XLIII
Le poëte, )'artist^, l'écrivain n'est trop souvent que celui qui sait repdre ; iî ne garde rieUr
Il y a des jours où l'esprit s'éveille au matin, l'épée hors du fourreau, et youdrait tout saccager.
XLY.
Aimez-lè, admirez-le, couronnez-le ! mais ppnsez comme Platon, du poëte. 11 jouerait à tout instant et sa vie et Tunivers pour une imagination, pour un caprice, pour l'éclair d'un désir.
Le degré où l'ennui prend est l'indice le plus direct peut-être
284 PORTRAITS DE FEMMRS.
de la qualité de Tesprit. Ceux qui s'ennuient vite sont délicats, mais l^ers. Ceux qui ne s'ennuient pas aisément sont vite ennuyeux. Ceux qui, tout en ressentant Tennui, le supportent trop longtemps, finissent par s'en imbiber et l'exhaler.
Ceux pour qui l'ennui est un charme sont amoureux ou poètes : la rêverie du poète, c'est Vemui enchanté.
XLyn.
Un peu de sottise avec beaucoup de mérite ne nuit pas : cela fait levain.
A la philosophie du xym« siècle, qui préconisait la nature de l'homme, a succédé le gouvernement parlementaire, qui lui fait des compliments soir et matin : comment ne serait-il pas gi^?
A tous ces édifices faptastiques, à ces façades de palais enchantés que nos philosophes construisent au plus grand honnear et bonheur de l'homme, je lis toujours cette ironique inscription tirée du plus pieux des poètes : MortaUhm xgHsî
— C'est la même que le mot habituel du plus antique des chantres : AsiXoTot Pporolaiv.
On a beaucoup parlé de la folie de vingt ans, il y a celle de < trente-cinq, qui n'est pas moins particulière ni moins fréquente: Alceste après Werther. Rousseau n'a écrit qu'après cette seconde folie et a continuellement mêlé les deux en un même reflet.
La Rochefoucauld l'a dit : En vieillissant on devient plus fou et plus sage.
Si quelqu'une des précédentes maximes choquait trop, je me promets bien de ne pas tarder à la réfuter.
15 janvier 1840.
Us noms de Mme de La Fayette et de M. de La Rochefoucauld, auxquels on s^est précédemment arrêté, semblent en appeler un autre, lié naturellement au leur par toutes sortes de relations attrayantes, de convenances et de réverbérations plus ou moins, mystérieuses : M"»® de Longueville, dans sa délicate puissance, est encore à peindre. Sa vie, qui s'est partagée en deux moitiés contraires. Tune d'ambition et de galanterie, l'autre de dévotion et de pénitence, n'a trouvé le plus souvent que des témoins trop préoccupés d'un seul aspect. Min« de Sévigné seule, dans une lettre célèbre, a éclairé Tensemble du portrait au plus pathétique Nnoment. Pour nous, à qui une rencontre inévitable Ta offerte, pour ainsi dire, au milieu et au cœur d'un sujet que nous trai* tioDs, il nous a été donné de la suivre, et nous avons eu comme fhonneur de la fréquenter en des heures de retraite et à travers ses dispositions les plus cachées. Elle nous apparaissait la plus illustre pénitente et protectrice de Port-Royal durant des années ; c'est d'elle et de sa présence en ce monastère que dépendit uniquement, vers la fin, l'observation de la paix de l'Église; c'est sa mort qui la rompit. Sans prétendre retracer une vie si diverse et si fuyante, il y a eu devoir et plaisir pour nous à bien saisir du moins cette physionomie à laquelle s'attache un enchantement immortel, et qui, même sous ses voiles redoublés, nous venait sourire du fond de notre cadre austère. Nous l'en détachons poirr la donner ici.
Mlle Anne-Geneviève de Bourbon, fille d'une mère bienbelleS et dont la beauté, si fort convoitée par Henri IV, avait failli susciter aussi bien des guerres, parut très-jeune à la cour, et y apporta, près de M^e la Princesse, encore hautement brillante, « les premiers charmes de cet angélique visage qui depuis a eu tant d'éclat, et dont l'éclat a été suivi de tant d'événejments fâcheui et de souffrances salutaires^. »
Ses plus tendres pensées pourtant furent à la dévotion ; sa fin ne fit que réaliser et ressaisir les rêves mystiques de son enfance. Elle accompagnait souvent M^nç la Princesse aux Carmélites du faubourg Saint- Jacques; elle y passait de longues heures, qui se peignirent d'un cercle idéal en son imagination d'azur, et qui se retrouvèrent tout au vif dans la suite après que le tourbillon fut dissipé. Elle avait treize ans (162^ quand son oncle Montmorency fut immolé à Toulouse aux vengesN^s et à la politique du Cardinal ; cette jeune nièce, frappée dans sa fierté comme dans ^sa tendresse d'un coup si sensible, eût volontiers imité Taugusle veuve, et voué dès lors son deuil à la perpétuité monastique. Cependant sa mère commençait à craindre trop de penchant en elle vers les bonnes carmélites ; elle croyait trouver que ce blond et angélique visage ne s'apprêtait pas à sourire assez au monde iNrillant qui l'allait juger sur les premiers pas. A quoi W^ de Bourbon répoqdait avec une flatterie instinctive qui démentait déjà les craintes : « Vous avez, Madame, des grâces si touchantes que comme je ne vais qu'avec vous et ne parais qu'après vous, on ne m'en trouve points. » Le tour de l'esprit de Mn»« de Longueville perce d'abord dans ce mot>-là.
On raconte que, lorsqu'il s^agit du premier bal où Mlle de Bourbon dut aller pour obéir à sa mère, ce fut ches lee carmélites un grand conseil ; il M décidé, pour tout concilier, qu'avant d'afH fronter la péril, elle s'armerait en secret, sous sa parure, d'une petite cuirasse appelée eilica. Cela fait, on crut avoir pourvu à tout, et W\^ de Bourbop ne s'occupa plus qu'à être belle. A peine
* Charlotte de Mpntrporency, princesse de Condé. ' Expressions de M°»« de.MoUevilie.
*' J'emprunte beaucoup pour ces eomnnenfefnpnts à la véritable Fi^de la duchesse de Longueville, par Villrfore (1739).
efltrée au ba], ce fut autour d'elle un tnurimire universel d'admiration et dé louanges ; son sourire^ dont sa mère avait un instant doutée y répondit et ne cessa plus : délicieux ravage ! Le cilice à finstnût »*éiiioUSs»^ et^ à partir de ce jôur^ les bonnes caritiélited eurent tort.
Elle y pensa pourtaût encore par interveûles; dans ^es plus grandes dissipations^ elle tntretenait de ce côté quelque com^^ meree de lettres | elle leur é6ri?ait à ^aque assaut^ à chaque douleur; elle leur revint à la lin^ et se. partagea entre elles et Port4loyàl» fille était chei ces iBémes Carmélites du faubourg Saint-Jaeqnet lorsqu'elle mourut^ elle y était lorsque M^oe de La Vallière y mift, ei, p^ntû les assistants touchés, on put la remarquer pour rabotidanee de ses larmes* La tie de Mi&« de Longuetille a de ceè symétries harmonieuses, de ces accords et de ces retours qui la font aisément poétique, et auiquels l'imagina^ tiou, malgré tout, se laisse ravir. C'est ainsi (j'ai omis de le dire ) qu'elle était née au château de YincenUes, durant la prison du prince de Condé son père (1619), k ce Vincennes où son frère le grand Condé, captif, cultivera des œiïletd ufijour, à ce Vincennes de saint Louis, destiné à porter au froot^ dans l'avenir^ l'éclaboussure du sang du dernier Coudé*
Elle fréquenta beaucoup, avec le duc d'Enghiefli l'hôtel de Rambouillet, alors dans sa primeur, et l'on a des lettres à elle de M. Godeau, évoque de Grasse, qui sont toutes pleines de myrtes et de roses. Ce genre d'influencé fut sérieul sur elle, et sa pen* Bée, même repentsmte, s'en ressentira toujours. A cette époque et avant que la politique s'en mêlât, elle et son frère> et cette jeune ^bale^ déjà déeidée à l'être^ ne songeaient encore, est-il dit*, qu'à faire briller leur esprit dans des conversations galantes et enjouée»^ qu'à commenter et raffiner à perte de vue sur les délicatesses du cœur. 11 n'y avs»t pour eux d'honnêtes gens qu'à ce pri)L'lflr< Toul ce qui avait un àir de conversation solide leur semblait gro^ier^ vulgdre. C'était une résolution et une gageure d'être Mm^ué, ocmime on aurait dit soixante ans plus tard ; d'être iHpmmt, eomme on dirait aujourd'hui : on disait alors i^r^i^a?.
» Mémoires de M™» de Nemours. •
Mlle de Bourbon avait vingt-trois ans (1642) lorsqu'on la maria au duc de Longueville^ âgé de quarante-sept ans, déjà veuf d'une princesse de plus de vertu que d'esprit, que j'ai montrée ailleurs* très-liée avec les Mères de Port-Royal durant l'époque dite de f Institut du Saint-Sacrement et dans la période de M. Zamet; il en avait une fille déjà âgée de dix-sept ans, qui, avant d'êti*e duchesse de Nemours, resta longtemps auprès de sa jeune beUeroère, nota tous ses écarts, et finalement, en ses Mémoires, ne lui fit grâce d'aucun.
Le duc de Longueville pouvait passer pour le plus grand seigneur de France, mais il ne venait qu'après les princes du sang; c'était un peu descendre pour Mlle de Bourbon. Son père, M. le Prince, l'avait forcée à ce mariage; elle fit bonne contenance. Dès les premiers temps, un grand éclat vint irriter à la fois et flatter sa passion glorieuse, et donner jour aux vanités de son cœur.
