Son pelit nom dans Tintimité
Eu 1833 , Carlvle était devenu l'une des gloires de T Angle terre. Il avait publié presque tous ses grands ouvrages. Ses idées s'étaient enfin laissé saisir, et il les avait jetées dans la circulation revêtues d'un style singulier et brillant qui séduisait le lecteur le moins capable de suivre le vol de sa pensée « abstruse » (le mot est de lui). Mme Garlyie, qui n'estimait rien tant que la simplicité et le naturel, et dont Tinfluencc littéraire fut excellente, disait en riant et en façon d'avertissement : « N'est-il pas curieux que les écrits de mon mari ne soient complètement compris et tout à fait appréciés que par les femmes et les fous? » La petite maison de Londres où ils s'établirent en quittant Craigonputtock, et
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OÙ Carlyle a habité jusqu'à sa mort, était devenue le point de mire de tous les'« intrus nauséabonds » de Tunivers , les touristes américains en tête, les plus redoutés de tous par Mme Carlyle, à cause de la difficulté de les mettre à la porte. « J'en ai compté quinze en deux semaines, écrit-elle, sur lesquels, le [ docteur Russel excepté, il n'y en avait pas un qui ne vous donnât envie de prendre les pincettes. » La situation pécuniaire s'était améliorée par la mort de Mme Welsh. A la vérité, le caractère de Carlyle n'avait pas gagné avec les années; hargneux il était né, hargneux il vécut et mourut, toujours pestant, grondant, querellant, toujours harcelant son entourage d'exigences fantasques et de paroles acerbes, jusqu'à ce que sa femme fût malade de « harassement mental », sa servante affolée, et que la maison « ressemblât à une maison de fous ». Il ne serait pas exact de dire qu'à cette époque Mme Carlyle fût heureuse dans le sens vulgaire du mot. Ainsi qu'elle le fait remarquer quelque part, certains philosophes ont beau répéter que le vrai bonheur est de faire* le bonheur des autres, l'homme
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égaré dans un désert et mourant do soif, qui donne sa dernière gorgée d'eau à un camarade blessé, peut bien éprouver la noble satisfaction que procurent le sacrifice et le devoir accompli, mais quant à croire qu'il a du « bonheur » à voir boire son eau, c'est une erreur. Elle le savait pertinemment, oUe qui, depuis tant d'années, donnait continuellement sa dernière gorgée d'eau à un homme qui ne lui avait jamais dit « merci ». Quoi qu'il en soit, elle avait appris à se contenter de ce qu elle possédait. Elle jouissait profondément des succès de son mari, dont une part lui revenait , car si elle n'avait pas deviné Carlyle et ne s'était pas dévouée à lui, on ne voit guère comment son « pauvre homme de génie » s'en serait tiré. Elle prenait gaiement ses humeurs tragiques, raillant SOS grands désespoirs et ses exagérations avec tant d'esprit et de gentillesse qu'il en était apprivoisé pour un instant et se mettait à rire. Ello considérait le prodigieux égoïsmo de (larlylo sinon comme un devoir, à tout le niolns comme un droit du génie. Lorsqu'on voyai;^L\ dans une auberge, on ne trouvait
qu'un lit, iJ paraissait aussi naturel à Mme Carlyle de Tabandoiiner à son mari qu'à celui-ci de le prendre et de laisser sa femme coucher sur un canapé. Enfin son égalité d'humeur avait résisté à la plus difficile des épreuves qui attendent les femmes de personnages célèbres : répreuve des admiratrices.
