‹ Portraits de croyants au XIXe siècleChapitre 5 sur 7 · LA RELIGION DANS L'ART · texte numérisé non relu

LA RELIGION DANS L'ART

C'est le sort fréquent des novateurs d'être oubliés, tandis que les courants qu'ils ont provoqués entraînent encore les esprits. Le fleuve a un nom, la source est ignorée.

Il s'est produit, au cours de ce siècle, dans le domaine de l'art, un revirement d'idées extraordinaire, qu'on pourrait qualifier de révolution. Les chefs-d'œuvre de la peinture chrétienne, du treizième au seizième siècle, méconnus, frappés d'ostracisme par une ignorance tranchante ou par d'aveugles préjugés, ont été restitués, le mot n'est pas excessif, à l'admiration du monde. On serait scandalisé aujourd'hui des termes dans lesquels l'auteur du Génie du Christianisme lui-même parlait des prédécesseurs de Raphaël, placé d'ailleurs par lui à peine au-dessus des Carraches; et le dé-

dain de M. Cousin pour ce qu'il appelait « les mystiques ébauches » de Frà Angelico de Fiesole paraîtrait une énormité, au même titre que certaines aberrations des oracles du goût aux dix-septième et dix-huitième siècles.

Ces toiles ignorées, méprisées, « où il n'y a pas, disait-on, une étincelle de génie, » cet art du moyen âge condamné sans appel sont devenus l'objet d'un culte passionné jusqu'à l'excès et qui a gagné un pays après l'autre. Mais, tandis que l'explosion de cette admiration dure encore, il semble que l'on ne songe même pas à prononcer le nom de celui qui en a donné le signal, de celui qui eut le courage de braver des préjugés trois fois séculaires, pour nous initier aux plus pures merveilles de l'art religieux. François Rio a dressé, à la glorification de cet idéal, un véritable monument dans son Art chrétien, et c'est, il faut l'avouer, à l'étranger surtout que justice lui a été rendue.

Pourtant, on rencontre dans Rio tout ce qui mérite d'attirer et de retenir les esprits délicats et amoureux du beau. Il devait frapper l'attention, non seulement par l'initiative qu'il a prise en tentant cette sorte de réhabilitation de Y inconnu, qui nous a rendu une portion de notre patrimoine artistique, mais par les traits de sa physionomie morale, parles faits de sa vie? et enfin par l'originalité de sa méthode qui n'est pas sans affinité avec celle de Taine.

On a dit qu'il avait l'allure d'un croisé : c'est une

véritable croisade, en effet, que Montalembert et lui avaient entreprise, l'un contre le vandalisme dans l'art, l'autre contre le matérialisme païen, pour remettre en honneur la peinture chrétienne.

Du croisé, Rio avait la foi ardente et l'enthousiasme comme l'intrépidité à toute épreuve. Il avait en outre la ténacité du Breton.

Chaude du souffle de l'âme, sa parole a servi, plus encore que ses livres, à son apostolat, bien qu'un des maîtres de la critique d'art ait constaté que les audacieuses affirmations de ses écrits avaient fini par conquérir le lecteur (1). Cette séduction de la parole, jointe à la richesse et à l'originalité des idées, lui avaient fait à la fois des prosélytes et des amis dans tous les milieux où l'avaient amené et ses études esthétiques et ses missions diplomatiques, c'est-à-dire à travers toute l'Europe. Il a eu le privilège de vivre dans l'intimité det> hommes qui , à des titres divers, ont tenu la place la plus considérable en leur pays, et telle était l'ampleur de ses vues que, malgré une réelle intransigeance de convictions, des sympathies lui sont venues des camps et des croyances les plus opposés.

Aussi est-il, sans contredit, un des observateurs les plus intéressants à interroger sur le mouvement des esprits dans la première moitié du dix-neuvième siècle.

(1) Charles Blanc, Gazette des beaux-arts, 1861.

Il est loin de ma pensée de vouloir donner à son rôle et à son influence des proportions qu'ils ne comportent pas et de le croire à l'abri de la critique ; mais il faut bien reconnaître qu'il devait y avoir quelque chose en lui de supérieur pour que tant de personnalités éminentes l'aient apprécié comme elles l'ont fait en Allemagne, en Angleterre, en Italie ; pour qu'un homme tel que Gladstone ait pu dire que « de tous les Français qu'il a connus, c'est celui qui l'a frappé davantage » ; pour que ce même Gladstone lui ait trouvé le charme de Montalembert, associé à un caractère antique; pour que M. Thiers ait eu tant à cœur de lui confier une chaire d'esthétique à Paris et de propager ses idées.

Pour moi, j'avoue que je me suis complu dans l'étude de cette vie et de ce caractère, de ce caractère tout d'une pièce et de cette vie sans défaillance, vouée tout entière au culte de l'idéal, dédaigneuse de l'argent et des satisfactions vulgaires.

J'ai été remué par les élans de cet enthousiasme toujours jeune dont Montalembert, épuisé par la lutte et par la maladie, remerciait encore Rio d'avoir entretenu en lui la belle flamme. Il m'a semblé que pour agir sur les âmes et les aider à chercher ce qui leur manque, de tels exemples valent plus que tout le reste, plus que les études critiques et les exposés de doctrine, et j'en suis venu à espérer que le lecteur, non seulement ne me reprochera point de l'occuper trop longuement d'une

personnalité peut-être peu connue, mais même qu'il prendra intérêt, lui aussi, à suivre Rio dans les années dramatiques de sa jeunesse et les vicissitudes de sa vocation, dans ses pèlerinages esthétiques à travers le monde, dans ses livres et ses amitiés illustres, pour s'arrêter, enfin, devant la lumineuse et chrétienne sérénité de ses dernières années (1) .

(1) Rio a raconté les principaux événements de sa vie dans deux ouvrages : Histoire d'un collège breton sous V Empire, la Petite chouannerie , publiée en 1842, et Épilogue a l'art chrétien, qui constitue de véritables mémoires, et qui a paru en 1872.

Outre ces sources d'informations, auxquelles l'auteur de ces pages a pu recourir, il a été à même de profiter de la correspondance et des notes que Mme Gurdon, née Rio, a bien voulu mettre à sa disposition, avec une obligeante confiance dont il tient à la remercier ici. Enfin les souvenirs personnels qu'il a conservés de M. Rio ne lui ont pas été inutiles.

On sait combien le sentiment catholique et mo narchique était resté vivant en Bretagne sous l'Empire. Au mois de mars 1815, le collège de la ville de Vannes donnait tous les signes d'une agitation extraordinaire. Dès les premières nouvelles du débarquement de Napoléon au golfe Juan, la fièvre s'y était emparée des esprits. Elle avait tourné la tête aux écoliers eux-mêmes. On ne parlait que d'insurrection. Insulter aux emblèmes nouveaux, lacérer la constitution impériale affichée à la porte du collège, se faire arrêter et courir la chance d'être fusillé, tout cela n'était qu'un jeu. Un élève de rhétorique propose à sa classe d'entrer dans l'action, de s'organiser militairement et de se joindre aux forces insurrectionnelles. On écoute le conspi rateur, dont l'éloquence persuasive a raison de toutes les objections. Aussitôt il passe ses nuits à courir les campagnes où l'on sait qu'il y a encore des dépôts d'armes; il fait vendre les objets de prix

dont chacun peut disposer, pour acheter clandestinement des fusils de chasse, des pistolets d'arçon, etc.; il fait fabriquer des cartouches, fondre des balles dans les greniers et organiser tout un petit arsenal, transporté hors de la ville à la barbe des sentinelles et des bourgeois. Personnage mystérieux, on le voit, dans les chambres basses, dans les couloirs du collège, exercer, par petites escouades, ses camarades au maniement du fusil, qu'il connaît à merveille. Le lecteur Ta deviné, l'âme de « cette croisade d'enfants » , comme l'a appelée un grand poète, c'était François Rio. Il leur fallait un chef expérimenté; Rio le trouve dans un châtelain du voisinage, un certain chevalier Margadel, qui s'était distingué dans les guerres de Vendée, de taille gigantesque, à l'air martial, aux grands yeux noirs pleins de feu.

Trois semaines s'écoulent. Un serment solennel liait les conjurés; mais il était bien difficile de tenir un tel dessein secret, avec des complices d'un âge si peu rassurant. Tout à coup le bruit se répand que, pour punir les mutineries du collège, quarante ou cinquante élèves vont être menés garrottés à Belle-Isle et incorporés dans les bataillons coloniaux. En même temps, on apprend que le mouvement insurrectionnel se propage sur plusieurs points du pays, dans la région de l'Ouest, et s'organise rapidement. Ces nouvelles précipitent l'exécution du complot qui doit apporter au soulèvement

des populations un contingent de plus. L'ordre du départ est donné et, de grand matin, chacun est sur pied. Pas un ne manque. Les écoliers traversent la ville par petits groupes. La police locale, dont on ne saurait assurément se faire une haute idée, n'a eu vent de rien. Le rendez- vous est au château de Margadel. L'aînée des filles du chevalier distribue les cartouches. Elle attache sur la poitrine de son père sa croix de Saint-Louis.

Les premiers mouvements avaient été combinés avec ceux du corps principal, commandé par le général de Solde Grisolles. À la tête de la compagnie marchait son barde Le Tiec, vrai Tyrtée d'Armorique, qui l'enflammait de ses chants.

A la suite de la lutte du bourg Sainte-Anne et de l'attaque de Redon, la petite armée, dans laquelle figurait la compagnie des écoliers, manquait de cartouches; elle n'avait pas de canon. Or, l'on ne pouvait s'en procurer qu'en se rapprochant d'un point de la côte où était signalé un bâtiment de transport chargé de munitions. On se dirige donc vers l'embouchure de la Vilaine; et le 10 juin, on couche dans la petite ville de Muzillac, à 25 kilomètres de Vannes.

A cinq heures du matin, la compagnie, dispersée dans les maisons et les granges, est réveillée par des coups de fusil partis des avant-postes. C'était une surprise. Une poignée de marins courent vers le pont de la Vilaine où déjà le vigilant Gadoudal^

avec quelques hommes d'élite, luttaitcontre l'avantgarde des troupes impériales, à moitié engagée sur ce pont. N'ayant pu forcer par là l'entrée de la ville, le général Rousseau, qui commandait ces troupes, tente de la tourner par un pont de moulin situé sur le même cours d'eau, à un quart de lieue de la ville. C'est là que la compagnie des écoliers a reçu l'ordre de prendre position, sur une crête rocailleuse qui domine presque verticalement la chaussée du moulin. Ils y étaient à peine arrivés qu'un bruit nouveau pour eux, le ronflement des boulets, leur frappe l'oreille. Quelques-uns en paraissent émus. Le barde Le ïiec se met alors à chanter d'un air de défi qui enlève tous les cœurs :

Si jamais le fer d'une lance

Me frappe au milieu des combats,

Je chanterai...

Et son chant finit là : un des projectiles qui déchiraient l'air était venu lui fracasser la tête et éclabousser de son sang les camarades. Il y eut un moment d'effroi, a Face en tête! » tonnait la voix du chef.

Cependant, les tirailleurs dirigeaient un feu bien nourri sur la compagnie, qui, obligée de ménager les cartouches, devait se borner à maintenir la position : ce n'était pas l'attaque décisive. Le général Rousseau avait ramené son effort sur le pont de Penesclus, dont il avait déjà failli s'emparer. Ses

colonnes ouvrirent un feu meurtrier, revinrent plusieurs fois à la charge. Les troupes de Gadoudal défendaient le pont avec une énergie désespérée, attendant de minute en minute l'arrivée du corps de troupes commandé par un fermier, chef de chouans, nommé Gamber. Gadoudal recule un moment; est-ce la défaite? Mais le général Rousseau finit par être repoussé. Il se tourne alors, encore une fois, vers le pont du moulin ; il voit en face de lui le coteau défendu par une troupe d'enfants, et pense en avoir facilement raison. En un clin d'oeil, le pont est franchi impétueusement par les soldats. Ils s'élancent à l'assaut. Le bataillon des écoliers tient bon. u A moi! mes enfants, criait Margadel,et si vous n'avez plus de munitions, faites semblant d'en avoir : ça fera le même effet. » Une sorte d'ivresse s'empare alors du bataillon : il charge avec furie. Les assaillants, pêle-mêle, dégringolent sur la pente de la colline. Le général Rousseau, étonné, se décide, avant de renouveler l'attaque, à balayer le plateau par des volées de biscaïens. Le bataillon des écoliers, ramassé sur un point et découvert, ne pouvait qu'être anéanti. Les décharges se multiplient et font voler en éclats la roche granitique. Déjà les tirailleurs du général Rousseau recommencent l'escalade, quand soudain un mouvement insolite se produit parmi les troupes impériales : des cavaliers galopent de droite et de gauche; les canons cessent le feu et se retournent;

la retraite se dessine, Un grand cri de joie salue l'apparition, sur les derrières de l'assaillant, de Gamber et de sa troupe. La résistance des écoliers lui avait donné le temps d'arriver, et elle assurait le succès de la journée. Le bataillon avait bien mé rite ce nom dontle sacra désormais la petite armée, de « compagnie d'élite » .

Cette brillante journée de Muzillac n'eut point de lendemain. Après trois semaines de campagne, la bataille d'Auray, où le général Rousseau eut à combattre 5,000 Vendéens, fut pour ceux-ci un désastre.

Le 5 juillet, on apprenait le résultat de la bataille de Waterloo. La paix était promptement conclue avec le général Rousseau, qui s'était montré, d'ailleurs, très humain pendant toute la campagne ; les soldats, chouans et bleus, fraternisèrent (1) ; un banquet réunissait les officiers supérieurs des deux armées.

(1) Tl y eut, au cours de la lutte, des épisodes qui semblent renouvelés de l'Iliade, et qui caractérisent bien l'état des esprits pendant cette guerre fratricide. Au plus fort de la lutte, à Auray, sur le pont de Saint-Gonstan, que les écoliers défendaient contre des forces écrasantes, le chevalier Margadel rappelait, de sa forte voix, le sergent Berthaut, l'indomptable lutteur, qui s'avançait follement sous les balles ennemies. Tout à coup, l'officier qui marchait en tête des bleus fait signe à ses tirailleurs d'arrêter le feu. Entendant le nom de Berthaut, il s'était souvenu d'un sergent breton du 150e qui avait combattu à ses côtés, à Lutzen, à Bautzen et à Leipzig; il lui crie son nom; mais déjà Berthaut l'a reconnu : il dépose son arme sur le parapet du pont, et les deux hommes courent l'un vers l'autre et s'embrassent en présence de leurs troupes, qui ne comprennent rien à cet étonnant spectacle.

Le général Rousseau se fait présenter Gamber et les officiers du bataillon des écoliers; il les félicite de leur vaillance. De part et d'autre, on n'a plus qu'une pensée : se rallier sous un même drapeau pour éviter au Morbihan la honte de l'occupation étrangère. Républicains, chouans, impérialistes font savoir au général prussien qui commande à Rennes qu'ils sont prêts à repousser par la force toute tentative d'invasion; que la résistance est organisée. Et c'est sur ces nouvelles qu'est rappelé le détachement de troupes étrangères auquel déjà l'ordre avait été donné de se porter vers Ploërmel.

Quels enseignements!

Dira-t-on qu'elles étaient inévitables, ces luttes affreuses de Français contre Français qui ensanglantèrent la patrie pendant des années, et n'avaitil pas bien justement indiqué, dans le respect de la liberté religieuse, le remède qui eût suffi à empêcher tant de maux, ce jeune général (1), si prompt

(1) Dans un ordre du jour aux officiers de l'armée de l'Ouest, Hoche disait : « Prêchez vous-mêmes la tolérance religieuse. Les prêtres, sentant qu'on ne les trouble plus dans l'exercice de leur ministère, deviendront nos amis. »

Les faits ont démontré avec la dernière évidence combien, sous l'Empire comme sous la République, l'attitude des populations était liée avec la paix religieuse. On a constaté, sous l'Empire notamment, combien, pendant tout le temps des bons rapports avec l'Eglise, les désertions sont devenues rares. En 1802, dans le canton le plus récalcitrant du département du Morbihan, il n'y eut pas un seul réfractaire. La progression contraire se manifeste dès que recommence la persécution religieuse.

à comprendre et à apprécier les cœurs fidèles à la foi des anciens jours, et ne craignant pas de démontrer à la République sa fatale erreur?

Quand le collège de Vannes rouvrit ses portes, dans l'automne de 1815, on vit, traversant la ville, ses livres sous le bras, un jeune élève de philosophie auquel les sentinelles rendaient les honneurs militaires : François Rio avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Rio était né en 1797. Ses premières années s'étaient écoulées dans une des parties les plus pittoresques de la Bretagne, à Port-Louis et à l'île d'Arz. Il avait d'abord été confié à sa grand'mère maternelle, qui s'était fixée à Port-Louis à la suite d'un second mariage; son mari, ancien capitaine de navire, avait obtenu un petit poste pour le compte de la Compagnie des Indes.

La vie s'était ouverte pour l'enfant sous des auspices funèbres. Ses premières impressions ne se rattachaient qu'à des souvenirs tragiques. De ses deux grands-pères, l'un avait été massacré à Quiberon, l'autre avait péri dans un sinistre de mer. Son père, traqué à la fois, étrange fatalité, par les républicains et par les chouans, s'était fait inscrire sur le rôle d'un navire morbihanais qui appareillait pour la Manche. Affreusement mutilé à la suite d'un acte de folle hardiesse et de dévouement héroïque par

lequel il avait, en pleine tempête, sauvé le navire de la perdition, il succombait au bout de quelque temps, et sa malheureuse femme, qui n'avait revu son mari que mourant, demeurait seule avec trois enfants, ses biens confisqués, sa maison pillée, dans le plus affreux dénuement.

Elle avait passé de bonne heure par de redoutables épreuves.

Enveloppée jadis fortuitement, avec une foule inoffensive de vieillards et d'enfants, dans les lignes élevées par les émigrés et les chouans à l'entrée de la péninsule de Quiberon, elle avait failli y trouver une horrible fin, et l'épouvante lavait rendue momentanément méconnaissable. Mariée, son sort ne lui avait réservé que des angoisses; séparée de son mari, sommée par les gendarmes de révéler sa retraite, elle avait vu la pointe de leurs sabres sur l'enfant qu'elle portait dans ses bras.

C'est pendant la maladie de son père que François Rio avait été recueilli par sa grand'mère à Port-Louis. Il y recevait les premières leçons de ses maîtres dans un temps et dans un pays où le berceau de la plupart des enfants était rougi du sang de leurs proches.

Cependant, à travers cette atmosphère de deuil, une radieuse aurore s'était levée avec la restauration de la liberté religieuse. Les églises rouvraient leurs portes aux fidèles; le culte interrompu pendant huit ans qui, pour les âmes croyantes, avaient

duré des siècles, reprenait son éclat. Les fêtes religieuses transportaient Rio. Son imagination enfantine ne faisait plus d'autres rêves, et dès lors, peut-être, s'éveillait en lui sa passion pour l'idéal. Entre ces visions célestes et les témoignages d'infinie tendresse de sa grand'mère, au milieu de populations bienveillantes, il commençait à sentir la douceur de vivre. Mais ce petit Breton n'était point toujours, paraît-il, facile à gouverner, et la pauvre aïeule, effrayée de la responsabilité de sa tâche, imagina, pour sortir du conflit qui divisait son cœur et sa conscience, de remettre le fils aux soins de sa mère.

C'était un milieu fort différent de Port-Louis que celui de l'île d'Arz; on y était hostile aux chouans, et le nouvel arrivant allait se trouver en butte, de la part de ses petits camarades, aux plus méchants traits.

Sa mère, aux prises avec des difficultés de tout genre, obligée de conduire une éducation qui demandait la main la plus ferme, eut du moins la rare fortune de rencontrer l'appui de quelques amis fidèles, qui exercèrent sur la formation morale et intellectuelle de Rio une décisive influence.

