MADAME CARLYLE
LA
MADAME GARLYLE
Thomas Carlyle est mort au mois de février 1881 . Il léguait ses papiers à un autre historien anglais de renommée moins bruyante, M. James- Anthony Fronde, qui en tira aussitôt les fragments et les lettres propres à faire connaître son illustre ami. Le public apprit ainsi que Tauteur de VHistoire de la Révolution française était un « animal extraordinaire », selon la définition si juste de M. Taîne, ailleurs encore que dans ses livres et la plume à la main. Carlyle restait « ranimai extraordinaire », hargneux, éloquent et I bizarre^ avec sa femme, avec ses am\s, aNeÇ;
sa servante, eu voyage, à table, au lit, dans sou cabinet de travail, partout et toujours.
Le public apprit aussi que Mme (larlyle avait succombé à la peine et que le métier do femme de grand homme était décidément Tun des plus difficiles, des plus durs et des plus ingrats qui existent. On savait déjà, avant do l'avoir lu dans une lettre de Mme (iarlylo, que la femme qui aime à être tranquille et heureuse doit se garder d'épouser un écrivain célèbre; on ne s'attendait pas, en dehors du cercle des amis, au drame domestique qui se découvrit aux yeux. Il parut d'autant plus poignant que les événements y sont gouvernés par les lois les plus simples de la nature humaine; dès le prologue, aussitôt que les caractères des personnag(îS sont posés, on devine comment les choses se passeront, et l'on comprend qu'c^Hes ne sauraient se passer autrement.
(le n'est pas la premièn» fois i[[w h» génie apparaît sous les traits d'un minolanre, dévorant, de par hîs droits de sa nature d'exception, le bonlieur et le rc^pos de ceux qui l'approchent; mais la victime» du génie a
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ranfrn<;nt i^lA aunni inUivannsinie, ^ Tout être vivant, dînait Mmn (larlyU^ a b#faiicoup à nupportf^r; la Aittitnnuut (tni surtout dan» la ïtmnikrn Ac Hupport(;r« >> Kilo ajoutait modostorni;nt : '' Ma maniën; est loin dV*tro la rnr;illc'un;. // Kllr; iut Mi n^ndait pan justice* Kl If; a Hupport/5 av(fc bonnr; grftire, nann air» T(i%\y^\kf^ rdHauH attitudi;» héroïque;», I>; Hpco ta^rlc Ail vvXUt ^implirrité un peu démodée* nonn a mtmhUt rafralcIÛHHant ; par \it Utmi^% qui court, il vi*\U)m.
LA
MADAME GARLYLE
10 PORTRAITS DE FEMUE§
récita par ma bouche le dernier et triste discours de Didon première :
Dulces exuYîse, dum fata Deusque siaebant, Accipite hanc animam, meque his exsolvite curis...
« Ayant ainsi parlé, la poupée, pallida morte futura^ alluma le bûcher et se poignarda avec un canif. A ce moment suprême, en voyant flamber ma pauvre poupée (étant bourrée de son, elle prit feu et fut brûlée en un clin d'œil), ma tendresse pour elle prit également feu; je me mis à hurler, j'essayai d'éteindre la poupée sans y réussir et je continuai de hurler jusqu'à ce que tout le voisinage fût accouru à mes cris. On m'emporta en larmes — et j'ai remarqué que c'est là l'histoire de presque tous les « sacrifices héroïques » ; on s'y décide avec magnanimité, on les accomplit avec ostentation, on s'en ropent au dernier moment, et l'on jette les hauts cris de regret. »
La mort païenne de la poupée ne fut pas la seule trace de l'influence de Virgile. Toute la religion de l'enfant y passa. Le calvinisme exigeant et sombre de son terrible aïeul se
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pénétra de douceur virgilienne jusqu'à en être dissous. L'œuvre de John Knox est de celles qu'il est prudent de ne pas trop laisser toucher par la main des Grâces, de peur d'amollissements impies. Jane Welsh en vint au point de trouver qu'il est à peu près indifférent qu'un homme croie ceci ou cela, pourvu qu'il ait de la religion et qu'il soit honnête homme. Non contente de faire bon marclié du dogme, elle tomba dans une erreur qui est encore plus grave aux yeux des âmes simples; elle douta de la vertu et de l'importance des pratiques. Elle assurait , par exemple, ne pouvoir comprendre pourquoi, chez ses amis BuUer, c'était enfreindre le repos du dimanche que de se promener on voiture au trot, tandis que ce n'était pas l'enfreindre que de se promener au pas. La dévotion minutieuse lui paraissait un luxe de désœuvrés, que les circonstances n'avaient pas mis à sa portée et qu'elle regrettait médiocrement. Les siens s'affligèrent sincèrement en découvrant qu'elle était devenue une « manière de païenne », mais ils s'aperçurent du mal trop tard, lorsqu'il était irré-
parable et qu'il ne restait plus qu'à en gémir. Mme Carlyle laisse entendre dans ses lettres qu'ils n'usèrent pas toujours avec la discrétion voulue de cette suprême et stérile ressource. A Tépoque où Carlyle la rencontra, Mlle Welsh avait une de ces beautés lumineuses qui tiennent autant à l'expression de la physionomie qu'à la perfection des traits. Une miniature nous la montre dans l'épanouissement de la jeunesse, la lèvre légèrement entr'ouverte par un sourire, l'esprit lui sortant par les yeux, sa charmante tête dressée d'un petit air mutin sur un cou élégant. La taille et la démarche étaient aériennes, le rire une merveille. Ne sait pas rire qui veut. Il y a beaucoup de façons de rire, qui toutes trahissent l'homme. On discipline son langage, ses gestes, ses regards; le rire demeure le dernier témoin, presque impossible à corrompre, par qui se révèlent la vérité du caractère, les grossièretés de nature, le degré de culture. Carlyle, qui avait étudié la question, distinguait des « qualités de rire » et jugeait par là les gens et même les races. Il soutenait que les juifs rient mal, faute de posséder
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le seul sentiment du ridicule qui soit digne do l'homme : la sympathie pour les eûtes inférieurs des êtres et des choses. Son père, l'ancien maçon, malgré son intelligence et une certaine noblesse native, rit toute sa vie en maçon. Carlyle lui-même ne possédait qu'une « qualité inférieure » ; il riait aigre. Sa femme avait un des plus jolis rires qu'il eût analysés. A quatorze ans, Mlle Welsh avait fait sa tragédie de collège , ainsi qu'il convenait ix une jeune personne qui suivait les classes des garçons. A vingt ans, elle avait lu Rousseau, Byron et d'autres écrivains offrant de même, disait d'un ton de regret l'un de ses maîtres de littérature, une « nourriture peu substantielle ». Des idées d'émancipation intellectuelle commençaient à fermenter dans sa tête. Non qu'elle se soit jamais souciée, à aucun âge, de ce qu'on appelle les droits de la femme; mais il lui semblait qu'elle avait quelque chose à. dire au public, et elle voulait le dire, dût tout Haddington se voiler la face. C'est on faisant des plans d'ouvrages avec Carlyle que leur liaison s'accentua et mûrit. Ils devaient être coUaboratcuta -, Cas-
lyle du moins l'affirmait avec la fourberie inconsciente des prétendants qui n'hésitent pas à promettre la lune, et Jane Welsli le croyait naïvement. Elle Tépousa même un peu dans cette vue. Pour une fille d'esprit, c'était se mal connaître en hommes; mais elle avait toujours vécu à Haddington, et Thomas Carlyle ne ressemblait pas du tout aux héros qu'elle avait vus dans ses livres; il était fait pour dérouter.
