UNE RUELLE POETIQUE
sous LOUIS XIV.
Pavillon. Saîni-VAvîn. Hetnaalt. M"' Set HoalîèreSf ete.
RevenoDs à nos moutons, et ne mordons plus personne*. On me Ta conseillé; c'est le plus sage. Un peu d'idylle, même en critique^ : je reprends ma houlette et je fais taire mon chien.
En parcourant dernièrement cette quarantaine de petits volumes où, sous le titre A' Annales poétiques, est enterré, en fait de vers, tout ce qu'on ne lit plus, où La Monnoie tient autant de place que Raciiie, où Pavillon offre deux fois plus de façade que Despréaux, un petit résultat évident m'est apparu.
Il y a eu toute une école poétique, au xvii* siècle et au commencement du XVIII*, pour laquelle, à certains égards essentiels, le siècle de Louis XIV n'a pas existé; elle se continue avec le goût Louis XIII et de la première Régence, et finit à la seconde, sous La Motte et Fontenelle. Elle part de Voiture, Saint-Évremond; elle est assez d'accord avec la première manière de La Fontaine; elle se cantonne, durant Boileau et Racine, à l'hôtel Bouillon, chez les Nevers, les Des Houlières, Hesnault, Pavillon, Charles Perrault; voici l'anneau trouvé avec Fontenelle.
' Ce morcenu, lors de la pubIi(*ation dans une Revue, succédait à un autre irliele tout de polémique lancé contre un des nombreux fléaux dont U littérature du Jour est infestée
ai8 PORTRAITS DE FEMMES.
Un double caractère de cette petite école est d'être à la fois en arrière et en avant, de tenir à l'âge qui s'en va et au siècle qui vient, d'avoir du précieux et du hardi ; enfin, de mêler dans son bel-esprit un grain d'esprit fort.
Ce dernier point n'eat vrai que de quelques-uns çans doute, mais l'est assez pour qu'on y voie un trait de caractère. Saint- Pavin, Hesnault, M"™* Des Houlières ellermême, tenaient du philosophe, de rindévot : par leur liberté de pensée en morale non moins que par leur goût en poésie, ils devaient être antipathiques à Despréaux, à Racine. Le goût élevé, exclusif, de ceux-ci, se combinait au fond avec la gravité morale, et s'y appuyait : ils représentent le siècle de I^ouis XIV à sop centre. Bayle,qui vécut toujours hors de France, qui ne tient point, à vrai dire, au règne de Louis XIV, qui, par le style comme par les idées, fut plutôt du siècle d'avant ou de celui d'après, Bayle admira beaucoup cette petite école; il la jugeait très-poétique et tout à fait à son gré. Ces affinités comme ces antipathies, quand elles s'adressent non pas à un individu, mais à des groupes^ dénotent l'esprit secret et ne trompent pas.
Une certaine conscience intérieure, au milieu de tous leurs succès de société, semble avoir averti les poètes et beaux-esprits de ce bord^ qu'ils n'étaient pas à leur vraie place dans le siècle, que leur moment était passé ou n'était pas venu, que d'autres, véritablement grands, régpaient, qu'ils étaient évincés, en un mot. J'aime à croire que cette sorte de découragement et de dépit ajouta, chez quelques-uns, à l'incomplet du talent, et contribua au chétif emploi qu'ils en firent; c'est, du moins, une excuse. Chassés du haut du pavé, ils prirent et gardèrent la ruelle. Rien de grand chez eux, ni de haute haleine. Ils ont vécu au jour le jour, en épicuriens de la gloire, heureux des roses et des faveurs de chaque matin, gaspillant à des riens mille grâces.
Quand on parcourt leurs œuvres décousues, inégales, sans composition et sans dessein, on est souvent surpris de trouver un morceau charmant, une idylle, une épigramme heureuse : tous ees gens-là ont fait en leur vie une bonne petite pièce; mais la seconde ne s'y rencontre pas. Ce qui les a perdus, c'est le t<m$* les'jours.
UNE RUEll^E POÉTIQUE SOUS LOUIS XIV. M%
Si quelqu'un mérita^ par scm talent, de prétendre à plus ei d'oser inieu]^, c'est certainement HesnauK; c'e»t lui aussi qui, de tout ce groupe, parait avoir le mieux compris la position fausse où Tesprit, le goût liHrHMt allaient se trouver sous Louis XIV, par-devant Despréaux )e censeur, et en regard du déeonm grandissant 11 considéra de bonne heure sa vie, oiême de poëte, comme une partie perdue, et, tournant le dos* à l'avenir comne au grand ennemi, il ne s'occupa qu'à piller tout le premier le butin.
L'aimable et moins hardi Pavillon n'était point ainsi; je ne sais s'il se tourmenta beaucoup de la renoounée, mais il ne la méprisait pas et crut la posséder suffisamment. Les trois quarts de sa longue vie, toute diaprée de madrigaux et de conseils à Iris, $e passèrent dans les jouissances littéraires sans envie, dans la goutte sans aigreur : il eut de la gloire dans sa chambre. Également bien avec Boileau et avec Talîemant, il succédait aussi coularoment à Benserade dans l'Académie française qu'à Racine dans l'Académie des Inscriptions. Il mourut âgé de soixante-treize ans, écrit l'honnête Niceron, ayant conservé jusqu'à son dernier moment son bon sens, sa réputation et ses amis : rien que cela ! En pourrait-on dire autant aujourd'hui de beaucoup de nos grands hommes? Sa fable intitulée Vifonneur, très-courte, il est vrai, semble du La Fontaine au temps de Fouquet^
Saint-Pavin, qui lui est supérieur en vivaeité, en hardiesse, a du prix comme poète. Fonlenelie le goûtait beaucoup. Dans un choix en six volumes*, fort bien fait, où le siècle de Louis XIV en poésie est d'ailleurs comme non avenu, et où il paraît que Fonteneîle a mis la main, Saint-Pavîn tient une bonne place entre Char-
' Est-elle bien de Pavillon? 4e la trouve égalemeoi attribuée à Fontenelle ; en un si grave procès je ne déci4e pas.-^- ^ Annales poétiques l'attribuent même en troisième Ueu au peëte Ferrand ; de sorte, me disait un plaisant, que votre pauvre M. Pavillou n'aurait Cait qu'une bonne pièce, et encore elle n'est pas de lui.
^ Becueil des plus belles Pièces des Poètes françois depuis Villon jusqu'à Benserade, 6 vol. in-12^ 1752. La première édition est de 5 volumes, Barbin, 1692. On attribue à la pluiue même de Fontenelle les petites vies des poètes qui y sont touchées avec une nettçté élégante.
levai et Voiture. Il la mérite de tont point. Fut-il un peu contrefait^ comme son portrait^ tracé par lui-même, l'indiquerait? son esprit, en ce cas, justifia le proverbe en redoublant de gentillesse : c'était du plus coquet et du plus fin dans le monde même de Mme de Sévigné, sa voisine de campagne à Livry. Il eut du Chaulieu dans ses mœurs, dans sa vie de bénéficier assez licencieux ; son tour exquis, railleur, ne rappelle pas mal cet autre abbé poète, Mellin de Saint-Gelais. Il hanta fort Des Barreaux dans sa jeunesse : on Ta même voulu rattacher au poëte Théophile. Du milieu de ses délices, il songeait à l'art et le pratiqua. Ses vers sont très-soignés; il a fait nombre de sonnets, et à peu près les derniers en date, avant l'espèce de renaissance que nousmême avons tentée. ;0n peut dire qui si le rondeau, à cette époque, est mort sous Benserade^ le sonnet a fini avec Saint-
' Le dernier rondeau en date que Je connaisse est celui-ci, adressé de nos jours à une beauté qui faisait la Diane chasseresse dans les bois de Fontainebleau :
Doax Vents d'automne, attiédissez l'amie !
Vaste Forêt, ouyre-tui tes rameaux !
Sous les grands bois la douleur endormie, En y ré?ant, souvent calma ses maux.
Aux maux plus doux tu fus hospitalière, Noble Forêt! Ici vint La Vallière, Ici Diane, en ces règnes si beaux ; Et la charmille éclatait aux flambeaux.
La chasse court, le cerf fuit, le cor sonne:
Pour prolonger ce que Pombre pardonne, Vous ménagiez le feuillage aux berceaux, Doux Vents d'automne !
ma Beauté ! n'y soupirex-vous pas?
Pourquoi ce cri vers le désert sauvage?
Sur son coursier la voilà qui ravage Rocs et halliers, et franchit tous les pas.
C<eur indompté, l'air des bois l'aiguillonne, L'odeur des pins l'enivre. Ah! c'est assez; Quand la forêt la va faire amazone.
Soufflez sur elle et me l'attiédissez, poux Vents d'automne !
UNE RUELLE POÉTIQUE SOUS LOUIS XIV. iU
(gàvin. Mais celui-ci n'abusa point autant que i'auU'e du genre, et ijl^j^s ses mains la pointe ne s'est pas émoussée. J'en pourrais llJler de délicatement tendres; en Toici un de piquant :
., Il ne faut point tant de mystère ;
Rompons, Iris ; j*en sois d'accord.
■^^ Je vous ai mois, tous m*aimiez fort;
^^ Gela n'est plus, sortons d'affaire.
jil Un vieil amour ne sanroit plaire ;
^ On voodroit déjà qu'il (Ût mort :
Quand il languit ou quMl s'endort,
Il est permis de s'en défaire.
)(ir
Pli Ce n'est plus que dans les romans
\i- Qn'on voit de fidèles amants ,
L'inconstance est plus en usage.
c Si je TOUS quitte le dernier,
N'en tirez pas grand avantage :
Je fus dégoûté le premier.
Dans la première scène de Mademoiselle de Belle-Ule, la marquise de Prie, attendant le duc de Richelieu, ne pourrait-elle pas trouver ce sonnet-là sur sa toilette, comme à-propos? Saint-Pavin en a donné une quantité d'aussi jolis, d'aussi aiguisés : il ne se laissait pas faire '. Boileau l'a touché et y a attrapé sa piqûre. Il espérait l'avenir pour ses vers : rendons-le-lui du moins, autant qu'il nous est possible, en les goûtant. Et pourquoi faire fi de son plaisir? Un vieil ami que j'ai dans
' Il a dit loi-même de son esprit :
Je Pai vif dans les reparties Et pins piqoaDt qae les orties.
11 eut fort souvent affaire aux coquettes et s'en vengea : on vient de voir ce qu'il dit à Tune ; voici pour une autre:
Le changement vous est si doni, Que, quand on est bien avec vous, On n'ose s'en donner la gloire.
Celui qoi vous peut arrêter
Zn PORTRAITS DE FEBIMES.
le canton de Yaud^ vrai connaisseur en poésie^ un homme qui a vu André Ghénier en 89, et qui faisait alors lui-même, à Paris, un journal très en vogue ; qui depuis s*e8t enfermé dans les vieux livres, et qui sait son La Fontaine mieux qu'éditeur au monde, M. Cassât, me disait : « Quand j'ai lu Théocrite^j je lis encore Fontenelle; je préfère l'un, pais je sais passer à l'autre. Je chausse alors un autre bomet de nuitj^ et je JQuis d*une autre oreille, »
Ce serait trop demander pourtant au lecteur d'aujourd'hui que de me suivre en détail près de chaque poète de celte famille, de celte coterie. On aime à retrouver tout un monde dans un fraisier; mais il ne faut pas que le fraisier soit trop desséché ni mort. La plupart d'entre eux, d'ailleurs, reviennent de droit à notre confrère M. Chasles, à titre de violimes de Beileau, Il est un nom
A si pea de temps pour le croire, Qu'il n'en a pu pour g'oii vmImf.
A une dévote un peu tendre, mais qui nç Tétait pas assçz :
N'écoutez qu'une passion :
Deux ensemble, c'est raillerie.
Sof ffirai moins la galanterie, On, quittes la dévotioa...
Tout la monde se met en peine De TOUS voir toujours incertaine, Sans savoir \ quoi tous borner.
Vous finirez comme une sotte ; Vous ne serez jamais dévote, Vous ne pourrez jamais aimer.
Mais voici peut-être Tépigramme en ce genreU plus inii§lMto« qui, si elle n'est pas de lui, est de quelqu'un de ses élèves, et je la cache tout au bas :
Vous voulez en femme d'hommir Me refuser le point suprême :
Vous marchandez à qui vous aime L'entier abandon du bonheur.
Mais allez, ^nna avez bean feira Et triompher d'nn air aévèra Quand de là je reviens batta i Au lieu do tout, si H«n ne d«nne
UNE RUELLE POÉTIQUE SOUS LOUIS XlV. â2â
célèbre qui va me suffire à résumer^ à développer mon aperçu ; je m'en tiendrai à M»» Des Houlières»
Malgré ses injustices contre Racine^ malgré Tinimitié de Boileau et les allusions vengeresses du satirique peu galant^ elle a nirvécu; elle a joui longtemps de la première place parmi les femmes poètes^ et ce n'«st que devant un goût plus nouveau et dédaigneux que sa renommée est venue mourir» On s'est impatienté à la fin contre ses petUs moutons toujours ramenés; on avait commencé par les lui contester^ et l'accuser sérieusement de les avoir dérobés ailleurs; mais il a suffi, sans tant y prendre garde, de les lui attribuer, pour la foire paraître insipide. Elle Taut^ elle valait beaucoup mieux que sa réputation aujourd'hui.
Quand on lit un choix bien fait de ses vers^ desquels il faut I retrancher absolument et ignorer tant de fadaises de société sur sa chatte et sur son chien, on est frappé chez elle de qualités autres encore que celles qu'on lui accordait jadis. Elle semble plus moraliste qu'il ne convient à une bergère; il y a des pensées sous ses rubans et ses fleurs. Elle est un digne contemporain de M. de La Rochefoucauld; oh s'ap^^çoii qu'elle savait le fond des choses de la vie, qu'elle avait un esprit très-ami du vrai, du positif même; on ne s'en serait pas douté, à lui en voir souvent si peu dans l'expression. Mais ces contraires se concilient. On s'appelle Iris ou Climènef ou de nos jours de quelque nom à la Médora : la nature retrouve son compte là-dessous.
Mme Des Houlières, n'étant encore que M»e de La Garde, eut pour maître Hesnault, et Bayle prétend qu'on s'en aperçoit bien. U paraît qu'HesnauH fut un peu amoureux d'elle, comme Ménage de Mme de La Fayette son écdiôre*; mais, très^peu pédant qu'il
Qa'une moitié de sa personae,
Ott n'eak qa'u&e deâd-Vertii.
M. MoDtnerciué possède beaucoup de vers inédits de Saint-Pavin. (Voir aasÉi à k BibUolbèque de l^Arseiial, Becueil de plusieurs pièces très-ptai- MntoiÉ au siêuf Thêsphêk aêèC â' autres p^cBsâe d^êrenU auteurs, In-to],, ti^ 193» Belle».LeUrei flraiif. Mm.)
' Dans dM V6N ftdrtiséa A MU<» Des HooUères U fitle» Ménage l*appelle Bulkria^ comme il avait appelé M"*« de La Fayette Laverna; ced uom« en latin prennent un air effrayant.
était» il ne le lui dit pas en vers grecs ni latins. On a son Épttre à SaphOy dans laquelle il s'attache à lui déconseiller la gloire» et à l'édifier sur l'amour : c'est une très-ingénieuse pièce contre Timmortalité poétique. Hesnault n'y croyait pas. En revanche, on nous dit qu'il avait trois systèmes différents sur la mortalité de l'âme» tant il avait peur d'y manquer. Après avoir démontré, fort joliment» que la gloire après la mort n'est rien» il continue :
Geaseï donc, 6 Sftpho, de voos en filtre aoeroire; Dans un monde nonvean ne eherchei plut la gloire, Et faites succéder, an soin de l'acquérir.
Le soin de la connottre et de vont en guérir. Mais quoi I fiiut-il purger d'une erreur si grossière Un esprit si perçant et si plein de lumière ?
Si vous aTes besoin d'être désabusée.
C'est d'une erreur plus fine et plus autorisée :
Le partage des morts se fait peu souhaiter.
Mais celui des vivants a de quoi vous tenter;
SI la gloire pour vous n*est rien après la vie,
Tandis que vous vivei» eUe vous Hait envie.
Cependant pourroit-elle exciter un désir,
Si l'on ne la croyoit eUe-mème un plaisir?
C'en est un, il est ?rai, pour quelques âmes ?aines;
Mais, hélas ! c'en est un qui donne mille peines.
Il en eât, ô Sapho, qui n'ont rien que de doux ;
Si vous les connoisses, que ne les<^erches-?ouBP
S'il vous sont inconnus, tous manque-t-il un maître?
Écoutez donc, Sapho, la nature et I amour.
Je vous viens, de leur part, réyéler leur mystère.
Je n'en parle pas mal, et je sais bien me taire.
Hesnault n'y allait point par deux chemins» on le voit : M"^ Des Houlières ne le suivit sans doute qu'avec discrétion. Dans ses vers pourtant» elle s'est ressentie des préceptes généraux du maître. Bayle leur a fait à tous les deux l'insigne et maligne faveur de les impliquer dans une note de son article spinosa. I eite d'elle les vers qui terminent l'idylle du MiMeati: Coures, Ruisseau, courra, fùyra-nous, reportes Vos ondes dans le sein des mers dont vons sortes ;
Tandis que, pour remplir la dure destinée
Où nous sommes assujettis. Nous irons reporter la Tie infortunée
Que le hasard nous a donnée, Dans le sein du néant d'où nous sommes sortis !
En paraissant admettre comme correctif que probablement la dame, en cela, n'airait suivi que des idées poétiques qui ne tirent pas à conséquence, Bayle a soin d'ajouter tout aussitôt, selon sa méthode de nous dérouter : «c Ce n'est pas qu'on ne puisse cacher beaucoup de libertinage sous les privilèges de la versification. )> A côté des vers du Ruisseau , on en trouverait bon nombre d'autres notables par la portée philosophique, et moins contestables pour la doctrine. Sous le titre de Moralités, elle a exprimé bien des réflexions graves, vraies, amères, qui tendent à démasquer la vanité de notre nature. Quoi de plus sévèrement pensé, de plus sérieusement rendu que ce point d'une méditation sur la mort?
Que l'homme connoît peu la mort qu'il appréhende, Quand il dit qu'elle le surprend !
Elle naît avec lui, sans cesse lui demande
Un tribut dont en vain son orgueil se défend.
Il commence à mourir longtemps avant qu'il meure:
Il périt en détail imperceptiblement * ;
Le nom de mort qu'on donne à notre dernière heure N'en est que l'accomplissement.
M°^ Des Houlières, qu'on voit de loin dans un costume couleur de rose, était triste : c'est une des personnes qui, avec le plus de moyens naturels d'être heureuse, eurent aussi le plus à se plaindre de la fortune. Née vers 1638, environ sept ans après !>»« de La Fayette *, mariée encore enfant à M. Des Houlières,
' Racan, dans ses belles stances sur la Retraite, avait dit : L'Age Sntensiblement nous conduit à la mort.
Mais c*est dans un sentiment doux comme le tacitisque senescimus annis d'Ovide : le vers de M>n« Des HôuUères est d'un autre accent.
' Cette date de la naissance de M^e Des Houlières a été fixée, pour la première fois, par M. Ravenel {Annuaire historique, pour l'année 1840, fiublié par la Société de l'histoire de France) ; jusqu'alors on l'avait crue née plus tôt, vers 1634. Il résulte des registres de l'état civil qu'elle a été baptisée le 2 janvier 1038, à Salnt-Germain-r4uxerrois; elle était probablement
32e PORTRAITS PE FÇMMES.
brave et habile officier, qui suivit l€| prince de fondé dans la Fronde et chez les Espagnols , elle passa ses premières années de mariage, solitaire, retirée chez ses parents. La philosophie de Descartes et celle de Gassendi étaient aux prises. Au lieu de s'enflammer, comme M°»« de La Sablière, pour Descartes, elle pencha vers Gassendi : ce qui au fond n'était pas moins s'occuper
De certaine philosophie Subtile* engageante et' hardie.
Étant allée reioindre son mar| dans les Payç-Bas espagnols, elle y trouva |e pnnce (}e Condé et tou^e une cour à Bruxelles. Sa beauté, son esprit, y firent 4es conquêtes : elle y brilla, et ce fut son plus heureux momeh( ^ Le retour bien prompt en eut plus d'amertume. Des réclamations trop vives pouf jes appointements de son mari la firent jeter en prison : elle y resta huit mois. Rentrée en France, ayan| négocié là grâce de M. Des
née la veille, ou, au plui tôt, le dernier jour de I*année 1637. Mariée, le tS juillet 1651, à M. Des Houlièrcs, etie n'avait giiëre que treize ans et demi, ce qui ne laisse pas d'être une petite difQcuUé. Il faut eroire que des arrangements de famille déterminèrent cette conclusion précoce. IV paraît qu'elle ne rejoignit son mari dans les Pays-Bas que plusieurs années après. Elle était bien jeune encore pour le rôle qu'on hil prâte; mais tout annonce que sa maturité, comme ensuite son désabusement, devança l'âge. 1 On a dit qu'elle plut au prince deGondé, et il paraît bien (|u'il y eut ep effet quelque chose entre epx d'ass^^ particu}ier. Au tome Yl des Mélanges publiés par la Société des Bibliçphiles^ on Ut la lettre suivante lie M""^ Des Hoùlières au' prince : « 22 décembre 1656. Ma petite vérole « m'a fait différer mon voyage ; mais, malgré mon mal et' les menaces « des médecins, je île laisserai pas de paftfr dans six Joiirs. On m'assure m qu'il y aura tlu danger pour nia vie; 'màlA elle m'est si peu coDsiâé- « rable quand il s'agit de vos intérêts, que je la hasarderai avec toute la « joie dont est capable îihe personne qui a pour vous une tendresse in- « finie. C'est une vérité dont je 'sais q\ie vous doutez ;' mais, quelque « difficile que vous soyez à persuader, Je m'engage à vous faire dédire, « et à faire, pour peu que vous ayez de t^econnéissance pour mon amitié, « que vous en aurez autant que moi. J'espère, l*hiver qui vient, vous à dire des douceurs plus à iteon aise. Si vous voulez' que cela soit', il Tabt • être secret et vous garder de faire connottre à M. M. (mon mari?) que k \fi VOUS aie jamais parlé ni écrit à Gharleville ; car, s'il en savoit quel-
UNE R13EH.E POÉflftUE SOUS I.OUIS XIV. 327
ère», qui reprit du service et vécut fort peu à ses côtés, elle ne put jamais relever ses affaires de fortune, dérangées par une longue absence , et sa vie se passa dans des gênes continuelles, que Tagrément de la société ne recouvrait qu'à demi. Les vers allégoriques à ses enfants : pans ces prés fleuris, etc., ne sont qu'une manière de placet à Louis XIY, désigné comme le dieu Pan, une inspiration irè^posHive enveloppée avec grâce. Ainsi de ses autres idylles : presque toujours une plainte au fond. Sa santé se dérangea d'assez bonne heure ; elle mourut le 17 février 1694, d'une maladie au sein, n'ayant pas plus de cinquante-six ans. Un voyage dans le Dauphinë j aux bords du Lignon, une visite *à Vaucluse, rentrent davantage dans le genre d'existence bocagère qu'on lui suppose. Elle n^en eut que le regret et le rêve. Observant autour 'd'elle et en elle l'humanité d'une vue un peu chagrine, elle envia tour à tour les moutons, les fteurs, les oiseaux, les ruifeseaux, cette nature enfln qu'elle voyait trop peu. Elle ne cessa 4'envi8ager le sort, ses jeux bi-
« que chose, cela noai mettroit en mauvaise inteUigenee, et feroit cesser « celle que vous savez, li faut encore que vous empêchies une chose, qui « est que cent contes quQ quelques méchants railleurs de votre cour « font de moi, ne soient sus par la personne qui y a intérêt, car cela • féroit le même effet que le reste. Vous pouvez y mettre ordrei et nos « intérêts sont si fort tnèlés qu'on ne peut me faire une affaire, sans « détruire celle qui vous donne tant d'Impatience, et qui se terminera - « bientôt. Pour celle de Paris, continuez à faire arrêter les lettres de « Mons. J'en ai reçu qui m'assurent des choses si effroyables, que Je ne ■ veux pas vous en rien mander que je Q'en aie ()es preuves tout à fait « assurées; car ce sont des choses qu'il ne faut pas dire à demi, quand « elles sont d'une personne importante. Quand j'aurai l'esprit plus libre, « je vous ferai des reproches des conâeils que vous Uonnâles ici au ma- « réchal de La Fe'rté sur mon sujet. Le pauvre homme nY a pas trouvé « son compte, et il m'avoua toute votre' conÛ'dence sur cela : c'est être « bien malicieux, et si j'avois loisir de vous quereller, je le feroisavec « la plus grande joie du mondé. Cela ne m'empêchera ptis de vous con- « jarer d'avoir de l'amitié pour une personne de qui vous êtes chèrement « aimé. <— Brûlez ma lettre : il est importent pour moi. » — Halgré les quelques ob^curité^ qu'on y voudrait éclaircir, une telle lettre, de la part à*une jeune femme de dix-neuf ans, ne laisse pas d'être signiticalive.
zarres» ses injustices , d'agiter en idée la faiblesse de l'homme^ ses déceptions vaines, l'insufïïsance de sa raison :
Homme, vante moins ta raison ; Vois l'inutilité de ce présent céleste Pour qui tu dois, dit-on, mépriser tout le reste. Aussi foible que toi dans ta jeune saison,
Elle est chancelante, imbécile ; Dans l'âge où tout t'appelle à des plaisirs di?ers. Vile esclare des sens, elle t*est inutile; Quand le sort t'a laissé compter cinquante hivers,
Elle n'est qu*en chagrins fertile :
Et quand tu vieillis, tu la perds.
Reprenant la question posée par son maître Hesnault sur te désir immodéré qu'ont les hommes de léguer leurs noons à la postérité, elle en réfute non moins sérieusement que lui la chimère : espère-t-elle donc les en guérir, s'en guérir elle-même ? Non, mais un esprit d'équité A combattre le faux incessamment m'attache.
Et fait qu'à tout hasard j'écris ce que m'arrache La force de la vérité.
Elle s'est plu à rimer en les variant, à traduire çà et là en espèce de madrigal moral quelqu'une des maximes de La Rochefoucauld, dont l'esprit lui convenait fort : comme lui aussi elle avait vu périr son idéal dans la Fronde.
Elle avait, à sa rentrée en France, fréquenté les derniers, jours de l'hôtel Rambouillet, et pris un rang distingué entre les précieuses. Somaise n'a pas manqué de l'enregistrer dans soo grand Dictionnaire sous le nom de Dioclée, Son ton, son goût s'était fixé dès lors, et, à la différence de M>»<» de Sévigné et de La Fayette, elle ne le modifia guère en avançant : de là, dans ses poésies, une mode qui pouvait, dès les années fmissantes du siècle, paraître un peu vieillie. Au plus plein milieu du règne de Louis xrv, aux années A'iphigMe et de Phèdre, elle croyait à la décadence; mais passons vite, c'est là son crime*. Disons seulement qu'elle fut Mêle aux souvenirs et aux admirations de sa
1 Mii« Des Houliëres, recevant le 4 juin 1711 la visite de Brosselte, Je dévot commentateur de Bolleau et le curieux questionneur en matièrei
jeunesse, à FaDcienne et galante cour, conune elle l'appelait ; elle remontait ainsi en idée jusqu'aux Bellegarde et aux Bassompierre : tout ce qui survenait de nouveau» même à Versailles, lui paraissait peu pq)i; elle ne s'y mêlait que malgré elle, et se croyait au moment de perdre les seuls derniers auditeurs auxquels volontiers elle s'adressait :
Qae ferez-vouB alors? Vous roagirei sans doute
De tout l'esprit que vous aurez ;
Amarante, vous chanterez
Sans que personne vous écoule ' !
Ce qu'elle disait là à une amie, elle se l'appliquait à elle-même;
lUléraires, lui répondait, entre autres choses, sur cette animosité qui i^élait déclarée entre sa mère et M. Despréaux :
« M. Racine en étoit la cause, car, pour M. Despréaux, il n*y étoit pas intéressé personnellement. Dans le temps que M, Racine faisoit des tragédies, Pradon en faisoit aussi. Quoique M. Racine fût bien au-dessus de Pradon, il ne laissoit pas de le regarder comme une espèce de concurrent, surtout quand il sut que Pradon composoit en même temps que lui la tragédie de Phèdre,,. Pradon Tenoit souTent chez ma mère, pour laquelle il avoit beaucoup de considération, et au goût de qui il aToit assez de eonfiance pour la consulter sur les ouvrages quMl faisoit... La Phèdre de M. Racine et celle de M. Pradon furent prêtes à être jouées en même temps. Celle de Racine fut promise et annoncée pour le premier jour del*année 1677 ; celle de Pradon fut jouée quelques jours après & Ph6tel de Guénégaud.
« Ma mère Toulut Toir la première représentation de la Phèdre de Racine : elle envoya retenir une loge quelques jours à Tavance à Thôtel de Bourgogne ; mais Charopmêlé , qui avoit soin des loges , fit toujours dire aux gens qui venoient de la part de madame Des Houlières, quMl n*y avoit pas de places et que toutes les loges étoient retenues. Ma mère sentit l*affectation de ce refus et en fut piquée. J'irai pourtant en dèpU d'eux, ditHsile, et je verrai la première reprèientation. — Quand Pheure de la comédie fut venue, elle se mit en négligé, avec une de les amies, qui prit des billets; elle se cacha tout de son mieux sous une grande eoiffe de taffetas, et au Heu d*eatrer par la grande porte du théAtre comme elle avoit accoutumé de faire, elle entra par la porte des loges, et s*alla placer au fond des secondes loges, car toutes les autres étoient remplies.
« Elle vit la pièce qui fut jouée en perfection. Elle revint souper chez elle au . logis avec cinq ou six personnes, du nombre desquelles étoit Pradon. On ne parla d*autre chose pendant tout le souper; chacun dit son sentiment sur la tragédie, et on se trouva plus disposé à la critique qu*& la louange. Ce fut pendant ce même souper que ma mère fit ce fameux sonnet : Dam un fatUeuil doréf Phèdre tretm Hante et bUme, etc., etc. •
Je Ure ce récit des manuscrits de Brossette. ~ Mettez-vous à la place de la femme auteur àqtii on refuse une loge; il y a là, à ses torts envers Racine, une circonstance atténuante.