On ne saurait imaginer physionomies plus diverses ni d'une plus attachante originalité que celles de ces trois hommes : le curé d'Arz, dom Bousquet; un austère républicain, le capitaine Dréano, et un ancien chef de chouans, le colonel Vincent, qui

furent les conseillers de Mme Rio et les tuteurs de son fils.

L'éminente sainteté du prêtre s'alliait à la plus clairvoyante et large intelligence, à un esprit de charité tel que l'Évangile seul en sait inspirer. Vivant au milieu d'une population décimée par les pontons d'Angleterre autant que par les rochers de la côte, où, du jour au lendemain, le nombre des veuves et des orphelins s'accroissait dans une effroyable proportion, il avait à secourir de poignantes infortunes, tout en ménageant des fiertés qui reculaient devant l'aumône. On le voyait alors tendre des pièges d'une délicatesse exquise à l'ingénuité d'une pauvre veuve ou d'un vieillard malheureux auxquels il offrait, sur le seuil de sa porte, en les glissant entre ses doigts, sous la tabatière, les honoraires d'une messe qu'il venait de recevoir.

Le capitaine Dréano était le type de l'homme de mer, caractère d'une énergie à toute épreuve, esprit généreux, cultivé, enthousiaste des idées de 1789. Fermement républicain, il avait beaucoup contribué à l'attitude des insulaires d'Arz, chez qui les chouans n'avaient jamais pu lever ni soldats ni contributions. Officier de la marine royale pendant la guerre de l'indépendance d'Amérique; captif à Alger entre les mains des corsaires barbaresques ; enfin, hardi corsaire lui-même, terrible aux Anglais, on le voit, malgré

ses opinions politiques, transporter en Espagne des prêtres insermentés, pour les sauver d'une persécution qui le révoltait; et, en même temps, répondre aux chouans qui acclamaient son dévouement aux cris de : « Vive le Roi! » par le cri de : a Vive la République ! » 11 avait fini par être désenchanté des républicains et avait admiré l'empereur; mais il demeurait toujours attaché à une république idéale, faite de justice et de liberté.

Tel était l'homme que dom Bousquet, après s'être lié avec lui, avait su rapprocher du colonel Vincent, ancien chef de chouans, exalté, rigide, dévoué jusqu'à l'aveuglement à la cause qu'il avait embrassée, ayant la réputation de s'être montré impitoyable dans certaines représailles, terrible en ses menaces, il est vrai, rarement accomplies.

Le colonel Vincent avait ouvert à l'île d'Arz une école supérieure, très judicieusement dirigée, malgré les apparences étranges du maître, et que Rio fréquentait avec le fils du capitaine Dréano.

Dans les sentiments manifestés alors par l'en-, fant, tout encourageait le vœu secret qu'avait formé la mère. Il semblait à la pauvre femme que ses maux seraient oubliés si elle voyait son fils consacrer sa vie à Dieu, embrasser le sacerdoce.

Cette pensée, autrement élevée que l'effroi de la conscription, la dominait tout entière. Dans ses longues heures de solitude, elle caressait son cher projet* Dom Bousquet en était naturellement 1§

confident. II s'associait à ces rêves et ne négligeait rien pour en assurer la réalisation. Il insista pour que Rio fût envoyé au collège de Vannes. La charge était lourde pour la veuve, et il ne fut possible d'y faire face qu'au moment où la grand'mère de Rio vint réunir, à l'île d'Arz, ses modestes ressources à celles de sa fille.

C'est le cœur gros que l'enfant partit pour Vannes. Le collège de cette ville, récemment rouvert, avait eu jadis une brillante réputation. Il était florissant avant sa dissolution, en 1791, et comptait jusqu'à cinq cents élèves.

Accoutumé à la vie de famille, Rio eût beaucoup souffert s'il n'avait été placé, avec quelques-uns de ses camarades, dans un intérieur qui lui rappelait le sien et où il retrouvait des visages de l'île d'Arz. Il y avait alors, autour du collège de Vannes, toute une colonie transplantée de cette île, par suite de l'émigration temporaire d'un certain nombre de femmes, — veuves, la plupart, — qui venaient élever leurs fils ou leurs neveux, et adoptaient en même temps quelques pensionnaires pour alléger leurs charges; femmes prévoyantes et fortes, auxquelles semblait peu coûter le sacrifice d'une aisance relative et de ce qui leur restait de jeunesse, pour assurer une instruction supérieure à ces enfants,

et favoriser quelques vocations ecclésiastiques.

Ce que Rio rapporte dans ses Mémoires de la forte et chrétienne éducation du collège de Vannes, des maîtres ecclésiastiques excellents chez lesquels il avait trouvé une si tendre sollicitude fait penser à ces prêtres bretons qui avaient laissé à Renan un si doux et si reconnaissant souvenir, à « ces prêtres les plus respectables du monde, dont les leçons de bonté et de moralité lui semblaient être la dictée même du cœur, inséparables du dogme qu'ils enseignaient » .

En dépit de ce milieu et de ces influences, la vocation ecclésiastique de Rio ne semblait pas se déclarer. Les douces insinuations, les larmes, les prières de sa mère n'avaient rien obtenu. La terreur de la pauvre femme était que l'Océan, que l'attrait de la mer, si souvent irrésistible parmi les populations maritimes, ne lui prît l'enfant comme il s'était emparé de tous les siens. Déjà, dans les dernières vacances, Rio avait justifié de telles craintes. Avec un de ses frères, il avait, en secret, radoubé un vieux bateau pourri, jeté par la tempête sur la grève, et il avait rassemblé des provisions pour un voyage de découvertes. A peine en mer, la barque avait fait eau, et les enfants avaient été sauvés à grand'peine par un brave marin qui les observait.

Soupçonnant, à certains symptômes, que l'état d'esprit de son fils ne répondait pas à ses projets,

Mme Rio prit le parti d'habiter Vannes. Sans laisser, d'ailleurs, paraître ses préoccupations, elle ne voulait pas encore désespérer de son rêve.

Survint la campagne de 1815. C'était une grave épreuve pour la vocation de Rio, déjà si compromise. Il était devenu un objet de curiosité. Félicitations, ovations, fêtes se multipliaient pour lui.

Après son examen de philosophie, plusieurs de ses compagnons d'armes qui embrassaient le sacerdoce tentèrent un grand effort auprès de lui pour l'amener à les imiter, en insistant sur les thèses favorites des âmes éprises de sacrifice et trempées comme la sienne. On lui montrait quel acte d'abnégation sublime il ferait en abandonnant les brillantes perspectives de la vie mondaine qui s'ouvraient devant lui pour se vouer à l'apostolat, c'està-dire au combat quotidien pour la justice du Christ.

Trouver pour soi-même et donner à d'autres âmes la certitude, l'amour, la paix, quelle mission ! Rio était ébranlé. Il résolut de se recueillir, de s'étudier pendant une retraite faite au séminaire. « Je chercherais en vain, a-t-il dit, à donner une idée de la douceur et de la variété des émotions qui pénétrèrent mon âme pendant cette délicieuse semaine. » Il sentit, en effet, renaître en lui toutes les impressions d'une enfance profondément religieuse, pénétrée de la foi au surnaturel ; il revit les pompes du culte restauré, l'idéal visage du vieux prêtre qui avait veillé sur lui et qu'il accompagnait

d'habitude au lit des mourants; il se souvint que, là seulement, les enseignements du catéchisme pénétrèrent son intelligence, rebelle aux définitions abstraites; il revit ces mourants radieux, au sortir des suprêmes angoisses, spectacle qui lui avait révélé la vérité des dogmes consolateurs; et il s'aperçut que, depuis lors, il avait toujours senti la présence de ces deux compagnons invisibles qui cheminent à côté de nous : Dieu et la Mort. Il entendit murmurer à son oreille les douces voix qui, enfant, l'avaient enchanté de ces légendes, tantôt pleines du souffle biblique, tantôt attendries d'espérance et d'amour, où éclatait l'irrésistible force de la sainteté sur la terre. Et toutes ces impressions le ramenaient sans cesse au souvenir du regard suppliant de sa mère, qu'il croyait voir attaché sur lui.

Cependant, s'il sortit de sa retraite très affermi dans sa foi religieuse, il en sortit aussi très fixé sur sa vocation, qui ne devait pas le conduire au séminaire.

Des négociations avaient été entamées depuis quelque temps avec le principal du collège de Vannes, pour associer au corps enseignant qu'il dirigeait François Rio, malgré son âge et une préparation fort insuffisante. Sa nomination à une classe élémentaire ne tarda pas. Il eut un succès de popularité qui dépassa ce qu'il pouvait espérer. Mais le professeur était aussi enfant que ses élèves. Bon nombre de ses compagnons d'armes fréquentaient encore le collège. La classe finie, il allait avec eux courir les champs et sauter les fossés.

Gela n'empêchait pas le bon abbé Gayet, professeur de rhétorique, de poursuivre pour lui une ambition que Rio n'eût pas été capable de concevoir et qu'il traitait de pure folie. L'abbé Gayet rêvait d'en faire son successeur. Rio, bien entendu, se récriait, alléguant son absolue insuffisance et, en particulier, son ignorance du grec. L'abbé tint bon, et la puissance de travail de Rio était telle,

que, ayant donné tout le temps de ses vacances à une étude opiniâtre, il put monter, avec sécurité, dans sa chaire.

Mais une grande tristesse s'empara alors de lui. Il se rendit compte de la gravité des obligations qu'il avait contractées; en même temps, il constatait de fâcheuses lacunes dans son éducation classique, son manque d'orientation philosophique, sa naïveté dans l'appréciation des hommes et des choses, dans ses craintes et dans ses espérances, et il avait le pressentiment qu'il allait beaucoup en souffrir. Toutes ses pensées furent tournées dès lors à compléter son éducation. Il crut y parvenir par une grande lecture, non seulement des auteurs classiques, mais d'ouvrages de toutes sortes.

Il avait l'accès de deux bibliothèques; chaque jour il y passa désormais de longues heures, et se mit à lire au hasard, sans méthode, sans contrôle, dévorant les œuvres de J.-J. Rousseau, VEmile en particulier.

Ces lectures désordonnées ne pouvaient manquer de troubler un esprit mal préparé et de lui faire perdre l'équilibre. Rio traversa, à cette époque, une crise singulière de romantisme, de sentimentalité maladive, qui le laissait tiraillé entre des aspirations incohérentes. Avec un ami qui lui était devenu très cher, du nom de Duc, il allait faire des promenades nocturnes au cimetière de l'île d'Arz, déclamant des passages des JSuits d'Young, sans

songer même à prier sur la tombe de son père, près de laquelle il passait. Fort heureusement, il rencontra un homme d'un grand bon sens et d'une singulière énergie qui sut l'astreindre à une sévère discipline intellectuelle et le remit en équilibre et en santé. C'était un abbé Mahé, lié avec le capitaine Dréano, et qui, malgré les menaces et le péril, n'avait pas interrompu un jour, pendant la Terreur, l'exercice de son ministère pastoral.

Mais ce dont Rio bénéficia surtout et ce qui le sauva, ce furent les efforts qu'il fit pour rendre la foi à son ami Duc, dont les croyances étaient absolument ébranlées. D'une nature affinée, rêveuse, sensible à l'excès avec des tendances mystiques, Duc avait beaucoup souffert. Il se ressentait d'une éducation livrée au hasard, jouet d'enseignements contradictoires et d'influences malsaines. Son cœur, tourmenté du besoin d'aimer, mais prématurément froissé et forcé de se replier sur lui-même, s'était aigri pour n'avoir jamais pu s'épancher. On devinait, sur son beau et mélancolique visage, la lutte intérieure qui le dévorait. Rousseau était devenu le tyran de son intelligence, et cependant il restait épris de christianisme. Un jour, lisant et commentant à Rio le Sermon sur la montagne, il avait dû s'arrêter tout à coup, tant son émotion était profonde. Il cherchait Dieu, inquiet de n'avoir aucune idée arrêtée sur le but de la vie, de n'être à ses propres yeux qu'un phénomène passager, sans liai-

son connue avec le passé, sans liaison probable avec l'avenir. L'influence de Rio lui fut salutaire ; cependant, il ne revint à la lumière qu'en voyant frappée par la mort, une personne qu'il adorait.

Rio s'isola avec une sorte de joie farouche dans cette amitié. Il loua, avec Duc, un petit pavillon au milieu d'un jardin éloigné de la ville, à l'extrémité des faubourgs. Leurs occupations finies, lors des grands jours d'été, tous deux s'y réfugiaient pour lire, causer, rêver, et surtout pour faire de la musique. Tous deux se passionnèrent pour les grandes œuvres de Haydn.

Les heures de loisir qui ne se passaient point dans le cher pavillon étaient consacrées à l'île d'Arz, à des promenades en mer, dans une péniche que possédait Rio et avec ses élèves préférés comme matelots volontaires. On choisissait parmi les arides promontoires ceux où le vent soufflait avec le plus de violence. Et alors, c'étaient des exclamations de joie, d'amour pour les côtes âpres et nues de la vieille Armorique, « ses tempêtes, ses rocs de granit, battus par les flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes, où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant dans la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer. »

Et pourtant, ni ces joies, ni ces études, ni ces succès précoces ne suffisaient à Rio. Il trouvait

qu'un véritable stimulant lui faisait défaut pour hâter ses progrès intellectuels. Dépasser un certain niveau dans sa classe supérieure d'humanités, c'eût été s'exposer à n'être plus compris. Il rêvait d'un autre théâtre pour son activité. Mais où aller? Que tenter? La protection toute spéciale promise par le comte d'Artois aux officiers de la Compagnie des Ecoliers, lors de la petite campagne de 1815, pouvait-elle lui ouvrir de nouveaux horizons? L'esprit du jeune professeur se perdait dans des rêveries sans fin. Ce fut la clairvoyance et la fermeté de sa mère qui mirent fin à cette épreuve. Certes, il lui était douloureux de se séparer de ce fils tant aimé; mais elle décida qu'il devait partir. Aucune considération personnelle n'arrêta cette femme, véritable héroïne du dévouement maternel. « On était, en sa présence, a écrit l'ami de son fils, Duc, qui l'avait beaucoup étudiée, pénétré du respect qu'inspire la dignité humaine dans les classes modestes de la société, où elle revêt je ne sais quel caractère auguste, que l'on ne trouve pas toujours dans les classes élevées. » Et Duc la dépeint en termes saisissants : son front large et élevé, la distinction de son nez un peu trop viril, ses yeux expressifs, où l'on observait, non sans une étrange impression, un singulier mélange de tendresse et d'inexorable sévérité; sa bouche pensive, dont les très rares sourires ne semblaient être que de passagères victoires sur une gravité naturelle.

Le recteur de Rennes entendit l'appel que lui avait adressé Mme Rio. Tout en souriant de la naïve confiance du jeune professeur dans les promesses du comte d'Artois, il l'engagea à partir pour Paris et à demander une chaire d'histoire dans la capitale, ne doutant pas qu'un travail obstiné ne le mît à la hauteur de ses fonctions, et l'engageant surtout à développer son aptitude naturelle pour la parole publique. Une dernière fois, Rio eut la vision de ce qu'il allait quitter : sa mère, une douce vie domestique, les devoirs faciles de sa profession, l'amitié la plus rare, sa chère île d'Arz, et enfin, sa grande passion, l'Océan; et, après avoir hésité, il prit le chemin de Paris.

Voyageant tantôt à pied, tantôt en voiture, dans un mauvaise carriole, Rio voulait arriver dans la capitale pour la fête de saint Louis.

Une première déception l'y attendait. Son imagination avait rêvé de je ne sais quels monuments dans le genre des constructions colossales de l'Inde ou de l'Egypte. On lui avait fait en particulier des récits extraordinaires du dôme des Invalides. Tout parut mesquin, dans la grande ville, à ces yeux accoutumés aux imposants spectacles de l'Océan. Mais en voyant le roi se montrer au balcon des Tuileries, le 24 août, le jeune Breton ne put contenir son enthousiasme. La présence du frère de Louis XVI le fit éclater en sanglots qu'il alla cacher dans la foule.

Sa première préoccupation avait été d'écrire au comte d'Artois pour solliciter une chaire d'histoire dans un collège nouvellement créé à Paris. Sa foi était absolue dans les promesses faites, malgré les

années écoulées. Mais des jours, des semaines se passèrent, et la réponse ne vint pas. Après de longues angoisses, il fallut en prendre son parti : le prince avait oublié ou ne voulait pas se souvenir. Les leçons de l'expérience commençaient pour Rio.

Comme il allait voir, pour se consoler, quelques personnes auprès desquelles le recteur de Rennes lui avait ménagé un bienveillant accueil, il apprit que ses titres mêmes étaient une cause de défaveur, et sa stupéfaction fut grande lorsqu'on lui dit que la demande, même la plus légitime, avait la plus grande chance d'être rejetée dès qu'elle invoquait des services rendus à la cause royale, soit dans le cours de la Révolution, soit pendant les Cent-Jours. Et ce n'était pas dans le secret des conversations qu'il recueillait ces appréciations ; il les entendait formuler publiquement et il allait bientôt les lire sous la forme la plus véhémente dans la brochure fameuse de Chateaubriand : Ce que les Bourbons ont fait pour les Vendéens et ce que les Vendéens ont fait pour les Bourbons.

Des amis parvinrent cependant à faire nommer Rio professeur dans un collège de province, à Tours. Étant arrivé, par un travail opiniâtre, à conquérir des titres universitaires, il n'attendit guère plus d'un an pour être appelé, sans le concours d'aucun patronage politique, à occuper à Paris cette chaire d'histoire qu'il avait si fort convoitée.

Parmi les hommes connus avec lesquels François Rio noua des relations, au début de son séjour dans la capitale, il en est deux qui le frappèrent particulièrement : Jouffroy et Laromiguière.

Ses rapports avec Jouffroy, intimes d'abord, se relâchèrent promptement, on ne sait pourquoi, car les lettres, d'une inspiration si haute et si poétique, écrites à cette époque par Jouffroy et récemment publiées, sembleraient de nature à le rapprocher du jeune Breton.

Il n'en fut pas de même de Laromiguière. Et peut-être faut-il compter pour quelque chose, dans le grand attachement que Rio lui voua, la secrète satisfaction qu'il éprouvait à lui entendre exprimer, sur les événements contemporains, des idées conformes à ses propres impressions. Après avoir embrassé la cause de la Révolution avec toute la fougue de sa nature ardente, Laromiguière était venu à la considérer comme la plus remarquable des déceptions de l'histoire contemporaine. Passant en revue les grandes tentatives et les grandes chutes auxquelles il avait assisté, il classaitceux qui naguère avaient partagé son enthousiasme en trois groupes : les détrompés, les pervertis, les immolés. La déception avait continué, pour lui, sous les régimes qui avaient succédé. Il suivait avec tristesse l'affaiblissement progressif qui s'était opéré, à ses yeux, depuis la fin du dernier siècle, dans le caractère

national, et qui lui faisait présager de nouvelles et redoutables épreuves.

De ses observations pessimistes, Laromiguière tirait des règles de conduite que Rio le vit mettre en pratique d'une façon fort piquante, en refusant, un jour, un siège à l'Académie, qui lui était offert en présence de son jeune disciple. Instamment prié d'expliquer son refus, il disait qu'il avait trop bien vu les conséquences de la responsabilité collective substituée à la responsabilité personnelle, les prodiges de servilité contagieuse des corps politiques et littéraires, pour n'être point opiniâtrement résolu à ne jamais faire partie d'une association quelconque ayant ce caractère.

Son influence n'alla point, heureusement, jusqu'à déterminer Rio à l'imiter quand il s'agit pour lui de la proposition très modeste, il est vrai, d'être admis dans une association littéraire qui fit quelque bruit sous la Restauration, association qui réunissait un certain nombre d'esprits d'élite dont la réputation était déjà faite, tels que Villemain, Abel de Rémusat, de Lacretelle, etc. Je veux parler de la Société des Bonnes-Lettres, dont le président honoraire était le comte d'Artois et le président effectif Chateaubriand.

