici pourtant qu'ont paru à Berlin deux volumes, cinq cents pages d'impression allemande nette et compacte, avec ce titre : Alphonse Daudet, sa vie et ses œuvres, jusqu'au mois de janvier i883.

Cela a été publié chez A.-B. Auerbach, par-un romancier très goûté en Allemagne, Adolf Gerstmann.

M. Gerstmann sait la nouveauté de sa tentative ; il n^a pas entrepris une compilation biographique ; son livre a une portée plus haute: il se proposait l'étude littéraire de notre société impériale et républicaine, il voulait l'analyser à travers l'écrivain qui aurait le plus fidèlement suivi les mouvements de son évolution. Ces considérations

sont curieuses à lire : l'étranger, n^est-ce pas comme une postérité contemporaine ?

La forme littéraire qui a le mieux réfléchi Pesprit français à la fin du xix^ siècle» c'est le roman rajeuni par le réalisme. Mais quel romancier choisir pour guide dans ce voyage de découvertes ?

Au point de vue des idées, Flaubert semble incomplet, déjà ancien. Les de Concourt sont trop Parisiens, trop à part; quant à Zola, il en est resté à l'étude classique de types généraux : Goupeau, c'est Vlvrogne, comme Harpagon c'est V Avare ; malgré le groupement des observations particulières, les personnages de Zola demeurent trop généraux, épiques et abstraits. Le vrai réaliste n'a pas de système, pas d'idée préconçue, de parti pris de hideur ou d'idéal ; il s'attache à la particularité, à Vindividuel des physionomies, sans enlaidir ni flatter, a persuadé que tout ce qui est vrai a droit de cité dans l'art ». A ce point de vue, « Alphonse Daudet est le prince du réa-

lisme i) . Une fois enpossession de son prototype, M. Gerstmann étudie minutieusement les influences qui Pont façonné. Et c^est là que commence le travail de bénédictin entrepris à grand renfort de loupes et de lunettes, avec une lenteur allemande, des précautions savantes et une plaisante rigueur de méthode. Dirait-on pas qu'il sagit d'une enquête de concile pour une canonisation ? Arbres généalogiques, densités des milieux, paysages de la petite enfance, premiers livres lus au collège derrière le couvercle du pupitre, vers barbouillés sur le dos d'un cahier d'école, tout aune importance dès qu'il s'agit de l'enfant célèbre.

On leprend à sa naissance, dans la fabrique de Nîmes, toute blanche de soleil, avec ses platanes penchés par-dessus les murs et le bourdonnement de ses métiers.

On le suit de conte en conte, de livre en livre, dans la réalité démêlée d'avec la fiction. C'était le temps des parties de bateau

ALPHONSE DAUDET. y5

sur le Rhône, de la chasse au cancrelas dans la cuisine d'Annou, des larmes du frère Jacques et des indignations légitimistes de ce pauvre M. Vincent Daudet contre la Révolution, qui était cause de tout, même de sa goutte !

Puis c'est la joie des premières œuvres imprimées, un roman, un grand roman, Léo et Chrétienne Fleury, publié dans la Gazette de Lyon ; les tristesses du pionnicat au collège d'Alais, enfin l'arrivée à Paris.

M. Gertsmann nous a conservé un portrait de ce temps, crayonné par Banville :

« Une tête superbe, réellement attrayante, un teint d'ambre, des yeux droits ouverts, doux comme de la soie, des lèvres pourpres, une chevelure exubérante, un ensemble qui, malgré sa grâce féminine, produit une impression décidément virile. »

Curieux aussi, ce jugement par lequel M. Edouard Thierry salua l'apparition des Amoureuses :

a Alfred de Musset avait laissé deux plumes en mourant ; Octave Feuillet a pris la plume de la prose, Alphonse Daudet la plume des vers, »

Un chapitre est consacré à chacune des œuvres d'Alphonse Daudet et à la critique des milieux qu'il a peints : Le monde artistique dans \qs Femmes d'' artistes ; Les hommes du Midi dans Tartarin et dans Numa; La société industrielle dans Fromont ;VM«e; Le second Empire dans le Nabab ; Le club et la « gomme » dans les Rois en exil ; Les sectaires dans V Évangeliste ; La guerre dans les Lettres à un absent, et dans ces petits contes de la tranchée qui semblent avoir été écrits entre deux coups de feu et séchés à la poudre.

« Quand Alphonse Daudet traçait ces esquisses, dit M. Gertsmann, l'armée était battue, le pays dévasté, et lui-même, marié de la veille, avait tout quitté pour courir au rempart. Après cela, comment accuser son patriotisme tragique ? Comment s'é-

tonner que son cœur ait e'té rempli d'amertume et qu'il ait fait chorus avec ceux qui n'ont vu dans les vainqueurs qu'une horde barbare abusant de son triomphe ? »

Voilà qui est bien pensé. Pourquoi faut-il que, trois lignes plus loin, le Prussien montre le bout de Toreille ?

Ces gens-là ont l'envahissante manie de vouloir s^annexer tout ce qui leur convient. Mais, comme ils ont d'ailleurs l'esprit logique, un grand amour de dissertation et de raisonnements bien conduits, ils mettent au service de leurs convoitises d'admirables syllogismes.

Celui par lequel M. Gerstmann cherche à annexer Daudet est sans doute un pur chef-d'œuvre.

Daudet et Dickens sont parents éloi' gnés :

Or Dickens est un Saxon ;

Or les Saxons et les Allemands sont cousins issus de Germains.

Tirez la conclusion vous-même et ne vous hâtez point de sourire : Ceci prouve qu'une seconde fois la Grèce a conquis son farouche vainqueur.

