‹ Portraits de femmesChapitre 15 sur 17 · DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

DE CHATEAUBRIAND

* Lorsque je publiai ceci pour la première fois, M. de Chateaubriand

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Il serait bien solennel de se demander si M'"^ de Rémusat apporta quelque chose de particulier et de nouveau dans la conversation de son temps : elle dut pourtant viser à introduire le sérieux dans la société. Les deux parts autrefois étaient sensiblement séparées; on avait le sérieux^ si Ton pouvait, dans le cabinet et dans la solitude; on portait, on cherchait le frivole et le purement amusant dans le monde : il y avait lieu sans doute à un essai de transaction, de conciliation. M"'*' de Rémusat dut au moins y songer. Pour nous littérateurs, et à ne juger que d'un peu loin et par les livres, nous dirions que si M*»* de Staël introduisit et maintint une sorte de sérieux plus exalté, que si M"» Guizot (M"« de Meulan) ne craignit pas un sérieux plus raisonneur et parfois contredisant, M™« de Rémusat dut rechercher un sérieux plus uni à la fois et plus doux. Mais toutes ces distinctions sont des formules rédigées après coup et à l'usage de ceux qui n'ont pas vu. Je me hâte d'en sortir, car je vois d'ici les vrais témoins, les seuls qui ont vécu et qui savent, et ils sourient.

Dans l'histoire (à peu près impossible malheureusement) de

fut mécorileni d'être ainsi surpris en liaison et en bonne grâce avec une personne de ce monde impérial ou doctrinaire, avec lequel il avait été constamment depuis en froid et même en antipaliiie. 11 dit à U'^ Récamier qu'il n'avait jamais rien écrit sur l'album de Mn>« de Rémusat, et que le fragment n'élait pas de lui. M">« Récamier s'empressa de m'en faire part : la yérité pour cette charmante femme n'était jamais que celle que désiraient ses amis. 11 n'y avait au désaveu de M. de Chateaubriand qu'une petite réponse à faire et que je fis à peine, c'est ique le fragment était écrit et signé de sa main sur le livre où je l'avais copié. Les éloges dont je l'avais accompagné, et qu'on vient de lire, ce grand nom même d'Homère que j'y avais mêlé à dessein et par précaution, n'avaient pu conjurer un accès de mauvaise humeur et de vive contrariété dans l'homme de parti et de coterie dont se compliquait en lui l'homme supérieur. On ne se doute pas de toutes les peines et de toutes les ruses à bonne On qu'il nous a fallu avoir, nous autres critique qui tenions à accroître sur quantité de points délicats et neufs l'histoire littéraire contemporaine ; qui avions besoin d'être bien informé, et qui ne voulions écrire sous la dictée de personne. Je n'ai, grâce à Dieu, jamais rien eu à gouverner dans ce monde, mais j'ai eu le maniement des amours-propres d'auteur, et c'est bien assez.

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la coQTersation en France^ un trait suffirait à qualifier Mm« de Rémusat) à lui (aire sa part^ et on peut se rapporter à ce qu'il signifie pour le mélange du sérieui et de la grâce : elle est peut-être la femme avec laquelle ont le mieui aimé causer Napoléon et M. de Talleyrand.

L'histoire de la conversation^ je Tiens de le dire^ me paraît impossible^ comme celle de tout ce qui est essentiellement relatif et passager^ de ce qui tient aui impressions mêmes. Où retrouver les éléments et la mesure? Quand les propos assez exacts se transmettraient dans des écrits^ dans des ieltres, ils y arriveraient .la plupart du temps Jigét, car le papier ne sourit pas^ Rien n'est plus adapté au goût de chaque époque que la conversation qui y règne. L'entretien sérieux d'hier semblerait demain un peu timide, ou superficiel^ ou fade^ s'il revenait dans un entier écho. La conversation délicate et polie d'un temps semblera empesée dans un autre. Mme de Rémusat l'a ingénieusement remarqué dans son Essai sur l'Éducation (chap. xi) : ridéai delà conversation passée, lorsqu'on veut en fixer le beau moment, recule et s'enfuit à l'horizon comme tous les âges d'or. Mme Du Deffaud et M^e Du Ghâtelet se plaignent déjà des manières des hommes, et M(n« de Lambert déclare qu'ils ont perdu le vrai ton. M«>« Des Houlières croyait qu'il eût fallu remonter jusqu'à Bassompierre, et M^^e de La Fayette a rejeté la date de son roman sous les Valois. J'aimerais à en conclure que même pour nous, et malgré nos plaintes habituelles, tout' à cet égard n'est pas désespéré encore. Quand on regrette si vivement les plaisirs de la conversation (c'est comme pour les scrupules en morale), on est bien près de mériler l'exception heureuse et de rattraper quelques bons moments. Après tout, y eut-il jamais plus que cela?