Rio se souvint du conseil qui lui avait été donné de s'exercer à la parole. Dès son premier discours, il révéla de remarquables qualités oratoires et appela sur lui l'attention de notabilités appartenant

à l'Institut, à la presse, et en particulier au journal le Globe. Ce discours était un appel en faveur des Hellènes. Son ardeur pour la cause politique des Grecs Famena bientôt à se passionner pour la grandeur artistique de la Grèce ancienne, et il se mit à étudier amoureusement l'art antique. Ce fut là le principe de sa prédilection pour les études esthétiques.

Parmi les patrons qui avaient introduit Rio dans la Société des Bonnes-Lettres, c'était à qui, désormais, s'intéresserait le plus vivement à l'avenir de ce jeune homme dont les débuts étaient si pleins de promesses. On cherchait à le pousser vers une situation brillante. Dans ce moment même, le projet de rétablir la censure était agité dans les conseils du gouvernement. En présence de l'impopularité croissante du ministère, de l'hostilité de la presse, de la violence des polémiques, on avait cherché et on avait cru trouver là un remède. L'on se flattait d'empêcher ainsi la presse de corrompre l'opinion publique, selon l'expression consacrée. L'attention du gouvernement avait été éveillée sur les rares qualités que réunissait Rio. Le poste de censeur lui fut offert avec la perspective d'être nommé maître des requêtes au Conseil d'État.

Pendant qu'il délibérait encore, l'ordonnance royale rétablissant la censure parut au Moniteur avec la nomination des deux censeurs, qui étaient le baron Guvier et Rio. Ni l'un ni l'autre n'accepta cet honneur.

Si le refus de Rio était fait pour compromettre sa carrière, il lui valut, du moins momentanément, une sorte de popularité. Les manifestations les plus chaleureuses de sympathie lui vinrent de côtés très différents ; toute la presse libérale le félicita ; Chateaubriand, en faisant publiquement son éloge, rappelait la campagne des écoliers, « cette naïve et généreuse insurrection. » C'est de cette époque et de cet incident que date l'amitié si étroite qui lia Rio à Montalembert, alors élève de Sainte-Barbe, tout épris de tant de désintéressement et de courage.

Préoccupé de son avenir et voyant sa place menacée, Rio se consacra avec une constante ardeur à ses travaux littéraires, et il publia, dans le cours de cette année 1828, un ouvrage intitulé : Essai sur l histoire de l'esprit humain dans P antiquité . Titre et sujet étaient bien ambitieux et trahissaient la jeunesse de l'écrivain. C'était une sorte de tableau synoptique de toutes les conquêtes de l'intelligence humaine ; mais l'intérêt du livre consistait dans la discussion d'une thèse qui faisait alors la préoccupation constante de l'auteur. Il était frappé du contraste saisissant qu'il croyait voir entre le progrès des sciences et la décadence de la poésie, des arts, des croyances populaires et des idées philosophiques. Etait-ce une loi de l'histoire, était-ce un accident particulier à la vie de tel ou tel peuple ? La science devait-elle fatalement porter atteinte à ce

culte de l'idéal sans lequel l'âme humaine n'a plus d'issue pour sortir de sa prison terrestre? Telle était la question qu'il se posait. Le livre partait de cette donnée positive que, dans la jeunesse des sociétés, l'imagination est la faculté dominante; que, dans leur âge mûr, elle se combine avec l'observation, et que, lorsqu'elles vieillissent, l'observation reste seule.

Le bruit qui s'était fait autour du nom de Rio, les dispositions bienveillantes de la presse servirent utilement la publication de son livre, et la première édition fut épuisée en quelques mois. Mais ce premier volume définissait seulement la thèse ; il fallait en faire dans une suite la démonstration. Ce grand travail, interrompu par des circonstances que nous rapporterons plus tard, fut repris et achevé en 1829.

Guvier, avec lequel Rio avait de fréquentes relations depuis leur commune détermination, prenait un intérêt particulier au développement de la thèse exposée par son jeune ami, dont il avait pris à tâche de faire l'éducation scientifique, et cet intérêt se transforma, pour le second volume, en véritable collaboration, que Guvier reconnut publiquement. Cet homme de génie, dont la place est marquée à côté des plus illustres savants de tous les temps, ne pouvait se faire à l'idée que le divorce entre la science et la foi, qui se produit chez certains peuples très civilisés, fût un phénomène fatal.

Certes, il ne désavouait pas la science, mais il repoussait avec énergie les prétentions exorbitantes émises en son nom et qui dénaturaient son rôle. Dès cette époque, arrivé à un âge ou l'esprit est plus clairvoyant, il redoutait, pour la science contemporaine, l'enivrement de ses triomphes, ses audaces injustifiées et les tendances antichrétiennes qui en devaient être la conséquence.

Rio rapportait que maintes fois, dans leurs entretiens, le grand naturaliste en revenait à la pensée de Pascal, que a la dernière démarche de la science est de savoir qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. » Et, à ce sujet, Rio lui rappelait en riant, sans qu'il s'en formalisât, ces paroles de Joubert : « Les savants forgent les sciences, cyclopes ardents, infatigables ; mais ils n'ont qu'un œil. »

Le second volume fut publié au commencement de l'année 1830. Malgré l'autorité du nom de Guvier, il n'eut pas le même succès que le précédent. Il paraissait à la veille de grands événements politiques et aussi à la veille de changements! importants qui allaient s'opérer dans la vie de Rio. Mais il faut revenir un peu en arrière pour donner au lecteur l'explication de ces changements.

Entre la publication des deux volumes, dans l'automne de 1828, le comte de La Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, qui avait entendu parler de Rio, témoigna le désir qu'il lui fût présenté. A la suite d'une première entrevue et à

îs

l'extrême surprise de Rio, M. de La Ferronnays lui proposa de l'attacher à son cabinet. Et ce n'étaient pas les succès littéraires du jeune professeur qui avaient éveillé la sympathie si prompte du ministre, mais bien les débuts de sa vie en Bretagne, ces débuts qui l'avaient si mal servi jusqu'alors. M. de La Ferronnays en avait auguré que ce jeune homme était depuis longtemps un homme, et, dans ceux qui étaient investis de sa confiance, c'était la faiblesse de caractère qu'il redoutait avant tout.

Rio a dit que trois rencontres ont marqué dans sa vie et exercé une influence décisive sur sa destinée : celle du saint prêtre qui a élevé son enfance ; celle de M. de La Ferronnays ; et, un peu plus tard, celle de la compagne dévouée qu'il épousa en Angleterre.

L'intervention de M. de La Ferronnays eut, en effet, une influence considérable sur sa vocation, mais par les voies les plus inattendues.

Dès la première entrevue, Rio fut conquis et accepta la proposition qui lui était faite. Sa mission devait consister à éclairer sur la politique extérieure, au moyen de brochures et de correspondances dont les matériaux seraient empruntés à des documents officiels, l'opinion publique devenue très exigeante et trop souvent égarée par les interprétations fausses ou malveillantes de la presse. Bientôt une réelle intimité s'établissait entre le ministre et son jeune secrétaire. Avec un aban-

don et une confiance dont Rio était ému et ravi, M. de La Ferronnays lui avait fait connaître toutes les phases de sa carrière, son amitié avec le duc de Berry, sa disgrâce momentanée, puis sa nomination d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg; son programme politique, — intervention en faveur de la Grèce, attitude de défense vis-à-vis de l'Angleterre et de l'Autriche, entente cordiale avec la Russie, — programme combattu par Metternich avec une opiniâtreté hautaine, véritable duel diplomatique dans les congrès de Troppau, de Laybach et de Vienne ; enfin, sa nomination au poste de ministre des affaires étrangères, dans le but de conserver à la France l'amitié de l'empereur Nicolas, qui avait pour son ambassadeur les mêmes sentiments qu'Alexandre.

La politique de M. de La Ferronnays avait fini par triompher en 1827. Ministre, il s'était appliqué plus que jamais à faire respecter les traditions séculaires de la France dans l'Extrême-Orient et à conserver à son pays, dans le règlement des affaires de l'Europe, le rôle qui lui appartenait. Son opposition à la politique de l'Angleterre n'avait fait que croître, ce qui ne l'empêchait point de témoigner beaucoup d'estime pour le caractère national de ce peuple.

Parmi les obligations de ses fonctions ministérielles, il en est une dont l'accomplissement lui coûtait singulièrement et qui faisait l'objet de bien des doléances dans ses libres entretiens avec Rio. Rien n'était plus antipathique à son inflexible droi-

ture et à son caractère que cette espèce de commerce clandestin qu'un ministre se voyait forcé d'entretenir avec les journalistes et avec leurs patrons, devenus très exigeants depuis que Mme du Gaylaetle vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld les avaient accoutumés à mettre leurs services aux enchères. Il avait le dégoût des plumes vénales et des marchés de conscience, et se laissait aller parfois, en en parlant, à de véritables accès d'indignation. Mais le mal lui paraissait désormais sans remède. « Nous avons, disait-il à Rio, une école publique de rébellion, de scandale et de servilité. Ni la monarchie ni la foi religieuse ne pourront, à la longue, résister aux assauts quotidiens dont ils sont l'objet, et la décadence des caractères en sera la suite inévitable. » Aussi M. de La Ferronnays en arriva-t-il à demander et à obtenir de Rio la promesse, inconsidérée peut-être, qui fut tenue de ne prendre jamais part à la rédaction d'aucun journal. Il y avait un autre sujet de colère qui enflammait M. de La Ferronnays et où le ramenaient des conversations dont Rio garda le souvenir. C'étaient les intrigues qui environnaient la personne royale et les menées secrètes qui entravaient la réalisation du programme commandé par les véritables intérêts du pays. L'opposition la plus vive à la politique de son ministère venait de l'ambassadeur de France à Londres, le prince de Polignac; mais cette opposition, du moins, ne se dissimulait pas. Un incident

très vif, raconté à Rio par M. de La Ferronnays au moment même où il se produisit, en est la preuve. Dans une conversation avec le ministre des affaires étrangères, le prince avait montré son désir de revenir à la politique répudiée par la Chambre nouvelle. M. de La Ferronnays, dans un moment d'impatience, lui jeta dans les mains le portefeuille qui se trouvait s or sa table, en disant : « Prenez-le donc, puisque vous en avez tant envie; ce sera tant pis pour la France, mais tant mieux pour moi. »

A mesure que se multipliaient les rapports établis entre le ministre et son jeune collaborateur, et que F intimité devenait plus étroite, Rio était émerveillé de tout ce qu'il découvrait dans cette nature d'élite, et fasciné par une parole où se confondaient naturellement l'éloquence de l'imagination et l'éloquence du cœur. Aussi ne saurait-on s'étonner qu'il ait laissé de M. de La Ferronnays des portraits où il s'est complu amoureusement, surtout après l'avoir suivi dans les épreuves qui succédèrent aux années brillantes de la politique et firent de lui un type achevé de grandeur morale.

M. de La Ferronnays a tenu trop de place dans la vie dont nous faisons le récit, et joué dans son pays un rôle trop important pour que nous omettions de le montrer au lecteur tel que nous le font apparaître les souvenirs et les jugements de Rio.

Dès ses premières relations avec M. de La Fer-

ronnays, Rio n'hésitait pas à lui attribuer une supériorité politique certaine sur la plupart des personnages qui entouraient Louis XVIII avant son avènement.

Les leçons de l'exil, qui eussent pu être un bienfait pour l'élite de l'aristocratie française, si elle avait su en profiter, comme l'avaient fait, au seizième et au dix-septième siècle, d'autres réfugiés, ne furent pas perdues pour M. de La Ferronnays. Tandis qu'un trop grand nombre d'émigrés revenaient en France dépourvus de tout bagage intellectuel, et qu'ils avaient donné de leur incurable frivolité des exemples sévèrement jugés par l'étranger, il avait su trouver, dans les longues heures de la vie errante, l'occasion de réfléchir, de rechercher les causes des maux qui désolaient sa patrie, de faire la part des responsabilités et d'étudier les conditions d'avenir de la société nouvelle. C'est ainsi qu'il s'était préparé à intervenir dans les affaires de son pays, qu'il y apportait un esprit dégagé et perspicace, et qu'il les abordait, lui, aristocrate consommé, en possédant le sens de la démocratie.

Par un privilège qui avait été périlleux pour sa jeunesse, M. de La Ferronnays réunissait, dit Rio, tous les dons qui séduisent. Il y avait, dans l'expression de ses traits, et en particulier de son regard, dans sa taille, dans sa démarche, dans ses manières, je ne sais quelle grâce achevée, un mélange de

dignité et d'abandon, de gravité et d'enjouement, de simplicité et de fierté, qui impressionnait même les indifférents. Des traditions de la vieille noblesse française, il avait retenu tout ce qui en faisait le charme, en échappant aux préjugés qui l'égaraient trop souvent. Ses qualités extérieures augmentaient encore l'attrait qu'exerçaient une intelligence très fine, unie à un rare bon sens, une inflexible droiture et des convictions ardentes associés à l'esprit le plus tolérant et le plus indulgent.

Supérieur à toutes les fortunes, on l'avait vu quitter les plus hautes fonctions sans que ce changement altérât son humeur, ni lui suggérât une plainte, ou seulement un sentiment d'aigreur à l'égard de ses adversaires politiques.

Dans les revers de la destinée, il n'envisageait que le profit qu'il en pouvait tirer pour s'élever davantage moralement, et pour racheter les faiblesses contre lesquelles ses jeunes années n'avaient pas toujours su se défendre.

Ces revers, d'ailleurs, une chose les lui faisait oublier au point qu'il semblait ne les plus ressentir : le bonheur d'aimer les siens et d'en être aimé, car son exquise délicatesse de cœur le portait à vivre pour les autres plus que pour lui-même et à trouver dans le culte de ses affections les seules joies qui eussent un véritable prix.

Volontiers Rio eût résumé la vie de M. de La Ferronnays dans cette vieille et fière devise bre-

tonne : « Tout pour l'âme et pour l'honneur. » La pensée ne lui venait pas qu'un si beau caractère pût être trouvé en défaut, et, si l'on est fondé à dire que chaque esprit a sa lie, il n'admettait pas que cette vérité pût s'appliquer à son protecteur et à son ami.

On comprend tout le charme d'un commerce intime avec un chef tel que celui-là. Rio s'y abandonnait, quand le coup le plus inattendu vint tout changer en un instant. M. de La Ferronnays fut atteint d'une attaque de paralysie qui fit croire à sa mort; et, si le mal put être conjuré, la guérison, toutefois, fut lente et difficile.

Tant que dura l'intérim du ministère des affaires étrangères, confié à Portalis, Rio continua ses travaux, mais sans empressement, et on ne lui en fit pas de reproche. Le prince de Polignac, qui succéda définitivement à M. de La Ferronnays, avait songé à se l'attacher et s'était montré plein de courtoisie. Il n'insista pas devant le refus de Rio de changer d'opinion et le félicita de sa franchise et de sa fermeté courageuse. En le maintenant dans ses fonctions, il dit qu'il espérait être compris plus tard, et il l'autorisa à continuer ses travaux historiques, à s'absenter et à voyager dans ce but. C'est durant la période de loisirs, suite de cette décision, que fut achevé et publié le second volume de l'ouvrage dont nous avons parlé.

L'automne de 1829 avait apporté à Rio, au milieu de ses tristesses, une joie très vive : le retour de Montalembert à Paris. Il revenait de Stockholm, où son père était ministre plénipotentiaire. Récemment initié au mouvement philosophique en Allemagne, il en parlait avec ardeur et poussait Rio à compléter ses études de ce côté, et surtout à apprendre la science du beau qui, sous le nom d'esthétique, était professée dans les universités allemandes comme une annexe obligée de tout enseignement philosophique.

Les points de rencontre étaient nombreux, du reste, entre ces deux esprits. Tous deux revendiquaient avec la même passion la liberté religieuse, prompts à s'indigner de toute intervention de la force dans le domaine de la conscience. Mais, bien différent de Rio, Montalembert ne tenait pas compte du principe dynastique et répudiait la formule qui réunissait le trône et l'autel. Le cours des événe-

ments, qui assombrissait la pensée de son ami, ne l'effrayait ni ne le décourageait. Alors déjà il demandait hardiment à la liberté, à l'initiative, au courage des catholiques, à leur intelligence politique un avenir nouveau pour l'Eglise.

C'est au milieu de leurs entretiens sur ces grands sujets et sur des plans de voyage en Allemagne, qu'une invitation de M. de La Ferronnays, revenu à la santé, surprit Rio et modifia ses projets.

M. de La Ferronnays, qui allait remplacer à l'ambassade de Rome M. de Chateaubriand, engageait son ancien secrétaire à reprendre sa place auprès de lui et à l'accompagner en Italie. Et, comme messager de cette bonne nouvelle, il lui envoyait son fils Albert, celui dont le nom a été popularisé par le Récit d'une sœur.

Ce voyage en Italie marque une date décisive dans la vie de Rio.

C'est au moment où tout était fait pour le ramener vers la carrière diplomatique et pour l'y retenir, qu'il allait trouver sa destinée par le chemin même qu'il semblait prendre pour l'éviter.

Rien qu'admis dans l'intimité de M. de La Ferronnays, comme on l'a vu, il ne connaissait pas sa famille. Albert de La Ferronnays le présenta à sa mère et à ses sœurs.

Cette famille offre, non seulement dans son chef, mais dans tous ceux qui la composent un si extra-

ordinaire exemple des qualités et des vertus les plus rares, qu'il est difficile d'en parler sans s'exposer à être taxé d'exagération. Les lecteurs du Récit d'une sœur ont pu s'en convaincre.

Mme de La Ferronnays partait pour Rome avec trois de ses filles : Eugénie, Olga et Albertine. L'aînée, Pauline, mariée plus tard à un diplomate anglais, M. Graven, la rejoignit seulement au mois d'avril. Outre Albert, elle avait deux autres fils, Charles et Fernand.

Entre ces voyageurs et Rio, la communauté d'idées était trop étroite pour que le même enthousiasme ne s'emparât pas des uns et des autres lorsqu'ils foulèrent pour la première fois le sol de Rome. L'impression éprouvée par Rio fut profonde, ineffaçable. « J'étais transporté tour à tour, dit-il, par les souvenirs du christianisme naissant et par la magnificence et la tristesse des ruines. J'allais du tombeau des martyrs aux monuments antiques de la Rome païenne. La poésie de la campagne romaine, la beauté des horizons et des grands espaces solitaires ne me grisaient pas moins que les merveilles de l'art. »

Un sentiment pourtant le faisait souffrir au milieu des admirations que lui causaient tant de richesses artistiques, tant de chefs-d'œuvre accumulés : le sentiment de son insuffisance pour les comprendre, pour les juger, pour en apprécier la valeur comparative.

L'ambassadeur lui-même avait tenu à servir de guide aux siens et à son jeune ami dans cette visite de Rome, à laquelle était consacrée une grande partie de chaque journée. Cependant, si intéressé que fût Rio par tout ce qu'il voyait, son attention se partagea bientôt; elle se tourna peu à peu vers ses compagnons eux-mêmes; il se prit à les observer, à recueillir les impressions de ces âmes si pures, si hautes, si vibrantes, qui s'élevaient comme d'un seul élan jusqu'à la perfection. Associé au mouvement d'ascension qui les emportait, il s'enthousiasmait avec elles.

Il apprit à mieux connaître Albert de La Ferronnays, en particulier, dans le cours d'un voyage fait avec lui à Naples, et il put entrevoir les trésors que renfermait ce cœur de vingt ans, et qu'il ne soupçonnait pas.

De retour à Rome, Rio se passionna de plus en plus pour les chefs-d'œuvre de peinture que lui offraient en si grand nombre les musées et les églises.

Son idée dominante était de rechercher quelles avaient été les origines de l'art chrétien et d'en retrouver, à leur source, les inspirations.

Il était de ceux auxquels l'art n'apparaît pas « comme un jeu supérieur, mais comme l'éclat et le rayonnement de la vérité même » ; et, selon le conseil de Savonarole aux artistes de son temps, conseil, au reste, renouvelé de Platon, il se plaisai

à chercher, par delà les objets sensibles, la beauté suprême dans son essence.