M. de Longueville, outre la disproportion de son âge, avait le tort de paraître aimer M°>e de Montbazon ; les deux rivales n'eurent pas de peine à se haïr. Un jour qu'il y avait cercle chez Ma>« de Montbazon, quelqu'un ramassa une lettre perdue, sans adresse ni signature, mais qui semblait d'une main de fenune écrivant tendrement à quelqu'un qu'on ne haïssait pas. On lut et relut la lettre, on chercha à deviner, on décida bientôt qu'elle devait être de la duchesse de Longueville, et qu'elle était tombée à coup sûr de la poche du comte de Ck)ligny, qui venait de sortir. 11 paraît bien réellement qu'à dessem ou non, on se trompait. Cette atteinte était la première qu'on eût encore portée à la vertu de la jeune duchesse. On redit le malin propos sans trop y croire. Au premier bruit qui en vint aux oreilles de l'offensée, celle-ci, qui savait que l'histoire était fausse, mais qui se réservait tout bas peut-être de la rendre vraie, crut qu'il était mieux de se taire. Mme la Princesse sa mère ne le souffrit pas, et prit la chose du ton d'une personne toute fière d'être entrée dans la maison de Bourbon; elle exigea des réparations solennelles. Sa plainte devint une affaire d'État. On était alors dans la première année de
* Port-Royal, tome 1, page 341.
la Régence; Mazarin essayait son pouvoir^ et ce fut pour lui la première occasion de démêler les intrigues de cour^ de mettre de côté les amis de M°>« de Montbazon, Beaufort et les importants : M"« de Motteville déduit tout cela en perfection.
La rédaction des paroles d'excuse fut débattue et arrêtée dans le petit cabinet du LouYre, en présence de la reine; on les écrivit sur les tablettes mêmes du cardinal^ qui faisait son jeu sous cette comi die. Puis on les copia sur un petit papier que M"*" de Montbazon attacha à son éventail. Elle se rendit à heure fixe chez l|me la Princesse^ et lut le papier^ mais d'un ton fier et qui semblait dire : Je m'en moque. A peu de temps de là, Goligny, par suite de cette prétendue lettre, appelait le duc de Guise, qui tenait pour M°*« de Montbazon ; ils se battirent sur la Place-Royale. Coligny reçut une blessure, dont il mourut, et on assura que M"»* de Longueville était cacheté derrière une fenêtre, à voir le. combat. Au moins tout ce bruit pour elle l'avait charmée : c'était l'hôtel de Rambouillet en action. Coligny y allait trouver son compte, s'il avait vécu.
Est-ce avant ou après cette aventure que W°* de Longueville fut atteinte de la petite vérole? Ce fut probablement un peu avant; elle l'eut l'année même de son mariage, et sa beauté s'en tira sans trop d'échec ; l'éclipsé fut des plus passagères, a Pour ce qui regarde M"« de Longueville, dit Retz, la petite vérole lui avoit ôté la première fleur de sa beauté; mais elle lui en avoit laissé presque tout l'éclat, et cet éclat, joint à sa qualité, à son esprit et à sa langueur qui avoit en elle un charme particulier, * la rendoit une des plus aimables personnes de France. » M. de Grasse se croyait plus fidèle à son caractère d'évêque en lui écrivant, dès qu'elle fut rétablie : « Je loue Dieu de ce qu'il a conservé votre vie... Pour votre visage, un autre que moi se réjouira avec plus de bienséance qu'il n'est pas gâté. M^ Paulet me le m^anda. J'ai si bonne opinion de votre sagesse, que je crois que vous eussiez été bien aisément consolée si votre mal y eût laissé des marques. Elles sont souvent des caractères qu'y grave la divine Miséricorde, pour faire lire aux personnes qui ont trop aimé leur teint que c'est une fleur siyette à se flétrir devant que d'être épanouie, et qui, par conséquent, ne mérite pas qu'on la mette au rang des
t90 PORTRAITS DE FEMMES.
choies que Ton peut aimer. » Le courtois év4quo ne g'éténd si complaisamaient sur ces tmces miséricordieutes âu visage, que parce qu'il est sûr par M^^' Paulet qu'il n'y en a point.
M""" de Motteville va plus loin : elle nous décrit, même après cet accident, cette beauté ^i oonsistait plus dans certaines nuances incomparables du teint > que dans la perlèclion des traits, ces yeux moins grands que doux et brillants, d'un bleu admi* rable, panU à celui d$s ùurqHoUêsi et les cheveux blonds argen^ téi, qui accompagnaient à profusion ces merveilles, semblaient d'un ange. Avec cela une taille accomplie, ce je ne sais quoi qui s'appelait bon air, air ^ant, dans toute la personne, et de tout point une façon suprême. Personne, en rapprochant, n'échappait au désir de lui plaire ; son agrément irréBistibie s'étendait jusque sur les femmes*.
Le duc de Longueville, tout descendant de Dunois qu'il était, avaii en lui peu de chevaleresque i c'était un grand seigneur magnifique et pacifique, sans humeur, asses habile dans les négociations autant -qu'un indécis peut l'être. On l'envoya pour suivre celles de Munster; M»* de Longueville ne l'y alla rejoindre qu'au bout de deux ans (1646), et lorsque déjà le prince de Marsillac avait fait sur elle une impression qu'il avait également reçue.
. Le monde diplomatique et les honneurs dont elle fut l'objet la laissèrent nonchalante et asses rêveuse; elle en pensait volontiers ce qu'elle dit un jour en bâillant de la PucelU de Chapelain, qu'on lui voulait faire admirer : Oui, e'êêt bi$n beau, mais
( OlyMNi Biter,...
El ytiltoi nimiomlolupMiu «tpiei.
(nOBACR, 04€i, I, IIX.)
Un teiut de perle.
' Après ces témoignages d'une personne aussi véridique que U^ de MotteviUe, et d'un connaisseur désintéressé ici comm^ Reti, je n'ai garde d'aller demander à cette méchante langue et à ce fou de Brienne quelques détails moins enchanteurs sur une telle beauté, détails suspects et qui ne se rapporteraient d^ailleurs qu*à l'époque déclinante. Ce qui est eertain de M»* de Longuefille, c'est que, sans posséder peut-être de certains attraits oomplets, elle sut avoir toute la gràee.
elM# Hm emmyétur.'^K Ne yaut*il pas mieux^ Madame^ lui écrimt durant &à temps le soigneux M. de Grasse^ que tous reveniez à rbôtel de Longueville, où vous êtes encore plus plénipotentiaire qu'à Munster? Chacun vous y souhaite cet hiver. Monsei- 9ieur votre frère est revenu chargé de palmes; revenez couverte des myrtes de la paix : car il me semble que ce n'est pas assez pour vous que des branches d'olivier. )» Elle reparut en effet à Paris eu mai 1647. Cette année d'absence avait encore renchéri son piix; le retour mit le comble à son succès. Tous les désirs la dierchèrent. Sa ruelle^ est-il dit^ devint le théâtre des beaux discours, du fomeux duel des deux sonnets^ et aussi de préludes plus graves. Pour parler le langage de M. Godeau, les myrtes oommençaient à cacher des glaives.
Son frère le victorieux, jusque-là si uni à ses sentiments, peu à peu s'en sépare; elle s'en irrite* Son autre frère, le prince de Conti, s'enchaîne de plus en plus à elle. Marsillac saisit décidément le gouvernail de son ooeur.
Suivre la vie de M^ de Longueville à cette époque, dans les rivalités commençantes, dans les intrigues et bientôt les guerres de la Fronde, ce serait se condamner (chose agréable d'ailleurs) à émietter les Mémoires du temps; ce serait surtout vouloir enregistrer tous les caprices d'une âme ambitieuse et tendre, où l'esprit et le cœur sont dupes sans cesse l'un de l'autre; ce serait prétendre suivre pas à pas l'écume légère, la risée des flots :
In vento et rapida ecribere oportel aqua ' .
Attachons-nous au caractère* La Rœhefoucauld, qui eut plus que personne qualité pour la juger, nous a dit déjà, et je répète ici ce passage trop essentiel au portrait de M"»» de Longueville pour ne pas être rappelé : « Cette prinoesse avoit tous les avantages de l'esprit et de la beauté en si haut point et avec tant d'agrément, qu'il sembloit que la nature avoit pris plaisir de former en sa personne un ouvrage parfait et achevé; mais ces belles qualités étoient moins brillantes, à cause d'une tache qui ne s'est jamais vue en une personne de oe mérite, qui est que,
* 'QuatM) Uvret de Mémoires btan lus surflaént, HeU et La Rûchefoucauld, M"«* de Mottetille et de Iféuours*
2n PORTRAITS DE FEMMES.
bien loin de donner la loi à ceux qui avoient une particulière adoration pour elle^ elle se transformoit si fort dans leurs sentiments^ qu'elle ne reconnoissoit plus les siens propres. »
La Rochefoucauld ne put d'abord se plaindre de ce défaut, puisqu'il lui dut de la conduire. Ce fut l'amour qui chez elle éveilla l'ambition ; mais il l'éveilla si vite^ pour ainsi dire, qu'il ne s'en distingua jamais.
Contradiction singulière! plus on considère la politique de M>"« de Longueville, et plus elle se confond avec son caprice amoureux; mais si l'on serre de près cet amour lui-même (et plus tard elle nous l'avouera), il semble que ce n'est plus que de l'ambition travestie, un désir de briller encore.