Les Carlyle étaient d^origine anglaise. C'était ^ une race violente, dure et pieuse. Le père de rhistorien, James Carlyle le maçon, était un homme probe et taciturne, courbé sous Tidée et la crainte du péché. Sa femme et ses enfants n'osaient pas Faimer, raconte son fils : « son cœur paraissait muré ». — Habituellement silencieux, il avait, lorsqu'il se décidait à par- I 1er, Téloquence imagée et énergique qullomère a donnée à ses héros et que Ton retrouve, avec les grands gestes classiques, chez les gens du peuple en certaines provinces écartées. Son fils Thomas garda toute sa vie l'admiration des métaphores paternelles, et Ton .sait si Thomas Carlyle était connaisseur en métaphores* James Carlyle se maria deux
fois. Du premier lit il eut un fils; du second, neuf enfants, dont Thistorien était l'ainé.
La seconde Mme James Carlyle était une excellente femme, chez qui la préoccupation calviniste du péché était tempérée par un fonds de gaieté naturelle. Elle avait de la droiture et du sens, mais il est à noter qu'aux environs de la cinquantaine elle devint folle et qu*il fallut renfermer. L'accès fut assez court .et resta unique; il n'en est pas moins un symptôme dont il est impossible de ne pas tenir compte et qui, en définitive, a laissé chez celui des enfants qui nous est le mieux*connu une trace et comme une traînée de bizarrerie.
Thomas naquit en 1797, à Ecclefechan, gros bourg du sud-ouest de TËcosse, dans une maison que son père s'était bâtie de ses mains et où habitaient aussi plusieurs oncles Car* lyle. Toute la famille, qui était nombreuse!
appartenait au peuple et en avait la rudesse* Beaucoup étaient cultivateurs, quelques-unB artisans ; tous étaient paysans, non pas seulement par r habit et la manière de vivre, mai^ par l'esprit et le caractère; et Thomas, malgré son génie, devait être le plus paysan de tou^t
le plus dur, le plus « muré » aux émotions douces. La nature, au surplus, Tavait destiné à être excessif en tout. A peine sorti des langes, il n*y eut pas à s'y méprendre, il était Carlyle jusqu'à la moelle des os : violent à voir rouge, selon l'expression populaire, sombre, autoritaire, un caractère tout en pointes, en tranchants et en angles. En grandissant, il prit encore de son père la disposition taciturne et les bourrasques de métaphores. Il avait même ajouté à ce fonds déjà si riche de défauts un ragoût d'égoïsme et d'entêtement qui achevaient d'en faire un vrai porc-épic. Sous cette écorce peu aimable, les dons les plus hauts et les plus nobles de l'intelligence s'appuyaient sur un substratum de droiture, de délicatesse morale et même de générosité que James Welsh saura parfaitement démêler, malheureusement pour elle, car c'est ce qui Jui donnera confiance.
Il avait commencé ses études à l'école d'Ecclefechan, avec les autres va-nu-pieds du village, et les avait terminées à l'université d'Edimbourg, où il avait retrouvé un certain nombre de campagnards comme lui, ^jowvV.
fortunés et peu dégrossis. II était de tradition en Ecosse, parmi le peuple, de s'imposer des sacrifices pour procurer de Tinstruction au plus intelligent des fils.
On s'y prenait avec la simplicité et la bonhomie du vieux temps. Les écoliers partaient à rentrée de l'hiver, à pied, quelle que fût la distance, et en demandant chaque soir l'hospitalité. Arrivés dans la ville d'université, ils louaient un logement qui était à peu près leur seule dépense. Le voiturier leur apportait de temps à autre une provision de ponunes de terre, de gruau d'avoine et de beurre salé envoyée par la famille ; il remportait le linge sale et les hardes à raccommoder, et ainsi passait l'hiver. Le printemps dispersait la colonie des campagnards. Ils retournaient chez eux et reprenaient la pioche et la faux pour gagner l'huile de lampe et les livres de l'hiver suivant. De nos jours, on ne croirait pas qu'avec un système semblable il fût possible d'apprendre seulement à lire la lettre moulée. Les têtes étaient apparemment moins dures il y a cent ans, et l'on devenait bon médecin ou bon théologien en étant valet de
ferme six mois sur douze. L'Ecosse n'était pas d'ailleurs le seul pays où, dès avant le progrès moderne, il fût aisé à un rustre intelligent de pousser ses études. La très petite bourgeoisie française d'avant la Révolution ne s'y prenait pas autrement que les cultivateurs écossais pour envoyer ses fils au collège. On trouve dans les Mémoires de Marmontel tous les mêmes détails de pots de beurre emballés avec les cahiers et de culottes percées rent voyées à la ménagère par le voiturier. Les dépenses étaient aussi légères, les résultats non moins heureux. La seule différence venait du climat, et il faut avouer qu'elle était considérable ; le soleil de France mettait bien des douceurs à la place de l'insipide gruau d'avoine des étudiants écossais.
Thomas Carlyle était parti pour Edimbourg avant d'avoir quatorze ans. Il fit des humanités médiocres; il a toujours soutenu que la littérature était la chose du monde pour laquelle il avait le moins de dispositions. Ses progrès les plus marqués furent en mathématiques, et il abandonna les sciences. La théologie, à laquelle il était destiné car ses
parents, lui répugnait; il douta de bonne licure. Le droit ne l'attira qu'un instant. Les programmes réguliers, quels qu'ils fussent, le gênaient. Il avait besoin de suivre sa pente, quitte à s'attirer, ainsi qu'il lui arriva plus d'une fois, le mépris de son professeur. Ce fut à Edimbourg qu'il découvrit l'Allemagne, peu connue alors et peu goûtée en Angleterre. En dépit d'échecs apparents, les années d'université furent fécondes pour son développement intellectuel. Il lui manqua de s'humaniser et de faire sa paix avec le monde et avec lui-même. Ni son ami Edward Irving, le prédicateur qui soulevait les foules, ni Virgile n'y purent rien. « Je vivais solitaire, raconte Carlyle, mangeant mon propre cœur, en proie à des combats et à des souffrances sans nom, dont je garde une impression d'horreur. » Il ne voyait clair ni en lui-même ni dans son avenir, se fatiguait en tâtonnements et vivait dans un cauchemar que sa puissante imagination peuplait de visions extravagantes. Les tracas prenaient à ses yeux des proportions de catastrophes. Pour une indisposition, il se croyait martyr (il disait même saint) et aurait
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accepté de bonne foi Tauréofe. Une immense amertume achevait d'envahir son âme. Edward Irving" le tira de la détresse matérielle en lui procurant un gagne-pain : la détresse morale était de naissance et restera incurable.