« Une chose, disait-il, se présentait nettement à mon esprit : la nécessité d'étudier les œuvres d'art comme on étudierait une langue nouvelle dont on ignore les combinaisons grammaticales et dont, malgré cette ignorance, on aurait cependant l'ambition d'apprécier le génie. » Et ce génie, il concevait deux manières différentes de l'apprécier : d'après les perfections techniques, grammaticales, ou d'après les émotions qu'il fait naître dans les âmes ; en d'autres termes, d'après l'intensité de l'inspiration, ou d'après la perfection de la science.

Le travail de son esprit l'amenait peu à peu à substituer, dans l'étude des œuvres d'art, à Y exégèse un peu routinière d'abord pratiquée par lui et très générale d'ailleurs, une théorie nouvelle, bien autrement féconde, puisqu'elle introduisait dans la critique d'art la méthode inductive.

En considérant que le premier soin doit être de décrire ce qu'on voit, de replacer l'œuvre d'art dans son milieu historique et de pénétrer dans l'état d'âme de l'artiste, il s'engageait d'une certaine manière, comme je l'ai déjà indiqué, dans la voie que Taine devait suivre plus tard, mais avec combien de dissemblances!

D'une part, commencer par recueillir des impressions subjectives, affranchies de toute action étrangère, les grouper, les rattacher à certains

types, puis vérifier, au moyen de l'observation positive, cette classification hypothétique ; d'autre part, faire revivre toutes les influences qui ont pu agir sur la composition de l'œuvre d'art, influences du lieu, des faits sociaux et politiques ; des traditions domestiques, religieuses : telle était la méthode que Rio était amené à suivre, si Ion peut appeler méthode ce qu'il ne faisait que sentir d'instinct.

Dès le début de ses études, il vit clairement que les écoles italiennes surtout ne pouvaient être comprises qu'à la lumière de l'histoire locale et qu'en tenant compte de tout ce qui vibrait dans les âmes. Placé ainsi dans l'atmosphère la plus favorable à la vision rétrospective, il se flattait de s'élever jusqu'à la puissance de ressusciter les morts, et l'idéal lui apparaissait dès lors sous un triple aspect, selon qu'il s'adressait au monde surnaturel ou au monde visible, au ciel ou à la terre, ou encore, au lien qui les réunit, et il le nommait tour à tour l'idéal ascétique, l'idéal chevaleresque et l'idéal esthétique.

De quels rêves ne se berçait-il pas, entrevoyant déjà la possibilité de construire toute une histoire de l'art chrétien sur ce plan nouveau ! Son esprit, dès lors, fut obsédé par l'idée unique de se consacrer à cette grande entreprise.

Le rêve était-il réalisable ou chimérique ? Dès qu'il se mettait à raisonner, il le traitait de pure folie. Comment, en effet, songer même à une pareille entreprise avec une éducation artistique

aussi incomplète que la sienne? N'avait-il pas tout à apprendre, jusqu'aux procédés techniques? Sans doute, son sentiment esthétique était très vif ; Rome avait imprimé à ses facultés un singulier élan. Mais qu'était-ce que cela? Que d'études préliminaires eussent été nécessaires ! Et qui le guiderait dans ce travail?

Toutes ces préoccupations le ramenaient au projet de voyage en Allemagne que Montalembert lui avait tant recommandé pour s'initier à la science du Beau.

Mais aussitôt la pensée de quitter M. de La Ferronnays l'arrêtait net. Ce qui était, sans contredit, une faute, peut-être irréparable, au point de vue de sa carrière diplomatique si heureusement commencée, lui semblait être une mauvaise action au point de vue de la reconnaissance. M. de La Ferronnays ne traiterait-il pas sa résolution d'insensée? Y verrait- il autre chose que la fantaisie d'un cerveau exalté et, surtout, ne serait-il pas attristé, blessé? Que faire? La tyrannie de l'idée fixe l'emporta. Rio s'ouvrit à M. de La Ferronnays et, à sa grande surprise, celui-ci, non seulement ne parut point offensé, ne le détourna pas d'aller à Munich éprouver sa vocation, mais il offrit d'intervenir au ministère des affaires étrangères et d'obtenir des missions diplomatiques de nature à permettre à son infidèle secrétaire de se livrer aux nouvelles études qui le passionnaient.

Toute hésitation prit fin dès lors, et Rio quittait Rome dans le courant de juillet. Il gagnait, par les Romagnes et la Lombardie, Venise, où il s'arrêta à peine, mais dont il s'éprit absolument, et arrivait à Munich le 29 du même mois, après avoir traversé ces belles vallées du Tyrol, si bien faites pour enchanter le voyageur. De chaudes recommandations le mirent à même de se créer aussitôt des relations. C'est de préférence vers les professeurs de philosophie dont les noms étaient déjà célèbres, qu'il allait, Schelling et Baader en particulier. Mais quelques jours étaient à peine écoulés, que la nouvelle se répandit en Allemagne de la catastrophe qui venait d'emporter le trône de Charles X. C'est au moment où Rio se flattait de pouvoir se livrer tout entier aux paisibles spéculations de la pensée, à l'étude de l'art, que, tout à coup, se posait brutalement devant lui la question du lendemain, sous un régime nouveau en France.

Ne s'arrêtant pas longtemps à ses soucis personnels, sa pensée s'était aussitôt tournée vers son protecteur, M. de La Ferronnays, et vers son ami, M. de Montalembert.

Il songeait à la situation pécuniaire si réduite qui attendait M. de La Ferronnays, situation presque voisine de la pauvreté; il songeait aussi que cet admirable serviteur de son pays allait, pour jamais peut-être, se trouver éloigné des affaires publiques.

Par une attention infiniment délicate, dans le temps même où ce souci agitait l'esprit de Rio, M. de La Ferronnays, obéissant à une inquiétude du même genre, lui écrivait pour s'informer de ses besoins pécuniaires et chercher à y pourvoir. Rio avait pu, heureusement, s'assurer cle quelques ressources. Toujours préoccupé de témoigner à son ancien chef sa reconnaissance, il crut que l'occasion s'offrait à lui de rendre à Albert, au moins dans une certaine mesure, les services qu'il avait reçus de son père. Il proposait donc de se mettre à la disposition de M. de La Ferronnays pour s'occuper de son fils, sans accepter aucune rétribution, bien entendu, et pour aider à réparer les lacunes que de fréquentes défaillances de santé avaient laissées dans son éducation.

L'admirable réponse de M. de La Ferronnays serait à citer en entier. Après avoir accepté, pour une époque à déterminer, l'offre de Rio, il ajoute, faisant allusion à sa démission d'ambassadeur : a Je

ne vous parle pas de la résolution que j'ai prise ; je ne me serais plus cru digne de ma propre estime si je me fusse conduit différemment. Je n'ai donc eu aucune espèce de mérite. La voix de la conscience a parlé plus haut que toute espèce de considérations. J'ai fait ce que j'ai cru devoir faire : advienne que pourra. La résignation, le courage avec lesquels nos enfants se soumettent aux sacrifices de toute espèce qui sont la conséquence de ma conduite sont à la fois pour moi une consolation et un motif d'orgueil... Avec une famille comme celle que j'ai le bonheur d'avoir, on est bien fort contre le malheur; ne me plaignez donc pas trop. »

La correspondance échangée à l'occasion de ce projet avec Albert de La Ferronnays n'émut pas moins, profondément Rio et affermit encore sa résolution de se consacrer pendant quelque temps à ce jeune homme.

Quant à Montalembert, qui allait perdre son siège à la Chambre des pairs, rien ne le pouvait décourager (1).

La nouvelle de la révolution de Juillet avait été mal accueillie à Munich. Quand on supposa que Rio en pourrait être victime, les sympathies qu'il inspirait ne firent qu'augmenter. Il entra dès lors non seulement dans l'intimité de Schelling et de

(1) On sait comment il lui fut conservé.

Baader, mais dans celle de Goerres et d'autres personnalités considérables.

Mais ce qui valut mieux encore pour ses travaux, ce furent les relations qu'il noua avec un jeune professeur de l'Université, plein envers lui d'une sollicitude affectueuse, l'abbé Dœllinger, qui était alors dans l'éclat de sa renommée naissante.

Rio lui doit la révélation de sa vocation. Grâce à lui, il put s'orienter dans ses travaux ; il connut toute une série d'ouvrages, bientôt dévorés, qui servirent d'acheminement à son éducation esthétique. Sa surprise était grande de trouver en Allemagne toute une littérature spéciale qui avait pour but de mettre à la portée des différentes classes de lecteurs les éléments et les applications de la science du beau, de l'esthétique, enseignée dans toutes les écoles.

Depuis l'époque, surtout, où Schelling y professa, Munich était devenu le sanctuaire de cette science. Faisant un retour sur son passé, Rio était frappé de constater à quel point un tel enseignement tenait peu de place en France et combien on y songeait peu à la formation intellectuelle de l'enfant, du jeune homme, au point de vue de l'art. A peine y connaissait-on le nom des grands peintres et des grands sculpteurs, le lieu et la date de leur naissance. Mais la genèse des différentes écoles, leur origine, leurs développements, leur influence, qu'en savait-on? Et pourtant est-on fondé à croire

que Thistoire des manifestations du génie humain dans ce qu'il a de plus sublime offre moins d'intérêt et serait moins profitable à l'esprit que les annales des dynasties ou le récit des batailles?

J'insiste à dessein sur cette impression de Rio, parce qu'elle ne le quitta plus et qu'il poursuivit, pendant toute sa vie et au prix des plus grands efforts, la création en France de l'enseignement esthétique à tous les degrés du cycle scolaire.

L'intérêt croissant de son séjour à Munich avait distrait momentanément Rio des inquiétudes que lui causaient l'état politique de la France et son propre avenir. Cependant cinq mois s'étaient écoulés depuis la révolution de Juillet. Le retour s'imposait. Rio prit ses dispositions pour quitter Munich et revenir à Paris au commencement de janvier 1831. Son ami Cornudet le pressait de ne pas rompre avec le gouvernement nouveau, dont les intentions, disait-il, étaient conciliantes, comme le prouvait le choix des ministres, et Montalembert lui écrivait d'autre part : « Ne faites pas la folie de rester en Allemagne ; revenez parmi nous, parmi vos amis. Une bannière sacrée est levée, ralliezvous autour d'elle... La pensée de la sainte et sublime destinée du catholicisme me console de tout, me rassure et me fortifie sur tout. »

Rio arriva à Paris pour apprendre la suppression de ses fonctions universitaires, la suppression aussi

du petit logement dont il jouissait comme membre de la commission des livres scolaires. Il n'avait reçu du ministère des affaires étrangères aucune communication. Au milieu de ses tribulations, il eut la pensée d'aller voir M. Guizot dont il se considérait comme l'élève, qui connaissait bien ses antécédents politiques et religieux, et avec lequel il avait eu les relations les meilleures. Il le savait étranger à toute haine de parti; cependant quel ne fut pas son étonnement quand il apprit que M. Guizot avait, à son insu, avec une délicatesse infinie, et depuis plusieurs mois, fait au ministère des affaires étrangères les démarches nécessaires pour régler la position du jeune secrétaire de M. de La Ferronnays !

On n'insista pas sur le serment; Rio fut maintenu dans ses fonctions; les seuls travaux auxquels il était astreint pouvaient se concilier avec des séjours prolongés à l'étranger et avec d'autres études. C'était la possibilité de suivre une vocation désormais irrévocablement fixée.

Retourner en Italie, se mettre à la disposition de M. de La Ferronnays, furent les deux résolutions adoptées sur l'heure même. Mais auparavant, il avait un devoir de cœur à remplir, qu'il se reprochait d'avoir déjà ajourné, celui d'aller visiter sa mère en Bretagne,

A partir de cette époque, la vie de Rio se passe en voyages continuels et en séjours à l'étranger. Ce n'était pas la simple nostalgie de l'espace qui l'entraînait, — bien qu'il en ressentît quelquefois les atteintes, — mais le désir de visiter et d'étudier toutes les galeries de l'Europe. Il lui arrivait de s'arrêter des mois pour apprendre à, connaître à fond certaines écoles. La conscience qu'il apportait à ces études était telle, qu'il ne croyait jamais les avoir approfondies. Frappé sans cesse du parallélisme entre l'éclosion des œuvres d'art et les événements de l'histoire, il n'y a pas de bibliothèque qu'il ne fouille, pas de chronique qu'il n'interroge, pas d'homme compétent qu'il ne consulte. Toutes les manifestations de l'art sont l'objet de son ardente curiosité, la musique aussi bien que la sculpture et la peinture. Il ne redoute pas le labeur obscur et patient, n'éprouve aucune hâte de produire, d'attirer sur ses travaux l'attention publique,

trop épris qu'il est de ses idées et du grand but qu'il poursuit; trop respectueux du lecteur pour rien hasarder qui n'ait été médité, vérifié ; trop amoureux du vrai pour ne pas vouloir toujours plus de lumière. On retrouve en lui quelque chose de la passion de l'explorateur.

Cependant les richesses qu'il recueillait ainsi ne demeuraient point égoïstement cachées. Causeur incomparable, il en faisait profiter une société d'élite et les répandait déjà par cette voie, bien avant la publication de ses livres. Des réunions se formaient pour l'entendre, des salons s'ouvraient à Rome, à Venise, à Florence, à Londres. Ses auditeurs étaient sous le charme. Parfois, il les entraînait vers les plus hautes régions de la- pensée, car les théories esthétiques n'étaient souvent qu'un point de départ, et sa parole exerçait par là sur les âmes une action dont maints témoignages nous ont révélé la puissance. Ainsi cette existence nomade qui, au premier abord, a quelque chose de décousu et de fantasque, présentait, au contraire, constamment dirigée vers le même but, un réel caraetère d'unité. Plus que jamais, dans les pages qui suivront, l'apôtre va nous apparaître , apôtre enthousiaste de la beauté, infatigable dans sa poursuite, rebelle à toute déception, les yeux toujours fixés sur le même idéal, comme s'il était hanté, lui aussi, du fol espoir de reconquérir le feu du ciel pour éclairer et réchauffer les âmes.

En choisissant Venise pour y commencer la réalisation méthodique du plan qu'il avait formé, Rio cédait à l'espèce de passion que cette ville lui avait inspirée dès son premier voyage. Si elle l'attirait, avant tout, par ses trésors artistiques, il était également séduit par l'originalité de son pittoresque et par les fiers souvenirs de l'ancienne république. « Une sorte d'harmonie préétablie existait entre son âme et le caractère héroïque et chevaleresque de la cité des doges. »

Il y arrivait seul, afin que rien ne le pût distraire de l'objet de ses études, comme un homme qui a fait un vœu, qui a engagé sa vie ; comme un amoureux de la beauté idéale, auquel l'art seul doit suffire.

A Venise, plus peut-être qu'en aucune autre ville d'Italie, se rencontre, entre les œuvres de l'art et les conditions de l'histoire religieuse ou patriotique, ce lien étroit qui avait tant frappé l'esprit de Rio. Aussi, dès son arrivée, fait-il marcher de front la lecture des chroniques et l'étude des chefsd'œuvre de la peinture chrétienne proprement dite, représentés par Giovanni Bellini et son école.

Au bout de peu de temps, Rio, pénétré de ses lectures quotidiennes, fut pris d'une sorte d'ivresse du passé. Son imagination reconstituait la vie locale, les grandes scènes historiques à travers lesquelles il se figurait qu'il pourrait revoir les œuvres

d'art telles que les avaient vues les contemporains, et ressentir les impressions et les émotions sous l'empire desquelles elles ont été créées. Il repeuple les palais, les églises, les places publiques. Tout s'anime à ses yeux. Au palais Giustiniani, une foule bruyante et enthousiaste se presse à toutes les issues pour voir débarquer sur ses marches celui qui, le premier, apporte la nouvelle de la grande victoire de Lépante. Au palais Trévisan apparaissent ses hôtes, le front auréolé de sainteté; au palais Molin, ses poètes; au palais Cornaro, ses guerriers, portant la couronne de Chypre. Un appareil triomphal remonte le grand canal dans toute sa longueur; les balcons et les fenêtres se garnissent de spectateurs qui admirent la splendeur des costumes. Sous les voûtes de la basilique de Saint- Marc, qui regorge de monde, majestueusement le doge vient prendre possession de sa dignité et recevoir la sanction sacerdotale. A la place Saint-Marc et à la Piazetta, la foule s'agite en proie à cent émotions diverses. Les expéditions maritimes, qui vont défendre au loin la foi et la patrie, reçoivent, au moment de partir, les bénédictions et les adieux.

Et telle est la puissance de cette évocation des siècles évanouis, qu'elle se substitue, pour Rio, à la réalité.

Quand il n'est pas absorbé par ses recherches à la bibliothèque, dont le directeur, nommé Gamba,

était bientôt devenu son ami et son confident, il passe des heures entières à contempler une statue choisie ou certain tableau de prédilection. Mais il se plaît bien autrement à admirer l'image, quand elle n'a point changé de place et qu'il peut vénérer l'empreinte des genoux qui se sont courbés devant elle. Du moment où elle a passé de sa niche ou de son sanctuaire dans une galerie publique, elle lui produit l'effet d'une noble orpheline réduite, par le malheur des temps, à se réfugier dans un asile ouvert à la promiscuité.

Cependant, tout entier à ses contemplations et à ses études, Rio ne s'était pas aperçu qu'il se trouvait à Venise à l'époque la plus malsaine de l'année. Une épidémie de choléra qui sévissait alors faillit l'emporter, et il n'y eût pas résisté sans les soins de Gamba, qui vint, au mépris du péril, s'installer à son chevet.

A peine de retour à la santé, l'infatigable chercheur reprit ses travaux, et il ne fallut rien moins qu'une lettre pressante d'Albert de La Ferronnays pour lui rappeler que quelque chose existait encore en ce monde, en dehors de sa chère Venise. Albert se plaignait doucement que la promesse faite quelques mois plus tôt tardât si fort à s'accomplir. L'oisiveté lui pesait, le séjour de Naples était énervant pour son âme.

On se souvient, en effet, que Rio avait proposé à M. de La Ferronnays de combler les lacunes qui

.existaient dans l'éducation de son fils. Hésiter un instant à tenir une pareille promesse n'était pas possible. Il fut donc convenu que Ton se retrouverait à Florence pour y passer l'hiver. Rio se proposait d'étudier dans cette ville et en Toscane l'impulsion donnée à tous les arts par un génie non moins créateur que Dante, par Giotto.

Venise était quittée avec un serrement de cœur. Sur son chemin, le voyageur rencontrait Padoue, où lui apparaissait Giotto; Ferrare, où il admirait par-dessus tout Francia, déjà entrevu à Munich; Bologne, où il se rendait compte des influences successives grâce auxquelles la véritable école bolonaise, qui a précédé les Carraches (ceux-là médiocrement goûtés par lui), avait pu rivaliser avec les écoles voisines. Rio n'avait pas retrouvé ici ce qui l'avait frappé si fort à Venise, ce qu'il devait admirer de nouveau en Toscane et en Ombrie : l'unité d'inspiration, l'unité des traditions.