Son caractère manquait donc tout à fait de consistance, de volonté propre. Et son esprit, notons-le bien, si brillant et si On qu'il fût, n'avait rien qui s'opposât trop directement à ce manque de caractère. On peut voir juste et n'avoir pas la force de faire juste. On peut avoir de la raison dans l'esprit et pas dans la conduite, le caractère entre les deux faisant faute. Mais ici le cas diffère : l'esprit de.M""*" de Longueville n'est pas, avant tout, raisonnable; il est lin, prompt, subtil, ingénieux, tout en replis; il suit volontiers son caractère, qui lui-même fuit; il brille volontiers dans les entrecroisements et les détours, avant de se consumer finalement dans les scrupules. Il y a beaucoup* de l'hôtel Rambouillet dans cet esprit-là.
tt L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison. » Cest encore l'auteur des Maximes qui dit cela, et M"« de Longueville, avec toutes ses métamorphoses, lui était certainement présente lorsqu'il l'a dit. Elle, la plus fé^ minine des femmes, lui put servir du plus bel abrégé de toutes les autres. Au reste, s'il a observé évidemment d'après elle, elle aussi semble avoir conclu d'après lui; l'accord est parfait. La confession finale de M™« de Longueville, que nous lirons, ne nous paraîtra que la traduction chrétienne des Maximes,
Retz, moins engagé à ce sujet que La Rochefoucauld, et qui aurait bien voulu l'être autant, a merveilleusement parlé de M>»« de Longueville. C'est l'unique gloire de notre portrait de rassembler tous ces traits : a M»« de Longueville a naturelle-
ment, dit-il, bien du fonds d'esprit, mais elle en a encore plus le fin et le tour. Sa capacité, qui n'a pas été aidée par sa paresse, n'est pas allée jusques aux affaires dans lesquelles la haine contre M. le Prince Ta portée, et dans lesquelles la galanterie Ta maintenue. Elle avoit une langueur dans les manières i|ui touchoit plus que le brillant de celles mêmes qui étoient plus belles; elle en avoit une même dans l'esprit qui avoit ses charmes, parce qu'elle avoit des réveils lumineux et surprenants. Elle eût eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Gomme sa passion l'obligea t ne mettre la politique qu'en second dans sa conduite, d'héroïne d'un grand parti elle en devint l'aventurière. La Grâce a rétabli ce que le monde ne lui pouvoit rendre, m
Autant, dans la Fronde, on voit M"« de Longueville supérieure, comme esprit, à M^e de Montbazon par exemple, ou a M^e de Chevreuse (ce qui est trop peu dire), ou même à Mademoiselle, autant elle reste inférieure à son amie la princesse Palatine, véritable génie, ferme, ayant le secret de tous les partis, et les dominant, les conseillant avec loyauté et sang-froid; non pas Faventurière, elle, mais l'homme d'État de la Fronde. « Je ne crois pas que la reine Elisabeth ait eu plus de capacité pour conduire un État, » dit Retz.
Pi)urquoi Bossuet n'a-t-il pas célébré M^^^ de Longueville comme il a fait cette autre princesse pénitente, dont il prononçait l'oraison funèbre dans l'église de ces mêmes Carmélites du faubourg Saint-Jacques? M. le Prince, qui lui demanda cet éloquent office pour la mémoire de la Palatine, n'eut pas l'idée, à ce qu'il paraît, quelques années auparavant, de lui exprimer le même désir à l'égard de sa sœur. En jugea-t-il l'accomplissement par trop impossible dans cette bouche retentissante? Les difticultés, en effet, étaient grandes; la pénitence même de M°»e de Longueville avait gardé quelque chose de rebelle. Bossuet n'aurait pu dire ici bien haut, comme de la princesse Palatine : « Sa foi ne fut pas moins simple que naïve. Dans les fameuses questions qui ont troublé en tant de manières le repos de nos jours, elle déclaroit hautement qu'elle n'avoit d'autre part à y prendre que celle d'obéir à l'Église. » Port-Royal eût
394 POBTRAITS DE FEMMES.
été un écueil plus périlleux à toucher que la Fronde; on aurait pu encore, dans rarrière-fond^ fairef, jusqu'à un oertain point, vaguement pressentir M. de La Rçohefoucauld ou M. de Ne* mours, mais non pas M. Singliq,
Comme pourtant quelques traits du puissant orateur auraient rwéy dans une msgesté gracieuiOi oette figure d'éblouissante langueur, ce caractère d'ingénieuse et séduisante faiblesse, d'une faiblesse qui ne fut janws plus agissante que quand elle était plus subjuguée ! Gomme elle se fut admirablement dessinée dans ce même fond de tempêtes et de tourbillons civils, où il a jeté et détaché l'autre princesse! On oonnait cette grande page sur la Fronde, on ne la saurait trop rouvrir; j'y renvoie ^ Il ne l'eût pas écrite autrement pour cette oraison fnaèbre absente, qui est un de mes regrets,
A défaut de cette grandeur de peinture qui nous flupprimerait, la chronique des Mémoires est là qui nous soutient. En me servant de la clef que fournit La Rochefoucauld, j'ai pu déjà, dans le portrait de ce dernier, simplifier et dire comment la direction de M^ne de Longueville fut autre avant l'époque de la prison des princes, et après oette prison. Dans le premier temps, c'est-àdire pendant le siège de Paris (1648), brouillée avec le prince de Coodé, elle ne suivit que les intérêts et les sentinaents de M. de La Rochefoucauld; elle les suivait eneore, lorsque, affres la signature de la paix (avril 1649), elle postulait pour lui en cour brevets et privilèges, lorsque, après l'arreatation des princes ses frères (janvier 1650), elle s'enfbyait avec toutes sortet de périls de Normandie en Hollande par mer*, et arrivait, bien
* Oraison funèbre d*Am^ 4e ÇoatagDe, 4epnH e^ mott: ^ P^^r h plonger eniièremçnt 4.ans l'amqwr du monde»* f% » jusqu'à cette phrase : Q éternel Roi des siècles, voilà ce qu'on vous préfhre, voilà ce qui éblouit les âmes qu*on appelle grandes! »
' Ses aventures près de Dieppe furent romanesques. Elle erra plusieurs jours le long des côtes. Si elle avait pu faire dans le pays une Vendée, ou, comme on disait alors, une Fronde, eHe Faurait entreprise, et se sentait de cœur pour eela. Elle trouva eaftn à s*embarquer à bord d*aa vaisseau anglais, et y fut reçue sous le nom d'un gentilhomme qui s*était battu en duel*
MADAME DE LONGUEVILLC. ns
glorieuae tiifin> à Stenay, où elle traitait avec les Espagnols ai troublait Turenne.
A son retour en France> après la sortie des princes et dans les préliminaires de la reprise d'armes^ elle semblait suivre encore les mêmes sentiments^ bien qu'avec un abandon moins décidé. On la voit dans ses conseils près de M. le Prince^ à Saint-Maur, tantôt vouloir l'accommodement parce que M. de La Rochefoucauld le désire^ tantôt vouloir U rupture parce que la guerre réioifine de son mari^ ik qu'elle n'avoit jamais aimé> dit Retz, mais qu'elle commençoit à craindre. » Et il ajoute : « Cette ccm^itution des esprits auxquels M. le Prince avoit affaire eût embarrassé Sertorius^ » Fâdieui et bizarre augure! cette aversion pour le mari combattait ici les intérêts de l'amant^ et pour celui-ci^ n'en pas triompher, c'était déchoir. Enfin les sentiments de M. La Rochefoucauld cessent positivement d'être la boussole de Mo>« de Longueville : elle semble accueillir sans défaveur les hommages de M. de Nemours; elle les perd peu après par Tin^ trigue de M^e de Ghâtillon> qui les ressaisit comme son bien, et qui en même temps trouve moyen d'obtenir eeui du prince de Condé, lequel échappe de nouveau à la confianœ de sa sosur. C'est M. de La Rochefoucauld dont Ut politique et la vengeance ont concerté cette revanche trois fois ulcérante pour M«« de Longue^ilie* Elle était d^à d'ailleun brouillée ouvertement avec son autre frère^ le prince de Conti, qu'elle avait jusqu'alors absolument gouverné et même subjugué*. Elle perd bientôt ses derniers restes d'espoir sur M. de Nemours, qui est tué en duel par M. de Beaufort» et dès oe moment sa colère^ sa haine contre
< LemODtey, dans sa soilce eur U^*^ de Longuevills. dit qu'on a pu définir aiosi les dernières années de la guerre civile : « Tounnil de deux femmes, Geneviève de Qmdé et Anne d' Autriche t l'une pour fuir son mari, l'autre pour rapprocher sou cardinal. »
> Ses relaUoos avec ses deui( frères eurent tout le train et toute l'appareace orageuse des pasiions. Le prince de Couti en parUculier» dès son entrée 4aus ^ monde* l'étslt mi» sur le pM 4s lui plslre i^lutàt «^ qualité (f AoauK^ komim ine ^omm» fi^^. Ëst^il poiAible de dire pins et en même temps de dire moins? Ce ue peut être qu'une femipe (1|°^9 de Molteville) qui ait trouvé cela.