Dès qu'un homme se fait un nom dans une branche quelconque des connaissances humaines, il est aussitôt assailli par une race de femmes que la Providence semble avoir mise sur la terre tout exprès pour induire les êtres supérieurs en tentation de vanité. Ténor ou romancier, gymnaste ou prédicateur, pianiste ou philosophe, à peine une illustration paraît-elle à l'horizon que les femmes en question courent à elle comme à une proie. Son temps, ses idées, les brouillons de son écriture, les mèches de ses cheveux, toute sa personne physique et morale leur appartient par droit de conquête. Il en était déjà ainsi dans l'antiquité, au temps d'Orphée, et il en sera de même tant que le monde sera monde, malgré les efforts des femmes d'hommes célèbres, qui voient de mauvais œil le peuple des aduiira-
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trices. Carlylc n'avait pas échappé au sort commun, et tout d'abord, de Thumeur dont il était, il ne vit qu'un fléau dans le troupeau (le jolies femmes et de « femmes intellectuelles » qui Tassiégeaient d' « invitations passionnées à dîner », et de déclarations en style élevé. Il chargea Mme Carlyle de le protéger. Mme Carlyle, au fond de son âme, préférait les admirateurs masculins , avec lesquels il y avait quelquefois des compensations au temps perdu en billets et en visites. L'un d'eux, de son métier fabricant de bouchons, lui avait envoyé une demi-douzaine de semelles de liège; un autre lui avait offert un châle; un troisième , un homme du peuple , Tavait presque étouffée d'embrassades en découvrant qu'elle était la femme de Carlyle. Des admiratrices, rien à attendre. « Je voudrais bien, écrivait Mme Carlyle , qu'elles emportassent de vive force les rideaux de lit et qu'elles les finissent. » Mais elles n'emportaient de vive force que la dernière plume dont s'était servi le grand homme, afin de la mettre sous verre, dans un cadre.
Il y en a, écrivait-elle, « qui sont belles
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comme des émanations de la lune ». D'autres sont de grandes intelligences et veulent faire profiter son époux du fruit de leurs réflexions. La savante Harriet Martineau « lui présente son cornet acoustique avec un joli petit air de coquetterie rougissante qui fait douter de son identité ». Une jeune beauté américaine, « toute blanche et rose, le teint et la toilette », mais sans une seule idée dans sa jolie tête, pénètre jusqu'à Tours et s'écrie avec des accents passionnés : « monsieur Carlyle, j'ai besoin de vous voir pour causer très, très longtemps de Sartor / » — « Vous imaginezvous, demande Mme Carlyle, qui trouvait Sartor resartm fort beau sans doute, mais un peu sibyllin, ce que cette jeune personne peut avoir à dire de Sartor? » — A peine la charmante créature pétrie « de neige et de feuilles de rose » a-t-elle disparu, qu'un tourbillon se précipite dans le cabinet de travail de Carlyle sous la forme d'une amazone, bottée, chapeau en tête, brandissant sa cravache « avec l'air de vouloir battre les meubles pour s'entretenir la main ». Elle a profité, pour forcer la consigne, de TefFarement de la petite bouue
fraîchement débarquée d'Ecosse, « qui n'savait point si c'tait un'm'dame ou un m'sieu ». Pour le coup, Carlyle s'enfuit. Il monte sur son cheval brun, surnommé TÉveillé, et va chercher un peu de calme sous les ombrages de Hyde-Park ; mais il a compté sans la furia française. Mme Carlyle l'informe en ces termes du danger qu'il a couru :
« Je jurerais que vous n'avez Jamais entendu parler de Mme de X***. Mais elle a entendu parler de vous ; et s'il était dans vos habitudes de remercier Dieu des bénédictions qui tombent sur votre tête, vous pourriez lui offrir de modestes actions de grâces pour l'honneur que cette femme étourdissante vous a fait en tournant au triple galop tout autour de Hyde- Park, la dernière fois que vous vous y êtes promené à cheval, à la poursuite de l'Éveillé. Aucun mortel ne peut prédire ce qui serait arrivé si elle vous avait rattrapé. Vous saisir par la bride et vous contempler jusqu'à ce qu'elle fût rassasiée n'est qu'une bagatelle, comparé à ce dont elle est capable. Elle ne s'est mise à galoper après vous qu'après avoir échoué par les voies légitimes. Elle avareît n-