Dans les premiers jours de novembre Rio et Albert de La Ferronnays se rejoignirent à Florence. La joie fut grande de part et d'autre. Albert avait passionnément désiré cette réunion. Il était plus que jamais tourmenté du besoin de donner un but utile à sa vie et ce besoin était devenu une souffrance. Que Ton se représente un jeune homme remarquablement doué, mais que les circonstances ont empêché de mettre en valeur ses qualités naturelles; qui, pouvant, par situation de famille, prétendre aux postes les plus élevés, a vu l'avenir, par le fait des révolutions politiques, se fermer tout à coup devant lui. Il n'a pas de fortune; rien, dans son éducation première, ne l'a préparé à suivre une carrière spéciale; il a le cœur trop haut pour demander à un mariage d'argent de quoi vivre dans une opulente oisiveté. Son esprit est plein de rêves généreux, qu'il ne sait comment réaliser; il comprend son temps, il aime son pays, et il ne sait

comment les servir. Tel était l'état d'esprit où se trouvait Albert de La Ferronnays en arrivant à Florence. « Je comprends trop, avait-il écrit, la fausse position d'un homme qui ne peut rien être par lui-même, pour ne pas travailler de toutes mes forces à sortir de l'état de nullité auquel, à mon grand regret, je me trouve condamné. » Ce qu'il demandait à Rio, c'était de façonner son intelligence, de fournir un aliment à ses facultés; de le faire vivre de la vie de l'esprit et, par cette culture générale, de le rendre capable de remplir [sa mission d'homme, d'être quelque chose par lui-même. Aussi le maître et le disciple s'imposèrent-ils une vie solitaire et laborieuse. En dehors du temps consacré aux études classiques, Albert s'associait aux recherches et aux travaux de Rio, étudiant avec lui les origines et le caractère de l'école florentine, merveilleusement préparé, d'ailleurs, aux études esthétiques par la pureté naturelle de son goût et par les tendances de son âme. Ses préférences le portaient vers les primitifs, vers les peintures dont l'intensité d'expression correspondait le mieux avec ses dispositions intimes. Tous deux prirent pour guide un ouvrage que Rio connaissait depuis son séjour à Munich, les Recherches italiennes, dont l'auteur, Rumohr, gentilhomme protestant, avait été insensiblement conduit au catholicisme par la contemplation d'un des chefs-d'œuvre de Raphaël, la Madone de Saint-Sixte : il voulait, disait-il, être

de la religion qui avait inspiré une telle œuvre. En confiant son fils à Rio, M. de La Ferronnays avait prouvé combien il s'abandonnait au maître choisi par lui et quelle haute opinion il avait de sa valeur morale etintellectuelle. Cependant, il n'était pas sans s'inquiéter de certaines tendances qu'il avait remarquées. Il craignait chez Rio l'inexpérience des hommes et des choses, et redoutait un peu les aspirations qui semblaient le porter trop exclusivement vers les régions de l'idéal, aspirations qu'Albert n'était que trop enclin à partager. M. de La Ferronnays aurait voulu, au contraire, ramener son fils, qui était sans fortune, aux devoirs positifs de la vie, et le tourner vers une carrière. Déjà, de vive voix, dans une courte entrevue, il avait fait part de ses appréhensions à Rio ; il les lui renouvela par lettres. Cette correspondance, qui dure plusieurs mois, ferait à elle seule, si on avait pu la reconstituer, l'objet de la plus attachante étude, puisqu'elle traite d'une question qui occupe toujours les esprits : savoir dans quelle mesure la recherche de l'idéal se peut concilier avec les exigences de la vie pratique, si elle lui est nuisible ou si, au contraire, seule elle peut donner leur essor aux plus hautes facultés de l'âme. Plus avancé en âge, éprouvé par de grandes douleurs, M. de La Ferronnays ne jugea pas toujours de même les tendances dont il s'inquiétait si fort à cette époque. Il ne se doutait pas alors que les mystérieux aver-

tissemènts de la mort pouvaient pousser Albert à affiner son âme pour la préparer aux sublimes clartés.

Après avoir, dans une lettre du mois de novembre 1831, remercié Rio de son dévouement en termes des plus délicats et des plus affectueux, voici comment il exprimait ses préoccupations paternelles :

« J'aime à rendre avec vous justice à l'âme et au cœur d'Albert; je crois que l'une et l'autre sont pleins de droiture, de noblesse et de sensibilité, et je suis assez disposé à penser comme vous que tous ses sentiments, par. leur exquise délicatesse, tiennent plus de ceux d'une femme que de ceux d'un homme; et c'est précisément cette opinion qui me fait craindre pour Albert la vivacité des impressions qu'il peut recevoir...

« Je pense qu'avant de le faire voyager dans le monde idéal, où tout est beau, il est nécessaire qu'il connaisse bien les choses d'ici-bas, les devoirs de ce monde positif...

« Oui, mon cher ami, l'habitude de vivre dans un monde idéal rapetisse trop, à vos yeux, le monde réel, dans lequel vous êtes, bon gré mal gré, forcé d'user les rares facultés, les nobles sentiments dont le Ciel vous a doué. C'est pour vivre parmi les habitants de notre petite planète que Dieu vous a donné la vie; c'est pour les plaindre et les supporter qu'il vous a donné votre âme ; c'est pour

leur être utile qu'il vous a donné un esprit supérieur et ce noble cœur qui bat dans votre poitrine. C'est, je crois, méconnaître ses intentions et votre destinée que de vivre dans un monde imaginaire, avec des êtres incréés; je conçois comme vous, mon cher Rio, avec moins de facultés pour les éprouver, ces jouissances que peut donner une imagination vive et pure, cette sainte et noble exaltation de l'âme et de la pensée. Je comprends ce besoin d'échapper quelquefois à nos misères, de s'isoler d'un monde que la corruption décompose et de laisser l'esprit s'égarer dans de pures et brillantes régions... Oui, mon ami, mieux que vous ne le croyez peut-être, je conçois ce charme de la rêverie qui peut, par moments, consoler d'une existence faussée et tromper un instant une destinée manquée ; j'entends bien ceux qui vont chercherlàhaut, par delà les nuages, le bonheur qu'ils ne peuvent espérer sur la terre, le cœur qui les doit entendre et leur répondre. Mais ces rêveries si pleines d'enivrement ont aussi leur danger. Elles égarent la raison, elles faussent l'esprit; elles font apparaître les hommes plus méchants qu'ils ne le sont, le monde plus pervers qu'il ne l'est; elles vous rendent injuste et vous font un mérite de votre injustice. «

Un concours inattendu de circonstances vint aggraver et justifier les appréhensions de M. de La Ferronnays. Au milieu de leurs études, Rio et Albert furent surpris tout à coup par la visite de M. de Moatalembert qui traversait Florence en se rendant à Rome avec M. de Lamennais. C'était le fameux voyage des pèlerins de l'Avenir qui allaient soumettre au jugement du Saint-Siège le programme de leur journal et aussi le programme de leur action religieuse, politique et sociale. M. de Montalembert, à peu près du même âge qu'Albert, le séduisit aussitôt et, aidé par M. de Lamennais, il arracha à Rio la promesse de venir le rejoindre à Rome. Ce changement de résidence n'était pas fait pour répondre au désir de M. de La Ferronnays, qui avait compté sur un séjour de tout l'hiver à Florence et sur une réunion à Naples au printemps. Il y fit quelque opposition d'abord, puis se laissa vaincre, et le départ pour Rome fut décidé.

Rome! En quelles conditions différentes Rio allait s'y retrouver, à un intervalle d'une année ! Il y était allé, pour la première fois, avec un homme qui, sans laisser de comprendre son époque, représentait toutes les grandeurs du passé ; il y revenait aujourd'hui avec de hardis réformateurs qui ne songeaient qu'à l'avenir et ne parlaient de rien moins que d'une immense transformation pour l'Église et pour la société ; lui, un fidèle à outrance de la vieille monarchie, il y revenait avec quelqu'un qui allait devenir un des plus implacables adversaires de cette même monarchie et l'ardent tribun des revendications populaires. Et ce n'était pas une rencontre fortuite: les quatre voyageurs allaient s'installer sous le même toit et mener une vie commune. De quel intérêt fut cette existence pour Rio et pour Albert de La Ferronnays, quels horizons nouveaux s'ouvrirent devant eux à la suite de ces entretiens quotidiens, quel profit intellectuel ils en tirèrent, on peut se l'imaginer.

Le partage de la journée était méthodiquement organisé. A côté des heures réservées au travail personnel, il y en avait de consacrées à des lectures communes.

« Nous avions tous quatre, a dit Rio, un point de réunion intellectuelle dans la lecture journalière d'un ou de plusieurs chapitres de la grande épopée de Dante. Ni Albert ni moi n'étions suffisamment initiés à l'intelligence de cette poésie divine, et les

progrès de M. de Lamennais ne répondaient pas non plus à la plus haute idée que nous nous étions faite de ses facultés analytiques. Le seul d'entre nous qui fût capable de résoudre les problèmes politiques et historiques de YEnjer et du Purgatoire était M. de Montalembert, qui faisait marcher de front cette étude et celle de l'Écriture. »

Une autre part de la journée était donnée aux excursions dans Rome, à travers les monuments, les palais, les églises, les musées, les vieux cloîtres que Montalembert faisait connaître à Rio surpris, à la visite des catacombes, si abandonnées alors, où, parmi des pierres, des tombeaux vides et croulants, leurs pieds heurtaient des ruines vénérables ; où Montalembert s'agenouillait « pour baiser avec transport les marches de ces escaliers usés par les pas des premiers chrétiens qui les montaient pour aller au supplice m .

Enfin, il y avait aussi un temps pour les relations de société. Les voyageurs bénéficiaient d'abord des visiteurs qui fréquentaient le séminaire anglais où, parsuite, sans doute, des rapports personnels de M. de Montalembert avec le docteur Wiseman, le futur cardinal, qui en était supérieur, avait offert une généreuse hospitalité à ceux qu'il appelait « les missionnaires d'un plus large et courageux catholicisme » . Et parmi ces visiteurs se trouvait notamment le pcète anglais Milnes, plus tard lord Houghton, qui défendit si vaillamment au Parlement

anglais la liberté religieuse. Il y avait là un centre très vivant et très favorable à des échanges d'idées. D'après M. Wilfrid Ward, l'historien du cardinal Wiseman, lord Houghton, aurait rapporté que, « dans ces entretiens, le charme et le sérieux de Montalembert, si Français dans ses émotions, si Anglais dans ses pensées, rivalisaient avec la simple et audacieuse spontanéité de son collègue breton Rio, pour rendre la conversation du séminaire aussi brillante et colorée que celle du salon le plus animé de Paris ». Et M. Ward ajoute que Rio, peut-être le moins connu de ce groupe remarquable, n'était pas le moins intéressant. Il cite à ce propos l'appréciation de Gladstone, que nous avons mentionnée plus haut.

A l'en croire, l'état maladif de Lamennais ne lui permettait pas de tenir une place très importante dans ces réunions. Le docteur Wiseman le trouvait d'apparence minable, petit, faible, sans dignité dans la contenance ni puissance dans le regard. Sa langue semblait être le seul organe par lequel il donnait une merveilleuse expression à des pensées claires, profondes et fortes. « J'eus avec lui, à divers intervalles, de longues conversations, écrit le docteur Wiseman, dans des notes qui méritent d'être citées; il était toujours le même, avec sa tête baissée, ses mains jointes devant lui ou qu'il faisait passer doucement l'une sur l'autre, et laissant couler, en réponse à mes questions, un flot

de pensées courant spontanément, comme un ruisseau d'été dans une prairie, m

Apprécié et recherché au séminaire anglais, Rio n'était pas moins bien accueilli dans certains salons de Rome, où les arts étaient en honneur. On en avait le culte en particulier chez l'ambassadeur de Prusse, M. de Bunsen, un des esprits les plus cultivés de son temps. Il avait épousé une femme qui ne lui cédait en rien en valeur intellectuelle. Mme de Bunsen était Anglaise, du pays de Galles, en communauté, par conséquent, de tradition et de langage avec l'Armorique. Rio voyait en elle une compatriote. Elle le charmait en lui faisant entendre ses chants nationaux et lui inspirait le désir de visiter le pays de Galles. On verra plus loin comment la réalisation de ce désir et le hasard d'une lettre de recommandation donnée par Mme de Bunsen, ont amené le mariage de Rio. Il rencontrait chez l'ambassadeur des artistes, des savants.

Un salon non moins intéressant était celui de lady Malcolm, dont le mari avait été vice-roi des Indes. Lady Malcolm était à Rome avec ses filles, toutes deux d'esprit distingué, lady Campbell et la jeune miss Olympia qui devint plus tard comtesse d'Usedom.

Mais Rio fréquentait surtout les artistes qui représentaient à Rome la nouvelle école allemande, et leur chef Overbeck. « Je n'oublierai jamais, écrivait Montalembert dans son Journal, à la date

du 4 février 1832, les esquisses à demi terminées que ce cher Overbeck nous a montrées aujourd'hui. Overbeck, c'est le Pérugin ressuscité... Et, à part ses ouvrages, c'est aussi l'homme qui est admirable. Une tête d'une pureté et d'une expression ravissantes d'où rayonne tout ce qu'il y a dans la piété de plus austère et de plus élevé, une beauté de saint. C'est qu'en effet il l'était. »

Enfin, les événements avaient amené dans la Ville éternelle de grandes et illustres familles polonaises obligées de fuir leur pays et attachantes à un point de vue différent. La politique, et une politique ardente, passionnée, remplaçait dans ce milieu les entretiens esthétiques.

On était loin de la vie calme de Venise et de Florence, et tout cela n'était guère propre à faciliter la tâche entreprise par Rio. Il avait été insensiblement conduit à négliger l'étude des primitifs si nombreux à Rome, et les recherches au Vatican qu'il s'était promis de faire.

Quant à Albert de La Ferronnays, il était sous le charme de l'amitié qui naissait entre Montalembert et lui, et entièrement conquis par Lamennais. Celui-ci avait la discrétion de ne point l'entretenir des affaires qui l'avaient conduit à Rome ni de ses démarches auprès du Pape, dont son esprit était pourtant si fort préoccupé. Mais comment un jeune homme si généreux, si prompt à l'enthousiasme

n'eût-il pas été remué jusqu'au fond de lui-même et comme transporté en entendant développer par un Lamennais ses grandioses conceptions d'une régénération réciproque de la société par l'Eglise et de l'Église par la société? Devant les yeux du disciple, l'avenir du monde chrétien se levait tout radieux; la force était à jamais écartée du domaine de la conscience, la plus grande partie de la famille humaine affranchie de la tyrannie exercée par quelques-uns à leur profit; c'était la fin des pouvoirs oppressifs et des souverainetés absolues ; les souffrances intolérables des peuples étaient soulagées ; avec l'avènement de la démocratie, l'humanité marchait vers des destinées nouvelles et meilleures; elle reprenait les traditions des siècles de foi...

L'exaltation d'Albert grandissait sans cesse. Elle était accrue encore par une circonstance particulière et qui fut capitale dans sa vie, je veux parler de la présence à Rome de Mlle Alexandrine d'Alopeus, dont les parents avaient été liés, à Saint- Pétersbourg, avec M. de La Ferronnays, et qui lui avait inspiré un amour contre lequel tous les obstacles, à commencer par la différence de religion, semblaient s'être conjurés. La correspondance d'Albert avec son père ne pouvait manquer de se ressentir de ces influences diverses et elle devait donner peu à peu un caractère aigu aux inquiétudes dont nous avons déjà parlé. La situation de Rio devenait de plus en plus délicate.

« Il faut, lui écrivait M. de La Ferronnays, au mois de mars 1832, une organisation morale bien vigoureuse pour supporter sans danger l'exaltation de quelque genre qu'elle soit. M. de Montalembert est un homme hors ligne, une véritable exception. Sa forte tête, sa raison éclairée, sa rare intelligence, la supériorité de son esprit, tout cela peut l'aider et le préserver des écueils contre lesquels viendrait se briser promptement une raison moins ferme que la sienne; il peut, sans danger peut-être, voguer sur une mer où notre pauvre Albert ferait promptement naufrage. Je vous avoue que l'exaltation religieuse me paraît la plus dangereuse de toutes les exaltations, et voilà pourquoi je la redoute singulièrement pour ce bon Albert; et pourquoi aussi je craindrais pour lui la société de l'abbé de Lamennais qui, je vous le confesse, me fait, à moi, l'effet d'être un fanatique. Je persiste à croire qu'il est nécessaire de tenir Albert un peu en garde contre l'entraînement qu'il éprouvera nécessairement pour l'un et pour l'autre. »

Albert, de son côté, écrit dans son Journal, après une lettre de Naples, le 30 mars de cette même année : a Ah ! mon père, les hommes appellent romanesques ceux qui ne veulent vivre que de ce qui donne la vie, et l'exaltation ne leur parait qu'une fièvre dangereuse. Insensés! ils n'osent demander au ciel du bonheur; ils demandent à la terre du plaisir, et le ciel et la terre les déshéritent. »

Dans des kttres successives, M. de La Ferronnays insistait sur la témérité qu'il y a a à se faire le censeur du genre humain et le réformateur de Tordre social », sur Terreur des thèses absolues, des jugements passionnés et intolérants, qu'il s'agisse des hommes ou des choses, et il se montre toujours pénétré de cet esprit politique qui le caractérisait si bien, et qui consiste à ne voir que ce qui est, à ne vouloir que ce qui se peut.

En réponse à de vives critiques dont certains personnages politiques étaient l'objet de la part de Rio : « Croyez-moi, mon ami, lui écrivait-il, lorsque le désordre en est arrivé au point que personne ne peut plus s'entendre ni se comprendre ; lorsqu'on cherche partout et qu'on ne trouve nulle part les guides que Ton devrait suivre, l'autorité à laquelle on voudrait obéir, il faut se montrer très indulgent pour ceux qui s'égarent ou ne suivent pas la même voie que nous. Dans les circonstances où nous nous trouvons, c'est déjà beaucoup de se croire sûr de soi-même et de pouvoir se dire qu'on ne règle sa conduite et ses opinions que sur la voix de sa conscience; il y a presque de la présomption à le penser. »

Enfin, une incartade d'Albert vint mettre le comble au mécontentement de M. de La Ferronnays. Il écrivit à son père : « Quand je compare notre classe à celle des paysans, je me sens disposé à descendre et à leur laisser prendre un rang que

nous ne méritons pas. Ici je ne vois que la corruption remuée par la civilisation; là, je vois une plante vigoureuse qui a droit à remplacer cette mauvaise herbe dont la racine est enfoncée dans la boue. »

Devant la réponse qui fut faite à cette lettre, Rio comprit qu'il n'y avait plus qu'une résolution à prendre : retourner à Naples avec Albert. Cette résolution eût sans doute coûté singulièrement à ce dernier s'il n'avait éprouvé une joie secrète en apprenant qu'un autre départ pour Naples était également décidé, celui de Mme d'Alopeus et de sa fille.

Quelques jours après, devancé par Albert, Rio partait à pied de Rome pour le Mont-Cassin avec Montalembert, qui n'hésitait pas à rejoindre son ami dont il avait reçu toutes les confidences.

Les deux compagnons charmaient la longueur de la route en récitant à haute voix des passages de Dante, dévenu leur auteur favori.

Dans ce voyage, et dès le début, tout avait enchanté leurs yeux : les bois, les ravins, les sommets d'où Ton apercevait au loin la Méditerranée ; cette infinité de villages posés comme des nids d'oiseaux en haut de quelque rocher. Tous deux ont noté une impression qui les a particulièrement frappés. A la fin d'une journée délicieuse, le soir tombant parmi le recueillement de la nature, les échos de Y Ave Maria envolés d'un clocher voisin, mais invisible, étaient parvenus à leurs oreilles dans le moment même où ils achevaient la lecture du passage de Dante : « Déjà c'était l'heure qui

tourne vers la terre les regrets des navigateurs..., l'heure qui blesse d'amour le nouveau pèlerin, s'il entend de loin la cloche qui semble pleurer le jour près de mourir. » Et la lecture continuait par la belle paraphrase de l'Oraison dominicale : « 0 notre Père, qui êtes aux cieux!... »

Après quelques jours passés à Naples, dans une intimité d'autant plus appréciée qu'elle avait semblé compromise, Rio partait pour reprendre ses travaux, pardonné, grâce à l'exquise bonté de M. de La Ferronnays, qui avait arrangé toutes choses, et bien assuré qu'il ne laissait derrière lui que des amitiés profondes, sans le moindre sentiment de rancune.

Il avait eu le temps de voir s'épanouir un poème d'amour, dont il gardait une joie mêlée d'inquiète tristesse.

Lady Malcolm partait avec ses filles pour se rendre à Florence et à Milan; elle fit agréer à Rio, dont le dessein était de gagner cette dernière ville, puis Venise, l'idée de faire le voyage en commun. L'occasion semblait propice à Rio pour commencer à Milan d'étudier l'Ecole lombarde : Luini, Léonard de Vinci...