lui^ tournent en larmes^ comme s'il lui était pour la première fois enlevé. Vers le même temps^ la paix finale se conclut (octobre 1652); la cour et le Mazarin triomphent; la jeunesse fuit^ et sans doute aussi la beauté commence à suivre : tout manque donc à la fois ou va manquer à Mme de Longueville. Étant encore à Bordeaux, et d'un couvent de bénédictines où elle s'était logée aux approches de cette paix, elle écrivait à ses chères Carmélites du faubourg Saint-Jacques, avec lesquelles, dans les plus grandes dissipations, elle n'avait jamais tout à fait rompu : (( Je ne désire rien avec tant d'ardeur présentement que de voir cette guerre-ci finie, pour m'aller jeter avec vous pour le reste de mes jours... Si fat eu des attachements au monde, de quelque nature que vous les puissiez imaginer, ils sont rompus et même brisés. Cette nouvelle ne vous sera pas désagréable... Je prétends que, pour me donner une sensibilité pour Dieu que je n'ai point encore, et sans laquelle je ferois pourtant l'action que je vous ai dite, si l'on avoit la paix, vous me fassiez la grâce de m'écrire souvent et de me confirmer dans l'horreur que j'ai pour le siècle. Mandez-moi quels livres vous me conseillez de lire. »
Antérieurement à cette époque, on a des lettres d'elle à ces mêmes religieuses; chaque malheur, je l'ai dit, y ramenait involontairement son regard; elle leur avait écrit lorsqu'elle avait perdu une petite fille, et à la mort aussi de M"^ la Princesse sa mère. Celle-ci mourut pendant que la duchesse était à Stenay <• C'est de là qu'en réponse aux condoléances venues du monastère (octobre 1650), partit une touchante lettre adressée à la Mère sous-prieure pour solliciter d'elle des particularités sur les
* Un éloquent détail à ce sujet noos revient par les Mémoires de M. de Chateaubriand, en ce passage dont sa bienveillance nous a permis de nous décorer : « La princesse de Condé, près d'expirer, dit à M°^ de « Brienne : « Ma clière amie, mandez à cette panvre misérable qui est à « Stenay Télat où vous me voyes, et qu'elle apprenne à mourir. » Belles
• paroles ! mais la princesse oubliait, continue M. de Chateaubriand,
• qu'elle-même avait été aimée de Henri IV, qu'emmenée à Bruxelles par « son mari, elle avait voulu rejoindre le Béarnais, s*échapper la nuit par « une fenêtre et faire emuOe trente ou quarante lieues à cheval} elle était « alors une pauvre misérable de dix-sept ans. »
eirconstances de cette mort : « C'est en m'affligeant que je me dois soulager, écrivait M"»* de Longueville. Ce récit fera ce triste effet, et c'est pourquoi je vous le demande; car, enfin, vous Yoyez bien que ce ne doit point être le repos qui succède à une douleur comme la mienne^ mais un tourment secret et éternel : auquel aussi je me prépare, et à le porter en la vue de Dieu et de ceui de mes crimes qui ont appesanti sa main sur moi. 11 aura peut-être agréable l'humiliation de mon cœur et Tenchaînement de mes misères profondes... Adieu, ma chère Mère, mes larmes m'aveuglent; et s'il étoit de la volonté de Dieu qu'elles causassent la fin de ma vie, elles me paroîtroient plutôt les instruments de mon bien que les effets de mon mal. » M. de Grasse ne cessait aussi de lui écrire, et il l'avait fait avec une sorte d'éloquence, sur cette mort. Ainsi s'étaient conservés, même aux saisons du plus prodigue délire, des trésors secrets de cœur chez M™* de Longueville.
Ses larmes, à temps renouvelées et abondantes, empêchaient de tarir en elle les sources cachées.
Une vie vraiment nouvelle pourtant va commencer. Elle a trente-quatre ans. Elle quitte Bordeaux par ordre de la cour, s'avance jusqu'à Montreuil-Bellay, domaine de son mari, en Anjou , et de là jusqu'à Moulins. En cette ville, elle descend aux Filles de Sainte-Marie , et y visite le tombeau du duc de Montmorency, son oncle, dont la mort tragique l'avait tant touchée à cet âge encore pur de treize ans, et lui devenait d'une bien haute leçon, aujourd'hui qu'elle-même sortait vaincue des factions civiles. Sa tante, veuve de M. de Montmorency, était supérieure de ce monastère. Un exemple de si chaste et pieuse uniformité agit plus que tout sur cette imagination aisément saisie, sur cette âme à peine échouée et encore trempée du naufrage. Un jour, à Moulins, au milieu d'une lecture de piété, « il se tira (c'est elle-même qui parle) comme un rideau de devant les yeux de mon esprit : tous les charmes de la vérité rassemblés fious un seul objet se présentèrent devant moi; la foi, qui avoit demeuré comme morte et ensevelie sous mes passions , se renouvela; je me trouvai comme une personne qui, après un long sommeil où elle a songé qu'elle étoit grande , heureuse , hono-
rée et estimée de tout )e rooiute, se Té^eille tout d'un eoup, el sa trouve chargée de cb^iaes, percée de plaies , abattue de laii^ gueur et renfermée dans une pri&op Q))scure. » Après dix meis de séjour à Moulius, elle fut rejoint^ par le due de Longuevilte, qui l'emmena avec toutes sortes d'ég^^rds daas dm gOQTerpe^ ment de Normandie, De nouTeUes atte^ilea a^sgoulaie»! à chaque instant aux anciennes; la moindre «luf^oiiee de quelque succès de M, le Prince^ qui av^it passé aux Ei^giiela, et qui n'y était en définitive que par suite des suggeitioiis de sa sœur, ravivait tons les remords de celle-ci , et prolongeait Téquivoque de sa situation p^r rapport à la cour. Elle se réconcilia en eea années avec le prince de Conti, et se lia ètroiteineql avec la princesse de Conti sa belle-sœur^ qui , nièce du Maxarin» rache^ tait ce sang suspect par de hautes vertus : ces trois person^eg devinrent bientôt à Tenvi des émules dans les voies de la conversion. Pourtant M°« de Longueville manquait de direction encore^ et avec son genre de caractère, avec cette l^itude de ne suivre jamais que des sentiments adoptifs, et de ne les régler que sur une volonté préférée, elle avait plqs que personne besoin d'un guide très-ferme. Elle écrivait de Rouen pour deman^ der conseil à M*"* de Montmorency sa tante, ^ une amie intime^ la sous-prieure des Carmélites de Paris, M"« du Vigean ', à d'autres encore. Elle s'adressa à l'abbé Le Camus (depuis évèque de Grenoble et cardinal ), récemment converti lui-même, et qui lui répondait : « Dieu vous mènera plus loin, que vous ne pensez^ et demande de vous des choses dont il n'est pas encore temps de vous parler. Quand on exi^mine s^ conduite sur les principes de l'Évangile, on y trouve des vides effroyables. » Mais le médecin éclairé, et qui sût prendre en main cette âme oscillante et endolorie, tardait toujours* C'est alors que les ecuaseils de M. de Dernières, de M* Le Nain peut-^être ( père de M. de Tillemont et chef du conseil de M*"^ de Longueville), à coup sûr
1 }\nt du Vigean avait été ainée du due d'Enghien aatrefiol», avaat la Fronde; il voukit même sedémarieft dit-on, et Tépo^Mr; eesaoïotirB, traversées par M"»» de LongueviUe, qui en averMi M. le Priaoe son pèrot avaient eUj du côté de la dame, le cloître pour tombeau»
MADAHiÇ PE tONOUEVILLE. 309
^entremise de M"^ de M)\é, indiquèrent i la po^ulante eo peine Port-Royid et ees directeurs*
A la date d'avril 1661^ on lit dans une lettre ie h Mère Angélique à M"* de Sablé, qu'elle avait vu M"« de Longueville, et Savait trouvée plus solide et p\m nu^rie qu'on ne )a hii avait annopeée 2 « Tout ce que j'ai vu eq peu de temps de cette priiieeëse m'o, w&aflM tout d'or ttn. )» M, Siugtin ^ déjà obligé à cette époque de te cacher pour éviter la Qastille, consentit à se rendre pî^ de M'*'' de Longueville^ et il fut celui qui le premier éclaira et régU «a pénitence.
J!e trouve une lettre de M"® de Vertus à M"** de Sablé, ainsi conçue (car, selon moi, tous les détails ont du prix touchant des personnes si élevées, si délicates, et finalement si respectables):
a Enftn,, je reçus hier au soir un billet de la dame (M^^ de ld>n^eville]. On vous supplie donc de faire en sorte que votre ami (M. Sinfilin) vienne demain ioi^ Afin qu'on n'ait pas l'inquiétude qu'il soit connu dans son quartier, il peut venir en chaise et renvoyer ses porteurs, et je lui donnerai les miens pour le reporter où il lui plaira. S'il lui plaît de vepir dîner, on le mettra dani ime chambre où personne ne le verra qui le connoisiG^, et il est n^ieux, ce (ne senpildex Quil vienne d'assez bonne heure, c'est-à-4ire entre dix et onze heures au plus tard... J'ai bien envie que cela soit f^it, car cette pauvre feronie * n'a pa^ de repos. Faites bien prier Pieu , je vous en conjure. Si je la puis voir en d'aussi bonnes mains, j'aurai une grande joie, jjC \ous l'avoMOi \\ rue se^nble que je serai comme ces personnes qui voient leur amie pourvue et qui n'ont plus qu'à se tenir en repos pour elles. C'est que, dans la vérité , cette personne se fait d'étranges peines , qu'elle n'aura
* Cette pauvre femm, U^ de Sévigné, parfont de la mort de M. de Torenne, dit Gê pêuvre hommes Si gMnâi que iiotif Myo^ns ou que nouA ere^ions atre, U att plut d*one Gircoottaoee, et il Tiendra t(yt ou tard un Jour où Ton dira de nous : Ce pauvre homme l Celle pauvre femme î et où i*0R ne dira que Jatte par eette expreuion de pUi^, qui sera encore, à la bien prendre, une gépéreaité d'àme.
plus quand elle sera fixée. J'ai bien peur que Yotre ami ait trop de dureté pour nous. Enfin, il faut prier Dieu et lui recommander cette affaire*. »
M. Singlin^ une fois introduit, revint souvent; il faisait ses visites déguisé en méde^Jn et sous l'énorme perruque qui était alors de rigueur; il avait besoin de se dire, pour se justifier à lui-même ce déguisement, qu'il était bien médecin en effet. On le tint quelque temps caché à Méru, dans la terre de la princesse. Est-ce trop rafûner que de croire que ces mystères, ces précautions infinies et concertées en vue de la pénitence, étaient pour Mn^e de Longueville comme un dernier attrait d'imagination romanesque à l'entrée de la voie sévère?
On possède son Examen de conscience écrit par elle-même après la confession générale qu'elle fit à M. Singlin, le 24 novembre 1661. C'est un morceau à rapprocher de cette autre confession de la princesse Palatine, écrite par celle-ci sur le conseil de l'abbé de Rancé, et si magnifiquement paraphrasée par Bossuet. Il les faut lire sans superbe et d'un cœur simple : il n'y a, dans ces morceaux en eux-mêmes, rien d'agréable ni de flatteur.
Mais, à ne voir encore qu'humainement et au seul point de vue d'observation psychologique, de telles pièces méritent tout regard (respectus). Si elles nous détaillent le cœur humain dans sa plus menue petitesse, c'est que cette petitesse en est le fond ordinaire, définitif; elles le vont ainsi poursuivre et démontrer petit à tous les degrés de sa profondeur.