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contré le révérend John Barlow et, tandis qu'il avait pour elle des attentions délicates, elle lui avait dit : « Il y a une chose qu'il faut que vous fassiez pour moi : menez-moi chez M. Carlyle. — Demandez-moi de prier Tarchevêque de Cantorbéry de danser la polka avec vous, et je le ferai, avait répliqué Barlow épouvanté ; mais mener quelqu'un chez M. Carlyle... impossible! » — Elle dit alors à George Gooke : « Ce vieux nigaud de Barlow ne veut pas me Qonduire chez Car* ]yle. Alors c'est vous qui me conduirez. — Bonté divine! s'écria George Cooke; demandez-moi de vous conduire chez la reine et do vous présenter à elle, et je braverai les six mois de prison qui m'attendent ; mais mener quelqu'un chez M. Carlyle... impossible ! » Un peu après, George Cooke la rencontra se promenant à cheval dans le parc et lui dit : « Je viens de rencontrer M. Carlyle sur son cheval brun. » — La dame fouetta son cheval et partit à toute bride, abandonnant sa société. Elle fut bientôt hors de vue et fit tout le tour du parc au grand galop, cherchant l'Éveillé. »
Une seule épreuve fut au-dessus des forces de Mme Carlyle. 11 n'y a, par malheur, que les contes de fées où les actions humaines soient dispensées d'avoir leurs conséquences naturelles. Peau d'Ane aurait gardé les dindons toute sa vie qu'elle n'en aurait pas eu les mains moins fines ni moins blanches. La Belle au bois dormant était aussi fraîche en se réveillant de son sommeil d*un siècle que la petite Américaine faite « de neige et de feuilles de rose » . Mme Carlyle, vouée à l'existence des servantes, n'avait rien perdu de sa distinction; mais elle avait un peu perdu de ce vernis mondain qui, chez tant de femmes, tient lieu de distinction réelle et auquel la plupart d'entre nous se laissent tromper. Carlyle s'était aperçu que, lorsqu'elle était dans un cercle de belles dames, elle avait l'air un peu « rustique ». Il ne s'était pas demandé pour qui cette créature exquise s'était endurcie aux tâches grossières, ni pour- (juoi ses toilettes étaient pauvres. Il remarquait seulement qu'elle avait l'air « rustique », tandis que la femme de son noble ami lord Asliburton, la brillante lady Ashburton, qui
daignait caresser de ses mains aristocratiques l'ancien paysan devenu le lion du jour, avait un « air de reine ». Il ne lui échappait pas non plus que lady Ashburton avait un salon élégant, rempli d'autres femmes ayant des « airs de reine », de gens de lettres, d'artistes, et qu'un premier rôle y attendait Fauteur de \Histoire de la Révolution française s'il consentait à s'y montrer. Il se laissa fléchir, parut chez lady Ashburton, y reparut, et finalement, lui à qui ses travaux n'avaient jamais permis de donner à sa femme plus de « vingt minutes à une demi-heure » par jour, il trouva tout à coup le temps de passer des journées et des semaines à respirer l'encens de Bath House et de La Gfange *. Il est vrai que c'était de l'encens titré et que celui-là a toujours senti meilleur pour les nez plébéiens. Mme Carlylc était invitée de loin en loin, et à la campagne Seulement, à l'accompagner. La châtelaine avait alors une manière de lui faire sentir qu'elle n'était tolérée qu'à cause de son mari, tl Carlyle une manière de lui montrer qu'elle
l'fidtA House était la maison des Ashburton, à Londres; tfl Grangre, Içur château du Ilampshire.
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n'était « qu'un de ses bagages. », qui lui rendaient SCS visites à La Grange insupportables.
Ce fut le coup de grâce. Le désespoir s'empara d'elle. Les besoins de tendresse qu'elle refoulait depuis son mariage — Carlyle lui avait signifié « qu'il n'aimait pas les sentimentalités » — tournèrent en jalousie, et le passé même fut gâté par le présent. Les innombra^ blés sacrifices accomplis en riant et oubliés remontèrent à sa mémoire, et elle se mit à les rappi*oclier avec amertume de la récompense (ju'cUe avait reçue. Le chagrin altéra son Caractère; elle eUt des impatiences et des aigreurs, pour lesquelles on pense bien que (llarlylc n'eut pas d'indulgence. Il fut sans |)iUé; il eut de ces mots qui vont au cœur et ne s'oublient jamais. Pour l'un et pour l'autre, une grande ombre s'étendit en arrière sur toutes les années vécues ensemble. Les fragments qu'on va lire sont empruntés à un journal (jue Mme Carlyle a écrit vers la fin de- 1(1 crise.
