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rèse, malgré sa réserve, nous laisse entrevoir h rincarnation même, qui comptait parmi les plus réguliers, un singulier va-et-vient dans le parloir i^ans clôture, dans les beaux jardins ombreux, aux eaux courantes, dans les cellules parées « d'objets mondains » qui les transformaient en boudoirs, dans les petits coins favorables aux rencontres discrètes. C'était un mouvement de visites reçues et rendues, de petits rendez-vous licites et « illicites », le jour et « dans les ténèbres » ; c'était un bruissement de romances et d'instruments profanes, c'était des séjours au dehors, en vue de se récréer, c'était mille mondanités, qui, pour être innocentes au fond, n'en étaient pas moins malséantes, et qu'un père de famille prudent n'aurait pas souffertes dans sa maison. Il est assez curieux d'observer que les Espagnoles, qui subissaient l'influence des mœurs mauresques et vivaient dans le monde à demi cloîtrées, trouvaient la liberté au couvent. Les mêmes actes, commis à l'abri et pour ainsi dire sous la garantie du voile, prenaient une autre physionomie aux yeux du public. Tel d'entre eux aurait été jugé trop « mondain »
hors d'un couvent « qui, là, nous dit sainte Thérèse , passait en quelque sorte pour être du domaine de la vertu ».
Il y avait une compensation à ces ^iblesses.
Grâce à la largeur de sa règle, l'Église voyait venir à elle, plus que de nos jours, des honunes et des femmes qui lui arrivaient tard, après avoir épuisé le monde et ses expériences, et qui gardaient sous le froc ou le voile, avec une certaine difficulté à plier, l'esprit d'initiative et le goût des actions rares. Ces sortes de personnes étaient précieuses pour l'armée militante de l'Église romaine. Sainte Thérèse lo vit bien et s'empressa d'en tirer parti. Ce fut clic qui donna aux carmes le fougueux Mariano, un superbe Italien, grand, vigoureux, énergique, vif comme la poudre, la langue lostc, la main qui lui démangeait. Il était Napolitain, d'une famille noble et riche, et (( oxcollait dans la poésie et l'éloquence ». Il coiira le bonnet de docteur en théologie et se montra si habile en affaires, que les pères du (oncile de Trente l'envoyèrent en mission dans les pays du Nord. Pendant le voyage, la reine de Pologne eut la fantaisie d'en faire
son intendant, après quoi il renonça solennellement à toutes les femmes, entra dans Tordre de Malte, se battit comme un diable à Saint- Quentin et vint échouer dans une prison, accusé de meurtre. Au bout dé deux ans, il fut reconnu innocent, et Philippe II, le jugeant à point pour diriger la jeunesse, le nomma gouverneur d'un prince. Il l'utilisait en même temps à des travaux d'ingénieur. En cet état, Mariano apprit qu'il existait dans un désert, non loin de Séville, une colonie d'ermites qui vivaient saintement dans une grande indépendance. C'était son fait. Il alla se faire ermite, et il l'était depuis huit ans quand sainte Thérèse le rencontra et se proposa à l'instant de le gagner. Il se laissa froquer et fut pour la réforme des carmes un soldat admirable, mais point commode. Il resta, jusqu'à son dernier soupir, le fougueux Mariano, toujours bouillant, toujours prêt à confondre le méchant. Dans les instants critiques où il aurait fallu temporiser, user de ménagements, il mettait sainte Thérèse dans les transes à force d'être « franc et ingénu ».
Catherine de Cardonne, que sainte Thérèse
admirait de tout son cœur, est une figure encore plus originale et plus pittoresque que le père Mariano. Elle descendait des rois d'Aragon et était duchesse. A treize ans, ses parents voulurent la marier, mais elle avait fait un vœu, elle aussi, et elle pria le ciel de lui épargner ce calice. « L*attente de Catherine de Cardonne n'est point trompée; son fiancé meurt », écrit un pieux historien qui aurait di\ avoir la charité, avant de se réjouir et de louer le ciel, de s'assurer que ce pauvre fiancé, qui n'en pouvait mais, était allé en paradis. Lorsque les années l'eurent mûrie, Philippe II la distingua aussi et la fit gouvernante de deux princes, don Carlos et don Juan d'Autriche, âgés de quatorze ans. Catherine de Cardonne fut une gouvernante vertueuse; fut-elle pour don Carlos une gouvernante calme ot judicieuse? Le doute est permis sur co. point. Toujours est-il qu'une belle nuit elle passa par une fenêtre du palais, se coupa los cheveux, mit une robe d'ermite, et partit à la rcM'hercho d'un désert et d'une grotte. Elle trouva l'un et l'autre dans la Manche, contrée prédestinée, où les romans de l'Espagne, les
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vrais et les faux, venaient se placer comme dans leur cadre naturel.
Au bout de quelques années, des pâtres la découvrirent dans sa grotte et elle fut bientôt un ermite célèbre, qu'on venait visiter de loin. Personne ne se doutait que ce fût une femme.
Quel temps et quel pays, pour la fantaisie, que ceux où une duchesse, Tun des premiers personnages de la cour, pouvait disparaître par la fenêtre sans causer aucun émoi, et devenir un but de pèlerinage sans redouter les questions indiscrètes!
Elle fut trahie par des lettres de don Juan d'Autriche, qu'elle avait laissées traîner dans sa grotte. Sa popularité s'en accrut. « A certains jours, dit sainte Thérèse, la campagne était toute couverte de chariots remplis de gens qui venaient pour la voir. » Elle résolut finalement de fonder un couvent et de prendre l'habit, mais un couvent d'hommes et un habit d'homme, et s en alla demander de l'argent à TEscurial, où elle eut un succès extraordinaire. Il y eut bien le nonce du pape, qui lui fit des observations sur son costume et sur certaines allures d' « évêque », mais
elle lui répondit avec tant d'à-propos qu'il nVmt plus qu'à lui donner sa bénédiction et à la laisser en paix. Elle fonda un monastère de carmes sur l'emplacement de sa grotte, garda sa robe de carme et passa le reste de ses jours dans une autre grotte que lui avait bâtie le père Mariano. Us étaient dignes de se comprendre. Sainte Thérèse aussi la comprenait, et tenait en piètre estime les personnes qui traitaient Catherine de Cardonne de folle.