> Dans une ode de Télégant poële Maynard, ce survivant de l'école de
le lendemain de Genséric, elle dut le croire bien davantage. Dans ses Ters d'idylle ou de châhsôn^ elle n'était pourtant pas si raffinée toujours qu'il semblerait d'après ses délicatesses. L'hôiel Rambouillet n'avait pas réduit toute la matièpe et) vapeur. Ses Sylvandres sont quelquefois pressants , et ses Iris saveiit rougir de manière à se faire comprendre. Si^ ()ar hasard^ les ombrages qui renaissent ne servent qu'à cacher des pleurs^ c'est bien malgré la bergère, qui s'écrie :
Ah I Je n'aurai jamais d'autre besoin de vous ! Jusque près de la fontaine de Vaucluse, elle s'est imaginée (qui le croirait?) de voir Laure attendrie et Pétrarque victorieux.
On sait le mot peu platonique de M™e de La Sablière, repris depuis par Figaro : «(Ih quoi! toujours aimer, recommencer sans cessç ?. Les bêtes du moin^ n'ont qu'une saisoq. » -^ « C'est que ce sont des bêtes. » U^^ Des Houlières , sans le dire de ce ton de prose, et sous air innocent de donner l'avantage aux bêtes, n'est pas si Joiri de cette idée en ses idyilës : ses petits moutons sont aussitôt aimés qu'amoureux»
Petits oiseaux qui me charmes, Youlei-vous aimer? vousaimei.
M"* de Lenclos^ sur le luth , devait chanter ses airs : pliis d'un rappelle cette chanson pastorale du poëte Laiuez, qui commence parle rossigiiol et finît par les moineaux»
En un mot, tm peu de xviii" siècle déjà en M"><' Des Houlières, puisqu'on est convenu d'appeler xvm« siècle cela *. — A côté de
Malherbe, on lit une plainte toute pareille, et quii à chaque génêrationi trouverait son écho i
I/âge affoiblit mon diseours,
Et cette foagae me quitte
Dont je chantois les amours
De la reine Marguerite.
C'est en vaiq que je. prétends
De plaire aux polis du temps :
Trouve bon que je me taise ;
Tout ce que }'ai d'aaditeurs
Est de ce règne où Nervèxe
Fut le roi des orateurs.
' Par exemt>Ie la chanson sur l'abbé Testu.
UNE RUELLE POÉTiQUE SOUS LOUIS XIV. 331
ces libertés de muse, elle avait la vie pure, irj'éprddiabie, disent ses biographes, et peut-être assez de pratique religieuse, au moins pour la bienséance d'abord, et vers la fin (selon toute apparence) avec sincérité. Ainsi se gouverne l'inconséquence de nos esprits, assemblant les contradictions selon le siècle et les âges. Mais la tendance était chez elle, et j'ai voulu la noter. Elle fit. une ode chrétienne en i686, au milieu clés souffrances physiques qui, dès lors; réprouvaient; le ton en est élevé, seiiti; j'y remarque ce vers :
Ole-moi cet esprit dont ma foi se défie !
L'esprit persistait ; la philosophie revient toute voisine de cette pièce pénitente et de quelques paraphrases des Psaumes, dans des réflexions hautement stoîques; on dirait qu'elle essaie la mort de tous les côtés :
Misérable jouet de Taveugle fortune,
Victime des maux et des lois,
Homme, toi qui, par mille endroits,
Dois trouver la vie importune.
D'où vient que de la mort tu crains tant le pouvoir? Lâche, regarde-)a saps changer de visage ;
Songe que, si c'est un outrage.
C'est le dernier à recevoir 1
Elle fut très-sensible à l'amitié; on la trouve entourée de mille noms alors en vogue , dont quelques-uns ont pâli sans doute ; mais, pour la "douceur de là vie, il n'est pas nécessaire d'avoir affaire aux seuls immortels. Elle jouissait de tous ; on ne dit pas que, comme M"* ie La Fayette, elle se soit singulièrement attachée à aucun. Elle semblait leur, dire, au milieu des fleurs qu'elle en recevait, comme à l'abbé de Lavau :
Que vous donner done en leur place?
. Un simple bonjour? o*est trop peu ; Mon cœur? c'est un peu trop, quoique sa saison passe.
Des noms graves s'y mêlaient, et sous un reflet très-radouci. Elle a écrit à Mascaron une épître badine datée des bords mêmes du Lignon. Elle cultiva précieusement Fiéchier, qui le lui rendit ; Fléchier, caractère noble, esprit galant, qui u'a d'autre tort que d'avoir été trop comparé par lès rhéteurs à Bossue t, qu'il fallait
ZZl PORTRAITS DE FEMMES.
seulement (à part son éclair sur Turenne) rapprocher de Bussy, de PelUsson^ de Bouhours, et dont le portrait par lui-même est bien la plus jolie pièce sortie de la littérature Rambouillet. Ce n'est pas à M"** Des Houlières, mais à sa fille (ou du moins à une demoiselle de ce même cercle), qu'il l'adressa. Vivant dans ses diocèses, à Lavaur, à Nîmes, c'est-à-dire en province, il regrettait quelque peu le monde de Paris et les belles compagnies lettrées; il était d'autant mieux resté sur le premier goût de sa jeunesse. 11 correspondait à ses loisirs avec Mme Des Houlières, qui se plai* gnait quelquefois en vers de ses involontaires négligences:
DamoD, que vous êtes peu tendre !
Elle le traite comme un sage du Portique, et le menace d'appeler l'amour au secours de l'amitié :
Un 8age être amoureux! Qn'estHse qu'on eu diroU?
Fiéchier lui envoyait en offrande, pour l'apaiser, du miel de Narbonne *.
Dans ses meilleurs et ses plus poétiques moments, Mme Des Houlières a fait de jolis airs : c'est ainsi qu'elle appelle un simple couplet, une idée tendre, fugitive, un gentiment rapide qui nous arrive comme à U'avers un son de vieux luth ou de clavecin. Nos pères aimaient cette émotion suffisante, vive, non
* lu furent tous les deux élus membres de T Académie des RUwraii de Padoue. Charles Patin, fils de Gui PaUn, et qui résidait à Padoue même, intervient comme le négociateur de ces brevets. Elle Ait aussi de TAcadémie d'Arles. A propos de derniers rondeaux, J'en sais un sur Arles, moins académique que gaulois, et qui remonte tout à fait pour le ton à récole bourguignonne de La Monnoie, autre ami de M*^^ Des Houlières. C'est une allusion au caiidus juvenm eonsule Planco d'Horace. 11 faut se rappeler encore que les Aiiseamps on Champs-Elysées sont Tantique et célèbre cimetière de la ville, et que les femmes d'Arles sont d'une insigne beauté. Le voici :
BONDEAU.
Sous le consulat de Plancas, En Arles la belle BomaÎDe, Devant la grâce souTeraine, Les coups d'ail lancés et reçus
prdoDgée ; Bertaut a des couple de cette sorte charmants , de :rraies naïvetés enchantées. M^^ Des Houlières en a juste dans ce goùt^ dans cette même coupe déjà ancienne alors^ et qui rappelait la jeunesse de Mme de Motteville. Presque toujours le printemps, conmie chez les trouTëres, en est le sujet:
L'aimable Printemps fait naître
Autant d*amoar8 que de fleurs ;
Tremblei, tremblei, Jeunes Cœurs :
Dès qu'il commence à parottre,
11 fait cesser les froideurs ;
Mais ce qu'il a de douceurs
Vous coûtera cher peut-être.
Trembles^ tremblezi jeunes Cœurs :
L'aimable Printemps fait naître
Autant d'amours que de fleurs.
N'est-ce pas comme un chant de gaie fauvette qui le salue? Mais
De «es beautés aa froot de reine, Cher ami, que ta jeune veine Range encor dans les invaincus, Qui pourtant comprendras ma peine, Ah ! quels jours j'eusse là vécus Sous le consulat de Plancus!
Redisant le mot de Flaccns, Répétant ma plainte trop vaine, Je vais donc ou mon pas me mène.
Vers les grands débris aperçus.
Vute amas de poussière humaine, Blancs ÀlUcampt, je vous ai vus !
J'erre seul, et de loin à peine J'entends les savants convaincus :
A ce fronton l'un veut Bacchus, L'autre Constantin fils d'Hélène; Moi, j'ai ma date plus certaine.
Et je lis encore aux murs nus :
Sous le consulat de Plancus.
Ilnra Des Houlières elle-même a bien dans ses œuvres quelque rondeau lout aussi vif. Voir celui à l'abbé Testu : Fleur de vingt ans lient lieu de ioiiiet choses, et un autre encore, bien agréable, sur ce qu'il est difficile en amour de résister aux gens d'esprit : Contre l'amour voulez-vous vous ^fendre? eic.,eie.
334 t>ÔRTRÂltS DE t'ËMliiES.
quoi de plus touchant comme slinple dote^ et de (Aus sensible que cet air-ci :
Aimables habitants de ce naissant feuillage Qui semble fait exprès pout cacher vos amours,
Rossignols, dont le doux ramage Aux douceurs du sommeil m'arrache tous les Jours,
Que votre chant est tendre !
Est-il quelques ennuis qu'il ne puisse charmer? Mais, hélas ! n'est-il point dangereux de l'entendre
Quand on ne veut plus rien aimer?
Ainsi, chez Mnae Des Houlières, la sensibilité, la raiélodie, remplacent quelquefois ce qui manque pour l'imagination, et font taire le bel esprit moraliste et raisonneur. Dans ses pièces plus longues, elle a moins réussi; en quelques stances^ pourtant, on Recouvrirait des éclairs de passion et surtout dqs traits de grâce, bans certaines de ses églogues, la bergère délaissée accuse les bocages de s'être prêtés aux amours infidèles de l'ingrat durant toute une saison.
Depuis que les beaux jours, à moi seule funestes, D'un long et triste hiver curent chassé les restes, Jusqu'à l* heureux débris de vos frêles beautés.
Mn»e Des Houlières offre trop peu de vers comme ce dernier.
Je crois toutefois en avoir assez dit pour montrer qu'elle mérita de vivre, il ne s'agit ni de réhabiliter ni de proposer pour modèle, mais simplement de reconnaître ce qui fut, de retrouver, s'il se peut, la poésie ^ux moindres traces où elle a passé. La destinée posthume de M^^^^ Des Houlières ne manqua pas de vicissitudes; elle semblait d'avance s'y attendre eti se disant :
Tandis que le soleil se lève encor pour nous,
Je conviens que rien n'est plus doux
Que de pouvoir sûrement croire Qu'après qu'un froid nuage aura couvert nos yeux,
Rien de lâche, rien d'odieux
Ne souillera notre mémoire;
Que, regrettés par nos amis,
Dans leur cœur nous vivrons encore, Pour un tel avenir tous les soins sont permis ;
G'efit par eet endroil seul que l'àmoar-propre honore : il faut laisser le reste entre les mains du sort.
On l'accusa t)Ourtabt d'une action presque odieuse, d'avoir pillé son idylle des Moutons dans le recueil de Coutel. Ce fut vers 1 733 que se lit cette grande découverte : presque à la fois le Mercure Suisse, dans le numéro d'avril dé cette année , le baron de La Bastie et le t)résident Bouhier, dans des lettres à l'abbé Le Cierc (janvier et février 1735) S dénonçaient ou discutaient le prétendu plagiat. Fréron, depuis, et d'autres sont entrés en lice : nous les y laissons , certain que l'idée de s'adresser à des moutons n'est pas neuve, et que la manière dont l'a fait Mine Des Houlières s'approprie au tour exact de son esprit •. A part ce soupçon injurieux, elle continuait de garder sa place. J.-B. Rousseau, il est vrai, dans sa correspondance, affecte de la rabaisser: vieille rancune de versificateur à la suite de Racine^ contre l'école de Fontenelle '. Voltaire, si plein de tact en courant quand il est désintéressé , nous indique du doigt , dans son Temple du Goût, « le doux mais faible Pavillon, faisant sa cour hutnblenlenl à Mïne Des Houlières, qui est placée fort au-dessus de lui. » Pour revenir à l'école même qu'elle représente, et que nous avons montrée un peu jetée de côté dans le xvn* siècle, il semble qu'elle ait eu sa revanche au xviii« ; je veux dire que, même sans qu'on s'en rendit compte, cette manière avant tout spirituelle, métaphysique , moraliste et à la fois pomponnée, de faire des vers
' Tome V des Nouveaux Mémoires d^HisioirCf de Critique et de Lille" rature, jjar l'abbé d'Arligny.
' Pour les curieux ou ceux qui douteraient, une excellente note de Lemontey, dans son morceau sur M^^e Des Houlières, éclairclt ce point définitivement.^ Gomme s'il était décidé que rien ne restera certain, voilà que M. VioUet-le-Duc, dans sa Biblioihhque poétique (1843), arUcle Couielf cite au long la pièce de ce dernier et remet le point d'iuterrogaUon.
^ Lettre de Roussoau à Brossette du 4 juillet 1730: « Il y a plus de substance dans le moihdre quatrain de M^'e Chéron que dans tout ce qu'a fait en sa vie Mi°<^ Des Houlières... »^-Sur les relations de FonteneUe et de M<n« Des Houlières, il y a une note de Trublet {Mémoires sur Fonunelle). Bien qu'étant de la même école en poésie, et ayant des ennemis communs, ils n'eurent pourtant pas entre eux de liaison particulière.
336 PORTRAITS DE FEMMES. ^ r
prévalut et marqua désormais au front la poésie du siècle, avec quelques différences de rubans et de nœuds seulement. On en peut demander des nouvelles à Saint-Lambert , qui est en plein milieu. Voltaire, de toutes parts entouré, y échappe le plus souvent à force d'esprit et de saillie vive. La cour de Sceaux s'y complut trop pour en sortir Et combien n'y a-t-il pas, en effet, de M"»® Des Houlières dans le goût coiiime dans les idées de cette spirituelle Launay, conire laquelle un illustre critique a été si ingénieusement sévère ! Il a eu raison de l'être ^ : le genre plus ou moins précieux, qui s'était tenu dans les coulisses sous Louis XIV, rentrait en scène en s'émancipant. Des révolutions sérieuses rompirent cette filiation, qui n'était vraie que par uq point à l'origine. La plupart des noms surtout, en s'éloignant^ s'évanouirent. Au commencement de ce siècle on se retourna encore pour regarder un moment ces petites gloires près de disparaître : M'^e de Meulan, qui n'était pas sans quelque rapport de bel-esprit moraliste avec M^e Des Houlières, a parlé d'elle plus d'une fois et assez bien. Mais puisque nous en sommes à ce qui est fini, il est une femme poète, plutôt nommée que lue, qui me paraît à certains égards de l'école dont j'ai parlé, et en reproduire qualités et défauts, avec la différence des époques, Mme Dufrénoy. ^
La différence est d'abord dans la distance même qui sépare la fin du xvui* siècle et le xvn". Les contemporains de Mme Dufrénoy crurent que c'était pour celle-ci un avantage et qu'elle allait être classique plus sûrement. M. Jay a écrit, dans des observa* tloM sur elle et sur ses œuvres : «Supérieure sous tous les rapports à Mme Des Houlières, mais ne devant peut-être cette supériorité qu'à l'influence des grands spectacles dont elle fut témoin
* M. Villemain, Tableau du dix-huitième Siècle, oniième leçon.^Ila eu raison dans tout ce qu'il a dit du style, mais il a été injuste en ce qui concerne la personne et le caractère. M.^Villemain qui, avec tant de qualités supérieures du critique, n'a pas le courage du jugement, n'a pu se défaire de l'Idée que W^^ de Launay avait été femme de chambre, une soubrette ! 11 a voulu Toir un pli essenUel et comme une marque de nature dans ce qui n'a été qu'une injure du sort et un accident ironique de la destinée.
et dont elle reçut les impressions^ elle a<x)nquis une palme immortelle... ï> L'originalité poétique de M^e Dufrénoy (si on lui en trouve) n'est pas dans les chants consacrés à des événements publics^ mais dans la simple expression de ses sentiments tendres. Bérauger y songeait surtout^ quand il a dit :
VeUle, ma Lampe, veUIe encore.
Je lis les vers de Dufrénoy.
De bonne heure, le maître habile qu'elle eut (cofbme M^e Des Houlières, Hénault), et qui.n'était autre que Fontanes, la détourna des graves poëmes et lui indiqua son sentier :
Aimer, toujours aimer, voilà ton énergie.
Chez elle, dans ses élégies, plus de petits moutons ni de bergère Célimène; il était moins besoin de travestissement : c'est de l'amour après Pamy ; Bouliers a déjà chanté le c<£ur; le positif enfin se découvre tout à nu. Je remarque dans le style quelque chose de précis, pas plus d'imagination et bien moins d'esprit que chezM"»e Des Houlières. Itfais le goût d'un jour, la manière, est* elle pour cela absente? Quand l'amante poète nous dit :
Arrangeons ce nœud, la parure Ne messied point au sentiment^
pompon pour pompon , n'est-ce pas un peu comme à l'hôtel Rambouillet? Les premières élégies de M»»® Dufrénoy commencèrent de paraître dans les recueils poétiques aux environs de 89. Si on en compare le texte à celui des dernières éditions, on est frappé des différences. Elle-même avait pu assister déjà au changement de couleur de ses rubans, et elle essayait de les reteindre. Si on lit, dans l'Almanach des Muses de 1790, la pièce qui a pour titre le Pouvoir ^un Amant :
J'aime tout dans celui qui règne sur mon cœur, etc.,
on est surpris du jargon qu'elle a osé hasarder, et qui semblait tout simple à cette date. Elle l'a senti depuis : dans les réimpressions, l'air vaurien d'Elmandre s'est corrigé en b\t lutin; elle a supprimé ce vers incroyable :
Son infidélité devient une faveur !
3âg PORTRAITS DE FEMMKS.
On lit un peu plus délicatement :
Son tendre repentir donne encor le bonheur.
J'appelle cela des ressemblapçes avec M^ne Des Houlières, pçurce que ce délire à la Zulmé, dii temps de Bertiri, eût été fadeur d'Iris au temps des bergeries. C'est ainsi , à la distance d'un siècle^ que les défauts de goût^ en quelque sorte^ se transposent. Un rapport entre elles^ qu'on aime mieux signaler^ est dans les traits de passion^ évidents chez Mme Dufrénoy^ mais non pas absents dans l'autre muse.. Toutes les deux paraissent avoir senti l'iniidélité avec une douleur qui n'éteignit pas l'amour : Amour, redonnez-lui le d(;:^8ein de me plaire ;
Mais, quoi que l'ingrat puisse faire,
Ne sortez Jamais de mon cœuri
M™« Des ttoulières, en des stances, l'a dit ; Mme Duftrénoy l'a redit en cent façons dans ses élégies, et dans la plus ardente, les Serments, C'est la mise en action de ce mot de La Rochefoucauld : On pardonne tant que Von aime. Il semble que cette inspiration d'un amour sans bonheur, la douleur passionnée, ait fait aussi le premier génie de M^e Valmore. Corinnes et Saphos, toutes vont là. Toujours le cœur brisé qui chante, toujours le cri en poésie de cette autre parole dite à voix plus basse, en prose plus résignée^ et que bien des existences sensibles ont pensée en avançant : « Il n'y a qu'une date pour les femmes et à laquelle elles devraient mourir, c'est quand elles ne sont plus aimées. » Mais je touche à l'élégie moderne, et je n'y yeux pas rentrer aujourd'hui. Ce n'était qu'un rien que ce point littéraire ici aperçu ; j'ai tenu pourtant à ne le pas laisser fuir. En feuilletant au hasard quelques petits in-12 oubliés, un reflet de soleil m'a paru éclairer et comme dessiner exactement cette traînée de parcelles dans là poussière; si je ne l'avais pas saisie à l'instant, je ne l'aurais sans doute plus revue jamais. Nous passons si vite nousmêmes, nous paraîtrons si peu; il est doux de comprendre tout ce qui a vécu.
15 octobre 1830.
MliiÀMË tlE kUuiJr^ÈR'
Dans l68 t)ersonnes contemporaines dont les productions nous ont amené à étudier la physionomie et le caractère, nous aimons quelquefois à chercher quels traits des âges précédents dominent, et à quel moment social il serait naturel de les rapporter comme à leur vrai jour. Ce genre de supposition, en ne le forçant pas, a son avantage : c*est comme pour un tableau qu'on comprend mieux quand on s'en éloigne à différents points de vue, ou quand on le fait déplacer, monter, baisser jieu à peu , jusqu'à ce 4u'on ait atteint la vraie, la profonde perspective. Si nous avons trouvé, par exemple, que M"« de Souza était simplement du xviu* siècle qu'elle continuait dans le nôtre, il nous a semblé que, tout en représentant de près la Restauration dans sa meilleure nuance. M"*"" de Duras ne représentait pas moins, dans un lointain poétique, par sa vie, par ses pages élégantes , par
' Cojnlne biographie, >cd simple paslel, dans lequel on s'est attaché à re^prit et à la physioooniie plus encore qu'aux faits, laisse sans doute à dééirer; un de nos amis, M* Charles Eyoard, à qui l'on doit déjà une Vie du célèbre médecin . Tidsot, prépare depuis longtemps une biographie complète, de M^ie de KrUdner : renseigi^emeuts inUmes, lettres originales, rien ne lui aura manqué, surtout pour la portion religieuse. Nous battons de tous nos VŒUX cette publication (1844). — Depuis lors la Vie de M°>« de Krfldner par M. Eynard a paru, et nous a donné lieu d'écrire un article qui rectiûe et corrige à plus d'un égard celui-ci. (Voir Der^ niers Portraits,) Nous y renvoyons, en laissant au premier portrait sa nuance.
ses sentiments passionnés suivis de retours chrétiens, et par sa mort, quelque chose des plus touchantes destinées du xyii* siècle. Aujourd'hui, en abordant M°» de Krûdner sous son auréole mystique, dans sa blancheur nuageuse, dans la vagu*e et bloide lumière d*oii elle nous sourit, notre vue et notre ccmjec^re se reportent d'abord bien au delà de notre siècle et des deux précédents : nous n'hésitons pas à la replacer plus haut. Ce^eomne une sainte du moyen âge qui nous apparaît, une sainte du Nofd, du XIII* siècle, une sainte Elisabeth de Hongrie, ou encore quel* que sœur du Grand-Maître des Chevaliers j^or^e-sfloive, qui, du fond de sa Livonie, attirée sur le Rhin, et longtemps mêlée aux délices des cours, ayant aimé et inspiré les illustres mitmeêinger du temps, ayant fait elle-même quelque roman en vers conuBe un poète de la Wartbourg , ou plutôt ayant voulu imiter BOlfe Chrestien de Troyes ou quelque autre fameux trouvère ea rime française, en cette langue la plus délilable d'alors, serait enio revenue à Dieu, à la pénitence , aurait désavoué toutes les illusions et les flatteries qui l'entouraient, aurait prêché Thibaut, aurait consolé des calomnies et sanctiûé Blanche, serait entrée dans un Ordre qu'elle aurait subi, qu'elle aurait réformé, et, autre sainte Claire, à la suite d'un saint François d'Assises, aurait remué comme lui des foules, et parlé dans le désert aux petits oiseaux.
Voilà, en effet. M""* de Krûdner, telle qu'elle aurait dû venir pour remplir toute sa destinée, pour ne pas être seulement un romancier charmant et bientôt une illuminée qui fit sourire, pour ne pas manquer, comme il lui est arrivé, cette seconde partie de son rôle et d'une vie qu'elle avait voulu rendre sans réserve à Dieu, à la charité, à l'œuvre de la sainte parole, au salut et au renouvellement du monde. Mais qu'y faire? elle était née au plein milieu du xvui* siècle ; les descendants de l'Ordre Teutonique étaient devenus luthériens; luthérienne donc, et puis femme d'ambassadeur, elle eut à essayer d'abord toute cette vie de monde, de scepticisme et de plaisirs; et lorsqu'elle y échappa, lorsque la flamme des événements publics vint éprendre cette âme si fervente sous une enveloppe si frêle, et lui fit croire à l'heure de prédire, de frapper tour à tour et de consoler, il se
trouYa que bien peu Tentendirent ; qu'elle fut comme la prcrphétesse stérile d'Ilion en cendres; que ceux même que sa rapide éloquence de cœur avait un moment saisis^ comme la poussKreéparse que lanue électrique enlèye^ elle passée^ retombèrent; et (pi'elle-même^ sans ordre fixe, sans discipline, sans tradition , soulevée par le souffle ardent des catastrophes et n'ayant entrevu que des lueurs, perdit aussitôt la trace de l'avenir, et mourot dans une Grimée, sans rien laisser, sans rien servir, flocon déneige apporté et remporté par l'aquilon, un simple éclair et UA cri de plus dans le vaste orage !
La dernière limite où l'on conçoit M"« de Krûdner possible avec ses facultés complètes et toute la convenance de son développement, c'est la fin du xvi« ou le commencement du xvii« siède. Elle aurait pu alors, comme sainte Thérèse, et un peu phn tard comme Mme de Chantai, trouver encore appui à l'une des colonnes subsistantes du grand édifice catholique ébranlé ; elle aurait rouvert une route monastique nouvelle dans la ligne encore indiquée des saintes carrières. Elle aurait eu, à ses moments de vertige et d'obscurcissement, ces savants et rôrs docteurs des âmes, un saint François deBorgia, un vénérable Pierre d'Alcantara, un saint François de Sales. Je ne lui aurais pas conseillé de venir plus tard, même au temps de l'adorable Fénelon, qui eût déjà un peu trop abondé en son sens et peut-être bercé sa chimère ^ Mais de nos jours, qu'est-ce? où furent ses guides? Faible femme en ses plus beaux élans , vase débordé d'amour, où puisa-t-elle sa doctrine? Roseau parlant, mais agité par tous les vents qui se combattent, à qui demandait-elle le souffle pur de la parole? Je cherche et ne vois pas à ses côtés Tombre même d'un Fénelon; ce ne sont qu'apôtres à l'aventure. Qu'on la presse de questions, qu'on la pousse sur les moyens, sur le but, sur la tradition légitime et lo^ymbole, la voilà qui s'arrête ; son abon-
' Il n'aurait pas fallu non plas que W^ de KrOdner, même en venant au xili« siècle, eût véca trop avant dans ce siècle et jusqu'au moment où des mysUques commencèrent de prêcher V Évangile éternel; son imagination, lonjours périUeuse, aurait pu s'échapper de ce côté, si voisin de la pente <le tes rêves.
d42 PORTRAITS i)E FERMES.
dance de cœur lui fait défaut^ et elle se retourne ^ en Tinterrogeant, vers M. Empeytas.
Pour nous, au reste, (jui avons S l'envisager surtout comme auteur d'un délicieux ouvrage, elle est assez complète, et l'inachèvement même de sa destinée devient un tour romanesque de plus. Puisqu'elle n'a pas été une sainte, Valérie demeure son titre principal, celui autour duquel, bon gré mal gré, se rattache sa vie. Sans plus donc chercher à la déplacer en idée et à la transporter par delà les lointains de l'horizon, nous allons l'envisager et la suivre dans ce qu'il lui a été permis d'être au jour qu'elle a vécu.
Née à Riga, aux bords de la Baltique, vers l'année où M«ûe de Staël naissait en France, M«n<î Juliana de Krûdner, îille du baron de Vietingoff, un des grands seigneurs du pays, et d'une famille qu'avait récemment encore illustrée le maréchal de Munich, eut une première enfance telle qu'elle s'est pld a la peindre dans les souvenirs de sa Valérie. Elle fut élevée d'abord aii sein d'une campagne pittoresque et sauvage : ce charmant petit lac où le vent jetait quelquefois les pommes de pin de la forêt, et où elle conduisait, en se jouant, une barbue légère, ces sorbiers, amis des oiseaux, ces pyramides de salins tout peuplés d'écureuils qui se miraient dans les ondes, ces plaintes des joncs^ ces rayons de lune sur les bouleaux pâlissants, tel fut le fond de tableau à jamais cher, où se déclara son innocente et déjà passionnée rêverie. Les élégances du monde et de la société s'y joignirent bientôt. La haute noblesse dû Nord était alors attirée par un attrait invincible vers Paris, vers cette Athènes des arts et des plaisirs. Les princes et les rois s'honoraient d'y venir passer <juelques instants, et d'y prendre, pour ainsi dire, leurs grades de beaux-esprits ou d'esprits-forts. Leurs ambassadeurs étaient euxmêmes un des ornements essentiels de la philosophie et de la conversation française : on se rappelle sur quel pied distingué y vivaient le baron de Gleicben, ambassadeur de Danemark, et celui de Suède, le baron de Creutz. La jeune Livonienne> lorsqu'elle vint de bonne heure à Paris, y vit la continuation de ce monde. Mariée à dix-huit ans au baron de Krûdner, son pa^ent, qui, bien que jeune encore, avait un bon nombre d'années plus ({u'elle,
MADAME DE KRUDNËB. M
elle lie paraît s'être jamais t)ius occupée de lui que lorsqu'elle Fa peint , eii l'idéalisant un peu , dans le personnage du Comte, époux de Valérie. C'était l'habitude alors dans ces mœurs de gi^nde compagnie : un mari vous donnait un nom définitif, une situation et une contenance convenable et commode ; il ne prétendait guère à rien de plus, et de lui, passé ce point^ dans la vie de la femme célèbre, il n'était jamais fait mention. On le découvrait tout au plus de profil, ou le dos tourné, dans le coin du prochain roman. M. de Kriidnei», ambassadeur pour la Russie en diverses cours de l'Europe, y introduisît successivement la personne qui nous occupe, et qui partout ravissait, enchaînait les cœurs sur ses pas.
Les particularités de sa preniièire vie sont déjà bien loin : elle avait atteint vingt ans avant que la Révolution française eût commencé ; n'ayant encore aucune célébrité ni prétention littéraire, elle était simplemedt lirie femrne à la mode : tout ce que sa grâce, son esprit et son âme iie mantjiiërent pas alors d'inspirer ou de ressentir, n'a laissé que des traces légères comme elle. 11 serait vain et fastidieux de les rechercher autre part (Jue dans Valérie qui en réunit, comme en un miroir, tous les rayons les plus purs.