Il était bien entendu que le nouveau séjour à Venise, commencé le 22 juin 1832, allait permettre de réparer le trouble apporté aux études esthétiques par les agitations de Rome. Mais ces projets devaient être traversés encore une fois : une lettre de Mon-

talembertsuppliaitRio cTaccompagnerM. de Lamennais à Munich. « M. de Lamennais, lui écrivaitil, est disposé à sacrifier mille choses au plaisir de faire ce voyage avec vous. » Et bientôt le maître lui-même, arrivé à Venise, joignait ses instances personnelles à la prière de Montalembert et triomphait des objections. Lamennais fut séduit par Venise comme l'avait été Rio. Il donnait cours à son admiration en des termes presque lyriques et que Ton sera peut-être surpris de trouver sous une plume sacerdotale : « Venise, disait-il, apparaît comme une sorte de rêve, de vision fantastique. La mer, sur laquelle elle semble flotter, le lacis des canaux qui la découpent, tels que les nervures d'une feuille; ses légères gondoles se jouant, se croisant en mille sens divers sur Tonde transparente; l'architecture presque arabe de ses palais dont le pied baigne dans les eaux ; son aspect demi-oriental, la voluptueuse douceurde l'air; mille autres influences qui se sentent et ne sauraient se dépeindre, jettent un trouble singulier dans les sens et dans l'imagination mollement enivrée de ces merveilles. »

Un tel enthousiasme était bien fait pour rapprocher les deux compagnons de voyage, mais quelque chose refroidissait singulièrement Rio : l'indifférence du maître en matière esthétique. Dans la visite des églises, des musées, aucun saisissement d'admiration; en face d'un chef-d'œuvre, aucune émotion. A Venise comme à Rome, c'est à peine si

le regard de Lamennais s'arrête un instant, avec distraction, sur les œuvres d'art. A Munich seulement, voyant à quel point la science du beau était cultivée, regardée comme un complément nécessaire de tout enseignement philosophique, son attention s'éveille. Il demande à Rio de lui communiquer ses notes. Si nous en croyons un passage de la correspondance de Montalembert, elles ne lui furent pas d'un médiocre secours pour la rédaction des remarquables chapitres sur l'esthétique qu'il a ajoutés à YEsquisse d'une philosophie.

On connaît trop les épisodes du séjour de Lamennais et de ses amis à Munich pour que nous nous y arrêtions : les ovations, les fêtes de toutes sortes, le banquet fameux pendant lequel furent remises à Lamennais l'Encyclique de Grégoire XVI et la lettre du cardinal Pacca, sans qu'il fît rien paraître de ses impressions. Rio assista à toutes ces manifestations et fut le seul témoin d'une sorte de joute philosophique entre Schelling et Lamennais, dont il a gardé un procès-verbal qui est certainement un des documents les plus curieux de l'histoire de la pensée.

Les amis de Lamennais, réunis autour de lui le soir du jour où il avait pris connaissance du document pontifical, eurent tout lieu de se faire illusion sur son attitude future. Rio, dans ses Mémoires, s'accorde avec Lacordaire et Montalembert pour constater que le langage qu'ils entendirent ne pou-

vait être plus soumis, plus touchant, plus élevé; c'était celui que Ton était en droit d'attendre d'une âme chrétienne. Mais on peut se demander comment, devant la suite des faits ultérieurs, l'illusion persista si longtemps chez Rio et comment ses relations avec le maître durèrent jusqu'en 1836.

Il est certain qu'il lui en coûtait de se rendre à l'évidence, et que les témoignages répétés du tendre attachement de Lamennais l'embarrassaient fort; mais surtout il ne pouvait se résoudre à croire, d'une manière définitive, qu'un Breton fût capable de trahir ses serments.

Rio revit une dernière fois Lamennais à Paris, en présence d'un visiteur qui lui causa, dès l'abord, une impression indéfinissable de défiance et d'antipathie : c'était Sainte-Beuve, le mauvais génie, dit-il, de Lamennais.

Mais retournons à Munich, où Rio est resté après le départ du maître, et où il fit un séjour éminemment profitable à l'élaboration de son grand ouvrage, associant, selon son habitude, les études esthétiques aux études littéraires, historiques, philosophiques, s'éprenant tour à tour de Jean-Paul Richter, de Jacobi, de Stolberg, mais subissant surtout profondément l'influence de trois hommes de premier ordre, Schelling, Baader, et Joseph Gœrres.

Ses recherches ne l'enfermaient pas dans Munich j

voyageant au bord du Rhin, il visitait les cathédrales et étudiait l'architecture gothique avec Sulpice Boisseré; avec Litsz, il s'initiait à la musique, dans laquelle il retrouvait l'auxiliaire des révolutions religieuses et politiques, et l'une de ses formes les plus attachantes et les plus grandioses de Fart chrétien.

Ce fut une invitation de lady Malcolm qui décida Rio à réaliser son projet de voyage en Angleterre.

Le pays de Galles fut aussitôt l'objet de ses préférences : Breton de cœur, il se plaisait à rechercher les ressemblances qui rattachaient cette contrée à sa sœur d'outre-mer, s'intéressant aux questions de l'affinité des langues et de la communauté d'origine.

Les lettres de Mme de Bunsen lui assurèrent, jusqu'en un voisinage quelquefois assez étendu, l'accès de plusieurs maisons où l'hospitalité s'exerçait avec un grand charme. Ce fut au cours de ces visites qu'il vit pour la première fois une jeune fille dont les rares qualités firent sur son cœur une impression non moins vive que sur son esprit. Informations prises, il sut qu'elle appartenait à l'une des familles catholiques les plus anciennes du pays de Galles, la famille Jones- of Lanarth, et que la grâce qui séduisait en elle au premier abord s'alliait aux vertus d'une âme d'élite.

Le roman qui commença alors se dénoua à travers bien des péripéties et des obstacles, et il fallut

les instances redoublées de hauts personnages et l'amitié que leur inspirait Rio pour faire agréer la demande d'un étranger inconnu et sans fortune.

J'ai sous les yeux les deux lettres jaunies par le temps, et toutes deux inédites, que M. de Lamennais et M. de La Ferronnays adressèrent à la famille de la jeune fille, dont Rio avait demandé la main, et je ne puis me défendre de comparer entre elles les destinées si différentes de leurs auteurs : l'un, renversé, par la fatalité des événements, d'une des plus hautes positions de l'Etat, se résignant à une vie obscure et modeste et ne songeant qu'à élever déplus en plus son âme, à l'orienter vers les régions de la lumière et de la paix pour y trouver Dieu; l'autre, se précipitant lui-même du sommet de la gloire où l'avait porté l'admiration universelle des catholiques, n'ayant plus à la bouche que des paroles de malédiction, et finissant par s'éteindre dans la révolte et dans la haine.

A vrai dire, l'argument décisif par lequel Rio triompha, c'est qu'il était aimé. Par une véritable faveur du Ciel, au lieu de pâtir de son humeur voyageuse, il lui dut de rencontrer la compagne la mieux faite pour sympathiser avec lui : une femme dévouée jusqu'à la passion, du goût le plus délicat, ouverte d'instinct à ce monde du beau et de l'idéal qui était devenu, pour l'auteur de ï Art chrétien y une patrie intellectuelle.

Elle ne lui demandait pas de renoncera ses habi-

tudes cosmopolites et s'associait au contraire joyeusement à ses travaux, le complétant souvent et ayant assez de talent pour reproduire, en souvenir de leur admiration commune, les œuvres des vieux maîtres dont la naïveté exprimait des sentiments si profonds.

A peine marié, Rio entreprend un troisième voyage en Italie pour achever l'étude des rapports de l'école florentine avec l'école ombrienne, qui était le point culminant de sa thèse esthétique.

C'est durant ce voyage qu'il revoit Albert de La Ferronnays, dont la santé était de plus en plus menacée. Les médecins lui avaient conseillé le séjour de Pise, et la rencontre avec Rio eut lieu dans cette ville. « Ce bonheur immense d'être uni à Alexandrine, ce bonheur unique sur la terre » , comme disait Albert, avait duré dix jours sans inquiétude. Le dixième jour, Albert, portant son mouchoir à ses lèvres, l'avait relire taché de sang.

Cependant, on se faisait encore illusion. M. de La Ferronnays s'était rendu, lui aussi, à Pise. Rio et sa femme furent accueillis avec gaieté. Sans l'oser dire, on caressait l'espérance de les garder quelques semaines, et Rio regretta toute sa vie de n'avoir pas cédé au secret mouvement de son cœur. Il ne devait plus revoir Albert. Plus d'une fois, les exigences de sa vocation artistique exercèrent sur lui une sorte de tyrannie ; il l'a déploré trop tard. Aussi a-t-il écrit : « A mesure que je vieillis, je

sens que le temps perdu pour le cœur est plus à regretter que le temps perdu pour l'intelligence. » Ses études le rappelaient à Munich; il y travailla, avec son ardeur d'apôtre, le premier volume de F Art chrétien terminé en France, près de Paris, dans l'été de 1835, et publié à la fin de l'année; aussitôt après, il partait pour l'Angleterre, où il devait passer l'hiver.

Quel accueil le public allait-il faire à ce livre où Rio avait mis son âme et qui devait, selon ses amis, produire une révolution dans les théories esthétiques? Les faits répondront tout à l'heure; mais auparavant, quel était le livre lui-même ? Disons d'abord que son titre : De la Poésie chrétienne, — Forme de l'art, ne donne aucune idée de son contenu. Ce volume n'est qu'un fragment d'un ouvrage qui devait embrasser toute la poésie chrétienne dans ses manifestations plastiques. Il aurait dû, pour être clair, s'intituler : La peinture chrétienne en Italie. Pour Rio, la peinture, comme les autres arts, n'est qu'une des formes de la poésie; or, la poésie religieuse étant nécessairement la poésie la plus haute, il s'ensuit que la peinture chrétienne doit occuper aussi le premier rang. Nous en pouvons étudier avec lui toute l'évolution, depuis ses premières manifestations dans les catacombes, sous les formes les plus rudimentaires. Nous voyons l'art chrétien, affranchi sous Constantin, apparaître

au grand jour et orner les temples. L'influence byzantine le pénètre, viennent ensuite les écoles germano et romano-chrétiennes; puis l'école semibyzantine avec Cimabue. En des pages puissantes, Rio nous montre comment Sienne se révèle bientôt le véritable berceau de la peinture italienne au treizième siècle, par quelles révolutions artistiques successives passent à Florence les écoles primitive, mystique, matérialiste, à quel moment de la fin du quinzième siècle la suprématie de l'art chrétien appartient à l'Ombrie avec Pérugin et ses élèves jusqu'à Raphaël; enfin de quel éclat brille plus tard l'école de Bologne avec Francia, l'école romaine avec Michel-Ange et Raphaël dans sa seconde manière. L'ouvrage finit avec l'école vénitienne, sans traiter encore de l'école lombarde; livre de faits, d'érudition et d'observations personnelles, il embrasse donc, en leur richesse, tous les produits du génie chrétien, durant plusieurs siècles, sans faire de théorie et en laissant au lecteur le soin de tirer la conclusion.

Ce n'est pas le moment d'insister sur cette conclusion. Nous l'examinerons en parlant de l'ouvrage définitif sur l'art chrétien, qui sera publié en 1861.

L'apparition de ce premier volume fut l'occasion d'une déception profonde. Le public était-il mal préparé aux idées si nouvelles qu'on lui présentait, à des doctrines qui bouleversaient ses préjugés, qui les heurtaient non seulement au fond, mais dans la

forme même, facilement jugée trop absolue et exclusive? Était-il déconcerté par un titre mal choisi, fâcheux, ne répondant nullement au sujet de l'ouvrage ? Quoi qu'il en soit, l'échec fut complet, et le découragement qui s'ensuivit parut, dans le premier moment, sans remède.

Une phase singulière et toute nouvelle s'ouvre alors dans la vie de Rio.

L'insuccès de son livre ne pouvait résulter à ses yeux que d'une erreur de l'auteur sur sa véritable vocation et sur sa compétence, ou de l'indifférence absolue du public français, emporté loin de l'idéal par le souffle sensualiste et positif du temps présent. Dans l'un et l'autre cas, la conclusion était la même : abandonner, pour se tourner ailleurs, des études qui ne pouvaient être d'aucune action sur les esprits

C'est en vain que Montalembert lui reproche ce qu'il appelle « une grande défection » ; c'est en vain qu'on lui répète que le livre est accueilli avec faveur en Allemagne, en Italie ; qu'il est traduit en italien et enrichi de notes de Rumohr; sa résolution est, dit-il, irrévocable.

Installé pendant trois hivers successifs à Lanarth, dans sa nouvelle famille, Rio fait effort pour ou-

blier cet art chrétien, passion de sa vie. Il part en découverte dans les vastes bibliothèques particulières, si nombreuses dans le pays de Galles. Il y trouve les documents les plus intéressants sur la persécution religieuse en Angleterre, sur le long drame durant lequel un pouvoir oppressif fait si durement expier aux catholiques la fidélité à la foi de leurs pères ; il y est frappé de la ténacité du peuple à repousser la révolution religieuse du seizième siècle, ténacité dont l'astuce et la terreur peuvent seules avoir raison, et il suit le mystérieux travail de renaissance qui aboutit, à travers plusieurs siècles, au bill d'émancipation conquis par O'Gonnell. Quelques documents spéciaux mettent surtout en lumière à ses yeux l'impression profonde causée par les émigrés français, ecclésiastiques et laïques, de la fin du dix-huitième siècle, l' édification produite par les prêtres, le merveilleux mouvement de générosité, de sympathie, qui se manifeste dans la nation, dans le clergé anglican, les dons, les quêtes dans les temples, la miraculeuse fraternité qui s'établit tout à coup entre des hommes appartenant à des milieux si opposés, et l'influence incontestable de cette impression sur les événements d'où sont sorties les mesures libérales et réparatrices (1).

(1) Ces faits si curieux ont été racontés depuis par M. l'abbé Sicard, dans son histoire de Y Ancien Clergé de Finance, t. III, p. 132.

Au milieu de ces recherches et de ces découvertes, il n'est pas surprenant que la pensée soit venue à Rio d'écrire un livre sur les destinées du catholicisme en Angleterre, livre dans lequel il aurait étudié en même temps la littérature anglaise dans ses rapports avec les vicissitudes par lesquelles a passé la nation depuis la Réforme jusqu'au bill d'émancipation.

A peine ce travail entrevu, Rio l'aborde comme il entreprend toutes choses, « irrégulier dans la marche, impétueux dans la poursuite » , qualité et défaut à la fois.

De fréquents voyages à Londres, rendus faciles par le voisinage, lui offrent d'inestimables ressources pour se renseigner près des hommes les plus compétents et mener à bonne fin une si importante étude.

L'amitié de Richard Milnes — lord Hougthon — toujours aussi vive depuis le séjour à Rome de 1832, lui ouvre toutes les portes. La situation de lord Hougthon était exceptionnelle à ce point de vue. Appartenant à la fois à la politique et aux lettres, poète très apprécié, très aimé, il recevait le monde parlementaire en même temps que le monde littéraire et pouvait mettre son ami en rapport avec toutes les notabilités de la capitale. Rientôt romanciers, poètes, historiens, hommes d'État invitèrent Rio à leur table. La distinction de sa personne et de ses manières, la vivacité de son

esprit, une érudition extraordinaire et une verve intarissable lui gagnaient les uns et les autres. Admis dans l'intimité des hommes les plus considérables de leur époque, il fut à même de les étudier et il Ta fait en observateur sagace, avec une rare impartialité. Ses Mémoires nous ont laissé une galerie de portraits qui peuvent être consultés pour l'histoire de ce temps.

Bien des figures y paraissent sous leur véritable jour, décrites en quelques traits d'une grande justesse, et l'on a pu vérifier l'exactitude de certains jugements qui semblaient tout d'abord aller à rencontre d'appréciations répandues et autorisées.

Après de longues études préparatoires, après avoir passé en revue les chroniques et les ouvrages de controverse, c'est avant tout auprès des historiens Hallam et Macaulay que Rio alla chercher des lumières, éclaircir ses doutes, discuter ses différences de point de vue.

Le grand respect de Ballam pour les convictions religieuses d'autrui, la merveilleuse facilité d'improvisation de Macaulay, l'impressionnèrent vivement. Il vit souvent les deux rivaux aux prises et assista au feu croisé de leurs discours. La fréquentation de ces deux représentants de l'orthodoxie constitutionnelle et religieuse rendit plus saisissante pour lui sa rencontre avec ce tribun radical que fut l'auteur de la Révolution française et de Sartor resartus, le célèbre Carlyle. S'il avait hésité

un moment à aborder avec lui les questions vitales de religion et de politique, il fut vite mis à son aise. Et, dans ce personnnage qui ne nous a été présenté que comme un démagogue, un égoïste hargneux dépourvu de tout sens moral, indulgent aux plus grands crimes, incapable de faire du bien à personne qu'à lui-même, Rio découvre un homme libéral, tendre, affectueux, attaché aux devoirs de famille, possédant le sentiment de l'idéal à un plus haut degré qu'aucun de ses coreligionnaires politiques. Il nous le montre aussi tel que Dante cheminant dans le monde, comme une âme en peine, douée de toutes les susceptibilités les plus douloureuses. Or, ceportraitdeCarlyleestcelui querévélait récemment la découverte bien tardive de ses lettres à sa mère et à sa sœur (1).

Garlyle recevait bien des hôtes divers, et Rio note un curieux entretien avec Godefroy Cavaignac et Mazzini, qui avait lu le premier volume de l'Art chrétien, et auprès duquel ce livre trouvait grâce à cause du chapitre sur Savonarole.

Successivement, Rio entre en relations avec BulwerLandor, O'Gonnell, Sheil', Disraeli, Wordsworth, Kenyon, Wellington, Normanby. Le poète de l'Irlande, Thomas Moore, semble l'avoir déçu; il était sous le charme d'un autre poète célèbre,

(1) Publiées en 1898 par un critique américain, M. Charles Townsend Gopeland, dans Y Atlantic Monthly de Boston.

l'auteur des Plaisirs de la Mémoire, Samuel Rogers, qui l'avait pris en affection. Quand il était à Londres, il déjeunait chez lui chaque semaine. Lors d'une de ces réunions, Rio fut frappé de la présence d'un convive français dont les rares paroles démentaient la réputation de loquacité de notre race, qui ne s'inquiétait de rien, qui comprenait tout et promenait tranquillement son regard observateur autour de lui : c'était le prince qui devait devenir Napoléon III.

Un propos recueilli chez Samuel Rogers amena Rio à écrire, quelques années plus tard, son livre sur Shakespeare catholique. C'est là qu'il apprit, d'un savant archiviste, que Ton avait trouvé un document permettant d'affirmer que le grand poète était mort catholique. Samuel Rogers avait accueilli cette révélation par ces mots singuliers dans sa bouche : « Tant mieux ! Il est mort avec de meilleures espérances ! »

Mais l'amitié la plus intime et la plus précieuse que Rio contracta dans cette brillante société fut celle d'un homme alors peu populaire, simple membre de la Chambre des communes, foncièrement religieux, plein de sympathie pour les catholiques dans leur lutte contre l'incrédulité, et dans lequel Rio voyait déjà le futur champion de la justice sociale, le réparateur d'iniquités séculaires : William Gladstone.

C'était le moment où Gladstone, pour raffermir

des convictions religieuses chancelantes et faire la guerre aux rationalistes, préparait son livre : Churcfis principles considered in their results, publié en 1840. Rio regrettait qu'un événement violent ne le jetât pas en dehors de la politique générale pour le forcer à se consacrer tout entier à la philosophie religieuse qui était, disait-il, sa vocation. On sait que, si Gladstone resta aux affaires pendant presque toute sa longue vie, les plus graves préoccupations ne purent jamais le détourner de ses premières études. Il me souvient d'avoir souvent entendu dire par un ami de Gladstone, avec lequel j'avais l'honneur d'être lié, qu'il n'avait pas été le voir une seule fois, dans son cabinet, chancelier de l'Echiquier ou premier ministre, sans avoir vu, ouvert sur sa table et en cours de lecture, un livre de théologie ou de philosophie.