D'extérieur, il était solidement bâti, bien que malade imaginaire dès la première jeunesse. Le front était bas, les cheveux en broussailles, ToDil enfoncé et dur, le dessin de la bouche arrêté, le menton un peu en avant; [ rien de Fhomme du monde dans la tournure, l'ensemble point banal du tout, mais point attirant. C'est sur cette physionomie hérissée que Jane Welsh, avec l'intuition de son sexe, distingua le sceau du génie. Elle vit tout de suite, avant que personne s'en fût douté, que cet ours mal léché et qui mordait serait un grand homme, et elle décida tout de suite aussi qu'elle aurait une influence sur sa destinée.
Tout d'abord, ce ne fut point par le mariaj qu'elle compta s'y prendre. Carlyle ayant i terprété ses avances dans ce sens, elle se hâ de le détromper. « Je serai votre amie, 1 écrivait-elle, la meilleure et la plus dévou de vos amies aussi longtemps que je vivrj mais votre fenwne, jamais!.,.. Jamais, qua vous seriez aussi riche que Crésus, aussi 1:
noré et célèbre que vous le deviendrez cert; nement. » Le cœur de Jane Welsh était s leurs ; elle Tavait donné à Edward Irving. I circonstances les avaient séparés, mais Tun Taulre avaient gardé au cœur une blcssi profonde et difficile à guérir.
Les passions dignes de ce nom, celles c ne se bornent pas à influer sur une destina
mais qui la font, ne laissent pas derrière elles de place pour une autre passion semblable.
Le cœur n'est pas nécessairement desséché et épuisé, mais il aimera d'une autre manière. Il est des sensations que Ton n'éprouve pas deux fois et qui appartiennent à tout jamais à celui ou à celle qui les a fait naître, même lorsque la haine a remplacé Tamour. Irving, plus atteint ou moins énergique, eut la cervelle détraquée par le chagrin et mourut jeune.
Jane Welsh s'attacha peu à peu à Carlyle par l'attrait intellectuel, par l'estime, par un coin de vanité et d'ambition excusables chez une jeune fille, non par l'amour proprement dit.
Carlyle, d'ailleurs, ne lui en demandait pas; au contraire. Il rangeait l'amour parmi les futilités de ce monde et haïssait sincèrement, lui si Germain par tant d'endroits, toutes les catégories du sentiment comprises en Allemagne dans le joli mot de Gemûth, « Ce que le plus grand philosophe de notre époque, écrivait après expérience Jane Welsh devenue Mme Carlyle, exècre le plus violemment dans le dernier roman de Thackeray, ce qu'il y trouve d'« absolument faux et damnabJe », c'est que
Tamoury est représenté comme s'étendant sur toute notre existence et en formant le grand intérêt; tandis que Famour, au contraire — la chose qxCon appelle amour — est confiné à un très petit nombre d'années de la vie de Thomme et que, même dans cette fraction insignifiante de temps, il n'est qu'un des objets dont l'homme a à s'occuper parmi une foule d'autres objets infiniment plus importants. A dire vrai, autant que M. Carlyle a pu y voir clair, toute l'affaire de l'amour est une si misérable futilité qu'à une époque héroïque personne ne se donnerait la peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche. »
Le sentiment qui attirait Carlyle vers Mlle Welsh, bien que vif et tenace, était tout à fait de la nature qui convient à un philosophe. Carlyle approchait de la trentaine, il se sentait la tête bouillonnante d'idées et il n'avait encore produit que des traductions, quelques articles, et la Vie de Schiller. Ses débuts avaient été entravés de plusieurs manières. Il avait eu une existence précaire, et jamais homme ne fut aussi désarmé devant les soucis matériels. La seule pensée d'entrer
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dans une boutique le rendait aussi malheureux que Fenfant du CM)nte anglais, qui n'ose traverser un bois de peur que les rougesgorges ne Fenterrcnt avec les feuilles morti^s. Il avait été gêné par une difficulté de travail égale à celle dont la Correspondance de Flaubert nous offre le spectacle lamentable.
Garlyle n'a jamais connu les jouissances de la création; il n'en a ressenti que les angoisses. Il a été un forçat de Fencrier, passant des heures et des semaines devant son papier à lutter avec Fidée, comme Jacob avec Fange, sans parvenir à la terrasser et à la couler dans un moule. On lit dans son Journal y à la date du 31 décembre 1823 : « Certainement, jamais personne n'a éprouvé une difficulté aussi épouvantable que moi à écrire. Apprcndraij« jamais à écrire facilement? » Il ne l'apprit jamais. Mais il s'était persuadé que, du jour où il aurait une femme pour veiller à ses '^('soins, le cauchemar physique et moral contre lequel il se débattait depuis son adolescence s'évanouirait, et qu'il entrerail, tomme nouveau, dans une vie nouvelle.
Jane Welsh était intelligente et avait du bien.