E ne voudrais pas vous laisser croire que je suis un coureur de barrières, que je vis uniquenaent avec les ^^5^ mauvais garçons. Je fréquente aussi les plus honnêtes gens du monde. Comme le célèbre Rodolphe des Mystères de Paris, si je déjeune avec des escarpes, je soupe avec des grandes dames, de très grandes dames ; je me mêle à leurs discours, je connais leurs goûts et leurs pensées ; surtout je les écoute avec beaucoup d'intérêt discourir sur les livres qu'elles viennent de lire. Un roman, pour une femme, c'est comme une glace à main, où elle se mire, qu'elle consulte de près, ou qu'elle dépose avec dépit, selon qu'elle est satisfaite ou blessée de cette

aj-'parence de soi-même sur qui s'arrêtent ses yeux. Or, à cette heure, il y a i]n de ces miroirs magiques qui est dans toutes les mains féminines : le nouveau roman de Guy de Maupassant, Fort comme la mort.

Nous sommes ainsi faits que nous souhaitons découvrirl'artiste derrière l'œuvre, peutêtre pour nous rassurer sur la sincérité de Técrivain, peut-être pour avoir où accrocher notre gratitude. Le conseil que Sully- Prud'homme, au début de l'un de ses recueils de vers, donne aux « amis inconnus » de ne point rechercher la fréquentation du poète qui les a charmés, ne sera jamais gotité par des lecteurs un peu enthousiastes et dont le cœur aura été touché à l'endroit sensible.

C'est pour ces fidèles que je voudrais esquisser à cette heure un petit portrait de Maupassant. Par là j'ai Pespoir de satisfaire au secret désir de quelques-uns, de donner à tous, sur un artiste qui est, comme on dit, très « en vue », des notes un peu intimes et fraîches. Nul, en effet, n'a plus sincère-

GUY DE MAUPASSANT. Bl

ment que Maupassant observé ce précepte de la sagesse : Cache ta vie.

Dans le désir où nous sommes d'expliquer toutes choses et de fixer dans la muance universelle, de quoi asseoir nos théories, nousprêtons aujourd'hui beaucoup d'attention aux hérédités : je note donc pour mémoire que les Maupassant sortent de la Lorraine. La plupart de leurs papiers de famille sont au sceau des empereurs d'Autriche. La branche d'où le romancier devait naître vint s'établir en Normandie vers le milieu du dix-huitième siècle. Et c'est certainement le caractère normand qui a prédominé chez Guy de Maupassant. Il a du Normand le goût aventureux et errant.

Je lui ai entendu dire :

— Les Normands étaient bien moins des conquérants que des curieux. Ils descendaient vers le Midi pour voir du pays, pour avoir chaud. Ils ne tenaient pas autrement à se battre. Ils aimaient mieux jouter de la langue que de la lance, plus diplomates que

chevaleresques, prêts d'ailleurs à risquer vaillamment la partie d'épée quand les négociations échouaient. Je sens que j^ai dans les veines le sang de ces écumeurs de mers. Je n'ai pas de joie meilleure, par des matins de printemps, que d'entrer avec mon bateau dans des ports inconnus, de marcher tout un jour dans un décor nouveau, parmi des hommes que je coudoie, que je ne reverrai point, que je quitterai, le soir venu, pour reprendre la mer, pour m'en aller dormir au large, pour donner le coup de barre du côté de ma fantaisie, sans regret des maisons où des vies naissent, durent, s'encadrent, s'éteignent, sans désir de jamais jeter l'ancre nulle part, si doux que soit le ciel, si souriante que soitla terre.

Cette mer qu'il aime tant et où stjrement il serait heureux de s'enfoncer par une nuit grandiose d'orage, Maupassant l'a aperçue lejour même de sa naissance, à travers les fenêtres de la maison paternelle. C'était, tout près de Dieppe, un de ces châteaux

battus des brises du large, dont le vent d'équinoxe emporte au loin les tuiles, pêlemêle avec les feuilles des hêtraies. Et toute l'enfance s'est passe'e entre cette villégiature marine et des séjours à Rouen, la grande cité normande, qui, dans l'effacement des originalités provinciales, a gardé si net le caractère imposé par ses conquérants.

A quelques lieues de Rouen, Yvetot, avec son séminaire où les fils des cultivateurs riches venaient étudier le latin, les uns par vocation précoce de l'état ecclésiastique, les autres pour échapper au service militaire, est une autre citadelle de l'esprit normand. On prend là des manières et un accent spécial que l'on garde toute la vie. Nous autres Hauts-Normands, nous reconnaissons encore à l'âge de la barbe blanchissante un ancien élève d'Yvetot.

Maupassantfut enfermé dans cette maison comme presque tous les enfants catholiques de la contrée ; mais sa franchise brutale ne pouvait s'accommoderdes mœurs ecclésias-

tiques. Aussi bien, quand le prêtre n'est pas tout à fait supérieur, sa fréquentation quotidienne tue-t-elle dans le germe la foi du jeune croyant. Les excellentes personnes à qui l'éducation de Maupassant avait été confiée ne comprirent point sa nature. Il fallut se séparer.

L'enfant était dès lors et pour toujours brouillé avec la foi religieuse.

— D'ailleurs, m'a dit un jour Maupassant, si loin que je me souvienne, je ne me rappelle pas d'avoir jamais été docile sur ce chapitre. Tout petit, les rites de la religion, la formedescérémoniesmeblessaient.Je n'en voyais que le ridicule.

Je suis sûr que Maupassant était sincère en parlant de la sorte. Il a, par nature, l'âme la moins religieuse qui soit au monde.

L'espérance d'un au-delà meilleur que le présent état de vie, cette espérance qui soutient tant de gens dans la lutte et dans la douleur quotidienne, ne lui est pas seulement étrangère : elle lui répugne.

Il la considère comme une faiblesse indigne d'un être qui possède sa saine raison et qui en use. Ceux qui l'ont connu vers la vingtième année savent que son seul dcsir était alors de devenir un animal superbe, souple et fort. Passionné pour les exercices du corps, il s'entraînait dans la course à l'aviron. La sensation de la yole qui, enlevée par un vigoureux coup de bras, glisse entre le ciel et le fleuve, sans autre pensée pour le canotier que de ramer fort et de filer vite, est, de l'aveu de Maupassant, le plaisir le plus vif qu'il ait goûté de sa vie. Cet exercice lui donnait dans un degré très élevé la joie de ces deux actions qui lui sont uniquement chères : la liberté et le mouvement.

