MADEMOISELLE SÉRAPHIN
lant de Cervantes, par la Jalousie du Barbouillé et Abraham l'Ermite. Le poète Jean Richepin écrit pour ces représentations des prologues en vers.
— Qui ça, Jean Richepin ? demanderait ingénument Mademoiselle Séraphin.
Elle connaît moins encore les noms de Caran d'Ache, de Willette, de Rivière, de Bombled, des artistes qui ont ressuscité Tombre, transformé un divertissement d'enfant en spectacle d^art. Elle ouvrirait de grands yeux si Ton lui soumettait ces réflexions qu'inspiraient Pautre jour à un grave critique les représentations du Chat Noir :
« L'ombre chinoise est devenue un speca tacle éminemment artistique. Par la sim- « plificatipn qui réduit toutes les formes en <' formule, elle oblige le dessinateur à serrer a de très près le caractère de ses modèles. « L'art du noir et du blanc sortira peut-être Œ régénéré de ces tentatives...»
Par contre, Mademoiselle Séraphin sait.
dans tous les détails et depuis l'origine des temps, rhistoire de sa dynastie.
Elle conte volontiers comment Dominique-François Séraphin, inventeur des ombres chinoises, fut appelé à Versailles par le roi Louis XVI pour ainuser la Cour. 11 paraît que ce spectacle ravit la simplicité d'esprit un peu enfantine du roi. Pour témoigner sa satisfaction à Dominique Séraphin, Louis lui accorda le privilège exclusif des ombres chinoises. Ce fut alors que l'imprésario s'établit au Palais-Royal, dont on achevait la construction. Sous le titre de Théâtre des Enfants de France^ il ouvrit sa. salle de spectacle le 8 septembre 1784. Tout de suite le succès lui vint. Les représentations ne se composaient à cette époque que des ombres chinoises et des feux arabesques. Séraphin recevait lui-même le public. Puis il allait débiter les rôles de ses petites pièces. Il revenait enfin dans la salle pour jouer du violon. Ainsi il était à lui seul l'administrateur, la troupe et l'orchestre.
MADEMOISELLE SERAPHIN. 417
Sur la fin de sa vie — il mourut à cinquante-quatre ans, la première année du siècle — une maladie des os lui avait si fort incliné la colonne vertébrale qu'il ne pouvait plus lever la tête. La silhouette du vieillard vêtu d'une houppelande, plié en deux, que l'on vit jusque vers i85o au-dessus de la porte du théâtre et qui est devenu comme le blason des ombres chinoises, était son portrait.
En 1788, il avait appelé près de lui son neveu Joseph-François Séraphin, le père de la blonde pianiste. Devenu directeur à son tour, François eut l'idée de joindre des marionnettes aux ombres chinoises. C'est lui qui a créa les pointsde vue mécaniques ». Pendant quarante années, on le vit sur la brèche, inventant les pièces, jouant les rôles, perfectionnant tous les jours son spectacle. Il exécutait lui-même les décors, les machines, les accessoires^ les costumes, Son Voltigeur Mécanique attira l'attention de l'Institut.
De même que son oncle avait été l'ami des rois, François connut la faveur des grands de ce monde. Napoléon le fit venir à Fontainebleau. Ce fut une séance extraordinaire. Au milieu du spectacle, tout d'un coup, le feu prit au décor.
— Aussitôt, conte Mademoiselle Séraphin, on vit l'Empereur se lever et accourir gracieusement au secours de mon père. « Cela ne sera rien ! » disait-il. Et lui-même, il aida à éteindre cet incendie en miniature de ses mains impériales !
Quand on a de pareils souvenirs dans son passé, il n'est pas surprenant que le présent semble mesquin. On en détourne les yeux pour vivre dans son rêve.
Je n'ai pas eu la mauvaise grâce d'aller inquiéter Mademoiselle Séraphin dans le petit paradis de réminiscence où elle s'enferme. Seulement, l'autre soir, à l'heure où la lampe s'allume, je me suis glissé, comme un voleur, dans la cour de l'hôtel qu'elle habite. Là, j'ai levé les yeux vers les toits.
M.\.DEMOISELLE SERAPHIN. 419
Au quatrième étage, à une fenêtre indiquée, une bougie brûlait, illuminant un rideau blanc. Et, tout d^un coup, sur ce transparent, j'ai vu passer une apparition, une ombre — oh ! si légère, si confuse, si évaporée.... le profil effacé, encore gracieux de Mademoiselle Séraphin.