Mnie de Longueville considère ce renouvellement comme étant pour elle le premier pas d'une vie vraiment pénitente :
« Il y avoit longtemps que je cherchois (ce me sembloit) la voie qui mène à la vie, mais je croyois toujours de n'y être pas, sans savoir pourtant précisément ce qui étoit mon obstacle; je sentois qu'il y en avoit entre Dieu et moi, mais je ne le con-
* Bibliothèque da Roi» manuscriU. Papiers de M"» de Sablé. RMia de Saint-Germain, paquet 4, n« 0» 7" portefeuiUe*
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Doissois pas^ et proprement je me sentoîs comme n'étant pas à ma place; et j'avois une certaine inquiétude d'y être, sans pourtant savoir •ù elle étoit, ni par où il la falloit chercher. Il me semble, au contraire, depuis que je me suis mise sous la conduite de M. Singlin, que je suis proprement à cette place que je cherchois, c'est-à-dire à la \raie entrée du chemin de la vie chrétienne, à l'entour duquel j'ai été jusques ici*. »
Avant de s'embarquer à écouter sa confession générale et de s'engager par là à lui donner conduite, M. Singliu voulut d'abord savoir d'elle si elle se sentait disposée à quitter le monde au cas qu'un jour elle fût à même de le faire. Elle lui répondit en toute sincérité que oui. Cet aveu et ce vœu obtenus, il exigea qu'elle continuât de s'occuper de ses affaires extérieurement, tant qu'il le fallait, et sans lui permettre de les appeler nUsërâbles.
En habile docteur et praticien de l'âme qu'il était, M. Singlin, du premier coup d'œil lui découvrit son défaut capital, cet orgueil qu'elle-même avait quasi ignoré, dit-elle, depuis tant d'années. C'est ce qu'aussi la duchesse de Nemours dénonce dans ses Mémoires en cent façons. Il est curieux de voir comme les incriminations de celle-ci, les indications de M. Singlin et les aveux sincères de M"* de Longueville se rejoignent justement et concordent : « Les choses qu'il (Vorgueil) produisoit, écrit la pénitente, ne m'étoient pas inconnues; mais je m'arrêtois seulement à ses effets, que je considérois bien comme de grandes
* Supplément au Néerologe de Port-Royal, iD-4<», pag. 1 37 et aiilv, — Od peut remarqaer dans cet Examen de la duchesse de Longueville, et en général dans toutes ses lettres manuscrites dont j*ai vu une quantité, un style suranné, et bien moins élégant qu'on ne l'attendrait; beaucoup moins vif et précis, par exemple, qqe celui des divines lettres et réflexions de Mme de La Vallière, publiées en un volume par M»>« de Genlis. C'est qu'il y a vingt-cinq ans de différence dans l'âge de ces deux illustres personnes : Mp^ de La Vallière est une contemporaine exacte de La Bruyère, presque de Fénelon ; M^^ de Longueville était formée entièrement avant Louis XIY. Mais qu'on aille au fond et au bout de ces longueurs de phrases, la finesse se retrouvera. — Et puis le style de M™» de La Vallière a été lui-même légèrement corrigé dans ces dernières éditions.
ae3 PORTRAITS DE FEMMl^S.
imperfections; pourtant^ par tout ce qu'on m'en a découvert^ je vois bieu que Je n'allois pas à cette source. Ce n'est pa» que je ne reçionnusse, bien que Torgueil avoit été le principe de tous i^es égaremei^ts, xam j[^ ne le frayois pas si ifivsBt qu'il esty ne lui 9ttFib^ant p^ tQus les pécb^s que je cobeimettois; ^t cependant je vois bien qu'ils tiroient tom leur origine de ce pri|)cipe-là^ p Elle reconnaît à présent que, du temps même de ses égarements les plus criminels, le plaisir qui la touchait était celui de l'esprit, celui qui tient & l^mourpropre^ le» auéres naiuveUemênt ne ^tUtirant pas. Ces deux misérables mouvements, plaisir de l'esprit et orgueil, qui n'^i sont qu'un, entraient dans toutes ses actions et faisaient Fâme de toutes ses conduites : « J*ai toujours mis ce {Saisir, que je oherchois tant, à ee qui fiattoit mon orgueil, et proprement à me proposer ce que le Déinon proposa à nos furemiei^ parents : Vous serez comme des Dieux! Et cette parole, qui fut une flèche qui perça leur cœur, a tellement blessé le mien, que le sang coule encore de cette profonde plaie, et coulera longtemps, si Jésus-Christ par sa grâce n'arrête ee fiux de sang... y> Cette découverte qu'elle doit pour la première fois dans toute son étendue à M. Singlin, cette veine monstrueuse qu'il lui a fait toucher au doigt et suivre en ses moindres rameaux, et qui lui paraît maintenant composer à elle seule l'entière substance de son âme, l'épouvante et la mène jusque sut le bord dé la têt*tntkm du découragement. Elle appréhende désormais de retrouver l'orgueil en tout, et cette docilité même, qui parait le seul endroit sain de son âme, lui devient su^eete; elle craint de n'être docile qu'en apparence et parce qu'ei^ obéissant pn plait, qu'on regagne par là l'estime qu'on a perdue. U lui semble, en un mot, voir jusque dans cette docilité son orgueil gui se tram- ,/brmê, s'il faut ainsi dire, en Ange de lumière, pour avoir de quoi vfvre. Effrayée, elle s'arrête, elle ne peut que s'écrier à Dieu, face contre terre, à travers de longs silences : Sana me et sanabor.
Mais une lettre de M. Singlin qu'elle reçoit, et qu'elle lit après avoir p^ié, la console en lui prouvant que ce serviteur de Dieu ne désespère pas d'elle ni de ses plaies. Jepourrais^si o^étaitici
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le lieo y muttiplier les extraits encore, et trahir sans ménage» ment, dans toute leur suMilité naire et leur négligence déjà vieillie, ces délicatesses de consdence d'un esprit naguère ai élégant et si superbe, à présent si abaissé et comme abîmé. Elle se connaît dorénavant, elle se décrit et ae déoerapoae à nu. Sa descripttma, en un endroit, tombe juste avec ce qu'en dit Reti, et semble précisément y répondre. On se rappdle cette paresse et cette langueur, quil noua pei^t interrompue tout d*un coup chez elle par des ré?eil| de lumière. Yoicî la traduction chrétienne et moralement rigoureuse de ce trait d'apparence char* mante. Encore une fois, je ne demande point pardon pour le négligé du récit; tout indigne qu'cm est, quand on a'eat plongé à fond dans ces choaea, on ae sent tenté plutôt de dire comme Bosauet partant du songe de hi princesse Palatine : Je vu phiU à répéier Éautêê etâpaifoln, «laJ^ kis 9rHèhê êéiUatt$; titm f0a€mt ieé dmoun Uê pbu magiùJiqMes , ei je vwuby^ii me par^ t9f fhi$ fue €€ kmgage,
« En recevant la lettre de M. Singlin, qui m'a paru fort grosse, écrit M"^ de Longueville, et qui par là me faisoit espérer bien des choses de cette part qui est présentement ce qui m'occupe, je l'ai ouverte rapidement, comme ma nature me porte toujours à mon occupation d'esprit; comme au contraire (je dis ceci pour rae faire connoître) elle me donne une si grande négligence et froideur pour ce qui n'est pa^s mon occupation présente, qui est toujours forte et unique en moi. Et c'est ce qui me fait croire violente et emportée aui uns, parce qu'ils m'ont vue dans mes passions ou même dans mes plus petites inclinations et pentes; et à d'autres, lente et paresseuse, morte même, s'il faut user de ee mot, parce qu'ils ne m'ont pas Tue touchée de ce dont je l'ai été, soit en mal, soit en bien. C'est aussi pourquoi fon m'a définie comme si j'eusse été deux personnes d'humeur même opposée, ce qui a fait dire quelquefois que j'étois fourbe, quelquefois que j'étois changée d'humeur, ce qui n'étoit ni l'un ni Vautre, mais ce qui venoit des différentes situations où on mç trouvait. Car fétois morte, comme la mort, à tout ee qui rCétoU pas <^^ ma tête, ei tot^t^ vivante aux moindres parcelles des choses
qui me touchaient. J'ai toujours le diminutif de cette humeur^ et je ne m'y laisse que trop dominer. Par cette humeur donc , j'ai ouTort avec rapidité cette lettre. »
Elle poursuit de la sorte , et ajoute bien des aveux sur ses prompts dégoûts, ses mobilités d'humeur, ses brusques sécheresses envers les gens, si elle n'y prenait garde. J'y surprends surtout d'incroyables témoignages de cet esprit, avant tout délié et fin , qui n*a plus à creuser que son propre labyrinthe ^ Elle dit en finissant :
« n m'est venu encore une pensée sur moi-même, c'est que je suis fort aise, par amour-propre, qu'on m'ait ordonné d'écrire tout ceci, parce que sur toute chose j'aime à m'occuper de moimême et à en occuper les autres, et que Tamour-propre fait qu'on aime mieux parler de soi en mal que de n'en rien dire du tout. J'expose encore cette pensée, et la soumets en l'exposant, aussi bien que toutes les autres '. »
' Par exemple dand ce passage, qui échappe presque à force de ténuité, à force de dédoublement et de reploiemenl du cheveu de la pensée. Elle se reproche, en se condamnant elle-même, de désirer tout bas de Toir ses condamnations condamnées, et de vouloir découvrir, par cette sorte de provocation détournée, si on n'a pas d'elle quelque peu de bonne opinion : • Je me défigure en partie, dit-elle, pour m'attirer le plaisir de connoître qu'on croit plus de bien de moi, et c'est mémo un artifice de mon amour-proprc et de ma curiosité de me pousser à me dépeindre défectueuse, pour savoir an vrai ce que l'on croit de moi, et satisfaire par même voie mon orgueil et ma curiosité. » Toujours la méthode d'esprit de l'hôtel Rambouillet ; c'est l'applicaUon seule qui a changé.