L'atmosphère religieuse qui produisait les furieux emportements de piété qu'on vient de voir pouvait ne pas être pure; elle n'était pas froidn. Le bon grain selon le ciel devait y ^'^cnner. Sainte Thérèse avait quarante-cinq ans. Ses idées, longtemps troublées, s'éclairrissaiont et se fixaient. Elle savait à présent ('(^ ([u'ollc» voulait faire. Dans son couvent, les s(i»urs commençaient à la croire folle ou, ce (|ui rev(»nait au même en ce temps-là, possédée <hi démon. L(^ bruit de ce malheur s'était rrpandu dans Avila. Elle laissa dire, méditant son pinn en silence et l'exécutant d'une ni.niiere cpii aurait dû détromper Avila et rincarnation.
L'ordre du Carmel était venu de Palestine.
Au xm® siècle, on le trouve répandu dans une grande partie de TEurope. Il ne comprenait alors que des hommes; quelques couvents de femmes, en Orient, lui étaient affiliés, mais il n'y avait point de carmélites proprement dites. La règle avait été rédigée aux environs de l'an 1200 par Albert, patriarche de Jérusalem. Elle était rigoureuse : un carme devait vivre en retraite, silence et oraison, en abstinence perpétuelle et jeûne presque continuel. Au XIV® siècle, la débâcle morale qui atteignit tous les ordres religieux emporta le Carmel avec le reste, et le père général fut chargé par ses moines de demander au pape d'adoucir la règle d'Albert. La « mitigation », d'où resta
aux cannes le nom de MitigéSy fut accordée par le pape Eugène IV, le 15 mars 1431. Elle abolissait Tabstinence perpétuelle, supprimait le grand jeûne, du 14 septembre à Pâques, la retraite et le silence. Ainsi soulagés, les carmes glissèrent doucement sur la pente qui menait tout droit à l'abbaye de Thélème.
C'était le temps où Navagero, ambassadeur de Venise à Madrid, écrivait à propos de la chartreuse de Séville, riante et délicieuse : « Ces frères se trouvent ici à moitié chemin du paradis. »
Les carmélites furent fondées en 1442 par Jean Soreth, général du Carmel. Ce Jean Sorcth, de race normande, que le peuple se montrait du doigt en l'appelant l'Éthiopien, ou le démon, à cause de son teint brûlé, a été le précurseur de sainte Thérèse. 11 a essayé, un siècle avant elle, de ramener le Carmel à la règle primitive, allant de pays en pays, de couvent en couvent, rétablir la discipline et prêcher les austérités. Ses religieux le recevaient avec effroi, beaucoup d'entre eux avec haine. Il était trop tôt, et Jean Soreth eut le sort des réformateurs venus avant l'heure.
Les carmes de Nantes rempoisonnèrent dans une pêche. Après sa mort, presque toutes les maisons d'hommes retournèrent à la vie facile et agréable ; les carmélites suivirent, et la règle mitigée gouverna l'ensemble de Tordre.
Il s'agissait pour sainte Thérèse, simple religieuse, sans ressources et sans appui, d'exécuter ce dont n'avait pu venir à bout un père général, pourvu par le pape de pouvoirs spéciaux et étendus. Si Ton songe à sa situation, à son naturel, devenu au couvent timide et craintif, il semble que le difficile, dans son entreprise, n'était pas de donner l'exemple des macérations ou de s'exposer au sort de Jean Soreth. C'était de sortir de sa cellule, d'oser parler, de se mettre en avant, dans un lieu comme Avila, où l'on entendait que les femmes restassent tranquilles et où sœur Thérèse était sûre d'être mal jugée et blâmée. Elle avait beau être très brave au fond et avoir du génie, si elle n'avait eu encore autre chose, elle n'aurait jamais pris sur elle d'agir. Mais elle était mystique, et il n'y à rien, absolument rien, dont un mystique ne soit capable.
Son mysticisme perce après la grande
maladie de la vingtième année. Il croît pendant les années d'attente et de travail intérieur qui suivirent. A l'époque où nous sommes arrivés, il est épanoui, et Ton ne connaît pas sainte Thérèse tant que Ton n'a pas contemplé en elle la grande rêveuse, que doublait si curieusement la bonne ménagère préoccupée dès la veille de la soupe qu'elle ferait le lendemain, afin de varier le menu du couvent. Le sujet ne laisse pas d'être délicat, mais sainte Thérèse l'a traité elle-même avec une franchise qui facilite beaucoup la tâche. Elle pensait qu'il faut se défier des nerfs excités et des sangs appauvris et soigner les épidémies d'extases et do visions avec de la viande et du sommeil. Elle déclarait crûment que la plupart des visionnaires et des extatiques sont simplement des « cerveaux malades », et, loin (l'admirer, quand un couvent se distinguait en vv genre, elle rabrouait. « Si j'étais là, écritelle en 4S78 à une supérieure, vous n'auriez pas tant de choses extraordinaires. » Il est vrai qu'elle acceptait pour son propre compte, comme envoyés par Dieu, les phénomènes qu'elle pourchassait chez les autres. Elle
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s*était soumise en cela à rautorité de personnes « fort savantes » de rËglisc, et elle était prête à s y soumettre pour ses religieuses, mais, en attendant, elle exigeait qu'on soignât « ces corps », car, lorsqu'on les méprise trop, ils se vengent sur « l'esprit, ce qui est une terrible souffrance ».
Sainte Thérèse nous a raconté ce que son corps éprouvait tandis que ses yeux contemplaient Dieu dans le monde invisible, que la foule ne voit point, et que ses oreilles entendaient la voix de Dieu lui donner des ordres. Le mot « âme » désigne ici la personne en extase.
« (L'âme), écrit-elle, tombe dans une sorte d'évanouissement. Elle ne pourrait alors, sans beaucoup de peine, remuer seulement les mains. Les yeux se ferment, sans qu'elle veuille les fermer ; si elle les ouvre, elle ne voit presque rien. Elle est incapable de former une parole et de la prononcer. »
Ces crises la laissaient « brisée et accablée de lassitude ». Elle dit encore : « J'ai été quelquefois réduite à une telle extrémité, que j'avais presque entièrement perdu le pouls...
