UN PENSEUR CHRETIEN
M. L'ABBE GUTHLIN
Les morts prématurées ont toujours une gravité triste, et elles laissent sur ces existences encore pleines de promesses et inopinément tranchées le charme émouvant et suprême des belles choses inachevées.
Celui dont je vais parler est mort, non dans la première jeunesse, mais dans toute la maturité de l'âge et du talent, et le deuil causé par sa perte a suivi de près un autre deuil que nous avions porté tous deux, au plus profond de notre cœur, le deuil de notre commune et chère patrie, l'Alsace.
Bien qu'il s'agisse d'une époque déjà lointaine, le souvenir de ma première rencontre avec l'abbé Guthlin est demeuré gravé dans mon esprit.
La rentrée venait d'avoir lieu, en automne, au
collège de Saint-Arbogast, installé dans les bâtiments de la vieille abbaye de Saint-Etienne, à Strasbourg. L'animation régnait au parloir. On m'y avait conduit pour faire mes adieux à un jeune parent. Des groupes étaient formés; au milieu de l'un d'eux, un ecclésiastique se tenait debout. De taille élevée, mince, d'une distinction originale et pleine de réserve, il éveillait l'attention dès l'abord. Une expression virile échauffait ses traits délicats : la volonté forte dans la douceur patiente. D'un bleu limpide, ses yeux portaient en eux la candeur et la sérénité, des étonnements naïfs et des jets de lumière. Il avait le regard d'un penseur et d'un enfant, tout plein de cet au delà dont la mélancolie est si pénétrante. C'était le foyer d'où rayonnait sur son visage je ne sais quelle beauté invisible.
Ce regard me gagna aussitôt.
Tout entier à mon impression soudaine et confuse, et que j'eusse été impuissant à analyser alors, je n'avais pas remarqué qu'un autre ecclésiastique était entré au parloir. Je me trouvais près de lui. Sa parole me frappa; elle était brève et décidée, le son de voix de l'orateur, l'allure du commandement, je ne sais quoi de prompt et de hardi dans l'expression, un œil vif, questionneur, qui semblait tout embrasser en un instant, et où se lisaient à la fois l'initiative, la puissance dans l'action, la ténacité dans la lutte. De ces deux ecclésiastiques, le premier, que ces pages essaieront de faire con-
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naître, était l'abbé Guthlin, qui devait être un des amis les plus chers et le vicaire général de Mgr Dupanloup; le second était le directeur de Saint-Arbogast, M. Freppel, qui devait illustrer le siège épiscopal d'Angers.
M. Guthlin, nommé professeur à Saint-Arbogast au mois d'octobre 1851, sortait à peine du grand séminaire. Son enfance s'était écoulée à Folgensbourg, où il était né le 28 décembre 1828, dans cette pittoresque région du Sundgau alsacien, dont l'originalité se révèle moins encore par son aspect physique que par le caractère de ses habitants, aux mœurs rudes, à l'esprit indépendant. Assis sur l'une des hauteurs que formeut, en venant expirer au sud de l'Alsace, les dernières ramifications du Jura, Folgensbourg domine un cirque immense : au loin, les cimes des Alpes avec leurs franges d'argent; plus près, les sommets arrondis de la Forêt Noire et des Vosges; devant soi, l'antique ville de Baie et le Rhin qui la traverse, déjà majestueux.
L'éducation de M . Guthlin fut en grande partie son œuvreà lui-même. Il étaitavide de connaître, suivant l'instinct héréditaire qu'il rencontrait autour de lui parmi les siens et que n'avaient point altéré les tra-
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vaux manuels et la culture du sol. Dans la vieille famille à laquelle il appartenait, et qui, depuis des siècles, était attachée à la contrée, une sorte de dignité morale, alliée au goût des choses de l'esprit, s'était transmise comme un patrimoine et se manifestait dans l'expression même des physionomies. La passion de lire y était si vive que l'on mettait souvent à profit pour la satisfaire jusqu'aux heures du repas, au retour des champs.
Le développement intellectuel de M. Guthlin se fit un peu au hasard de ses premières lectures. Que de fois il m'a dit ses étonnements, ses joies, quand il découvrait quelque livre ancien ou nouveau, précieuse trouvaille faite au fond d'un grenier ou dans le bagage de quelque colporteur ! Les œuvres de Chateaubriand, en particulier, le transportaient d'enthousiasme.
Dans ses longues heures de solitude, de lectures et de rêveries, en présence des merveilleux spectacles de nature qui se déroulaient devant ses yeux, il s'était appliqué à déchiffrer les énigmes que nous propose le monde et à y chercher des réponses. C'est alors surtout que s'est faite l'éducation de son âme, dans ce face à face lumineux et libre avec le beau et le vrai.
Il avait, comme saint Augustin, cherché Dieu dans le secret silence qu'il garde au-dessus des cieux; il avait écouté la voix des monts et des eaux, celle de l'épi et des fleurs sauvages qui lui
avaient dit : Qaœre super nos... ipse fecit nos. « Cherche au-dessus de nous celui qui nous a faits.» La contemplation de l'invisible était devenue le suprême attrait de son esprit. Aussi, quand, au sortir du collège où il avait surpris ses condisciples et ses maîtres par la rapidité de ses succès, la question de sa vocation se posa, il n'eut pas d'hésitation. Il consacra sa vie à la vérité et, pour en faire l'objet unique de son culte, pour la propager dans les âmes avec une autorité plus haute, il embrassa le sacerdoce.
Il avait appris à le connaître par celui qui avait été son premier maître, et qui, devinant sa valeur, s'était occupé, avec une sollicitude particulière, de la formation de son esprit. Animé d'une foi antique, et, en même temps, passionné pour la science, modeste, simple, frugal dans sa vie, dévoué aux pauvres, aux faibles, aux petits, secourable à tous, respirant la douceur et la paix et la répandant autour de lui, le généreux vieillard qui gouvernait depuis quarante ans la cure de Folgensbourg, M. l'abbé Faninger, lui était apparu comme le type vivant et poétique du prêtre.
M. Guthlin entra donc au grand séminaire de Strasbourg au mois de novembre 1847. C'est là surtout qu'il donna un libre cours à sa passion pour l'étude. Aucune difficulté ne le rebutait, ni dans la théologie ou l'exégèse, ni dans l'histoire, ni dans l'étude des langues orientales. Il s'était
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promis de lire l'Ancien Testament dans le texte original : au bout d'une année son ambition était satisfaite. Et cet amour de la science, loin de lui dessécher le coeur, s'alliait à la piété la plus profonde et la plus tendre. Un moment, il songea à entrer dans un ordre religieux. La fièvre généreuse de l'apostolat s'était emparée de lui. L'influence de la parole et des écrits du P. Lacordaire, qui avait prêché un carême à Strasbourg, fut très vive et durable sur son âme. Cependant il renonça à son projet et céda à l'attrait que lui inspirait la carrière de renseignement. C'était poursuivre son idéal : agir sur les âmes, les remuer, les conduire à la lumière, à la vie, au bonheur.
L'évêque de Strasbourg lui confia, en 1852, une classe de grammaire au collège de Saint-Arbogast. Mais il devait y rester peu de temps. Il put néanmoins ébaucher avec son collègue, M. Freppel, la traduction de la Mystique de Gœrres, dont la publication en Allemagne avait été un événement, et que M. Charles de Sainte-Foi fit connaître dans la suite aux lecteurs français.
Il fut bientôt appelé à une autre tâche, dans l'accomplissement de laquelle il devait donner sa mesure.
Mettant à profit la grande loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement, qui inaugurait pour les catholiques une ère nouvelle, l'évêque de Strasbourg venait de jeter à Colmar les assises d'un éta-
blissement d'instruction secondaire libre, et de créer ainsi, dans le diocèse, un centre important d'éducation religieuse.
A toutes les époques, l'Alsace a eu le privilège de posséder des foyers de vie intellectuelle. Au quinzième siècle, elle avait eu l'école de Schlestadt, et l'on voyait jusqu'à huit et neuf cents élèves attirés annuellement au pied de ces chaires savantes, où les lettres latines et l'histoire étaient enseignées par des maîtres éminents : forte et brillante école qui s'attachait à former non seulement des humanistes, mais des chrétiens et des citoyens. Il suffit de citer dans la longue suite de ses disciples les noms, glorieux pour l'Alsace, de Jean de Dahlberg, plus tardévèque de Worms et curateur de l'université de Heidelberg, de Geiler de Kaysersberg, le célèbre prédicateur de Strasbourg, de Cratod'Uttenheim, de Pierre Schott, de Murrho, de Beatus Rhenanus, et de leur maître à tous, Wimpheling, que l'on a appelé «le grand restaurateur de l'enseignement chrétien » .
Au dix-septième et au dix-huitième siècle, l'académie de Molsheim, fondée par les évêques de Strasbourg, continue jusqu'à la veille de la Révolution à maintenir dans la contrée les bienfaits de la haute culture littéraire associée à la piété chrétienne. Cette institution, rajeunie en ce siècle par Mgr de Trevern, devint «la petite Sorbonne » de Marlenheim, qui a laissé dans le clergé alsacien une
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trace si profonde. On sait quel a été ensuite, à Strasbourg, l'éclat, malheureusement trop court, de l'école fondée par l'abbé Bautain avec le groupe d'hommes d'élite qu'il avait su réunirautour de lui, au petit séminaire de Saint-Louis, et qui se nommaient Gratry, Garl, Bonnechose, Goschler, Level, Ratisbonne, de Régny,
Le collège libre de Colmar allait porter, à son tour, dans la haute Alsace, le flambeau qui avait rayonné dans une autre partie de la province. Installé, en 1852, dans un local provisoire, il fut établi bientôt dans le bâtiment de l'ancien couvent des Capucins. Colmar, vieille ville parlementaire où régnait le goût des choses de l'esprit, était intelligemment choisi.