^^^B^M^XW
'^^'ai voulu visiter sur sa tin la foire de
Saint-Cloud. Il m'a paru qu'elle était toute découronnée par le récent arrêt de M. le préfet de police qui, d'un seul tour de clef, a fermé toutes les baraques à femmes.
C'est l'inconvénient de la force, qu'elle manque presque toujours de nuances. Elle étrangle là où il suffirait de mettre les poucettes. il est sûr que depuis l'Exposition la baraque à femmes était devenue un lieu suspect. Les forains eux-mêmes en conviennent. Ils ont dans leur argotun terme flétrissant pour qualifier ces exhibitions louches : ils désignent les théâtres où elles s'abritent
SOUS le nom de fosses mystérieuses. Un article de leurs statuts exclut du syndicat les directeurs de ces établissements ; l'honnête marchand de pain d'épice, le teneur de tir estiment que ces vendeurs de chair humaine leur font une concurrence déloyale.
On a bien fait de combler les fosses mystérieuses. Mais pourquoi faire pleuvoir le feu du ciel, sans distinction intelligente, sur Sodome et sur Chanaan ?
Voilà au moins une vingtaine d'années que je fréquente assidûment les baraques à femmes. Je possède la philosophie de ces exhibitions et je ne crains pas d'affirmer que leur état actuel témoigne d'un réel progrès dans le sens artistique des foules. Car il ne faut pas l'oublier : si des blasés visitent accidentellement le théâtre de la foire pour s'y divertir de la naïveté du décor, des millions de spectateurs, campagnards, ouvriers de province, — tout le petit peuple de France, — vient s'y asseoiravec admiration et recueillement.
Rafraîchissez vos souvenirs et remontez seulement jusqu'à l'Empire. Vous rappelezvous ce que furent à ce moment-là les baraques à femmes ?
Sans exception, elles proposaient aux applaudissements du public des viragos hautes de six pieds, engraissées comme des bêtes de boucherie, dont le poids formidable, cent, cent vingt, cent cinquante kilos, était glorieusement inscrit au frontispice de la loge. Elles s'appelaient la Belle Brabançonne, la Belle Circassienne, la Bergère des Alpes. Mais les artistes qui les portraicturaient, leurs jupes relevées sur lemoUet, devant un parterre de rois, ne s'efforçaient même pas de corriger la basse laideur des visages. Elles pesaient tant de livres ! Cela dispensait de battre la caisse devant la porte.
Je ne vous apprendrai pas que cet idéal de la femme colosse, dont les curvilignités naturelles débordent tous les canons d'art, trahit, chez ceux qui s'en contentent, un état d'enfance intellectuelle. Les explorateurs et
les missionnaires nous ont raconté que les nègres épaississent Jeurs femmes avec un régime de petit lait, comme de jeunes porcs nourris pour la broche. Et, sans pénétrer dans le continent noir, allez demander aux collégiens des classes de grammaire quelle stature ils prêtent auxhéroïnes classiques. Ils vous dessineront Didon sur les marges de leur Virgile avec l'ampleur de gorge d'une nourrice bourguignonne, entrevue au jardin public. Ce n'est que plus tard que le rcve se désempâte et qu'insensiblement on en arrive à aimer les lignes neuves, les formes inachevées, la maigreur qui laisse toute liberté au songe.
Il faudra des siècles avant que la foule s'élève à cette conception mystique de la beauté féminine. Et puisque, aussi bien, on se plaint chez nous que la population décroisse, on doit sans doute se féliciter que la majorité masculine des Français révent la République, la Justice et la Loi avec de luxuriantes mamelles.
Au point de vue tout particulier de l'éducation artistique, il était lamentable que les formes de la mère Gigogne etdela Femme-àbarbe emplissent seules l'imagination populaire.
C'est une justice de retenir le nom des réformateurs qui ont apporté avec eux une religion nouvelle, supérieure au culte abandonné. Il faut espérer qu'à ce titre la postérité se souviendra du nom de la Belle Fatma.
Depuis une dizaine d'années, le spectacle forain était dans le marasme. Le public des simples s'était à la fin dégoûté de la vue des graisses bouffies, des chairs écroulées. Une à une, les caravanes de femmes-colosses avaient passé les frontières de France, — sans idée de retour.
C'est alors que Fatma parut au bas de l'horizon, et, tout desuite, son étoile monta au zénith.