'M. de La Rochefoucauld aurait eu quelque droit de revendiquer cette pensée comme très-voisine d'une des siennes : « Ce qui fait, a-t-il dit, que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes. » Je me pose une question : Si M. de La Rochefoucaulii avait lu cette confession de M™« de Longueville, en aurait-il été touché? aurait-il changé de Jugement sur elle? On en peut douter. II aurait toujours prétendu y suii^re la même nature s'inquiélant, se raffinant pour se reprendre à mieux, et persistant sous ses transes. • L'orgueil est égal dans tous les hommes, a-t-il dit encore, et
J'ai copie de plusieurs lettres manuscrites de M''* de LongoeyiUe^ toutes également de scrupules et de troubles^ sur quelque action qu'elle croit de source humaine , sur quelque péché oublié , sur une absolution reçue avec une conscience douteuse^. Elle pratiquait la pénitence et la mortiOcation par ces vigilances continuelles et par ces angoisses encore plus que par les cilices.
Sur le conseil de M. Singlin^ W^^ de Longueville s'occupa
il n'y a de diflérence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour. » Il lui eût fallu ayolr en lui le rayon pour le voir en elle comme il y éUit. lA gît la difficulté toujours.
' Ce sont ces mêmes lettres que M. Cousin a publiées récemment au complet dans ses Fragments littéraires (1843) ; j'en ai fait constamment usage dans ce portrait, mais je n'avais pas jugé que la mémoire de M<B« de LongueTlUe dût gagner à une publication complète. M. Cousin obéissant à un certain entraînement, qui est bien souvent un charme dans un s! grand esprit, a pensé tout autrement et ne s'est pas ménagé à le dire. Les verves de ce merveilleux talent, on le sait, de quelque côté qn'elles se portent, ne sont ni rapides ni éloquentes à demi. Il est un seul point sur lequel je luf demanderai la permission de ne pas le suivre, c'est lorsqu'il yetit faire décidément de M°m de Longueyille un esprit fort supérieur pour la trempe à M^ de La Fayette. Malgré toute notre déférence pour ses paroles, et notre admiration pour les belles pages, pleines de largeur comme toujours, dont il a fait la bordure de sa publication, nous ne saurions lui concéder un tel jugement. De ce qu'on cite Hm« de Longueville dans des moments de pénitence, et de ce que l'on ne possède guère Mme de La Fayette que dans des écrits littéraires et romanesques, a-t-on le droit de juger de la qualité de leurs esprits par la différence des stg'ets? Pour juger de deux femmes, il ne serait pas tout à fait équitable d'aller prendre la plus sérieuse un soir de bal, et la plus légère un jour de vendredi saint. Si on avait les confessions de Mne de La Fayette à Du Guet, ce serait autre chose. Mais on ne peut, Mtos contredire tous les témoignages du temps, ce me semble, et à ne eonsultor même que les écrits de ces deux dames un peu de sang-froid, ne pas voir dans W^f de La Fayette un esprit surtout ferme et juste en sa finesse, et dans M™« de Longueville un bel- esprit tendre, subtil, glorieux, intéressant, mais pas du tout de la même trempe ; si j'attache un sens juste à co mot, c'est cette trempe précisément qui lui aurait manqué. Pardon de cette querelle de détail et presque d'intérieur; mais je tiens
avant tout d'auintoes et de reatitu^oas dans lea firovinces r«?(igéea par sa faute durant lea gimrea eivilee* A la laort d# M, SÎQglin^ elle pasaa sous la direction de M. de Saci< Lorsque celui-ci fut à la Bastille^ elle eut M* Marcel^ curé de Saint- Jacques^ et d'autres également surs; elle écrivait trè^-amdû^ ment au saint évêque d'Aleth (Pavillon) ^ et suivait en détail ses réponses comme des oracles.
Le duc de Longuevilie étant mort en mai 1663) elle pouvait courir dorénavant avec moins de retard dans cette voie de la pénitence qui la réclamait tout entière. Les troubles seuls de TÊglise à cette époque la retenaient encore, fille fut très-active pour Port-Royal en ces années difTioiles. La révision du Nou^ veau Testament dit dé Mvm s'acheva dans des conflérenees qui se tenaient chez elle. A partir de 4666^ elle eut cachés dam son hôtel Arnauld, Nicole et le docteur Lalane. On en raconte quelques anecdotes assez vraisemblables^ qui durent égayer un peu les longueurs de cette retraite.
Arnauld» un jour» y fut attaqué de fièvre \ la princesse fit venir le médecin Brayer , et lui recommanda d'avoir un soin
fort ii ce qu« ma lK>nne« ma «sgoi nia iudlclsute si s^iause M^f^e ae U Fayelle çQfiserve tout^ sa part. ^ DapuU q»ç c;ett« note est écrite^ voilà que dans an trè^^piquanl morcseaueyr les F&nm^^ iUusiras du XVU* sik^U {R^vm dtis JP#i«« M9»iH^ 16 janvier ISH), M. G»ttiin revient avec élo^ qnençe, avee papion, s«r cette même gracieuse quer^Ue; il i'étend vo&m ceUe foi» davantage* et traite Ht 4e La Rochefoueauld de telle sorte qu'il nou» donnerait t>iea envie de relever \» gant* si nouA en ayions le droit, et si d^^ noq« p'en aviooft trop dU. Mais laistooe U leeteur agiter lui-mime ces sgr^ables débats qui coasolent de Iteaucaup d*autre9» et remerciopi M. Couala» un si illustre maître, de les raviver par la pnissanee. Et remarquex-le biea : en tout ceci eneore^ c'est le i^erme 4e M°*« de LoivguevUle qui çpère, et qui pq«« rend taue divfrsement épris et tViv» autour d'elle^ C'est toujours le duel de la Plaoe^Hojale qui continue«-<- Faut-il le dire enfin (185!^)? le dueU à force de 9e prolcmger, 9'eatua peu écarté des premiers termeade courtoisia. l^e serait-ce point que l'un des chevaliers, en s'engageant de plus en plus, et se erQqfant pluft favorisé sans doute» a au^si par trop prie 4es tiéros de la Fronde l'air glorieui et conquérant, de ces airi de triomphe qui p'admetteat plua omhre de ri^ yalité et 4e partage?
MADAME DE LONQUEVILLE. 307
particulier d'ao geotilbomme qui logeait depuis peu ehas elle; car Amauld avait pria l'babit séoulier» la graïKlê perruque , répée, tout Tattirail d'un gentilhomme. Brayer monte , el> après le pouls tâté, il se met à parler d'un \me nouveau qui fait bruit et qu'on attribue, dit*il» à Q)a»âeiirs é& Port-Boyal t les una le donnent à M* ArnauM, le« autres à M, de 8aoi ; mais je ne le erois pas de ce dernier, il n'écrit pas si bien. »  06 mot, Àraauld oubliant le rôle de son habit el secouant ^ive^ meut son ample perruque : «Que ^ules-vousdire, monsieur? g'éorie<*t^il; mon neveu écrit mieux que moi. » Brayer descendit en riaat, et dit à M^* de Longueville : « La maladie de votre geotilboinme n'est pas considérable, Je vous eoaaeille cependant de faire en sorte qu'il ne voie personne ; il ne (but pas le lais^ ser parier. )> Tel était au vrai, dans sod ingénuité, le grand com« ploteur et chef de parti AmauW.
Od voit dans les fragments (à la suite de THistoife de Port. Hoyal, par Racine) que Nicole était plus au goût de M"** de Lon« gueville qu'Arnauld, comme pli» poli ea effet, plus attentif. Dans les entretiens du soir, le bon Aniauld , près ùe s'endormir au eoiu du feu, et rentrant tête baiseée dans l'égalité ehrélienne, défaisait tout doucement ses jarretières devant elle, ce fm ta Aii« sait un peu sot{ffrir. Nicole avait plus d*usage; on dit pourtant qv'un jour, par distraction^ il posa en entrant son chapeau, ses gants, sa canne et son manchon sur le lit de la princesse ! Tout cela pour elle fai^t partie de sa pénitence.
Elle contribua autant qu'aucun prélal à la Paix de r£gliae. Ces uégQciatioDs croisées, si souvent renouées et rompues, leur aetîTité secrète^ et le centre oik elle était, recommençaient pour elle la seule Fronde peitnise, et lui en rendaient quelques émotion» à bonne fin et en toute sûreté de conscience. En apprenant un matin (vers 1^63) , Tune des ruptures qu'oo imputait aux Jésuites, elle dirait avec aon tour d'esprit \ « f ai été aaseji simple poor croire que les Révérends Pères agissaient sincèrement ; il est vrai que je n'y croyais que d'hier au soir. » Enfin des négociations sérieuses s'engagèrent : ll« de Gondrin, archevêque de Sens, eoncertait tout avec elle. Elle écrivit au pape pour justifier les accusés et garantir leur foi; elle écrivit au se<Hfétaire d'Ëtat,
d08 PORTRAITS DE FEMMES.