Par une rencontre plus heureuse encore, le premier directeur du collège, M. l'abbé Martin, ancien et brillant élève de l'Ecole des Carmes, eut le don de discerner et d'appeler auprès de lui des hommes d'un rare mérite qui alliaient au talent et au savoir tout ce qui pouvait assurer le succès de l'institution nouvelle, je veux dire l'ardeur généreuse, l'amour de la jeunesse, l'amour des âmes. Ils ont su faire passer dans leur œuvre le souffle qui les animait ; l'attachement à l'Eglise et à la liberté, le patriotisme et la foi, l'intelligence de leur temps et de leur pays. Rien de plus varié, d'ailleurs, que leurs aptitudes et leurs physionomies. Plusieurs d'entre eux ont marqué sur un plus vaste
théâtre, ont vu leurs travaux honorés de suffrages illustres. On a pu leur appliquer en toute justice cette parole d'Erasme qui avait trait aux maîtres de la grande école de Schlestadt : jertilis Ma tôt eruditorum hominum, tôt felicium ingeniorum schola. C'est là que M. Guthlin fut appelé, en 1855, par l'abbé Martin, à enseigner la philosophie; je dirai plus loin avec quel succès et quel fut le caractère de son enseignement.
Bien que voué tout entier à sa classe et à des travaux purement spéculatifs, il n'était pas si fermé aux bruits du dehors, qu'il n'entendît l'écho des commotions politiques et sociales. Esprit ardent, attentif, d'une extrême sensibilité, le spectacle des grands événements l'intéressait à un haut degré. Il ne vivait pas uniquement dans les abstractions, mais aussi de la vie de son temps ; il n'était pas seulement passionné pour la philosophie, il l'était pour la justice, qui n'est que la vérité en action. Un abus de la force sur quelque point du monde, il n'en fallait pas plus pour agiter profondément son âme. Que des droits, que des libertés fussent violés, des consciences opprimées, il s'en tourmentait comme s'il eût été en son pouvoir de remédier à ces maux.
C'était le temps où l'infortunée Pologne tentait une fois de plus de soulever la pierre qui scelle son sépulcre. M. Guthlin ne put se défendre de jeter le
cri de son cœur dans des pages enflammées qui eurent alors un certain rentissement, et lui valurent d'abord les éloges publics, puis la visite, à Colmar, du comte de Montalembert.
Ce voyage de M. de Montalemberten Alsacea marqué dans la vie de mon ami comme dans la mienne. L'illustre écrivain s'occupait alors de Y Histoire des moines d'Occident. Il voulut visiter dans le Haut- Rhin la célèbre abbaye de Bénédictins de Mùrbach et décida qu'il nous prendrait tous deux pour compagnons et pour guides dans cette excursion.
Il n'en est guère de plus pittoresque ni de plus attachante, en dehors même de l'intérêt des souvenirs. La route, à partir de Guebwiller, se déroule à travers les riants paysages de la vallée de la Lauch. C'est une région où abondent les traditions locales, les légendes, où la poésie se mêle sans cesse à l'histoire. M. Guthlin avait l'esprit rempli de ces souvenirs. Il nous les racontait.
Pour arriver aux ruines de l'abbaye, on traverse une charmante vallée qui a reçu son nom du moine Fruland, le Florival, avec ses fleurs et ses bois, ses châtaigniers, ses chênes, ses hêtres, ses sapins séculaires, son lac, les cascades murmurantes de la Lauch, et dans le lointain le Ballon d'Alsace aux horizons sans limites.
Il ne reste plus de l'église de l'abbaye, remarquable monument de l'art roman, que le chœur avec deux clochers, en pierre de taille rouge sur les
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côtés; sa nef est détruite. Des bâtiments du monastère quelques vestiges subsistent çà et là, notamment le grand portail en style renaissance qui servait d'entrée à l'enceinte. Assis sur les débris d'une corniche en grès, M. de Montalembert déployait à nos yeux un plan et une gravure représentant l'abbaye au moment de sa sécularisation, en 1764; l'ensemble était immense et singulièrement imposant.
En écoutant l'historien des moines d'Occident, qui se résumait à lui-même et tout haut ses notes sur Murbach, nous suivions pas à pas les premiers fondateurs de l'abbaye ; nous voyions les religieux de la règle bénédictine arrivant sous la conduite de saint Pirmin, abbéde Reichenau, la contrée sauvage bientôt métamorphosée, le monastère construit au bord du ruisseau de Murbach, prenant sans cesse de nouveaux développements, devenant un centre intellectuel, visité par Alcuin avant son séjour en France; nous suivions enfin, dans les phases diverses traversées par l'abbaye, toute l'action sociale des ordres monastiques.
Quel tableau que celui qui nous était tracé de l'existence des moines, dans l'admirable cadre que la nature faisait à leur demeure! La paix intérieure s'alliait à l'activité, la recherche de la vérité et le goût de l'étude n'avaient rien à craindre du trouble des passions; on jouissait du silence et de la solitude, sans connaître l'isolement ; on était en com-
merce constant, et avec les grands esprits du passé, dont on découvrait et publiait les chefs-d'oeuvre, et avec les savants contemporains, par un échange incessant de lettres, de documents, de visites même.
« N'était-ce point là la vie idéale, disait M. de Montalembert, de ce ton de voix chaud et vibrant qui vous remuait et qui lui était particulier, n'étaitce point là cette vie si vainement cherchée ailleurs, que Bossuet a définie en deux mots qui disent tout: le mouvement dans le repos ? Quelle fête ce devait être pour l'esprit que la découverte dans quelque manuscrit poudreux, enseveli dans l'oubli, d'un des ouvrages de la belle « latinité ! » Et M. Guthlin, répondant à cette exclamation, nous citait de mémoire les plus notables passages des annales de Velleius Paterculus dont le manuscrit fut retrouvé à Murbach, etnotamment, dans son dernier livre, cette conclusion fameuse écrite en une langue sonore : u Quts enirn abunde mirari potest, » où Paterculus se demande ce qu'il faut penser du progrès humain; comment il se fait que chaque effort tenté pour se rapprocher de la perfection soit suivi d'un recul; comment les grands génies ont beau se donner rendez-vous, comme pour la prendre d'assaut, naître dans un même temps et dans un même pays : la nuit suit l'éclat de leur apparition, la stérilité succède à la fécondité, et dans cette poursuite du mieux il n'y a que des recommencements. Les plaintes mélan-
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coliques de l'écrivain païen, rappelées au milieu de ces ruines, frappèrent M. de Montalembert. En ce moment nous regardions la façade du chœur encore debout qui sert aujourd'hui d'église paroissiale au petit village de Mu rbach. Lacroix en occupe le fronton. Se tournant vers elle et nous la montrant du doigt : « C'est là? nous dit-il, que les moines ont trouvé la réponse à la question posée par Velleius Paterculus. »
Le progrès par la croix, c'était là une des idées les plus chères à l'âme de M. Guthlin, et rien ne l'indignait tant que l'opiniâtre mauvaise foi avec laquelle sont dénaturés les enseignements de l'Eglise, au point de vue politique et social, la persistance des malentendus qui, en dépit de la leçon des événements, divisent et arment l'une contre l'autre la société civile et la société religieuse.
Dans un vigoureux écrit intitulé : le Problème politique de notre temps, s'inspirant de l'illustre évêque de Mayence, il s'était attaché à mettre en lumière combien sont injustes les attaques dont l'Eglise est l'objet et à quel point il est absurde de prétendre opposer, dans les catholiques, la conscience aux convictions politiques, le patriotisme à la foi, le croyant au citoyen. Il lui était facile de démontrer, à la suite de Mgr Ketteler, non seulement qu'il n'y a pas un droit, pas un progrès, pas une liberté légitime qui aient été combattus par l'Eglise; mais qu'elle a été, au contraire, leur initia-
trice et leur auxiliaire, l'Evangile et la liberté étant inséparables. C'était, à ses yeux, — et il le prouvait, — la plus criminelle folie que d'ameuter contre l'Eglise les masses ouvrières et de détruire en elles l'attachement au christianisme, alors que seul il a le secret de remédier aux inégalités sociales et qu'il suffirait de pratiquer ses préceptes pour guérir les neuf dixièmes des maux dont souffre l'humanité.
Mais ce n'est pas dans ces deux brochures, malgré les qualités qu'elles révèlent, les jugements et les vues originales qu'elles renferment, que je veux chercher les traits caractéristiques de la physionomie morale de M. Guthlin; car je me suis proposé, on le devine, bien plus une esquisse psychologique qu'une biographie proprement dite. Sa pensée, je la retrouve, avant tout, dans un livre dontMgrDupanloup a dit qu'il méritait d'être placé au premier rang des livres de polémique religieuse et qui est l'œuvre capitale de ce profond penseur : Les doctrines positivistes en France.
M. Guthlin méditait, depuis plusieurs années, un grand travail apologétique où il aurait exposé et défendu la doctrine catholique en se plaçant sur un terrain tout moderne. Il en avait arrêté les lignes principales dans le cours d'un voyage entrepris dans le nord de la France. M. Guthlin ne connaissait pas la mer. 11 la vit à Dunkerque pour la première fois, et l'impression qu'il en éprouva fut profonde. C'est dans de longues promenades sur les dunes, en face de l'immensité, qu'il creusa plus avant le vaste sujet dont il s'était épris, et prépara les éléments d'un ouvrage considérable. Ce travail fut interrompu par un séjour prolongé à Rome, au moment du concile du Vatican, où l'évêque de Strasbourg avait fait au jeune professeur de philosophie du collège libre de Colmar l'honneur de l'emmener avec lui comme théologien.
M. Guthlin fut conduit plus tard à modifier entièrement son projet primitif d'apologétique et à concentrer tout son effort sur l'erreur maîtresse de ce
temps, le positivisme, et ce fut, en définitive, à la réfuter qu'il se consacra. Il ne se faisait pas d'illusion sur le mouvement redoutable qui s'est opéré dans les esprits, et il s'était rendu compte du rôle que doit jouer aujourd'hui plus que jamais, dans le clergé, l'apostolat de la science. Il reconnaissait que c'est sur ce terrain qu'il faut suivre et combattre les adversaires de, la foi chrétienne, et disputer au scepticisme les âmes trompées par des théories séduisantes que l'autorité de la vraie science peut seule confondre. Le livre de M. Guthlin parut en 1873. Il avait un double but. Il s'agissait, en attaquant les doctrines connues sous le nom de positivisme, de réfuter les erreurs fondamentales de notre temps et de ramener les esprits par un énergique effort à la science des premiers principes. L'entreprise était ingrate dans un moment où l'on semblait plus que jamais s'obstiner à déserter cette étude, au point qu'un célèbre écrivain avait pu dire que la métaphysique était morte. Il n'y a pas lieu, sans doute, de s'étonner que le gros des esprits, uniquement épris d'affaires et de plaisirs et adorateur des faits, se détourne des études spéculatives, ni même que les intelligences délicates y prennent moins de goût. Mais il paraissait à bon droit surprenant de voir ceux-là mêmes qui prétendent au culte de ces études mépriser la métaphysique ou travailler avec une sorte d'acharnement à ruiner les grandes traditions des maîtres. Ce siècle d'ima-
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gination avait pris tout à coup la spéculation en horreur; le monde des vérités éternelles était devenu pour lui un monde simplement fictif. On se flattait de fonder une science nouvelle, qui substituerait à la recherche des causes, abandonnée comme impossible, celle des lois positives d'après lesquelles se produit la succession des phénomènes.