Certainement, les badauds n'ont point oublié quelle fut cette année-là, en i885, la vogue de la foire de Neuilly. Les plus
graves journaux chantèrent les Jouanges de l'odalisque tunisienne. Le soir, les voitures de courses rattelaient leurs chevaux rafraîchis, et, le fouet claqueur, repartaient pour la foire, emportant, à chaque voyage, des charretées d'adorateurs.
Fatma avait le genre de beautéqu'il fallait pour précipitercette révolution : une beauté de décor, une beauté impersonnelle, une beauté ethnographique. C'était la belle brune des chromos-lithographies, la belle juive que les rois de Perse assirent sur le trône. Les harems publics d'Algérie contiennent d'innombrables Fatmas , toutes pareilles à cette élue : elle n'était qu'un spécimen très parfait d'une catégorie.
Comme la graisse ne la clouait pas à son coussin, elle se levait, elle tournait afin de laisseradmirer sa nuque après son profil, les aspects mouvants de sa taille. Elle marchait de long en large sur la petite scène. Elle taisait flotter des mouchoirs de soie. Elle se rasseyait avec un sourire de houri.
Telle, elle fit son tour de France, si acclamée, que, entassant pièces blanches sur pièces blanches, en dix-huit mois, elle économisa un million. Les peuples ne payaient pas trop cher le goût de beauté qui s'éveillait dans leurs âmes. Ils demandèrent à voir les sœurs de cette déesse, puisqu'elle était de celles qui ne passent qu'une fois.
Et la France fut couverte de Belles Fatmas comme d'une invasion de sauterelles.
C'était la plaie d'Egypte. M. Lozé a voulu chasser le fléau de sa province. Que n'a-t-il séparé le bon grain d'avec l'ivraie, renvoyé à leur sérail les rouleuses de ventre que les juges de Phryné n'auraient pas acquittées, et réservé le privilège aux belles créatures qui réjouissent les yeux des hommes !
N'est-ce point M. Renan qui a dit quelque part : « La beauté vaut la vertu ? » Il est arrivé souvent que ces deux sœurs théologales dansaient sur le même tréteau au son du tarabouck. J'en puis parler savamment, ayant été admis derrière le rideau
dans les intimités familiales. C'est ainsi que voilà deux ans, à la noce de M^^^ Bidel, la fille du dompteur, je me suis trouvé quelques instants le cavalier de sa cousine la Belle Féridjé.
Vous avez tous vu, un des derniers hivers, aux Montagnes Russes, cette créature délicate, frêle comme une fleur, qui vous regardait avec des yeux immenses et purs. Je lui ai demandé son portrait, que l'on vendait au premier venu, à la porte de sa loge. Elle m'a répondu avec une pudeur charmante et véritable :
— Monsieur, demandez-le à mon père.
Elle sentait que je n'étais plus un spectateur et que j'avais l'air d'un amoureux. D'ailleurs, elle-même présenta ma requête, et, discrètement, elle me laissa en tête à tête avec son père pour causer.
D'abord, je félicitai cet homme heureux sur la grâce et la modestie de sa fille. Il me répondit :
— Monsieur, on se fait de nous une bien
fausse idée. Voilà une enfant qui, tous les soirs, danse devant un public venu pour la regarder parce qu'elle est belle. Je vous assure que cela ne lui donne point d'orgueil. Dans le nombre^ il y^a des messieurs qui cherchent à nouer des galanteries. Ils reviennent tous les soirs. Ils envoient des fleurs. Féridjé leur sourit, mais elle nous dit ensuite : « Père, que veux-tu que je fasse? Il faut bien les encourager à revenir » . Pour les lettres, jamais elle ne les ouvre. Elle me les apporte toutes, depuis un jour qu'un billet brutal, où on lui demandait son prix. Ta fait pleurer. Oui, oui, Féridjé est une bonne fille. L'an dernier, on l'a demandée en mariage. Elle n'a pas voulu nous quitter. Nous avons eu du malheur et elle sait que nous n'en sortirons pas sans elle.
Ce père s'appelait M. Chévrier. Il n'était point Arabe. L'élévation de son langage me toucha. Et c'est en souvenir de lui et de sa fille, peut-être injustement comprise dans les nouvelles proscriptions, que j'adresse
aujourd'hui cette requête à M. le Préfet de Police :
Fermez, fermez les baraques à femmes, mais rendez-nous les Belles Féridjés !