11 ne paratt ^a.i ^ue la Révolution française , en éclatant, ait dérangé là vie et là tournure, encore toute mondaine, de celle que plus tard les événements de là fin devaient tant exalter. Ses passions, ses tendresses et ses gaietés liil faisaient encore trop de bruit dans cet âge heureux pour qu'elle entendit autre chose. La t)artie profonde de son âme était. (pour me servir d'une expression de Valérie ) comme ces sources dont le bruit se perd dans l'activité et dans les autres bruits du jour, et qui ne reprennent le dessus qu'aux approches du soir. Malgré 89 , malgré 93, quand déjà des voix prophétiques et bibliques devenaient distinctes, quand Saint-Martin, moins inconnu qu'auparavant, écrivait son Éclair, quand De Maistre lançait ses premières et Iwiutes .Menaces, quand M"* de Staël arrivait, en parlant de sentimeni, à de puissants éclats d'éloquence politique, MM«deKrildner ne parait paô avoir cessé de voir dans Paris, dans ce qu'elle traitera finalement comme Ninive, une continuelle Athènes.
a44 PORTRAITS DE FEMMES.
Une lettre de février 93, écrite par elle de Leipsick à Bemar* din de Saint-Pierre S prouve seulement que de grandes douleurs personnelles, la mort d'un père, quelque secret déchirement d'une autre nature peut-être, le climat aussi de Livonie, avaient, durant les quatorze derniers mois , porté dans cette organisation nerveuse un ébranlement dont elle commençait enfin à re* venir : « La fièvre qui brûlait mon sang, dit-elle, a disparu ; mon cerveau n'est plus affecté comme il l'était autrefois, etTespérance et la nature descendent derechef sur mon âme soulevée par d'amers chagrins et de terribles orages. Oui , la nature m'offre encore ses douces et consolantes distractions ! elle n'est plus recouverte à mes yeux d'un voile funèbre... En reprenant mes facultés, en recouvrant mes souvenirs, ma pensée a volé vers vous*... Quelle est votre existence dans un moment de troubles si universels? d Ce root est le seul de la lettre qui fasse allusion à Tétat des événements publics. M. de Kriîdner occupait alors, en Danemark, son poste d'ambassadeur. Quant à elle , d'accord avec lui, elle devait habiter Leipsick pour l'éducation de son fils. Mais son premier regard, aussitôt sa vie morale renaissante, se reportait vers l'auteur de Paul et Virginie (de Virginie qui sera un jour pour Valérie une sœur), et vers Paris.
Elle y revint après plusieurs voyages à travers l'Europe, en 1801, à ce moment de paix et de renaissance brillante de la société et des lettres. Elle était assez jeune et belle toujours^ délicieuse de grâce; petite, blanche, blonde, de ces cheveux d'un blond cendré qui ne sont qu'à Valérie, avec des yeux d'un bleu sombre ; une voix tendre, un parler plein de douceur et de chant, comme c'est le charme des femmes livoniennes; une walse enivrante, une danse admirée. Ses toilettes n'allaient qu'à elle ; son imagination les composait sans cesse, et il lui en est échiq>pé quelques secrets. Qu'on se rappelle la danse du schall^
■ Œuvres complètes, tome XI L édition de M. Aimé-Martin.
' Dans l'expression de cette simple relation avec Bernardin de Saint- Pierre, on sent combien M«« de Krttdner était exaltée. Avee un grand écriTain et poète qui 8*y serait prêté, on croit deviner qu'elle se fût montrée, elle aussi, de ceUe race de femmes du Nord, Lili, la comtetse de Bernstorf, Bettine, ces enthousiasmes et dévotes de Goethe.
et cette toilette de bal dans laquelle on pose sur les cheveux blonds de Valérie une douce guirlande bleue de mauves. Telle je me Timagine toigours , entrant vivement en quelque soirée splendide, au milieu d'un chant de Garât : chacun se retourne au bruit aérien de ses pas ; on crut voir la Musique elle-même.
C'est à Paris ^ où venait de paraître Mené, c'est à Berlin^ où elle retourna bientôt, et où elle recevait à chaque courrier des caisses de parures nouvelles^ c'est là , et pendant que TA^^ de Staël de son côté publiait en France Delphine, que Mme de Krûdner, rassemblant des souvenms déjà anciens , et peut-être aussi des pages écrites précédemment, se mit à composer Valérie.
Valérie parut en Tan xii (1804), sans nom d'auteur, à Paris K Quand M""* de Staël en pleine célébrité, et hautement accueillie par l'école française du xvm* siècle, commençait à tourner à 1 Allemagne, Mme de Krûdner, Allemande, et malgré la littérature alors si glorieuse de son pays, n'avait d'yeux que vers le nôtre. Dans cette langue préférée, elle nous envoyait un petit chef-d'œuvre, où les teintes du Nord venaient, sans confusion, enrichir, étendre le genre des La Fayette et des Souza. Après Saint-Preux, après Werther, après René, elle sut être elle-même, à la fois de son pays et du nôtre, et introduire son mélancolique Scandinave dans le vrai style de la France. Gustave, au plus fort de son délire amoureux, écrit sur son journal : « J'ai avec moi quelques auteurs favoris; j'ai les odes de Klopstock , Gray , Racine; je lis peu, mais ils me font rêver au delà de la vie... » Remarquez Gray , et surtout Racine, après Klopstock; cela se tempère. Dans ValérU, en effet , plus que chez Mme de Staël, l'inspiration germanique, si sentimentale qu'elle soit, sccprrige en s'exprimant, et, pour ainsi dire, se termine avec un certain goût toujoui*s, et par une certaine forme discrète et française. Ce qui, à Torigine, serait aisément devenu une ode de Klopstock, nous arrive dans quelques sons du langage de Bérénice.
Delphine est certainement un livre plein de puissance, de pas-
' On trouve dans le Mercure du 18 frimaire an xii (10 décembre 1803) un article sur Valérie par M. Mlchaud, qui avait alors la tète très-montée pour Mn« de Krttdner. Plus d'un an auparavant, le Mercure avait d^à publié d'elle des Pensées (10 vendémiaire an xi).
346 PORTBAITS DE FEMMES.
sion^ de détails éloquents; mais l'ensemble laisse beaucoup à désirer^ et^ chemin faisant > l'impression du lecteur est souvent déconcertée et confuse : les livres, au contraire, qui sont exécutés fidèlement selon leur propre pensée, et dont 1* lecture compose dans Tesprit comme un tableau continu qui s'achève jusqu'au dernier trait, saps que le crayon se briise ou que les couleurs se brouillent, ces livres, quelle que soit leur dimension , ont une valeur d'art supérieur, car ils sont en eux-mêmes complets. Je lisais l'autre jour, dans un recueil inédit ç|^ pensées : <( La faculté poétique n'es^ autre cbost; que le cjon et l'art de produire chaque sentiment vrai, en^^ùr, selon ^ mesure, depuis le lys royal et le dahlia jusqu'à la pâquerette, » Ce qui est dit là de la poésie, à proprement parler, peut s'appliquer à toute œuvre créée et composée, où l'idée du beau se réfléchit. Eugène d,e Rothelin est certes un tableau de moindre dimension et , si l'on veut, de moiqdre portée que Delphine; mais c'est un chefd'œuvre en son genre et dans sa mesure. Une petite rivière brillante, aux ondes perlées, encaissée à merveille , Qt courant sur un lit de sable i^n sous une atmosphère transparente, a son prix, et comme beauté, à l'œil du peintre, elle est supérieure au Ôeuve plus large, mais inégal, brisé, et tout d'un coup vaseux ou brumeux. Si nous nous reportons aux maîtres, ^ean-Jj^ques, voulant recommander pour les finesses de cœur la quatrième partie de sa Nouvelle Héloïse, n'a pas dédaigné de la rapprocher de la Princesse de Clèves |, et il parait envisager celle-ci comme modèle. Il avait raison de le croire, et aujourd'hui même, comme charme, sinon comme puissance, plus peut-être que ta Nouvelle Héloïse, la Princesse de Çlèves demeure. C'est ainsi qu'Eugène de Rothelin , Valérie et Adolphe son^ des pièces d'une qualité et d'un prix for^ au-dessus de leur volume. Valérie, au reste, par l^ordre des pensées et des sentiinents, n'est inférieure à aucun roman de plus grande composition ; mais surtout elle a gardé, sans y songer, la proportion naturelle, |'upité véritable; elle a, comme avait la personne de son auteur, le charme infini de l'ensemble.
' Confessiomf partie U, llv. xi.
IfÂDAME DE KRUD^ER. 847
Mérie a 4^8 côtés durables en même temps que (les endroits démode et déjà passés, il y a eu dans le roman des talents très-remarquables, qui n'ont eu que des succès viagers, et dont les productions exaltées d'aborci se sont évanouies à quelques années 4e là. M^'e de Scudery <et W^^ Çottin , malgré le gran4 esprit de Tune et le pathétique d'action de l^autre, sont tout à fait passées. Pas une oeuvre d'elleçs qu'on puisse relire autrement que par curiosité, pour savoir les modes de )a sensibilité de nos mères. W^e cjeMontolieu est encore ainsi : Caroline de Lkhtfield, qui a tant charmé liiie première fois à quinze ans , ne peut se relire, pas plus que Claire d*Albe; Valérie, au contraire , a un coin durable et à jamais touchant; c'est une de ces lectures qu'on peut se donner jusqu'à trois fois dans sa vie, aux différents âges.
La situation de ce roman est simple, la même que dans TFertber : un jeune homme qui devient amoureux de la femme de son ami. Mais on sent ici , à travers le déguisement et l'idéal , une réalité particulière qui donne au récit une vie non empruntée. Werther se tuerait quand même il n'aimerait pas Charlotte ; il se tuerait pour l'infini, pour l'absolu , pour la ilature ; Gustave ne meurt en effet que d'aiiher Valérie. La naissance de cet ambiir, ses progrès, ce souffle de tous les sentiments purs qui y conspirent, remplissent à souhait toute là première moitié : des scènes variées, des images gracieuses, expriment et figurent avec bonheur cette situation d'un amour orageu?L et dévorant à côté d'une amitié innocente et qui ignore. Ainsi quand à Venise, au bal de la Villa-Pisani, Gustave, qui n'y est pas ajlé, ps^ssant auprès d'un pavillon, entend la musique, et, monté sur un grand vase de fleurs, atteint la fenêtre pour regarder; quand il assiste du dehors à la merveilleuse dansé du schall dansée par Valérie, et qu'à la fin, enivré et hors de lui, à l'aspect de Valérie qui s'approche de la fenêtre, il colle sa lèvre sur le carreau que touche en dedans le bras de celle qu'il aime , il lui semble respirer des torrents de feu; mais, elle, n'a rien senti, rien aperçu. Quel symbole plus parfait de leurs destinées et de tant de destinées plus ou moins pareilles ! Une simple glace entre eux : d'un côté le feu brûlant, de l'autre l'affectueuse indifférence! — Ainsi en-
core^ quand^ le jour de la fête de Valérie^ le Comte étant près de la gronder^ Gustave envoie un jeune enfant lui souhaiter la fête et rappelle ainsi au Comte de ne pas TafQiger ce jour-là^ Valérie est touchée ^ elle embrasse Tenfant et le renvoie à Gustave y qui l'embrasse sur la joue au même endroit^ et qui y trouve une larme : « Oui, Valérie, s'écrie-t-il en lui-même, tu ne peux m'envoyer, me donner que des larmes K » Cette même idée de séparation et de deuil, cet anneau nuptial qu'il sent au doigt de Valérie dès qu'il lui tient la main, reparait sous une nouvelle forme à chaque scène touchante.
* Cet enfant, innocent messager d'un baiser et d'une larme, rappelle une peUte pièce du minnesinger allemand Hadloub, traduUe par M. Marmier {Bévue de Paris, 2 avril 1837], et ce fragment d'André Cliénier, sans doute d'origine grecque : J'étais un jeune enfant qu*eUe était grande et belle, etc., etc. Notons les nuances et les progrès de l'idée. Dans André Ghénier, imitant quelque épigramme grecque, le seul sentiment exprimé est celui de la beauté superbe et des rivaux confus. Dans Hadloub, ce qui ressort, c'est surtout la douleur de l'amant respectueux et timide, dont les lèvres vont chercher les traces adorées ; l'amour chevaleresque, que couronnera Pétrarque, vient déjà d'éclore. Mais ils n'ont eu ni l'un ni l'autre l'idée de cette larme sur la joue de l'enfant, qui est dans Valérie. Voici la pièce de Hadioub, traduite en vers, avec cette dernière idée de plus, et dans un style légèrement rajeimi du xvi< siècle, où l'on peut supposer que quelque Clotilde de Surville, voisine de Ronsard et de BaYf, ou mieux quelque Marie Stuart la rima :
Vite me quittant pour Elle,
Le jeune enfant qu'elle appelle
Proche son sein se plaça :
Elle prit sa tète blonde,
Serra sa bouchette ronde,
malheur! et Pembrassa.
Et lui, comme un ami tendre,
L'enlaçoit, d'un air d'entendre
Ce bonheur qu'on me défend.
J'admirois avec envie
Et j'aurois donné ma vie
Pour 6tre l'heureux enfant.
Puis, Elle aussitôt sortie.
Je pris l'enfant à partie,
Le portrait de Valérie elle-même revient^ repasse sans cesse à travers cela^ dans toutes les situations^ dans toutes les poses, souriant, attristé, mobile, et conmie amoureusement répété par mille glaces fidèles.
Le second Yolume offre quelques défauts qui tiennent au romanesque : je crois sentir que Vinvention y commence. La fin, en effet, de ces romans intimes, puisés dans le souvenir, n'est guère jamais conforme à la réalité. Us sont vrais à moitié, aux trois quarts; mais il faut les continuer, les achever par l'idéal, ce qui exige une attention extrême, pour ne pas cesser de paraître naturel. 11 faut faire mourir en toute vraisemblance son héros, tandis qu'il vit demi-guéri quelque part, à Bade ou à Genève. H y a dans la seconde moitié un endroit où Gustave, près de quitter Valérie, et l'entretenant avec trouble, se blesse tout d'un coup au front en s'appuyant contre une fenêtre; c'est là une blessure un peu illusoire et de convention; le plus délicat des amants ne saurait se blesser ainsi. Un peu après, quand Gustave, passant durant la nuit près de la chambre de Valérie, chastement sommeillante, ne peut résister tfu désir de la regarder encore une fois, et qu'il l'entend murmurer en songe les mots de Gustave et de mort, c'est là un songe officiel de roman, c'est de la fable sentimentale toute pure, couleur de 4803. Heureusement, le vrai de la situation de Gustave se retrouve bientôt. Un des endroits le mieux touchés est celui où Valérie en gondole, légèrement effrayée, et qui vient de mettre familièrement sur son cœur la main de Gustave, au moindre effroi sérieux, se précipite sur le sein du Comte : a Oh! que je sentis bien alors tout
Et me mis k lai posor, Aux traees qu'elle iToit faites, Mes humblM lèvres sujettes :
MAme lieu, même baiser.
Mais quand j'y oherehois le bftme {bawne)
Et le nectar de son âme,
Une larme j'y trouvai .
Voilk donc ce que m'envoie,
Ce que noos promet de joie.
Le meilleur jour achevé !
UQ rORÎtlAITS DE FEMHBS.
mon néant, et tout ce qui nous séparait! r> Lorsque Gustave s'en est ailé seul avec sa blessure dans les montagned^ quand^ durant les mois d'automne qui précèdent sa mort, il s'enivre éperdument de sa rêverie et des brises sauvages, quand il devient presque flené, comme il s'en distingue aussitôt et reste lui-même encore, par cette image gracieuse de l'amandier auquel il se compare, de l'amandier e^ilé au milieu d'une nature trop (prte, et qui pourtant a donné des fleurs que le vent disperse au précipice I Comme on retrouve là cette frêle et tendre adolescence jetée au bord de l'abîme, cette nature d'âme aims^bi^^ mystique, ossianesque, parente de Swedenbourg, amante du sacrifice, ce jeune homme qui, comme Hené, a dépassé son âge, qui n'en a su avoir ni l'esprit, ni le bonheur, ni les défauts, mais que le Comte, d'une voix moins austère que le Père Aubry pour Chactas, conviait seulement à ces douces affections qui sont les grâces de la vie, et qui fondent ensemble notre sensibilité et nos vertus!... Gustave qui, à certains moments de s^ solitude enthousiaste, se rapproche aussi de Werther; qui égale même cette voix éloquente et poétique, en cette espèce d'hymne où il s'écrie : « Je me promène dans ces montagnes parfumées par la lavande, etc., etc., » (Sustave s'en distingue encore à temps et demeure lui-même, rejetant l'idée de se frapper, pieux, innocent et pur jusque dans son égarement, rendant grâce jusque djans son désespoir, ph un mot, Gustave réussit véritablement à laisser dans l'âme du lecteur, comme dans celle de Valérie, ce qu'il ambitionne le plus, quelques larmes seulement , un de ces souvenirs qui durent toute la yie, et qui honorent ceux cjui sont capables de les avoir,
M. Marmier, qui a écrit sur M"" de Krûdner un morceau sentis a très-bien remarqué dans Valérie nombre de pensées déjà profondes et religieuses, qui font entrevoir la femme d'avenir sous le voile des premières élégances ; j'en veux citer aussi quelques traits qui sont des présages :
(( Son corps délicat est une fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour. »
* Rtvue Germanique, juUlel 1833.
MADAME DE KI^UbNÉti. 351
« .... Non, poureuifis-je, la beauté n'est Tràiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque cbose de moins passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver à ce qui fait le charme de la vie, au delà du moment fugitif où nous sommes séduits par elle ; il faut que l'âme la retrouve quand les sens l'ont assez aperçue. »
(( Tu le sais, mon ami, écrit Gustave, j'ai besoin d'aimer les hommes; je les crois en général estimables; et si cela n'était pas, la société depuis longtemps ne serait-elle pas détruite? L'ordre subsiste dans l'univers, la vertu est donc la plus forte. Mais le grand monde, cette classe que l'ambition, les grandeurs et la richesse séparent tant du reste de l'humanité, le grand monde me paraît une arène hérissée de lances, où, à chaque pas, on craint d'être blessé; la défiance, l'égoïsme et ramour*propre, ces ennemis nés de tout ce qui est grand et beau, veillent sans cesse à l'entrée de cette arène et y donnent des lois qui étouffent ces mouvements généreux et aimables par lesquels l'âme s'élève, devient meilleure, et par conséquent plus heureuse. J'ai souvent réfléchi aux causes qui font que tous ceux qui vivent dans le grand monde finissent par se détester les uns les autres, et meurent presque tous eh calomniant la vie. Il existe peu de méchants; ceux qui ne sont pas retenus par la conscience le sont par la société ; l'honneur, cette Hère et délicate production de la vertu, l'honneur garde les avenues du cœur et repousse les actions viles et basses, comme Tinstinct naturel repousse les actions atroces. Chacun de ces hommes séparément n'a-t-U pas presque toujours quelques qualités, quelques venus? Qu'est-ce qui produit donc celte foule de vices (Jul nous blessent sans cessé? Cest que l'indifférence pour le bien est la plus dangereuse des immoralités ! ... »
On le voit, M"« de Krudner, en substituant ici son exjpérience à celle de Gustave, s'exprime déjà dans cette page avec le sérieux de ses prédications futures. Elle y dénonce la plaie qui n'est pas seulement celle du grand hiohde, mais du moîide entier, cette vieille plaie de Pilate, que Dante punissait par Yenferdes tièdes, et que, de nos jours, tant de novateurs généreux, à commencer par elle, se sont fatigués à insulter. Le style de Valérie a, coraiTie les scènes mêmes qu'il retrace,
quelques fausses couleurs de la mode sentimentale du temps: je ne saurais aimer que le Comte envoie^ pour le tombeau de son fils, une belle table de marbre de Carrare^ rose (dit-il) comme la jeunesse, et veinée de noir comme la vie. Mais ces défauts de goût y sont rares, aussi bien que quelques locutions vicieuses (en imposer pour imposer), qu'un trait de plume corrigerait. Le style de ce charmant livre est au total excellent, eu égard au genre peu sévère; il a le nombre, le rhythme, la vivacité du tour, un perpétuel et parfait sentiment de la phrase française.
Le succès de Valérie fut prodigieux, en France et en Allemagne, dans la haute société. On trouve, dans Tinterminable fatras intitulé Mélanges nUlitaires, littéraires et sentimentaires du prince de Ligne, une suite de Valérie qui n'est qu'une plaisanterie de cet homme d'esprit, par tix>p écrivain de qualité. La charmante princesse Serge Galitzin, dit-il, n'ayant pu souper chez lui, tant la lecture de Valérie l'avait mise en larmes, il voulut lever cet obstacle pour le lendemain, en lui envoyant une fin rassurante, où Gustave ressuscite. C'est une parodie, dont le sel fort léger s'est dès longtemps évaporé. On sut d'ailleurs un gré médiocre à M^e de Krûdner, dans le monde allemand poétique, d'avoir déserté sa langue pour la nôtre, et Goethe a luimême exprimé quelque part le regret qu'une femme de ce talent eût passé à la France.
Pourtant le mouvement teutonique de réaction contre la France, ou du moins contre l'homme qui la tenait en sa main, allait bientôt gagner M°^ de Krûdner et la pousser, par degrés, jusqu'au rôle où on l'a vue finalement. Déjà dans Valérie il y a trace de quelque opposition au Consul, à l'endroit des réflexions du Comte sur les tableaux et les statues des grands maîtres qu'il faut voir en Italie même, sous leur ciel, et qu'il serait déraisonnable de déplacer. Le meurtre du duc d'Enghien ajouta l'indipation à ce premier sentiment indisposé. Le séjour à Berlin, l'intimité avec la reine de Prusse, et les événements de 1806, y mirent le comble; c'est vers ce temps, et en Suède, je crois, au milieu d'une vie encore toute brillante, mais à l'âge ou l'irréparable jeunesse s'enfuit, qu'une révolution s'opéra dans l'esprit de Mme de Krûdner ; qu'un rayon de la Grâce, disait-elle, la
toucha, et qu'elle se tourna vers la religion, bien que pourtant d'abord avec des nuances légèrement humaines^ et sans le caractère absolu et prophétique qui ne se décida que plus tard. On peut voir au tome second des Mémoires de M"« Gochelet*, et se détachant dans des pages fort plates, une admirable lettre d'elle, datée de Riga, décembre 1809, qui marque parfaitement le point où se trouvait portée alors cette âme merveilleuse. Si elle ne prophétisait pas encore, elle prêchait déjà ses amis avec tout le zèle et l'obsession d'une sainte tendresse. Son influence chrétienne sur la reine de Prusse, son dévouement sans bornes à cette héroïque et touchante infortune, et les bienfaits de consolation, d'espoir céleste, dont elle l'environna, sont suffisamment attestés. 11 paraît qu'à cette époque elle avait composé d'autres ouvrages qui n'ont jamais, été publiés; elle cite dans sa lettre à W^ Cochelet une otfUlde, par laquelle elle aurait voulu retracer le dévouement chevaleresque du moyen âge : « Oh! que iious aimeriez cet ouvrage! écrit-elle naïvement; il a été fait avec le Ciel ; voilà pourquoi j'ose dire qu'il y a des beautés, n En se replaçant ainsi au moyen âge, aux horizons de la croisade teutonique ei chrétienne, il semblait que M^e de Rrûdner revenait par instinct à ses origines naturelles.
Un grand poète, le Tasse, sujet à l'illusion comme U^* de Rrûdner et idéalement touchant comme elle, dut, ce me semble, offrir à sa pensée, dans le tableau qu'elle essaya, quelques tons de la même harmonie, et je me figure que cette othilde pouvait être écrite, et conçue dans la couleur de Glorinde baptisée.
Mme de Krûdner passa ces années de transition à parcourir l'Allemagne, tantôt à Bade, avec des retours de monde, tantôt visitant des Frères moraves, tantôt écoutant, à Carlsruhe, l'illu-
' Le journal le Semeur (octobre 184i) a consacré deux articles à M»« de Krttdner en insistant natorellement sur le côté religieux et mystique : nous ne Tavions pris qu'au sérieux, le respectable écrivain le prend tout à fait au grave et veut bien nous reprocher d'avoir une fois légèrement souri. Il cite les lettres à M"« Ck>chelet, non pas seulement celle de 1809, mais d'autres encore qui sont tout à côté dans le même volume; les curieux les y trouveront.
854 POHtRAlTS h^ FEMMES.
miné Jung Stilling et préchant avec lui les pauvres ». Elle travaillait à s'élever^ à se détacher de plus en plus^ suivant son nouveau langage^ des pensées des hommes du torrent; mais elle changea moins qu'elle ne le crut. Si l'on a pu dire de la conTersion de quelques âmes tendres à Dieu : Cest de Vamour encore-, il semble que le mot aurait dû être trouvé tout exprès pour eJle. Elle portait dans ses nouvelles voies et dans cette royale route de Vâmc, comme elle disait d'après Platon, toUtè la sensibilité et l'imagination affectueuse de sa première habitude^ et comme la séduction de sa première manière. L'inépuisable besoin de plaire s'était changé en un immense besoin d'aimer, ou tnême s'y continuait toujours*.
Les événements de 1813 achevèrent d'éclairer, de dessiner la mission que M^e de Krûdner se figurait avoir reçue, et ce mouvement de l'Allemagne régénérée qui produisait tant de guerriers enthousiastes, de poêles nationaux, de pamphlétaires éloquents, l'amena aussi à son rang, elle, la Velléda évangélique, la prophétesse du Nord. Outre le caractère religieux qu'elle revêt et qui la distingue, ce qu'a de particulier le rôle de M"»» de Kriidner entre tous les enthousiasmes teutoniques d'alors, c'est qu'elle s'appuie plutôt sur l'extrême Nord, sur la Russie, et,
' On peut lire quelque» détails sur le s^our de M(o« de Krûdner dans le grand-duché de Bade, pages 5 et suiv. de VÉclaircissemenl qui précède ie tome X de l'Histoire de France sous Napoléon, par M. Bipon.
' On rapporte (et c'était déjà dans ces années ^e conversion] qu'un homme disUngué qui venait souvent chez elle, épris des charmes de sa fille qui lui ressemblait avec Jeunesse, s'ouvrit et i)arla i la mère, un jour, de l'émotion qu'il découvrait en lui depuis quelque temps, des espérances qu'il n'osait former ; et Mi°<) de Krtidner, à ce discours asseï . long et assez embarrassé, avait tantôt répondu oui et tantôt gardé le silence; mais tout d'un coup, à la fin, quand le nom de sa fille fut prononcé, elle s'évanouit t elle avait cru qu'il s'était agi d'elle-même. — Ao reste, pour bien entendre, selon la mesure qui convient, ce reste de facilité romanesque chez M°^« de Krtidner au début de sa conversion, et aussi la décence toujours conservée au milieu de ses inconséquences du monde, il faut ne pas oublier ce mélange particulier en elle de la légèreté et de la pureté livoniennes qui explique tout,
MADAME DE KRÙDNElt. 355
comme elle dit, sur les peuples de l'Aquilon; elle les concilie dans son cœur avec un ardent amour de la France. Son imdginsLÛon frappée va chercher la ressource et la renaissance de la civilisation par delà ]*antique Germanie même, dans ce (jui était la barbarie glacée et qui est devenu, selon elle, le réservoir de la pureté perdue* Ce qu'elle aj)pelle de ses vœux, ce qu'elle sç peint en vision avec contraste, c'est la revanche et le contre-pied de l'invasion d'Attila, cette fois pour le bien du monde.
Elle passa 1814 à Paris, surtout en Suisse, à Bade, dans la vallée de Lichtenihal où affluaient sur ses traces les pauvres nourris et consoléâ, en Alsace, à Strasbourg où elle vit mourir d'une mort tragique et chrétienne le préfet M. de Lézai-Marnésia, dans les Vosges au village du Banc-de-la-Roche, fécondé et édifié par Oberlin. Tout ce qu'elle voyait rentrait dans son inspiration et y poussait. Elle ne connaissait encore l'empereur Alexandre qu'indirectement, bien qu'elle l'appelât déjà le Sauveur univer* gel, Y Ange blanc, et qu'elle l'opposât sans cesse à ÏAnge noir, Napoléon. La seule pensée de celui-ci, son ombre, lui donnait, dès l'instant qu'elle en parlait, le vertige sacré des prêtresses; elle prédisait à tous venants sa sortie de l'île d'Blbe et les maux qui se déchaîneraient avec lui. Son idée fixe était l'année 15, et elle assignait à cette date prochaine la catastrophe et le renouvellement de la terre.
1815, en justifiant une partie de ses prédictions, exalta sa foi et réalisa son influence politique. Elle avait vu l'empereur Alexandre en Suisse, peu avant les Cent-Jours, et avait trouvé en lui une nature toute disposée. On avait déjà comparé ce prince à l'autre Alexandre ou à Cyrus; elle rajeunit tout, en le comparant à Jésus-Christ. Elle le croyait sincèrement sans doute ; mais un reste d'adresse, d'insinuation flatteuse du monde, s'y mêlait et n'y nuisait pas. Son ascendant, tout d'abord, fut immense. A Paris, aussitôt l'arrivée d'Alexandre, elle devint son conseil habituel*. Il sortait de l'Ëlysée-Bourbon par une porte
* En 1814, Tempereur Alexandre avait été sous Tinfluence de son digne précepteur, le général La Harpe, influence purement libérale, à la façon des hommes de 89 et de l'an 111; en 1815, lorsquMI passa souac^Ue de M'"^ de KrUdner, il parut bien moins libéral à nos libéraux français,
de jardin pour aller, tout auprès, chez elle, plusieurs fois le jour, et là ils priaieut ensemble, invoquant les lumières de l'Esprit. Elle a confessé alors à un ami qu'elle avait peine parfois à réprimer ses accès de vanité, quand elle songeait qu'elle était ainsi toute-puissante sur le souverain le plus puissant. Dans les premiers jours de septembre de cette année, une grande revue des troupes russes eut lieu, sous les yeux d'Alexandre, dans les plaines de Vertus en Champagne. M<^« de Rrudner, avec son monde, sa fille, son gendre, et le jeune ministre Empeytas qui la dirigeait, était allée loger au château du Mesnil, près de là. Dès le matin les voitures de l'empereur la vinrent prendre, et les honneurs que Louis XIV rendit à M«>« de Maintenon, au camp de Compiègne, ne surpassent point la vénération avec laquelle le conquérant la traita. Ce n'était pas la petite-fille du maréchal de Munich, sa sujette favorite, c'était une Envoyée du Ciel qu'il recevait et conduisait dans ses armées. Tête nue, ou tout au phis couverte d'un chapeau de paille qu'elle jetait volontiers, cheveux toujours blonds, séparés et perdants sur les épaules, avec une boucle quelquefois qu'elle ramenait et rattachait au milieu du front, en robe sombre, à taille longue, élégante encore par la manière dont elle la portait, et nouée d'un simple cordon, telle à cette époque on la voyait, telle, dans cette plaine, elle arriva dès l'aurore, telle debout, au moment de la prière, elle parut comme un Pierre l'Ermite, au front des traupes p^08te^ nées. Elle a écrit et publié dans le temps, au sujet de cette solennité, une petite brochure sous le titre du Camp de Verius; ses sentiments et ses magnificences de désirs s'y expliquent mieux que nous ne pourrions les interpréter : <c ... Qui ne s'est dit, en assistant^ dans les plaines de Cham*
à M. de La Fayette par exemple, qui relève en ses Mémoires la métamorphose. Mais combien cette seconde influence, mystiquement eiirétienne et charitable, 'lui conservait d'amour de la liberté encore, an prix de ce qui s'opéra en lui lorsqu'elle se fut refroidie à son tour!