A coup sûr, l'enseignement que l'on rencontrait alors dans les établissements d'instruction secondaire, sous le nom de philosophie, n'était point fait pour remédier à de semblables tendances, enseignement sec, étroit, propre à inspirer le dégoût, s'attachant surtout à disséquer^ à classifier arbitrairement les opérations de l'esprit. D'autre part, cet affaiblissement de la raison et du bon sens devait laisser la jeunesse sans direction, donner un libre cours aux appétits matériels, à la fièvre de l'argent, et ruiner la vie intérieure, le recueillement, au profit d'un esprit de dissipation et d'inconsistance de plus en plus accusé.
C'est à de tels obstacles qu'allait se heurter, dans la dernière partie du dix-neuvième siècle, tout ouvrage de métaphysique, et les causes mêmes qui discréditaient la métaphysique assuraient le succès des doctrines positivistes. Il y avait entre elles et l'état des esprits une correspondance évidente. Le positivisme s'adressait à une époque énervée par une série d'ébranlements sociaux, poursuivant, à travers les ruines du passé, un avenir inconnu,
cherchant un point fixe où elle pût s'attacher, une foi nouvelle qui remplaçât les vieilles croyances détruites. A des esprits désorientés, désaccoutumés des spéculations abstraites, épris des méthodes infaillibles de vérification scientifique, il venait dire : « Plus de vaines recherches ni de discussions éternelles, plus de rêves déçus, plus de systèmes contradictoires ; la terre ferme est trouvée, la science nous y a fait aborder. Le temps est passé d'agiter des problèmes insolubles, de poursuivre de soi-disant réalités qui échappent à toute vérification expérimentale. Il n'y a de réalités que celles de la nature visible et tangible. H y a des faits, qui peuvent être analysés, des lois, qui peuvent être constatées positivement. Hors de là tout ce que nous affirmerons sera du domaine de l'idéal, c'est-àdire hypothèse et chimère. L'humanité dans son enfance a pu être bercée par ces doctrines illusoires ; elle s'en est détachée à mesure qu'elle a progressé, passant de l'état théologique à l'état métaphysique pour arriver enfin à l'état scientifique. 11 faut se résigner à ignorer l'inconnaissable. La science, avec ses horizons sans cesse reculés, donne satisfaction aux légitimes aspirations de l'homme. Non seulement elle le rend maître des forces delà nature, mais elle assure la paix aux intelligences, fait évanouir les absurdesterreurs de la mort, et ouvre devant nos yeux un avenir de progrès illimités. » En constatant l'étroite correspondance des doc-
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trines positivistes avec l'état actuel des esprits, M. Guthlin ne s'est pas préoccupé de rechercher quelle filiation elles pouvaient avoir. Il ne serait pas sans intérêt, cependant de remarquer comment le positivisme a été préparé par le sensualisme du dix-huitième siècle, qui, préconisant l'expérience sensible à l'exclusion de la raison, niait les vérités métaphysiques et poursuivait aussi le mirage du progrès indéfini. C'étaientsans doutedes ancêtres du positivisme, que ces savants qui prétendaient ramener la science de l'homme à l'étude de la matière vivante, tels que Gall et Broussais, et ces rêveurs tels que Saint-Simon, qui promettaient d'améliorer si bien la condition terrestre de l'espèce humaine qu'elle jouirait dès ici-bas de la félicité sans bornes. Il faudrait tenir compte aussi de l'influence de la philosophie anglaise, encline naturellement aux doctrines empiriques (Hobbes, Locke, Hume), et que l'esprit français n'eut qu'à outrer pour la pousser au matérialisme.
Si les origines du positivisme ont été variées, ses formes l'ont été également. Il se montre à nous sous des aspects très divers que M. Guthlin envisage et combat successivement. Assigner un seul objet à la faculté de connaître; n'admettre qu'une source d'informations, le témoignage de nos sens; tenir pour inaccessibles à l'intelligence les questions de cause et de fin et s'abstenir à la fois de nier et d'affirmer, en ce qui les touche : tels étaient
les traits qui caractérisaient le positivisme dans sa première phase. C'est, du moins, le terrain sur lequel s'était placé très résolument M. Littré. Lorsqu'il siégeait à l'Assemblée nationale, où la destinée capricieuse du suffrage universel nous avait envoyés tous deux comme députés de Paris, je me souviens que certains de nos collègues lui ayant demandé s'il était vraiment matérialiste et niait l'existence de l'âme, il s'était récrié très fort, déclarant que, en dehors du domaine de l'observation et de l'expérience, son ignorance, qui ne lui permettait pas d'affirmer, lui défendait de nier. Sa théorie de l'inconnaissable, en effet, ne détruisait pas le spiritualisme; elle se bornait à le chasser du domaine de la science et, selon une juste expression, à fermer la porte sur lui.
En face de ces questions capitales de Dieu, de l'âme, de la vie future, le positivisme prétendait rester neutre. Rester neutre ! Voilà encore une de ces formules qui flattent notre temps et qui s'accordent avec ses dispositions intimes. Garder la neutralité, certains esprits y voient un progrès, le commencement de la sagesse, le seul moyen d'éviter des périls et des conflits perpe'tuels. Et vraiment, nous dit-on, la neutralité ne vaut-elle pas mieux que les affimations aussi absolues qu'aveugles pour lesquelles on s'égorgeait jadis ? Hélas ! on a perdu l'énergie de croire et d'affirmer, et l'on ne s'égorge pas moins. L'éclipsé de la vérité philosophique et
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religieuse a eu ses suites naturelles : la diminution de l'idée de justice, de l'idée du droit et du devoir, l'affaiblissement de la distinction fondamentale du tien et du mien, d'où vient la crise violente que nous traversons et qui menace de nous emporter ; car il y a une plus étroite corrélation qu'on ne pense entre notre maladie sociale et la crue méthodique de doctrines lentement, mais sûrementsubversives.
On ne s'arrête pas dans la voie du scepticisme, pas plus qu'on ne se maintient dans la neutralité. Le positivisme de la première heure avait relégué l'absolu dans la région de l'inconnaissable. Pouvait-il se flatter d'interdire à l'esprit de se tourner vers cette région où étaient cantonnées toutes ces grandes questions qui justement gouvernent notre vie et auxquelles est suspendue notre destinée ? On a donc voulu savoir (curiosité bien naturelle) ce qu'il y avait derrière le voile réputé impénétrable, et c'est alors que les nouveaux positivistes ont proclamé qu'il ne recouvrait que le néant, qu'il y avait là une dernière illusion à dissiper, une dernière concession faite à de vieilles erreurs et dont l'on devait avoir honte.
La négation succédait à l'abstention. L'élimination de l'Absolu devenait radicale ; la science se déclarait en mesure de résoudre tous les problèmes et de remplacer tout ce qu'elle détruisait. Au fond de ces négations et de ces affirmations apparaissait, comme conclusion * inévitable, la réalité
unique et indéterminée, raison dernière de tous les phénomènes, le moi n'étant plus qu'une portion sensible et pensante du grand Tout, et l'Univers arrivant par l'homme à la conscience où il s'aperçoit. Il semble qu'on soit loin des premiers principes posés par le positivisme. Et cependant, que l'on nie Dieu formellement, et avec lui l'immortalité de l'âme, la vie future, la rémunération et le châtiment éternels, ou qu'on se borne à passer ces vérités sous silence, le résultat définitif est le même : on aboutit à l'athéisme pratique.
C'est donc avec raison que M. Guthlin a confondu les positivistes des diverses écoles dans une même réfutation et que, les plaçant tour à tour en présence des principes premiers, nécessaires, de la logique, de la science, de l'art, de la morale privée et sociale, il a montré que leurs doctrines étaient la négation formelle et radicale de ces axiomes et qu'elles représentaient la forme suprême et dernière de l'erreur dans la société contemporaine. Il a particulièrement combattu, dans le positivisme, et à juste titre, la prétention, presque naïve, à force d'être outrecuidante, de décider souverainement sur quelles questions l'esprit humain peut ou ne peut pas se prononcer avec certitude, méconnaissance d'un fait d'observation élémentaire bien étrange dans un système qui se dit fondé sur les faits, car, en définitive, que l'esprit se prononce sur des vérités de l'ordre scientifique ou sur des
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vérités métaphysiques, il le fait en vertu des mêmes lois fondamentales de la pensée, lois qui sont préalables à toute expérience, et dont l'usage, s'il est légitime dans un cas, doit l'être tout autant dans l'autre. C'est le même instrument de connaissance s'exerçant sur des objets différents, mais en somme bien ou mal appliqué. Qu'est-ce qui autorise la science naturelle à conclure hardiment du particulier au général, de quelques faits à tous les faits, du passé à l'avenir, et d'affirmer sans crainte que, les conditions restant les mêmes, les mêmes effets se reproduiront? Est-ce que toutes les expériences, si multipliées qu'elles soient, ne seraient pas impuissantes à établir des lois, c'est-à-dire l'ordre, si notre raison ne nous fournissait l'idée d'ordre, ou plutôt si elle n'était cette idée elle-même? En dernière analyse, toute démonstration repose sur quelque chose d'indémontrable, et toutes les lois de la nature ne peuvent être connues que suivant une certaine méthode imposée à tous les hommes par les lois mêmes de leur intelligence. Cette méthode étant rigoureusement observée, soit que nous affirmions l'existence d'une loi inférée de la constatation d'une série de phénomènes, soit que nous affirmions l'existence d'une cause ou d'une substance en vertu des principes de finalité ou de causalité, le raisonnement a la même valeur. La réalité de Dieu et de l'âme ne se sépare pas des réalités sensibles. La raison ne se mutile pas. Ou
bien il faut admettre la vérité intégrale, qu'elle s'applique à la science de la nature ou à la science de la pensée, ou bien Ton n'est plus en droit de rien affirmer du tout.