De plus, mes os se séparent et demeureni déboîtés ; mes mains sont si raides, que souvent je ne puis les joindre. Il m'en reste souvent jusqu'au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. » Cela dura ainsi de longues années, et la merveille, c'est que la « petite femme » ou la « petite vieille », comme elle dit en parlant d'elle-même, garda l'esprit sain jusqu'à son dernier soupir. La ménagère profitait des communications de son autre moi avec le ciel pour en tirer dos renseignements pratiques, le chargeant, par exemple, de lui procurer un patron de bonnet pour les nouvelles carmélites, commission qui fut faite.
Do cos étranges états d'esprit, de ces bizarres mélanges de préoccupations, se dégageait un mysticisme transcendant dont on trouve Tana- Ivso subtile dans les œuvres de sainte Thérèse, particulièromout dans sa Vie, écrite par ellemêmo, dans le Chemin de la perfection et le CItâtoau intniour. Nous n'essayerons pas de la suivre ot d'oxpliquor on quoi l'oraison moniale diffère do l'oraison de quiétude et celle-ci
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de roraison d'union, ou par quels degrés Tâme s'élève de la première demeure spirituelle à la septième, où « les trois personnes de la très sainte Trinité se montrent à elle avec un rayonnement de flanunos ». Nous nous contenterons de faire remarquer au lecteur, afin de rendre ce qui va suivre compréhensible, que le mysticisme peut avoir deux sources, l'imagination et le sentiment.
Le mysticisme qui est tout entier dans l'imagination la surexcite prodigieusement et mène d'ordinaire à la folie. Celui qui provient surtout du sentiment et qui s'épanche en élans de tendresse passionnée laisse la tête plus calme ; il n'est pas rare de le rencontrer joint à une haute raison et à un sens pratique incomparable. Sainte Thérèse va en être un exemple. C'est en 1560 que lui vint l'idée de fonder une maison de carmélites où l'on vivrait selon la règle primitive. Une amie à qui elle s'en ouvrit promit quelque argent. Au premier mot qui leur échappa de leur projet, tout Avila prit feu contre ces deux brouillonnes, avec la furie d'indignation de la petite ville de province dont on trouble les habitudes. Ce fut un ouragan
de paroles où les religieuses de FlncamatioD ne s'épargnèrent pas. On jasait, pérorait, commérait, commentait, discutait, critiquait; on s*indignait, on levait les bras au ciel et on se regardait. Le père provincial s'ennuya de ce tapage ; il ordonna aux deux amies de renoncer à leur dessein. Avila respira et se rendormit. Sœur Thérèse en profita. Doucement, discrètement, elle fit solliciter une autorisation à Rome. Un prête-nom acheta une petite maison pouvant contenir une douzaine de religieuses, et la mère Marie-de-Jésus fournit ses lumières, qui n'étaient pas petites. La mère Marie-de- Jésus était une religieuse de famille noble, qui ne savait pas lire. Ayant eu aussi Tidée de fonder un couvent, elle était bravement partie pour Rome, à pied, afin de se mettre en règle. Elle en était revenue si versée dans les paperasses et formalités, que ce fut elle qui expliqua à sainte Thérèse les constitutions que celle-ci avait sous les yeux, et qui lui évita les bévues.
La permission de Rome arriva en juin 1362.
Sœur Thérèse trouva un prétexte pour s'installer dans la petite maison, y mit des grilles, et
la nomma Saint-Joseph. Le 24 août, au matin, quatre filles gagnées à ses idées vinrent la joindre et reçurent l'habit des mains d*un prêtre. La cérémonie à peine terminée, la nouvelle vola dans Avila. « Une soudaine apparition des Maures, raconte un témoin oculaire, n*y eût pas produit plus de rumeur. » La population sortit sur les places et dans les rues, les boutiques et les maisons se fermèrent, un bruit d'émeute s'éleva et grandit. La prieure de l'Incarnation, où l'on était sens dessus dessous, se fit ramener sœur Thérèse à travers la foule excitée, la reçut comme une criminelle et la remit dans sa cellule. Les jours suivants furent encore plus tumultueux. Le peuple demandait à grands cris la destruction du nouveau couvent. Le corrégidor se rendit à Saint-Joseph avec une escorte, trouva les quatre novices derrière leurs grilles et se retira intimidé. Il repartait pour démolir tout de bon le couvent, quand un moine harangua la foule, la calma et gagna du temps.
Tant d'émoi pour quatre novices de plus ne laisse pas de surprendre dans un pays où, d'après l'historien Leli, un quart des adulted
étaient gens d'église. Ce n'était pas que les Avilais se doutassent de l'importance de l'événement qui venait de s'accomplir. Leur colère venait simplement de l'idée qu'il £audrait peutêtre faire l'aumône à Saint- Joseph. Lieur imagination de méridionaux aidant, ils se voyaient tous ruinés par ce petit couvent de plus. Grâce au moine, il n'y eut pas de violences, mais la ville fit un procès à dona Thérèse de Ahumada pour avoir ouvert une maison religieuse sans son autorisation. Dona Thérèse se défendit en digne élève de la mère Marie-de-Jésus.
Aucun homme de loi n'osait s'employer poui elle. Elle fut son propre homme de loi, se démêlant au milieu des exploits et sommations et ripostant par le moyen d'un bon abbé, qui portait ses papiers. Elle en trouva un autre qui consentit à aller plaider sa cause au conseil du roi, à Madrid. Elle fut patiente, tenace, habile, lutta sept mois contre Avila, gagna son procès et rentra en triomphe à Saint-Joseph, rompue désormais aux affaires:
ce n'est pas elle qu'on prendra jamais à signei un acte mal fait ou à payer plus de droits qu'elle n*en doit.