« 2^2 octobre 1855. — J'ai été interrompu liii^r soir par le retour de M. Carlyle. Il reve^ — im'd do Batli llouse, cette éternelle Batlna
House. Si Ton additionnait tous les milles que M. Carlyle a faits à pied pour y aller et en revenir, je me demande combien il y en aurait de milliers. Chacun d'eux met une borne milliaire de plus entre lui et moi. mon Dieu!
la première fois que j'ai aperçu cette maison jaune, sans savoir et sans me soucier de savoir à qui elle appartenait, combien j'étais loin de me douter que, pendant des années et des années, je sentirais sur mon cœur le poids de chacune de ses pierres!.. Bon! voilà que je fais du sentiment! Alors je m'arrête, bien que les pensées que j'ai eues dans mon lit sur tout cela fussent assez tragiques pour remplir toute une page qui aurait eu pour moi un vif intérêt, et bien que « rien ne soulage, ainsi que l'a finement remarqué George Sand, comme la rhétorique ».
« S 3 octobre, — Journée orageuse dans la maison; aussi je suis sortie de bonne heure et j'ai marché, marché, marché. S'il ne dépend pas toujours de soi d'avoir la paix et la tranquillité, on peut toujours se fatiguer le corps, — ce qui, après tout, n'est pas un trop mauvais succédané. La vie prend pour moi l'aspect
d'un kaléidoscope où le noir prédomine. La destinée le secoue, formant de nouvelles combinaisons, mais avec les mêmes éléments. La
journée d'aujourd'hui a été toute pareille à une autre journée d'il y a dix ans, dont je me souviens encore. C'était le même temps brumeux d'octobre, le même tumulte d'esprit contrastant avec le calme du dehors, les mêmes causes à ce tumulte. Comme aujourd'hui aussi, j'avais marché, marché, marché, sans autre but que de me fatiguer.
« 25 octobre. — ... Mon cœur est très endolori ce soir, mais je me suis promis de ne pas faire de ce journal un Miserere; ^e vais donc prendre une dose de morphine et faire l'impossible pour dormir.
(c Si octobre, — Il pleut ! pleut ! pleut ! — Seigneur ! c'est trop ridicule ! comme disait ce fermier d'Anuandale en voyant qu'il commençait à pleuvoir pendant qu'il faisait une prière pour que son foin ne fut pas mouillé.
Je n'ai pas de foin à rentrer, mais j'ai beaucoup d'épines à m'ôter de la chair, et cela
aussi demande du soleil Passé la soirée
à raccommoder, entre autres, les culottes de
M. Carlyle. Du temps où j'étais « fille unique », je n'avais jamais souhaité de raccommoder les culottes des hommes, — non, jamais!
« /" novembre. — ... Il fait beau dehors, mais dans la maison il souffle un ouragan terrible.
« 5 novembre. — Seule ce soir. Lady A...
est revenue; et, naturellement, M. Carlyle est à Bath House.
« 6 novembre. — Raccommodé la robe de chambre de M. Carlyle. Beaucoup de mouvement au grand air m'est nécessaire pour empêcher mon cœur de sauter dans ma tête et de me rendre folle. Ils doivent être heureux les gens qui ont le loisir de penser à aller au ciel! Mon souci le plus constant et le plus pressant est de réussir à ne pas aller à Bedlam! pas autre chose. Hélas! si le sentiment n'existait pas, « quels bons navires, solides sur Teau, nous ferions! » comme disait un personnage de je ne sais quel roman.
« 7 novembre. — Oh! oh! quelle journée cruelle! ma mère! A présent, quand je souffre, personne ne le voit, et j'ai appris à souffrir à moi toute seule. De l'état de fille
unique à celui-ci, la route est longue et rude :
Oh ! ma mère ne se doutait guère,
Le jour où elle me mit dans mon berceau,
Des pays où je voyagerais,
De la mort dont j'aurais à mourir.
