‹ Portraits de cireChapitre 17 sur 18 · MADEMOISELLE SÉRAPHIN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE SÉRAPHIN

M titre de roman nouveau ?

Non.

Feuilletez votre mémoire, et si, à ce mol trois fois répété, « Séraphin ! Séraphin ! Séraphin ! » la porte magique des souvenirs ne s'ouvre pas devant vos yeux, c'est d'abord que vous n'êtes point un enfant de ce pays-ci; — c'est ensuite que vous n'avez eu ni mère ni grand'mère, mais que vous êtes né de la poussière des routes, au delà du fleuve Océan.

En effet, la renommée de Séraphin, de son théâtre, de ses ombres, est parvenue jusqu'aux oreilles des Chinois eux-mêmes. Le général Tcheng-Ki-Tong m'a affirmé qu'il en avait ouï parler dans son enfance. Seule-

ment, au pays des fleuves bleus, les petits spectres de Séraphin s'appelaient des ombres françaises.

Ombres françaises, ombres chinoises...

Il y a toute une géne'ration de Parisiens qui voient encore danser sur l'écran de leur mémoire ces fantômes légers. Si l'on prononce devant eux le nom de Séraphin, voici ce qu'ils aperçoivent :

Un pan de galerie du Palais-Royal, vers le numéro 121. Rien n'avertirait de la présence d'un « spectacle » si, au bas d'un escalier qui ressemble à tous les escaliers de toutes les maisons du monde, un étrange bonisseur ne clamait d'une voix stridente :

— On va commencer au Théâtre du sieur Séraphin : le Chat botté, pièce-féerie à grand spectacle; les exercices de la chienne. Flora, l'Ecolier paresseux, le Voltigeur Mécanique, Arlequin corsaire , les Feux Pyrrhiques et Arabesques, Point de vue de la ville de Nankin, animé par quantité de figures méca-

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niques... Prenez vos billets... On va commencer .. Prenez vos billets !

On a beau être devenu père, voire grandpère, ce sont là des souvenirs qui ne s'effacent point. Je défie ceux qui ont connu ces émotions de jamais passer devant le 121 de la Galerie avec leurs enfants par la main sans dire :

— Vous voyez cette maison ? C'est par cet escalier-là que nous montions au théâtre de Séraphin f

Et vraiment on trouvait en haut de ces marches un glorieux spectacle.

La salle était toute petite, éclairée par une rampe, par des appliques de quinquets aux murs et aux encadrements du théâtre, lequel donnait la sensation d'un tableau placé au fond d'un appartement.

Dans cette bonbonnière, on s'amusait avant les trois coups réglementaires rien qu'à contempler le rideau. Il était divisé en CBses où des fresques rappelaient les grands succès du répertoire. Au centre, on voyait

Polichinelle à califourchon sur la chienne Flora. Autour, dans les cartouches, on reconnaissait la féconde mère Gigogne, Arlequin, les Chinois^ tout le corps de ballet, le géant qui devient nain, le nain qui devient géant, le danseur de corde, le hussard qui prend, qui rejette ses membres en polkant — mille autres merveilles.

Dans un coin^ pour tout orchestre, on avait roulé un piano.

... Derrière l'instrument, s'asseyait une jeune fille très svelte, très blonde, avec des yeux séduisants et des doigts effilés. Les papas, les jeunes oncles, tous les messieurs regardaient de ce côté-là pendant que la marmaille applaudissait Polichinelle qui soufflait sur un moulin sans se retourner. Et, après le spectacle, dans le grand escalier, à la sortie, on entendait des voix masculines qui chuchotaient dans la moustache :

— Elle est Jolie, cette demoiselle Séraphin !

Combien en reste-t-il de ces admirateurs

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du temps passé qui la reconnaîtraient aujourd'hui, Mademoiselle Séraphin ?

La blonde pianiste du Théâtre-d'Ombres va sur ses soixante-dix ans. Toujours dorée, toujours droite et svelte comme les beautés de « keepsakes » qui, avec leurs yeux en amande, la regardent passer le longdesquais, son petit sac à la main, elle va chaque jour visiter, au fond des Paris oubliés, des bonnes gens d'autrefois. On peut parler avec eux des Séraphins et de leur gloire éclipsée.

La vieillesse solitaire de Mademoiselle Séraphin a trouvé asile dans un de ces hôtels dormants du quai d'Orsay, que des terrasses de verdure isolent encore de la rue silencieuse. A toutes les fenêtres pendent ces rideaux délicats qui abritent du plein jour les vies heureuses. Point de locataires. Les maîtres de l'hôtel habitent tout ce palais. Sur la cour intérieure, une seule chambre est louée à Mademoiselle Séraphin.

Je ne désigne pas l'adresse plus précisément, car c'est en vain qu'un amoureux

octogénaire chercherait à revoir les beaux yeux, les cheveux blonds qui l'ont charmé dans sa jeunesse. Depuis des années que Mademoiselle Séraphin s'est ensevelie dans cette maison silencieuse , personne n'a jamais gravi l'escalier qui mène à sa cellule; non point même des parents qui venaient pour la visiter du fond dMne province éloignée. Mademoiselle Séraphin vit là-haut, enfermée dans ses souvenirs, comme dans une tour d'ivoire. Le présent n'existe pas pour elle.

Elle ignore qu'après des années de silence, les théâtres de poupées et d'ombres renaissent, plus brillants que jadis. Elle resterait bouche bée, si on lui annonçait qu'il existe aujourd'hui. Galerie Vivienne, un théâtre de marionnettes, où les grands enfants viennent s'asseoir, un théâtre où, par des voix d'artistes et de poètes, des mannequins représentent les chefs-d'œuvre du Théâtre Eternel. Là, le Pont cassé est remplacé par les Oiseaux d'Aristophane, par le Gardien vigi-

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