La réforme qu'elle introduisait, et qu'elle compléta peu à peu, s'étendait à tout. Sous sa règle, un couvent de carmélites devenait un lieu nu et silencieux où l'on a faim et froid, où l'on se fouette à saigner, où les genoux font mal et la tête tourne à force de prier, où l'on renonce à sa volonté, à son jugement, à ses afifections, où l'on est séparé de tout, sevré de tout, mort à tout, où votre prière même ne vous appartient pas : elle sert à sauver les âmes des autres, dût la vôtre, après tant de sacrifices, tant de souffrances, tant d'angoisses, être abandonnée, perdue, précipitée jusqu'au jour du jugement dans les tourments et les larmes. Cette dernière exigence paraît d'abord féroce. C'est elle pourtant qui fait la grandeur de la conception de sainte Thérèse. Sans elle, la religieuse n'est pas à l'abri du soupçon d'égoïsme; nous voyons tous les jours le monde juger sévèrement la fille qui tourne le dos aux devoirs de la vie pour aller dans le cloître travailler en pleine confiance à son propre salut. Grâce à elle, l'incroyantn'aqu'às'incliner. Sainte Thérèse savait bien que ce qu'elle demandait là était plus dif-
ficile qu'aucune macération, et elle a des pages énergiques sur les « certaines personnes à qui il paraît fort dur de ne pas prier beaucoup pour elles-mêmes ». En revanche, elle laissait à ses religieuses la seule liberté vraiment précieuse pour un ordre contemplatif : la liberté dans la vie spirituelle ; ses carmélites s'arrangeaient avec le ciel comme elles l'entendaient et changeaient à leur gré de confesseur et de direc* teur.
Sa bonne humeur et ses instincts de ménagère faisaient contrepoids aux excès d'une règle qui devient aisément terrible. Saint- Joseph s'était peuplé et n'était guère riche. La mère Thérèse (on l'avait nommée prieuro) communiqua à ses religieuses un peu de sa passion pour balayer, ranger, raccommoder, fricasscr. Elle leur expliquait que Dieu se tient tout autant à la cuisine, « au milieu des plats et des marmites », qu'à la chapelle, et leur montrait à nettover les ordures « avec amourpropre ». Elle voulait bien qu'on eût des pièces îi sa robe, mais pas de trous, et les mains calleuses, mais pas de puces. Surtout, il fallait être gaies. 11 ne s'agissait pas, avec elle.
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d'imiter ces dévots qui « prennent un air tout refrogné, n'osent plus parler ni respirer, de peur que leur dévotion ne s'en aille ». La mère Thérèse entendait qu'aux récréations on fiit aimable, qu'on s'occupât à « réjouir les autres » et qu'on se gardât d'« enfouir son esprit », si par bonheur on en avait. — « Personne n'en a trop », disait-elle, et elle prêchait d'exemple, tenant tout le couvent sous le charme. Il semblera incroyable qu'une carmélite réformée puisse être gaie. Cependant beaucoup le sont. C'est que la manière de vivre importe infiniment moins à notre bonheur que le but pour lequel nous vivons. Dès que l'homme a trouvé à cette existence un pourquoi qui le satisfasse, le comment le laisse à peu près indifférent.
Contente de son œuvre, la mère Thérèse ne songeait qu'à demeurer en paix dans sa petite maison, à y rendre la régularité toujours plus sévère, la piété toujours plus haute et plus vive, les casseroles toujours plus reluisantes. L'idée ne lui était jamais venue d'exercer une action sur l'ensemble de son ordre et, par lui, sur les destinées de l'Église catholique. Elle n'avait en aucune façon l'ambition de
Jean Soreth. Étant venue an bon moment, elle se trouva poussée à exécuter ce que Jean Soreth avait tenté inutilement. Les circonstances avaient arrêté et écrasé l'un ; les circonstances portèrent Tautre. A trayers quelles difficultés et quelles résistances, on va le voir.
Philippe II ne séparait pas sa propre puissance de la puissance du catholicisme. Il se croyait né, non sans raison, pour être le pilier d'une Église oii la soumission est la grande règle. Toutefois, il prétendait qu'on lui obéît avant d'obéir au chef de FÉgiise. Il l'avait aisément obtenu en se réservant la collation des emplois et bénéfices et en prouvant à son clergé qu'il avait pouvoir et volonté de le défendre contre Rome ; il arriva à ce dévot de nommer archevêque un homme que le pape avait excommunié pour désobéissance, mais une désobéissance que Philippe II approuvait. Moines et évêques étaient dévoués à un monarque dont ils attendaient tout, et en qui l'Espagne aimait précisément ce que l'histoire lui
reproche : rattachement aux formes extérieures du culte et le zèle contre Thérésie.
Pliilippe II avait une auréole aux yeux de la plupart des Espagnols. « Ils ne Taiment pas, écrivait le Vénitien Contarini, ils ne le vénèrent pas : ils l'adorent et regardent ses ordres comme tellement sacrés qu'on ne peut les transgresser sans offenser Dieu. » Dans la lutte que sainte Thérèse réformatrice va avoir à subir, elle s'adressera au roi, tout naturellement, lui écrira comme elle pourra, sans souci de l'étiquette, et se soutiendra par lui contre le nonce du pape. Tout aussi naturellement, ses adversaires chercheront leur point d'appui à Rome.
En 1566, le général des carmes vint en Espagne sur l'invitation de Philippe II, qui aurait voulu que les moines fussent pauvres et saints, et qui s'apercevait qu'il y avait à faire, dans les deux sens, dans son royaume.
Lo père général prit quelques légères mesures contre les maisons d'hommes, qui les accueillirent fort mal, et s'en retourna prudemment à Rome. Son voyage, en apparence insignifiant, fut pourtant gros de conséquences. En
passant à Avila, il avait visité Saint-Joseph et l'avait trouvé si conforme à ses vues, qu41 avait donné des patentes à la mère Thérèse pour fonder d'autres monastères semblables. ' « Je ne les avais pas demandées », dit-elle, et on peut Ten croire sur parole. Dès qu'elle les eut entre les mains, ce fut comme un trait de lumière. Le père général, en route pour l'Italie, fut rejoint à Valence par un exprès de la mère Thérèse. Elle lui demandait de donner aussi des patentes pour la fondation de couvents de carmes ramenés à la règle primitive. Il les donna.