le cardinal Azolin, pour Vintére8ser à la conclusion. Avec la princesse de Conti, elle mérita d'être saluée une Mère de l'Église,
La paix faite, elle fit bâtir à Port-ROYal-des-Champs un corpsde-logis ou petit hôtel qui communiquait par une galerie avec une tribune de Téglise. A partir de 1672, elle se partagea entre ce séjour et celui de ses fidèles Carmélites du faubourg Saint- Jacques, chez lesquelles elle avait déjà un logement. Des épreuves bien douloureuses du dehors achevèrent de la pousser vers ces deux asiles, où elle allait être si ardente à se consumer :1a perte d'abord de sa belle-sœur, la princesse de Gonti^ Timbécillité et la mauvaise conduite de son fils aîné, le comte deDunois, la mort surtout de son fils chéri, le comte de Saint-Paul. Elle ne quitta tout à fait Thôtel de Longueville qu'après cette dernière mort si cruelle, et qui nous est tant connue par l'admirable lettre de M"** de Sévigné. Le jeune M. de Longueville fut tué, on le sait, un moment après le passage du Rhin , en se jetant, par un coup de valeur imprudente, dans un gros d'ennemis qui fuyaient, et avec lui périrent une foule de gentilshommes. Il fallait annoncer ce malheur à W^ de Longueville. De peur de rester trop incomplet, nous répétons ici la page immortelle :
« M"« de Vertus, écrit M"" de Sévigné (20 juin i672), étoit retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours; on est allé la quérir avec M. Amauld, pour dire cette terrible nouvelle. M^i© de Vertus n'avoit qu'à se montrer ; ce retour si précipité marquoit bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut: Ah! mademoiselle, conmient se porte monsieur mon frère ( le grand Gondé) ? Sa pensée n'osa aller plus loin. — Madame, il se porte bien de sa blessure. — Il y a eu un combat ! et mon fils ? — On ne lui répondit rien. — Ah ! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort? — Bladame, je n'ai point de paroles pour vous répondre. — Ah ! mon cher fils ! est-il mort sur-le-champ ? N'a-t-il pas eu un seul moment ? Ah ! mon Dieu ! quel sacrifice! Et là-dessus elle tomba sur son lit, et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements , et par un silence
mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle ?oit certaines gens, elle prend des bouillons^ parce que Dieu le veut; elle n*a aucun repos ; sa santé, déjà très-mauvaise , est visiblement altérée. Pour moi , je lui souhaite la mort , ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte. )>
Et sept jours après cette lettre (27 juin) : « J'ai vu enfin Mm« de Longueville; le hasard me plaça près de son lit : elle m'en fit approcher encore davantage, et me parla la première, car, pour moi, je ne sais point de paroles dans une telle occasion; elle me dit qu'elle ne doutoit pas qu'elle ne m'eût fait pitié; que rien ne manquoit à son malheur; elle me parla de M»^ de La Fayette, de M. d'Hacqueville, conune de ceux qui la plaindroient le plus; elle me parla de mon fils, et de l'amitié que son fils avoit pour lui : je ne vous dis point mes réponses; elles furent comme elles dévoient être, et, de bonne foi, j'étois si touchée que je ne pouvois pas mal dire : la foule me chassa. Mais, enfin, la circonstance de la paix est une sorte d'amertume qui me blesse jusqu'au cœur, quand je me mets à sa place; quand je me tiens à la mienne, j'en loue Dieu, puisqu'elle conserve mon pauvre Sévigné et tous nos amis. »
On découvrit bientôt (un peu complaisamment peut-être) qu'avant de partir pour la guerre, M. de Longueville s'était converti en secret, qu'il avait fait une confession générale, que messieurs de Port-Royal avaient mené cela, qu'il répandait d'immenses aumônes; enfin que, nonobstant ses maîtresses et un fils naturel qu'il avait, il était quasi un saint. Ce fut une sorte de douceur dernière, et bien permise, à laquelle son inconsolable ' mère fut crédule.
Aussitôt ce premier flot de condoléances essuyées, Mme de Longueville alla à Port-Royal-des-Champs , où sa demeure était prête, et elle y redoubla de solitude. Elle en sortait de temps en temps, et revenait faire des séjours aux Carmélites, où elle voyait successivement passer conmie un convoi des grandeurs du siècle, Mme de La Vallière y prendre le voile, et peu après arri-
110 PORTRAITS DS TfiMMES.
ver le coBur de Tureaue» **« ee eœur, qu'héias! elle avait un jour troublé.
Ses austérités, jointe^ à ees peines d'esprit, hâtèrent sa fid : un changement s'opéra dani sa dernière maladie, et elle entra dans Tavant-goût du oalme. &\% mourut aux Carmélites le 15 avril i679, figée de cinquante -neuf ans et sept mois. Son cor(» fut enterré en ce couvent même, ses entrailles à Saiût-Jaequesdu^aut-^Pas; son cœur alla à Port*Ro;al.
Un mois après sa mort, l'ar^vêque de Paris, M. de Hariay, se rendit en personne à oe dernier couvent pour signifier, par ordre du roi, aux religieuses, de renvoyer leurs pensionnaires et tours postulantes, et pour leur défendre d'en recevoir à l'avenir. On n'attendait que la mort de cette princesse pour commencer le blocus final oùie célèbre monailère devait succomber. 11 n'y avait plus de palladium dans Uion.
L'oraison funèbre de M«« de Longueville fut prononcée un an après sa mort, non point par Bossuet, je l'ai regretté, mais par i'évéque d'Autun, Roquette, le même qu'on suf^se n'avoir pas été étranger à l'idée du TïiHit^) el duquel encore on a dit que les sermons qu'il prêchait étaient bien à lui, puisqu'il les achetait. M«« de Sévigné (lettre du IS avril 1680) loue d'étrange sorte, et non sans de vives pointes d'ironie, cette oraison fUnèbre qu'on ne permit pas même d'imprimer. Ce qui était plus éloquent que tes phrases de M. d'Autun, c'étaient, à cet anniversaire de Urne de Longueville, W^ de La Rochefoucauld qui pleuraient leur père; c'était M«h» de La Fayette, qu'au sortir de la cérémonie M<n« de Sévigné visitait et trouvait en larmes; car M»« de Longueville et M« de La Rochefoucauld étaient morts dans la même année : « Il y avoit bien à rêver sur ces deux noms! »
Nos dignes historiens de Port**Royal ont dit bien des banalités et des petitesses sur M^e de Longueville : cette qualité d'Altesse sérénissime les éblouissait. Quand ils parlent d'elle, ou deBfi'^de Vertus, ou de M. de Pontchâteau, ils ne tarissent plus, et dans l'uniformité de leur louange, dans la plénitude bien légitime de leur reconnaissance, il ne leur faut pas demander le discernement des caractères. On voit par un petk ftttgment qui suit YAërépé de Racine, et qu'il n'a pas eu le temps de fondre, de
dteûmuter dans sûn récit, que si M«^ ût Longuetille ftvait gardé jusqu'aux dernières années la grâce, la finesse, et, comme dit Bossuet de ces personnes revenues du monde, ViMinuatim dans les entretiens, elle aiait gardé aussi les prompts chatouillements, les dégoûts, les excès d'ombrage : « elle étoit quelquefois jalouse de Miie lie Vertus, qui étoit plus égaie et plus attirante. » Enfin, pourquoi s'étonner? jusque dans le tVoid abri des cloîtres, jusque sur les dallet funéraires où elle se collait le visage, elle s'était emportée elle-même, et, \Am qu'en une sphère *plus épurée, c'étaient les mêmes ennemis toujours, et la continuation secrète des mêmes combats*
La vraie couronne de M«« de Longueville en ces années, celle qu'il ftiut d'autant plus révérer en elle qu'elle ne l'apercevait pas, qu'elle la couvrait comme de ses deux mains, qu'elle l'abaissait et la cachait contre le parvis, c'est la couronne d'humilité. Yoili sa gloire chrétienne, que les inévitables défauts ne doivent pas obscurcir. On en rapporte des traits touchants. Elle avait ses ennemis, ses envieux; des mots blessants ou même insultants lui arrivaient; elle souffirait tout, et elle disait à Dieu : l^'rappe encore! Un Jour, allant en chaise des Carmélites à Saint-Jacquesdu-Hadt-Pas, elle fut abordée par un ofticier qui lui demanda je ne sais quelle grâce; elle répondit qu'elle ne le pouvait, et cet bomme> là-dessus, s'emporta mi termes les plus insolents. Ses gens allaient se jeter sur lui ; « Arrêtez, leur cria-*t-elle, qu'on ne lui fasse rien; j'en mérite bien d'autres 1 » Si j'indique à côté de 08 grand trait principal d'humilité les autres petitesses persistantes, c'est donc bien moins pour infirmer une pénitence si profonde et si sincère, que pour trahir jusqu'au bout les secrètes misères obstinées et les f^ux-fuyants de ces élégantes natures'.
Dans lariefae oorrflspondaooe manuscrite qae possède la bibliothèque éê Trojfes, je trouve nombre de lettres de M. de Pontebàteau à la dueftMew d'ÉperooB ta scear, dans lesquelles IJ est question de M*** de LongoevUle. M. de Pontebàteau, pénitent à Port-ftoyal, voudrait bien y ani«Ber «a ssMtr d^à retirée au Valnie^râce. L'exemple de M«« de LwEigueviUe revient souvent s « M»* de LongaevUlt n'a quf deux laquais: • ne seroll-ce pes aâseï pour vous? oar lorsque fous êtes au Val-de-
Lemootey^ dans une notice spirituelle^ mais sèche et légère, n'a pas craint de l'appeler une dme théâtrale et vaine. Qui oserait^ après avoir assisté avec nous de près à sa pénitence^ rappeler autrement qu'une pauvre âme délicate et angoissée?