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OMME l'Observatoire, le boulevard a ses astronomes. Gravement assis aux terrasses des cafés, ils interrogent le zénith parisien, en quête de naissances d'astres. Ils veulent être les premiers à signaler la petite lumière qui clignote au bas du ciel. Dans leur impatience de découvreurs, il arrive que, trop tôt, ils crient a Noël ! » pour le passage d'un bolide qui naît, qui éclate et qui meurt. Celte fois, ils ont été messagers de bonne nouvelle : ils ont très justement diagnostiqué la vertu de Tastre qui venait s'ajouter aux constellations déjà connues, si clair, si miroitant que tout un pan du ciel en est égayé :
Quelle est cette nouvelle étoile Qui, soudain, brille à l'Orient ?
Jamais astre plus souriant De la nuit n'a percé le voile.
Il me semble que j'entends là-dessous les pipeaux de Fragerolle. Et aussi bien, faut-il à Yvette Guilbert une entrée à musique...
La première fois que j'ai entendu Yvette Guilbert, c'était vers le printemps de l'année dernière, au Trocadéro. Nous donnions une fête au profit des orphelins de la mer. Des artistes connus, les meilleurs dans tous les genres, étaient venus gracieusement sur notre prière. Cependant, parmi les succès qui se dessinèrent le plus vivement ce jour-là, nous remarquâmes les chansons d'Yvette Guilbert. Chacun sait que l'acoustique de la salle est détestable. Les échos jouent à la balle avec les notes qu'on leur jette, et cela déconcerte un peu les chanteurs d'opéra. Pour Yvette, habituée au plein air, à la rumeur du public des cafés-concerts, elle était à l'aise dans ce
grand vaisseau comme une hirondelle dans une église. Elle avait la merveilleuse diction qui vous envoie les mots comme un coup d'aile, l'aisance, dans le geste, d'un corps jeune, la simplicité, dans l'expression d'un masque de comédie.
Nous étions très voisins à ce moment-là de la minute où les Parisiens se dispersent Ils emportèrent dans un coin de leur mémoire le nom et le souvenir d'Yvette. Ils ne l'avaient pas oubliée à leur retour. Ils vinrent la revoir, et elle gagna sa cause en appel. A l'heure qu'il est, Paris est à elle. Le long de toutes les rues, les affiches la font galoper sur un petit âne. On a percé pour elle dans les murs de grandes fenêtres claires, où, en robe de bal, elle sourit à ses adorateurs.
GuiLBERT... FIN DE SIECLE... diseUt dc
grandes lettres noires. Si j'entends bien ce que signifient ces mots accrochés à la traîne noire d'Yvette comme une guirlande de fleurs mauves, des fleurs demi-deuil, cela
PORTRAITS DE CIRE. l3
signitie que la gloire des belles-mères Gigognes peintes par tous les Rubens dans leurs apothéoses est décidément sur son déclin, et que l'idéal nouveau de beauté féminine est tout à fait dépouillé des liens de la matière; c'est ridéal très expressif, très spiritualiste, qu'a rêvé le Pierrot Willette, un étrange mélange de féminilité et de maigreur, de perversité et de candeur, où se délectent des gens affinés qui ont fait le tour de beaucoup d'idées et de beaucoup de formes.
Il y a contre le café-concert un préjugé qui va en déclinant, mais qui a été solide. Les hommes y fument avec leurs chapeaux sur la tête, et, sous prétexte d'esprit gaulois, les refrains y tombent à l'occasion dans la pure scatologie. Quand ces plaisanteries énormes sont débitées par des gens qui, au lieu d'esquiver les difficultés, y appuient, celadevientinsoutenable.Jeremarquetoutefois que, si les femmes ont une répugnance persistante à pénétrer dans les concerts clos, les arbres des Champs-Elysées leur donnent
plus de hardiesse. On a cette excuse, pour aller s'asseoir sur les chaises de l'Horloge, qu'en été Paris appartient aux étrangers et que le chapeau sur la tête n'est plus choquant en plein air.
Fallait-il attendre jusqu'à l'été pour entendre Yvette Guilbert, pour savoir si l'on pouvait ouvrir devant sa chanson les portes des salons ?
Les abonnés du Théâtre d'Application demandèrent à M. Bodinier de leur donner l'occasion d'entendre Yvette sur la scène de la rue Saint-Lazare. On voulut bien me choisir pour père noble. N'avais-je pas, Pannée dernière, présenté en liberté dans le même théâtre une personnalité autrement redoutable, M. Aristide Bruant, le barde du boulevard extérieur ? Toutes ces dames s'en étaient allées avec les plumes de leurs chapeaux à l'envers. Pourtant, elles voulurent bien nous garder, à M. Bruant et à moi, quelque reconnaissance de la peur délicieuse que nous leur causâmes ce jour-là.