Aussi bien est-ce pour conquérir ce droit au mouvement et à la liberté que Maupassant a commencé d'écrire. Desrevers de fortune l'avaient contraint d'accepter un genre de travail qui n'avait guère de rapport avec ses goûts; il était employé au ministère de

la marine. Habitué au grand air et aux vastes espaces, il sentit qu'il mourrait vite s'il lui fallait demeurer dans les bureaux sur ses dossiers.

Mais comment s'affranchir ?

C'est alors que Tidée lui vint d'écrire, non point du tout par vocation, mais — le mot est de lui — par raisonnement. Il avait confié ses chagrins à Flaubert, qui de tout temps était intimement lié avec sa famille. Un hiver durant, il passa avec Flaubert presque toutes ses soirées, la moitié de ses nuits. Dans ces causeries, le vieux maître lui fit comprendre ce qu^est le caractère ; il lui apprit à choisir le détail typique unique, particulier, momentanément essentiel, dont l'observation et l'expression sont toute Toriginalité d'une œuvre d'art. Ces enseignements étaient tombés dans une bonne terre. Pendant six ans Maupassant travailla avec courage, sans rien publier qu'un volume de vers. Voici comme lui-même a jugé ces poésies :

— Ce n'est pas l'œuvre d'un inspiré, mais d'un homme qui a réfléchi. J'ai la certitude que je n'étais pas né pour écrire plutôt que pour tout autre besogne. Avec mon entêtement et mon procédé de travail, je serais aussi bien devenu un peintre qu'un littérateur, tout ce qu'on aurait voulu, hormis sans doute un mathématicien. Et cela est si vrai que jamais de ma vie, pas plus aujourd'hui qu'alors, je n'ai goûté dans le travail aucune joie. La littérature n*a jamais été pour moi qu'un moyen d'affranchissement.

Par là Maupassant se distingue radicalement du maître de sa jeunesse. Pour Flaubert, la littérature était le but unique. Il n'en apercevait pas d'autre, très sincèrement. Pour Maupassant, il est tout l'opposé d'un homme de lettres par la conversation, par les habitudes de la vie, par les mœurs, par le physique et par la mise, la discipline de l'esprit. C'est un philosophe de la race épicurienne. Nul n'a plus loyalement déclaré qu'il faisait delà recherche de

son plaisir personnel, le but de la vie. Tout d^abord, comme il avait dans les veines un sang bouillonnant et fougueux de jeune taureau, il a pensé que le plaisir physique était le seul qui ne fût point de convention ; et il a fait dans ses livres, comme dans sa vie, toute la place au désir. Puis, cette gourme jetée, des besoins plus intellectuels se sont réveillés : il a suivi leurs pentes. C'est ainsi que les seuls livres que vous lui trouverez jamais entre les mains, sont des ouvrages d'astronomie ou d'histoire naturelle. Il m'a conté, avec un feu d'enthousiasme qui s'allume rarement chez lui, des actes d'initiative tout à fait surprenants, qui venaient d'être scientifiquement observés chez d'infimes insectes. Ces lectures ont fortifié en Maupassant la conviction ancienne que le mot instinct est vide de sens quand on l'oppose au terme intelligence^ Choisissez celui des deux vocables que vous voudrez et supprimez l'autre. Il ne va qu'à flatter misérablement l'orgueil de l'homme,

à fortifier chez lui cette fausse idée qu'il est différent par essence du reste des êtres vivants.

C'est tout de même pour détruire en soi cet orgueil jugé stupide, que Maupassanta passé beaucoup de nuits à regarder dans les lunettes de TObservatoire la poussière des mondes qui sablent le ciel. C'est pour cela qu'il dévore tous les ouvrages d'astronomie que l'on peut comprendre, sans avoir fait d'études spéciales de mathématiques.

Il y a longtemps que le vieux Lucrèce, auquel je songe toujours quand je lis les livres de Maupassant, a indiqué l'utilité de ces études scientifiques pour donner au sage le calme de la pensée et lui ôter la crainte de la mort.

— Je la crains si peu, dit volontiers Maupassant, que je serais peut-être capable de me tuer par plaisanterie. Je songe au suicide avec reconnaissance. C'est une porte ouverte pour la fuite, le jour où vraiment on est las.

go PORTRAITS DE CIRE.

Cette indifférence, ce goût de la mort, vous les avez toujours trouvés au bout de l'épicurisme : c^est le châtiment d'avoir vécu pour soi seul, de s'être abstenu d'action sentimentale par crainte de souffrance. La jeunesse s'accommode de cet isolement : elle n'y prend pas garde. Mais vient une minute où l'amitié, la seule dépense que l'épicurien permette à son égoïsme, ne suffit pas à combler le vide immense. C'est l'heure du vertige,l'heure où le néant fait les yeux doux...

Guy de Maupassant n'en est pas là II touche bien juste au milieu de la vie; mais déjà avec les premiers cheveux gris, ce farouche égoïsme dont il a été si fier se détend et s'attriste.

Il semblait qu'il eût triomphé jusqu'ici avec une espèce d'ivresse de la sottise de l'homme et de la brutalité de ses instincts. Est-ce le commencement d'une évolution morale? On ne saurait le dire ; mais il est sûr que dans Fort comme la mort cette joie est finie.

GUY DE MAUPASSANT. gi

L'indifférence du romancier est entamée.

La pitié pour les hommes est entrée en lui par quelque fine blessure vite refermée. Cette rosée de larmes se desséchera-t-elle? ou va-t-elle s'enfler, jaillir ?