■ Il y a ici une incorrection de langage {assistant ne se prenant point dans un sens absolu) ; l'auteur de Valérie, en se faisant instrument divin et prophétesse, soignait beaucoup moins son expression. Au temps d'Ausone, saint Paulin, depuis sa conversion, se permit ou même s'imposa toutes sortes d'incorrections dans ses vers.
pagoe qui ont tu la défaite d'Attila : Une autre verge^ a été iirisée?... Cest qu'il n'a jamais existé qu'un seul crime^ celui de vouloir se passer du Dieu vivant... Qu'ils ont dû être remplis les immenses vœux de votre cœur, heureux Alexandre^ quand^ dans cette journée du Giel^ vous avez vu dans ces plaines où^ il y a six cents ans^ cent mille Français^ en présence d'un roi de Navarre S virent le supplice de cent quatre-vingts hérétiques à la clarté des torches funèbres; vous avez vu^ dis-je, cent cinquante mille Russes faire amende honorable à la religion de l'amour!... Ah ! qui n'a pas, en voyant cette journée du Ciel^ vécu avec nous de toutes les espérances? Qui n'a pas pensé^ en Toyant Alexandre sous ces grands étendards^ à toutes les victoires de la foi; à toutes les leçons de la charité? Qui a osé douter qu'il n'y ait là de hautes inspirations, et qui n'a dit avec l'Apôtre : « Les choses vieilles sont passées^ voici que toutes « choses sont faites nouvelles? »
« Eh ! qui n'a pas eu besoin de quelque chose de nouveau au milieu de tant de ruines? Les hommes, placés sur le haut de l'échelle par les grandes lumières, ont vu cette époque à la clarté que jetait sur elle la majesté des Écritures... La nature l'a con- Oée à ses observateurs; les sciences s'en sont doutées; la politique, couverte de honte, l'a pressentie dans ses chutes...
« Oui, tous, soit en jouissant de ce grand secret encore voilé comme Isis, soit en tremblant de crainte que le voile des temps ne se déchirât, tous ont eu l'espoir ou la terreur de cette époque...
tt Quel cœur, en voyant tout cela, n'a pas aussi battu pour TOUS, ô France jadis si grande, et qui ressortirez plus grande encore de vos désastres ! France qui avez voulu exiler de vos conseils le Tout-Puissant, et avez vu des bras de chair, quoique appuyés sur des empires, tomber d'épouvante et redevenir im-
' Thibaut de Champagne probablement, qni ftat mdlé aux rigueurs contre les Albigeois, contre les juifs â*Orléans, contre les pastoureaux. On a conservé dans le pays la tradition du supplice des cent quatre-vingts hérétiques immolés au Mont-Aimé, qui domine ces plaines, et dont la tour était encore debout il y a quelques années.
35S POiÎTfiAlTS DE FEMMES.
« Dites aux peuples étonnés que les Français ont été châtiés parleur gloire même; dites aux hommes sans avenir que la poussière qui s'élève retombe pour être rendue à la terre des sépulcres!
a Et vous, France t)reniière, antique héritage des Gaules, fille de saint Louis et de tant de saints qui attirèrent sur elle des bénédictions éternelles, et pensée (patrie?) de là Êhevalerie, dont les rêves ont charmé l'utiivers, revenez tout eiitièt^ , car vous êtes vivante d'immortalité ! Vous n'êtes poiût captive dans les liens de la mort, comme tout ce qui n'a eu que le domaine du mal pour régner ou pour servir. »
Et elle finit en montrant la Croix laissée dans ces lieux comme un autel magnifique qui doit tout rallier , et qui dira : « Ici fut adoré Jésus-Christ par le héros et l'armée chère â son cœur; ici les peuples de l'Aquilon demandèrent le bonheur de la France. »
Ces pages'expriment clairement en quel sens M™* de Kriidner concevait et conseillait la sainte-alliance; mais ce qui était son rêve, ce qui fut un moment celui d'Alexandre, se déconcerta bientôt, et s'évanouit en présence des intérêts contraires et des ambitions positives, qui eurent bon marché de ces nobles chimères. L'espèce de triomphe de Mme de Kriidner au camp de Vertus marqua le plus haut point, et, pour ainsi dire, le sommet lumineux de son influence. On s'en effraya sérieusement, on s'efforça de l'éloigner de Tempereur, et de faire en sorte qu'il la vît moins. Lorsque Alexandre eut quitté la France, Mme de Krûdner déclina rapidement dans son esprit : cette vénération pieuse qu'il ressentait pour elle finit par l'aversion, par la persécution même.
Ceux qui croient sérieusement à l'intervention de la Providence dans les choses de ce monde ne doivent pas juger avec trop de sourire le rôle et la tentative de M»® de Kriidner; il est certain que 1815 fut un moment décisif, et aux esprits religieux il doit sembler que l'épreuve était de force à susciter son témoin mystique et son prophète. M«»e de Kriidner s'est moins trompée sur l'importance de 1815 même que sur les conséquences qu'elle en augurait. En ces moments de craquement universel, il arrive, j'imagine, que l'idéal, qui est derrière ce monde terrestre, se
tIADAME DE KRUDNER. 359
révèle, apparaît rapidement à quelques yeux, et l'on croit qu'il va s'introduire : mais la fente se referme aussitôt , et l'œil qui avait vu profondément et juste un instant, en continuant de croire aux rayons disparus, s'abuse et n'est plus rempli que de sa propre lumière. Le malheur de certaines âmes, le tort de M"»® de Krudner n'est peut-être que d'avoir conçu le beau dans les choses humaines à un certain moment décisif et terrible , où il suffisait, en effet, d'un grand homme pour l'opérer. Mais l'homme a fait faute, et celui qui concevait le rôle n'est plus que visionnaire. Et nous-mêmes, rêveurs, ne disons-nous pas tous les jours : <c Qu'aurait-ce été en 1830, s'il y avait eu au gouvernail un grand cœur! » Si le noble, l'intéressant, mais trop fragile Alexandre, avait été un Charlemagne véritable, un monarque en tout à la hauteur de sa fortune, M^ede Krudner était plus que justifiée : mais alors eût-elle été nécessaire? Sa plus grande illusion fut de croire que de telles pensées se conseillent et s'inspirent- là où elles ne germeraient pas d'elles-mêmes.
Après tout, sous une forme particulière, dans son langage biblique vague, mais avec un sentiment vivant et nouveau, M"« de Krudner n'a fait autre chose qu'entrevoir à sa manière et proclamer de bonne heure, du sein de l'orage politique, cette plaie du néant de la foi, de l'indifférence et de (a misère moderne, qu'avec plus ou moins d'autorité, de génie, d'illusion et de hasard, ont sondée, adoucie, aigrie, déplorée et tourmentée tour à tour ceux qui, en des sens divers, tendent au même but de la grande régénération du monde, Saint-MarÇin, de Maistre, Saint- Simon, Ballanche, Fourier et La àfennais.
Hors de la politique, l'inQuence de M"»" de Krudner en 1815 à Paris, son action purement religieuse fut bien passagère', mais également vive et frappante sur ceux même chez qui elle ne durait pas. Tous ceux qui l'approchaient un peu souvent subissaient le charme de sa parole, et prenaient au parfum de son âme abondante et toujours répandue. On en citerait une tbule d'exemples. M"»® de Lézai-Marnésia, une jeune femme charmante qui avait vu périr si affreusement son mari à Strasbourg , s'était remise en sa douleur à M"*« de Krudner et partageait chaque nuit le même cilice, espérant par elle retrouver quelque commu-
nicatioD avec celui qu'eUe avait perdu , et qui déjà se révélait à la sainte amie plus détachée. Dans ce château où elle fut^ près du camp de Vertus^ tout l'entourage de M«* de Rrudner^ plus ou moins, prêchait à son exemple ; sa fille, son gendre, prêchaient la famille du vieux gentilhomme qui les logeait ; la jeune femme de chambre elle-même prêchait le vieux domestique du château. Quelques mots engagés à la rencontre, n'importe à quel sujet et en quel lieu, servaient de texte, et sur un escalier, sur un perron, au seuil d'un appartement, l'entretien tournait vite en prédication. Le respect pourtant et une sorte d'admiration s'attachaient à elle et corrigeaient l'impi^ssion de ses alentours. Bien des railleurs à Paris , qui allaient Tentendre dans son grand salon du faubourg Saint-Honoré , ouvert à tous, revenaient, sinon convaincus , du moins charmés et pénétiifs de sa personne. Tel de sa connaissance familière, qui se croyait tenu de résister quand elle était là, prêchait un peu à son exemple dès qu'elle n'y était plus. Elle avait une éloquence particulièrement adminùÀe et un redoublement de plénitude quand elle parlait des misères humaines chez les grands : « Oh! combien j'ai habité de palais, disait-elle à une jeune fille bien digne de l'entendre ; oh ! si TOUS saviez combien de misères et d'angoisses s'y recèlent ! je n'en vois jamais un sans avoir le cœur serré. » Mais c'est surtout quand elle parlait aux pauvres de ces misères qui égalent les leurs, que l'effet de sa parole était souverain. Une fois, à Paris, sollicitée par l'amitié d'un homme de bien, M. Degérando, elle pénétra , avec l'autorisation du préfet de police, dans la prison de Saint-Lazare, et là elle se trouva en présence de la portion véritablement la plus malade de la société. Elle commença au milieu de ces femmes étonnées et bientôt touchées: les plaies des puissants furent étalées; elle frappa son cœur; elle se confessa aussi grande pécheresse qu'elles* toutes ; elle parla de ce Dieu qui, comme elle disait souvent, VavaU ramassée au milieu des délices du monde. Cela dura plusieurs heures ; l'effet fut soudain, croissant ; c'étaient des sanglots, des éclats de reconnaissance. Quand elle sortit , les portes étaient assiégées, les corridors remplis d'une double haie. On lui fit promettre de revenir , d'envoyer de bons livres. Mais d'autres
émotions survinrent : elle n'y retourna pas; et c'est dans ce peu de suite que, chez M"« de Krûdner, le manque de discipline, d'ordre fixe, et aussi de doctrine arrêtée, se fait surtout sentir. Combien de fois, quand on la pressait sur cette doctrine, quand on lui en demandait la source et les témoignages, quand on disait à ses idées mystiques : « Qui étes-Yous? d'où êtes-YOus? » elle se contentait, après les premiers mots, de faire un geste vers Empeytas qui répondait : a Je vous expliquerai cela ; » et le vent de l'inspiration tournait, et de l'explication il n'en était jamais question davantage.
Dans les résultats et les actions de la vie, cette vacillation se retrouvait. Elle eût peut-être sauvé Labédoyère , si elle avait obéi à une seule pensée : mais des suggestions diverses se succédaient près d'elle; l'inspiration variait au gré de la dernière personne qu'elle voyait, et l'une de ces personnes, hostile à Labédoyère, avait grand soin de ne la quitter que peu d'instants avant l'heure de l'empereur Alexandre, lequel trouvait la bonne inspiration clémente toute combattue et refroidie.
Sa sensibilité, son imagination, non retenues, se donnaient carrière. Ses illusions sur les choses de fait étaient extrêmes, et souvent piquantes; elle les avait eues faciles de tout temps. Un jour, en 1845, à quelqu'un qui la venait voir dans la soirée à l'heure de sa prière, elle disait : « De grandes œuvres s'accomplissent ; tout Paris jeûne... d Et cet ami, qui sortait du Palais- Royal où il avait vu tout le monde dîner, ne put la détromper comme il aurait voulu. Ce trait est bien de celle qui, femme du monde, s'était figuré volontiers que Gustave ou quelque autre était mort d'amour pour elle<.
On aime à rechercher quelles furent, à cette époque de 4815, les relations de M''* de Krûdner avec quelques personnes célèbres, dont l'âme devait, par plus d'un point, rencontrer la sienne. M"*" de Staël goûtait M<"* de Krûdner auteur de Valérie, mais elle était d'un esprit politique et historique trop prononcé pour
* — « Mais quoi? répUquait quelqu'un devant qui elle disait que le jeune homme était mort; mort? mais il esta Genève 1 » •— « Otil mon trèseher, s'écriait-elle avec sa grâce naturelle, B*il n'est pas mort, il n'en est guère mieux pour cela. »
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eotrer dans son exaltation prqihétique, et elle en souriait plutôt. Beiyamin Constant , lui^ n'en souriait pas. Il vit beaucoup M*"* de Krudner en 1815; il troufail près d'elle consolation dans ses crises, et aliment pour toute une partie de son âme. On sait quelles furent alors 1^ vicissitudes politiques de Tillustre publiciste ; ses sentiments religieux n'étaient pas moins agités, et^ à cette limite extrême de la jeunesse, revenant à la charge en lui, ils livraient comme un dernier combat. D'autres troubles secrets s'y joignaient, et formaient un autre dernier orage. C'est près de M"' de Krudner qu'il allait, durant des heures^ chercher quelque repos, partager quelque prière, Adolphe toujours le même , près de Valérie régénérée. Une bienveillance prédeuse nous permet de reproduire quelques lignes qui peignent cette situation intérieure : «J'ai vu hier M">« de Krudner , écrivait « Bei^amin Constant ', d'abord avec du monde , ensuite seule « pendant plusieurs heures. Elle a produit sur moi un effet que « je n'avais pas éprouvé encore , et ce matin une circonstance a y a ajouté. Elle m'a envoyé un manuscrit, avec prière de vous « le conununiquer et de ne le remettre qu*à vous. Je voudrais « le lire avec vous : il m'a fait du bien ; il ne contient pas des « choses très*nouvelles ; ce que tous les eœurs éprouvent, ou « comme bonheur bu comme besoin , ne saurait être bien neuf; « mais il a été à mon âme en {Ans d'un endroit... H y a des « vérités qui sont triviales > et qui tout d'un coup m'ont déchiré. « Quand j'ai lu ces mots qui n'ont rien de frappant : « Que de €/oi$ fmvitûê ceux q^ travaUMmt à la sueur de leur Jrcmt, « t^iwtaieuf uu labeur à Vautre et »e eauehaàent àlajmde tous (( ces jours sans savoir que V homme porte en lui une mine qu'il a doit exploiter! mille foi9 je me suie dit : Soit cemme les autres; » (c j'ai fondu en larmes. Le souvenir d'une vie si dévastée, si ora- « geuse, que j'ai moi-même menée contre tous les écneils avec « une sorte de rage, m'a saisi d'une manière que je ne peux K peindre. »
Contradiction piquante et touchante ! en même temps qu'alors, près d'une personne admirée et aimée, il se plaignait d'une certaine rigueur habituelle qu'il eût voulu attendrirai! se faisait
» C'est à M«ne Récamier qu'il sadreasail.
Torgi^e d'une certaine sainteté mystique qu'il essayait de suggérer. Il écrivait : « Je me dis qu'il faut que je sois ainsi pour « vous ramener à la sphère d'idées dans laquelle je n'ai pas le « bonheur d'être tout à fait moi-même ; mm la lampe ne voit ft pas sa propre lumière et la répand pourtant autour d'elle... J'a- « vais passé ma journée tout seul, et je n'étais sorti que pour « aller voir lA'^ de Rriidner. L'eieeUente femme ! elle ne sait a pas tout, mais elle voit qu'une peine affreuse me consume ; tt elle m'a gardé trois heures pour me consoler ; elle me disait « de prier pour ceui qui me fâmient soufihrir, d'offrir mes souf- « frances en expiation pour eux, s'ils en avaient besoin. « Et ailleurs 2 «... Je suis une lyre que l'orage brise ^ mais qui, en se « brisant, retentit de l'harmonie que vous êtes destinée à écou- « ter... Je suis destiné à vous éclairer en me consumant... Je « voudrais croire et j'essaie de prier... n Par malheur pour Ben-* jamin Constant, ces élans qui se ranimaient près de Mi«e de Krudner, et qui étaient au comble pendant la durée du Pater qu'il réx^itait avec elle , ne se soutinrent pas, et il retomba bien-» tôt au morcellement, à l'ironie, au dégoût des choses^ d'où ne le tiraient plus que par assauts ses nobles passions de citoyen *.
A sa sortie de France après 1815, M^^de Krûdner traversa successivement divers États de l'Allemagne , émouvant partout à sa voix les populations , et bientôt éconduite par les gouvernements. M. de Bonald l'ayant à ce propos persiflée, dans le Journal des Débats du 28 mars 1817 , d'un ton tout à fait badin *, une plume amie, qui n'est peut-être autre que celle de Benja-
^ En fait de relations qu'on aime, indiquons encore que Mn>« de Krtidlier connut M. de Chateaubriand dès f heure d'Aiala (1801). Les iilustres Mémoires produiront une lettre tout affeetueilse, tout empressée, qu'elle lui adressait à Rome sur la nouvelle de la mort de U"^^ de fieaumont.
' M. de Bonald commençait de la sorte : « Min« de KrUdner a été jolie, elle a publié un roman, peut-être le sleA ; il s'appelait, je crois, Valérie; il était sentimental et passablement ennuyeux. Aujourd'hui qu'elle s'est Jetée dans la dévotion mysUque, elle fait des prophéUes, c'est encore du roman, mais d'un genre tout opposé... » Il finissait et concluait du même too: « L'Évangile en main. J'oserai lui dire que nous aurons toujours des pauvres au milieu de nous, ne fût-ce que de pauvres têtes. » L'anonyme da Journal de Paris se permit de trouver ce jeu de mots final plus
min Constant^ la défendit dans le J<mmal de Paris du 30 ^ et rappela au patricien offensant les simples égards qu'au moins il devait^ lui, l'homme des races , à la petite-fille du maréchal de Munich. Bientôt, en s'éloignant des échos de la Suisse et de la vallée du Rhin, les accents de M^e de Krudner ne nous arrivèrent plus. Nous la perdrons aussi de vue dans notre récit ; ce que nous aurions à ajouter ne serait guère qu'une variante monotone de ce qui précède. Elle publia quelques petits écrits en allemand, dont on peut voir les extraits dans la notice de M. Mar* mier. Des professeurs d'université imprimèrent le détail des conversations qu'ils avaient eues avec elle. Dans toute cette dernière partie de son apostolat, Mo^e de Krudner ne me parait pas différer des nombreux sectaires qui s'élèvent chaque jour en Angleterre et aux États-Unis d'Amérique : l'originalité de son rôle est finie. Ayant obtenu, à un moment, la permission de se rendre à Saint-Pétersbourg, elle en fut bannie peu après pour s'être déclarée en faveur des Grecs, et elle mourut en 1S24 en Crimée, où elle essayait de fonder une espèce d'établissement pénitentiaire. Honneur et bénédiction à celle qui sut demeurer jusqu'au bout, et sous le scandale de son zèle, un infatigable martyr de la charité !
Mais c'est à la France, pour ne pas être ingrate, qu'il convient surtout de garder le souvenir d'une personne qui , de bonne heure, a tourné vers elle ses regards, qui a embelli sa société , adopté sa langue, orné sa littérature, qui l*a aimée en tout temps comme Marie Stuart l'aima, et qui, trahissant encore le fond de son âme à son heure de mystique ivresse, ne rêva d'autre rôle, en la revoyant, que celui d'une Jeanne d!Arc de la paix, de l'union et de la miséricorde *.
l««^juUlel 1837.
digne de Potier ou de Brunet, que d'un chrétien sérieusement pénétré de l'Évangile.
' Sur un tout autre ton que le nôtre, mais sans malveillance et avec connaissance de cause, un cousin de M»« de Krttdner, le comte d* Alton* ville lui a consacré un chapitre qui est à lire (au tome VI, page 292, des Mémoiret stcreu.)
MADAME DE CHARRIÉRE.
Est-ce de la critique que nous faisons en esquissant ces portraits? Il y a des personnes qui le croient ^ et qui veul^t bien nous plaindre de nous y absorber ou dissiper. D'autres qui sont pour la critique au contraire , et qui nous la conseilleraient fort, en contestent le titre à ces essais et doutent de la rigueur du genre. Nous-même, avouons-le, nous en doutons. Pour nous, en effet, faut-il le trahir? ce cadre où la critique, au sens exact du mot, n'intervient souvent que comme fort secondaire, n'est dans ce cas-là qu'une forme 'particulière et accommodée aux alentours, pour produire nos propres sentiments sur le monde et sur la vie, pour exhaler avec détour une certaine poésie cachée. C'est un moyen quelquefois, au sein d'une Revue grave, de continuer peut-être l'élégie interrompue. Si nous réussissions à souhait, et selon tout notre idéal, un bon nombre de ces articles médiocrement sévères et de ces portraits ne seraient guère autre chose qu'une manière de coup d'œil sur des coins de jardins d'Alcibiade, retrouvés, retracés par-ci par-là, du dehors, et qui ne devraient pas entrer dans la carte de l'Attique : cette carte , c'est, par exemple, l'histoire générale de la littérature, telle que la professait ces années précédentes et que l'écrira bientôt, nous l'espérons, notre ami Ampère, ou quelqu'un de pareil. En choisissant avec prédilection des noms peu connus ou déjà oubliés, et hors de la grande routé battue, nous obéissons donc à ce goût de cœur et de fantaisie qui fait produire à d'autres , plus heu- Kux d'imagination, tant de nouvelles et de romans. Seulement
nos personnages^ à nous^ n'ont rien de créé , même quand ils semblent le plus imprévus. Us sont vrais^ ils ont existé; ils nous coûtent moins à inventer^ mais non pas moins peut-être à retrouver, à étudier et à décrire. Il résulte de ce soin même et de ce premier mystère de notre étude avec eux, que nous les aimons , et qu'il s'en répand un reflet de nous à eux, une teinte qui donne à l'ensemble de leur figure une certaine émotion : c'est souvent l'intérêt unique de ces petites nouvelles à un seul personnage. En voici un encore vers lequel le hasard nous a conduit, et auquel une connaissance suivie nous a attaché.
Horace aime à poser sa Vénus près des lacs d'Albane, en marbre blanc, sous des lambris de citronnier : sub trabe cUrea. Volontierd certains petits livres, nés de Vénus et chers à la grâce, se cachent ainsi parfumés dans leurs tablettes de bois de palissandre. Pour qui, il y a vingt ans, a jeté parfois un œil curieux, dans une attente chérie, et a promené une main distraite sur quelqu'un de ces volumes préférés , rîen de plus connu que Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne; rien ne l'est moins que Tauteur. C'est de lui que j'ai à parler.
Au titre de l'ouvrage, on croirait l'auteur de Lausanne même ou de la Suisse française. M"^* de Charrière y habitait, mais n'en était pas. Son nom est à ajouter à cette liste d'illustres étrangers qui ont cultivé et honoré l'esprit français, la littérature française au xvm« siècle , tels que le prince de Ligne, M""* de Kriidner. Elle était Hollandaise; il faut oser dire tous ses noms.
Mlle l.-A.-Ë. van Tuyll van Serooskerken van Zuylen était fille des nobles l^arons ainsi au Imig dénommé». On l'appelait Belle de son prénom^ abréviation d'Isabelle ou d'Arabelle. J'ai eu entre les mainv nombre de lettres d'elle à sa mère et à une tante, dans l'intervalle des années 4760-1 767. Elle n'était pas mariée à ces dates; elle pouvait avoir vingt ans environ en 1760. Elle passe sa vie dans la haute société hollandaise , ses étés à la campagne, à Voorn, à Heer, à Arnbem; elle écrit à sa mère toujours en français, et du plus leste : c'est sa vraie langue de nourrice. Elle lit avec avidité nos auteurs, M^« de Sévigué, la Marianne de Marivaux , même V Écossaise de Voltaire, ces primeurs du temps ; le Monde moral de Prévost, qu'elle appelle « une sorte de roman
MADAME DE CHARRIftRE. t«T
nouveau et très-bien éerit> saos dénoûment encore : aussi est-ce moins une intrigue que des réflexions sur diverses histoires détachées : il y a du riant et du tragique , de la finesse et de la solidité dans les remarques. Il m'en coûte toujours un peu^ ajoutet-elle^ au sortir de ces lectures^ d'en venir à relire^ comme je voulais faire cette fois^ Pascal et Dubos. )» Elle les relit pourtant^ et d'autres sérieux encore^ et sans trop d'effort, quoi qu'elle en dise, dans cette patrie adoptive de Descartes et de Bayle.
Aux grandes tantes, aux grands parents respectables (quand il vient d'eux quelque lettre) , on l'avertit qu'il faut répondre en hollandais : a Je me suis hâtée, dit-elle, de le faire du mieux que j'ai pu. Les hwgb n'y sont pas épargnés, non plus que les tk, » Elle se moque juste comme Boileau en son temps faisait du Wahal ou du Leck, et des généraux du pays avec leurs noms tudesques :
Warts... Ah! quel nom, grand Roi, quel Hector que ce Wurts!
Elle peint au naturel et avec enjouement la société hollandaise d'alors ', comme eût fait une Française détachée de Paris et qui aurait noté à livre ouvert les ridicules et les pesanteurs : «Hier, nous jouîmes des plaisanteries d'un jeune Amsterdamois. » Et les demoiselles nobles à marier, elle oublie qu'elle l'est et qu'elle n'aura que peu de dot; elle s'égaie en attendant :
«Faites, je vous prie, mes compliments à cette freule. Ne trouverait-elle point, comme U^^ Huîscb, que, pendant un temps si pluvieux, où l'on ne sait que faire, il faudrait, pour s'amuser, se marier un peu? »
« Ce que vous dites du pouvoir de la dot et de l'inutilité de la parure, m'a fait rire, tout comme si je n'y avais point d'intérêt et comme si je n'avais rien de commun avec ces demoiselles qui perdent leurs peines et leur temps, sans s'attirer autre chose que de stériles douceurs. Ah ! laissez-nous ce plaisir, cette légère espérance pour consolation. Qui sait? il y a des amants moins solides. »
« D'alors, et, dans tout ce qui suit, je prie de remarquer que je n'eniCTids parler avec'M«»»« de Charrière que du passé; la société actuelle de La Haye est, m'assure-t-on, des plus désirables.
« Ah! ma chère mère^ n'y pensez plus. Regardez plutôt ma cousine (qui se mariait), son air, sa robe^ ses pensées; car je vous demanderai compte de tout cela. 11 me semble qu'un volume entier de titres ne me ferait pas envier ce jour-ci : il faut bien autre chose pour compenser ce qu'un engagement étemel a d'effrayant. Je souhaite que ma cousine sente cette autre chose, ou qu'elle ne sente point d'effroi. Je voudrais qu'elle fût bien gaie et qu'elle ne pleurât qu'un peu ; car elle pleurera; cela est, dit-on, dans l'ordre. »
Ce sont des riens, mais on a le ton; conmie c'est net et bien dit! De pensée ferme autant que de vive allure, elle sait de bonne heure le monde, réfléchit sur les sentiments, et voit les choses par le positif. Elle a l'esprit fait, elle moralise : « Nous sonunes (sa tante et elle) à merveille jusqu'à présent. Nous faisons ensemble des découvertes sur le caractère des hommes : par exemple, nous nous sonmies finement aperçues qu'il y a dan^ce monde beaucoup de vanité, et que la plupart des gens en ont. Jugez par là de la nouveauté et de la subtilité de nos remarques. » On le voit au ton : c'est une M>>* De Launay égarée devers Harlem. Quand elle se moque du Landdag extraordinaire à Nimègue, où l'en délibère sur quelques vaisseaux de foin, et qui occupe toutes les bêtes de la province, elle nous rappelle W*^ de Sévigné aux États de Bretagne. Le Teniers pourtant n'est pas loin. Il y a des caricatures d'intérieur touchées d'un mot :
«i Au déjeuner, M. de Gasembrood (le chapelain) lit d'ordinaire dans la Bible, en robe de chambre et bonnet de nuit, et cependant en bottes et culottes de cuir, ce qui compose en vérité une figure très-risible et point charmante. Sa femme paraît le regarder comme un autre Adonis. Il est de bonne humeur, obligeant, assez commode et toujours pressé. Hier, il nous régala de la compagnie du baron van H..., cousin de la suivante, gentilhomme très-noble et non moins gueux. Le langage, l'habillement et les manières, tout était plaisant. Je demandai : Qu'est-ce que la naissance? Et d'après ces discours, je me répondis : C'est le droit de chasser. »
MADAME DE CHARRIËRE. 36»
Il me semble qu'on eommence à la comiaître; voilà son esprit qui se dessine , mais son cœur... Elle le mit à la raison autant qu'elle put^ et ^ impétueux qu'elle le sentait^ trayailla de bien bonne heure à le contenir. Elle était médiocrement jolie , elle était sans dot ou à peu près (les fils dans ces familles ayant tout]^ elle était très-noble et ne pouvant déroger. Elle comprit sa destinée tout d'un regard^ et s'y résigna d'un haut dédain sous air de gaieté. M°>« de Gharrière était une âme forte. Près de mourir^ en 1804, elle écrivait à un ami particulier, à propos d'une visite importune et indiscrète qu'elle avait reçue :
« Si vous croyez que M. et M>n« R... pourront vous mettre au fait de nous, vous êtes dans l'erreur. Monsieur m'a fait quelques lourdes questions pendant que M. de Gharrière dormait. Après l'avoir écouté avec une sorte de surprise : « Tout ce que je puis vous répondre, monsieur, c'est que M. de Gharrière se promène beaucoup dans son Jardin, lit une partie du jour, et joue tous les soirs...» Quand j'étais jeune, j'ai cent mille fois répété en arpentant le château de Zuylen :
Un esprit m&le et vraiment sage, Dans le plus invincible ennui.
Dédaigne le triste avantage De se foire plaindre d'autrui *.