Il la rncliorcha avec la ténacité de sa race de paysan. Tanldt il faisait briller à ses yeux le miragc' d'une association intellectuelle, tantôt il clKïrchait à toucher son cœur. Jane résista long^temps. Elle n'était pas assez aveuglée [)r)ur ne pas reconnaître, malgré les reproches amers de ('artyle, que les règles de la sagesse mondaine p(»uvent avoir du bon et qu'il y avait de la vérité dans les objections de Mme Welsli (U» docteur [Welsh était mort) au mariage de sa fille, Télégantc de Haddinglon, avec un fils de rustre, un peu rustre lui-m<>me, pauvre comme Job, maussade, sar^^ situation et n'ayant pas fait ses preuves d-< génie. Opejulant elle cédait insensiblcme:mn à rasccmdant de ce génie encore, pour aim. ^ dire, h Télat latent. « Je ne sais pas, éciT^J vail-(ill(i à (larlyle, comm(»nt votre esprit pris un 1(î1 empire sur le mien en dépit ^3' mou ()rgu(4l et de mon obstination. Mais c'c^ ^ ainsi. Bien qu'entêtée comme une mule av^^ les autres, avec vous je suis souple et so»^' mise. J'écoute votre voix comme la voix d'ur»^ s(Tonde ccmscience presque aussi redoutable que celle que la nature a mise au dedans d^
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moi. D'où vous vient ce pouvoir sur moi? car ce n'est pas seulement l'effet de votre génie et de votre vertu. »
Lorsqu'elle eut enfin promis d*ètre sa femme, une période d'explications laborieuses commença. Mlle Welsh avait tenu à assurer la jouissance de sa fortune à sa mère. Carlyle s'était juré, et personne, certes, ne Ten blâmera, de ne jamais se ravaler au misérable métier d' « honune de peine littéraire ». Il fallait pourtant manger. Carlyle trouva un expédient : il proposa de se faire fermier. « Je me vois, écrivait-il à Mlle Welsh, montant à cheval dans la lumière grise du matin et fondant comme un ange destructeur sur les filles indolentes, excitant chaque main paresseuse, cultivant et nettoyant, labourant et plantant jusqu'à ce que le sol qui m'entoure soit un vrai jardin. Dans les intervalles, je m'occuperais de littérature. Ainsi contraint de vivre selon les besoins de la nature, en douze mois je serai l'homme le plus riche de trois paroisses. »
Carlyle avait beaucoup lu nos écrivains du xviii® siècle et l'on voit que ce n'avait pas été sans fruit. Cette vie conforme aux. ^^^^ \i^^çÂ\v$»
de la nature », cette conception poétique du métier de fermier sentent leur Rousseau *, avec une pointe d'emphase de plus. Carlyle, du reste, rappelle quelquefois Rousseau, ne serait-ce que par Texagération et le grossissement de toutes choses; mais il y a entre eux une différence très essentielle : la violence, chez Rousseau, était dans le sentinaent; chez Carlyle, elle est surtout dans le mot. Il ne faut jamais perdre de vue, en le lisant, un aveu qu'il a laissé tomber sur une page de son journal intime et qui pourrait servir d'épigraphe à certains chapitres de ses ouvrages : « J'exagère dans mon langage, parce que...
fai le désir secret de compenser la mollesse du sentiment par la violence de la description. »
Jane Welsh avait son opinion faite sur les capacités pratiques de Carlyle, et, d'ailleurs, elle ne l'épousait pas pour qu'il se mît à labourer. Elle rejeta bien loin l'idée de la ferme. Il insista. « Croyez-moi, Jane, lui écrivait-
1. Il faut noter aussi que Carlyle venait de traduire Wilhebn Meister, où le mélange des occupations pratiques est très recommandé.
il, cette littérature qui nous attire tous les deux ne peut pas former à elle seule la nourriture d'un esprit humain. Aucune vérité ne s'est imposée à moi aussi invinciblement. Je le sens en moi-même. Je le vois chaque jour chez les autres. La littérature est le vin de la vie : elle n'est pas, ne peut pas être sa nourriture. » Quelques jours après (20 janvier 1825), il s'adresse à sa pitié, dépeint ses souffrances et le naufrage intellectuel dont il est menacé :
« Depuis bien des mois, toutes les voix de ma conscience ont tonné en moi comme la trompette de l'archange : Homme ! tu marches vers la destruction. Tes jours et tes nuits se dissipent en vains tourments, ton cœur se dissout dans l'amertume. Le chien qui dort devant ton foyer use de la vie mieux que toi. Debout! mortel sans bonheur! Debout! et reconstruis ta destinée si tu en es capable! Debout! au ûom de Dieu, au nom de ce Dieu qui, en te jetant ici-bas, te destinait à d'autres fins que d'errer çà et là en portant les flammes de 1 enfer dans un cœur sans crime et de soufl'rir en silence pour mourir sans avoir vécu!....
«... Très chère amie, êtes-vous bien sûre de vous être formé une idée juste de moi et de ma situation? Je suis un homme qui a passé sept années dans des tortures inces^ santés j dont la tète et le cœur sont également dévastés et assombris et qui ne voit d'autre issue à cet état qu*un changement complet de direction. Je ne dois ni ne puis continuer ce genre de vie; ma patience est à bout. Sans aucune exagération, il vaudrait mieux pour moi être mort que rester dans un pareil état. Jusqu'à ce que ce changement ait eu lieu, je ne puis tirer un parti régulier et convenable des facultés que je puis posséder. »
Il poursuivait en reprochant éioquemment à.
Mlle Welsli de ne pas oser se placer au-dessus de la prudence vulgaire. La réponse fut franche, « Je crains, lui dit Jane, de n'être prudente que parce que je n'éprouve pas une forte tentation de ne pas Têtre. Mon cœur est capable, je le sens, d'un amour pour lequel aucune privation ne serait un sacrifice, d'un amour qui ferait bon marché de l'opinion et do la raison et qui emporterait impétueusement avec lui toutes les pensées de mon être.
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Mais... je vous ai déjà expliqué la nature do mon affection pour vous. »
Mme Welsh offrit alors aux jeunes gens de vivre chez elle. Carlyle refusa et fit en ces termes sa professit)n de foi à sa fiancée :
« Vhomme doit commander dans la maison^ et non la femme. C'est un axiome éternel, c'est la loi de la nature, dont aucun mortel ne s'écarte sans être puni. J'ai médité sur cette loi pendant bien des années, et elle de-
' vient chaque jour plus évidente à mes yeux. \ Je ne dois pas et je ne veux pas vivre dans une maison où je ne serai pas le maître. »
Mme Welsh ne lui paraissait pas d'un caractère soumis, et il entendait la tenir à l'écart. Il proposa d'aller s'établir chez ses parents à lui. Sa mère et ses sœurs soignaient la basse-cour ^^ faisaient la cuisine, sa femme les aiderait; ÎUoi de plus naturel? Les vieux Carlyle lui ^^cpliquèrent que ce n'était pas la même chose, ^'t le plan fut abandonné.
De guerre lasse, on s'en remit à la grâce do ûieu, et le mariage fut fixé au 17 octobre 1826. Carlyle a dépeint son état pendant les derï^iëres semaines d'attente : « En proie au
splocu, malade, ne dormant pas, vide de foi, d'espoir et de charité, — en un mot, mauvais et méprisable. » Les difficultés qui surgissaient à rapproche de la cérémonie avaient rendu ses nerfs malades. L'idée de se commander des habits et de s'acheter des gants l'anéantissait. La pensée de partir, après le mariage, seul dans une voiture avec sa femme, lui paraissait purement et simplement inadmissible. Il suggéra de prendre la diligence, en faisant valoir la raison d'économie, et demanda on outre à avoir un de ses frères dans le même compartiment. Mlle Welsh n'ayaal.