Les relations devinrent fréquentes, non seulement entre Gladstone et Rio, mais entre ce dernier et M. Gladstone père, admirable vieillard qui dépensait 500,000 francs dans une année, pour construire des églises et des hôpitaux, qui avait familiarisé de bonne heure son fils avec l'esprit de sacrifice et de charité, et qui lui inspirait une piété filiale si parfaite, une telle déférence que jamais le jeune membre du Parlement n'adoptait une résolution importante sans prendre conseil de son père.

Il est assez piquant de constater que Gladstone, se rendant à Rome en 1838, était introduit auprès du docteur Wiseman, son compatriote, par une lettre de Rio. Cette lettre curieuse, citée par Ward dans l'histoire du cardinal, est à lire en entier (1). Rio présenta également Gladstone à ses amis de Munich, après l'avoir, du reste, pénétré de ses idées au point de vue de renseignement du beau et de l'art chrétien. Les impressions que rapporta le futur homme d'État de ses études esthétiques, au cours de son séjour en Bavière, ne firent que le confirmer dans les idées précédemment reçues. Il s'en inspira plus d'une fois quand il fut au pouvoir, et il est vraisemblable qu'elles ne furent pas étrangères à sa détermination lorsqu'il envoya, en 1869, à l'université d'Oxford, pour y enseigner l'esthétique, Ruskin, ce professeur « non moins original que fécond » , disait, dès 1872, Rio dans ses Mémoires.

Par ces quelques lignes, extraites d'une lettre de Rio à un ami, on peut juger de son intimité avec Gladstone :

a J'avais promis de déjeuner chez lui aussi souvent que cela me serait possible et j'avais fidèlement tenu ma promesse. « Votre exactitude me touche, m'é- « crivait-il un jour; mais il y a quelque chose qui

(1) Elle montre à la fois la haute estime de Rio pour Gladstone, et le désir qu'avait celui-ci de s'instruire de tout ce qui regarde l'Eglise romaine.

« me toucherait encore davantage et qui donnerait « à notre amitié le sceau d'une amitié véritable- « ment chrétienne ; ce serait que vous vinssiez « une demi-heure plus tôt pour prendre part avec « nous à la prière de famille, prière très inoffen- « sive, je vous assure, et dans laquelle vous n'en- « tendrez pas un seul mot qui puisse blesser vos « sentiments catholiques. » Vous devinez sans peine la réponse que je fis. »

N'est-ce pas chose singulière que cet accueil si chaud, si confiant, si cordial, fait à Rio dans un pays des plus hostiles aux croyances qui ont inspiré sa vie et ses écrits?

Dans ce milieu tout protestant, il se voyait recherché, écouté, aimé. Si le lecteur ne le connaissait pas encore, il pourrait être tenté de croire que son catholicisme s'était fait accommodant et ne se manifestait que sous la forme d'un vague sentiment religieux. Il n'en était rien ; et Montalembert, qui avait momentanément rejoint Rio à Londres, nous a montré en lui « un homme franchement et avant tout catholique, qui n'a ni honte ni peur de croire tout ce qu'il a trouvé dans le catéchisme, l'Évangile et la tradition de l'Eglise; qui pratique ce qu'il croit; un homme qui prouve bien qu'il a prié au pied de ces autels dont il décrit la parure avec tant de poésie, pour qui les trésors de l'art chrétien n'ont pas été des toiles mortes, de curieux débris de ce que l'incroyance appelle la mythologie

chrétienne, mais bien des symboles plus ou moins parfaits de l'éternité. »

Et n'est-ce pas, au fond, cette franchise, cette droiture, cette énergie et cette simplicité de convictions qui lui gagnèrent les sympathies des protestants, sans parler du charme que lui donnait, à un si haut degré, son absolu enthousiasme du beau? « Lorsqu'on l'entendait parler, me disait une femme d'une rare intelligence qui était à Londres à cette époque, surtout lorsqu'on l'entendait exposer ses vues sur Fart, on oubliait les dissidences religieuses pour s'élever au-dessus des régions tourmentées de la controverse ; on voyait s'ouvrir devant soi des perspectives imprévues sur le monde idéal et on arrivait à la région sereine de la contemplation esthétique. »

Aussi ne saurait-on s'étonner qu'il ait rencontré dans la société féminine un tel appui, qu'il y ait rencontré de zélées propagatrices de ses idées sur le beau et sur l'art. « Dans les sociétés où j'étais présenté, dit-il, je trouvais le plus souvent quelque femme ayant lu le premier volume de l'Art chrétien. »

C'est à cette époque, sans contredit, qu'il faut faire remonter l'origine du mouvement qui mit en honneur en Angleterre la peinture religieuse italienne du moyen âge et fit retrouver dans l'histoire de l'art deux siècles inédits, méconnus; mouvement plus ou moins dénaturé dans la suite, mais

d'où est sorti ce « délicieux rayon de lumière préraphaélesque » , comme on l'a appelé récemment, et qui a fait le ravissement de notre temps. Les esprits y étaient préparés, et il faut reconnaître que cette préparation était rendue plus facile, comme Rio le constate lui-même, dans un pays où les œuvres d'art sont un luxe de la grande et de la moyenne propriété, où les galeries particulières, formées depuis des siècles, renferment tant de vieux tableaux et où il existe une sorte d'éducation, de culture artistique traditionnelles.

La situation de Rio à Londres, pendant la « saison » de 1840, ne laissait pas de ressembler, par certains côtés, à celle d'un chef d'école. Par un bonheur qui n'est pas ordinaire, il avait conquis à ses idées toute une pléiade de femmes remarquables, parmi lesquelles je citerai seulement Mrs Norton, ce délicat et mélancolique poète que les épreuves de sa vie ont rendue si attachante et qui fît partager ses sympathies à ses deux sœurs, lady Seymour et lady Dufferin ; Mrs Jameson, qui s'appliqua à faire l'éducation esthétique de ses compatriotes d'après les doctrines de Rio ; miss Wels, la traductrice de l'Art chrétien; et enfin miss Charlotte Williams Wynn, femme absolument supérieure par l'intelligence et par le cœur, que son humilité et sa charité ont fait considérer justement comme une sainte, qui lisait Platon et saint Augustin dans leur langue, et que Rio avait élevée à une

haute culture esthétique. On peut juger de son admiration pour le maître dont les leçons avaient formé son goût et avec lequel elle visita la plupart des musées de l'Europe, par l'appréciation qu'elle en a faite dans ses Mémoires :

« C'est, dit-elle, le causeur le plus éloquent que j'aie jamais entendu ; il parle anglais mieux que la plupart des Anglais eux-mêmes. » Et elle ajoute : « Sa foi est admirable et il me touche extrêmement par la profondeur et la sincérité de ses convictions. Sa conversation produit sur moi l'impression d'une cloche d'église, elle m'inspire toujours un sentiment pieux. Que puis-je dire de plus fort(l)? »

Ce don de la parole auquel miss Wynn fait allusion est, je l'ai déjà dit, celui qui a servi le plus puissamment à répandre les idées de Rio. Il avait le don de l'éloquence, et si les circonstances s'y étaient prêtées, s'il avait eu une tribune, l'orateur, en lui, aurait certainement dépassé l'écrivain.

Ceux qui l'ont approché le peuvent dire : aucun de ses amis n'a échappé à la fascination, au charme de cette parole pittoresque, brillante, servie par la mémoire la plus heureuse, par d'innombrables lectures et par la connaissance de quatre ou cinq langues étrangères. Et l'on peut s'expliquer, par

(1) Memorials of Charlotte Williams Wynn, édités par sa sœur, Londres, Green and C°.

ce don si rare aussi bien que par ses qualités morales, l'influence que Rio avait acquise sur certaines âmes, au point qu'elles le choisissaient en quelque sorte pour directeur spirituel, et que plus d'une a adopté ses convictions religieuses. J'ai connu deux de ces disciples, — j'allais dire de ces pénitentes. Elles exprimaient de la façon la plus touchante leur reconnaissance pour celui qui, disaient-elles, les avait amenées à la connaissance de la Vérité.

Son influence se retrouve même dans certaines vocations religieuses : j'en ai rencontré la preuve dans une lettre d'un Père Oratorien de Londres, qui fut jadis un brillant diplomate et qui avait fréquenté assidûment l'auteur de l'Art chrétien,

Rio avait ainsi suscité bien des dévouements connus ou ignorés qui, plus d'une fois, se manifestèrent tout à coup sous la forme la plus saisissante et qui consolèrent ses derniers jours.

De tels faits, il faut bien le reconnaître, sont à l'honneur de la société anglaise d'alors et surtout à l'honneur des femmes de cette société; car il fallait qu'elles fussent animées déjà des hautes aspirations auxquelles Rio s'adressait pour que sa parole rencontrât chez elles tant d'écho.

Une grande douleur avait attristé le premier séjour de Rio en Angleterre : une lettre de Montalembert lui avait apporté la nouvelle de la mort d'Albert de La Ferronnays, survenue le 29 juin 1836. Depuis l'hiver passé à Pise, son état de santé avait éprouvé bien des alternatives. Pendant l'hiver de 1835, sur le conseil des médecins, il s'était installé à Venise d'où il avait fait à Rio un appel qui malheureusement ne put être entendu. On le transporta à Paris. Ses derniers jours furent d'un saint. D'une main défaillante, ilavait encore feuilleté sur son lit de mort le livre de son ami : la Poésie chrétienne, qui venait de paraître, et il avait donné un dernier souvenir à celui qu'il appelait son maître.

Deux mois après cette mort, Rio se rendait à Paris pour y rencontrer Alexandrine qu'il connaissait à peine, mais dont Albert lui léguait l'amitié. Cette entrevue fut profondément émouvante. Après avoir prié tous deux dans l'église Saint-Sulpice, ils

visitèrent la chambre même où Albert avait rendu le dernier soupir, rue Madame, et c'est là qu' Alexandrine fit le récit des heures suprêmes. Elle pressait Rio de se rendre au château de Boury où il eût trouvé toute la famille de son ami. M. de La Ferronnays avait acheté ce château, situé non loin de Gisors, dans l'Eure, et la terre attenante, à l'époque du mariage de son fils.

Alexandrine promettait à Rio, s'il venait à Boury, de lui montrer « encore bien des choses précieuses d'Albert » , faisant ainsi allusion au Journal qu'il avait laissé parmi ses papiers. Mais Rio était attendu en Bretagne par sa mère, et il fallut remettre la visite à l'été de 1837.

Pendant l'hiver qui suivit, une active correspondance fut échangée entre Londres et Boury; et, quelques mois après, Rio rejoignait M. de La Ferronnays à Paris, où il passait avec lui une semaine tout entière, consacrée aux épanchements de l'amitié et à des retours attendris sur le passé. Dans ces entretiens, et au lendemain de si grandes épreuves, celui que Rio avait cru ne pouvoir admirer davantage, lui apparaissait sous un jour nouveau. Il y avait tant de séduction dans sa mélancolique douceur, tant de noblesse et de sérénité dans ses paroles, tant de beauté dans son regard tourné en haut, que Rio en était comme transporté. Le temps était loin où Albert était querellé pour ses tendances mystiques. A la lumière qui éclaire les

régions du monde supérieur, on avait appris à juger les intérêts terrestres.

M. de La Ferronnays et Rio se rendirent ensemble à Boury, où les tristesses firent trêve pour un moment. Bientôt, décidée par d'affectueuses instances, Mme Rio venait rejoindre son mari, et elle était à son tour appréciée et fêtée. Tous deux goûtèrent l'infinie douceur de cet asile « où la douleur s'alliait à la paix, à la charité, à l'étude, à la bonne harmonie des cœurs unis entre eux et aimant Dieu » . Ils admirèrent « cette vie si active et si calme à la fois, dans une retraite où pénétrait cependant du monde tout ce qui, dans le monde, était digne d'intérêt » .

Alexandrine, Eugénie et Olga étaient tour à lour maîtresses d'école et sœurs de Charité ; maîtresses de musique aussi, et leurs belles voix remplissaient la chapelle du château à l'heure de la prière commune et des offices.

C'est à Boury que Rio apprit à connaître réellement Albert, en entendant la lecture de son Journal. Il comprit l'admiration de Montalembert — admiration que l'amitié n'avait pas exagérée — pour ce jeune homme, « étranger à toute prétention littéraire, à toute gloriole de publiciste, ne songeant qu'à Dieu et à l'amour, ne se doutant pas qu'il laissait échapper de sa plume des pages comme il ne s'en rencontre pas de plus belles dans les chefs-d'œuvre de la littérature du cœur. »

M. de La Ferronnays avait repris son projet de charger Rio de préparer la publication de ses Mémoires. Il lui communiqua dès lors des notes et des dépêches d'un vif intérêt et il fut décidé que Ton se réunirait de nouveau pendant l'été de 1838 et que l'on se mettrait à l'œuvre. C'est seulement plus tard que ce projet put recevoir un commencement de réalisation. Dans l'intervalle s'était produit un très heureux événement, qui comblait tous les souhaits de M. de La Ferronnays : le mariage de sa fille Eugénie avec le comte de Mun. La réunion de 1839 eut un caractère plus intime que jamais. Il fut entendu que Rio accepterait d'une manière définitive la jouissance de la partie disponible du château pour venir s'y installer tous les étés avec sa femme et ses enfants. C'était presque ne former qu'une famille.

Tous les beaux rêves d'avenir reprirent leur cours. Rio espérait pouvoir commencer vers 1840 la rédaction des Mémoires de M. de La Ferronnays. « Remercions Dieu, lui écrivait ce dernier, du bon temps que nous venons de passer dans un lieu où chacun l'aime, le prie, espère en Lui ; dans cette retraite bien étrangère aux joies du siècle, mais où Il console les uns, pardonne aux autres, soutient et encourage ceux qui ont toujours en Lui toute confiance. »

Hélas ! le sort des rêves formés pour cette année 1840 démontre une fois de plus l'inanité des projets

d'ici-bas. La réunion fut ajournée cette année-là, parce que M. de La Ferronnays allait rejoindre, dans Tltalie méridionale, le comte de Ghambord. D'autres circonstances la retardèrent ensuite. Puis la mort vint frapper toute cette famille à coups redoublés- En janvier 1842 M. de La Ferronnays mourait à Rome; la même année, en avril, succombait Eugénie de Mun ; en 1843, Olga de La Ferronnays ; puis, en 1848, Alexandrine, suivie de bien près par Mme de La Ferronnays.

Ce fut encore Montalembert qui annonça à Rio la mort d'Alexandrine, en faisant un triste retour sur le passé, sur les liens brisés, mais en ajoutant « que des liens plus étroits que jamais le rattachaient à l'ami de sa jeunesse, de ses illusions, de son enthousiasme, au guide et au précepteur de son âme lorsqu'elle avait toute sa fraîcheur et toute sa fleur » .

Ce qu'a été dans la famille de La Ferronnays la beauté de ces morts, ce qu'avait été la beauté de ces vies, on le sait par un livre qui n'a reproduit que la vérité. Elles justifient bien ces paroles de Renan qui renferment à elles seules toute une apologétique : « Je vois maintenant avec évidence que toute la logique du système de l'univers serait renversée, si de telles vies n'étaient que duperie et illusion. »

Ce n'est pas sans une sorte de déchirement intérieur que Rio avait abandonné l'ouvrage pour lequel il avait renoncé à toute autre occupation, cette publication sur l'art purement chrétien dont il avait eu tant à cœur « de révéler les doux mystères et les saintes traditions » . Même pendant la période la plus attachante de ses séjours à Londres, il était obsédé par un remords constant et il en souffrait comme on souffre d'une infidélité à son premier amour.

Les reproches de M. de La Ferronnays à ce sujet lui avaient été surtout très sensibles et ne sortaient pas de sa mémoire. Montalembert ne cessait, d'ailleurs, de lui représenter qu'il faisait violence à sa vocation, que sa conscience était engagée à la continuation de l'oeuvre commencée, qu'il se devait à la réhabilitation de ses croyances tant esthétiques que religieuses, qu'il désertait la lutte au moment où la victoire pouvait être remportée... Et¥ pour

donner plus de force à ses objurgations, il rapportait ces paroles prononcées au cours d'une conversation qu'il avait eue avec M. Thiers : « Dites à votre ami que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour l'aider à populariser ses idées, qui sont les seules justes et vraies. »

De divers pays arrivaient également des témoignages autorisés qui insistaient dans le même sens : Manzoni lui écrivait de Milan que la lecture de son premier volume l'avait aidé à recouvrer le sentiment de l'idéal chrétien. Et j'imagine qu'en Angleterre aussi, parmi toutes ces âmes que ses entretiens sur l'art avaient tant remuées, élevées, beaucoup travaillaient à le réconcilier peu à peu avec sa vocation.

La résistance prit fin. Malgré l'importance des matériaux déjà réunis pour la composition de l'ouvrage sur les Destinées du catholicisme en Angleterre, Rio se décida à revenir aux études préparatoires de l Art chrétien et s'occupa aussitôt, avec un zèle de néophyte, à refondre son premier volume. Mais deux circonstances de nature bien différente vinrent contrarier ce retour aux projets abandonnés et en retarder l'exécution : un mal redoutable qui entraîna pendant des années une immobilité presque complète, la paralysie, et quand revint un meilleur état de santé, le rappel à des fonctions diplomatiques actives.

« Je vois avec bonheur, lui écrivait Montalem-

bert, à la date du 25 novembre 1841, que tu songes sérieusement à reprendre ton ouvrage sur l'Art chrétien. Ah ! mon ami, tu sais comme je te l'ai toujours conseillé ; c'est évidemment là l'œuvre capitale, la véritable gloire de ta vie. Tu as ouvert le premierune mine destinée à donner chaque jour de plus riches produits, et puis, tu t'en es allé dédaigneusement moissonner à droite et à gauche, pendant que d'autres puisaient à pleines mains dans un trésor qui t'appartenait et qui a été bien galvaudé, comme celui de Winckelmann sur l'art antique. Ce livre, tu pouvais et tu devais le faire ; tu le peux encore si tu t'y prends tout de suite. » A peine décidé à continuer son œuvre, Rio avait repris le cours de ses pérégrinations artistiques, et ce fut en 1842, à Bologne, qu'il ressentit les premières atteintes de la maladie qui, en lui ôtant le mouvement, semblait devoir mettre fin à sa vie intellectuelle. Mais il se raidit avec une énergie extraordinaire contre des obstacles qui eussent brisé d'autres courages. Pénétré de l'importance de son œuvre, fort du dévouement de sa femme, rien ne peut l'abattre. Il continue ses voyages, se fait porter dans les galeries ou se traîne sur des béquilles dans les bibliothèques et à travers toutes les collections de peinture ou de sculpture de l'Europe. Il se fait faire la lecture, et, ne pouvant écrire, il dicte. Il est à Venise pendant l'hiver de 1844, à Milan au printemps, à Munich un peu plus

tard. En même temps, il demande la guérison à tous les traitements, à toutes les stations balnéaires.

Au milieu de ses souffrances, non seulement il poursuit son étude, mais il trouve moyen de publier, en 1842, la Petite Chouannerie, histoire de l'insurrection de 1815, dont les récits avaient charmé ses amis de Londres, auxquels il avait promis de les publier; puis, deux ans plus tard, les Quatre Martyrs. Il avait composé à Venise et en Angleterre ce dernier volume, écrit avec prédilection. Il y traitait, en effet, un sujet qui lui tenait au cœur et qu'il jugeait très neuf : le martyre envisagé comme matière d'art et de poésie chrétienne. Ce livre, qui mettait en lumière quatre types différents d'héroïsme, histoires vraies et puisées à des sources authentiques, constituait pour lui, sous une autre forme, la poursuite du même idéal.