On peut, il est vrai, sortir de ce dilemme par la voie de l'inconséquence, et c'est à ce dernier parti que le positivisme s'est arrêté. De tous les traits qui lui sont propres, l'inconséquence est celui qui le caractérise le mieux, et c'est aussi celui que M. Guthlin a relevé avec le plus de force. Les positivistes ont fourni eux-mêmes la réfutation de leurs doctrines. Leur ambition ne s'est pas bornée à constituer une science positive, un positivisme physique; ils ont tenu à établir une morale, une religion positives, un positivisme mystique, et il est arrivé que l'une des deux parties du système a détruit l'autre. L'idée de finalité, proscrite ici, a été rétablie ailleurs; les faits intuitifs, les lois innées de l'entendement ont été tour à tour admises ou niées ; l'élimination de toute religion n'a abouti qu'à la reconstruction d'un dogmatisme formel, et c'est le chef même de l'école qui a, le premier, infligé à ses doctrines ces étranges démentis, au risque de provoquer autour de lui d'éclatantes défections.
Toute la doctrine d'Auguste Comte, en effet, a fini par une théologie qui, selon la définition d'un philosophe anglais, n'est qu'un catholicisme avec le christianisme en moins. Des écrits du maître, les
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contradictions ont passé dans l'œuvre des disciples. Tandis que l'un proclame, suivant la maxime fondamentale du positivisme, que le relatif est le seul objet de la connaissance, un autre déclare « que le relatif est inconcevable, s'il n'est pas en relation avec un absolu réel » . Le même philosophe positiviste affirmera « que les phénomènes sont régis par des lois immanentes auxquelles il n'y a rien à demander » , et il fera suivre cette déclaration d'un acte d'adoration ou d'une prière à l'Etre suprême, ou bien il reconnaîtra en termes formels « que l'esprit humain ne peut se passer de croire à des volontés indépendantes qui interviennent dans les événements du monde n . On refusera à l'esprit de voir plus loin que la sphère strictement mesurée par l'expérience sensible et on lui parlera sans cesse — M. Littré tout le premier — de ce mystérieux au-delà, «. de cette immensité qui touche et borde de tous côtés nos connaissances, de cet océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, » de cet infini en un mot « si profondément enraciné dans la nature humaine » , dont la réalité s'impose et « dont la claire vision est aussi salutaire que formidable « . En résumé, les mêmes penseurs qui ont prétendu éliminer la recherche des substances et des causes n'ont pas cessé de disserter sur le principe des choses. Tout en se flattant de proscrire à jamais la métaphysique, on fait de la métaphysique et on en
fera toujours, dès qu'il s'agit d'apprendre à l'homme à gouverner sa vie, d'établir une règle pour ses mœurs, c'est-à-dire dès qu'il faut approfondir le mystère de sa destinée et lui donner une notion de sa fin. Le fait n'a rien, d'ailleurs, qui doive surprendre : il n'est pas nouveau dans l'histoire de la philosophie, et les systèmes les plus hardis en sont tous là. Kant ne s'est-il pas vu contraint de rétablir dans la Critique de la raison pratique tout ce qu'il avait détruit dans la Critique de la raison pure, prouvant ainsi que l'on ne change pas arbitrairement les bases de la vie morale et que l'Absolu, c'est-à-dire Dieu, et la vie future, une fois écartés, il devient impossible de trouver un fondement à donner à l'idéal de justice et à tout l'ordre social qui en dépend? Et le positivisme lui-même s'est chargé de nous apprendre que ce n'est pas avec la morale de l'altruisme et le dogme du progrès indéfini, ni même «avec la soif du meilleur» 5 que l'on remplace les principes auxquels le bon sens et la logique ont ramené invinciblement Kant aussi bien que la philosophie de tous les temps.
S'il fallait d'autres témoignages de l'inconséquence de la philosophie positiviste, M. Guthlin nous les montrerait, non plus dans les doctrines spéculatives, mais dans la vie pratique. Les aveux sont ici faciles à surprendre sur les lèvres de maints philosophes de cette école, contraints par l'expérience elle-même à confesser qu'ils ne peuvent
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supporter la vie qu'en devenant infidèles aux doctrines qu'ils professent. Il faut bien, en effet, ne fût-ce que par instant, qu'ils croient à l'idéal, à la foi, à l'amour, au sacrifice, à la sainteté. Ils ont beau appeler cela des superstitions angéliques; ils en ont besoin pour être heureux, pour être bons, pour résister au mal, pour se résigner à la douleur. Et que penser d'une doctrine qu'on est forcé de trahir, dès que l'on obéit aux besoins fondamentaux de la nature humaine, aux exigences invincibles de l'âme? Que penser d'une doctrine qui, en vous enseignant que l'on ne peut rien savoir, ou en vous donnant la terre pour seul horizon, vous ôte toute force et toute espérance ? Est-il difficile de savoir de quel côté est la vérité?
L'humanité, du reste, a fait son choix. Elle a laissé les philosophes athées se perdre dans les spéculations ingénieuses, construire et renverser tour à tour leurs systèmes; rien n'a pu ébranler son indestructible croyance à une réalité supérieure cachée derrière ces apparences qu'on voudrait lui donner comme le seul objet qu'elle puisse connaître. Fidèle au rayon de lumière qui n'a cessé d'éclairer l'inconnu, elle a vécu, pendant des siècles, consolée et soutenue par la croyance en un Dieu providentiel et en une vie future. Elle a tressailli en saluant, à l'aube des temps nouveaux, la personnification la plus haute de sa foi instinctive, celui que l'on a appelé le médecin et l'enchanteur
des âmes, le Christ libérateur. Les peuples sont allés vers lui avec allégresse ; et le message toujours nouveau qu'il apportait aux hommes est, en définitive, comme le constate M. Guthlin, la réponse complète et péremptoire aux exigences du positivisme. C'est la vérité sur laquelle il prétend se fonder et dont il fait un si déplorable abus. « Jésus-Christ n'est-il pas, en effet, pour parler la langue du jour, la plus haute évidence de l'absolu divin, incarnée dans la plus haute évidence d'un fait relatif de l'histoire? N'est-il pas, en même temps, l'expression la plus complète et la plus harmonieuse de Yidéal et du réel, de Y absolu et du relatif, de Y infini et du fini? Se peut-il concevoir une seule exigence, soit de la raison, soit même de l'esprit de système, à laquelle la révélation de Jésus ne réponde avec une incomparable supériorité? Positiviste, où rencontrer un fait plus positif et plus certain? Philosophe, où trouver une doctrine aussi parfaite et imposante? Critique et savant, quel événement du passé a répondu aussi victorieusement que celui-là aux inquisitions les plus implacables de la critique et de la science ? Est-il une vérité mathématique où les certitudes de la raison se combinent dans une aussi haute mesure avec celle du fait sensible ? N'est-ce pas, en un mot, au nom du positivisme lui-même, dans ce qu'il a de vrai et de certain, que la pensée devra s'incliner, vaincue et satisfaite, devant l'affirmation sur-
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naturelle de Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu (I)? «
Et ce que le philosophe fait remarquer pour la révélation du Dieu véritable et vivant dans la personne de Jésus, il le démontre également vrai de cette grande Église qui, seule, peut suffire aux nécessités intellectuelles et sociales auxquelles la religion positiviste avait essayé d'apporter une tardive et vaine satisfaction, « révélation prolongée et indéfectible de la vérité infinie, par l'organe d'une institution historique et positive..., point de rencontre de toutes les clartés que peut ambitionner le savoir humain..., expression la plus haute de la vérité religieuse et morale, appuyée sur la plus inébranlable certitude qui se puisse rencontrer en ce monde (2) . »
Depuis l'époque où M. Guthlin écrivait ce livre, le positivisme a été percé à jour comme système philosophique. Mais, associé à la politique, il a su pénétrer dans les programmes officiels de l'éducation publique et, par une étrange fortune, lui qui prétendait supprimer toute religion, il est devenu une sorte de religion d'Etat souverainement intolérante, sous le nom d'enseignement laïque ou civil. Nous avons aujourd'hui « la religion de la culture intellectuelle, l'évangile nouveau de la science
(1) Les Doctrines positivistes en France, p. 578. Rray et Ketaux, éditeurs.
(%)Jbid., p. 580.
qui apporte la paix aux hommes çie savoir » . Et en réponse à cette question : « Qu'est-ce que Dieu ? » on lit dans les manuels de morale destinés aux écoles primaires : « Nous n'en savons rien. Nous ne le nions ni ne l'affirmons. 11 n'y a pas à s'en occuper... Nous n'avons à nous occuper, en cette vie, ni d'un principe supérieur, ni de la cause première, ni de la destinée future. » La foi scientifique s'annonce comme devant remplacer le christianisme chassé de la classe « parce qu'il est contraire au développement de la nature humaine (1) » .
C'étaient donc des esprits clairvoyants, ceux qui combattaient le positivisme, dès son apparition, avec une si courageuse ardeur. Les représentants des doctrines spiritualistes n'ont pas failli à cette tâche. La lutte a été vive, souvent brillante, et, si les doctrines positivistes, soutenues par les pouvoirs publics eux-mêmes, ont fini par se répandre, il y a eu, d'autre part, une réaction énergique, non seulement de la foi religieuse, mais encore de la foi spiritualiste. Les études philosophiques ont profité de ces grandes luttes, et un mouvement de retour s'est manifesté en leur faveur. On n'a point supprimé l'invincible besoin de certitude et de paix qui est au fond de tous les esprits ; on ne supprimera pas davantage le secret instinct qui pousse
(1) Manuel d'instruction laïque, par Edgar Mojnteil.
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les sociétés déracinées à reprendre pied dans le monde de l'immuable et de l'absolu, et qui fait, selon la remarque d'un illustre penseur, que, au fond de tout mouvement social, on retrouve une idée métaphysique.