accepté ni la diligence ni le frère, il eut recours à la philosophie pour se donner d-"mj courage et dévora cent cinquante pages de Ira Critique de la raison pure. Ne se trouvaient pas mieux, il laissa Kant pour les romans c3e Walter Scott, qui lui firent un peu de bien. KDo son côté, Jane s'abandonnait à sa destina ^o sans confiance et sans joie. Leurs lettres à tous deux trahissent une peur terrible. Aixisi que le remarque spirituellement M. Froacîe, ils s'encouragent comme deux condamnés au moment de monter sur le même échafaud. Le
10 octobre, Jane répond à une lettre tragique de son fiancé :
« Vous m'aviez demandé de vous répondre jeudi, mais j'ai attendu le courrier suivant dans Tespoir de vous répondre mieux, si toutefois il y a quelque chose de bon à dire dans des circonstances aussi horribles. Oh! je vous en prie, pour Tamour du ciel, soyez d'humeur moins sombre, ou l'incident [Vincideîit, c'était le mariage : le mot était de Carlyle) aura non seulement un aspect très original, mais un aspect à briser le cœur. Je ne sais comment je pourrai le supporter, je suis tout à fait malade quand j'y pense. Mais ce seraient des consolations à la Job que de vous tourmenter de mes anxiétés. J'aime mieux vous Rappeler, par manière d'encouragement, que le purgatoire sera bientôt terminé. » Cette lettre trouva Carlyle sous l'influence bienfaisante des romans de Walter Scott. Il était un peu remonté et il répondit : « Après tout, je frois que nous prenons trop à ca^ur la céréïïionie qui approche. Bon Dieu! est-ce que Wucoup d'autres personnes no se sont pas ïïiariées avant nous et ne s'en sont-elles \>as
toutes tirées à peu près bien, et n'ont-elles pas expérimenté que le mariage n'est, en somme... que le mariage? Prenez donc courage et n'ayez pas le frisson... Vous verrez que, malgré tous nos pressentiments, cela ira « tout seul, » Il faisait le fanfaron. Quelques lignes plus bas, la terreur le reprend en pensant au tête-à-tête dans la voiture de poste, et il propose un traité. Il renonce à la diligence et à John, le frère, mais c'est à une condition : « Je stipule seulement que vous me laisserez, pendant la route, fumer trois cigares sans critique ni répugnance de votre part, comme étant chose indispensable à mon parfait contentement. »
Ils se marièrent à la date fixée. Jane allait à l'église résolue à être une femme dévouée, mais sans grandes illusions sur ce qu'elle recevrait en retour. Elle avait compris — • elle le lui avait écrit — qu'elle n'était pour Carlyle « qu'une des circonstances de son sort » , et elle en avait versé d'avance bien des larmes . L'événement allait dépasser son attente.
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La redoutable voiture de poste les déposa à Edimbourg, devant une petite maison louée et meublée par Mme Welsh. Les besoins matériels étaient assurés pour quelque temps, et Carlyle pouvait se plonger en toute liberté d'esprit dans ses livres. Il donna les premiers jours à Tahurissement. Pour un philosophe, ce n'est pas un mince changement dans les habitudes que de se trouver marié, possesseur d'une jeune et jolie femme. Carlyle trouva le changement plus dérangeant qu'agréable, et il écrivit à sa mère, très peu de jours après son mariage : « Je suis encore terriblement troublé et loin d'être à mon aise dans ma nouvelle situation, mais j'ai sujet de dire que le sort m'a été miséricordieux... La maison e«>l
36 PORTRAITS DE FBMMES
parfaite, pourvue de tout ce que Ton peut désirer, et, quant à ma femme, je puis dire en mon c(Bur qu'elle est supérieure à toutes les femmes et qa elle m'aime avec un dévouement qui est pour moi un mystère, car en quoi Tai-je jamais mérité? Elle est gaie et heureuse comme une alouette et regarde si gentiment ma figure refrognée qu'un nouvel espoir me pénètre chaque fois que je rencontre ses yeux. La vérité est qu'hier j'ai été très maussade, malade d'insomnie, nerveux, bilieux, atrabilaire, et tout le reste. »
Le trouble ne se dissipant pas, il revint à son idée d'avoir son frère auprès de lui, au moins pendant les premiers temps. Il lui semblait qu'il se sentirait plus rassuré si John était là. « Je suis comme dans un brouillard, lui écrivait-il pour l'attendrir et le décider à venir; quand je me promène, c'est à peine si je distingue la gauche de la droite. Je ne dors toujours pas assez; il n'est donc pas étonnant que mon ciel soit teint en noir... A tout prendre, ma femme surpasse mes espérances.
Elle est si indulgente, si bonne, si gaie, elle /22'est si dévouée! Oh! que ne suis-je digne
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d'elle! Pourquoi, alors, ne suîs-je pas heureux? Hélas! Jack, je suis bilieux. J*ai à avaler des sels et de Thuile; ma potion me laisse pensif, maïs le cœur paisible, et, on somme, assez heureux; mais le lendemain vient un estomac brûlant et un cœur plein d'amertume et de tristesse. » L'historique de sa lune de miel est complété par son JournaL Dans les derniers mois de 1826, il y copiait les pensées applicables à sa situation qu'il rencontrait dans ses lectures. A la date du 7 décembre 1826, on lit : « Ma vie entière a été un cauchemar continuel, et mon réveil sera dans Tenfer (Tieck). » Le reste à Tavonant.
11 avait pourtant établi dans son ménage, sitôt qu'il avait été remis du désarroi des débuts, une sage règle qui rendait la présence protectrice de John presque superflue. Carlyle n'avait d'idées que lorsqu'il était seul et dans un silence absolu. Le plus léger bruit, le moindre mouvement mettaient ses idées en fuite et le rendaient, incapable de travail pour plusieurs jours. L'orgueil, même légitime, peut produire une extrême timidité d'osçrit^ cl
c'était son cas; il Ta avoué plus tard. Il prit donc ses mesures pour avoir du calme. Il vécut seul, le jour et la nuit, dans son cabinet de travail et à la promenade. Peu ou point de visiteurs; il avait prévenu sa femme, avant le mariage, que, « des qu'il serait le maître d'une maison, le premier usage qu'il ferait de sa maison serait d*en fermer la porte au nez des intrus nauséabonds. Je me sens, avait-il ajouté, assez de vigueur pour expédier ce gibier-là à la douzaine, et de façon qu'il n'y revienne jamais. » Il ne supportait, bien entendu, aucun bruit dans la maison ni aux alentours; Tune des principales fonctions de Mme Carlyle était d'obtenir, par persuasion ou autrement, la mort, ou à tout le moins l'exil des coqs, poules, chats, chiens, perroquets, que leur mauvaise étoile avait amenés dans le voisinage de son époux. Bien entendu aussi, la soumission au maître devait être aveugle. Je veux, disait-il, que, si je demande de la soupe aux cailloux, on me fasse de la soupe aux cailloux. Il va de soi qu'avec ces principes, et au siècle où nous sonmiés, Carly]e avait contamment maille à partir avec ses
servantes. Ses Notes témoignent de la place, un peu trop grande pour notre goût, qu'il avait laissé prendre, dans ses préoccupations, à ses griefs contre les « butordes de souillons », coupables de ne pas comprendre que « porter ses incompétences ailleurs », cela veut dire, en style carlylien, s'en aller. Il se vengeait en leur disant de ces énormes injures littéraires qu'on passe à la nourrice de Juliette, mais qui ne sauraient se reproduire ea prose vulgaire. Quant à sa femme, il la voyait rarement en dehors des heures de repas et lui parlait peu. Il y eut des périodes où il restait quelquefois une semaine entière sans lui adresser la parole et sans tourner les yeux vers elle. Ce n'était pas qu'il ne lui fût attaché et qu'il ne rendît justice à ses qualités, mais il était absorbé dans les réflexions d'où allaient sortir Sartor resartus et VHistoire de la Révolution française. « Le génie d'un homme n'est pas une sinécure », disait Mme Carlyle, qui en savait quelque chose.