«... novembre, — Extérieurement, aujourd'hui a été semblable aux autres jours. J'ai fait ceci et cela, les gens sont entrés et sortis ; mais le tout comme dans un mauvais rêve.
« i?/ novembre. — ... Après le départ de M. Carlyle pour Bath House, je suis allée passer la soirée chez G... Sa Seigneurie est à la ville pour deux jours.
« // décembre. — Oh! comme je voudrais que cette visite à La Grange fût passée ! Elle m'absorbe (rien que les préparatifs) de façon u exclure toute idée tranquille et toute occupation paisible. Avoir à m'occuper de ma toilette, à mon (Ige, plus que du temps où j^étais jeune, jolie et heureuse (bonté divine! penser que j'ai été tout cela!), sous peine d'être considérée comme faisant tache sur l'or et l'azur d(» La Grange, c'est vraiment trop fort. Hélas! si nous étions restés dans les sphères auxquelles nous appartenions, combien cela eût
mieux valu pour nous à beaucoup d'égards !
« 24 mars 1856. — Reprenons notre conversation, mon Journal S sans regarder en arrière. La nature n'a évidemment pas voulu que rhomme regardât en arrière, puisqu'elle lui a mis les yeux par devant. Regarde droit devant toi, Jane Carlyle, et, si tu le peux, ne regarde pas au loin, dans le vague. Regarde le devoir immédiat et accomplis-le. Ah ! l'esprit voudrait, mais la chair est faible, et quatre semaines de maladie ont rendu la mienne aussi molle que de l'eau. Il n'est plus question pour moi de courir Londres comme avec des bottes de sept lieues. Aujourd'hui j'ai fait avec peine un mille à pied, et j'ai considéré cela comme un exploit. Mais si les forces m'ont abandonnée, l'agitation s'en est allée avec elles. A présent, je suis capable de rester très patiemment assise, et même couchée, à ne rien faire. Ma tête continue à travailler, mais même cela a pris un caractère de vague rêveri«* et Ji'excite plus chez moi d'émotions qui
i. Il était resté interrompu depuis le 11 décembre.
vaillent la peine d'en parler. J'en suis venue au point de penser que le vrai grand bonheur, c'est de dormir... Ah! pauvre moi!
« 26 7?iars, — ... Aie pitié de moi, ô mon Dieu! car je suis faible. Dieu, guéris-moi, car mes os sont tourmentés Mon âme aussi est terriblement tourmentée : mais toi, ôDieu, quand viendras-tu? Reviens, ô Seigneur, délivrer mon i\me : sauve-moi pour Famour de ta miséricorde! »
Le drame se dénoua brusquement, en 1857, par la mort de lady Ashburton. « Depuis dix ans, écrivait Carlyle, Thonneur de la considération qu'elle n'avait cessé de me témoigner avait fait partie de mes biens les plus précieux ot dont j'étais le plus fier. — Perdue maintenant! partie, — partie pour toujours! » Une détente se produisit aussitôt dans les relations (les deux époux. Les lettres de Mme Carlyle reprirent leur ton enjoué, et, en apparence, tout rentra dans l'ordre. Sur ce qui se passa dans le fond de ces deux cœurs nous avons des indices. « Je n'oublie jamais un bon procédé, disait Mme Carlyle, ni, hélas ! un mauvais non plus. » Quant à Carlyle, il était incapable
(le ces retours, qui, avec de certains hommes, feraient presque souhaiter une querelle pour l'amour de la réconciliation. Une amie intime (le Mme Carlyle, interrogée par M. Froudo, dépeignait en ces termes Fattitude de Carlyle dans son intérieur : « Ni tendresse, ni caresses, ni paroles affectueuses : rien pour le cœur, lu glacier sur une montagne aurait été une société aussi humaine. » Justement en ces années, il avait aussi — car il faut être juste — son épreuve, et elle était lourde. La difficulté de travail dont nous avons parlé, et qui avait un peu diminué vers le milieu de sa carrière d'écrivain, redoubla à partir de son Frédéric 11^ qu'il mit douze ans à écrire avec tics efforts extraordinaires. On ne peut lire sans pitié les Notes qui se rapportent à cette période. Il a beau se raidir et s'acharner, son cerveau lui refuse le travail, 11 se débat dans dos ténèbres intellectuelles où il a la sensation que son cerveau est devenu de la boue noire.