Dans ce grand combat entre le positivisme et les doctrines spiritualistes, l'Eglise catholique, sous le drapeau de laquelle luttait M. Guthlin, n'est pas restée inactive. Elle n'a pas peu contribué à ranimer la philosophie et à ramener les esprits aux doctrines des maîtres. Elle a montré qu'elle n'avait pas peur de la pensée, que le dogme ne redoute pas la science, que la foi n'exclut pas la liberté philosophique, mais lui donne, au contraire, plus de force et de sûreté. Le livre magistral de M. l'abbé de Broglie sur le Positivisme et la Science expérimentale en est une preuve décisive ; le débat y est porté hardiment sur le terrain de l'expérience, par un esprit scientifique de premier ordre qui n'ignore aucune objection et ne recule devant aucune attaque. Et par quatre fois, des congrès internationaux de savants catholiques sont venus prouver avec un éclat incontestable que les spéculations de l'esprit sont vraiment des sciences et que, bien loin qu'il y ait un antagonisme irrémédiable entre la philosophie et les sciences de la nature, elles s'appellent et se complètent, elles trouvent dans l'enseignement chrétien tout à la fois leur point d'appui et leur couronnement. En se plaçant sur ce
terrain, il y a bien des années déjà, M. Guthlin a agi avec l'instinct qui inspire, sur le champ de bataille, le bon officier et le guide vers le point où la lutte sera décisive. Il a, selon l'expression militaire, marché au canon.
J'ai cherché à faire connaître l'écrivain philosophe en parlant de son œuvre maîtresse ; je voudrais dire ce qu'il était comme professeur et le retrouver tel qu'il se montrait dans les entretiens intimes.
Avant tout, son enseignement était vivant : un grand art d'exposition ; aucune sécheresse, même dans les questions les plus abstraites; mais, au contraire, une chaleur d'âme qui gagnait les auditeurs, un tour pittoresque qui les charmait. On ne résistait pas à l'accent de conviction dont son langage était animé, et il savait, par degrés, élever ses élèves à des sommets où leur enthousiasme éclatait en applaudissements.
J'ai subi, comme ami et comme disciple, la fascination de ce prestige magistral. Nous discutions d'ordinaire en marchant, de sorte que le souvenir de ces entretiens philosophiques est associé à celui de nos plus belles excursions dans les montagnes des
Vosges. Sur les hauteurs d'où l'œil s'égare à perte de vue, sous les forêts de sapins, au bord de nos lacs, je l'entends encore traiter ces graves questions de nos origines et de la vie future, de l'âme humaine, de l'infini, de la liberté de l'homme et de la prescience divine. Je demeure surtout frappé de tout ce qui avait trait dans nos entretiens aux rapports de l'âme avec l'Infini, avec Dieu, à la théorie de la connaissance, à l'analyse de la raison. M. Guthlin, sans être ontologiste, sans absorber l'activité intellectuelle de l'esprit humain dans l'action divine, trouvait cependant le psychologisme insuffisant. Il était frappé de la présence divine dans l'opération intellectuelle. Il ne croyait pas le problème de la connaissance résolu par la formule superficielle, que Dieu a créé les facultés de la raison et tracé des lois à ces facultés. Cette relégation dans des origines inaccessibles de Dieu « donnant une chiquenaude au monde pour le faire marcher et ne s'en occupant plus » n'épuisait pas pour lui la question. Il en revenait souvent aux affirmations de saint Thomas disant que notre raison participe de la lumière divine, reflet du soleil incréé dans notre esprit créé. Il ne disait pas avec Malebranche que nous voyons en Dieu; moins encore, avec quelques ontologistes, que nous voyons Dieu; mais il pensait que nous voyons « à la lumière divine » , soutenus en quelque sorte par un constant et intime concours de Dieu.
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Dans son enseignement, il expliquait volontiers l'opération de la connaissance par la métaphore traditionnelle de la vision ou perception corporelle, impliquant à la fois : un objet qui est vu, l'œil qui voit, et la lumière qui est l'agent indispensable. Et cette lumière n'était autre chose pour lui que l'action de l'absolu divin, qui éclaire notre intelligence, suivant le mot de Bossuet, Dieu luimême présent d'une façon incompréhensible à la raison ou, suivant les expressions mêmes de la philosophie thomiste, Dieu s'associant et coopérant par une action de tous les instants aux actes de tout être et de toute intelligence créée. Il se rapprochait par là du P. Gratry et de sa théorie peut-être trop poétiquement présentée du sens divin, mais en précisant plus clairement, ce semble, qu'on ne Ta fait dans les controverses contemporaines, la nature spéciale de cette lumière divine qui éclaire la raison humaine. Le constant souci de son enseignement était d'éviter soit les exagérations, soit les solutions étroites et partielles de telle ou telle école, et d'établir l'accord essentiel, sur ce grave et capital problème de la connaissance, entre tous les grands penseurs et tout particulièrement entre saint Thomas et saint Bonaventure.
Il avait une éloquence singulière pour démontrer que l'idée de Dieu forme le fond de la raison humaine, qu'elle est la plus primitive et la plus fondamentale de nos idées, que nous ne pouvons
rien affirmer, dire d'une chose qu'elle est vraie ou fausse, belle ou laide, bonne ou mauvaise, sans que cette idée intervienne dans nos jugements. Il exposait merveilleusement commentle dernier terme de nos comparaisons ne peut plus être comparé; comment il devient la mesure de nos jugements, comment il est dans l'esprit sans être l'esprit lui-même, puisqu'il est absolu, nécessaire, immuable, éternel, et que l'esprit n'est point cela ; comment ce sont ces points fixes, ces principes premiers qui tiennent les esprits ensemble et rendent possible la formation d'un lien social ; comment l'absolu n'est pas une abstraction, le spectre de la conscience humaine, mais une réalité vivante, puisqu'il produit des phénomènes qui sont des réalités, et que le bon sens démontre qu'il ne peut y avoir dans l'effet ce qui n'est point dans la cause.
Il n'hésitait pas à mettre ainsi hardiment l'idée de Dieu au sommet de toutes choses, à prendre pour point de départ cette réalité plus haute que toutes les autres, et, bien loin d'isoler la créature du créateur et de creuser entre eux un abîme que les subtilités métaphysiques essaieraient vainement de combler, sa grande préoccupation était de faire saisir l'intime alliance de ces deux termes, de les rapprocher sans les confondre, de rétablir ainsi le lien commun qui unit l'infiniment grand à l'infiniment petit, et qui constitue la magnifique échelle des êtres.
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Je vois encore la pittoresque maison du vieux Colmar où, pendant un temps, l'abbé Guthlin venait me donner ses leçons ; je vois la place même, près d'une fenêtre à ogive, où, un jour, pendant qu'il développait cette magnifique théorie de la connaissance, la lumière insinuée d'abord imperceptiblement dans mon esprit, y pénétrant tout à coup à flots, j'éprouvai un tel saisissement que je crus sentir en moi comme le contact de l'Infini.
Et je ne trouvais pas là seulement une source de joies intellectuelles profondes, j'y trouvais un secours, une force d'un prix inestimable. En pouvaitil être autrement? Atome perdu dans l'immensité, comment l'homme en viendrait-il à constater qu'il est en communication constante avec ce grand Dieu qui a fait l'univers, qu'il porte en lui l'Infini comme le ciboire porte l'hostie, sans rencontrer dans cette pensée la meilleure des défenses contre les abaissements et les souillures de la vie? Et comment ne serait-il pas consolé de ses maux, en reconnaissant que rien au monde ne peut lui enlever la possession de ce trésor, qu'il ne dépend que de lui de s'élever de plus en plus vers cette beauté suprême et de s'unir étroitement à elle? Assurément, elle est grande la dette de reconnaissance que l'on contracte envers le maître qui vous a ouvert de tels horizons, qui a aidé l'âme à sortir de ses bornes étroites pour aimer hors d'elle le beau infini. Et l'on sent de plus en plus la valeur de ce
bienfait, à mesure que Ton avance dans le chemin de la vie et que tout ce qui la charmait se disperse au souffle des années.
L'explication de l'influence exercée par l'enseignement de M. Guthlin est tout entière dans son âme essentiellement vibrante, rayonnante, symphonialis anima, aurait dit le moyen âge. En lui le métaphysicien était doublé d'un poète, d'un musicien, d'un admirateur passionné de la nature. Il justifiait le mot de Socrate, dans le Phédon, que la philosophie est une sublime musique.
Un seul trait suffira pour montrer de quelle poésie son âme était douée.
Accompagné de quelques amis, dont un musicien très apprécié de nous, il gravissait par un jour d'automne, en Alsace, la montagne qui sépare le val d'Orbey du vieux sanctuaire de Notre-Damedes-Trois-Epis. Arrêtés à mi-chemin, sur le seuil d'une forêt de sapins, le regard des promeneurs embrassait toute la vallée, le vaste amphithéâtre de montagnes jusqu'aux lointains sommets sur lesquels, par un étrange caprice, reposent les deux lacs Blanc et Noir. La lumière était voilée, ainsi qu'il arrive parfois à cette époque de l'année, et une vague tristesse sortait de toutes choses, comme pour annoncer que la fuite du temps venait d'emporter une fois de plus la fête de l'été que beaucoup ne reverraient plus. Le recueillement de ce
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lieu n'était troublé que par intervalles, lorsqu'un grand souffle de vent, d'un son grave et uniforme, passait sur la forêt et courbait lentement la cime des sapins, pareil au bruit des vagues marines.
« Dieu, que c'est beau! s'écrie tout à coup l'un des amis, après un moment de silence. Quel grand artiste que le vent! Que notre compagnon le musicien nous dise donc ce que renferme cette musique. Ne pourrait-il pas la noter et la traduire ? »
Le musicien prête l'oreille attentivement et, après avoir longtemps écouté : « C'est singulier, dit-il, je ne note que des dissonances! » (Chacun sait que l'harmonie naît de l'association des dissonances et des consonances.)
— « Impossible, vous avez mal écouté ! Comment ce bruit du vent pourrait-il n'être pas harmonieux puisque nous l'admirons, puisque nous le trouvons beau! »
Nouvelle expérience du musicien et nouvelle affirmation.