Il n'était plus question de collaboration et d'association intellectuelle. Mme Carlyle ne fut pas longtemps à s'apercevoir que son rôle de
femme allait être rétréci et rogné par tous les bouts. « Carlyle, dit M. Froude, ne semble pas avoir jamais envisagé comme une possibilité, même éloignée, la conséquence ordinaire d'un mariage : des enfants. 11 se représentait une femme comme un compagnon qui rendrait sa vie plus facile et plus agréable. Mais c'était (out. » II est assez rare que les femmes moissonnent sans murmurer ce qu'elles ont semé.
Mme Carlyle eut ce mérite. Sous ses dehors frêles et gracieux, c'était une vaillante créature, qui savait prendre une résolution et s'y tenir. En épousant Carlyle, elle s'était dit que, puisqu'elle acceptait l'emploi épineux de femme do grand homme, il fallait le remplir à la perfection et faire en sorte que son époux donnât au monde tout ce qu'il était capable de lui donner. Elle n'entendait pas être frustrée du reflot de gloire qui devait remplacer pour elle le bonheur, ot ollo était décidée h aider à réclosion dos grandes œuvres qu'elle attendait do Carlyle, on la manière dont Carlyle désirerait être aidé, (»l non autrement.
(]otto manière ne so trouvait pas celle qu%;llo avait rêvée. Carlyle aimait à fumer silencieu-
sèment sa pipe en regardant sa femme laver les planchers, comme il Favait toujours vu faire à sa mère et à ses sœurs. Il lui semblait dans Tordre de la nature qu'elle lui fit son pain, puisqu'il n'aimait pas le pain du boulanger, et qu'elle lui raccommodât ses bottes. A chacun sa tâche : à Thomme les nobles occupations de l'intelligence, à la femme les travaux serviles. Mme Carlyle accepta ce partage sans réclamer et avec bonne humeur.
Elle avait de la philosophie, si elle n'en raisonnait pas. Elle a même été le précurseur de M. Renan par la royauté qu'elle assignait dans le monde à la gaieté. (( Beaucoup de petites choses, disait-elle, qui ne sont rien lorsqu'on ^n rit, deviennent des afflictions si on les considère dans un esprit trop sérieux. » En conséquence, un individu gai est supérieur à un individu triste; il a un avantage sur lui dans la vie. C'est la théorie que M. Renan ajustement étendue aux peuples. Elle soutenait aussi que le commencement de la sagesse est (le ne pas faire de « grandes affaires » des choses et que c'est une des qualités do \n femme écossaise. Les Anglaises (en sa (|ua-
lité d'Écossaise, elle n'aimait pas les Anglaises) (( font les yeux blancs et invoquent le ciel » à la seule idée d'une entreprise aussi simple que de prendre un pot de couleur et de repeindre soi-même sa maison. Aussi, quelles pauvres ménagères! quel gaspillage! Avec quel honnête et patriotique orgueil Mme Carlyle, envoyant leurs « platées de croûtes de pain », déclarera « qu'en Ecosse on n'a pas de croûtes; on ne connaît pas ça ».
Armée de cette philosophie aimable et soutenue par un sentiment très vif du pittoresque de la vie, elle oublia de bonne foi et de bon cœur les délicatesses et les élégances de sa jeunesse, et réalisa l'idéal conjugal de Carlyle. Tandis qu'il s'occupait h avoir de belles pensées, elle fit le gros ouvrage, cuisina, lava, balaya, fut tailleur, peintre, savetier, boulanger, le tout à la perfection et sans faire do « grandes affaires ». Toutes les relations avec le dehors tombèrent aussi dans son lot. Elle expédia les importuns, se chargea des discussions d'affaires, fit les courses et commissions; elle raconte quelque part le scandale qu'elle causait chez les tailleurs (des tailleurs anglais!)
en allant leur commander les culottes de son mari. En même temps, elle se gardait de se laisser effleurer par la vulgarité de ses occupations. Ni sa bonne grâce, ni sa distinction de nature fine et lettrée ne souffrirent des contacts grossiers, objets ou personnes, auxquels Carlyle la rabaissa et, pendant longtemps, la réduisit. Ruinée de santé par un travail de paysanne, elle demeura la petite « alouette » des commencements, et pas une fois son mari ne l'entendit se plaindre ou ne lui vit un visage maussade. Dans les Notes que Carlyle a écrites depuis son veuvage et qui sont sa réhabilitation par la franchise des aveux et la sincérité des remords, il revient bien des fois sur cette héroïque égalité d'humeur, dont plusieurs années d'une maladie cruelle ne purent triompher, et sur le brillant sourire qui Taccueillait invariablement lorsqu'il faisait sa visite quotidienne, « de vingt minutes à une demi-heure », au salon : « Elle paraissait sentir, la noble et chère âme, que ce moment-là était la prunelle de sa journée, la fleur de tout son travail quotidien dans le monde... Elle avait toujours quelque chose de
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gai à me dire; en général, une jolie histoire qu'elle racontait de sa manière originale, avec un enjouement tranquille. Dans les plus mauvais jours, jamais un mot qui pût attrister ou ennuyer; elle se taisait sur tout ce qui était triste et le gardait strictement pour elle. »
Elle ne murmura pas quand la pauvreté^ puis la misère s'abattirent sur eux après quelques mois de mariage; elle s'était juré que son mari n'écrirait jamais pour de l'argent, quoi qu'il arrivât, et elle se tint parole, quitte à souper pendant quinze ans avec quatre cuillerées de gruau d'avoine. Elle ne se plaignit pas non plus quand son mari, sous l'influence de sa sauvagerie maladive, décida de laisser Edimbourg pour Craigenputtock, petite maison délabrée que Mme Carlyle avait héritée de son père et qui était située dans les montagnes du comté de Dumfries, à l'endroit le plus laid ^'t le plus triste, dit M. Fronde, de toute l'Ecosse. Là, on pouvait compter que la solitude serait complète. La ville la plus çroclie
est à seize milles. Le climat est rude; pendant plusieurs mois, la neige et les ouragans rendent les communications rares et difficiles.