Je le souhaite pour Maupassant autant que je Taime. Sa franchise, sa sincérité, sa droiture et sa probité de pensée nous ont donné de grandes joies; mais on a bien soif à marcher derrière lui dans le désert... Et bénie serait la main miraculeuse qui ferait sortir l'eau du rocher.

yyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy

JEAN RICHEPIN

L est vraiment l'homme de ses vers.

Il a le « me'pris des lois », mais il a % aussi le «torse d'écuyer», mieux que cela, l'encolure de barbares dont rentrée dans les cirques romains faisait reculer les lions aux curies et sourire les vestales.

Vous ne le voyez point, installé dans un étage, prisonnier d'un concierge qui vous crierait :

— Monsieur Richepin ? troisième au dessus de l'entresol, la porte à gauche.

Vous l'imagineriez plutôt campé sous la tente noire, comme les Zingari, ses frères. Du moins, comme ceux de sa tribu, qui jamais ne franchissent le seuil des maisons ni des villes, habite-t-il aux portes de PariS)

contre les grilles, sur les chemins de ronde, — cherchez vers le bas bout de l'avenue de Villiers, — dans un fouillis de lilas, dans une rue où les poules picorent. Un chien de garde, un chien errant, rencontré en Bretagne, sur la grève, sauvage, hurleur à la lune, de ceux qu^on voit enchaînés, sous les « caravanes » de romanichels, défend la maison de son aboi. Il faut parlementer pour traverser la petite cour fleurie où jouent les deux enfants.

Lui est tout en haut, au-dessus des bruits de la maison, suspendu dans le panier de Socrate. Vous poussez la porte avec l'appréhension de trouver le poète en robe de chambre et en pantoufles, la statue sans son socle, le dieu descendu de l'autel. Ne craignez rien, il sait ce qu^il vous doit, et ce qu'il se doit à soi-même. Il ne veut point étouffer son buste dans Tétriquage d'un petit veston. C'est le «complet» moderne qui le déguise. Il faut lui savoir gré de se vêtir chez, soi de ces bottes tziganes, de ce manteau

JEAN RICHEPIN. g5

de drap rouge, à peiii collet, élargisseur d'épaules, fermé sur le pourpoint de peluche pourpre par une boucle sonore de ducats vénitiens, enchâssés dans de l'argent noirci.

Tel il travaille, seul, pour son plaisir, pour la joie de s'apercevoir au passage des glaces, pour la volupté, étendu sur son divan carré, profond comme un lit, de contempler dans la demi-conscience des siestes ses bottes écarlates, parallèlement allongées.

Le coup léger que vous venez de frapper à la porte a fait lever de dessus le petit bureau de velours rouge latête embroussaillée. Et, malgré le tapage du costume, des meubles, des tentures, votre regard d'entrée se laisse prendre, hypnotiser tout de suite, par la lueur des yeux.

Dans le cuivre rouge de la peau, ils font songer, ces yeux, aux feux de ronces que la tribu, le soir, allume au bord des routes, et qui flambent clair sur le disque abaissé du soleil. Le vert des steppes, pareil au vende

la mer, les irise ; l'ombre des cheveux et de la barbe les entoure, les envahit de son reflet comme la nuit qui descend du ciel, monte des gorgesde montagnes...

«M. Jean Richepin, disent les dictionnaires biographiques, estné àMédéah(Algérie) d'un père médecin militaire, et d'une mère beauceronne... » Menteurs, les dictionnaires biographiques ! Quelle étrange histoire on écrirait d'après leurs renseignements véritables qui semblent rédigés par des employés de mairie entre deux expéditions d'actes civils. Le dictionnaire n'indique pas la seule affaire importante. Ce médecin en culottes rouges qui fut le père de Richepin venaitdes Marches de France et de Belgique, d'un confin militaire que les vieux appelaient la « Thiérache j^, du village^ encore debout, d'Ohis.

Revenu, grand garçon, vers ce berceau des siens, le poète l'a chanté dans la Fille à rOurse, cette station de bohémiens qui, depuis le temps des grands Pharaons, sert de

JEAN RICHEPIN

porte aux enfants d'Egypte. J'ai été par là. J'ai vu les tribus arrêtant quelques jours leur course, au revers des fossés, pour tresser des corbeilles. J'ai entendu les vrais habitants du pays, les autochtones, toujours un peu effarés de ces apparitions d'errants, rappeler peureusement leurs enfants quand les bohémiens paraissent :

— Rentre à la maison, men cKiio blond, crient les mères.

« Men ch'tio blond ! » mon petit blond : en Thiérache cela est synonyme de <c mon enfant », car tous les gamins de ce coin de terre sont coiffés d'étoupe. Et il n'est certes pas leur parent ce Richepin, non plus que nul des siens, son père, son cousin, — un ancien médecin de marine, aujourd'hui retraité, rabattu au pays, — qui, avec ses moustaches à la chinoise, semble quelque Hun tout chaud descendu de cheval.

La médecine, — science de sorciers, — était une tradition dans cette famille de bohé» miens. M. Richepin père destinait donc

son fils au bonnet carré. Mais essayez d^apprendre à tâter le pouls et à rédiger raisonnablement une ordonnance à un garçon qui ne pense qu'en vers et va les yeux levés sur la lune I

— Au moins, dit un brave homme de professeur, qui avait maintes fois surpris Pécolier en flagrant délit de • sonnet », s'il est vrai quela vocation de Jean soit irrésistible, envoyez-le toujours à l'Ecole normale. Il s'y nourrira de la pure moelle des bons auteurs — et puis, c'est trois années de gagnées !

Ainsi fut fait, et, sur sa seizième année, Jean Richepin entra à l'Ecole normale, à son corps défendant.

Bien des gens pensent que ce passage à la rue d'Ulm fut un malheur irréparable pour l'artiste. Ce n'est point l'avis de Richepin lui-même. J'ai eu l'occasion de l'entendre s'expliquer là-dessus.