Sainte Thérèse connaissait les progrès de la réforme protestante et l'urgence, pour l'Église catholique, de lui opposer autre chose et mieux que des moines possédant « les meilleurs celliers » et des nonnes chantant la romance, au parloir, avec les jeunes gentilshommes. Elle savait que l'Espagne renfermait des éléments admirables pour l'ordre inhumain qu'elle rêvait de faire refleurir, qu'hommes et femmes se précipiteraient dans des cloîtres où l'on torturerait le corps et où l'âme s'enivrerait de voluptés mystiques. Les couvents
actuels semblaient £aits pour les Sancho Pança; elle en voulait qui tentassent les don Quicliolle. Au mois d'août 1567, elle se mit en route pour fonder une maison de carmélites à Médina- del-Campo, à quinze lieues dWvila, et, dès lors, elle ne s'arrêta plus, sauf une réclusion forcée qu'on verra en son temps. Pendant les quinze ans qui lui restaient à vivre, la mère Tliérèse parcourut rEs[)agne sur sa mule ou dans un grand chariot installé en couvent. Elle traversa bien des fois la triste Castille, aux grands horizons rouleur de poussière, vit TAndalousie, où la mollesse du climat Ténerva , franchit les siorras sans arbres et sans routes, coucha d.'ins les misérables auberges de muletiers qui, aujourd'liui encore, en disent si long au voyageur sur l'Espagne, manqua continuellement (le tout, et, rongée par la fièvre, un bras cassé et point remis, conspuée ici, presque adorée là, elle jeta les fondements d'un édifice si puissant et si durable, qu'en 1713 l'Espagntî com[>tait 2G6 couvents, tant d'hommes que de femmes, érigés depuis elle selon sa rcîglc; le reste de l'Europe en possédait en-
viron 400. Que Ton soit son partisan ou son adversaire, on ne peut qu'admirer l'énergie et le génie d'organisation de cette infirme, assaillie de maux qui troublent d'ordinaire le jugement et qui, toujours sage, prudente et joyeuse, conduisit à bonne fin son œuvre gigantesque.
Les difficultés matérielles étaient immenses. Il fallait trouver de l'argent, surmonter les défiances des autorités et, parfois, du clergé lui-même, vaincre l'hostilité des anciens couvents, pour qui la réforme était un affront et une menace. Il fallait surtout se tirer des griffes des bienfaiteurs et bienfaitrices, qui se croyaient tous les droits parce qu'ils avaient aidé de leur bourse, témoin la princesse d'Eboli, belle-mère de celle que Philippe II aima et fit mourir. La vieille Eboli, ayant eu la fantaisie de fonder un monastère sous les auspices de la mère Thérèse, considérait son Carmel comme son joujou et tourmentait les religieuses plus que n'eussent fait cent disciplines. Elle en fit tant, et de si fortes, que sainte Thérèse prit le parti de faire enlever les nonnes, la nuit, par des hommes sûrs. A
tout preudre, les peines étaient moindres dans les maisons fondées à la grâce de Dieu, sans un sou vaillant. On s'y passait souvent de diner dans les commencements, mais il finissait toujours par arriver des filles avec des dots, et il fallait si peu au couvent, sous la nouvelle règle, que les choses s'arrangeaient. Sainte Thérèse n'admettait qu'un seul luxe, un bien beau luxe à la vérité, et pour lequel elle faisait des folies : le luxe d'une belle vue. Il lui semblait secondaire de couper une sardine en quatre, si Ton mangeait sa moitié de queue en regardant un joli paysage.
Un de ses traits de génie fut de comprendre qu'à un état nouveau il fallait un esprit nouveau. Elle mit tous ses soins à réunir un personnel de choix et employa tout son courage à repousser les postulantes que voulaient lui imposer les fondateurs et fondatrices , les bienfaiteurs et bienfaitrices, les protecteurs et prolectrices, et autres fléaux. « Dieu me préserve, écrivait-elle, de ces grands seigneurs qui peuvent tout, et qui ont de si étranges travers d'esprit! » Dieu ne l'en préservait pas, mais elle restait intraitable, et déclarait que,
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« dût le monde s'abîmer », on ne lui ferait pas prendre un sujet qu'elle jugeait mauvais. Elle écartait tout d'abord absolument la classe de personnes qui avait été la plaie des ordres monastiques, celle des filles qui entrent au couvent sans vocation, « pour échapper à une situation gênée dans le monde »; elle n'admettait pas que ses monastères fussent des pensions de famille. Elle n'admettait pas davantage qu'ils fussent des Cours des miracles où les parents déversaient leurs boiteuses, leurs bossues et leurs idiotes. Elle envoyait des gentilshommes examiner les postulantes et refusait les dififormes, quelle que fût leur dot. Quant aux « imbéciles », elle n'en voulait non plus à aucun prix; « c'est incurable, » disait-elle.
Par-dessus tout, elle redoutait les « mélancoliques ». C'était sa terreur, car elle avait remarqué que le mal de mélancolie se gagne, qu'il y a des épidémies de mélancolie : nous dirions aujourd'hui de pessimisme* C'est une maladie, disait-elle, et « très dangereuse », et il faut (( la traiter comme telle ». Elle avait son traitement, qu'elle indique, et qui est
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double : pour le corps et pour Fesprit. Pour le corps, on enverra périodiquement la mélancolique à rinfirmerie et on la purgera, on Tempêcliera de trop jeûner et on lui donnera peu de poisson; dans la médecine de sainte Thérèse, le poisson forme essentiellement les humeurs peccantes de Sganarelle, source de maux. Pour Tesprit, on l'empêchera de rêvasser, quitte à abréger ses prières, on la contraindra à Faction en lui donnant les travaux manuels de la maison, on lui fera entrer dans la tète qu'elle n est pas intéressante, en la traitant sans aucun égard particulier et en l'obligeant à obéir comme les autres. Sainte Thérèse avait remarqué que Fobéissance coûtait beaucoup à la mélancolique, et elle en avait tiré ses conclusions. « On appelle mélancolie, disait-elle, ce qui n'est au fond que le désir de faire sa propre volonté. » Elle disait aussi que le siège de ce mal est dans l'imagination, qu'il est très rare que l'on en guérisse ou que l'on en meure, mais que l'on en devient souvent fou et, toujours, insupportable.