« Et pourquoi, interrompt alors M. Guthlin, ne seraient-ce pas uniquement des dissonances? Pourquoi ne vous demandez-vous pas si l'émotion que vous éprouvez n'est pas très différente de celle dont le beau est la source? Vous jugez qu'une chose est belle quand vous en pouvez embrasser toutes les proportions, quand vous mesurez la convenance des parties entre elles, en un mot quand vous en saisissez l'ordre et l'unité. Votre imagination et vos
sens se réjouissent de cet ordre, qui témoigne de l'intelligence et de la vie. Mais est-ce bien là l'impression que nous ressentons en ce moment? Non, nous éprouvons une surprise qui nous déconcerte, je ne sais quoi d'indéfinissable, une sorte de frayeur religieuse. Le son qui parvient à notre oreille est comme le lambeau d'un concert dont nous ne percevons pas l'ensemble, le lointain écho d'une harmonie qui est hors de la portée de nos sens et dont le centre nous échappe. Lorsque, dans un autre ordre d'idées, le héros de Corneille jette le cri fameux : « Qu'il mourût! » en réponse à la question : « Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? » est-ce le cri de la nature? N'est-ce pas une dissonance? N'y a-t-il pas là, à côté du sentiment qui nous transporte d'admiration, une impression qui nous étonne et qui choque certaines parties de notre être? Nous ne disons plus : Cela est beau! nous disons : C'est sublime ! Ainsi le terme est emprunté à une autre sphère qui dépasse toute perception sensible. Notre effort est impuissant à atteindre l'objet qui nous cause cette impression. Nous ne faisons que l'entrevoir de loin, car cet objet, c'est l'absolu et l'infini.
« Si vous y regardez bien, est-ce que, envisagés au point de vue purement humain, la sainteté, l'héroïsme du sacrifice, ce que l'on a appelé la folie de la croix, ne sont pas des dissonances? Rien au monde cependant n'aura causé à l'esprit de
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l'homme de tels ravissements. On se moque parfois des sages et des saints qui sacrifient les choses terrestres aux immortelles et qui vont au delà de leur âme pour goûter Dieu. Beaucoup de leurs actes choquent, en apparence, la nature et sont en contradiction avec nos jugements : dissonances, comme la musique du vent. Dissonances encore, les épreuves de la vie, la souffrance, les déchirements de la séparation, la vie tranchée dans sa fleur, la mort triomphant de l'amour, la pauvreté, l'injustice. Et tout le secret de la philosophie ne consiste-t-il pas à aider l'homme à les supporter, en lui montrant comment elles se résolvent dans un accord final lointain et que nous attendons, et comment, dans sa victoire suprême, la lumière absorbe les ombres? Mais, au lieu que la philosophie apprend seulement à s'y résigner, la religion va plus loin, elle apprend à les aimer, à les bénir. C'est le propre du chrétien, sans qu'il soit besoin d'aller jusqu'à l'héroïsme d'une sainte Thérèse. Le regard de l'âme, affermi par la foi, perçant les voiles du temps, embrasse tout le divin poème, le commencement et la lin, et un sens supérieur lui fait percevoir, au delà des bruits discordants de la terre, l'harmonie de l'hymne universel que chante la création et où ils vont se perdre. »
Il parlait ainsi et enchantait ceux qui l'écoutaient. En analysant le beau et le sublime, il leur faisait rencontrer le vrai.
On ne saurait s'étonner que, doué comme Tétait M. Guthlin, non seulement il se soit attaché si profondément ses élèves, mais qu'il ait séduit quelques-uns des meilleurs esprits de ce temps, des hommes tels que Mgr Dupanloup et le comte de Montalembert. « J'ai connu peu d'âmes ayant plus de flamme, plus de générosité et de désintéressement, » m'a répété bien des fois de lui M. de Montalembert, et il ajoutait : « Je n'en ai guère connu de plus intrépide dans l'accomplissement du devoir une fois aperçu. »
Mgr Dupanloup l'avait enthousiasmé. Homme d'éducation, l'abbé Guthlin voyait en lui « un éducateur sans rival » . Et dans cette sentinelle vigilante de l'Eglise, dans ce vaillant athlète de tous ses combats, il reconnaissait ses propres aspirations, ses idées, ses thèses vivantes et militantes. Nul plus que le grand évêque d'Orléans n'affirmait et ne démontrait cette harmonie des choses terrestres
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et des choses divines qui était la grande pensée de l'abbé Guthlin. Nul ne démasquait et ne confondait plus éloquemment les erreurs contemporaines contre lesquelles écrivait le jeune professeur de Golmar. Aussi avant même qu'ils se fussent rencontrés, une grande entente s'était établie, par une assidue correspondance, entre leurs âmes, et cette entente devint si complète que, au lendemain du jour où l'Alsace était arrachée à la France, l'évêque d'Orléans proposa à M. Guthlin de l'associer à ses travaux.
L'offre était flatteuse à coup sûr et tentante, mais il fallait quitter son cher collège libre, des collègues aimés, une chaire dans laquelle il sentait qu'il était utile. Ce ne fut pas sans déchirement que M. Guthlin se décida à se rendre à l'appel de l'évêque. Il partit pour Orléans, où bientôt il était nommé chanoine titulaire et vicaire général. Il devenait le collègue, comme vicaire général, d'hommes éminents tels que MM. Bougaud, Lagrange, Branchereau, Hetsch, auxquels, malgré son extrême modestie, il ne devait pas rester inférieur. C'est avec M. l'abbé Lagrange surtout, entré depuis longtemps dans l'intimité de l'évêque d'Orléans, qu'il était appelé à collaborer, et il se lia avec lui d'une étroite et fidèle amitié.
M. Guthlin prit part désormais à toutes les luttes soutenues par Mgr Dupanloup pour la défense de l'Église. Il habitait avec lui, et M. l'abbé Lagrange,
pendant les sessions parlementaires, à Viroflay, près de Versailles, une maison de campagne mise à la disposition de l'évéque par une personne à laquelle son exquise bonté et de rares qualités d'esprit avaient fait une place à part dans la société parisienne, Mme Dailly. Par un hasard singulier, cette maison était celle où M. Bautain avait reçu l'hospitalité durant plusieurs années, et où il était mort.
L'abbé Guthlin porta dans cette vie nouvelle toute son ardeur, la vivacité de sa haute intelligence, les ressources d'un dévouement à toute épreuve. La carrière de l'enseignement, l'habitude de la méditation solitaire ne l'avaient pas rendu impropre à l'action et il déploya, sur ce nouveau terrain des affaires publiques, des qualités qu'on ne lui soupçonnait pas. Mais il ne se laissa pas détourner de la philosophie.
Pascal était devenu sa lecture assidue. Il s'était épris du projet de faire mieux connaître, par un classement nouveau de ses Pensées, le dessein apologétique de ce grand génie. Bien qu'il fût loin de contester la valeur, au point de vue littéraire et philologique, de certaines des éditions existantes, aucune ne lui paraissait satisfaisante, sous le rapport philosophique. Il entreprit donc de donner une édition des Pensées sur un plan différent, en s'efforçant de saisir la conception fondamentale de Pascal et de diviser son oeuvre suivant l'enchaînement logique des idées.
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Préoccupé de mettre en lumière les méthodes et les principes de cette apologétique, M. Guthlin s'attachait à montrer « comment la méthode inductive ou le procédé analytique employé de préférence par Fauteur des Pensées, a été appliqué par lui, tour à tour, aux manifestations de l'âme et aux faits de l'histoire. Etude de l'homme individuel et de l'homme collectif; analyse de l'âme préparant à celle de l'histoire; analyse de l'histoire éclairant et complétant celle de l'âme; toutes les grandes lignes de l'homme et de l'humanité s'appelant ainsi comme les pièces diverses d'un même plan, et se rencontrant dans une puissante unité ; tel est bien le procédé qui domine dans le livre des Pensées et dont la féconde application, en combinant les certitudes psychologiques avec celles de l'histoire, porte au plus haut degré la force et l'évidence de la démonstration... (1) »
« Pour Pascal, dit M. Guthlin, tous les chemins du savoir mènent à Dieu, ou du moins au seuil de son temple. A ses yeux, le problème d'un désaccord entre la science et la foi, entre la raison et la révélation, ne se pose même pas.
« Chaque science a son domaine propre, ses principes, sa méthode, son objet; elle ne saurait
(1) Les Pensées de Pascal, édition philosophique et critique, enrichie de notes et précédée d'une introduction par M. Guthlin, vicaire général et chanoine d'Orléans. (Librairie Lelhielleux.) Introduction.
334 POETRAITS DE CROYANTS AU XIXe SIÈCLE
donc entrer en conflit avec sa voisine. A la fois solidaires et indépendantes les unes des autres, les sciences humaines peuvent s'éclairer réciproquement et se prêter un mutuel appui; elles ne sauraient ni s'entraver, ni se contredire. Si l'astronomie détermine les lois du mouvement des mondes, pourquoi empêcherait-elle la métaphysique d'induire la cause première qui a produit les mondes et l'Intelligence souveraine qui a conçu leurs lois ? Si la physique ou la chimie analysent les manifestations de la matière, est-ce une entrave pour la biologie à constater la vie, pour la psychologie à dégager l'âme libre et immortelle? Parce que la physiologie et la médecine étudient les lois normales du processus de notre organisme, sera-ce un obstacle à ce que la raison philosophique puisse concevoir le miracle et le surnaturel?
« Ainsi en va-t-il de toutes les sciences humaines, vis-à-vis de la science de la Foi. Si celle-ci, appliquant aux résultats de la métaphysique, de la psychologie ou de l'histoire le légitime procédé de l'induction suprême, conclut aux réalités transcendantes des manifestations divines, en quoi cela peut-il offusquer les sciences qui n'ont pas à faire cette constatation dans l'orbite de leur objet propre ?
« ... Et qu'on ne dise pas que, sur certains points du moins, sur certains objets communs, la science et la foi peuvent se trouver en désaccord.
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« S'il arrive, en effet, que telle conclusion scientifique paraisse contredire quelque affirmation du dogme, la faute n'en est ni à la science, ni à la foi, mais bien aux savants ou aux croyants. Le savant peut voir la science là où elle n'est pas, dans les hypothèses injustifiées ou les affirmations incompétentes; le croyant peut mal comprendre la foi. Mais ni d'un côté ni de l'autre, erreur ne fait compte. Qu'on soumette le prétendu conflit à une nouvelle revision plus rigoureuse et on le verra disparaître bientôt.