Tantôt paralysé par le découragement et le désespoir, tantôt pris d'accès de rage et d'humiliation, il est plusieurs fois au moment d'abandonner son entreprise de peur de deve-
76 PORTRAITS DB FEMlfES
iiir malade* ou fou. En 1860, la tension n(»rfH amînut rinnomnio. « Ce fut alors, vait-il , que j(î commençai à avoir Yai lionHion d(! nu juinui» achever mon triste Hur Fr/îdi'îric et h penwîr que ce serait p lui qui urachèverait. Je me rappelle enco seutiiuent d(î terreur, sombre, froid, vag ))ourtarit bien rt'^el, qui me traversa co:
une flèclie une nuit où j*étais assis par t ht dos uu cliambranb* de la cheminée robe dp cliambnt (*t en bonnet de nuit, ci qufit^; dans des couvertures, ma chan dans la cheminée et fumant; c'était n*nièd(; l(*s jours d'insomnie. Ce fut le inier véritable assaut de peur, m*obli^ pour ainsi dire ii voir un fait évident. 1 me rapp(dle ({ue j'en fus triste tout le joui vaut. » La crise alla en s'aggravant jui Vit que l(î dernier volume de Frédéric L paru (ISOoj. Sur la fin, elle était réeller ¥,Aim les expnîssions «le Carlyle, u luguL épouvantable ».
Mme (Carlyle avait, de son côté, de série raisons de ne pas nîtrouver son ancienne nité. Sa santé ne s'était jamais relevée d-
le séjour à Craigenputtock. Les maladies se multipliaient avec l'âge, ne laissant presque pins d'intervalles de repos. Vers la fin de 1863, nn accident de voiture détermina un mal auquel les médecins ne connurent rien. « Ce fut, dit Carlyle, un déluge de douleurs intolérables, des douleurs indescriptibles, telles que je n'en avais jamais ni vu ni imaginé... On aurait dit qu'il y avait de la douleur dans chaque mascle et dans chaque nerf; pas de sommeil ni jour ni nuit, jamais de relâche de la lutte et des souflErances désespérées. Je n'ai jamais connu personne qui supportât la douleur plus courageusement et plus silencieusement; mais ici, pour la première fois, je la vis vaincue, s'abandonnant ; il semblait que ses regards plongeassent dans un immense chaos de désolation sans limites, — à l'horizon, rien que la mort ou pire. J'ai vu dans ces beaux yeux I chéris des expressions qui surpassaient toutes les tragédies ! Une nuit surtout, lorsqu'elle se leva hors d'elle-même et se précipita vers moi avec désespoir sans prononcer un mot. Elle pariait rarement de ce qu'elle éprouvait, mais, lorsqu'elle en parlait, il semblait que le lau-
gape humain n'eût pas do mot pour rendre c qu'elle souffrait : « Une douleur ordinaire « par exemple si Ton coupait ma chair ave ^ (( des couteaux ou si Ton sciait mes os, seraC ^ « une jouissance en comparaison. »
Le supplice dura de six à huit mois. Il y eut ensuite un mieux, pendant lequel Tattendrissoment dont on a entendu Técho dans la Note précédente se prolongea. Carlyle avait réellement été amolli par le spectacle des souffrances de sa femme et par la crainte de la ])erdre. Elle s'en aperçut, en fut touchée — ofl Test si facilement quand on aime ! — et laissa paraître sa tendresse plus librement qu'elle ne l'avait jamais fait ; elle sentait bien que ses « sentimentalités » ne dureraient pas assez long* temps pour importuner son époux. Le 21 avril 18G6, on la trouva morte dans sa voiture.