Il estime que l'Ecole normale fut pour lui ce qu'est le séminaire pour les jeunes gens qu'on y pousse par contrainte et qui y vien-

JEAN RICHEPIN. 99

nent avec la volonté ferme de se défroquer : une excitation à Tindépendance de Tesprii. Il bénit l'Ecole pour les loisirs bénédictins qu'elle lui a procurés, pour les substantielles lectures dont elle l'a nourri et dont jamaisson indépendance ne se serait fortifiée, pour l'intimité où elle lui a permis de vivre avec Bossuet et Juvénal.

Ce fut d'ailleurs l'affaire de deux années. La guerre éclatait. Le Touranien affranchi laissa là ses livres et courut s'engager dans un corps franc de Tarmée deTEst. Vous pourrez lire dans Césarine les souvenirs de cette année tragique, guerre et Commune, car, curieux de « voir une révolution », le jeune franc-tireur vint s'enfermer à Paris le 20 mars. Sa surprise fut extrême. Il sortait des désastres et des misères de l'armée de l'Est; il tombe dans une Commune gaie, une espèce de kermesse, avec des cuisines en plein vent, des chansons, du vin frais coulant à plein tonneau. Mais ce n'était que la préface. Tout d'un coup, changement à vue :

la bataille commence, l'incendie s^allume. Monté sur le toit de sa maison, le jeune homme regardait le cercle de feu se former autour de Paris, et sans doute il eut comme nous tous, à ce moment-là, l'impression que c'était la fin du monde....

Les cendres refroidissent vite. Voici que la vie reprend. On se relève. La guerre a fait partout des vides, dans le journalisme plus qu'ailleurs; une nouvelle génération d'écrivains se glisse parces brèches. Richepin est au premier rang. Il travaille dans les journaux de Portails, mais il reste toujours franc-tireur. Il n'y a pas moyen de l'enrôler, de le discipliner; dès qu'il a quelques pièces d'or en poche, il disparaît pour des mois, il va vers la campagne et vers la mer. Il est aussi souvent à Londres qu'à Paris. L'amoureux de vie qu'il est, se passionne pour la grande ville anglaise. Au milieu de tous ces gens uniquement préoccupés de mouvement et de lutte, sans souci de pitié ni d'art, il a la sensation d'habiter

JEAN RICHKPIN. lOI

une autre planète. 11 boit dans les bars; quand il n'a plus le sou, il couche dans les garnis ; quand ilest riche, il donne, à raison de six pence la pièce, des coups depoing sur la mâchoire des Irlandais, pour essayer sa force musculaire. Puis il se rabat sur la France. Il parcourt les îles normandes.

Il va s'embarquer à Nantes sur un bateau marchand, comme débardeur, afin de payer son passage. Il compose sur des rythmes de manœuvre des complaintes de marin qui figurent aujourd'hui dans son poème de la Mer, et que l'on chante encore sur les plages de l'Océan. Entre temps, il lient son quartier général à Montmartre, dans les cabarets où ne fréquentent point encore les gens du monde, et, pour la joie des buveurs de vin au saladier, il improvise, au jour le jour, des chansons en argot, qui font la joie de la « butte ».

C'est ainsi, à battre les chemins, que s'est écrite toute seule la Chanson des Gueux. Trois ans le poète la porta entre son cœur

et son pourpoint de velours sans trouver un éditeur qui l'adoptât. Enfin, Décos fut plus hardi que ses confrères. La Chanson des Gueux parut et fit tant de tapage que, au bout d'un mois, le poète, accusé d'outrage aux bonnes mœurs, voyait se fermer sur soi les portes de Sainte-Pélagie.

On est stupéfait aujourd'hui quand on relit les strophes qui valurent à Richepin ces trente jours de prison. Lui ne s'en désola pas autrement. 11 passait la journée à causer avec des camarades condamnés pour délit de presse. Le soir, bouclé dans sa cellule, il écrivait les Mortsbi^arres^ quitte à reprendre, tout de suite, après sa sortie de prison, la bonne vie d'autrefois, avec ses deux camarades de poésie et de grandes routes, Raoul Ponchon et Maurice Bouchor.

On a souvent représenté Richepin comme un homme de raison très froide, qui s'est tracé un plan de vie dont il ne démord point et dont il développe toutes les parties, régulièrement, à leur heure. Je crois que cela est

JEAN RICHEPIN. I03

bien injuste et que ce Touranien ne calcule pas tant. Le fond de sa nature, c'est vraiment l'inquiétude bohème, le désir de voir du pays nouveau, de rafraîchir ses sensations de nature et d'art; s'il peut, d'en éveiller chez soi d'inconnues et de violentes. Cela apparaît dans une multitude de traits de caractère et de mœurs, tout à fait typiques. Ainsi, vous voyez sa maison confortable, son jardin fleuri, et vous vous dites : — Voilà un bohémien vraiment bien installé. Il paraît que le goût de la grand'route passe avec la prime jeunesse, et qu'il n'y a pas d'inquiétude touranienneque ne domptent à la longue une cuisine savante et un fauteuil moelleux.

Eh bien ! vous êtes dans l'erreur. Montez seulement là-haut^ arrachez Richepin à la table de travail où il fume en laissant tomber, dans un tic familier, à petites pincées la cendre de sa cigarette dans Teau d'un vase de vieux cristal, et demandez-lui de vous lire des vers. Si vous êtes assez de ses amis pour

qu'il viole en votre faveur le secret des œU' vres inédiles, vous le verrez soulever avec mystère les tapis de son divan, tirer delàdessous une petite valise de cuir. Ce sac de voyage, c'est sa cassette à ce bohémien, campé malgré tout sous la tente. C'est làdedans qu'il empile tous ses manuscrits. La fantaisie peut le prendre de se lever de sa table et de partir pour le bout du monde. Son bagage est prêt. Il n'a que la main à étendre. Il emporterait avec soi toute sa fortune.

Laissez-moi entr^ouvrir, poète, cette précieuse valise, et, puisque c'est mon métier d'être indiscret, permettez que je lise au hasard de la page ouverte, ces vers inédits qui me tombent sous les yeux :

Va-t'en ! tu n'es qu'un chien si tu fais ton régal

Des restes mendiés qui tombent de ma table.