« Aussi Pascal eût-il souri — à moins qu'il ne se fût indigné — de ces monotones proclamations dans lesquelles les rhéteurs de la science affirment si volontiers d'absolus et irréductibles antagonismes. Nul mieux que lui ne sait que la science, tant qu'elle se renferme dans le cercle de ses opérations, ne saurait ni faire faillite à elle-même, ni porter préjudice à la foi; et que celle-ci, à son tour, ne saurait opprimer la raison. . . Parvenu aux confins extrêmes de chacune des sciences dont il a parco uru le champ, Pascal constate que les limites de la science ne sont pas, pour autant, les limites de notre besoin et de notre capacité de savoir. En ce moment décisif, il estime que « la dernière démarche de la rai- « son est de reconnaître qu'il y a une infinité de « choses qui la surpassent. » Pour lui, le dernier acte de la pensée libre est un hommage rendu à l'autorité de Dieu et de qui parle en son nom. »
Cet ouvrage ne devait voir le jour que plusieurs années après la mort de M. Guthlin. Il se proposait de le terminer au cours de l'automne de l'année 1878. Mais dès cette époque, il commençait à ressentir une certaine lassitude, et malgré sa forte constitution, il se voyait obligé de compter avec sa santé plus sérieusement atteinte qu'il, ne s'en doutait. Il vint chercher la tranquillité en Normandie, où je me trouvais alors, et prit un plaisir particulier au vieux manoir que j'habitais, grande maison sans caractère, mais située suruneéminence d'où la vue s'étend à plusieurs lieues. Ses yeux et son esprit aimaient à voyager dans ces espaces ouverts, à se perdre dans les replis capricieux des vallons, ou à travers les grands herbages tachetés çà et là de la couleur brique des animaux qui y paissent en liberté. Ce qui l'enchantait par-dessus tout, c'est le silence, qui enveloppe ce paysage. Il prétendait qu'il était gourmet en fait de silence,
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qu'il en connaissait les nombreuses variétés, que celui-ci avait un caractère à part, que c'était un silence ailé, musical, propre à laisser entendre les voix intérieures, suave comme un sommeil d'enfant, sous lequel on sent la vie, l'espérance et la joie.
La plus grande partie de ses journées s'écoulait dans la bibliothèque, petit bâtiment isolé, tout riant sous son manteau de clématites et s'ouvrant sur un parc aux allées séculaires, plein de sentiers ombreux et d'accidents inattendus. Nous passions de longues heures à causer, heureux de pouvoir revenir aux grandes questions philosophiques. Dès nos premiers entretiens je fus frappé de la sérénité de sa pensée, de l'accent de bonté profonde, de tendresse émue, qui animait son langage. Sa méthode d'argumentation était absolument transformée. Ce n'était plus le brillant lutteur, le dialecticien opiniâtre, tirant ses preuves de la raison seule et croyant à la vertu toute-puissante du syllogisme. C'était l'amour qui parlait, qui s'adressait au cœur, à la volonté. Etait-ce l'influence de la lecture assidue de Pascal? Etait-ce le fruit de l'expérience de la vie? Etait-ce le pressentiment de ce qui s'approchait de lui? Quels entretiens nous eûmes alors, et qui m'eût dit que ce devaient être les derniers ? Ils sontrestés présentsà ma mémoire, comme le paysage qui leur a servi de cadre. Nous avions l'habitude de faire une promenade en voiture, à la fin de chaque journée, vers le soir, quand l'air, embrasé jusqu'a-
lors, devenait tiède et embaumé. La chaleur était grande cette année-là, au mois de juillet. Nous allions à travers ces belles routesdu Bocage normand qui ressemblent aux allées d'un parc royal, ayant devant nous un véritable océan de verdure, d'une richesse de nuances incomparable, des arbres de toutes les formes, les uns encadrant les prairies, reliés entre eux par des branches entrelacées comme par des festons, d'autres isolés, présentant la ramure immense d'un hêtre ou d'un chêne ; d'autres encore dessinant sur le ciel leur mince silhouette ; au loin du côté de la mer, le soleil couchant empourprant l'horizon, et dans toute cette nature, je ne sais quoi d'élyséen rappelant les tableaux de Claude Lorrain.
Il faut, disait-il, aimer pour convaincre et pour être convaincu : c'est un vain triomphe que celui que la raison remporte sur la raison ; on n'a rien obtenu tant que l'on n'a point décidé l'âme détournée de la vérité à tenter la suprême et nécessaire démarche sans laquelle elle ne peut s'orienter à nouveau et retourner à la lumière. Tel était le thème auquel nous ramenaient toutes nos conversations. Quand l'âme, qui vit de Dieu, ajoutait-il, n'en a plus conscience, quand elle se sépare de lui et s'obscurcit de plus en plus, allant chercher ailleurs et vainement son point d'appui, ilse produitquelque chose de semblable à l'interruption ou à l'affaiblissement d'un courant électrique ; les deux pôles
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n'étant plus reliés, la lumière cesse. Il faut un acte de la volonté pour rétablir la communication. C'est à cet effort qu'il faut provoquer l'âme. Aussi est-il bien inspiré, celui qui, ayant entrepris de rendre la foi à quelqu'un qui l'a perdue ou de la faire naître chez qui ne l'a jamais eue, lui dit avant tout: Aimez Dieu ! « Mais, il ne le connaît pas Dieu, me récriai-je, il en nie l'existence. » Qu'il fasse tout le bien qu'il connaît, qu'il cesse pour un moment de se chercher lui-même, de chercher son moi en toutes choses, qu'il cherchela vérité, prêt àl'accepter d'un cœur droit et sincère, quelle qu'elle soit, et à s'y attacher coûte que coûte, et soyez certain que la connaissance et la certitude se produiront dans cet homme et l'illumineront. Mais connaître ne suffit pas.
Il commentait alors, avec une éloquence pénétrante, la parole fameuse deBossuet : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne pas à aimer! » et revenait, en les fortifiant d'exemples, sur ces affirmations de Pascal et de Maine de Biran : que Dieu a voulu que la vérité entrât du cœur dans l'esprit et non de l'esprit dans le cœur; que ce sont les œuvres qui font naître l'amour et l'amour qui produit la connaissance ; que l'amour seul donne la connaissance expérimentale du bien. Il se complaisait enfin dans cette démonstration, que si quelque chose doit établir invinciblement la supériorité du christianisme, c'est que, étant par excellence la
religion de l'amour, seul il peut triompher de l'égoïsme, qui est la véritable source des maux dont souffre Thumanité. Aimer les hommes, être bon, se dévouer, malgré l'injustice, l'ingratitude, les déboires, chercher à refaire, sur les traces du Maître, le chemin du beau et celui du bien, voilà la grande apologétique, répétait-il, et voilà aussi la condition des meilleures joies qu'il puisse être donné de goûter ici-bas.
Nous vivons pour nous-mêmes et dans les autres, ajoutait-il, en faisant allusion à la parole d'un moraliste ; or la loi évangélique est précisément tout le contraire, c'est de vivre en soi et pour les autres. Il n'y a pas d'énigme ici-bas pour ceux qui vivent selon ce précepte. Ils ont la vue claire du but, et sentent qu'ils s'en rapprochent sans cesse. L'amour qui les réconforte et les échauffe leur donne un avant-goût de la possession du bien suprême. La question ne se pose même pas, à leurs yeux, de savoir si la vie v^aut la peine d'être vécue. Il leur suffit, pour en sentir le prix, d'avoir fait du bien à une âme, fût-ce à une seule, d'avoir mis un rayon de joie dans des yeux qui pleuraient.
Il trahissait ainsi le fond même de sa nature si prompte à se donner, — quel ami fut meilleur et plus sûr ! — et si soucieuse du perfectionnement moral. Sa conviction était que chacun est tenu de faire quelque chose pour le bonheur de l'humanité, que toute âme a un côté par où elle est accessible
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à la vérité, à l'honneur, à la justice, à la bonté, à la tendresse, que dans chaque âme aussi il Y a des sources qui ne demandent qu'à jaillir, mais sur lesquelles les mauvais vents de la vie ont accumulé en quantité des flots de sable qu'il faut avoir la patience d'écarter. Dira-t-on qu'il se complaisait dans les illusions, qu'il jugeait les hommes et les choses à travers cet optimisme qu'aucun chagrin, qu'aucune déception — et il en a eu — n'avait pu vaincre en lui, que cette disposition d'esprit lui ôtait la vue claire des faits et l'entraînait au delà de la mesure ? Ne nous hâtons pas de lui faire ce reproche. Si nos erreurs viennent de nous, a dit Joubert, nos illusions viennent du ciel. M. Guthlin a été confiant jusqu'à son dernier jour ; confiant dans la justice, dans la vertu, dans le désintéressement, dans l'amitié. Il était enthousiaste ; mais c'est de ce trop-plein d'enthousiasme que s'alimente la masse des esprits que le terre-à-terre opprime ou que le désenchantement a gagnés. « On ne s'élève point, d'ailleurs, aux grandes vérités sans enthousiasme, et il faut peut-être, a dit Vauvenargues, autant de feu que de justesse pour faire un véritable philosophe. »
Cependant le temps était venu de nous séparer. M. Guthlin allait rejoindre Tévéque d'Orléans dans le Dauphiné, où il se reposait au milieu d^mis très chers (1), dans ce pittoresque château de Lacombe si heureusement décrit par M. l'abbé Lagrange, posé comme un nid d'aigle au penchant des montagnes, au pied des glaciers, dominant l'Isère au cours capricieux, et regardant en face les âpres sommets de la Grande Chartreuse. De mon côté, je partais pour un voyage en Suède et en Norwège Je devais retrouver M. Guthlin en Alsace au mois de septembre. Peu de temps après m'avoir quitté, il m'écrivait en Norwège pour m'apprendre la mort d'un de nos excellents amis, du musicien qui était un des compagnons de l'excursion aux Trois-Epis dont j'ai fait le récit plus haut, celui-là même qui avait analysé la musique du vent. Quel-
(1) M. Albert du Boys et sa famille.