Quand le sol est découvert, Toeil n'aperçoit à perte de vue que des marais tourbeux. Le pays est entièrement désert, Taspect général désolé. Carlyle comprenait que ce n'était pas là un séjour convenable pour une jeune femme accoutumée au monde et délicate de la poitrine. Ses amis ne se faisaient pas faute de le lui répéter, et il s'apercevait que Mme Carlyle avait des frissons de terreur au nom de Craigenputtock. Mais, explique-t-il avec la naïveté qui était en quelque sorte l'excuse de son égoïsmc, « elle ne me dit jamais, même par un regard, que c'était un grand sacrifice pour elle. Je crois vraiment qu'elle n'en eut jamais le sentiment. Elle m'aurait suivi à la Nouvelle- Zemble et elle aurait trouvé que c'était le bon endroit, si cela avait du m'être avantageux ou si cela avait été mon idée arrêtée. » Or son idée arrêtée était d'aller à Craigenputtock. Son imaf^ination de poète lui montrait des visions (le désert d'un attrait irrésistible. Le miracle que le mariage n'avait pas pu accomplir, il le
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devrait à « la solitude absolue et au silence pur de la nature ». C'était à Craigenputtock que cesserait enfin son combat contre ce qu'il appelait énergiquement « les puissances de la bêtise », et que ses idées déborderaient sur le papier. Il s y transporta au printemps de 1828 et y resta six ans, enfermé avec ses livres et sa bile, tandis que sa femme courait en toussant de la cuisine à Tétable et faisait plusieurs lieues à cheval pour se procurer le nécessaire. Il appelait cela « Tavoir délivrée de Fesclavage de frivolité, de poupéisme et crimbécillité où est réduit son sexe>
Il n'est pas dans la nature humaine d'être délivrée du poupéisme sans quelque effort et quelque souffrance. Une lettre de Mme Carlyle, écrite longtemps après, nous initie à la lutte et au triomphe final, d'autant plus méritoire qu'il était plus obscur, et que le sacrifice n'était pas de ceux dont l'éclat soutient. On va voir en raccourci) dans cette page charmante, les années d'apprentissage.
« Combien de talents sont gaspillés, combieù d'enthousiasmes s'en vont en fumée, combien de vies sont gâtées faute d'un peu
de patience et de résignation, faute d'avoir compris et senti que ce n'est pas la grandeur ou la petitesse de la tâche à accomplir qui en fait la noblesse ou la vulgarité, mais l'esprit dans lequel on l'accomplit ! Je n'imagine pas comment des gens doués de quelque ambition naturelle ou ayant le sentiment d'avoir quelque valeur peuvent éviter de devenir fous, dans un monde comme le nôtre, s'ils ne se rendent pas compte de cela. Je sais que^ pour ma part, j'étais très près de devenir folle quand j'ai fait cette découverte.
(( Vous raconterai-j e comment je l'ai faite? Cela pourra vous servir de réconfortant dans de semblables nioments de fatigue et de dégoût. J'étais allée avec mon mari habiter une petite propriété toute en marais tourbeux.
C'était un endroit très triste et un séjour fort maussade. A seize milles à la ronde otl ne trouvait aucunes ressources ; pas de boutiques, pas même de bureau de poste. De plus, nous étions très pauvres et, ce qui est encore pire, étant fille unique dt ayant été élevée en Vue « d'une grande position », j'étais brillante latiniste et bonne mathématicienne, mais
d'une ignorance sublime pour toutes les choses pratiques. Dans ces circonstances extraordinaires, il me fallut apprendre à coudre! Je constatais avec horreur que les maris étaient sujets à percer leurs bas et perdaient constamment leurs boutons et que Ton comptait sur moi pour voir à tout cela. Il me fallut aussi apprendre à faire la cuisine, aucune servante capable ne voulant consentir à vivre dans un endroit aussi perdu, et mon mari ayant les digestions difficiles, ce qui compliquait terriblement ma situation. Pour comble de maux, le pain qu'on apportait de Dumfries « lui aigrissait Testomac » (bonté divine!) et il était évidemment de mon devoir d'épouse chrétienne de boulanger à la maison. Je fis donc venir le Cottage Economy de Cobbett et j'entrepris de fabriquer une miche de^pain. Je n'entendais rien à la fermentation de la pâte et au chauffage des fours; il se trouva donc que ma miche fut mise au four à l'heure où j'aurais dû moimême me mettre au lit, et je restai la seule personne éveillée dans une maison située au milieu d'un désert. Une heure sonna, puis deux, puis trois; et j'étais toujours là, entourée
de cette immense solitude , le corps brisé parla fatigue et le cœur oppressé par un sentiment d'abandon et de dégradation. Moi qui avais été si gâtée dans ma famille, dont le bien-être était l'occupation de toute la maison, à qui Ton n'avait jamais demandé de faire autre chose que de cultiver mon esprit^ j'étais réduite a passer la nuit à surveiller une miche de pain ^ — qui peut-être ne serait pas du tout du pain! Ces pensées me rendaient folle, tellement que je posai ma tête sur la table et me mis à sangloter. C'est alors, je ne sais comment, que me vint à l'esprit l'idée de Benvenuto Cellini veillant toute une nuit sur le fourneau d'où allait sortir son Persée^ et je me demandai tout à coup : Après tout, aux yeux des puissances d'en haut, y a-t-il une si grande différence entre une miche de pain et une statue de Pe7'sée^ quand l'une ou l'autre représente le devoir? La ferme volonté de Cellini, son énergie, sa patience, son ingéniosité, voilà les choses réellement admirables dont la statue de Persée n'est que l'expression accidentelle. S'il avait été une femme, vivant à Craigenputtock avec un mari dyspeptique, à seize milles d'un
boulanger et ce boulanger mauvais, toutes ces mêmes qualités auraient trouvé leur emploi dans la confection d'une bonne miche de pain. M Je ne puis dire tout ce que cette idée répandit de consolation sur les tristesses de ma vie pendant les années que nous vécûmes dans ce lieu sauvage où, de mes trois devancières immédiates , deux étaient devenues folles et la troisième ivrogne ! »
La lettre du pain mérite par le naturel et la grâce du tour d'être placée à côté de la lettre du cheval , de Mme de Se vigne.
Mme Carlyle, qui avait infiniment d'humour, et du plus fin, aimait à revenir sur le contraste entre ses rêves de jeune fille romanesque et la réalité. Elle s'égayait volontiers aux dépens de « cette malheureuse jeune personne, Jane Welsh », passée « de l'état de fille unique élevée en vue d'une grande position » à l'état de Mme Thomas Carlyle.