Je n'ai pas assez oublié ma leçon pour entretenir une Mo>« R... de moi. A peine puis-je me résoudre à parler à un médecin de mes maux; et lorsque je parle à quelqu'un de ma tristesse, il faut que j'y sois, pour ainsi dire, forcée par un excès d'impatience que je pourrais appeler désespoir. Je ne me montre volontairement que par les distractions que je sais encore quelquefois me donner. )>
Ce qu'elle était stoïquement à la veille de sa mort, elle tâchait de l'être dès l'âge de quinze ans. Au sortir de l'enfance, vers 17S6, elle écrivait ces réflexions attristées et bien mûres à l'un de ses frères mort peu après :
* Gresiet, la Chartreust.
370 PORTRAITS DE FEMMBS.
ce Von y«Qte souvent lea avantages tie ramitié^ mais quelquefois je doute s'ils sont plus grands que les inconvénients. Quand on a des aniis^ les uns meurent, les autres souffirent; il en est d'imprudents, il eu est d'infidèles. Leurs maux, leurs fautes noua affligent autant que les nôtres. Leur perte nous accable, leur infidélité nous fait un tort réel , et les bonheurs ne sont point comme les malheurs : il y en a peu d'imprévus; l'on n'y est pas si sensible. La bonne santé d*un ami ne nous réjouit pas tant que ses maladies nous inquiètent. Sa fortune croît insensiblement, elle peut tomber tout d'un coup, et sa vie ne tient qu'à un fil. Un malentendu, un oubli, une mauvaise humeur peut changer ses sentiments à notre égard; et combien sur un pareil sujet les moindres reproches qu'on se fait à soi-même ne doivent-ils pas être douloureux! Ne vaudrait-il pas mieux faire tout par devoir, par raison , par charité, et rien par sentiment? Je vois un homme malade, je le soulage autant qu'il m'est possible : s'il meurt, quel qu'il soit, cela me touche peu. Je vois un autre homme qui commet des fautes; je le reprends, je lui donne les conseils les plus conformes à la raison : s'il ne les suit pas, tant pis pour lui. Je crois qu'il serait heureux d'aimer tout le monde comme notre prochain, et de n'avoir aucun attachement particulier ; mais je doute fort que cela fût possible. Dieu a mis dans notre cœur un penchant naturel à l'amitié qu'il nous serait , je crois, difficile ou même impossible de vaincre. Une bonté générale ne serait pas capable peut-être de nous faire avoir assez de soin de ceux qui nous environnent, et Dieu a voulu que nous les aimassions, afin que nous pussions trouver un plaisir réel à leur faire du bien, même lorsqu'ils ne sont pas assez malheureux pour exciter notre compassion. Pensez-y un moment, mon cher Irère, et vous me direz si vous trouvez autant d'avantage à pouvoir verser notre cœur dans le sein d'un ami, à lui découvrir nos fautes et nos alarmes, à recevoir ses avis et ses consolations, qu'il y a d'amertume à pleurer sa mort ou à compatir à ses souffrances... »
Et en post-scriptum ajouté après la mort de son frère : ail m'a fait éprouver celle de ce premier chagrin. »
MADàMK DE GHARRIÈRE. 371
M"* de Zuyleii Usait et parluit rangiait^ et possédait cette lit« (érature. Elle fit le voyage d'Angleterjre dans rautemne de 4766^ y resta jusqu'au printemps de 1767» y vit le grand roonde^ toutes les anabassadriees et la mhHtif. Son champ d'observation s'y varia. Le dix-buitièHus siècle de cette société anglaise se peint & ravir dans ses lettres , comme il se reflétera ensuite dans ses romans :
« Vous seriez étonnée de voir de la beauté sans aucune grâce, de belles tailles qui ne fbnt pas une révérence supportable» quelques dames de la première vertu ayant Tair de grisettes , beaucoup de magnificence avec peu de goût. C'est un étrange pays. On compta hier dans notre voisinage six femmes séparées de leurs maris ;j'ai dîné avec une septième. La femme du meilleur air que f aie encore vue, la plus polie, la mieux mise, a donné un nombre infini de pères à ses enfants ; elle a une ûlle qui ressemble à mylord ...., et qui est belle. Elle ne cesse pas de remarquer cette ressemblance , et m'en a parlé les deux fois que je l'ai vue. »
On était alors, en Angleterre, dans la première vivacité de renaissance gothique, dans ce goût du château d*Ùtrante qui, depuis, s'est perfectionné, mais n'a pas cessé :
« Mars 1767. — Rien ne m'avait étonnée à Londres; mais j'ai vu plusieurs campagnes depuis quinze jours qui m'ont étonnée et charmée : même au commencement de mars, cela me paraît cent fois plus agréable que tout ce que j'ai admiré ailleurs dans la plus embellissante saison. Mais, ma chère tante, admireriezvous des ruines bâties à neuf? Cela est si bien imité, des trous, des fentes, la couleur, les pierres détachées, du vrai lierre qui couvre la moitié du vieux bâtiment ; c'est à s'y tromper, mais on ne s'y trompe point. On sait que cela est tout neuf, et je suis étonnée de la fantaisie et j'admire l'imitation sans pouvoir dire que je sois contente de cet ornement... Je ne bâtirai point de ruines dans mon jardin, de peur qu'on ne se moque de moi... Ces ruines sont fort à la mode. On choisit le siècle et le pays conmie
Ton veut; les unes sont gothiques, les autres grecques, les autres romaines. Ma mère, qui a tant de goût pour les anciens bâtiments, aimerait bien mieux Téglise de Windsor a?ec les bannières des chevaliers et leurs armures complètes : j'ai fait une grande révérence à Tarmure du Prince-Noir. »
Son caractère de naturel , comme son piquant d'observation, nous demeure donc bien étsd»)i.
C'est au retour de ce voyage que M"« de Zuylen, prise d'inclination, à ce qu'il paraît, pour M. de Charrière, gentilhomme vaudois, instituteur de son frère (le pays de Yaud était volontiers un séminaire d'instituteurs et institutrices de qualité), se décida à l'épouser et à le suivre dans la Suisse française. Sa vocation littéraire y trouva son jour. Dans cette patrie de Saint- Preux, dans le voisinage de Voltaire, elle songea à remplir ses loisirs. Elle dut connaître M™« Necker; elle connut certainement M°>« de Staël. Elle fut la première marraine de Bei^amin Constant.
De Paris, dans tout cela, il en est peu question : y vint-elle? on me l'assure*. Le comte Xavier de Maistre, ce charmant et fin attique, y arrive en ce moment, pour la première fois de sa vie, à l'âge de soixante-seize ans. Peu importe donc que W^ de Charrière y soit jamais venue, puisqu'elle en était.
Elle habitait d'ordinaire à Colombier, à une lieue de Neuchâtel; elle observa les mœurs du pays avec l'intérêt de quelqu'un qui n'en est pas, et avec la parfaite connaissance de quelqu'un qui y demeure. De là son premier roman. Les Lettres Neuchâteloises* parurent en 1784. Grand orage au bord du lac et surtout dans les petits bassins d'eau à côté. Elle-même en a raconté dans une lettre quelques circonstances piquantes :
« Le chagrin et le désir de me distraire me firent écrire les Lettres Neuchdteloises. Je venais de voir dans Sara Burgerhart^
* Elle y vint. Plus d'une question que nous posions ici trouve sa réponse dans l'article sur Benjamin Constant et Madame de Charrière inséra dans les Derniers Poriraitt (1S52).
' Amsterdam, peUt in-12 de 119 pa^es^ sans nom d'auteur,
' Roman hollandais.
MADAME DE GHARRIËRE. 373
qu'en peignant des lieux et des mœurs que Ton connaît bien^ l'on donne à des personnages fictifs une réalité précieuse. Le titre de mon petit livre fit grand'peur : on craignit d'y trouver des portraits et des anecdotes. Quand on vit que ce n'était pas cela^ on prétendit n'y rien trouver d'intéressant. Mais, ne peignant personne, on peint tout le monde : cela doit être, et je n'y avais pas pensé. Quand on peint de fantaisie, mais avec vérité, un troupeau de moutons, chaque mouton ly trouve son portrait, ou du moins le portrait de son voisin. Cest ce qui arriva aux Neuchâtelois : ils se fâchèrent. Je voudrais pouvoir vous envoyer l'extrait que fit de mes Lettres M. le ministre Chaillet dans son journal ; il est flatteur et joli. L'on m'écrivit une lettre anonyme trèsfâcheuse, où l'on me dit de très-bonnes bêtises. M»®*** dit que tout le monde pouvait faire un pareil livre : « Essayez, » lui dit son frère. L'on pensa [que j'avais voulu peindre de mes parents; mais cela ne leur ressemble pas du tout : c'est pour dépayser. Les Genevois me jugèrent avec plus d'esprit que tout le monde. Une femme très-spirituelle, très-Genevoise, dit à une autre : On dit que c'est tant bête, mais cela m'amuse. Ce mot me plut extrêmement, d
Au reste, la fâcherie des bourgeois susceptibles aida au succès que la simplicité touchante n'eût pas seule obtenu. Une seconde édition des Lettres Neuchdteloises se fit dans l'année même. On continuait d'être si piqué, que des vers gracieux et flatteurs, que l'auteur mit en tête par manière d'excuse (car M""«de Charrière tournait agréablement les vers), furent mal pris et regardés comme une ironie de plus. <( Est-il donc si clair, disait à ce propos un homme d'esprit du lieu, qu'on ne puisse rien nous dire d'obligeant que dans le but de se moquer de nous? »
Pour nous autres désintéressés, les Lettres Neuchdteloises sont toul simplement une petite perle en ce genre naturel dont nous avons eu Mademùiselle de Liron, dont Geneviève, dans André, figure l'extrême poésie, et dont Manon Lescaut demeure le chefd'œuvre passionné. A défaut de passion proprement dite, un pathétique discret et doucement profond s'y mêle à la vérité railleuse, au toa naïf des personnages, à la vie familière et de
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petite ville^ prise sur le fait. Quelque ohoee du détail hdtlloidais, mais saus l'application ni la minutie^ et afec une rapidité bien française. Ck)nune je n'exagère rien^ je ne craindrai pas de beaucoup citer. — La première lettre est de Juliane G...^ à sa tante; Juliane^ pauvre ouvrière en robes (une petite iailleuse, cororae on dit), raconte, dans son patois ingénu, eomment il lui est arrivé avant'hier una grande aventure : on avait travaillé tout le jour autour de la robe de W^ de La Prise, une belle demoiselle de la ville, et, sitôt faite, ses maîtresses avaient obargé Juliane de l'aller porter. Mais, en descendant le Neuhourg, la pauvre fille dans un embarras trébuche, et la robe tombe : il avait plu. Com* ment oser la porter en cet état? comment oser retourner chez ses maitresses si grmgesf Elle demeurait immobile et tout pleurant. Mais un jeune monsieur était là; il a vu l'embarras de la pauvrette, et, sans se soucier des moqueurs, il l'aide à ramasser la robe, lui offre de l'accompagner vers ses maîtresses, l'excuse près d'elles en effet, et lui glisse une pièce d'argent en la quittant. Et il y avait à tout cela, note2*le> de la bonté et une sorte de courage; car la petite tille, jolie à la vérité, était si mal mise et avait si mauvaise façon, qu'un élégant un peu vain ne se serait pas soucié d'être vu dans lès rues avec elle.
Ce gentil monsieur, qui trotte déjà dans le cerveau de la pauvre fille, est un jeune étranger, Henri Meyer, fils d'un honnête marchand de Strasbourg, neveu d'un riche négociant de Ffanefort, et arrivé depuis peu à Neuchâtel pour y étudier le commerce; c'est un apprenti de comptoir, rien de plus. Mais il a de l'esprit, des sentiments, assez d'instruction : il est bien né. Ses lettres, qui suivent celles de Juliane, et qu'il adresse à son ami d'enfance, Godefroy Dorville, à Hambourg, nous décèlent sa distinction naturelle et nous le font aimer. Il commence par juger assez sévèrement Neuchâtel et ses habitants. Aussi pourquoi faut-il qu'il soit tombé tout d'abord en pleines vendanges dans des rues sales et encombrées? Grands et petits, on n'a raison de personne eo ces moments, chacun n'étant occupé que de son vin :
« C'est une terrible chose que ce vin! Pendant six semaines je n'ai pas vu deux personnes ensenible qui ne parlassent de la
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vente* ; il serait trop long de ('expliquer ce que c'est, et je t'eiH ouierais autant que 1 on m'a ennuyé. Il suffit de te dire que la moitié du pays trouve trop haut ce que l'autre trouve trop bas, selon rintérêt que chacun peut y avoir; et aujourd'hui on a discuté la chose à peuf, quoiqu'elle soit décidée depuis trois semaines. Pour moi, si je fais mon métier de gagner de l'argent, je tâcherai de a'entretenir personne du vif d^r que j'aurais d'y réussir; car c'est un dégoûtant eqtretien. »
Henri Jdeyer, tout bon commis qu'il est au comptoir, a donc le cœur libéral, les goûts nobles; il a pris^ à ses moments perdus, un maître de violon; il songe aux agréments permis, ne veut pas renoncer aux fruits de sa bonne éducation^ et se soucie même d'entretenir un peu son latin. Il cite en un endroit le Uuron ou Vingéau, et par conséquent ne l'est plus tout à fait lui-même. Rien d'étonnant pous nous, après cela, qu'il observe autour de Iqi et s'émancipe en quelque malice innocente. Voici Tune de ces pages railleuses que les Neuchâtelois à' alors (c'est comme pour la Hollande, je ne parle qu'au passé) ne pardonnaient pas à M"»' de Charrière d'avoir mises au jour :
« Une chose m'a frappé ici. Il y a deux ou trois noms que j'entends prononcer sans cesse. Mon cordonnier, mon perruquier, un petit garçon qui fait mes commissions, un gros marchand, portent tous le même nom; c'est aussi celui de deux tailleurs avec qui le hasard m'a fait faire connaissance, d'un oflicier fort élégant qui demeure vis-à-vis de mon patron, et d'un ministre que j'ai entendu prêcher ce matin. Hier je rencontrai une belle dame bien parée; je demandai son nom, c'était encore le même. Il y a un autre nom qui est commun à un maçon, à un tonnelier, à un conseiller d'État. J'ai demandé à mon patron si tous (es gens-là étaient parents, il m'a répondu qu'oui en quelque sorte : cela m'a fait plaisir. Il est sûrement agréable de travailler pour ses parents quand on est pauvre, et de donner à travailler à ses parents quand on est riche. 11 ne doit point y avoir entre ces
* La venu^ fixation aniueUo du prix du vin, fuite par le Gouvernenwtf
geD9-là la même hauteur ni la même triste humilité que j*ai vue ailleurs.
« Il y a bien quelques familles qui ne sont pas si nombreuses ; mais quand on me nommait les gens de ces familles-là^ on roe disait presque toujours : « Cest madame une telle^ fille de monsieur un tel D (d'une de ces nombreuses familles)^ ou : « Cest monsieur un tei^ beau-frère d'un tel m (aussi d'une des nombreuses familles) : de sorte qu'il me semble que tous les Neuchâtelois sont parents; et il n'est pas bien étonnant qu'ils oe fassent pas de grandes façons les uns avec les autres^ et s'habillent comme je les ai vus dans le temps des vendanges^ lorsque leurs gros souliers^ leurs bas de laine et leurs mouchoirs de soie auteur du cou m'ont si fort frappé. »
Meyer est invité à un concert, peu de jours après l'aventure de la robe, qui a bien du côté de la petite tailleuse quelques légères conséquences, reprises ou déchirures, qui de reste se retrouveront; mais il n'y attache, pour le moment, que peu d'importance. Pourtant, lorsqu'il a entendu annoncer au concert M^^* Marianne de La Prise, cette belle demoiselle dont tout le monde dit du bien, et à qui la robe était destinée; quand il voit monter à l'orchestre cette jeune personne, assez grande, fort mince, très-bien mise, quoique fort simplement ; quand il reconnaît cette même robe qu'il a un jour relevée du pavé le plus délicatement qu'il a pu; quoiqu'il n'y ait rien à tout cela qui doive lui sembler bien imprévu, il se trouble. Elle devait chanter à côté de lui, il devait l'accompagner : tout est oublié ; il la regarde marcher et s'arrêter et prendre sa musique :
a Je la regardais avec un air si extraordinaire, à ce que l'on m'a dit depuis, que je ne doute pas que ce ne fût cela qui la fit rougir, car je la vis rougir jusqu'aux yeux. Elle laissa tomber sa musique, sans que j'eusse l'esprit de la relever; et quand il fut question de prendre mon violon, il fallut que mon voisin me tirât par la manche. Jamais je n'ai été si sot, ni si fôché de l'avoir été : je rougis toutes les fois que j'y pense, et je f aurais écrit le soir même mon chagrin, s'il n'eût mieux valu employer une heure
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qui me resta entre le concert et le départ du courrier, à aider à DOS messieurs à expédier nos lettres. )>
Qu'est-ce donc que M»® de La Prise ? Virginie, Valérie, Nathalie, Sénanges, Clermont, Princesse de Cièves, créations enchantées, abaissez-vous, — baissez-vous un peu, pour donner à cette simple, élégante, naïve et généreuse fille, un baiser de sœur!
Et vous, belle Saint-Yves de certain conte par trop badin, élevez-vous, ennoblissez-vous un peu, mêlez de la raison dans vos larmes, redevenez tout à fait pure et respectée pour l'atteindre.
Depuis l'incident du concert, qui avait fait nécessairement jaser, Meyer n'avait pas revu M*i« de La Prise. Il la retrouve à un bal pour lequel on lui avait envoyé, de deux côtés différents, deux billets : un de ces billets, il en a disposé assez légèrement pour un ami de comptoir qui était présent lorsqu'il recevait le second; il n'a pu résister à lui faire ce plaishr.
« Hier, vendredi, fut le jour attendu, redouté, désiré; et nous nous acheminons vers la salle, lui fort content, et moi un peu mal à mon aise. L'affaire du billet n'était pas la seule chose qui me tint l'esprit en suspens : je pensais bien que MH^ de La Prise serait au bal, et je me demandais s'il fallait la saluer, et de quel air; si je devais lui parler, 'si je pouvais la prier de danser avec moi. Le cœur me battait; j'avais sa figure et sa robe devant les yeux ; et quand en effet, en entrant dans la salle, je la vis assise sur un banc près de la porte, à peine la vis-je plus distinctement que je n'avais vu son image. Mais je n'hésitai plus, et sans réfléchir, sans rien craindre, j'allai droit à elle, lui parlai du concert, de son ariette, d'autre chose encore; et, sans m'embarrasser des grands yeux curieux et étonnés d'une de ses compagnes, je la priai de me faire l'honneur de danser avec moi la première contredanse. Elle me dit qu'elle était engagée. — Eh bien! la seconde?— Je suis engagée. — La troisième? — Je suis engagée. — La quatrième? la cinquième? Je ne me lasserai point, lui dis-je en riant. — Cela serait bien éloigné, me répondit-elle; il est déjà tard, on va bientôt commencer. Si le comte Max, avec qui je dois danser la première, ne vient pas avant qu'on commence, je la danserai avec vous, si vous le voulez. — Je la remer-
37t PORTRAITS DE FEMMES.
ciai; et, dans le même moment, une dame vient à moi et me dit : — Ah! monsieur Meyer, Youg aves reçu mon billet? — Oui, roa<dame, lui dis-je; j'ai bien des remerdments à vous faire; J'ai même reçu deux billets, et j'en ai donné un à M. Monin. — Corn* ment ! dit la dame; un billet envoyé pour vous!... Ce n'était pas l'intention, et cela n*est pas dans l'ordre. — J'ai bien craint, après coup, madame, que je n'eusse eu tort, lui répondis-je ; mais il était trop tard, et j'aurais mieux aimé à ne point venir ici, quelque envie que j'en eusse, que de reprendre le billet et de venir sans mon ami. Pour lui, il ne s'est point douté du tout que j'eusse commis une faute, et il est venu avec moi dans la plus grande sécurité. ^ Oh bien! dit la dame, il n'y a point de mal pour une fois. — Oui, ajoutai-je, madame; si on est mécontent de nous, on ne nous invitera plus, mais si on veut bien encore que l'un de nous revienne, je me flatte que ce ne sera pas sans l'autre. — - Là-dessus elle m'a quitté, en jetant de loin sur mon camarade un regard d'examen et de protection. — Je tâcherai de danser une contredanse avec votre ami, m'a dit M>ie de La Prise d'un air qui m'a enchanté. -^ Et puis voilà que l'on s'arrange pour hi contredanse, et que le comte Max n'était pas encore arrivé. Elle m'a présenté sa main avec une grâce charmante, et nous avons pris notre place. Nous étions arrivés au haut de la contredanse, et nous allions conmiencer, quand Mlle de La Prise s'est éonée : ^ Ah! voilà le comte. — C'était lui en effet, et il s'est approché de nous d'un air chagrin et mortifié. Je suis allé à Im; je lui ai dit : •*-*^ Monsieur le comte, ma* demoiselle ne m'a prié de danger avec elle qu'à votre défaut. Elle trouvera bon, j'en suis sûr, que je vous rende votre place, et peutrêtre aurart^Ue la bonté de me dédommager. — Non, monsieur, a dit le comte; vous êtes trop honnête, et cela n'est pas juste : je suis impardonnable de m'être fait attendre; je suis bien puni, mais je l'ai mérité. — M»o de La Prise a paru également contente du comte et de moi ; elle lui a promis la quatrième contredanse, et à moi la cinquième pour mon ami, et la sixième pour moi-môme. J'étais bien content : jamais je n'ai dansé avec tant de plaisir. La danse était pour moi, dans ce moment, une chose toute nouvelle; je lui trouvai un meaning, un
MADAME DE GHARRIÈRE. 8λ
esprit que je ne lui avais jainaig trouvé : j'aurais volontiers rendu grâce à son inventeur ; je pensais qu'il devait avoir eu de r&oie et une demoiselle de La Prise avec qui danser. C'étaient sans doute de jeunes filles comme oelle-ci qui ont donné l'idée des Muses.
« Mlle de La Prise danse gaiement^ légèrement et décemment. J'ai vu ici d'autres jeunes tilles danser avec encore plus de grâce, et quelques-unes avec encore plus d'habileté, mais point qui, à tout prendre, danse aussi agréablement. On en peut dire autant de sa figure ; il y en a de plus belles, de plus éclatantes, mais aucune qui plaise comme la sienne ; il me semble, à voir comme on la regarde, que tous les bommes sont de mon avis. Ce qui me surprend, c'est l'espèce de confiance et même de gaieté qu'elle m'inspire. Il me semblait quelquefois, à ce bal, que nous étions d'anciennes connaissances; je me demandais quelquefois si nous ne nous étions point vus étant enfants; il me semblait qu'elle pensait la même chose que moi, et je m'attendais à ce qu'elle allait dire. Tant que je serai content de moi, je voudrais^ avoir M"® de La Prise pour témoin de toutes mes actions; n>ais quand j'en serai mécontent, ma honte et mon chagrin seraient doubles, si elle était au fait de ce que je me reproche. Il y a certaines choses dans ma conduite qui.me déplaisaient assez avant le bal, mais qui me déplaisent bien plus depuis que je souhaite qu'elle les ignore. Je souhaite surtout que son idée ne me quitte plus et me préserve de rechute. Ce serait un joli ange tutélaire, surtout si on pouvait l'intéresser, v
Mlle de La Prise est fille unique d'un gentilhomme des plus nobles, issu de Bourgogne, d'une branche cadette venue dans Iç pays avec Philibert de Châlons, mais des plus déchus de fortune, ïi a servi en France; il s'est à peu près ruiné, et a la goutte. Sa femme, qui n'a pas l'air d'être la femme de sçn mari ni la mère de sa fille, et qui l'est pourtant, a été belle, épousée pour cela sans doute, tracassière et un peu commune. Le père chérit m fille et dévore souvent ses larmes en la regardant; car les biens diminuent, il a fallu vendre une petite eamp^gpe au Val-de* Travers, les vignes d'Auvernier rapportent à peine, et chaque
aSO PORTRAITS DE FEMMES.
jour ses jambes continuent d'enfler. Sa pension s'éteindra avec lui; et que sera l'avenir de cette adorable enfant? Nous ne la connaissons encore que par Meyer; mais elle-même va directe* ment se révéler. Elle écrit à sa meilleure amie^ Eugénie de Yille^ qui est depuis ud an à Marseille; il lui échappe de raconter assez en détail ses ennuis :
« Et toi> que fais-tu? passeras-tu ton hiver à Marseille ou à la campagne? Songe-t-on à te marier? As-tu appris à te passer de moi? Pour moi^ je ne sais que faire de mon cœur. Quand il m'arrive d'exprimer ce que je sens, ce que j'exige de moi ou des autres, ce que je désire, ce que je pense, personne ne m'entend ; je n'intéresse personne. Avec toi tout avait vie, et sans toi tout me semble mort. Il faut que les autres n'aient pas le même besoin que moi ; car si l'on cherche un cœur, on trouverait le mien. »
Elle n'est pourtant pas toujours aussi plaintive ni aussi découragée qu'en ce moment; mais, le matin même, sa mère a renvoyé une ancienne domestique qui les servait depuis dix ans, et la tristesse de l'aimable fllle a débordé. Dans sa première lettre, il n'est encore question que des noms de jeunes gens à la mode, des deux comtes allemands nouveaux venus (le comte Max et son frère) ; dès la seconde, Meyer, pour nous, s'entrevoit :
«Les concerts, écrit-elle, sont commencés : j'ai chanté au premier; je crois qu'on s'est un peu moqué de moi à l'occasion d'un peu d'embarras et de trouble que j'eus, je ne sais trop pourquoi; c'est un assemblage de si petites choses, que je ne saurais comment te le raconter. Chacune d'elles est un rien, ou ne doit paraître qu'un rien, quand même elle serait quelque chose.»
Mais voici qui se dessine déjà mieux, et correspond, pour l'éclairer, à notre mystère :
« Il me semble que j'ai quelque chose à te dire; et quand je veux commencer, je ne vois plus rien qui vaille la peine d'être dit. Tous ces jours je me suis arrangée pour t'écrire : j'ai tenu ma plume pendant longtemps, et elle n'a pas tracé le moindre mot. Tous les faits sont si petits que le récit m*en sera ennuyeux
à moi-même, et l'impression est quelquefois si forte que je ne saurais la rendre : elle est trop confuse aussi pour la bien rendre. Quelquefois il me semble qu'il ne m'est rien arrivé ; que je n'ai rien à te dire; que rien n'a changé pour moi; que cet hiver a commencé comme l'autre; qu'il y a, comme à l'ordinaire, quelques jeunes étrangers à Neuchâtel, que je ne connais pas, dont je sais à peine le nom, avec qui je n'ai rien de commun. En effet, je suis allée au concert; j'ai laissé tomber un papier de musique; j'ai assez mal chanté; j'ai été à la première assemblée; j'y ai dansé avec tout le monde, entre autres deux comtes alsaeiens et deux jeunes apprentis de comptoir : qu'y a-t-il dans tout cela d'extraordinaire, ou dont je pusse te faire une histoire détaillée? D'autres fois il me semble qu'il m'est arrivé mille choses; que si tu avais la patience de m'écouter, j'aurais une immense histoire à te faire. Il me semble que je suis changée, que le monde est changé, que j'ai d'autres espérances et d'autres craintes, qui, excepté toi et mon père, me rendent indifférente sur tout ce qui m'a intéressée jusqu'ici, et qui, en revanche, m'ont rendu intéressantes des choses que je ne regardais point ou que je faisais machinalement. J'entrevois des gens qui me protègent, d'autres qui me nuisent : c'est un chaos, en un mot, que ma tête et mon cœur. Permets, ma chère Eugénie, que je n'en dise pas davantage jusqu'à ce qu'il se soit un peu débrouillé et que je sois rentrée dans mon état ordinaire, supposé que j'y puisse rentrer. »
En extrayant ces simples paroles, je ne puis m'empécher de remarquer que je les emprunte précisément à Texemplaire des Lettres l^fetichdteloises qui a appartenu à M.^^ de Montolieu, et je songe au contraste de ce ton parfaitement uni et réel avec le genre romanesque, d'ailleurs fort touchant, de Caroline de Lichtfield, Mme de Charrière n'a rien non plus de Jean-Jacques; tout est nature en son roman, comme en quelque antique nouvelle d'Italie.