Qui demande l'aumône il n'est pas mon égal.

Ah! redresse-toi donc, grand pauvre lamentable!

Ne rampe pas ainsi sur le bord du chemin.

On te couche à l'établelEh bien! brûle l'établç ;

JKAN RICHEPIN. lOD

Ferme le poing plutôt que de tendre la main. Ne sois pas l'humble bête aisément assouvie. Sois homme,sois mon frère, un fauve à mufle humain Et tu t'y soûleras au festin de ma vie.

COxNTREDIT.

Bien des bonheurs sont morts dont j'ai cuvé l'ivresse, O mon âme! Il en est qui nous rafraîchiront Toujours ! Rappelle-toi cette aveugle pauvresse Qui regardait le vide avec son grand oeil rond Et dont nous consolions chaque jour la détresse Par quelques sous gagnés aux sueurs de mon front. J'avais moi-même alors des pitances peu grasses, Mais quel dessert de fête à mes tristes repas, D'entendre marmonner l'humble action de grâces Qui bénissait mon nom et ne le savait pas !

Sous ce titre : Le Paradis du diable, Jean Richepin prépare une suite aux Blasphèmes ; et c'est de Tun des livres qui formeront ce nouveau recueil, les Contredits, que je détache la page qu'on vient de lire. Le poète y développera cette pensée que les suprêmes délices ne sont ni le paradis de l'âge d'or, le paradis des premiers temps du monde que les anciens ont chanté, ni non plus le

paradis futur, le paradis du progrès que Victor Hugo a célébré, ni enfin les divers paradis des religions. Le paradis est sur la terre ; chacun a le sien où il peut accéder.

On connaît d'avance celui de Jean Richepin. C'est un paradis quasi mahométan, où la poésie remplace les joies que les bienheureux de la Mecque se promettent de goûter à la lecture du Koran pendant les trêves de leurs joies amoureuses.

La seule religion avérée du poète des gueux, c'est l'adoration de la vie, de l'émotion, de la lutte, de la bataille. C'est ce goût au frisson quand même qui a poussé Richepin à tenter l'aventure au théâtre.

Je lui ai entendu dire un jour :

— Le théâtre a pour moi l'attrait du jeu.

Et il contait, avec une passion presque sensuelle, la jouissance de ses premières angoisses d'auteur dramatique dans la coulisse du théâtre où Ton donnait la Glu. Plus tard il trouva moyen d'accroître encore l'intensité de cette secousse en jouant lui-même

JEAN RICHEPIN. IO7

son Nana Sahib. Le cœur lui bat encore lumultueusement quand sa pensée s'arrête sur cessouvenirs. Poète interprète de sonœuvre, mis par son geste et par son cri en directe communion avec la foule, il s^est senti, à cette e'poque de son existence, élevé au-dessus des joies terrestres.

— J'ai vécu là, dit-il, un mois surhumain.

Cette fois-là, il avait rêvé d'unir la tragédie et la féerie, déplacer une action dramatique dans le cadre merveilleux d'un palais des Mille et une nuits.

Plus tard, quand il s'agit d'écrire trois actes pour la Comédie-Française, il comprit qu'il fallait ôter son truculent pourpoint et revêtir l'habit noir, livrée de la maison. Etant donc en défiance de ses écarts d'imagination, il rêva d'écrire une comédie italienne. La convention, règle essentielle du genre, lui donnait ici toute sécurité. Il comptait s'y cramponner comme à une rampe solide pour conduire sa pièce à bon port. Ce fut la Vieillesse de Scapin, qui

I o8 PORTRAITS DE CIRE.

réassit brillamment en tant que pastiche des comédies del af'te, et qui, en même temps, parut inutilement alourdie de ce que le poète avait cru devoir ajouter de psychologie à la farce. Nous reverrons le Scapin^ un jour ou l'autre, tassé en deux actes ; il remontera sur Taffiche, et nul doute que sous cette forme il ne reste définitivement au répertoire.

Scapin est un prestigieux tour de force. Mais nous sommes quelques-uns à préférer, pour les pièces en vers, les cadres plus simples, des actions presque ingénues, qui, sans s'embarrasser d'habiletés ni d'intrigues, laissent toute la place à la belle expression des sentiments. Le Flibustier est de cette veine. Richepin a un peu tâtonné avant de trouver cette forme. Je sais qu'il veut s'y tenir, quel que soit le succès de sa pièce devant le grand public.

11 a encore un autre rêve, écrire d'inspiration, sans se presser, d'ici à la fin de sa vie, un recueil de chansons, datis le senti-

JEAN RICHEPIN. lOQ

ment, sinon dans la manière, de la Chanson de la Glu :

Y avait un' fois un pauv' gas Qu'aimait cell' qui n'iaimait pas...

— Je ne chercherai point, m'a-t-il dit, à les écrire toutes dans cette forme populaire avec des contractions et des apostrophes. Je ne veux pas faire comme les ouvriers du meuble qui livrent du vieux neuf avec des trous de vers artificiels dans les moulures. L'important, c'est de trouver des sentiments rudimentaires et de leur donner la forme la plus simple qu'on pourra. Si cela chausse le peuple, il saura toujours assez déformer ma chanson à l'usure.

C'est ce recueil de chansons qu'attendent avec impatience les admirateurs du talent si complexe, si surprenant, si paradoxal, si roué, si éblouissant de Jean Richepin»

Notre corruption littéraire se rafraîchit aujourd'hui au vieux trésor decomplaintes que nous ont légué les aïeux. On est ravi de

leur naïveté ; chemin faisant, on s^ennuie un peu de leurs longueurs. On craint pourtant d'y toucher pour les raccourcir; ce sont vieilles choses fêlées, recollées de pièces et de morceaux ; un heurt les ferait vite tomber en éclats. Il vaut donc mieux en faire de neuves. Mais quel autre pourrait tenter pareille besogne que ce bohémien, qui a passéparl'Ecole normale, et que les bonnes gens de Saint-Enogat regardent avec défiance quand, au crépuscule^ ils le rencontrent sur leur plage, en manteau rouge, les cheveux au vent, les épaules plus hautes que rhorizon, suivi de son chien hurleur, et battant du tambour.