Elle faisait grand cas de l'instruction, mais elle plaçait le jugement au-dessus, haïssait les
pédantes et les bavardes. Dieu, leur disaitelle, «ne se soucie nullement que nous lui rompions la tête avec de longs discours ».
Au fond, elle pensait que Dieu a la faculté de n'écouter que d'une oreille et qu'il tient compte surtout de l'intention ; quand elle arrive chez les neuf bonnes demoiselles dont « une seule savait bien lire », et qui passaient leur journée à épeler les offices dans des livres différents, en sorte que cela n'allait jamais ensemble, elle déclare sans hésiter que Dieu « acceptait leurs pieux efforts », qui étaient en effet très grands. Elle aimait la jeunesse et sa « gaieté charmante », que rien, pour .sa part, ne lui enleva jamais. Il faut l'entendre raconter, à près de soixante ans, les frayeurs de la sœur Marie, vieille et très impropre de toutes façons à éveiller les mauvaises, pensées, à l'idée de coucher dans une ancienne maison d'étudiants. Sœur Marie ne pouvait s'ôter de l'esprit qu'un des étudiants était resté caché en son honneur dans la maison.
« Je ne puis y penser sans avoir envie de rire, » écrit sainte Thérèse. Elle aimait les
natures saines, les esprits droits, le mérite en
tout genre et les bonnes santés. Soit hasard, soit autrement, la plupart de ses carmélites étaient de sang noble.
Dès 1568, elle fonda un couvent d'hommes, non point directement, mais par deux religieux qu'elle avait convertis : le père Antoine, un grand beau moine gentilhomme, belliqueux , presque aussi compromettant aux jours de bataille que le fougueux père Mariano ; et le futur auteur de la Vive flamme d'amour, Jean de la Croix, si petit, si fluet, si délicat, que sainte Thérèse disait qu'elle avait commencé la réforme des carmes avec un moine et demi. Tous deux s'installèrent dans une bicoque où, en hiver, il neigeait sur eux. Le père Antoine se mit à balayer (on n'était pas disciple de sainte Thérèse sans cela), sans plus se soucier de ses nobles ancêtres et du « point d'honneur », et, quelques mois plus tard, il aidait à installer une seconde maison d'hommes, où entra le fougueux Mariano. Les carmes réformés furent nommés, à cause de leurs sandales, les carmes déchaussés ou, plus brièvement, les déchaux. Ils se multiplièrent rapidement.
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Entre temps, sainte Thérèse avait été chargée par ses supérieurs de réformer son ancien couvent de l'Incarnation. A cette nouvelle, il y eut de beaux cris parmi les nonnes. Quoi ! rester enfermées dans le couvent, derrière des grilles? Ne plus avoir de parties de plaisir au dehors, de réunions galantes au parloir, de petites soirées intimes dans les cellules? Cela ne se pouvait souffrir. Les religieuses décidèrent que pour rien au monde elles ne recevraient la nouvelle prieure, et elles appelèrent à leur secours la jeunesse dorée de la ville, qui ne se fit pas prier pour accourir, car c'était son bien qu'on lui enlevait, sa grande ressource, dans un pays de maris jaloux, pour chanter des duos et marivauder. Quand sainte Thérèse arriva, escortée du père provincial en personne, ils trouvèrent l'Incarnation occupée par les gentilshommes d'Avila. Les nonnes, criant, gesticulant, se bousculant, leur fermèrent l'entrée. Ils voulurent passer, pénétrer dans le chœur à l'aide d'une douzaine de sœurs de leur parti, et se trouvèrent au milieu de deux cents femmes furieuses qui hurlaient, menaçaient, tiraient,
poussaient, injuriaient à faire penser à Yert- Vert au retour de son fatal voyage sur la Loire. Le père provincial en était tout pâle. Les gentilshommes s'agitaient, prêts à soutenir leurs alliées ; les sœurs fidèles chantaient le Te Deum. et ce mélange achevait Topera comique.
La mère Thérèse resta humble, douce et impassible. Le vacarme dura plusieurs heures ; après quoi, suivant le cours invariable de la colère féminine, les nonnes commencèrent à pleurer et à s'évanouir. La mère Thérèse les lit revenir sans même un verre d'eau. Quelques écrivains religieux ont vu là un miracle; je ne crois pas, pour ma part, aux miracles inutiles. Les mutines lassées rentrèrent enfin dans leurs cellules et les gentilshommes se dispersèrent , n'osant vraiment pas venir étrangler la prieure dans sa stalle; mais la sédition n'était point terminée. Il fallut à la « petite femme », pour mater ces enragées, une dépense incroyable de diplomatie, de bonne grâce et de patience. Elle se garda de trop exiger à la fois, supprima un jour la guitare et un autre jour le clavecin, substitua peu
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à peu des cantiques aux romances et aux boléros, réforma les guimpes et les coiffes en commençant par les « vénérables » et les « anciennes », à qui peu importait, obtint par degrés Texil des jolis meubles, raccourcit les séances au parloir et s'imposa d'y suppléer en amusant les sœurs. Ce n'était point facile, mais la mère Thérèse était une sainte d'esprit, et l'on a beau dire, Tesprit, cela sert toujours, même pour être saint. Elle fut si délicieuse que les plus aigres n'y purent résister. Les gentilshommes furent plus tenaces. Ils venaient en bande demander leurs amies et criailler à la grille. Un beau jour la mère Thérèse parut et les menaça du roi. Ils s'en allèrent et ne revinrent plus.
L'affaire de l'Incarnation fit du bruit. La réforme devenait populaire à cause de ses excès, que la réformatrice essayait en vain d'empêcher. Les déchaux se livraient à des macérations barbares, les carmélites ruinaient leur santé, les cloîtres s'emplissaient d'extases et de visions, et le peuple espagnol, lorsqu'il apercevait les grands manteaux blancs et les voiles noirs, ressentait une émotion que sainte
Thérèse décrit en ces termes lors de son arrivée à Cordoue : « On eût dit, au tumulte de la foule, qu'il s'agissait d'une entrée de taureaux. »
Pour qui connaît l'Espagne, c'est une évocation. On entend le cri : Los toros! devant lequel chacun fuit, grimpe, disparaît. On voit passer au grand trot les superbes animaux destinés au combat du lendemain. On a devant les yeux l'expression de tendresse féroce avec laquelle le peuple contemple leurs cornes aiguës et leurs corps vigoureux, calculant combien ils éventreront de chevaux et supporteront de blessures avant de mourir. Et l'on comprend ce qui plut à cette nation farouche dans ces moines et ces religieuses qui s'enfonçaient des pointes de fer dans le corps, couchaient sur des ronces, ne dormaient ni ne mangeaient, avalaient de la vermine et pis encore. La mère Thérèse était effravée de ces excès, elle qui ne cessait de prêcher la modération. Mais le peuple aimait déchaux et déchaussées comme il aime los toros, qui vont panteler devant lui.