Nicole, cet esprit si délicat aussi, et qui la fréquenta si longtemps, Ta très-bien jugée. Il avait toujours été fort eu accord avec elle. Elle trouvait qu'il avait raison dans toutes les petites querelles de Port-Royal. Il disait agréablement qu'elle morte, il avait baissé de beaucoup en considération : a J'y ai même perdu, disait-il, mon abbaye, car on ne m'appelle plus M. l'abbé Nicole, mais M. Nicole tout simplement. y> Au tome xii des Ouvrages de Morale et de Politique de l'abbé de Saint-Pierre, on trouve sur le genre d'esprit et la qualité intellectuelle de Mme de Longueville ce témoignage assez particulier qu'on n'aurait guère l'idée d'aller
« Grâce, qu'est-ce que tous yos gens font dans votre maison?.., » Mais je citerai plutôt quelques extraits de lettres sur la mort de notre pénitente ; on y retrouve surtout ce trait d'iiumilité que nous avons signilé; pour qui connaît la rigueur de M. de Pontchàteau, le moindre mot d'éloge dans sa l)ouche a tout son prix : « 17 avril 1679. Veilà donc UP^ de « Longueville partie pour ce grand voyage de l'Éternité d'où l'on ne re- « vient jamais... Des morts de cette nature des personnes qui tiennent « un grand rang parmi le monde, et surtout lorsque nous y avons quel- « que rapport, nous frappent dans le moment ; mais l'impression s'en « efface bientôt, et nous ne tàctions pas même d'ordinaire à la retenir. « On ne va parler d'autre chose durant quelque temps... Je la crois heu- « reuse et que Dieu lui aura fait miséricorde. Elle aimoit beaucoup « l'Église et les pauvres, qui sont les deux objets de notre charité sur ia « terre, et je me souviens d'avoir vu quantité de ses lettres dans les corn- « mencements de sa conversion, qui étoient remplies de sentiments fort « pénitents et fort humbles. Elle les avoit encore, et les peines qu'elle « avoit supportées depuis un an lui auront servi de pénitence... » Et dans une lettre du 22 avril 1679 : « Je n'aime pas les exagérations, « mais il faut avouer de bonne foi qu'il y a eu des choses asseï singu- « lières dans la pénitence de M^e de Longueville, et pour le corps et pour « l'esprit; car il est certain que, dans les commencements de sa péui- « tence, il lui étoit fort ordinaire de coucher sur la dure, prendre la « discipline, porter une ceinture de fer. Et pour ce qui est de l'esprit, « je sais ce que peu de personnes savent sur cela, qui étolt bien bu-
chercher là^ et dont l'espèce de bizarrerie n'est pas sans piquant * : « Je demandai un jour à M. Nicole quel étoit le caractère d'esprit de Mme de Longueville ; il me dit qu'elle avoit l'esprit très-fin et très-délicat sur la connoissance des caractères des personnes^ mais qu'il étoit très-petit, très-foible, et qu'elle étoit très-bornée sur les matières de science et de raisonnement, et sur toutes les choses spéculatives dans lesquelles il ne s'agissoit point de sujets de sentiment. — Par exemple, ajouta-t-il, je lui dis un jour que je pouvois parier et démontrer qu'il y avoit dans Paris au moins deux habitants qui avoient même nombre de cheveux, quoique je ne pusse pas marquer quels sont ces deux hommes. Elle me dit que je ne pouvois jamais en être assuré qu'après avoir compté les cheveux de ces deux hommes. Voici ma démonstration, lui dis-je : Je pose en fait que la tête la mieux garnie de cheveux n'en a pas 200,000, et que la tête la moins garnie, c'est celle qui n'a qu'un cheveu. Si maintenant vous supposez que 200,000 têtes ont toutes un nombre de cheveux différent, il faut qu'elles aient chacune un des nombres de cheveux qui sont depuis un jusqu'à 200,000; car si l'on supposoit qu'il y en avoit deux parmi ces 200,000 qui eussent même nombre de cheveux, j'aurois ga-
« miliant pour une personne comme elle. Ce n*e8t pas que je roulusse « la faire passer pour une sainte qui est allée jouir do Dieu au sortir de « ce monde ; tout ce qui se passe dans l'autre nous est caché. Mais il est « vrai qu'on verra peu de gens de cette qualité embrasser un genre de « vie comme le sien, et demeurer fermes jusqu'au bout dans les grandes « vérités de la religion, dans un grand mépris de soi-même, ce qui pa- « roissoit jusque dans ses habits, et dans une uniformité pour ses devoirs m essentiels comme elle Ta toujours témoigné. U y avoit des foiblesses : m qui n'en a point? Elle les voyoit et en gémissoit; c'est presque tout ce « que Dieu demande de nous. On peut excéder en la louant, et 11 est si « naturel de se chercher soi-même quand on loue les antres, parce qu*il « est aisé que nous nous regardions là dedan», que le meilleur est de peu « louer, et d'attendre ce grand jour auquel Dieu ne rend pas seulement « à chacun selon ses œuvres, mais où il louera lui-même ses saints. » Cette lettre de M. de Pontchàteau, dans sa naTveté et sa discréUon, est la plui digne oraison funèbre.
* Je supprime ta singulière orthographe de l'abbé de Saint-Pierre ; il y aura assez d'algèbre sans cela.
gsé le ptri. Or, sapposaot que ces 200^000 habitants ont tous on nombre Afférent de cheTein, si j'y apporte on seul habitant de plus qui ait des cheteui, et qui n'en ait pas plus de 200,000^ il faut nécessairement que ce nombre de cheveut^ quel quil soit, se tioute depuis un jmqu'à 200,000, et par conséquent soit égal au nombre de cheteui dlme de ces 200,000 têtes. Or, coaune au lieu d'un habitant en sus des 200,000, il y a en tout près de 900,000 habitants dans Paris, tous Toyei bien qu'il faut qu^U y ait beaucoup de tètes égales en nombre de cheYeut, quoique je ne les aie pas comptés. — Mia^ de Longue?ille ne put jamais comprendre que Ton pût faire une démonstration de cette égalité de chereux, et soutint toujours que la seule voie de la démoutrer étoit de les compter. »
Ceci nous proute que M*^ de Longueville, qui avait tant de rapports en délicatesses et démangeaisons d'esprit avec Mine de Sablé, était bien différente d'elle en ce point; M*»" de Sai)lé aimait et suivait les dissertations, et en était Ixm Juge; mais Amauld n'aurait pas eu l'idée de foire lire la Logique de Port- Royal à Mb« de Longueville, pour la divertir et tirer d'elle un avis compétent
Elle était proprement des ces esprits ^ que Pascal oppose aux esprits géométriques, de ces « esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les choses d'une seule et prompte vue> se rebutent vite d'un détail de définition en apparence stérile, et ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et d'imagioatioB> qu'ils n'ont jamais vues dans le mcmde et dans l'usage. »
Mais, géométrie à part, l'usage même, le monde et son coup d'œil, sa finesse et ses élégances, le sang de princesse dans toutes les vehies, une âme féminine dans tous ses replis, cette vocation, ce point d*honneur de plaire qui est déjà une victoire^ de belles passons, de grands malheurs, une auréole de sainte en mourant, l'entrelacement suprême autour d'elle de tous ces noms accomplis de Condé, de La Rochefoucauld et de Port-Royal, cela suffit à composer à M^a de Longueville une distinction durable, et lui assure dans la mémoire française une part bien flatteuse, que
MADAME DE LONGUEVILLC 3t&
nul renom d'béroîoe ne surpasse, que nulle gloire> même de femme supérieure, n'effacera. Que dirai-je encore? si du sein du inonde sérieux où elle est entrée, elle pouvait çourire à l'effet, au charme de son Qpm seul sur ceux qui la jugent, elle y sourirait.
%•* Août 1940.
P. S. Depuis que ce portrait est écrit, il m'est tombé entre les mains une agréable pièce à l'appui, que ]e tire d'un manuscrit janséniste (Bibliothèque du Roi, supplém. franc. 1485) ;
CAKACTÈRE DE M^e DE LONGUETILLE.
« Cétûit une chose à étudier que la manière dont Mme de Longueville conversoit avec le monde.
« On y pouvoit remarquer ces qualités également estimables selon Dieu et selon le monde : elle ne médisoit jamais de personne-, et elle témoignoit toujours quelque peine quand m parloit librement des défauts des autres, quoique avec vérité ;
(( Elle ne disoit jamais rien à son avantage, cela étoit sans exception;
tt Elle prenoit aut^t qu'elle pouvoit sans affectation tout^ les occasions qu'elle trouvoit de s'humilier.
« Elle disoit si bien tout ce qu'elle disoil, qu'H auroit été dif^ ficile de le mieux dire, quelque étude qu^on y ap^rtiit*
« Il y avoit plus de choses vives et rares dans ce que disoit M. de Tréville; mais il y avait plus de délicatesse, et autant d'eft? prit et de bon sens, dans la manière dont W^^ de Longueville s'exprimoit.
« Elle parlpit senséntent^ modiestement^ charitablement et sans passion;
« On ne remarquoit jamais dans «ea cli^ooun; de Hiauvaia raisonnements.
a Elle écoutoit beaucoup, n'interrompoit jamais, et ne témoignoit point d'empressement de parler.
« L'air qui lui revenoit le moins étoit l'air décisif et scientifique, et je sais des personnes très-estimables d'ailleurs, qu'elle n'a jamais goûtées, parce qu'elles avoient quelque chose de cet air.
« Cétoit au contraire faire sa cour auprès d'elle, que de parler de tout le monde avec équité et sans passion, et d'estimer en eux tout ce qu'ils pouvoient avoir de bon.
« Enfin, tout son extérieur, sa voix, son visage, ses gestes étoient une musique parfaite; et son esprit et son corps la servoient si bien pour exprimer tout ce qu'elle vouloit faire entendre , que c*étoit la plus parfaite actrice du monde.
ce Cependant, quoique je sois persuadé qu'elle étoit un excellent modèle d'une conversation sage, chrétienne et agréable, je ne laisse pas de croire que l'état d'une personne qui n'auroit rien de tout cela, et qui seroit sans esprit et sans agrément, mais qui sauroit bien se passer de la conversation du monde, et se tenir en silence devant Dieu en s'occupant de quelque petit travail, est beaucoup plus heureux et plus souhaitable que celui-là, parce qu'il est moins exposé à la vanité, et moins tenté par le spectacle des jugements favorables qu'on attire par ces belles qualités. »
La fin de ce portrait est peut-être de trop pour nous autres jansénistes mondains, et qui ne faisons pas fi de l'agrément, même chez Mna« de Longueville convertie. Mais quel charmant et sérieux exemple de la maîtresse de maison, chrétienne rigoureuse et pourtant aimable!
Ce petit portrait pourrait bien être de Nicole; on sait, en effet, qu'il trouvait à M. de Tréville plus d'esprit qu'à Pascal même : ici on lui accorde plus de trait qu'à M""® de Longueville. Quelle fleur de janséniste cela devait faire! Une femme d'esprit me faisait remarquer que ce M. de Tréville était le M, Joubert du beau temps du Jansénisme. Ce sont d'heureux hommes que ceux qui vivent ainsi grands hommes pour tous leurs amis, et que tous les autres ignorent.