JULES LEMAITRE

ui ça, Jules Lemaître ?

Si vous demandez à quelque Parisienne assidue aux représentations de gala de vous montrer Lemaître, un jour de belle première, aux Français, elle vous répondra :

— Se peut-il que vous ne le connaissiez pas ?

Et, en se penchant un peu au bord de sa loge, avec ce don que les femmes ont de découvrir un homme dans une foule et de le désigner sans un geste, elle ajoutera :

— Tenez... là-bas... au premier rang de balcon... à quelques places de Sarcey.

Et dans le verre de votre jumelle haussée à l'œil, vous verrez un homme dans la qua-

rantaine, de taille moyenne, blond, avec les tempes très dégagées, la barbe en deux pointes, l'œilenfoncé dans l'orbite. A l'entr'acte, en le croisant dans le corridor, vous constaterez que l'on aperçoit rarement cet œil bleu et clair. Il disparaît sous le front proéminent ; puis Lemaître va un peu voûté, avec un parti pris, devenu habituel, de rentrer la tête dans les épaules.

On a rimpression que l'ancien bonnet de docteur coifferait heureusement cette tigure de caractère.

L'on se dit :

— J'ai vu quelque part cet enchâssement d'œil, cette saillie de pommettes, ce rictus à forte mâchoire... Eh! parbleu! il s'épanouit dans la petite eau-forte que Bracquemond a mise en tête de son Rabelais....

Et de fait, Jules Lemaître, Tourangeau comme Rabelais, ressemble curieusement à l'auteur de Gargantua. Nous voyons reparaître en lui un Rabelais affiné, cérébral,

JULES LF.MAITRK. Il3

névropathe, une réduction contemporaine du colossal bonhomme.

Vraiment, si Lemaître avait de la'vanité, il pourrait goûter un plaisir bien vif dans ces promenades de couloir. Les gens qui ont quelque part un petit acte quelconque ou une grande machine « en cinq », les aligneurs de belles rimes, les brasseurs de roman, cherchent son regard. Et ce ne sont pas seulement les débutants, les jeunes», qui se mettent en frais de coups de chapeau et de sourires. Je connais des « contemporains » grisonnants et chauves, qui attendent leur article — - d'aucuns l'attendent depuis longtemps, d'aucuns l'attendront toujours — et qui, au détour d'une porte, quand ils s'imaginent qu'on nelesvoitpoint,sesentent, à la rencontre du jeune critique, des regains de souplesse échinale. Si quelques dos se tournent carrément, c'est pour faire voir au beau milieu de l'habit la cible où tremble une flèche encore saignante.

Quelques années ont suffi à Lemaître

pour asseoir cette brillante fortune. Il y a dix ans, le public ignorait son nom. Ceux qui lisent tout avaient bien remarqué dans la Revue Bleue des articles très délicats signés par un inconnu : « Jules Lemaître » ; mais peut-être ceux-là mêmes ne s''étaientils pas aperçu combien ces pages étaient rares. îlslesavaient lues en glissant, comme on fait trop souvent quand le nom de l'auteur n'avertit point de méditer sur la page. Et sûrement, Lemaître manquait de cette abondance, de cette audace à tout dire qui grandit avec le succès, qui met tout l'homme en dehors.

Je Tai connu dès ce temps-là, par un hasard dévie. Il sortait de l'Ecole normale ; il devait avoir dans les vingt-deux ans ; il venait, pour ses débuts, d'être nommé professeur de rhétorique au Lycée du Havre. Ses élèves, dont je fus, avaient bien juste cinq ou six ans de moins que lui — et ils l'adoraient.

C'est que tout de suite, avec cette finesse

JULES LEMAITRK. I 1 :>

qu'ont les enfants pour peser les hommes, nous avions senti que celui-là était un cerveau d'élite. De ma vie je n'oublierai la première classe.

On rentrait de vacances. Chacun de nous avait lu au gré de sa fantaisie les livres vers lesquels le poussait son goût. Lemaître» voulant juger du degré de nos curiosités, nous demanda dès Tabord :

— Quels sont les auteurs que vous préférez?

Pour faire sa cour, le fort en thème de la classe dit :

— Je préfère La Fontaine à tous les écrivains.

— Sans doute, répondit Lemaître, d'un ton détaché ; mais quelle singulière idée d'écrire des fables !

La classe resta bouche bée. On flaira que le nouveau maître n'avait pas les préjugés des gens en toge que nous avions connus jusque-là, qu'il nous dispenserait des admirations convenues ; qu'on pouvait laisser tout cela au vestiaire avec les

Il6 PORTRAITS DE CIRE.

parapluies , apporter sa sincérité nue.

Tout le premier, Lemaître nous donnait •l'exemple de cette indépendance. Quand on s'était bien ennuyé sur les explications à livre ouvert, il réservait le dernier quart d'heure de sa classe pour des lectures ; ce quart d'heure devint demi-heure, cette demiheure, heure tout entière.

Et si M. Ratin avait su ce qu'on lisait !

D'abord Victor Hugo : toutes les Contemplations y passèrent, avec la Légende des Siècles. Et l'on ne faisait pas moins bonne part aux prosateurs contemporains, M"^^ Sand, Daudet, les de Concourt, Zola. Oui, Zola lui-même ! C'était le temps oii VAssommoir, qui n'avait pas encore été publié en volume, paraissait en tranches dans un recueil aujourd'hui disparu.