Cependant les mitigés s'inquiétaient, sentant bien qu'ils seraient entraînés malgré eux dans
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la réforme. Ils s'alarmèrent tout à fait en apprenant qu'un déchaux avait été nommé visiteur, autrement dit inspecteur, d'une partie de leurs couvents. Alors s'engagea la grande lutte où l'œuvre de sainte Thérèse aurait péri dix fois sans la constance « de la pauvre petite vieille ».
Il existait dans cette œuvre une cause de faiblesse qui n'avait point échappé, à sainte Thérèse et qu'elle explique très clairement : « Parmi les religieux, la réforme portait dans son sein un principe de ruine prochaine.
D'abord ils ne formaient pas de province particulière, mais restaient soumis au gouvernement dos supérieurs de TObservance mitigée.
Ensuite, ils n'avaient pas encore de constitutions. Chaque monastère se conduisait comme il le jugeait à propos, et, les uns pensant d'une manière, les autres d'une autre, la réforme y courait de grands périls. » Les mitigés, au contraire, étaient parfaitement compacts.
Ils avaient de grandes intcUigences à Rome et se sentaient puissants. Ils résolurent d'anéan-
tir les nouveaux couvents, qui provoquaient des comparaisons désobligeantes pour eux, et engagèrent la guerre à un chapitre général de leur ordre, tenu à Plaisance en mai 1575.
L'avantage fut d'abord de leur côté. Le chapitre ordonna de chasser les déchaux de leurs maisons et de reléguer la mère Thérèse, cette « vagabonde », comme on l'appelait chez les mitigés, au fond d'un couvent, avec défense d'en bouger. Elle para le coup et sauva les siens en écrivant au roi, qui s'intéressait à la réforme; puis elle conseilla sagement de se tenir coi ; mais on ne conduisait pas ces moines-là comme on conduit de nos jours un séminaire. La plupart avaient du tempérament de ce fameux capucin duc de Joyeuse, qui se décapucina au temps de la ligue pour être général d'armée et se rccapucina sur la fin, ayant, dit Saint-Simon, en vingt ans de profession religieuse, fait une étrange parenthèse de dix ans. Les déchaux ne craignaient pas non plus les parenthèses belliqueuses.
Le beau père Antoine, le batailleur par excellence, les excitait et leur faisait honte de leur couardise. Comme ils hésitaient encore, le
bouillant père Mariano, do sa voix de clairon sonnant la cliarire, prêcha rassemblée sur ce texte : Tempus paciSy tempus belli. Il les enleva et ils attaquèrent à leur tour.
Celui des leurs qui avait les pouvoirs do visiteur se rendit à la grande maison de mitifrés de Séville, avec l'intention de la réduire. Le père Mariano, qui flairait la poudre, raccompagnait. Il tomba dans la plus belle révolte de moines qu'on put rêver, vit son visiteur presque mis en pièces au milieu d'un vacarme effrovable, courut chercher du secours, ramena le gouverneur de Séville, ramena rarohevèque, dégagea K^ visiteur et dut s'endormir ce soir-là eu se crovant encore à la bataille de Saint-Quentin.
Il serait fastidieux de raconter par le menu une querelle qui dura plusieurs années. Il sufïiva de dire qu'après diverses alternatives les mitigés mirent délinitivement Rome de leur côté. Les déchaux résistèrent encore un temps, grâce II sainte Thérèse, qui, de sa prison, les dirigeait et les conseillait en personne qui eu sait long sur le train du monde et le prend comme il est. « Je crois qu'il dit vrai, ccri-
vait-elle avec bonhomie au père Mariano au sujet d'un autre moine; c'est son intérêt pour le moment. » Avec un pareil chef, la réforme n'aurait jamais été vaincue si sainte Thérèse avait toujours été obéie. Elle ne le fut pas. Les déchaux se montrèrent imprudents et maladroits. Ils étaient agressifs, et ils prenaient peur. Pour dernière sottise, ils fâchèrent le roi, qui les abandonna. L'année 1578 les trouva dispersés et contraints de se cacher. Les chefs que les mitigés avaient pu saisir étaient traités comme on se traitait en ce tempslà entre religieux : ils étaient enfermés dans des cachots noirs et battus comme des chiens. Un arrêt du nonce consacra la destruction des monastères réformés. Tout semblait fini.
Quand la nouvelle de l'arrêt fut apportée à sainte Thérèse dans sa cellule, pour la première fois de sa vie elle ploya sous le faix. Elle se mit à pleurer, voulut être seule et s'enferma tout un jour. Le désespoir du mystique dont l'œuvre échoue n'a rien de commun avec le désespoir de l'homme ordinaire qui voit avorter ses projets. Il est troublé et angoissé, car l'œuvre était celle de Dieu, à qui le mys-
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tique parle, de qui il reçoit directement les ordres. Alors, pourquoi cette défaite et celle ruine? Pourquoi Dieu s'est-il dédit? Pourquoi s'est-il joué de son ser\âleur?
On aimerait à savoir ce qui se passe dans ces têtes mystérieuses, conmient, pourquoi Tangoisse s'est changée soudain en ardeur, le doute en confiance, où est la jointure entre le visionnaire et Thonmic d'action. On ne le sait pas. La mère Thérèse se leva le lendemain tranquille et résolue. Elle écrivit beaucoup de lettres, qui se sont malheureusement perdues, expédia une nuée de courriers, aux déchaux, à des grands seigneurs, au conseil du roi, à Philippe IL A défaut des lettres, nous connaissons leurs effets. Philippe II dit sèchement au nonce : « Obligez-moi, monseigneur, de protéger la vertu. Vous n'aimez point les carmes déchaussés et vous le leur faites trop sentir. » Le nonce se retira très ému et fit sa paix au plus vite. Le saint-siège la confirma en érigeant les déchaux en province séparée, indépendante des mitigés. La mère Thérèse retrouva sa liberté et remonta dans son chariot de voyage.