Tout aussitôt la vérité se dévoila aux yeux (le Carlyle. Il vit tout, comprit tout et se condamna sévèrement. Lui-même a rassemblé \c^ lettres et les fragments de journal qui TaccU" Sent, lui-même les a disposés pour Timpression et y a joint des éclaircissements où ilm^t
Ses torts en lumière sans ménagements ni
rélicence. Il dressa un autel à la morte, non seulement dans son cœur, mais à la face du monde, et trouva ses accents les plus éloquents pour raconter les obscurs héroïsmcs de ce cœur « plein d'amour tremblant ». Il invoque une seule excuse pour lui-même, et elle était certainement vraie : « Je ne voyais pas..., je ne remarquais pas..., je ne m'apercevais de rien ». Il vivait, en effet, bien loin ie la réalité, et, si Ton considère ses œuvres H la philosophie qui s'en dégage, on voit que e monde d'idées où il s'était réfugié était Hrangement dur. Ni bonté, ni sympathie :
elle est l'impression que laisse la lecture do »es livres. Il aurait pu retourner à son usage e vers de Térence et prendre pour devise :
< Je suis homme et tout ce qui est humain ^l'est étranger." »
Quant aux remords qui ont suivi la perte de sa femme, il faut lui en tenir beaucoup do compte et ne pas attribuer sa courageuse confession à l'orgueil, bien qu'il fût orgueilleux, lia eu véritablement, dans cette circonstance, '•"i générosité d'un grand esprit et les regrets dun honnête homme. Cela dit, il n'y a pas
d'illusion à se faire :*si Mme Carlyle, par un miracle, lui avait été rendue, il aurait été pour elle ce qu'il était auparavant. Le premier étonnoment passé, il serait rentré dans son cabinet do travail et la vie domestique aurait repris son cours accoutumé. Les grands hommes sont les plus difficiles à repétrir, justement parce qu'ils sont faits d'une autre pâte, plus fine et ])lus résistante, que le commun de l'humanité* (l'est pourquoi, sans vouloir décourager per* sonne de les épouser, il n'est peut-être pas sans utilité de faire voir que ce qu'ils ont à offrir, m échange de ce qu'ils ont le droit ({'(«xi^^er, n'a aucun rapport avec ce qu'on enli'iid vulgairement par le mot bonheur. La salisfarlion que peut espérer une madame Carlyle ou une lady lîyron est d'une nature différente, plus élevée peut-être aux yeux de quel- ([iies-unes, moins délectable, assurément, au jiiMU d(^ la plupart; il est sage de ne la choisii' qu'on connaissance de cause et si l'on a tout îi fait la vocation.
ri
La vie que nous allons raconter est pauvre événements et n'a rien de ce qui séduit et Lient la curiosité de la foule. Je crois que, George Eliot avait été un homme, on se fait contenté de connaître l'écrivain par ses ivres; mais dès que le mot génie est proncé à propos d'une femme, l'intérêt s'éveille avec raison. Une femme de génie, même atestée, est une apparition trop rare pour no s mériter toute notre attention, et si George iot a eu contre elle, dans son propre pays, pinion de juges tels que MM. Swinbume, illhew Arnold, Ruskin et Disraeli, beauup d'autres, là-bas ou ici, l'ont comparée à lakspeare ou placée sur la même ligne que fithe; deux do ces exagérations {otxw\^^-
bles auxquelles leurs auteurs eux-mêmes ne croient qu'à moitié, mais qui n'en donnent pas moins envie d'étudier de près celle qui les a provoquées. Nous n'entreprendrons pas ici de juger George Eliot écrivain; nous n'aurions que peu de cliose à ajouter aux délicates et pénétrantes études que lui a consacrées M. Emile Montégut * : c'est la fenune, la femme seule qui va nous occuper.
George Eliot s'est attachée dans ses livres à nous faire sentir que toutes nos actions nous suivent dans la vie, et que leurs influences combinées forment pour une grande part ce que nous appelons à tort le hasard de la destinée. C'est, disait-elle, une loi inexorable de l'âme humaine, que nos actions les plus soudaines et les plus irréfléchies sont préparées par une succession de libres choix entre le bien et le mal, qui, peu à peu et à la longue, déterminent notre caractère. Elle trouvait la confirmation de cette loi dans toutes les biographies qui font ressortir la physionomie d'un homme, ses luttes avec les autres et avec lui-