Les lecteurs sont peut-être surpris qu'une {emme intelligente, faisant des vanités de ce inonde le cas extrêmement médiocre qu'elles méritent, ait supporté toutes ces choses, et oncore beaucoup d'autres , par ambitiow ^
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pour lo plaisir assez creux d'avoir un mari (H^ltbro. Les lectrices no s'y sont certainement pas trompées. Elles ont deviné que la petite u alouette » sYtait éprise de son mari; d'où sa foret» et sa faiblesse. Comment cela arrivat-il? liommenl ce parvenu dur et rechigné, contempteur assidu de la femme, eut-il le secret de se faire adorer? Par quel contre-coup énigmatique un régime uniforme de dédains et de rebuffades mit-il le feu à un cœur tendre et passionné? (Vesl là un de ces mystères dont la clef échappe. L'esprit souftle où il veut, Tespril féminin surtout, et le sage s*incline devant ses décrets sans prétendre les sonder. 11 est aisé d'expliquer par où Carlyle pouvait et devait intéresser une femme supérieure; quil ait inspiré l'amour, voilà Tinexplicable.
Cari vie savait être éblouissant. Sa théorie « du silence est célèbre; M. Emile Montégut la place ii côté des grandes idées de Carlyle : culte des héros, identité de la puissance et du droit, nécessité des symboles, explication de la Révolution française. Mais, comme la plupart des grands taciturnes, il avait des ' eures où il était bavard; Mme Carlvle avait
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coutume de dire qu'il « aimait le silence platoniquement ». Il avait des instants où le flot de pensée accumulé dans son cerveau avait besoin de se faire jour. Carlyle s'épanchait alors en improvisations étincelantes et pittoresques qui ont fait sa réputation de parleur, car, pour causeur proprement dit, il ne le fut jamais. La contradiction lui était insupportable, et son éloquence avait besoin de couler en liberté. Il contemplait les contradicteurs avec le même regard chargé de mépris qui faisait craindre à Mme Carlyle, lors des conférences sur la littérature allemande (1837), qu'il ne s'adressât au public en ces termes : « Imbéciles, qui êtes venus ici pour vous distraire! » Abandonné à sa verve, il était merveilleux, et Mme Carlyle, qui ne demandait qu'à être subjuguée, était sous le charme de sa parole. « Je me souviens, disent les Notes y qu'une fois, tandis qu'elle traversait une de ses crises (je me doutais peu combien grave), je vins la trouver, trois soirs de suite, tout plein de la bataille de Molwitz, que je venais enfin de comprendre, à mon grand orgueil, et je ne lui parlai )ja^
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d'autre chose pendant toute ma demi-heure *.
Elle répondait peu, pensant peut-être qu'elle ne parlait pas assez bien pour moi, mais elle ne témoigna pas d'ennui, et je crois même que cela l'intéressait. » Une mourante qui s'intéresse à trois conférences de suite sur la bataille de Molwitz est une femme qui aime ; la preuve est convaincante.
Les admirations les plus chaudes n'inspirent guère que des passions de tête. Carlyle avait une roule plus sure pour toucher uu cœur féminin aimant et pitoyable : il était malheureux. Combien malheureux , avec quelle intensité et quelle âcreté , ceux-là seuls le peuvent concevoir qui ont connu la race infortunée des hypocondriaques ! Les fragments autobiographiques et les lettres que l'on possède de lui sont navrants. Il prend un sombre plaisir à peindre et repeindre sans trêve ni repos des souffrances subtiles et aiguës, jusqu'à ce que la tête lui tourne et que sa raison vacille. Il se complaît à l'analyse de peines inouïes, qui.
1. La demi-heure de visite qu'il accordait chaque jour à sa femme.
pour être dans son imagination, n'en sont pas moins réelles, ni surtout moins sensibles. Le monde n'est à ses yeux que confusion et perversité, la vie une grande tragédie cruelle et ridicule; lui-même est la proie d'un démon qui le possède et lui fait dire ou faire ce qu'il ne voudrait pas. « Chaos affreux, s'écrie-t-il, futile, lamentable, trouble, triste, confus et laid comme la rive du Styx et du Phlégéthon , comme un cauchemar devenu la réalité. » L'univers est une machine gigantesque créée pour le « broyer membre après membre » avec son indifférence de machine : « le vaste, le sombre, le solitaire Golgotha, avec son moulin de mort! »
Ailleurs il se représente « enfonçant dans des ténèbres boueuses » et faisant en vain des efforts désespérés pour se dégager.
L'amertume qui remplissait son âme se déversait continûment, empoisonnant toutes les sources humaines de la jouissance et le privant aussi bien des plaisirs légers que des joies hautes ou graves. Nerveux, bilieux, toujours indigné contre quelqu'un ou quelque chose, les petites misères de l'existence deve-
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liaient pour lui des supplices; appelé auprès de sa femme gravement malade, il sera si bouleversé d'avoir à s'occuper de sa malle, que dix ans après et sa femme morte, il y pensera encore avec effroi, se souviendra des détails de celte malle à faire. Enfin il était intolérable; seulement, à la différence de beaucoup d'hommes qui ne sont intolérables que pour les autres, il Tétait avant tout pour lui-même et se rendait absolument misérable. Le brave petit cœur de Mme Carlyle en fut remué de compassion.
Elle fut touchée encore par un autre endroit. Après Tavoir perdue, Carlyle disait un jour à M. Fronde, dans Tagonie de remords qui ne le quitta plus : « Oh! si je pouvais seulement la revoir cinq minutes pour lui assurer que je lui ai réellement été attaché tout le temps! Mais elle ne Ta jamais su! elle ne Ta jamais su! » Il y eut une période, en effet, où elle crut même savoir le contraire; ce sera le dernier acte du drame, et nous le raconterons tout à l'heure ; mais, auparavant, elle sentait bien que ce cœur qui semblait de roche battait pourtant, et qu'il battait pour elle. Deux ou trois fois, Carlyle
lui avait écrit ce qu'il ne savait pas lui dire, et elle possédait dans un coin de tiroir quelques-unes de ces pages qu'il suffit de relire pour se sentir « un cœur nouveau, c'est-àdire, pour une femme, de nouvelles forces pour aimer et endurer ». Elle eut donc un fonds d'espoir d'être payée de retour, et elle en vécut, se disant qu'avec de certains caractères une marque d'affection très légère peut signifier beaucoup. Ses lettres à Carlyle témoignent de l'humilité de ses prétentions. Le passage suivant est pris au hasard entre plusieurs (26 octobre 1835) : « Faites tout votre possible pour être patient et indulgent pour votre petite Gooda*, car elle vous aime et elle est prête à faire tout ce que vous pouvez désirer au monde, à monter dans la lune si vous l'ordonnez. Mais quand le maître n'a ni un regard affectueux ni une bonne parole pour moi, que puis-je faire, sinon tomber dans le désespoir, me ronger et devenir un tourment pour tout le monde? » On ne saurait être moins exigeante, et aimer d'une façon plus désintéressée.