Mlle de La Prise a la franchise de cœur; comme l'abbesse de Castro, comme Juliette, elle ose aimer et se le dire; elle sait regarder en face l'éclair, dès qu'il a brillé :
a Quoi qu'il puisse m'aitiver d'ailleurs, il me semble que, si on m'aime beaucoup ,et que j'aime beaucoup, je ne saurais être malheureuse. Ma mère a beau gronder depuis ce jour-là, cela ne trouble pas ma joie. Mes amies ne me paraissent plus maussades : vois-tu, je dis mes amtec, mais c'est par pure surabondance de bienveillance; car je n'ai d'anrié que toi. Je te préfère à M. Meyer lui-même, et si tu étais ici et qu'il te plut, je te le céderais. Ne va pas croire que nous nous soyons enoore parlé; je ne l'ai pas même revu depuis le concert. Mais j'espère qu'il viendra à la première assemblée : nos dames, sans que je les en prie, me feront bien la galanterie de l'y inviter. Alors nous nous parlerons sûrement, dussé-je lui parler la première. Je me trouverai près de la porte, quand il enU*era. Alors aussi se décidera la fipiestion : savoir, si M. Meyer sera l'âme de la vie entière de ton amie, ou si je n'aurai fait qu'un petit rêve agréable, qni m'aura amusée pendant nn mois; ce Sera l'un ou l'autre, et quelques moments décideront lequel des deux. Adieu, mon Eugénie ! mon père est plus content de moi que jamais; il me trouve charmante : il dit qu'il n'y a rien d'égal à sa fille, et qu'il ne la troquerait pas contre les meilleures jambes du monde. Tu vois que ma folie est du moins bonne à quelque chose. Adieu. it
Cette amante si résolue, c'est la même qui écrit à son amie qu'on veut marier là-bas, cette autre page toute pleine de capricieux conseils, d'exquises et gracieuses finesses :
« Tous tes détails à toi sont charmants : tu n'aimeras, tu n'aimeras jamais Fborome qu'on te destine, c'est^-dire tu ne Faimeras jamais beaucoup. Si tu ne l'épouses pas, tu pourras en épouser un autre. Si tu l'épouses, vous aurez de la complaisance f un pour l'autre, vous vous serez une société agréable. Peut-être tu n'exigeras pas que tous ses regards soient pour toi, ni tous les tiens pour lui : tu ne te reproeberas pas d'avoir regardé quelque autre chose, d'avoir pensé à quelque autre chose, d'avoir dit un mot qui pût lui avoir fait de la peine un instant; tu lui expliqueras ta pensée; elle aura été honnête, et tout sera bien. Tu feras plus pour hii que pour moi, mais tu m'aimeras plus que lui. Nous nous entendrons mieux; nous nous sommes toujours en-
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tondues, et il y a eu entre nous une sympathie qui ne naîtra point mire vous. Si cela te convient, épouse-le, Eugénie. Penses-y cependant : regarde autour de toi pour voir si quelque autre n'obtiendrait pas de toi un autre sentimei^. N'aft-tu pas lu quelques romans, et n'as-tu jamais partagé le sentiment de quelque héroïne? Sache aussi si ton épouine t'aime pas autrement que tu ne l'aimes. Dis-lui, par exemple, que tu as une amie qui t'aime chèrement, et que tu n'aimes personne autant qu'elle. Vois alors s'il rougit, s'il se fâche : alors ne l'épouse pas. Si cela lui est absolument égal, ne l'épouse pas non plus. Mais s'il te dit qu'il a regret de te tenir lom de moi, et que vous viendrec ensemble à Neuchâtel pour me voir, ce sera un b(m mari, et tu peux l'épouser. Je ne sais où je prends tout ce que je te dis ; car avant ce moment je n'y ayais jamais pensé. Peut^tre cela n'a-t41 pas le sens commun. Je t'avoue que j'ai pourtant fort bonne opinion de mes observations... non pas obsenrations, mais comment dirai*je? de cette lumière que j'ai trouvée tout à coup dans mon cœur^ qui semblait luire exprès pour éclairer le tien. Ne f y fie pourtant pas : demande et pense. Non, ne demande à personne; on ne t'entendra pas! Interroge^oi bien toi-même. Adieu. »
Et Meyer est digne d'elle, même par l'esprit; écrivant à son ami Godefroy, il n'est pas en reste, à son tour, pour ces finesses d'âme subitement révélées :
ce Tu trouves le style de mes lettres changé, mon cher Godefroy! Pourquoi ne pas me dire si c'est en mal ou en bien? Mais il me semble que ce doit être en bien, quand j'aurais md-mème changé en mal. Je ne suis plus un enfant, cela est vrai; j'ai presque dit, cela n'est que trop vrai. Mais, au bout du compte^ puisque la vie s'avance, il faut bien avancer avec elle! Qu'on le veuille ou non, on chimge, on s'instruit, on devient responsable de ses actions. L'insouciance se perd, la gaieté en souffre; si la sagesse et le bonheur voulaient prendre leur [dace, on n'aurait rien à regretter. Te souvient-il du Huron que nous lisions ensemble? 11 est dit que Miie k. (j'ai oublié le reste de mxl nom) devint en deux ou trois jours une autre personne : une perso/me, je ne comprenais pas alors ce que cela voulait dire; à présent '
je le comprends. Je sens bien qu'il faut que je paie moi-même l'expérience que j'acquiers; mais je voudrais que d'autres ne la payassent pas. Gela est pourtant difficile^ car on ne fait rien tout seul, et il ne nous arrive rien à nous seuls. »
Il faut pourtant omettre; le mieux, en vérité, eût été de réimprimer ici au long, et par une contre-façon très-permise, tout le livret inconnu, qui n'eût occupé que l'espace d'une nouvelle; mais cela eût pu sembler bien confiant. Je continue d'y glaner. — Une rencontre par un temps de pluie, au retour d'une promenade, conduit Meyer et son ami le comte Max à faire compagnie à Mlle de La Prise, qui, arrivée devant sa maison, les invite à entrer. Cet intérieur nous est de tous points touché. Un petit concert simprovise, le plus agréable du monde : Meyer est bon violon; Mi>« de La Prise accompagne très-bien; on ne peut avoir, sur la flûte, une meilleure embouchure que le comte Max, et la flûte est un instrument touchant qui va au cœur plus qu'aucun autre. La soirée passe vite. Neuf heures approchent, heure du souper. « Messieurs, dit M. de La Prise en regardant la pendule, et nonobstant certain geste de sa femme; messieurs, quand j'étais riche, je ne savais pas laisser les gens me quitter à neuf heures; je ne l'ai pas même appris depuis que je ne le suis plus; et si vous voulez souper avec nous, vous me ferez plaisir, v On reste; la gaieté s'engage, et M«« de La Prise elle-même ne gronde plus.
« A dix heures (c'eêt Meyer qui raconte), un parent et sa femme sont venus veiller. On a parlé de nouvelles, et on a raconté, entre autres, le mariage d'une jeune personne du pays de Yaud, qui épouse un homme riche et très-maussade, tandis qu'elle est passionnément aimée d'un étranger sans fortune, mais plein de mérite et d'esprit. Et Vaime-t-ellef a dit quelqu'un. Ou a dit que oui, autant qu'elle en était aimée. — iTn ce cas-là elle a grand tort, a dit M. de La Prise. — Mais c'est un Jbrt bon parti pour elle^ a dit madame, cette fille n*a rien; que pouvait-^lle faire de mieux f — Mendier avec l'autre! a dit moitié entre ses dents Mii«de la Prise, qui ne s'était point mêlée de toute cette conversation. Mendier avec Vautre! à répété sa mère. Voilà un beau propos pour
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urne Jeune fille! Jecrois en vérité que tu es folUÎ-^Ntm, non; elle, n*est pas Jolie : ellearaison, a dit le père. J'aime cela, moi! c'est ce que f avais dans lecceur quand je Vépousai, — Oh bien! nous fîmes là une belle qffaire! — Pas absolument mauvaise, dit le père, puisque cette Jllle en est née.
« Alors MU« de La Prise^ qui depuis un moment avait la tète penchée sur son assiette et ses deux mains devant ses yeux, s'est glissée le long d'un tabouret qui était à moitié sous la table entre elle et son père, et sur lequel il avait les deux jambes, et s'est trouvée à genoux auprès de lui, les mains de son père dians les siennes, son visage collé dessus, ses yeux les mouillant de larmes, et sa bouche les marquant de baisers : nous l'entendions saiigloter doucement. Cest un tableau impossible à rendre. M. de La Prise, sans rien dire à sa fille, l'a relevée, et l'a assise sur le tabouret devant hii, de manière qu'elle tournait le dos à la table : il tenait une de ses mains; de l'autre elle essuyait ses yeux. Personne ne parlait. Au bout de quelques moments, elle est allée vers la porte sans se retourner, et elle est sortie. Je me suis levé pour fermer la porte qu'elle avait laissée ouverte. Tout le monde s'est levé. Le comte Max a pris son chapeau, et moi le mien.
« Au moment que nous nous approchions de Nfl^ de La Prise pour la saluer, sa fille est rentrée. Elle avait repris un air serein. Tu devrais prier ces messieurs d'être discrets^ lui a dit sa mère. Que penserart-on de toi dans le monde, si on apprend ton propos? — Sh! ma chère numum^ a dit sa fille, si wms n'en parlons plus, nous pouvons espérer qtiil sera oublié, — Ne vous enfiattez pas, mademoiulle, a dit le comte : Je crains de ne l'oublier de longtemps.
«Nous sommes sortis. Nous avons marché quelque temps sans parler. A la fin, le comte a dit : Si fêtais plus riche!.,. Mais c'est presque impossible; il n'y faut plus penser :je tâcherai de n'y plus penser un seul instant. Mais vous ?... a-t-il repris en me prenant la main. J'ai serré la sienne; je l'ai embrassé, et nous nous sommes séparés. »
Si Diderot avait connu ces pages, que n*aurait-il pas dit? il eût
ZH PORTRAITS DB FEMMl^â.
couru^ le livre en main, chez Seddine. Le bien, c'est qa'il n'y a pas eu ici ombre de système, rien qui sente Tauleur; rien mémo qui sente le peintre : ce délicieux Terburf est Tenu sans qu'il y ait eu de pinceau.
Nous touchons au point délicat, pour lequel il a fallu à IfrM de Charrière des qualités supérieures à celles d'un tatent simplement aimable, une ?eine franche, et, commu l'a ti^bien dit un critique d'alors, une sorte de efmra^è ^éêpHi^.-^lA pauvre tailleusé iuliane, que nous avons un peu négligée, que Meyer a né^gée aussi, ne l'a pourtant pas été assez tôt pour ne point s'en ressentir. Il n'a pas eu à lui tendre de pié^; l'innocente est venue comme d'elle-même, mais telle elle ne s'en est peint retournée. Juliane va être mère i elle se Tavoue avec etroi; auteur d'elle, on peut s'en aperoevoit* à chaque heure. Que devenir? Un jour, travaillant chez Mil« de La Prise qui a eu des bontés pour elle, et qui, la voyant pâle, triste et trmblaBte, l'a pressée de questions affectueuses, ce soir-là, avant de sortir, les sanglots éclatent : elle lui confesse tout! Meyer, qui a rompu depuis des mois avec la pauvre enfant, ne sait rien : c'est W^^ de La Prise qui va le lui apprendre. Le lendemun au bal, à Ftusemblée, pâle elle-même, plus grave et avec un je ne sais quoi de solennel, elle arrive. Mey^ en est frappé; il pâlit aossi sans
' Dans le Nouveau Journal de Liuérature, Lausanne, 15 Juin 1784, le ministre Chaillet prit en main la défense des Lettres Neuchâtetoises contre M9 compatriotes, dans an spirituel artide, ti pfis du tout béotien, Je tous aiéUre. Il j disait : « Ce n'est qu'une bagatelle, àssarémeftt ; malt (fest une très-jolie bagatelle; mais ilj a dé te facilité, di la rapidité éttm le style, des choses qui font tableau, des observations justes, des idées i|iil restent; mais il y a dans les caractères eet heureux mélange de faUilesse et d'honnêteté, de bonté et de fougue, d'écarts et de générosité, qui les rend à la fois attachants et vrais .* il y a une sorte de courage d esprit dans tout ce qu'ils font, qui les fait ressoHir, et je soutiens qu'avec une âme commune on ne les eût point inventés ; mais il y a une très-grande vérité de sentiments : toutes les fois qu'on mot de sentiment est là, c'est sans eCTort. sans apprêt ; c'est ce débordement si rare qui fait sentir qd'll ne vient que de la plénitude du cœur, dont il sort et coule avec facilité, sans avoir rien de redierché, de coatralnt, d'affecté, ni d'enflé... «
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safoir : il lui denEMBde pimrttiit de daoser. Ifaûi il s'agit bien d« cela! kà une soèœ^ à moD aepa, admirable, profondémeot tou^ diaote et réelle et ehaite, mm de ces acèoee pour ieequellei» ceui qui les ont goûtées avec pleurs craignent le grand jour et l'ordinaire indifférence ^ M^e de La Prise a donc à parler au long à Meyer, et elle le doit faire sans attirer Tattention : pour cela, elle ne trouve rien de mieux dans sa droiture que de prier le comte Mai, le loyal ami de Meyer, de s'asseoir aussi près d'elle, et là, sur un banc, entre ces deux jeunes gens qui Técoutent (scène cbaste, précisément parce qu'ils sont (kux)^ comme si elle n'avait causé que bal et plaisirs, parfois interrompue par quelque propos de femmes qui passent et repassent, y répondant avec sourire, puis reprenant avec les deux amis le 111 plus serré de son récit, elle dit tout, et la faute, et que cette Jille est grosse, et qu'elle ne sait que devenir, et le devoir et la pitié. Meyer, bouleversé, n'a que deux pensée» et que deux mots : satisfaire h tout, et convaincre M'ie de La Prise qu'il n'y a pas eu séductùm,. et que tout ceci est antérieur à elle. La simplicité des paroles égale la situation. Meyer a demandé un moment pour se re^ mettre du coup ; il sort de la salle, agitant en lui la douleur, la honte, et même, faut-il le dire? l'ivresse confuse d'être père. Après un quart d'heure, il est rentré ; W^^ de La Prise et le comte Max ont repris avec lui leur place sur le banc :
« Eh bien! monsieuir Meyer y qt$e voutei-wus donc que je dise à la fille f ^^Mademoiselle, M ahj^ répondu, promette^t^i, ou donne:b'lui, faites^lui donner, ve^X'je dltre, par quelque imcien domestique de confiance, votre nourrice, ou votre iouvemante, faites^ lui donner^ de grâce, cftaque mois, ou chaque semaine, ce que vous ju$ere% convenable. Je souscrirai à tout. Trop heureus que ce soit vous!é.. Je ne vous mrais pas ehoisie peut-être i cependant je me^ trouve heureux que ee soit vous qui daigniez prendre ce soin, Cest
* Les Lettres Neuehàieloisei ont été réimprimées en 1SS3 A Nfîuchàtel, oheE Petilpierre et Priiioe, in-18 ; si l'oa y prend goût, on peut de ee côté se les procurer. La réimpression pourtant, Je dois le dire, n'en est pas toujours parfaitement exacte*
une sorte de lien, maiê qu'osalrje dire? e*est du moins une obligeUUm étemelle que vous m'aurez imposée; et vous ne pourrez jamais repousser ma reconnaissance, mon respect, mes services, mon dévouement. — Je ne les repousserai pas, QiVt-elle dit avec des accents enchanteurs ; mais c'ei^ bien plus que je ne mérite. — Je lui ai encore dit : Vous aurez donc encore ce soin? vous me le promettez? Cette fille ne souffrira pasf elle n*aura pas besoin de travMler plus qu'il ne lui convient f elle n'aura point ^intulte nk de reproche à supporter? — Soyez tranquille, mVt-elle dit :;6 vous rendrai compte, chaque Jois que je vous verrai, de ce que f aurai fait; et je me ferai remercier de mes soins et payer de mes avances. Elle souriait en disant ces dernières pesole&.'-Ilne sera donc pas nécessaire qu'U la revoie? a dit le comte. — Point nécessaire du tout, a-t-elle dit avec quelque précipitation. Je Tai regardée : elle l'a vu; elle a rougi. J'étais assis à côté d'elle :je me suis baissé jusqu'à terre. — Qu'avez-vous Mssé tomber? m'a-t-elle dit; que cherchez-vous? — Rien. J'ai baisé votre robe. Vous êtes un ange, une divinité! Alors je me suis levé, et me suis tenu debout à quelque distance vis-à-vis d'eux. Mes larmes coulaient; mais je ne m'en embarrassais pas^ et il n'y avait qu'eux qui me vissent. Le comte Max attendri et W^^ de La Prise émue ont parlé quelque temps de moi avec bienveillance. Cette histoire JlniuaU bien, disaient-ils; la fille était à plaindre, nuUspas absolument malheureuse. Ils convinrent enfin de l'aller trouver sur l'heure même chez Mi'» de La Prise, où elle travaillait encore. On m'ordonna de rester, pour ne donner aucun soupçon, de danser même, si je le pouvais. Je donnai ma bourse au comte, et je les vis partir. Ainsi finit cette étrange soirée, t»
Les dernières lettres, qui suivent cette scène, descendent doucement sans déchoir. W^^ de La Prise, depuis ce moment, a quelque chose de changé dans ses manières; toiyours aussi naturelle, mais moins gaie, et, aux yeux de Meyer, plus imposante. Une lettre d'elle, à son amie Eugénie, achève de nous ouvrir son cœur. Elle aime; la crise passée, elle est heureuse; elle s'est convaincue de la sincérité, de la loyauté de l'amant : elle n'a pas eu à pardonner. Un peu de fleur est tombé sans doute, mais
le parfum y gagne, plus profond. « Nous étions certainement nés l'un pour l'autre, dit-elle; non pas peut-être pour vivre ensemble, c'est ce que je ne puis savoir, mais pour nous aimer... Adieu, chère Eugénie, je ne te le céderais plus. » Une maladie de son ami Godefroy force Meyer de partir pour Strasbourg inopinément : il n'a que le temps d'écrire son départ à Mlle de La Prise, avec l'aveu de son amour; car jusque-là il n'y a pas eu d'aveu en paroles, et cette lettre est la première qu'il ose adresser. Il la confie au loyal Max, qui court dans une soirée où doit être M\^^ de La Prise; Max la lui remet sans affectation et à haute voix, comme d'un ami : elle prend une carte, et, tout en y dessinant quelque fleur, elle a répondu au crayon deux mots discrets, mais certains, qui laissent à l'heureux Meyer et à son avenir toute espérance.
C'est là une véritable fin, la seule convenable. Pousser au delà, c'eût été gâter; en venir au mariage, s'il eut lieu, c'eût été trop réel. Au contraire, on ne sait pas bien; Tœil est encore humide, on a tourné la dernière page, et l'on rêve. Les Lettres NcuchdUloises n'eurent pas de suite et n'en devaient pas avoir.
Deux ans après, en 1786> M"* de Gharrière donna son ouvrage le plus connu, Caliste ou Lettres écrites de Lausanne, Il pourrait s'intituler CécUe à meilleur droit que Caliste; car Galiste n'y fait qu'épisode, Géciie en est véritablement l'héroïne, comme Mi^e de La Prise dans le précédente La mère de Géciie écrit régulièrement à une amie et parente du Languedoc; elle ne lui parle que de cette chère enfant sans fortune, qui a dix-sept ans déjà et qu'il faut penser à marier : rien de plus gracieux que ces propos d'une mère jeune encore. Elle décrit sa Géciie, ses beautés, sa santé, sa fraîcheur, ses légers défauts même, le cou un peu gros, mais en tout bien du charme :— a Eh bien! oui. Un joli jeune homme Savoyard, habillé en fille. G'est assez cela. Mais
* Pour rentière exactitude bibliographique, je dois dire que le tilre de CaUsie ou LeUres écrites de Lausanne n'appartient qu'aux éditions postérieures à la première: celle-ci s'ioUtulait simplement au premier volume Lettres écrites de Lausanne, et au second Caliste ou Suite des Lettres, etc. ; les deux titres se sont bientôt confondus.
aao PORTRAITS DR FEMMES.
n'oubliez pas, pour vous la figurer aussi jolie qu'elle Test, une certaine transparence dans le teint; je ne sais quoi de satiné, de brillant, que lui donne souvent une légère transpiration; c'est le contraire du mat, du terne; c'est le satiné de la fleur rouge des pois odoriférants. » On conunence de tous côtés à faire la cour à Cécile; elle n'a qu'à choisir entre les umauts : un cousin ministre, un Bernois de mérite...; mais, décidément, le préféré de la jeune fille est un petit milwd en passage, qui lui fait la cour assez tendrement, mm ne se déclare pas. Tous ces détails de coquetterie innocente, d'émotion naïve, de prudence maternelle et de franchise presque de sœur, sont portés sur up fond de paysage brillant et de légère peinture du monde vaudois. Pas de drame, des situations très-simples, et je ne sais quel intérêt attachant. Cécile ne se fait pas illusion; elle voit bien qu'elle ne remplit pas, comme elle le mérite, ce cœur du petit Lord trop léger; deux larmes brillent dans ses yeux en le confessant, et pourtant elle préfère ! La lettre xvi offre, entre la mère et la fille, une de ces scènes comme les lettres Neuchâteloises en peuvent faire augurer. Les derniers accents s'élèvent :
<( ... Nos paroles ont fini là, écrit la mère, mais non pas nos pensées... Les intervalles d'inquiétude sont remplis par l'ennui. Quelquefois je me repose et je me remonte en faisant un tour de promenade avec ma fille, ou bien comme aiyou^d'hui en m'asseyant seule vis-à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me* faites. Je vous remercie. Auteur de tout ce que je vois, d'avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Elles ont un autre but que de me plaire. Des lois^ auxquelles tient la conservation de l'univers, font tomber cette neige et luire ce soleil. En la fondant, il produira des torrents, des cascades, et il colorera ces cascades comme un arc-en-ciel. Ces choses sont les mêmes là où il n'y a point d'yeux pour les voir; mais, en même temps qu'elles sont nécessaires, elles sont belles. Leur variété aussi est nécessaire, mais elle n'en est pas moins agréable, et n'en prolonge pas moins mon plaisir. Beautés frappantes et aimables de la nature ! tous les jours mes yeux vous admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon cœur! »
MADAME DE GHARRIÈRE, 391
Le petit Lord a un parent, une espèce de gouverneur, hieq diff* férent de lui, et qu'un sérieui pr^aturé, une tristesse mystérieuse environne. C'est dans la confidence qu'il fait à la noère de Cécile qu'apparaît Caliste. Il aimail daqs son pays, il aime toujours Caliste, et celle-ci, créature adorable, l'aimait également; mais elle avait monté sur le théâtre, elle avait joué dans tke Fair Penitmt le rôle dont le nom lui ^t resté; sa réputation première avait été équivoque. Grâces, talents, âme céleste, fortune même, tant de perfections ne purent Qéchir uu père ni obtenir à S(m lilç le consentement pour l'unioQ. Cette histoire toute romanesque a dans le détail une couleur bien anglaise, quelque chose de ce qu'Oswald, plus tard, reproduira un peu moins simplement à l'égard de Corinne; et cette première Corinne, remarquez-le, esquisse ingénue de la seconde, a ellemême longtemps vécu en Italie. Après bien des souffrances et des vicissitudes, Caliste, mariée à un autre, pure et dévorée, meurt; elle meurt, comme cet empei'eur voulait mourir, au milieu des musiques sacrées ; génie des beaux-arts et de la tendresse, elle exhale à Dieu sa belle âme en faisant exécuter le Messtah de Haendel et le stabat de Pergolèse. Celui qu'elle aimait reçoit la nouvelle funeste pendant qu'il çst çncore à Lausanne; si on ne l'entourait en ces moments, son désespoir le porterait à des extrémités. Cependant son pupille, le jeune Lord, ne s'est toujours pas déclaré; Cécile et sa mère partent pour voir leur parente du Ls^nguedoc.
Ce roman a l'air de ne pas finir ; il finit pourtant. La coiiiclusion, la moralité, faut-il la dire? c'es^ qu'au moment où, à côté de nous, un ami éploré et repentant s'accuse d'avoir brisé un. cœur et se tuerait par désespoir d'avoir laissé mourir, vousmême, jeune homme, qui le plaignez et le blâmez peut-être, vous recommencez la même faute; vous en traitez un à la légère aussi en vous disant : Cest bim différent i et 1^ conséquences, si vous n'y prenez garde bien vite, viendront trop tard et terribles aussi, pour peu que vous ayez un cœur. Et même quand elles sembleraient ne pas venir et quand on ne mourrait pas, n'est-ce donc rien que de faire souffrir? N'est-ce rien, enfin, que de méconnaître et de perdre le bien' inestimable d'être unique-
ment aimé? Ainsi va le monde, illusion et sophisme, dans un cercle toujours recommençant de désirs, de fautes et d'amertumes.
Caliste eut du succès à Paris; elle s'y trouva introduite au centre par le salon de M"^ Necker. En cherchant bien, on trouverait des articles dans les journaux du temps ^ Le Mercure d'avril 1786 en contient un tout à l'avantage du Mari sentHnethtal, qui est de M. de Constant (un oncle de Benjamin), et à la suite duquel M"« de Charrière avait ajouté une ingénieuse contrepartie sous le titre de Lettres de mistrUs Benley. Ce roman de M. de Constant est philosophique et très-agréable : en voici l'idée. M. de Bompré, âgé d'environ quarante-cinq ans, retiré du service, habite en paix une terre dans le pays de Yaud; mais il est allé à Orbe, à la noce d'un ami, et il se met à envier ce bonheur. Malgré son bon cheval, son chien fidèle, son excellent et vieux Antoine, il s'aperçoit qu'il est bien seul, les soirées d'hiver commencent à lui paraître longues. Bref, étant un jour à Genève, il y rencontré, dans la famille d'un ami, une jeune personne honnête, instruite, charmante à voir, et il se marie : le voilà heureux. Mais sa femme a d'autres goûts, un caractère à elle, de la volonté. En arrivant à la terre de son mari, elle tient le bon Antoine à distance; elle a lu les Jardins de l'abbé Delille, et elle bouleverse l'antique verger. Un portrait du père de M. de Bompré était dans le salon d'en bas, mauvaise peinture, mais ressemblante : il faut que le portrait se cache et monte d'un étage. La bonne monture que M. de Bompré avait sans doute ramenée de ses guerres, et qui lui avait plus d'une fois sauvé la vie, est vendue pour deux chevaux de carrosse ; et le pauvre chiea Hector, qui vieillit, qui, un jour d'été, a couru trop inquiet après son maître absent, s'est trouvé tué, de peur de rage. M. de Bompré est malheureux. Cela même finit par une catastrophe, et, de piqûres en douleurs, il arrive au désespoir : il se tue. Le piquant, c'est que dans le temps, à Genève, on crut reconndtr^i
' Voir dans r Esprit desJournauXt décembre 17S6 et avril 17SS, deui articles assez étendus.— M^ie de Mealan a écrit sur Caliste, mais bieit plus tard, à propos d'une réimpression {Publiciste du 3 octobre 1807.)
MADAME DE GHARRIËRE. 393
'original de M. et de Mm« de Boinpré; en fait de roman^ on y intend peu la raillerie. Une M"* Caillai, née de Chapeaprouge, e fâcha et réclama par une brochure contre FapplicatioQ qu'on ui faisait : sou mari s'était tué en effet. Dans une lettre écrite à m respectable pasteur , et qu'elle environna de toutes sortes ['attestations et de certificats en forme signés des bannerets^ laillis^ châtelains et notaires % elle s'attacha à démontrer qu'il l'y avait eu chez elle, à Aubonne, ni cheval vendu, ni chien tué, li portrait déplacé. On eut beau la rassurer, l'auteur du roman lut beau lui écrire pour prendre les choses sur le compte de son magination , pour l'informer avec serment qu'il n'avait en rien longé à elle, elle imprima tout cela; et, en dépit ou à l'aide de ant d'attestations, il resta prouvé pour le public de ce temps-là )ue l'anecdote du roman était bien au fond l'histoire de la réclanante. M"« de Charrière, dans les Lettres qu'elle a ajoutées au Hari senthnental, n'est nullement entrée dans cette querelle; nais elle a montré le côté inverse et plus fréquent du mariage, jne femme délicate, sentimentale et incomprise : le mot pourtant n'était pas encore inventé. Mistriss Henlej, personne romanesque et tendre, épouse un mari parfait, mais froid, sensé, sans passion, un Grandisson insupportable, lequel, sans s'en douter et à force de riens, la laisse mourir. Ce qu'il y a de plus clair à conclure, c'est qu'entre ce Mari sentimental de M. de Constant et cette Femme sentimentale de M"" de Charrière, Tidéal du mariage est très-compromis ; ce double aspect des deux romans en vis-à-vis conduit à un résultat assez triste, mais curieux pour les observateurs de la nature humaine. Dans ces lettres de mistriss Henley, il y a plus que des pensées aimables et fines; la mélancolie y prend parfois de la hauteur, et je n'en veux pour preuve que cette page profonde :
« Ce séjour ( la terre d^Uollowpark ) est comme son maître, tout y est trop bien; il n'y a rien à changer, rien qui demande mon activité ni mes soins. Un vieux tilleul ôte à mes fenêtres une
* Lettre à M. Mouson, pasteur de Saint-Livre, près d*Aubonne, on Supplément néceasaire au Mari sentimental.
assez belle vue : j'ai souhaité qu'on le coupftt ; mais quand je Tai vu de près, j*ai trouvé moi-même que ce serait grand dommage. Ce dont je me trouve le mieux, c'est de regarder, dans cette saî^ son brillante, les feuilles paraître et se déployer, les fleurs s'épanouir, une foule d'insectes voler, marcher, courir en tous sens. Je ne me connais à rien, je n'approfondis rien; mais je conteçuple et j'admire cet univers si rempli, si animé, ie me perds f\ iiis ce vaste Tout si étonnant, je ne dir^ pas si sage, je suis trop ignorante; j'ignore les fips, je m coonais ni les moyens, ni )e but, je ne sais pas pourquoi tant de moucherons sont donnés à manger à cette voraee araignée; mus je regarde, et des heures se passent sans que j'aie pensé à moi, ni à mes puérils chagrins, y»
Depuis que )c panthéUme est devenu chez nous un lieu com* mun, une Ûièse romanesque et littéraire, je doute qu'il ait produit quelque chose de plus senti que ces simples mots d'aperçu comme échappés à la rêverie d'une jeune femme *.
Je n'entrerai pas dans le détail des différents ouvrages de M""» de Charrière qui suivirent; ils sont de toutes sortes et nombreux. L'inconvénient du manque d'art, et aussi {Cali$te à part) du manque de succès central, s'y fait sentir. Elle compose pour elle et ses amis, au jour le jour» à bâtons rompus, c'est-à-dire qu'elle ne compose pas. La moindre circopstance de société, une lecture, une conversation du soir, fait naître un opuscule de quelques matinées, et qui s'achève à peine ; ainsi se succèdent sous sa plume les petites comédies, les contes, les diminutifs de romans. Malgré mes soins sur les lieux, je ne ipe flatte pas d'avoir tout recueilli; on en découvrait toujours quelque petit nouveau, inconnu; la bibliographie de ses œuvres deviendrait une
' Dans tout ce qui précède» je n'ai pas parlé du ttyle chez Mm« de Charrière; les citations en ont pu faire Juger. C'est du meilleur français, du français de Versailles que le sien, en vérité, comme pour M(°« de Flahaut. Elle ne paie en rien tribut au terroir... en rien {pourtant je lis en un endroit de Calisu : Mon parent n'est plus si triste d'être marié, parce qu'il oublie qu'il le soU, au lien de qu'il l'est. TeuJ^uri, toQjourSt si impercepUble qu'il se fasse, on retrouve le aigne.
