‹ Portraits de femmesChapitre 15 sur 15 · Dans la Fuerza Lastimosa, de Lope de Vega · texte numérisé non relu

Dans la Fuerza Lastimosa, de Lope de Vega

sa PORTRAITS DE FEMMES

Tune des grandes figures du monde catholique. Le tout ensemble faisait un être parfaitement noble, sauvé de la singularité, ce grand écueil des natures d'exception, par le plus parfait bon sens qui ait jamais habité une cervelle humaine.

Comment Texistence double que lui créaient ses états particuliers ne troubla jamais cette grande et limpide raison ; comment des maui si répétés, si longs, si sauvages, qui la rendaient « comme une morte, » mais une morte criant et gémissant, lui laissèrent la tête si claire qu'elle passa toujours, sans aucun effort, d'un « ravissement » à son plumeau, d'un « miracle » à une lettre d'affaires : c'est là le problème de cette vie extraordinaire. Ses biographies contiennent un trait qui est le raccourci de son histoire. Un jour qu'elle faisait frire un poisson pour le dîner de la communauté, elle fut saisie d'une de ces « extases » qui lui raidissaient les membres, lui ôtaient la parole et le mouvement. La crise passée, la mère Thérèse, instinctivement, n'avait pas lâché la queue de la poêle et avait sauvé son poisson. Jamais, çaroii tant de merveilleux

et de surnaturel, elle ne lâcha la queue de la poêle.

Elle avait de grandes vues, un courage d*homme, tranquille et égal. Rougissant des moines et des nonnes de son temps et sachant ce qu'il y avait de chevaleresque dans l'âme * espagnole, elle avait compris que plus elle demanderait de traitements cruels, de renoncements farouches, de folies selon la chair et selon le monde, plus grandes seraient ses chances de succès. Elle exigea hardiment des choses surhumaines, et elle les eut; elle n'aurait rien obtenu si elle avait moins demandé. Ce qui prouve combien elle avait vu juste, c'est qu'elle fut entraînée plus loin qu'elle n'aurait voulu, obligée sans cesse de retenir, de rappeler que nous avons un corps et que ce corps, lorsqu'on en fait fi, se venge sur l'esprit.

« Dieu me préserve, s'écriait-elle, de ces gens si spirituels ! » Elle eut à défendre son œuvre contre un corps puissant, contre Rome, contre les fautes des siens; elle la sauva et la légua à la postérité.

On peut blâmer ses idées, sourire de sa foi candide et de ses familiarités avec la Divinité^

redouter son influence sur les lètes jeunes et inexpérimentées : on ne peut pas vivre dans son intimité sans subir, à trois cents ans de distance, la séduction qui domptait ses contemporains et lui faisait soulever des montagnes. La cause de ce charme est facile à saisir. Sainte Tliérèse était vivante comme personne ne Test plus dans notre siècle et comme peu l'étaient même dans le sien, où on Tétait tant. Elle ne connut jamais Tindifférence amollissante. Elle détesta la mélancolie, principe de faibhisse, les poltrons et les pleurnicheurs. exigea que l'homme fût brave et ne désertai ])as d(îvant la destinée. Elle crut, voulut, adl. iw \)vns'd jamais : « A quoi bon? » et ne dit jamais : « Pourquoi faire? »

Au mois de septembre 1582, étant fort mahub», clb; s(» rendit de Valladolid à Albe, languit encore deux semaines et mourut. On l'enterra dans l(î couvent de carmélites d'Albe, derrière l(^s nuirs et les grilles, au fond d'une fosse très l)r(>f()nde et sous un amas de pierres. Ces préc^autions ne tiiuM^ntpas contre le naturel espagnol. Deux moines travaillèrent quatre nuits à la déterrer et lui coupèrent une main pour

PSYCHOLOGIE d'uNE SAINTE 323

en faire une relique. Un autre moine arriva, envoyé par le chapitre des déchaux, la déterra encore et voulut couper le bras, qui lui resta dans la main, « comme s'il avait cueilli un fruit mùr ». Une sœur converse vint avec son couteau, arracha le cœur comme une petite bête fauve et l'emporta. Le pauvre corps a été déchiqueté, les morceaux dispersés dans les châsses des églises. Les villes se disputèrent le cadavre mutilé, afin de devenir sanctuaires et buts de pèlerinage. Il fut emporté, rapporté; il a fini par trouver le repos à Albe.

Tous les soirs, de dix heures à onze heures, dans Té tendue immense du monde chrétien, la carmélite prie. Sa prière n'est pas pour elle, non plus que les meurtrissures de son dos et les tiraillements de son estomac. La prieure lui a répété tout à l'heure, comme elle le fait chaque soir, que la carmélite occupée de son propre salut est une carmélite indigne ; elle est venue là pour secourir les âmes des autres et non la sienne. On lui a dit aussi que c'était l'heure où lo mal se prépare dans le

326 PORTRAITS DE FEIIMBS

monde, et, comme elle est entrée dans le cloitre jeune et ignorante, ces mots la font rêver de mystères inconnus et redoutables. Elle prie, et il lui semble voir la grande armée du mal envahir silencieusement la terre obscure. La foule grandit, elle va couvrir le monde, mais, en travers de sa route, un groupe est prosterné. Ce sont de pauvres filles vêtues de bure. Devant elles, la sombre armée recule, et quelques-uns sont sauvés qui auraient été perdus. La carmélite emporte dans sa cellule la vision de sa victoire et s'endort heureuse. Elle doit ce magnifique rayon de poésie à sainte Thérèse, qui a cru lui payer tous ses sacrifices par Tespoir d'expier pour autrui. L'espérance, a dit saint Basile, est le songe d'un homme qui veille. L'espérance que la pauvre petite femme a léguée au Carmel est un songe sublime.

Page 1