Il s'était produit, dans son état de santé, une certaine accalmie, quand le gouvernement provisoire français jugea à propos, en 1849, de le charger de missions diplomatiques à Francfort, pendant que le Parlement allemand y siégeait, et à Erfurt. J'ai entre les mains les minutes de plusieurs dépêches envoyées par lui à cette époque au ministre des affaires étrangères. Elles permettent d'envisager sous un jour nouveau l'auteur de l'Art chrétien. Ce serait élargir démesurément les proportions de ce travail que de nous arrêter à étudier le diplo-

mate. Je me bornerai à constater que dans ces dépêches, d'une forme saisissante, et où Ton devine un homme qui connaît à fond l'Allemagne et les Allemands, on voit se dessiner tout le grand drame qui, vingt ans plus tard, entraînera nos désastres. C'étaient nos propres destinées qui se jouaient sur le théâtre de Francfort, et les dépêches de Rio révèlent, alors déjà, tous les moyens d'action que mettra en œuvre un parti décidé à poursuivre, et poursuivant en effet, avec une merveilleuse ténacité, la réalisation de l'unité allemande. Les causes de sa faiblesse originaire et de son formidable succès final sont également indiquées. On s'explique comment la Prusse, en dépit de son impopularité notoire, des répugnances personnelles de son souverain, de mille obstacles religieux et politiques, a su profiter de la désorganisation latente du pays pour arriver à prendre la tête du mouvement national, à se faire proclamer la première puissance intellectuelle et matérielle de l'Allemagne. Les petits Etats sont travaillés par des crises qui avilissent plus ou moins les pouvoirs sociaux. On saisit sur le vif l'incapacité des princes et des hommes d'Etat, un despotisme bureaucratique ridicule, les défiances enversles dynasties régnantes, le prolétariat allemand faisant son apparition avec le suffrage universel, le péril d'en bas rendant aveugle sur les menaces d'en haut, faisant apprécier les avantages d'un pouvoir central appuyé sur une

grande force militaire. On voit enfin les fautes, les maladresses accumulées de l'Autriche perdant sa cause ; on la voit chercher, au moyen d'une politique de compression à l'intérieur, à maintenir artificiellement un équilibre momentané, se bornant à juxtaposer, en les exploitant, au lieu de les organiser, les diverses nationalités soumises à son sceptre ; ne sachant tirer parti d'aucun élément favorable, laissant le temps s'écouler et la situation empirer, jusqu'à ce que la main brutale d'un grand politique précipite la solution définitive.

Rio s'étonnait, en ces dépêches, de trouver tant d'indifférence dans le public français pour la question vitale qui s'agitait alors du Rhin à la mer du Nord. L'Allemagne unifiée se rangerait-elle sous l'hégémonie de la Prusse ou sous celle de l'Autriche? Un partage aurait-il lieu entre les États du Nord et ceux du Midi, groupés, rapprochés par un lien fédéral et unis à l'une ou à l'autre de ces deux puissances ? Une troisième Allemagne serait-elle constituée avec la Bavière pour centre?

Rio a pu s'étonner pendant vingt ans que cette question restât ouverte sans que la France eût pris un parti, sans qu'elle eût cherché à mettre à profit tant de chances favorables que lui offraient les vœux secrets et les complicités de plus d'un État, Il a pu s'étonner de l'aveuglement des pouvoirs publics.

La surprise qu'il en a manifestée, je l'ai éprouvée

péniblement moi-même, au retour d'un long séjour en Allemagne, en 1864, lorsque, parlant de ce problème redoutable, de ce danger présent à nos portes, des solutions menaçantes, de l'urgence d'aviser, je ne rencontrais que des sourires sceptiques ou des mines indifférentes et distraites. La diplomatie, sans doute, agitait ces questions et Dieu sait comment ! L'opinion publique, indifférente, ne les soupçonnait même pas; et, à part deux ou trois exceptions, notre presse, si ignorante, si insouciante en ce qui touche les questions étrangères, ne faisait qu'endormir ses lecteurs, alors qu'elle aurait dû tenir sans relâche leurs yeux fixés sur le péril qui allait mettre la France à deux doigts de sa perte.

Ce fut quelque temps après avoir rempli ces missions diplomatiques que Rio put croire à la réalisation de l'un des rêves les plus chers de sa vie et, à vrai dire, de son unique ambition.

Napoléon III, qui se rappelait sa rencontre avec lui à Londres et le succès de ses entretiens sur l'art, qui savait le retentissement d'une brillante conférence faite récemment à Anvers, songea, de sa propre initiative, à créer pour lui une chaire d'esthétique au Louvre. Déjà Rio entrevoyait la possibilité de faire pénétrer cet enseignement, de le répandre, de l'organiser à tous les degrés, comme l'avait fait l'Allemagne, comme tentaient de le faire l'Angleterre, la Russie elle-même, les

États-Unis, quand une opposition singulière et opiniâtre du ministre d'État Fould fit échouer le projet du souverain.

Rio aurait pu, sans doute, avoir raison de ce mauvais vouloir, faire intervenir des influences, agir lui-même auprès d'un prince bienveillant : selon son habitude, il ne tenta aucune démarche et les choses en restèrent là.

Il se donna dès lors sans réserve à la composition de son grand ouvrage. Une amélioration dans l'état de sa santé, des joies de famille, le brillant mariage d'une de ses filles (il en eut deux) avec le fils aîné de lord Fingall, vinrent éclaircir sa vie et lui donner de nouvelles forces. Il arriva ainsi à l'année 1861, durant laquelle furent publiés les quatre volumes de l'Art chrétien.

Rio ne s'est pas proposé d'écrire une histoire de l'art. Libre de choisir et de circonscrire son sujet, il l'a étudié en Italie. Mais comme, du treizième au seizième siècle, l'art y est plus ou moins profondément imprégné du sentiment chrétien, il s'ensuit que le livre de Rio, tout spécial qu'il est, embrasse encore un très vaste domaine. L'ouvrage, d'ailleurs, n'est pas conçu à la façon d'un tableau d'ensemble. Rio dépeint successivement chaque école d'une façon bien plus détaillée que dans le volume publié en 1836, où son plan était seulement esquissé; mais il suit les mêmes principes et ne laisse dans l'ombre ni un fait important, ni une physionomie d'artiste originale, ni une œuvre caractéristique.

Dans ces quatre volumes se déroule tout le spectacle des trois Renaissances italiennes : celle du quatorzième siècle, avec Giotto; celle du quinzième et celle du seizième siècle. De Cimabue à la mort

du Titien, trois siècles durant, la chaîne reste ininterrompue ; les génies se succèdent au point que l'humanité en est comme éblouie. Mais, il faut le dire, c'est aux maîtres du quatorzième et du quinzième siècle que vont les prédilections de Rio. Ce sont eux qui l'attirent et qui l'attachent. C'est la légitime glorification de leurs œuvres qui a été le côté nouveau de son livre. Sans leur rendre un culte aveugle, il a tiré les unes de l'oubli et vengé les autres de l'indifférence, répandu sur toutes la pleine et ardente lumière de sa critique. Dans l'art si pur que pénètre la foi religieuse, dans cet art qui réjouit et illumine les âmes, il voit le véritable accomplissement de la mission qui lui est réservée, « faire communier les hommes, tous les hommes, dans l'amour du beau ».

Cependant dès le quinzième siècle, il déplore les déviations qui en altèrent le caractère ; il s'élève contre l'infiltration progressive, non pas de l'antiquité, mais du paganisme.

Le débat est bien ancien sur ce point, et il n'est pas près sans doute de finir, pas plus que le débat sur la responsabilité qui, dans ce mouvement, fut celle d'un Laurent de Médicis, d'un Léon X ou d'un Bembo. Les uns ont célébré cette sorte d'invasion païenne comme le point de départ d'une véritable émancipation, comme ayant produit le triomphe de la Beauté, et secoué, au nom de la vie, les sévérités du christianisme. Rio n'a vu là que l'atténua-

tion profonde des principes éternels et immuables, l'amour de la matière développé jusqu'au sensualisme, usurpant le culte de l'idéal, et il a jugé que l'art italien avait fait fausse route au seizième siècle. Mais de ce qu'il ait déploré la victoire du matérialisme, il ne résulte pas qu'il ait condamné le naturalisme entendu comme respect de la nature; il a trouvé, pour le caractériser, chez Masaccio,Giorgione, Michel-Ange, le langage le plus heureux. Il n'a jamais contesté la part de réalisme nécessaire aux chefs-d'œuvre, et ce serait pure injustice de le confondre avec ceux qui regardent comme la caractéristique de l'art chrétien l'absence de la chair, les bras de bois et le cou cassé des vierges. Il savait que l'œuvre d'art n'existe ni en dehors de l'idéalisme ni en dehors du naturalisme. De préciser quelle doit être la part de l'un et de l'autre, c'est une entreprise le plus souvent illusoire. Les chefs-d'œuvre le réalisent;, le génie tranche la question. Il semble que Raphaël, dans sa première manière, ait réalisé ce merveilleux équilibre.

Il y a là, comme l'a très bien dit Schelling et comme Rio l'a compris, une part de travail inconscient à côté de l'effort conscient des artistes, qui sont ainsi les instruments d'une force supérieure, et qui expriment souvent plus de choses qu'ils n'en comprennent. Plus, dans leur travail intérieur, ils se rapprochent de la source divine, plus leurs pro-

cédés techniques ont d'excellence et mettent en harmonie la forme, le signe, le symbole avec l'idée, — et plus aussi l'œuvre d'art est parfaite. C'est parce que le christianisme lui a fourni un point d'appui qui n'existait pas dans l'antiquité, et que rien ne saurait remplacer, que la peinture religieuse a pu s'élever si haut et atteindre, selon la démonstration de Rio, le point culminant de l'art.

Des esprits exigeants et absolus ont pu reprocher à sa méthode de n'être pas assez scientifique. Il n'y a pourtant pas de théories dans son livre. Il a beaucoup moins défini sa doctrine idéaliste qu'il ne l'a dégagée avec clarté des faits réunis par sa science. Quoi qu'on puisse dire, d'ailleurs, l'œuvre d'art échappe à la rigueur des démonstrations scientifiques.

Rio a-t-il réellement mérité un autre reproche, celui d'exclusivisme, de parti pris? Je dois reconnaître qu'en abordant la lecture de l'Art chrétien, je n'avais pas l'esprit complètement étranger à ces préventions. Je m'attendais un peu à rencontrer la rigidité d'un dogmatisme absolu. Sans doute, Rio n'est pas neutre, non pas même éclectique, si l'on entend par là qu'il admette tous les principes et toutes les inspirations, sans autre exigence que celle d'une exécution habile et séduisante à l'œil. Sans doute on voit que l'art, à ses yeux, comme toutes les grandes œuvres de l'homme, est fait pour glorifier le Créateur et élever la pensée de la créa-

ture. Mais, si ses admirations sont ardentes et ses réprobations vives, il n'en reste pas moins capable de jugements pondérés, et il n'y a, dans ses critiques, rien que ne puisse accepter l'esprit le plus ouvert et le plus libéral. On a plutôt lieu de s'étonner que ce fils d'un marin breton, taillé en granit et forgé dans la flamme, ait pu adoucir et nuancer sa nature, au point où il y est arrivé ! Il dit quelque part, avec beaucoup de finesse, de Balthazar Castiglione, « qu'il était doué d'une souplesse d'esprit qui s'étendait jusqu'au caractère » . Ce qui surprendrait, chez lui, ce serait que, doué d'une énergie allant jusqu'à la rudesse, il ait su préserver des atteintes de son caractère l'équité et la souplesse de son esprit.

Si Rio a pu, lorsqu'il faisait paraître, en 1836, son livre intitulé la Poésie chrétienne, susciter des critiques, on doit reconnaître que ceux mêmes qui les lui adressaient modifièrent leur jugement en présence de V Art chrétien, publié en 1861. C'est ce qu'a fait de très bonne grâce le célèbre Charles Blanc, «D'une part, écrit-il, les années, les études et les frottements de la vie ont appris à M. Rio à corriger l'excès de sa doctrine ascétique ; d'autre part, ceux que l'auteur avait le plus éotnnés par ses affirmations imperturbables ont fait un pas vers lui et se sont habitués à leur étonnement. En étudiant, eux aussi, plus profondément l'histoire de l'art italien, ils se sont rapprochés des opinions qui d'abord

leur avaient paru enfantées par un aveugle esprit de parti; de sorte que M. Rio, après avoir ouvert à la critique une voie nouvelle, y a peu à peu entraîné ses adversaires eux-mêmes (1). »

(1) Gazette des Beaux- Art, 1881. — En 1872, M. Guillaume, alors directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, exprimait le vœu que la bibliothèque de chaque collège reçût un exemplaire de V Art chrétien pour le cas où un professeur de rhétorique ou de philosophie serait porté à initier ses élèves et à s'initier lui-même à cette science du Beau jusque-là négligée dans notre enseignement.

A dater de la publication de ce grand ouvrage, la vie de Rio devient plus sédentaire. Il s'installe dans son appartement de la rue Oudinot. Il passe presque toute Tannée à Paris. Les fidèles amitiés apprennentle chemin de sa demeure, et ainsi continue pour lui un commerce assidu avec des esprits d'élite : Montalembert, Léon Gornudet, Mgr Dupanloup, Gratry, Henri Delaborde, Louis Veuillot, d'Abbadie d'Arrast, et, parmi les femmes, Mme Graven, la princesse Tchernicheff, lady Fullerton, la comtesse de Leyden. De l'étranger, lui viennent de nombreuses visites; malgré ses infirmités et des épreuves redoublées, le charme et la verve de sa conversation ne faiblissent pas et son salon demeure un foyer.

A l'occasion du trois centième anniversaire de Shakespeare, Rio publia un volume sur ce prodigieux Titan du drame. L'origine de ce livre fut un entretien qui avait eu lieu chez Samuel Rogers, et

dont il a été parlé plus haut. Rio prétendait démontrer, non seulement sur la foi de documents discutables, mais par Tétude approfondie de l'homme et l'analyse de ses œuvres, que Shakespeare a appartenu à la religion catholique et qu'il l'a même défendue.

Ce ne fut pas sa dernière œuvre, puisqu'il publia encore, en 1872, ses Mémoires.

Mais les travaux livrés au public ne constituent qu'une faible partie de ceux qu'avait entrepris et ébauchés cette intelligence si active et si féconde, et qui sont restés manuscrits. Outre le livre inachevé : les Destinées du catholicisme en Angleterre, d'autres avaient été menés très loin. L'un traitait de la décadence des arts au point de vue chrétien, surtout pendant le dix-huitième siècle ; un autre, de l'éducation esthétique d'un prince. Il y avait, en outre, une Vie de Léopold d'Autriche, figure héroïque dont il s'était un jour épris.

La présidence et les travaux de l'Association fondée sous ses aupices pour améliorer l'art religieux en France, et qui prit le nom de Société de Saint- Jean, faisaient diversion à ces études et apportaient un adoucissement à de grandes tristesses : la mort de sa mère, de sa fille aînée; la mort de l'ami qui lui était si cher, Montalembert.

L'année terrible était arrivée. Elle fut particulièrement douloureuse pour Rio. L'orage qu'il avait vu si longtemps suspendu éclatait enfin et foudroyait

son pays... L'hiver de 1871, passé à l'île d'Arz, fut un long tète-à-tête avec ses souvenirs de jeunesse, cruellement évoqués par une nouvelle invasion étrangère. En pensant à ses anciens frères d'armes, Rio assistait au départ pour Paris de ces mobiles bretons qui allaient, cette fois, contribuer à sauver la République en délivrant les membres du gouvernement provisoire retenus prisonniers à l'Hôtel de Ville, le 31 octobre 1870, par les hommes de la Commune. La foi religieuse de ces soldats de l'Ouest était encore une garantie de fidélité et de dévouement.

Reposer au milieu de cette race, proche de l'Océan dont la grande voix avait bercé ses premières rêveries et l'enchantait encore au déclin de sa vie, tel avait été son dernier vœu en quittant l'île d'Arz. N'y tenant plus, il était reparti pour Paris dès le mois de mars et avait assisté aux scènes de la Commune.

Tout ce qu'il put ensuite dérober d'activité intellectuelle à ses infirmités croissantes fut consacré à recueillir et à dicter ses souvenirs et à les publier sous le titre d'Epilogue à F Art chrétien.

Ces deux volumes renferment des richesses; mais on peut leur reprocher d'être trop remplis de faits, trop touffus et enchevêtrés, sans éclaircie ni halte pour le lecteur. Au reste, la sincérité de l'écrivain y est évidente. On a dit de lui avec raison que «lorsqu'il raconte son histoire, c'est avec

le charme et la naïveté de quelqu'un qui s'est trouvé là et qui, loin de se regarder lui-même, a regardé autour de lui » .

C'est l'histoire d'une âme éprise de l'idéal sous toutes ses formes, qui a voué sa vie à en étudier le double épanouissement plastique et moral.

Rio fut un dès ouvriers les plus vaillants de cette renaissance religieuse qui s'est manifestée de notre temps avec un réel éclat. Il est vraisemblable, en effet, que lorsqu'on envisagera avec un certain recul ce dix-neuvième siècle dont, les uns et les autres, non sans raison peut-être, nous disons tant de mal, on le jugera avec moins de sévérité. On lui tiendra compte, entre autres mérites, d'avoir réhabilité les grandes époques de la foi chrétienne dans l'histoire et dans les arts, d'avoir restauré avec un soin si attentif ces admirables cathédrales que les siècles précédents avaient défigurées ; d'avoir compris enfin et remis en honneur la peinture chrétienne. Justice alors sera rendue à ceux qui furent, comme Rio, les initiateurs de ce grand mouvement.

La maladie nerveuse dont Rio était atteint n'avait pas cessé. Il demeurait paralysé et on devait le rouler sur son grand fauteuil dune pièce à l'autre. Aussi, n'était-ce pas sans surprise que l'on retrouvait en lui, malgré de si anciennes et continuelles souffrances, non seulement les fortes pensées de l'âge mûr, mais la vivacité d'une imagination de vingt ans.

Le mal ne s'en aggravait pas moins, et la dernière année de Rio fut une lente agonie. Cet homme ardent, irritable, impétueux, que ses nerfs malades faisaient tant souffrir, deyint alors d'une patience et d'une douceur inaltérables. On lui avait reproché de se laisser aller à sa nature autoritaire et opiniâtre, d'être vif parfois jusqu'à la rudesse. Impressionnable à l'excès, il avait, comme le ciel, ses moments de soleil et de brumes. Mais la bonté dominait tout, au point qu'il ne pouvait croire au mal ni supporter une médisance sur ses amis. Un mot affectueux avait toujours raison de lui. A la fin de sa vie, cette qualité maîtresse demeura toute seule.

Il mourut à Paris le 16 juillet 1874, sans que sa disparition attirât beaucoup l'attention publique. La plupart de ses amis n'étaient plus ; lui-même s'était peuàpeu retiré sur dessommets oùl'oubli vousenveloppe aisément. Faire du bruit autour de son nom, c'était, d'ailleurs, un souci qu'il n'avait jamais connu. Dans ses derniers jours, deux préoccupations l'absorbaient : entendre lire par des voix aimées les psaumes dont il ne pouvait se lasser d'admirer la beauté et dont il s'appliquait des passages ; s'informer des pauvres qu'il faisait secourir autour de lui et dans sa chère île d'Arz.

Parfois il lui arrivait de demeurer longtemps immobile, silencieux, les paupières closes. Puis soudain on voyait un sourire éclairer ses lèvres

pâlies. Dans le cortège des vieux maîtres glorifiés par lui, était-ce la suave image de Frà Angelico paré de ses lis blancs qui lui apparaissait?... Entendait-il chanter ces anges de la Madone de Bellini, dont la seule vue répand la paix?... Etait-il sous le charme du divin Enfant adoré par les Mages du Pérugin?... Peu à peu, sans doute, s'entr'ouvraient devant sa pensée ravie les voiles qui nous cachent l'Infinie Perfection. Peut-être ce fervent amant de l'idéal se sentait-il déjà porté jusqu'au séjour de l'Eternelle Beauté par le pur rayon de lumière sur lequel Béatrix, de monde en monde, fit monter l'âme de son poète bien aimé.

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