MADAME DE GHARRIÊRE. 395
fraie érudition^ et s'il y avait aussi bien deux mille ans qu'elle fût morte, ce serait un vrai cas d'Académie des inscriptions que (l'en pouvoir dresser une liste exacte et complète ^ Nous n'en sommes pas là. Je m'en tiendrai pour l'ensemble au témoignage de Mme Necàer de SftiMsure^qui, étant encore enfant, vit Un jour à Genève M"* de Gbarrièije^ et fut fort frappée de la grâce de son esprit : « Ge souvenir, écrit-^Ue^ m'd fait lire avec intérêt tous ses romans, et les plus médiocres m'ont laissé l'idée d'une femme qui sent et qui pense *. »
Dès les années desLeUrei NeuchàteloUeê et des Lettres de Lausanne, M.^" de Charrière connut Benjamin Constant softatit de l'enfance. Mais Benjamin Constant eut-il une enfance? A l'âge d'environ douie ans (1779), on le voit, par une lettre à sa grand'mère, déjà lancé, l'épée au côté, dans le grand monde de Bruxelles; à y parle de la musique qu'il apprend, dès airs qu'il joue, et dans quelle m^ière : «c Je voudrais qu'on pût empécber nioû sang de drculer avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet. Je joue des adagio, des kÊrgo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières qiesures vont bien; mais je ne sais par quelle magie les airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimo. Tl en est de même de la danse : le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable. » — Et à propos du jeu
* Yoicl and Kate spprtf^tLUie:^ Lettres Heuchâteloists, 17S4 ; ^Caliste ou Lettres ictiies de Lausanne, 17S6; — Lettres de tnistriss Henley, à la sQite du Mari sentimental de M. de Constant, 1786; — Aigionetie et Insinuante, tonte, ^191 ; -^ F Émigré, comédie, 1798; — fe Toi et Vous; — r Enfant gâté; ^-'Commeta le nomme-t-on? etc., etc.;— sous le nom de fakbé de La Towr i les Trois Femmes, 1797 1 Sainte-Anne; Honorine dVserehe; tes Ruines dledburg; — Louise et Albert ^ ou le Danger ttêire trop SMigeanl, 18Ô3; — 5tr Walter Finch et son fils William, 1806; — fe iVoble, etc., ete. — On en trouverait 'd'antres qui n'ont jamais paru qu'en alleBBîaad; il y a des lettres d'elle imprimées dans les œuvres posthumes de son traducteur, LoHi»-Ferdlnand Herder (Tubingen, 1810).
' Je dois la connaissance de ce jugement, ainsi que plusieurs des documents de eeite biographie, à la bièrivelllanee d'un homme spirituel et leUré du Canton de Vaud, M. de Brenles.
dont il est témoin dans ses soirées mondaines : « Cependant le jeu et Torque je vois rouler me causent quelque émotion. » Il ,est déjà avec toute sa périlleuse finesse^ avec tous ses germes éclos^ dans cette lettre ^
Au retour de ses voyages et son éducation terminée^ il Tit M"» de Gharriëre et s'attacha quelque temps à elle, qui surtout l'aima. Le souvenir s'en est conservé. On raconte que, lorsqu'il était à Colombier chez elle, comme ils restaient tard le matin chacun dan^ sa chambre, ils s*écrivaient de leur lit des lettres qui n'en finissaient pas, et la conversation se faisait de la sorte; c'était un message perpétuel d'une chambre à l'autre; cela leur semblait plus facile que de se lever, étant tous deux très-paresseux, très-spirituels et itè&^riveurs. Près d'un esprit si fin, si ferme et si hardiment sceptique en mille points, le jeune Constant aiguisa encore le sien. Dans ce tête-à-tète des matinées de Colombier, discutant et peut-être déjà doutant de tout, il en put venir, dès le premier pas, à ce grand principe de dérision qu'il exprimait ainsi : Qu'une vérité n'est complète que quand an y a/ait entrer le contraire *. Mm« de Charrière, dans ses hardiesses du moins, avait des points fixes, des portions morales élevées où
* On la peut lire tout entière dans la Chreêtomathie de M. Vinet, 2* édition, tome 1.
' U avait, en causant, une singulière manière de donner raison à son interlocuteur un peu étonné : « Ce que vous dites là est si juste que le contraire est parfaitement vrai. »~n disait encore, par manière de variante, que sur toute question il avait toujours une kUe de pUtê qui dérangeait tout.
— Ces paroles presque mystifiantes de Beojamin Constant m*en rappeUentune autre qui n'y ressemble qu'extérieurement et pour la forme, mais dont le sens affectueux. Judicieux et large est bien différent ; c'est le mot charmant d'une femme que l'avenir aussi ecmnattra : « Eh 1 bien oui, écrivait-elle un Jour après la visite de quelqu'un de qui elle espérait beaucoup, votre ami l'abbé n'a pas répondu à mon rêve ; noua en causerons, Je ne me décourage pas. Qu'il y a de chose» bonnes à côté de celles que nous aimons! Il faut faire place en nous pour un ceriain coU" traire, »
Quand Je lus pour la première fois cette parole, je me dis : Ce devrait être là la devise du critique étendu et intelligent.
MÀDAMf! de GHARblÉRË. 397
elle tenait bon : elle put souffrir de n'en pas trouver ailleurs de correspondantes. Plus tard, quand Benjamin Constant fut lancé sur une scène toute différente, et qu'elle Fallait rappeler au passé, il répondait peu. Il parlait d'elle légèrement, dit-on, comme uti homme qui a quitté un drapeau et aspire à servir sous quelque autre. Il se plaignait que les lettres qu'il recevait d'elle étaient pleines d'errata sur les ouvrages qu'elle avait publiés, et semblait croire que l'infidélité des imprimeurs l'occupait encore plus que la sienne. « Voilà le sort qui menace les femmes auteurs : on croit toujours que les affections tiennent chez elles la seconde place. » Cest un moraliste profond et femme qui a dit cela.
M"n« de Charrière connut Mme de Staël; elles correspondirent; on m'a parlé d'une controverse considérable entre elles, précisément sur ces points litigieux, chers aux femmes, qui se retrouvent discutés dans plusieurs des lettres de Delphine, et sur lesquels nous allons avoir le mot direct de M"»* de Charrière elle-même. Dans cette correspondance, M^e de Charrière devait plutôt ressembler par le ton à une autre M«»« de Staal (M"e de Launay ).
Sur toutes ces choses , elle allait au fond et au fait avec un esprit libre, avec beaucoup moins de talent, comme on l'entend vulgairement, mais aussi avec bien moins d'emphase et de déclamation qu'on ne l'a fait alors et depuis ^ On en peut surtout juger par son petit roman des TTrois Femmes, bien remarquable philosophiquement, bien agréable (pruderie à part), etle seul, pour ces raisons, sur lequel nous ayons encore à insister. M'i« Pauline de Meulan, qui était très-informée des divers ouvrages de M™e de Charrière et qui avait de commun avec elle tant de qualités, entré autres le courage d'esprit , n'a pas craint de parler avec éloge des Trois Femmes dans le Pnbliciste du 2 avril 1809. Après une discussion sérieuse et moyennant une interprétation motivée, elle conclut par dire « qu'en y pensant un peu, on trouvera
' C'était déjà la mode de son temps d'entasser tous les mois imaginables et contradicloires pour peindre avec renchérissement les personnes et les choses; elle ne se laissait pas payer de celte monnaie : « J'ai toujours trouYé, disait-elle, que ces sortes de mérites et de merveilles n'existent que sur le papier, où les mois ne se battent jamais, quelque contradic* tion qu'il y ait entre eux. »
d98 PORTRAITS l>fi FEMMES.
que cette dernière production de l'auteur de Caliste est une d«t compositions les plus morales , comme elle est une des plus originales et des plus piquantes qui ait paru depuis longtenq». » Nous oserons donc ne point paraître plus effarouché en morale que ne Ta été M«e Guizot ^
(On est chez la jeune baronne de Berghen, vers 94 ou 95)» a — Pour qui écrirç désormais? disait l'abbé de La Tour. — Pour moi^ dit la baronne. •— On ne pense^ on ne rêve que politique^ continua Tabbé. — J'ai la politique en horreur, répliqua la baronne, et les maux que la guerre fait à mon pays me dofinent un extrême besoin dé distraction. J'aurais donc la plus grande reconnaissance pour l'écrivain qui occuperait agréablement ma sensibilité et mes pensées, ne fût-ce. qu'un jour ou deux. — Mon Dieu! madame, reprit Tabbé après un moment de silence, si je pouvais... — Vous pourriez, interrompit la ba*ronne. — Mais non, je ne pourrais pas , dit l'abbé; mon style vous paraîtrait si fade au prix de celui de tous les écrivains du jour ! Regarde-t-on marcher un homme qui marche tout simplement, quand on est accoutumé à ne voir que tours de force, que sauts périlleux? —Oui, dit la baronne, ou regarderait encore marcher quiconque marcherait avec passablement de grâce et de rapidité vers un but intéressant. — J'essaierù, dit l'abbé. Les conversations que nous eûmes ces jours passés sur Rant, sur sa doctrine du devoir, m'ont rappelé trois fenunes que j'ai vues. -^ Où? demanda la baronne. — Dans votre pays même , en Alle^ magne, dit l'abbé. — Des Allemandes ? — Non, des Françaises. Je me suis convaincu auprès d'elles qu'il suftit, pour n'être pas une personne dépravée, immorale, et totalement méprisable ou odieuse, d'avoir une idée quelconque du devoir, et quelque «olà de remplir ce qu'on appelle son devoir. N'importe que cette idée floit conl'use ou débrouillée, qu'elle naisse d'une source ou d'une autre, qu'elle se porte sur tel ou tel objet, qu'on s'y soumette plus ou moins imparfaitement : j'oserai vivre avec tout homme ou toute femme qui aura une idée quelconque du devoir. )>
' Pourquoi ne réimprimerait-on pas dans le pays, sous ie Utre d'Û^vreê choisies de M>"<! de Gharrière, Caliste^ les Uures Neuchâtehises et les Droit Femmes?
MADAMK MS GHARRIÈRE. 899
LàstesMtt, grand débat I Un kantiste de la compagnie donne son explication du devoir , idée uniTeraeile, indestructible ; un théologien se récrie à cette explication naturelle , et veut recourir à rintervention divine ; un amateur^ qui a lu Voltaire et Montaigne^ doute qu'un sauvage éprouve rien de semblable à ce que le kantiste proclame. — Qu'en savez-vous? dit l'abbé. -7 Allex écrire^ lui dit la baronne. — L'abbé rapporte bientôt son conte des Tr<^ Femmes.
Emilie est une émigrée de seixe ans; elle a perdu ses parents^ ses derniers moyens d'existence, et l'espoir d'en retrouver au^ cun. Joséphine, sa femme de chambre, lui a tenu lieu de tout. Attentive, respectueuse, xélée, elle est à la fois la mère et la servante d'Emilie, elle la sert et la nourrit, elle s'est dévouée a elle, elle n'aime qu'elle. C'est au milieu des sentiments d'une afiectioa exaltée par la reconnaissance , qu'Emilie découvre les désordres de Joséphine. Cette petite Joséphine, dans sa naïveté, sa générosité et son vice, ne laisse pas que d'être un embarrassant philosophe. Tout ce qu'elle dit daos le premier entrain d'aveux à Emilie, ce que celle-ci apprend sur son oncle le grandvicaire, sur son oncle le marquis, sur sa tante la marquise, fait ouvrir de grands yeux à l'orpheline, et nous exprime le XYiii* siècle dans sa facile nudité. D'une autre part, une jeune veuve, M°*« Constance de Vaucourt, s'est attachée à ËmiUe. Vive, aimable, sensible, irréprochable dans sa conduite, M"ie de Vaucourt ne cherche de jouissance que dans l'emploi généreux et bienfaisant d'une grande fortune : mais cette fortune, que lui ont laissée ses parents, est un peu mai acquise, elle le sait ; et , comme elle n'a aucun moyen de retrouver ceux aux dépens de ^i ils l'ont faite, elle se contente de la bien dépenser. Entre CoH^iace et Joséphine, Emilie , bonne, droite et candide, est à chaque instant obligée, pour rester lidèie à l'esprit même de sa vertu, d'en relâcher, d'en rompre quelque forme trop rigou* reuse. Ainsi, quand d'abord, pour ne pas se commettre près de Menri, l'amant de Joséphine, elle semble moins sensible qu'elte ne devrait à la peine de celle-ci, elle se le reproche bientôt; la crainte de quelque malheur s'y mêle, et elle se laisse aller avec m cbère coupable à son mouvement généreux : « Oh bien I dit
Joséphine 9 je ne me tuerai pas , je ne Youdrais pas contrarier vos idées; rendez-moi un peu de bonheur^ et je ne me tuerai pas. Déjà cette conversation me fait quelque bien ; mais j'étais au désespoir quand je vous voyais tout occupée de vous et d'un certain mérite que vous voulez avoir^ et avec lequel vous laisseriez tranquillement souffrir tout le monde...))
Ainsi encore, quand Emilie, sur l'aveu de Mn»« de Vaucourt que ses biens avaient été mal acquis, cherche à lui donner des scrupules, celle-ci, après une justification de son motif, ajoute en souriant : « Cependant, permettez-moi de vous dire que Ton pourrait vous chicaner à votre tour sur bien des choses que vous trouvez toutes simples, et cela parce qu'elles vous conviennent et que vos principes s'y sont plies peu à peu. — Que voulez-vous dire ? s'écria Emilie. — Ne voyez-vous pas, dit Constance, qu'au château vous séduisez Théobald, inquiétez sa mère, et désolez sa cousine?... d
a Ce que Constance venait de faire éprouver à Emilie ressemblait si fort à ce que Joséphine lui avait fait éprouver il y avait environ trois mois, qu'elle se trouva dans la même souffrance, et que ses réflexions furent à peu près les mêmes. L'une avait des amants auxquels elle ne voulait pas renoncer, Tautre possédait un bien mal acquis qu'elle ne voulait pas rendre. L'une et l'autre lui étaient chères, l'une et l'autre lui étaient utiles , l'une et l'autre avaient mêlé le blâme aux aveux, le reproche à la justification. Aux yeux de Tune ni de l'autre elle n'était parfaitement innocente, elle qui s'était crue en droit de juger, de censurer, de montrer presque du mépris... ))
Théobald lui-même (le jeune baron allemand, amoureux d'Emilie), quand il veut faire trop le sévère, le partisan absolu du devoir, est convaincu de faiblesse aussi et ramené à la tolérance :
(( — Monsieur votre fils, dit Constance à M^e d'Altendorf, est-il lui-même ce qu'il veut que soient les autres ?...—• Comment vous répondre ? dit M"'^ d'Altendorf . En supposant que mon fils ne courbe jamais la règle, mais que, dans certain cas, il la méconnaisse, la brise, la jette loin de lui, est-il ou n'est-il pas ce qu'il veut que l'on soit? — Quand la passion aveugle, égare, dit Théobald en baissant les yeux, qu'est-ce que l'on est? On
cesse d'être soi-même. — Quoi, monsieur, dit Constance, vos passions vous maîtrisent à ce point ! Gela est bien redoutable. — Théobald, d'accusateur devenu accusé , se sentit plus doux comme plus modeste , et fut reconnaissant à Texcès du silence qu'Emilie voulut bien garder, m
La seconde partie des Trois Femmes, qui se compose de lettres écrites du château d'Altendorf par Constance à Tabbé de La Tour, ressemble souvent à des conversations qu'a dû offrir le monde de M"* de Charrière, en ces années 94 et 95, sur les affaires du temps. Le culte de Jean-Jacques et de Voltaire au Panthéon, un clergé-philosophe substitué à un clergé-prêtre, la liberté, Tédueation, tous ces sujets à l'ordre du jour, y sont touchés : aucun engouement, chaque chose jugée à sa valeur, même M"' de Sillery (de Genhs) : « J'admire, dit Constance, quelques-unes de ses petites comédies; je fais cas de cet esprit roide et eipéditif que je trouve dans tous ses ouvrages; j'y reconnais à la fois sa vocation et le talent de la remplir. On devrait l'établir Inspectricegénérale des écoles de la République française. » — V Adèle de Sénanges y est fort louée.
Constance n'aurait pas voulu vivre, dit-elle, avec Jean-Jacques ni avec Voltaire. — Avec Duclos? oui. — Avec Fénelon? oh ! oui. •^ Avec Racine? oui. — Avec La Fontaine? pourquoi non?... n Mais peut-être qu'après tout, ajoute-t-elle, le meilleur n'en vaudrait rien. Tous-ces gens-là sont sujets non-seulement à préférer leur gloire à leurs amis, mais à ne voir dans leurs amis, dans la nature, dans les événements, que des récits, des tableaux, des réflexions à faire et à publier. » Nous croyons que Constance se trompe pour Racine, La Fontaine et Fénelon ; nous craignons qu'elle ne fasse que reporter un peu trop en arrière ce qui était vrai de son siècle, ce qui l'est surtout du nôtre'.
' Le plos manifeste exemple de cet égoYsme souverain et radieux, soumettant et même sacrifiant à l'art les relations privées, c'est Goethe en son Werther : « Il faut, mes chers irrités, écrivait-il aux deux jeunes époux Kestner qu'il y avait mis tout vif:*, il faut que je vous écrive de suite pour en débarrasser mon cœur : c'est fait, c'est publié, pardonnezmoi «i vous pouvez. » Et bientôt après: « Si vous pouviez sentir la mil-
4éS PORTRAITS Dl FEMMES.
UeoDdofiOBdelapreniière partie des Tnês Fêmm ês se dftat entre Tabbé et la baronne :
« Je n'ai pas trouvé, dit M"* de Rerghen quand elle revit Tabbé, que vos trois femmes prouvassent quoi que oe soit, mais elles m'ont intéressée. — Cela doit me suffire, dit l'abbé; mais n'avez-vous pas quelque estime pour chacune de mes trois femmes? — Je ne puis le nier, répondit la baronne. — Eb bien ! dit l'abbé, ai^e prétendu autre chose?... Si je vous eusse parlé d'un de ces êtres comme j'en connais beaucoup, qui, même lorsqu'ils ne font pas de mal, ne font aucun bien, ou ne font que celui qui leur convient; qui, n'ayant que leur intérêt pour guide, n'en supposent jamais aucun autre au cceur d'autrui, vous l'eussies sûre^ment méprisé. De l'esprit, des talents, des lumières, rien ne vous réconcilierait avec un homme de cette trempe ; il faut voir an un homme, pour le pouvoir estimer, que quelque chose lui parait être bien, quelque chose être mal; il faut voir en lui une moralité quelconque. »
Ainsi parle à la jeune baronne de Berghen cet aimable et sceptique abbé de La Tour, qui trouve peu sûr pour son repos de passer un hiver entier à Altendorf, près de Constance,
La conclusion de la seconde partie répète la même idée, mais d'un ton moins léger, et avec un certain accent d'élévation dans la bouche de (instance :
tt Oh ! la rectitude est bonne. Je n'aurai point de dispute avec Théobald. Je respecte tous les scrupules, les scrupules religieux^ les scrupules de Thonneur, enfin tous ceux même qui n'auraient point de nom, et jusqu'à la soumission à des lois que rien ne sanctionne. Mon esprit, si ennemi de tous les galimatias, respec-
lième partie de ce qu'est Werther pour des milliers de cœurs, vous ae regretteriez pas la part que vous y avez prise... Au péril de ma vie J« ne voudrais pas révoquer Werther,,. 11 faut que Werther existe, il le faut... Oh 1 toi (c'est à l'époux qu'il s'adresse, à celui qu'il a peint si flegmatique tous le nom d'i4/^ri), tu n'as pas senti comment l'humanité t'embraise, te console. » Le véritable Albert goûtait peu r^tte insigne faveur, et il était plutôt de l'avis de celui qui lui écrivait: « Sauf le respect poar votre ami, il est dangereux d'avoir un auteur pour ami. » —Les raiiOBs de Golthe pourtant, au point de vue poétique» ont leur beauté et leur grandeur.
tera toujours celui-ci ; j'aimerai toujours voir l'extrême délicatesse se soumettre à dès règles qu'elle ne peut définir^ et dont elle i^ sait point d'où elles émanent. »
Ce roman achevé, duquel je n'ai extrait que la pensée, en négligeant mainte délicatesse de détail, il reste de quoi réfléchir longtemps. Qu'il y a là, me disais-je, plus de choses qu'il ne semble ! combien de résultats et d'observations y passent sans prétendre à se faire admirer ! et qu'il est agréable, dans un mot, dans un trait, de les saisir ! La morale en est bien sceptique, mais en somme elle tourne au bien ; il y a une vraie tolérance qui n'est pourtant pas l'indifférence totale. C'est un roman de mreetoire, mais qui se peut avouer et relire, même après toutes les Restaurations.
Ne soyons pas si fiers en effet : austères régents de notre âge, et qui le preniez si haut, kan listes, éclectiques, doctrinaires et tous, nous ne sommes pas si riches en morale, et vous-mêmes l'avez bien, à la longue, un peu prouvé. Qu'est-ce à dire? après trente ans, qui n'a lu dans bien des intérieurs d'hommes, sans parler du sien, et qui n'a compris? En littérature, si l'on y regarde, c'est encore pis qu'ailleurs : l'esprit seul désormais y fait loi. Intrigue, piraterie, vanité sans frein, vénale cupidité ! oh ! si, dans tous ces gens d'esprit à foison, il y avait au cœur un endroit sain, une once, un grain d'honnêteté, un seul dans chacun, que ce serait beaucoup ! En ces moments de dissolution de doctrines et de cohue universelle, à tout prix il importe d'avoir au dedans de soi, dans son caractère, dans sa conduite, des points invincibles et inexpugnables, fussent-ils isolés et sans rapport avec le reste de nousmême, — oui, des espèces de rochers de Malte ou de Gibraltar où l'on se rabatte en désespoir de cause et où l'on maintienne le drapeau. Ou, pour parler moins haut et plus à l'unisson de la nature, en fait de morale je suis comme M"»« de Charrière : il me suffit qu'il y ait quelque chose dans quelqu'un'.
' Comme corollaire à ceci. j*ai besoin d'ajouter un point tout d'expérienee, un précepte également contraire au Tout ou rien d'une morale inaeeessible. L'indulgence qu'on a pour les autres, on ne doit point sans doute la porter à l'égard de soi-même; il faut autant que possible ne se
Mme de Gharrière eut^ ce semble^ une vieillesse assez triste et qui renfermait stoïquement sa plainte. Ame forte et fière^ conune on Ta pu voir par un fragment de lettre cité au commencement^ et qui se rapporte à sa fin, elle s'était faite aux nécessités diverses de la société ou de la nature. Elle s'appliquait tout bas ce qu'elle a rendu avec un accent pénétré, éloquent, en cet endroit des
lettres de sa Constance : « M^ae de Horst (quelque dame
d'Osnabruck) y était (dans la compagnie) ; elle se plaignit de son état, de son ennui. — Et moi, suis-je sur des roses? dit l'émigrée en souriant. —M™» de Horst fut la seule qui ne l'entendit pas. Eh bien! voilà une obligation que les gens sensibles et judicieux ont au deuil qui couvre TEurope : ils rougiraient de parler de leurs pertes particulières ; ils dissimulent des maux légers et de petites humiliations. Depuis plus de trois ans, je vois, j'entends Gatimozin partout, et la plainte commencée meurt sur mes lèvres, et, dans le silence auquel je me force, mon âme se raffermit. »
Elle avait peu compté sur l'amour, elle n'avait pas désiré la
rien passer. Mais, enfin, c'est une règle bien essenUelle dans la conduile, de ne jamais Urer raison d'une première faute pour en commettre une nouvelle, comme un désespéré qui le sait et qui s'abandonne. Quelqu'un voyait M°>c de Montespan fort exacte aux rigueurs du carême et paraissait s'en étonner : « Parce qu'on commet une faute, faut-il donc les commeltre loutes? » dit-elle. Je ne m'empare que du mot. Hier, vous médiliez une vie pure, dévouée, honorée de toutes les vertus, semant de chaque main les bienfaits. Gc matin, parce qu'un tort, une souillure grave a, depuis hier, obscurci votre vie, à l'heure du bienfait que vous projetiez, le ferez-vous moindre, comme quelqu'un qui déserte le combat, qui a perdu l'espoir de s'honorer lui-même? Oh ! faites le bienfait, comme si vous étiez resté pur ; faites-le, non pour vous honorer (ce n'est pas de cela qu'il s'agit], mais pour soulager le souffrant. Que le pauvre ne s'aperçoive pas de voire tort, de votre souillure survenue envers voua-mème ; c'est le moyen, d'ailleurs, qu'elle disparaisse, qu'elle s'efface un peu. Que le mal auquel vous cédez ne vous empêche pas de recommencer, à l'instant qui suit, votre effort, votre retour vers le bien. Faites, faites en vue d'autrui, et indépendamment de cet arrangement décent envers vous-même, de cette satisfacUon morale, de celte propreté sans tache qu^il tii beau de garder, mais qui n'est pas l'unique but ; tendez, tendez votre main ù celui qui tombe, m^me quand vous la sentiriez moins blanche à offrir.
MADAME DE GHARRIËRE. 405
gloire ; mais^ lors même que la raison fait bon marché des chimères, la sensibilité sevrée se retrouve là-dessous et n'y perd rien. Ce doux jardin du pays de Vaud et la vue de ces pentes heureuses ne l'avaient qu'à demi consolée; l'anneau mystérieux du bonheur était dès longtemps enseveli pour elle dans Tabîme des lacs tranquilles. Sa santé se détruisait avant l'âge. Elle cessa de respirer le 27 décembre 1805, à trois heures du matin : depuis plusieurs jours, elle n'avait pas donné d'autre signe dévie. Elle n'avait que soixante-quatre ou soixante-cinq ans environ. Son mari lui survécut; c'est ce que j'en ai su de plus vif.
J'avais été mis depuis longtemps sur la trace de M""» de Charrière par la lecture des Lettres de Lausanne; mieux informé de toutes choses par rapport à elle durant mon séjour dans le pays, j'aurais cru manquer à une sorte de justice que de ne pas venir, tôt ou tard, parler un peu en détail d'une des femmes les plus distinguées assurément du xviii« siècle, d'une personne si parfaitement originale de grâce, de pensée et de destinée aussi, qui, née en Hollande et vivant en Suisse, n'écrivait à la fin ses légers ouvrages que pour qu'on les traduisît en allemand, et qui pourtant, par l'esprit et par le ton, fut de la pure littérature française, et de la plus rare aujourd'hui, de celle de Gil Blas, d'Hamiltou et de Zadig.
16 mars 1839.
(Au moment de cette réimpression, j'ai sous les yeux les lettres de Benjamin Constant h Mme deCharrière (1787-1795), que M. Gaullieur, de Lausanne, se propose de publier. La famille Constant possède, de son côté, les lettres de S|me de Charrière à Benjamin. Des accents douloureux en sortiraient. Elle a éprouvé toutes leit tristesses de la vie, celle qui écrivait : « Vous n'avez pas « comme moi ces moments où je ne sais plus seulement si j'ai le sens commun ; « mais encore faudrait-il être connue et entendue. » Ou bien encore : « On ne « vent pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heu- « reux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion « douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire. » C'est à Mmo de Charrière et à son esprit, sinon à son cœur, que Tautcur rend hommage au début à' Adolphe^ lorsqu'il y parle de cette femme Agée, si remar-
Îuable, près de laquelle, dans des conversations inépuisables, il a tout analysé. 'y renvoie en finissant (Note de 1889). — Je renvoie aussi à l'article que j'ai fait depuis, avec les documents de M. Gaullieur, sur la jeunesse de Benjamin et ses relations avec M™* de Charrière (Voir Derniers Porlraits).
J'ai toujours eu uq grand faible pour les auteurs qui le sont sans qu'on s*en doute. On vit dans le monde à côté d'eux; on goûte leur esprit; on joue avec le sien en leur présence; on est à cent lieues de penser à l'homme de lettres^ à la femme de lettres, à l'auteur, et en effet rien n'y ressemble moins. MaiSj un jour, un été, à une certaine saison d'ennui, après les années brillantes, cette personne, à la campagne, prend une plume, et trace, sans but arrêté d'abord, un roman ou des sou* venirs pour elle, pour elle seule, ou même seulement ce sont des lettres un peu longues qu'elle écrit à des amis sans y trop songer; et dans cinquante ans, quand tous seront morts, quand on ne lira plus l'homme de lettres de profession à la mode en son temps, et que ses trente volumes de couleur passée iront lourdement s'ensevelir dans les catalogues funèbres, l'humble et spirituelle femme sera lue, sera goûtée encore presque autant que par nous contemporains; on la connaîtra, on l'aimera pour sa nette et vive parole, et elle sera devenue l'un des ornements gracieux et durables de cette littérature à laquelle elle ne semblait point penser, non plus que vous près d'elle.
Les exemples à citer de ce genre de fortune ne manqueraient pas dans le passé, et l'avenir, il faut l'espérer, en réserve quelques-uns encore. Tout désormais ne sera pas réglé en profession, et l'imprévu saura trouver ses retours. Dans cette rare et fine lignée des Sévigné ou des Motteville, M°*« de Rémusat tiendrait bien sa place ; elle l'aura surtout du jour où les Mémoires qu'elle a laissés sur l'Empire pourront être publiés. En attendant^ nous avons droit de la revendiquer ici comme Tauteur d'un excellent
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S$sai $ur VÉducation des Femmes, qu'on vient de réimprimer. Mais notre coup d'œil ne se bornera pas au iivre^ la personne nous attirera bien plus avant; et ce sera notre plaisir^ notre honneur d'introduire quelques lecteurs^ de ceux mêmes qui se souviennent d'elle^ comme de ceux qui ont tout à en connaître^ dans l'intimité d'un noble esprit qu'une confiance amicale nous a permis à loisir de pénétrer. Parler d'elle dignement et en toute nuance semblerait sans doute à bien des égards la tâche toute naturelle et facile d'une autre plume aussi délicate que sérieuse^ si la pudeur filiale n'était pas la première des délicatesses.
Claire-Elisabeth Gravier de Vergennes naquit à Paris, en 1780. Elle était petite*nièce du ministre de Louis XVI. Son père, maître des requêtes, avait été intendant à Auch, et occupait à Paris, au moment de la Révolution, une place importante, quelque chose comme une direction générale; il fit partie en 89 de l'administration de la commune de Paris, mais fut très^vite dépassé : il périt en 94 sur l'échafaud. Sa veuve (M"» de Bastard), qui exerça une grande influence sur l'éducation de ses filles, était une femme de mérite, d'un esprit original, gai, piquant et très-sensé. Fortement marquée de l'expérience de son siècle, elle paraît avoir été douée de cette supériorité de caractère et de • vue qui, saisissant la vie telle qu'elle est, la domine et sait la refaire aux autres telle qu'elle devrait être. M^^ de Vergennts éleva gravement et même sévèrement ses deux filles, en idée des conditions nouvelles qu'elle prévoyait dans la société. La ruine soudaine de crédit qui s'était fait sentir au sein de la fatmille h la mort de l'oncle ministre (1787) avait été pour elle une première leçon, et qui ne l'étonna point ; elle savait de bonne heure son La Bruyère. La Révolution la trouva très en méfiance, elle eût été d'avis de quitter la France avant les extrémités funestes ; mais son mari n'y ayant pas consenti, elle ne s'occupa plus que d'y tenir bon, de faire face aux malheurs, et, au lendemain des désastres, de sauver l'avenir de sa jeune famille.