Je m'acquitte avec conscience des tâches qu'on me confie. Je vais voir, et, quand je reviens bredouille, c'est qu'il n'y avait pas de spectacle. Dans le cas particulier, puisque je devais servir de père noble à M"^ Yvette Guilbert, mon devoir était de ne plus la quitter. Une jeune fille court tant de périls à ses débuts dans le monde, surtout celle-là, — si entourée d'hommages et si ingénue l Ces délicates fonctions me conduisirent chez un sculpteur de beaucoup de talent, M. Edouard Lormier. Yvette venait làposer pour son buste. Cétait la première séance. Nous la fîmes monter sur la planche à modèle.
C'est toute une affaire qu'une première séance de buste. Faut-il porter la tête comme ceci ou comme cela? Donner une expression intime ou professionnelle? — Est-ce bien ainsi? — Oui... non! — Levez le menton. Plus haut. Plus bas. A droite. A gauche. Et puis votre robe emprisonne l'attache de votre cou...
Nous étions venus en robe monianie. 11 fallut improviser un décolleiage avec Taide de M. Lormier et de deux personnes de bonne volonté qui se trouvaient là. Ah ! il y a des minutes où le rôle de père noble est bien délicat à tenir!
Entin, le modèle était en place. Et j'ouvrais les yeux très grands. Depuis huit jours, je cherchais la définition de la nature et du talent de M^'^ Yvette sans arriver à une formule bien précise. Et je songeais: a Sûrement ce sculpteur va m'aider à démêler mes impressions. Son analyse clarifiera la mienne ».
C'est ce qui arriva. Ayant pris les hauteurs avec son compas et maçonné une boule de terre glaise, M. Lormier recula de quelques pas, contempla son modèle, puis, fiévreusement, plongea les doigts dans la terre.
Les sculpteurs ont uneéducation classique si forte que, placés devant un visage à portraiturer, ils cherchent derrière cette tête mortelle le prototype divin dont elle est le
reflet. Quelques minutes suffirent pour que, dans l'empâtement de Tébauche, nous vîmes apparaître, vaguement, divinement et comme voilée, la chaste image de Diane.
Et quoi donc! c'était là la marraine de notre petite chanteuse, de notre Yvette du CirqueetduGoncertParisien,de cette enfant si moderne du vieux Paris! Et au fait, Diane n'était-elle point l'ingénue de l'Olympe, la vierge effarouchée de l'audace des suiveurs, la patronne des petits trottins qui se débar. fassent des Actéons avec un coup de coude? C'était la même longueur de cou, la grâce élégante de eygne, la pureté du front, l'auréole des cheveux. Il n'y manquait que le croissant.
Cependant M. Lormiertravaillait toujours.
Et soudain, nous poussâmes un cri. Diane avait disparu. Après le rêve général, l'artiste cherchait maintenant son modèle dans le caractère de sa personnalité. Et l'ébauche qui naissait sous ses doigts, un instant caricaturale, par la saillie d'un trait dominant,
YVETTE GUII.BFRT.
tirant à soi toute l'expression des traits, c'était une riante figure de jeune faunesse, Yvette était encore loute vivante dans cette seconde incarnation.
Alors, moi, le père noble, le barnum, l'analyseur enquête d'une formule complète» je me levai, je vins serrer la main de l'artiste.
— Mon cher monsieur Lormier, lui dis-je avec effusion, vous venez de porter la lumière dans l'obscurité où je m'égarais. Sans parler, avec votre pouce, avec votre boue, vous m'avez défini cet état d'âme indéfinissable et doux qu'on appelle l'ingénuité. Oui, c'est cela, c'est bien cela. Dans son essence générale, c'est la pureté, c'est la virginité intacte de Diane, dans son accident individuel, c'est le rire de la jeune faunesse qui sait qu'elle est faite pour aimer, qui veut qu'on l'aime. Et entre ces deux états extrêmes qui sont les contins de l'ingénuité, il y a une province exquise, un Eden charmant, un paradis à perdre, autour duquel les hommes tournent ravis, attirés, charmés : le royaume d'Yvette.
Chantez, Yvette, chantez pour nous séduire, ce que vous voudrez, les Trottins^ la Petite Ciu'ieuse^ n'importe quoi! Chantez pour ce bon M. Lormier, chantez pour moi.