Je vois d'ici la couverture bleue de ces livraisons. Quelle joie nous faisait esclaffer sur les bancs, tan-dis qu'on nous lisait les bonnes pages du livre : la noce, la montée dans la colonne, le dîner de l'oie. Nous

JULES LEMAITRE

ignorions le nom de l'auteur. Lemaître ne nous Pavait pas donné tout d'abord, probablement pour ne point scandaliser le lecteur des a fables ». Aussi, chaque fois que le fameux cahier bleu sortait du tiroir, notre professeur nous disait, avec un sourire de complicité qui nous enchantait :

— Maintenant, lisons un peu de Berquin.

Si je conte ces souvenirs de collège, c'est qu'ils me paraissent montrer l'homme dans sa vraie lumière Les trois ou quatre générations d'écoliers qui ont autrefois passé par les mains de Lemaître pourraient témoigner que, sans jamais leur imposer une admiration, sans conseiller leur goût, il n'a prisé en eux que la liberté et la sincérité. Et vraiment, ce maître singulier préférait mille fois l'originalité, même turbulente et hirsute^ aux vertus négatives qui font les honnêtes écoliers. Aussi le collège constata, non sans stupeur, que, dans les compositions de semaine, le méchant Tom était presque toujours placé avant le bon Toto ; — et

IIô PORTRAITS DE CIRE

cela n'alla pas sans causer du scandale.

Ouvrez, maintenant, le premier volume des Contemporaiïis du Lemaître d'aujourd'hui. En guise de préface, vous trouverez cette phrase de Sainte-Beuve :

« L'esprit critique est de sa nature, facile, insinuant, mobile et compréhensif. C'est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des œuvres et des monuments de la pensée, comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun des objets du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que la tour féodale dédaigne le vallon, et que le vallon ignore le coteau, la rivière va de Tun à l'autre, les baigne sans les déchirer, les embrasse d'une eau vive et courante, les u comprend », les réfléchit, et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une barque, elle le porte sans secousse et lui développe successive-

JULES LEMAITRE. I I9

ment tout le spectacle changeant de son cours. »

Cette pensée de Joseph Delorme a été la discipline intellectuelle de Lemaîire. Quand Toccasion lui a été donnée déjuger non plus des devoirs d'écoliers, mais des œuvresd'hommes, ilaprocédécomme ilfaisait autrefois dans sa chaire de rhétorique. Il ne s'est pas occupé une seconde de l'opinion qu'avaient eue ses prédécesseurs sur les objets de sa lecture. Il les a abordés sans une idée préconçue ; il est entré avec joie dans leurs qualités et dans leurs défauts, et, par cet effort de tout comprendre, il s'est fait dans la critique une place tout à fait à part.

Vous savez bien ce que le vulgaire entend par un critique. C'est un homme auquel les simples accordent la faculté supérieure de ne point se tromper en jugeant, de rendre des arrêts ■ au nom d'une vérité absolue et connue tout entière. Ils sont, de par le monde, une foule de braves

gens qui n'ont ni le temps ni l'intelligence de se former par eux-mêmes une opinion sur leurs lectures. Ces simplespourtant souhaitent adhérer à la vérité ; ils imaginent volontiers qu'il y a une orthodoxie littéraire, que certains hommes sont à la façon des prêtres, dépositaires de cette vérité éternelle, et, très docilement, ils s'adressent à ces privilégiés pour qu'ils les fassent sortir des ténèbres de leur ignorance. Ils appellent ces directeurs de leur goût des critiques. Et plus ces maîtres sont affirmatifs et violents, plus ils ont le cerveau étroit, plus ils sont systématiques, plus ils sont dogmatiques, plus ils rallient de croyants à leurs convictions. Pour la foule, le critique idéal est un homme qui répète plusieurs fois dans ses articles:

a Voilà la vérité, et tous ceux qui ne pensent pas comme moi sont des imbéciles. »

Jules Lemaître présente ce phénomène tout à fait particulier : c'est un critique qui n'a aucune espèce de foi, qui ne croit qu'à

JULES LF.MAITRE I2î

la relativité des jugements, et qui, non seu» lement n'éprouve jamais le besoin de con' dure, — j'entends ce mot au sens de résumer les débats et d'imposer son choix -^ mais qui encore est visiblement porté à considérer comme inintelligentes les personnes qui sont très sûres de beaucoup de choses.

Il y a des gens pour qui les idées sont carrées, pour qui les idées ont des bases, des sommets. Pour Jules Lemaître, les idées sont rondes. Il les fait tourner indéfiniment entre ses doigts, il ne souhaite pas leurtrouver un endroit ou un envers. Il est satisfait de contempler successivement tous leurs aspects et de les décrire. Il ne préfère pas l'un à l'autre. Il ne voit pas la nécessité de celte préférence. Et, si un pareil dilettantisme est pour ravir les délicats qui savent gré à un écrivain de faire défiler devant eux une multitude d'idées en laissant la liberté du choix, les habitudes d'esprit de Lemaître déconcertent singuliè-

rement les bonnes âmes qui, sur la foi de ce nom de critique, viennent à lui, pour lui demander la vérité.

Un homme d'action à qui j'avaisconseillé la lecture des Contemporains médisait dernièrement :

— Je suis arrivé à la fin du second volume, je ne lirai pas le troisième. Avant de mettre le nez là-dedans, j'avais sur tous les gens dont Lemaître parle des opinions incomplètes, peut-être inintelligentes, mais enfin des opinions. A présent je ne sais plus que penser. Qu'est-ce que cela signifie ? et comment ose-t-on écrire des livres de critique, quand on n'est pas capable de fournir des jugements motivés aux ignorants qui vous lisent ?

Cet honnête homme est dans le vrai.

Lemaître n'est point un critique, c'est tout simplement un des hommes les plus intelligents de cette génération. — Il nous conte, au jour le jour, ses impressions aiguës, proiondes, contradictoires. Et cela fait des

JULES LEMAITRE. 123

pages où nous nous reconnaissons, comme dans le plus fidèle des miroirs.

C'est pour cela qu'il a tant d'autorité sur nous, cet homme qui hait l'autorité plus que toutes choses.

dmdmmmmmmmm.m

Page 1