Le berceau de W^^ de Rémusat e§t donc bien posé; ces cir^ con&tances premières et décisives, qui environnent l'enfance, vont y introduire et y développer les germes prudents qui grandiront. Du milieu social où elle naquit, conune de celui où se forma son
ainée^ M"« Pauline de Meulan^ on peut dire ^et je m'appuie ici pour plus de facilité sur des paroles sûres) que « c'était une de ces familles de hauts fonctionnaires et de bonne compagnie^ qui sans faire précisément partie ni de la société aristocratique^ ni même de la société philosophique, y entraient par beaucoup de points et tenaient du mouvement du siècle, bien qu'avec modération, à peu près comme en politique M. de Yergennes, qui contribua à la révolution d'Amérique, fut collègue de Turgot et de M. Necker, et prépara la Révolution française, sans être philosophe ni novateur. »
Protégée et abritée jusqu'au sortir des plus affreux malheurs sous l'aile de son excellente mère,^ la jeune Clary, dans une profonde retraite de campagne, prolongeait, près de sa sœur cadette <, une enfance paisible, unie, studieuse, et abordait sans trouble la tendre jeunesse, ne cessant d'amasser chaque jour ce fonds inappréciable d'une âme sainement sensible et finement solide : telle la nature Tavait fait naître, telle une éducation lente et continue la sut affermir. Sa physionomie même et la forme de ses traits exprimaient, accusaient un peu fortement peut-être ce sérieux intérieur dans les goûts qu'il ne faudrait pourtant pas exagérer, et qui ne sortait pas des limites de son âge. Sa figure régulière s'animait surtout par l'expression de très-beaux yeux noirs; le reste, sans frapper d'abord, gagnait plutôt à être remarqué, et toute la personne paraissait mieux à mesure qu'on la regardait davantage. Elle devait observer dès lors cette simplicité de mise à laquelle elle revint toujours dès qu'elle le put, et qui n'était jamais moins qu'une négligence décente. Je ne sais si, comme plus tard, ses cheveux volontiers ramenés voilaient le front, qui aurait eu son éclat.
Mariée dès seize ans, et par affection, à M. de Rémusat, ancien magistrat de cour souveraine», elle trouva en cet époux du double de son âge un guide instruit, un ami sûr, et entre sa mère, sa sœur et lui, durant les premières années de son mariage, elle continua sa vie de retraite, de bonheur caché et de culture intérieure. Quelques citations d'Horace, qui lui sont échappées, me
* Aujourd'hui W^ la comtesse de Nansouiy.
^ Avocat-général à la Cour des aides de Provence.
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montrent même que, comme M>»e de La Fayette, comme M^e de Sévigné, elle sut le latin : elle Tapprit, durant ces saisons de calme loisir, par les soins de son mari, et près du berceau de son fils ; car elle était mère à dix-sept ans.
Ainsi tout concourait à accomplir en elle son sens délicat et ce que j'appellerai sa justesse ornée. La vallée de Montmorency était l'heureux enclos; on habitait Saint- Gratien d'abord, qu'on ne quitta que pour Sannois. Je trouve, dans des papiers et des notes d'un temps un peu postérieur, l'expression et le regret de son bonheur si complet d'alors, auprès d'une mère qu'elle ne devait pas longtemps posséder : « Il me semble la voir en- « core (écrivait-elle pour son fils) dans cette petite maison que « vous vous rappellerez peut-être. Mon imagination me la reprétt sente au milieu de nous, travaillant à quelque ouvrage destiné « à Tune de ses tilles, égayant nos soirées par sa conversation si c( piquante et si variée, tantôt racontant, avec une originalité qui a lui était particulière, mille histoires plaisantes, ou qui nous le « paraissaient, parce qu'elle leur prétait un charme qu'elle seule <c savait donner, tantôt animant la société par une discussion c( sérieuse qu'elle savait de même, et selon la convenance, ou a prolonger avec intérêt, ou terminer avec saillie. Du milieu de « cette foule de bonnes plaisanteries qui lui échappaient sans « cesse, jaillissaient encore des réflexions fortes ef profondes, <c que son bon goût avait soin de revêtir toujours d'une sorte de ce couleur féminine... » Sans trop m'arrêter sur cet ancien portrait de famille placé aux origines de notre sujet, et qui le domine du fond, sans prétendre non plus pénétrer dans le mystère de la transmission des esprits, ne semble-t-il donc pas, presque à la première vue, que de si amples et si vives qualités maternelles aient suffi à se partager dans sa descendance, et à y fructifier en divers sens, comme un riche héritage? L'une de ses filles, celle qui nous occupe, développera plutôt le côté sérieux et philosophique, si je puis ainsi l'appeler; on possède, on retrouve chaque jour chez l'autre (j'allais dire, on applaudit) l'ingénieuse et riante fertilité, le brillant d'imagination*; tandis que de cette
I M^^ de Nansouly a fait quanUlé de proverbes et petiles comédies de société.
Yeine originale primitive, de cette haute source d'eicellente rail* lerie, il restera encore assec pour rejaillir en dons heureux et piquants sur le petit-fils dont elle chérissait et charmait Tenfance. D'un caractère, d'un tour d'esprit tout autre que M»« de Vergennes, et appartenant i une génération de beaucoup antérieure, Um d'Houdetot habitait Sannois; un mur mitoyen séparait les deux familles; le voisinage et toutes les convenances aimables les lièrent. L'intimité qui s'ensuivit eut un effet durable sur l'esprit de M"** de Rémusat, et détermina en quelque sorte le milieu social où elle passa sa vie, M°>® d'Houdetot ne mourut qu'en janvier 1813, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Dans les années où nous la prenons, c'est-à-dire un peu avant 1800, le salon de cette aimable vieille réunissait les débris de la bonne compagnie et de la société philosophique, qui même, en aucun temps, ne s'en était absolument exilée. On peut dire de M°» d'Houdetot que son idéal d'existence ne sortit jamais de cette vallée.de Montmorency où la flamme de Jean-Jacques a comme gravé son souvenir en chiffres immortels. Son printemps d'idylle y refleurit bien des fois; sa fraîcheur d'impressions se conserva jusqu'au dernier jour. Mine d'Houdetot passa à la campagne le temps même de la Terreur; sa retraite fut respectée; ses parents s'y pressaient autour d'elle, et il se pourrait bien ( écrit M»» de Rémusat dans un charmant portrait de sa vieille amie) qu'elle n'eût gardé de ces jours affreux que le souvenir des obligations plus douces et des relations plus affectueuses qu'ils lui valurent. M">« d'Houdetot était de ces âmes qu'on peindrait d'un mot : elleê mt passé dans le monde en voyant le bien. C'est encore une manière de le faire, au moins tout auprès de soi. L'heureuse illusion dont s'enveloppe une nature aimante rayonne autour d'elle et en rend ou en prête aux autres. Mais je veux, de ce portrait étendu que j'ai sous 1^ yeux, et qui a pour épigraphe le mot de Massillon : C^est l'atnour qui décide de tout l'homme, ^ je veux tirer ici quelques passages qui en fixeront mieux les nuances, et nous accoutumeront aussi à l'observation judicieuse et fine, à la ligne gracieuse et pure de celle qui l'a tracé :
tt On ne peut guère, écrit M*"« de Rémusat, porter plus loin
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« que W^ (fHoudetot^ je ne dirai pas la bonté, mail la bienTeil- « lance. La bonté demande une sorte de discernement du mal : « elle le yoit et le pardonne. M"* d'Houdetot ne Ta jamais ob- « serve dans qui que ce soit. Nous l'ayons vue souffrir icet égard, « souffrir réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme de- « vant elle; et dans ces occasions elle imposait silence d'une a manière qui n'était jamais désobligeante, car elle montrait tt tout simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette bien* a veillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de ses «( goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit beaucoup « plus qu'elle ne l'étend : mais, à coup sûr, elle dessèche le cœur « et produit un mécontentement anticipé qui décolore la vie. tt Heureux celui qui meurt sans être détrompé! le voile clair et « léger qui sera demeuré sur ses yeux donnera à tout ce qui * l'environne une fraîcheur et un charme que la vieillesse ne a ternira point. Aussi M"» d'Houdetot disait-elle souvent : Les « plaisirs m'ont quittée, mais je n'ai point à me reprocher de a m'être dégoûtée d'aucun. ~ Cette disposition la rendait indul- « gente dans l'habitude de la vie, et facile avec la jeunesse. Elle « lui permettait de jouir des biens qu'elle avait appréciés elle- « même, et dont elle aimait le souvenir; car son âme conservait « une sorte de reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.
« Par une suite de la même disposition expansive, elle avait a éprouvé de bonne heure un goût très-vif pour la campagne. « Avide de saisir tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était « bien gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer l'aspect « d'un beau site et d'une riante verdure ; elle demeurait en extase « devant un point de vue qui lui plaisait; elle écoutait avec ra* a vissement le chant des oiseaux, elle aimait à contempler une « belle fleur, et tout cela jusque dans les dernières années de sa tt vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer, et ceux de ses goûts tt qu'elle avait pu garder sur le soir de ses ans embellissaient tt encore sa vieillesse, comme ils avaient concouru à parer cette a heureuse époque qui nous permet d'attacher un plaisir à chatt cune de nos sensations.
tt ... Rentrée dans le monde quand nos troubles cessèrent, elle tt y rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir
a encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin « d'aimer, qui fut toujours le premier chez elle, la conduisit à « faire succéder à des amis qu'elle avait perdus d'autres amis « plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont la nouvelle affec- (( tion la trompait sur ses pertes. Elle croyait honorer encore « ceux qu'elle avait aimés, et dont elle se voyait privée, en cul- « tivant dans un âge avancé les facultés de son c<Bur. Trop faible « pour se soutenir dans sa vieillesse par ses seuls souvenirs, elle « ne crut pas qu'il fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. c( Une Providence indulgente la servit encore en préservant ses « dernières années de l'isolement qui d'ordinaire les accompa- « gne. Des soins assidus et délicats embellirent ses vieux jours « de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé son printemps; « une amitié complaisante * consentit à prendre avec elle la forme c( qu'elle était accoutumée de donner à ses sentiments. La raison « austère et détrompée pouvait quelquefois sourire de cette éter- (( nelle jeunesse de son cœur; mais ce sourire était sans mali- « gnité, et sur la fm de sa vie M^e d'Houdetot trouva encore dans « le monde cette indulgence affectueuse que Tenfunce aimable « paraît avoir seule le droit de réclamer.
a D'ailleurs elle a prouvé, par le courage et le calme qu'elle « a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice prolongé « des facultés du cœur n'en affaiblit point l'énergie. Elle a senti « qu'elle mourait, et cependant, en quittant une vie si heureuse, « elle n'a laissé échapper que l'expression d'un regret aussi tendre « que touchant : — Ne m'oubliez pas, disait-elle à ses parents « et à ses amis en pleurs autour de son lit de mort; j'aurais plus (( de courage s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que « je vive dans votre souvenir !
« C'est ainsi qu'elle ranimait encore par le sentiment une vie « prêle à s'éteindre, et ces seuls mots j'aime ont été le dernier « accent que son âme, en s'exhalant, ait porté vers la Divinité*. »
' Celle de M. de Sommariva. Ce serait toute une histoire renouvelée du fleuve de Tendre que de dire la feinte pastorale à laquelle il se prêta.
^ A Tappui et comme au bas de ce doux pastel, il nous sera permis d'écrire qtielques vers de M»* d'Houdetot elle-même, de ces vers du bon vieux temps dont plusieurs sont restés agréables encore sous leur couleur
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Mi°« de Rémusat crayonnait l'aimable portrait en 18i3; quinze ans auparavant elle entrait avec nouveauté dans ce monde restauré que recomposaient tant de débris^ et qui se remettait à sourire si gracieusement sous ses rides. Cette société de Mme dHoudetot où régnaient encore les derniers philosophes, M. de Saint- Lambert, M. Suard, Tabbé Morellet, n'était plus philosophique que littérairement, pour ainsi parler. La Révolution avait beaucoup désabusé, beaucoup refroidi. Il y avait là, nous dit un trèsbon juge, un mélange assez pacifique de lumières modernes, de vœux rétrogrades, de goûts d'ancien régime, de mœurs simples amenées par le malheur des temps , de tristes regrets à la suite des douleurs de 93 ; il y avait surtout un vif besoin de bonheur, de repos final et de plaisirs de société. Ce qui eût été contradiction dix ans plus tôt s'assortissait en ce moment à merveille. A travers ce croisement d'idées et de sentiments, rien n'opprimait le jeu libre de la pensée et n'en forçait la direction ; les jeunes esprits avaient de quoi s'y gouverner eux-mêmes dans leur droiture et y faire leur voie. En politique, on y était royaliste en ce sens qu'on aimait mieux Louis XVI que ses juges, et les émigrés que les jacobins ; mais on s'y montrait, en général, assez disposé à embrasser tout gouvernement régulier, tout ce qui garantirait l'ordre et le repos. C'était la bonne compagnie du Consulat. Le Consulat, dès le premier jour, en fut reconnu et salué.
Mme de Vergennes avait eu de tout temps quelques relations avec M"»« de Beauhamais, et elle ne les avait pas discontinuées avec M""" Bonaparte. Le hasard les avait rapprochées une première fois dans un petit village des environs de Paris, où elles
passée ; voici une imitation qu'eUe avait faite de Marot^ et où le tendre aveu se retrouve dans un léger déguisement;
Jeune, j'aimai : ce temps de mon bel flge,
Ce temps si court, Pamour seul le remplit.
Quand j'atteignis la saison d'être sage^
Encor j'aimai, la raison me le dit.
Me voilà vieux, et le plaisir s'envole ;
Mais lo bonheur ne me quitte aujourd'hui,
Car j'aime encore, et l'amour me console :
Rien n'aurait pu me consoler de lui.
414 PORTHAITS DE FEMMES.
allaient passer le terrible été de 93 ; le hasard les rapprocha encore durant le temps de l'expédition d'Egypte. M»»« Bonaparte habitait dès lors la Malmaison , et W^ de Vergennes ^int séjour ner quelques mois à Croissi, tout près de là, dans le château d'un ami. La fortune de l'illustre absent, à cette époque, n'était pas à beaucoup près aussi nette que nous la jugeons aujourd'hui; son astre lointain semblait par moments près de s'éclipser. M>n« Bonaparte, après le radieui éclat de la première campagne d'Italie^ se trouvait déjà un peu yeuve , un peu répudiée , ce semble, et en proie à mille gênes comme à mille soucis, au sein des restes somptueux d'une première et passagère grandeur. Naturellement expansive et d'un abandon facile, elle n'eut pas plutôt retrouvé Mme de Vergennes, qu'elle ne ménagea pas l'arriéré des récits et toutes sortes de confidences. Le débarquement à Fréjus la vint saisir au milieu de ses craintes et replacer brusquement sur le char. Lorsqu'après un an environ , le nouveau gouvernement s'étant tout à fait affermi, M°»e de Vergennes eut recours à elle et lui exprima le désir d'une position pour son gendre, de quelque place, par exemple, au Conseil d'État, elle la retrouva toute grâce, toute bienveillance. Les Tuileries se rouvraient; M°^ Bonaparte eut à Tinstant l'idée de prendre près d'elle, pour dame du palais , M«n« de Rémusat , et d'attacher par suite son mari au service du Consul. C'était plus qu'on n'avait désiré, c'était trop. Mais déjà de telles faveurs étaient des ordres et ne se discutaient plus. M. de Rémusat devint préfet du palais.
On essayait d'un commencement de cour. C'est dans l'automne de 1802 que M"® de Rémusat s'établit pour la première fois à Saint-Cloud, où était alors le premier Consul. Elle avait vingt-deux ans. Sa nomination et celle de son mari parurent un événement au sein de cet entourage jusque-là tout militaire. On y pouvait voir une pensée du maître , une première avance et comme un premier anneau pour se rattacher à l'ordre civil, et pour en gagner les personnes considérées. Il y avait bien des degrés dans les anciens noms ; mais celui de vergennes était connu , était historique, et tenait à l'ancien régime. 11 frayait la voie à de plus grands > encore, rebelles , qui ne firent pas faute pourtant dès que le Consulat se changea en Empire, et qui se
, précipitèrent en foule. De plus, le Consul, qui aimait aaetpftm
! sût pour lui ee quHl iffmwrait, trouvait particulièrement en M. de
/^Hémusat un tact sûr, la connaissance parfaite des convenances
^\ et de certains usages à rétablir, tout ce qui enfin, à cette époque,
pouvait servir cette partie importante et délicate de son dessein.
Il ne s'agissait de rien moins que de restaurer la dignité dans
les formes et la politesse.
J'aurais trop à dire, et je dirais trop peu, si je voulais suivre M"^ de Rémusat dans cette cour où elle se trouva ainsi lancée à vingt-deux ans, au sortir d'une existence solitaire et morale. Douée d'une maturité et d'une prudence supérieure à son âge, son âme droite évita les écueils, et son esprit ferme recueillit les enseignements. L'enthousiasme reconnaissant et dévoué, dont elle s'était d'abord senti le besoin, essuya trop d'échecs consécutifs pour résister et subsister bien longtemps. Elle a peint elle-même cette décroissance graduelle dans des Mémoires que je me crois à peine le droit d'efOeurer^ Nous retrouverons tout à l'heure quelques-uns des résultats de son expérience retracés sous voile dans un roman, et nous serons là plus à l'aise du moins pour les faire ressortir.
Une particularité essentielle et, pour ainsi dire, historique, reste à noter : M"« de Rémusat fut une des personnes qui, pen^ dant ces premières années, causèrent le plus avec le Consul.
' Elle avait fait mieux. Admise, comme }i^« de Mottevllle, à voir d'une trèft-bonne place cette belie comédie, elle avait songé à en fixer sur le temps même les complets souvenirs. Elle avait écrit chaque soir, autant qu'elle Tavail pu, les événements, les impressions, les entretiens do U Journée. Par malheur, en 1815, pendant les Cent-Jours, quelques circon« stances particulières, que sans doute elle s'exagéra, la poussèrent à craindre pour des papiers si pleins de choses et de noms : ce qui est véri-* dique est presque toujours terrible. Elle sortit pour les mettre en sûreté chez un ami ; mais ne l'ayant pas trouvé, elle rentra précipitamment et les jeta au feu. Une heure après, elle en était aux regrets. Ce n'est qu'après la publication de récrit de M»» de Staël sur la RévoluUon française qu'elle eut l'idée et le courage de rassembler encore une fois ses souvenirs ; à défaut du premier et inenmparable rédt, atux qui liront l'autr* un Jrar «uront ds quoi se consoler*
A quoi dut-elle cette faveur? Elle-même nous en déduit les raisons, non sans quelque raillerie. Elle arrivait simple et franche^ avec ses habitudes de conversation aisée, au sein de ce monde de mot d'ordre et d'étiquette où, à ce début, Ton était, en général, assez ignorant et timide. Elle admirait Bonaparte et n'avait pas appris encore à le craindre. Aux brusques questions qu'il adressait, à ses rapides monologues, les autres femmes ne répondaient le plus souvent que par monosyllabes, tandis qu'elle, elle avait quelquefois une pensée et se permettait de la dire. Les premiers jours, cela fit presque scandale et causa grande jalousie : elle dut se le faire pardonner par des lendemains de silence. Mais surtout elle avait mieux encore qu'à répondre, quand Bonaparte pensait tout haut, comme il s'y échappait souvent: elle savait écouter, elle savait comprendre et suivre; il était très-sensible à ce genre d'intelligence et en savait un gré inlini, particulièrement à une femme. Était-ce que, par hasard, il s'en étonnait? M. de La Mennais, en un récent écrit, d'où l'on tirerait des pensées assurément plus gracieuses, a dit : a Je n'ai jamais rencontré de femme en étal de suivre un raisonnement pendant un demi-quart d'heure. » Voilà qui est bien dur, et qui sent la rancune. Bonaparte n'était pas précisément galant et se montrait sévère surtout pour l'esprit des femmes; mais il n'aurait jamais dit pareille chose : il n'aurait eu qu'à se souvenir de M»»« de Rémusat.
Diverses raisons et circonstances arrêtèrent assez tôt céi débuts communicatifs, et mirent comme le signet aux conversations du héros avec la femme spirituelle : d'abord sa propre prudence à elle-même, une fois éclairée sur le peu de sûreté du lieu; puis l'étiquette souveraine de l'Empire qui étendit son niveau. Sans doute aussi M*^* de Rémusat était un esprit trop sérieux, trop actif, pour écouter causer de politique sans y réfléchir; TEmpereur put s'en apercevoir et se méfier. Attachée d'ailleurs par affection comme par position à l'impératrice Joséphine, elle se sentait pour rôle unique de suivre sa fortune. Elle fut atteinte de très-bonne heure dans sa santé, ce qui ne lui permit guère de faire activement son service, pourtant simplifié vers la fin dans cette retraite de la Malmaison. M. de Rémusat
MADAME DE RËMUSAÎ. 4it
continuait de remplir le sien près de l'Empereur avec plus d'exactitude et de conscience que d'empressement. La situation assez grande qu'ils avaient obtenue du premier jour n'alla donc jamais jusqu'à la faveur. Depuis le divorce, il y eut arrêt marqué^ définitif; et la liaison étroite où ils furent avec M. de Talleyrand, durant ces dernières années de l'Empire, étendit sur eux comme une ombre de la même disgrâce.
Vers cette époque, le goût de la société comme conversation, et celui de la littérature à titre presque d'occupation suivie, prirent une place croissante dans la vie de Mn»« de Rémusat. Les réflexions graves lui vinrent avant l'âge, et sa maturité data du cœur même de sa jeunesse. Ses cahiers de pensées nous permettent de la suivre à cet égard de beaucoup plus près qu'il ne semblerait possible. Dans un voyage qu'elle fit à.Cauterets pour sa santé en 4806, l'isolement où elle se trouva au sortir d'une cour qui avait hâté son expérience, lui donna lieu d'en rassembler les fruits déjà tristes et amers. Son état de souffrance la reporta vers les idées religieuses dont son enfance n'avait jamais manqué, et qui depuis n'avaient été que distraites; elle rêva, elle pria, surtout elle médita : « La méditation, a-t-elle dit, diffère de la rêverie en ce qu'elle est l'opération volontaire d'un esprit ordonné. » Des réflexions qu'elle écrivit vers le même temps, après avoir lu celles de M""« Du Châtelet sur le Bonheur, nous la montrent bien contraire à cette morale égoïste et sèchement calculée de l'amie de Voltaire, comme d'ailleurs elle eût été peu encline à la morale purement sentimentale que de plus tendres avaient puisée dans Rousseau. La sienne cherchait plutôt son appui dans la raison, et se dirigeait par l'effort au devoir. Pourtant, des idées et même des pratiques religieuses positives (nous en avons la preuve et nous y reviendrons) s'y mêlèrent en avançant, et agirent beaucoup plus que le monde et peut-être les amis ne l'auraient cru, mais peut-être aussi un peu moins que M""' de Rémusat ne se le disait à elle-même. Dans un excellent morceau que je lis, daté de 1813, sur la coquetterie, elle n'avait eu besoin que de consulter son observation de moraliste, son jugement sain et ses goûts délicatement sérieux, pour dire, par exemple :
418 PORTRAITS Ofi FEMMES.
« C'est de trente à quarante ans que les femmes sont ordinai- « rement le plus portées à la coquetterie : plus jeunes^ elles « plaisent sans efforti et par leur ignorance même. Mais quand « leur printemps a disparu^ c'est alors qu'elles commencent à (1 employer de l'adresse pour conserver des hommages auxquels « il serait pénible de renoncer. Quelquefois elles essaient de se « parer encore des apparences de cette innocence qui leur a a yalu tant de succès. Elles ont tort; chaque âge a ses avantages^ <( et aussi ses devoirs. Une femme de trente ans a vu le monde» « elle sait le mal^ même en n'ayant fait que le bien. A cet âge^ « elle est ordinairement mère ; depuis longtemps l'expérience « est devenue sa véritable sauvegarde. Alors elle doit être « calme^ réservée^ je dirai même un peu froide. Ce n'est plus « l'abandon et la grâce de la confiance qui doivent l'entourer^ « mais la dignité majestueuse que lui donnent les titres d'épouse « et de mère. A cette époque^ il faut avoir le courage de détt nouer la ceinture de Vénus. Voyez les charmes dont le poëte n Ta composée » : sout-ce là les ornements de la vertu et de la « maternité?
« Mais qu'on a besoin de force pour quitter la première un « semblable ornement! Avec un peu de soins^ il sied encore si « bien ! Cependant^ encore quelques années, la ceinture tombera « d'elle-même, se refusant à parer des charmes flétris. Alors on « rougira en la regardant; on dira tristement comme cette cour- « tisane grecque qui consacrait son miroir à la Beauté éternelle : « Je le donne à Vénus, puisqu*eUe est toujours belle^,,
a N'est-il pas plus sage de se prémunir d'avance contre l'a- « mertume d'un pareil moment, et de chercher des consolations « contre l'inévitable mécompte dans le courage avec lequel on « l'aura prévu? Les sacrilices dictés par la raison ont cet avaa- « tage, que l'effort qu'ils ont coûté en devient toujours la ré^ a compense. mères! entourez-vous de bonne heure de vos « enfants. Dès qu'ils sont au monde, osez vous dire que votre
* « Là aoiil eafenn^ tous let charmei, là l'amour, le désir, le mar^ mure 4m «mmMI) l'iiMiiiuaiiti^pot ^ui ûénbe leur ooMir même aox plw Bages. » (Homère, Iliade, XIV.)
MADAME DE HÉMUSAT. 41t
« jeufiesse va paner daos la leur; ô mères! loyez mèreB, et « Ydue serez sages et heureuses I »
fille écri?ait ces choses a?ec un sentimeat profond^ elle les disait ayec uu accent pénétré et un retour pratique sur elle-* même; dès cet âge, en effet, elle dénoua la ceinture, qui n'avait r^ermé pour elle que les grâces pudiques. Tout nous dit qu'elle eût pu se la permettre encore. On prendrait une heureuse idée de sa personne à ce momeit dans un très^ portrait de Clary, tracé par une main, j'allais dire une griffe, bien oon* nue, non en telle matière pourtant, et peu ooutumière d'écrire ^ Sa physionomie avait, comme son esprit, l'agrément durable; des lèvres, des dents belles, et la vivadté des yeux, éclairaient le visage à proportion qu'on causait. Sa taille était restée jeune. Elle avait trente-deux ans, et en paraissait vingt-huit.
Elle voyait beaucoup, en ces années, M"»« de VinUmille, et cette société d'élite dont le mouvement intérieur nous a été tout récemment rendu avec une vivacité aussi affectueuse que piquante par les lettres de M. Joubert. La société de M"*^ de Vin-^ timille était plus et mieux qu'une suite du xyiii« siècle. En ce temps où tout renaissait, il y avait, en certains coins, comme une • reflorescence et, si l'on peut dire, un regain du pur Louis XIV. Le goût remontait à ses hautes sources; la religion, servie par M. de Chateaubriand, représentait ses grands modèles. Tandis qu'au dehors une librairie intelligente, aidant ce retour du public, réimprimait des collections d'anciens mémoires, de petits choix de lettres de M°»e de Montmorency, de M^e de Scudery, de M«e de Coulanges, on citait tel cercle où les femmes prenaient le deuil à l'anniversaire de la mort de M°>e de Sévigné.
T-a mode des portraits de société, qui n'avait jamais entièrement cessé, semblait revivre comme au beau temps de Mademoiselle. Après celui de M"»* d'Houdetot par M^e de Rémusat, je pourrais citer d'elle encore le portrait de M*»© de Viutimille et celui de M. Pasquier, lequel, à beaucoup d'égards, nous paraîtrait d'hier, tant les facultés aimables, que la société exerce, ac-
' M. de Talleyrand, un jour qu'il présidait le Sénat, se mit à s'ennuyer de la séance, et, prenant une feuille de papier officiel qui était devant lui, il traça de sa peUte écriture le portrait de Clary,
compagnent sans pâoe jusqu'au bout les mérites solides. M^ de Rémusat, aux heures de liberté que lui laissaient ses fonctions de service officiel, désormais fort ralenties, aimait à rester chez elle. On y venait régulièrement; on y causait beaucoup, à la manière de l'ancien régime, et son salon de la place Louis XY fut tout à fait un de ceux du temps de l'Empire. Le monde de l|me (le Yintimille et celui de M"« d'Houdetot s'y retrouvaient ( avec quelques variantes et quelques rajeunissements : c'étaient M. Mole, M. Suard et l'abbé Morellet, M. de Bausset (le cardinal), M. Galloix, M. Guvier, M"« de Meulan et M. Guizot, M. de Barante, un peu M. de Fontanes, Gérard le peintre, plus tard M. Villemain. Dans un cahier de souvenirs, dans un de ces albums alors plus rares qu'aujourd'hui et plus intimes, où on lit inscrits les noms des amis, et où l'on recherche de chacun d'eux, avec une curiosité mêlée de tristesse, quelques témoignages particuliers et déjà lointains, je saisis avec bonheur et je dérobe une page toute lumineuse signée du nom de Chateaubriand. Rien de ce qui échappe à certaines plumes ne saurait fuir et pâlir. M. de Chateaubriand porte de la grandeur, même dans la grâce; je me figure qu'Homère eût été Homère encore jusque dans les proportions de l'Anthologie. Voici l'éclatant fragment :
a La Gloire, l'Amour et l' Amitié descendirent un jour de l'O- Ijmpe pour visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolurent d'écrire l'histoire de leur voyage et le nom des hommes qui leur donneraient l'hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre, l'Amour des tablettes de cire, et l'Amitié un livre blanc. Les trois voyageurs parcoururent le monde, et se présentèrent un soir à ma porte : je m'empressai de les recevoir avec le respect que l'on doit aux Dieux. Le lendemain matin, à leur départ, la Gloire ne put parvenir à graver mon nom sur son marbre; l'Amour, après l'avoir tracé sur ses tablettes, Teflaça bientôt en riant ; l'Amitié seule me promit de le conserver dans son livre.