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ques jours avant sa mort, atteint d'un mal qui ne laissait pas d'espoir, il s'était fait transporter dans une habitation située sur le haut de la montagne, voulant, disait-il, mourir plus près du ciel. « Cette mort m'affecte profondément, m'écrivait M. Guthlin Qu'est-ce donc la vie? Ah ! mon cher ami, restons unis dans le cœur de Dieu. Là et là seulement, dans l'éternel amour, nous sommes sûrs de vivre toujours et de n'être jamais séparés, ni l'un de l'autre, ni de ceux que nous aimons. » Si cette mort l'avait impressionné à ce point, il ne l'avait pas laissé paraître. Loin de manifester aucun abattement, il semblait plein de vivacité d'esprit ; il avait encore cette puissance de travail qu'aucun obstacle ne décourageait, et prenait plus que jamais intérêt à toutes les grandes choses qui avaient passionné sa vie.
Il aurait pu aller directement en Alsace, où l'appelaient tous ses vœux, où il avait hâte d'arriver. Mais une parole donnée, la sollicitude que lui inspiraient les travaux d'une intelligence d'élite, la pensée du bien que pourrait produire leur publication et le désir d'y coopérer l'entraînaient en Dauphiné et faisaient ajourner son retour au milieu des siens.
Il devait en effet revoir à Lacombe un travail sur la vie de l'abbé Hetsch, mort depuis peu d'années. M. Hetsch avait été son collègueà Orléans, un collègue et ami vénéré dont il avait été le confident
et qu'il appréciait à sa valeur. Dans sa pensée, et l'événement lui a donné raison, le récit de cette vie devait ajouter une page curieuse à l'histoire des maladies de la pensée moderne et de leur guérison par la foi. Il y voyait surtout, comme la dit depuis l'évêque d'Autun dans une lumineuse introduction, « tout ensemble la démonstration expérimentale de ce que doit être la philosophie de la vie et une saisissante apologie de la religion. »
C'était, il faut le dire, une figure singulièrement originale et attachante que celle de l'abbé Hetsch. Protestant de naissance, panthéiste d'éducation, admirateur passionné de Wieland et de Gœthe, disciple de Strauss et de Bauer, M. Hetsch caractérisait dans sa personne toute une période intellectuelle. Il n'eût dépendu que de lui déjouer un rôle, de marquer en Allemagne dans les fastes universitaires, et d'exercer une influence retentissante sur ses contemporains. Ses talents de premier ordre, le succès de ses études l'y avaient préparé. Mais sa préoccupation fut, au contraire, de cacher sa vie en Dieu. Gomment l'étudiant hégélien fut successivement déiste, chrétien, catholique, prêtre, le livre auquel M. Guthlin portait tant d'intérêt le raconte dans des pages qui ont déjà produit une féconde et salutaire action, et qui sont destinées à survivre à l'oubli (1). Il nous a révélé le fait curieux de la
(1) Vabbé Hetsch, par l'auteur des Derniers jours de Mgr Du-
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transformation d'une âme par le développement d'une grande idée, l'idée de l'unité. Ce fut en effet le fil conducteur de toute l'orientation d'esprit et d'âme de l'abbé Hetsch vers la société religieuse, chargée de réaliser parmi les hommes un principe dont elle est la vivante démonstration. Après avoir exploré toutes les régions de la science et tous les systèmes philosophiques, il a trouvé cet idéal de l'unité, cherché d'abord dans l'absolu inconscient de Hegel, « il l'a trouvé dans FHomme-Dieu, qui réunit le monde humain au monde divin, est la loi et la synthèse des deux mondes, Dieu et l'homme, distincts, mais non séparés, s'embrassant en Jésus- Christ. »
Bien que souffrant, M. Guthlin s'occupait, à Lacombe, à revoir et inspirer ce travail déjà bien avancé. Peu d'heures avant sa mort, il en relisait quelques chapitres, comme le constate l'auteur anonyme en le remerciant, par un public hommage, de l'avoir encouragé, aidé, éclairé dans cette œuvre pour laquelle il a dépensé ses dernières forces.
Le 19 août au matin, il éprouva un grandmalaise que rien ne faisait prévoir ; car, la veille au soir encore, il entretenait des sujets les plus élevés ceux quil'entouraientravis del'entendreparleravec cette
panloup, avec introduction de Mgr Perràud, évêque d'Autun, membre de l'Académie française.
verve, cette lucidité d'esprit, cette hauteur de vues qui donnait tant d'attrait à ses conversations, et avec cette prodigieuse mémoire qui lui permettait de retenir les choses qu'il avait une fois lues et entendues. Il ne put prendre part au déjeuner commun ce jour-là, et occupa la matinée à sa correspondance. Il m'écrivit une lettre pleine de la plus tendre affection, toute en Dieu, où il se réjouissait de la perspective d'un revoir prochain en Alsace.
Un peu après midi, sur l'invitationde Mgr Dupanloup, il descendit prendre l'air sur la terrasse du château, et là, en face de cette sublime nature dont le tableau s'offrait une dernière fois à ces yeux, il disait devant l'un des hôtes de la maison : « Quelle splendeur, et comme toutes ces beautés, en rapprochant de Dieu, affranchissent facilement des préoccupations mesquines et des vulgaires ambitions où s'épuisent tant d'âmes ! » Mais bientôt il fut en proie à une crise de suffocation, et ce ne fut qu'aidé de l'évêque et de l'abbé Chapon, alors vicaire de la cathédrale d'Orléans (1), qu'il put regagner son appartement pour se mettre au lit. Au milieu des angoisses de cette brusque attaque, qui fut la première annonce du danger, il fallut l'autorité et les instances de Monseigneur pour lui
(1) Aujourd'hui évêque de Nice et qui fait honneur, comme on pouvait s'y attendre, à l'Église de France.
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arracher des mains son bréviaire qu'il essayait encore de réciter, fidèle, même dans la maladie, à ses habitudes de bon prêtre.
Dans l'inquiétude causée par ce mal soudain, on avait cru devoir lui apporter les derniers sacrements. Quelques heures s'écoulèrent, et quand on le croyait seulement assoupi, à la suite d'une nouvelle crise, on constata qu'il ne respirait plus. Il venait, en effet, de succomber ; il s'était éteint doucement entre les bras de son évêque, entouré des plus affectueuses sollicitudes.
C'est à Stockholm que j'appris, par quelques mots de Mgr Dupanloup, cet événement si inattendu et si douloureux pour moi. Le même courrier m'apporta la lettre de l'évêque d'Orléans et les dernières lignes tracées par M. Guthlin et datées du 19 août. Je n'en pouvais croire mes yeux en lisant, à travers mes larmes, ces deux lettres écrites à quelques heures seulement d'intervalle.
« Cher ami, m'écrivait Mgr Dupanloup, j'ai une bien douloureuse nouvelle à vous annoncer. Nous venons de perdre le bon et excellent M. Guthlin; c'a été comme un coup de foudre, en quelques heures, par une attaque d'apoplexie séreuse.
« Cette mort aura été une des plus vives douleurs de ma vie et j'en ai ressenti l'amertume à l'égal de ce que j'ai éprouvé lorsque j'ai perdu ceux qui furent mes plus anciens et plus grands amis sur la terre. Jamais je n'avais vu et senti de si près les
tristesses de la séparation. J'avais trouvé en lui un véritable ami et le plus sérieux dévouement.
a Dans cette peine le bon Dieu m'a fait sentir ses bontés pour ce cher ami et pour moi-même.
« Dès que le danger s'est révélé, j'ai fait avertir par dépêches ses frères, et nous les attendons demain.
«Je ne sais où cette triste lettre vous rejoindra ; mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire cette grande peine de mon cœur et du vôtre.
« Tout à vous affectueusement en Notre-Seigneur. »
Le dernier vœu de M. Guthlin avait été de revoir l'Alsace. Ce vœu ne devait pas être exaucé. Son corps, du moins, repose dans cette terre bien-aimée : il repose dans le poétique cimetière de Folgensbourg, qui domine les grands horizons dont sa jeunesse était éprise, et auxquels son admiration est restée fidèle jusqu'à la fin. L'inscription gravée sur sa tombe, et due à une ingénieuse et touchante inspiration de l'amitié (1), résume sa vie en ces termes : Fide fortis, spe laetus, caritate praestitit. La mort est venue le frapper quand on pouvait espérer pour lui de longs jours. Mais elle ne l'a pas surpris,
(1) L'auteur de cette inscription est M. le chanoine Merklen, qui avait été le successeur de M. Guthlin, comme professeur de philosophie au Collège libre, et a fait de lui une éloquente oraison funèbre.
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et il semble qu'il ait été amené par un secret avertissement à s'y préparer. Sa foi, qui n'avait jamais connu de défaillance, était plus vive que jamais. Il sait, aujourd'hui, le vaillant esprit, que cette foi était véritable, que l'invisible ne trompe point, et que l'amour seul a le secret de la paix et des clartés divines.
Son souvenir, associé à celui de l'Alsace en ses jours heureux, ne fait-il pas revivre à nos yeux cette race généreuse et forte, confiante et dévouée, quia su garder le culte de l'idéal, sans rompre avec la science des choses pratiques, également capable d'élans enthousiastes et de longues fidélités, amoureuse de progrès et attachée aux traditions ? Patrie inoubliée, en évoquant ce passé, c'est toi-même qui m'apparais dans le cadre merveilleux où la Providence t'a placée ! Je revois cette plaine magnifique qu'enveloppent de poétiques montagnes et à travers laquelle se déroule un des plus beaux fleuves du monde, les vallées agrestes avec leurs torrents, les vastes forêts, les flèches gothiques des vieilles cités où nous sommes devenus des étrangers, et la maison paternelle que les fils ne connaîtront plus. Vision douce et cruelle, hélas! qui ramène devant l'esprit le spectacle des champs de bataille, et l'horreur de ces égorgements de peuples, dont la menace reste désormais suspendue sur nos têtes. Heureux, en de tels jours, qui a su établir au fond de son âme un asile inaccessible à tous les coups du sort! Heureux
celui que les libres méditations philosophiques, ou plus sûrement encore les enseignements de la foi, ont conduit à donner pour objet à sa vie quelque chose d'éternel et d'infini ! lia le cœur haut même dans la tristesse, assuré qu'il existe une règle invariable du juste et de l'injuste contre laquelle rien ne prévaut même ici-bas, et sa pensée connaît le chemin des régions mystérieuses où, par delà le temps, se renouent les liens brisés, s'expliquent les énigmes et se répare ce qui semblait irréparable.