Il y a quelque part, dans la Civilité puérile et honnête d'Erasme, un curieux passage où le philosophe peint dans le détail, à petites, touches, le portrait du disciple modèle qu'il le désir de former: « Il faut, dit-il, que ses yeux soient doux et paisibles, honteux et arrêtés, non point vagues et effrayés. Car certes, il n'a pas été mal dit par les anciens philosophes que le siège de l'âme est les yeu x Les peintures du temps passé nous montrent que ce fut jadis singulière modestie de regarder les yeux à demi clos et, pareillement, apprennent, lesdites peintures, que ce fut signe de prud'homie, de retirer et de serrer les lèvres. » Ces jours derniers, je voyageais en Belgique et, dans le couvent de Saint-Jean de Bruges, devant la châsse de sainte Ursule, je me rappelais ces paroles naïves. Toutes les saintes qui m'entouraient, vierges ou
bienheureuses, avaient, selon la définition d'Erasme, des yeux presque clos — il faut que l'innocence porte des œillères, des bouches imperceptibles pour ne pas voir le monde, pour pas tenter le baiser. Et ces figures m'en rappelaient d'autres que j'avais vues quelque part, toutes pareilles... Où donc?
Je le sais. Dans un bureau de nourrices de la rive gauche. J'étais venu là, masqué en père de famille qui cherche une bonne laitière ; en réalité, pour surprendre les secrets de la maison. Le patron m'avait dit :
— Voulez-vous des femmes ou des filles ? Je vous préviens que les filles ont une fouled'avantages, d'abord ellescoûtent moins cher. Et puis on n'a pas un mari sur les bras.
Je désirais m'instruire, je répondis :
— Va pour les filles...
Oh ! la lamentable procession de vierges folles ! Elles étaient là, avec leur péché sur les bras, blanches et roses, les yeux candides,
gauches^ campagnardes, si étonnées de se voir mères qu'on se demandait vraiment si elles étaient pour quelque chose dans cette naissance, si, comme dit la chanson, cela ne leur était pas venu en dormant :
Marchez pas sur la glace,
Dormez pas su' 1' gazon,
Poursuivez pas 1' papillon qui passe...
Et je songeais que cette niaiserie, cette ingénuité enfantine, les peintres primitifs Tontpieusement donnée à leurs Vierges, que sûrement ils ont été chercher leur modèle, sans penser à mal, avec la candeur d'une foi qui ne s'étonnait de rien, parmi les fillesmères de leur voisinage, parmi les villageoises qui avaient trouvé moyen de devenir nourrices sans perdre' leur innocence.
Chez Yvette Guilbert, cette ingénuité des yeux demi-clos, des lèvres serrées, est devenue matière d'art. Nous ne sommes plus à la campagne avec Charlotte et Mathurine dans l'ingénuité qui est bêtise, incuriosité
des effets et des causes -, nous sommes à la ville avec le petit trottin de modiste, avec la grisette, avec la petite figurante de théâtre. A quinze ans, cette Agnès a tout vu, tout entendu, parfois tout souffert, quand même elle persévère longtemps dans une ingénuité un peu perverse, très capiteuse.
Vous savez comme l'ingénuité des enfants nous fait rire de bon cœur. Il y a une foule de sujets dont il est entendu qu'on ne parle point. Les petits posent là-dessus des questions directes qui tombent dans nos conventions et les troublent comme une pierre dans une mare. Devant ces accidents, la bonne nature, comprimée par la bienséance, se venge. Elle rit avec l'éclat particulier de s on tempérament gaulois.
Si l'ingénuité des enfants semble piquante, combien l'est davantage celle des grandes filles, des Agnès qui ne sont plus que des demi-innocentes ! Vous les verrez à l'œuvre dans les noces, dans louies les circonstances où la surveillance maternelle se relâche un
peu, OÙ le Champagne délie les langues, donne plus d^audace aux ingénues. En ces occasions-là, les messieurs vont du côté des demoiselles d'honneur et de la fraîche jeunesse, apporter des hommages oia il y a un peu de curiosité malicieuse, mais aussi le goût poétique de la femme.
Tous ces sentiments-là se mêlent un peu dans l'ovation que nous avons faite à Yvette Guilbert. Les uns vont à la femme qui est charmante, les autres àl'artiste qui est douée. C'est une facile prophétie d'annoncer que le café-concert ne la gardera pas. Elle me fait l'effet d'une petite souveraine qui entre dans son royaume par le faubourg.
POITIERS. — TYPOGR^PilII-: OUDIN ET C"