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Elle avaît composé, pendant sa captivité, le plus célèbre de ses écrits mystiques : las MoradaSj les Demeures, Le livre est de ceux qu'on lira tant qu'il y aura une Église catholique et des couvents et qui perdent, je no dirai pas leur intétêt, mais leur sens, dès qu'on les lit hors de Tombre de Tautel. Sainte Thérèse y compare Tâme à un château fait d'un seul diamant et contenant sept demeures. L'oraison est la porte du château. Par elle, on pénètre dans les diverses demeures où habitent le recueillement surnaturel, la jubilation spirituelle et autres états mystiques, jusqu'à ce qu'on parvienne à la chambre du centre, où s'accomplit le mariage spirituel, qu'il ne faut pas confondre avec les fiançailles. Ces choses ne sont pas à la portée de tous.
Quand on s'imagine les comprendre, les écrits mystiques do sainte Thérèse doivent caresser délicieusement l'âme dévote. Ils ont de petits mots doux et tendres, dos comparaisons gracieuses, des cris de passion dignes du soleil de Castille et, aussi, leur part de ces antithèses cherchées, de ces subtilités, de ce clinquant que l'Espagne d'alors aimait tant
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et qui plairont toujours à beaucoup, surtout parmi les femmes. Sainte Thérèse avait le goût de son temps, et telle strophe de sa Glosey par exemple, se continue dans Lope de Vega et Calderon pour s'achever dans Corneille.
Entre les variations de la Glose sur le thème : «je me meurs de ne pas mourir », et les stances de Rodrigue, la parenté littéraire est étroite. Fort heureusement pour ses couvents, sitôt qu'il s'agissait d'affaires, la mère Thérèse laissait de côté les belles phrases et les sentiments alambiqués. Un chat était alors un chat et n'avait aucune chance d'être pris pour un séraphin. Los déchaux victorieux s'étaient réunis on chapitre général h Alcala (1581).
La mère Thérèse on profita pour faire reviser ot corriger les règlements. Elle en voulait à SOS doux grands ennemis : le mal du scrupule, qui ronge los esprits étroits ou timorés, ot la saleté, qui sévissait sur los dochaux comme sur tous les autres moines. Elle avait passé sa vie à combattre ces doux fléaux. « Ne faites donc pas le béat qui se scandalise de tout », écrivait-elle rudement à un prieur pou indulgent. A un autre, un futur prélat, qui
avait toujours des distractions pendant ses prières et qui en faisait des embarras à sa conscience, elle écrit : « Pour ce qui est des distractions que vous éprouvez en récitant Toffice, j'y suis sujette comme vous, et je vous conseille d'attribuer cela, comme je le fais, à la faiblesse de tAte; le Seigneur sait bien que, puisque nous le prions, notre intention est do le bien prier. » Ses carmélites la désolaient par leurs enfantillages à propos de niaiseries. Elle demande au chapitre d'Alcala de supprimer autant de sujets de scrupule qu'il sera possible : « Ayez soin, pour ce qui regarde les chausses des religieuses, qu'on ne spécifie point si elles doivent fitre d'étoupe ou do bure, mais qu'on dise simplement qu'elles peuvent porter des chausses; car elles n'en finissent pas avec leurs scrupules. A l'article où il est dit que les toques des religieuses doivent être de chanvre do second brin, qu'(m mette simplement qu'elles doivent être do toile... Je serais d'avis qu'on abolît le règlement qui nous défend de manger des œufs on carême et du pain à la collation... C/est pour les religieuses une source do scrupules, et
cola nuit à la santé de plusieurs. » (Lettre au père Gratien.)
Sa largeur d'esprit était si grande, qu'elle tranchait par la négative une question que les moralistes ont discutée maintes fois et résolue dans des sens divers. Il arrive que notre esprit est traversé par des pensées que nous n'aurions pas autorisées si nous les avions prévues, et que nous condamnons, mais qui do nous en sont pas moins venues, ne nous en ont pas moins donné la vision, sinon le désir, d'une faute et même d'un crime. Sommes-nous coupables de les avoir eues? En sommes-nous responsables? Sainte Thérèse répond : Non.
« N'alh^z pas vous figurer, écrit-elle à sa nièce, qu'une simple pensée soit un péché, quelque mauvaise qu'elle soit. » On peut alléguer que le problème était plus simple pour elle que pour un autre : elle voyait le malin chuchoter les mauvaises pensées dans l'oreille des hommes. Que nous ayons affaire au diable classique, avec des cornes et une queue, ou à l'invisible démon de la perversité, tapi au fond de chacun do nous, la question ne m'en semble pas moins délicate. Je serais disposé, pour ma
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part, à être plus sévère que sainte Thérèse et à conseiller quelques remords, ne fut-ce que pour ne pas s'acoquiner à causer avec le diable.
Quant à la saleté, jamais on ne lui fera accroire qu'elle soit un mérite aux yeux de Dieu. C'est « une chose terrible », dit-elle; et elle supplie qu'on ne regarde pas à l'argent quand il s'agit d'introduire la propreté.
La voilà vieille, usée, mourante. Que restet-il de la charmante Thérèse de Ahumada? A Textérieur, rien : une petite femme ridée, percluse d'un bras, perdue de maux de cœur, h moitié paralysée, fiévreuse, endolorie, piteuse ; ses beaux yeux noirs parlaient seuls des triomphes passés. A l'intérieur, tout : une créature vive, aimable, exquise, au cœur de feu, qui, si elle n'avait été une sainte, aurait été Dyonise, cette Juliette espagnole * plus heureuse, mais plus impétueuse encore que sa sœur d'Italie; et, en même temps, une femme de génie aux idées graves et hautes, d'une dignité incomparable. La religieuse inégale et inquiète des premières années était devenue