Et puisque j'en suis à celte question de l'mtroduction du sérieux dans les entretiens de société, j'en veux signaler, en passant, une conséquence, d'autant plus qu'elle est tout particulièrement lit'

I On r» dit i l'inconvéuient des livres de Pensées, quand eUes ne sont ptti oommunes, est qu'elles paraissent souvent prétentieuses; les mdmes ehotet dites no l'étaient pas. Le sourire et Taccent les faisaient passer ; mais, ûxées sur le papier, c'es^ autre chose : le papier est bête*

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térairê. L'o«erai-jc bien dire? tout n'est pas avantage dans ce courant continuel et extérieur plus élevé et plus soutenu. Au point de vue de Técrivain, un inconvénient est d'apporter plus d'uniformité entre ce qu'on parle et ce qu'on écrit; on parle avec plus de verve, on écrit avec moins. Le tact, la convenance qu'on retrouve sous sa plume, n'est pas toujours pour le talent une compensation suttîsante. Quand on cause ainsi beaucoup des mêmes choses qu'on écrira, on les assouplit peut-être, on les évapore aussi, on les décolore à l'avance, et on en écrit avec moins de fraîcheur. On ne les découvre jamais un matin avec émotion; quelqu'un Ta dit très- spirituellement, on a l'air de les savoir de toute éternité. La société cependant y gagne en intérêt, en noble emploi des loisirs; et en effet, quand elle n'est pas pour les personnes un accident, un lieu de passage et quelquefois de contrainte, mais un séjour habituel et nécessaire, il faut bien en tirer tout le parti possible, même y penser et y réfléchir tout haut, sans quoi on courrait risque de ne pas trouver le temps de réfléchir. Or penser tout haut, devant tous, opérer sur les idées devant témoins, est un exercice brillant, un jeu plein de charme, et qui finit par envahir. La pensée chaste, recueillie et ardente, s'en effarouche : elle aussi a ses orgueils et ses pudeurs. On ne pense pas seulement tout haut, on étudie tout haut; la manière s'y aiguise en clarté, en rapidité, en intérêt; elle marque moins en originalité et en profondeur. La sensibilité et l'imagination dans le style, l'expression continente et jalouse, s'acquièrent, se conservent autrement. M. de Buffon le savait bien, et trop bien ; hors de sa tour de Montbar, il ne les prodiguait pas.

Revenons bien vite. Ma»e de Rémusat avait toujours eu le goût de la littérature ; elle avait écrit de très-bonne heure avec facilité, avec agrément; on a retrouvé d'elle de petites compositions faites à quinze ou seize ans, des nouvelles, des essais de traduction (même en vers) de quelques odes d'Horace. Pendant des années^ chaque soir, elle couchait au vif sur le papier ses souvenirs. Toute sa vie, elle a écrit beaucoup de lettres, et longues, qui se sont conservées la plupart et pourraient se recueillir. Mais je ne parlerai un peu que de ses romans; elle en a composé plusieurs : j'en ai lu deux. L'un, qui s'intitulerait Charles et

Claire, au laFlûU, est de 1814. 11 repose sur une donnée singulière et gracieuse; dans une certaine Tille d'Allemagne^ deux émigrés français, un jeune homme et une jeune fille, voisins l'un de l'autre, s'aiment sans s'être jamais tus. Le jeune homme est souffrant de santé, et pourtant, le soir d'ordinaire, en rentrant, il joue de la flûte. La jeune fille qui, logée au couTcnt d'à-cAté, soigne sa grand'mère malade, lui écrit un jour, ayant su qu'il était Français, pour le prier de ne pas jouer à de certaines heures où cela incommode sa grand'mère, et en même temps, toutefois, elle le prie de jouer encore, car, à certaines autres heures, cela pourrait faire distraction à sa pauvre grand'mère et à elle-même. De là, de ce commerce vague et porté par des sons, entretenu par des lettres, et où divers incidents assez naturels retardent la rencontre, nait un amour tel qu'on le peut supposer entre deui êtres très-jeunes, très-purs et très-malheureui. La jeune servante, Marie, qui sert de messagère auprès du jeune homme, répond à quelques questions qu'il lui adresse, et ce peu suffit pour fixer l'imagination de l'amant, tout en l'excitant davantage. La jeune fille se dit qu'elle montrera les lettres à son père dès qu'il arrivera, et on l'attend de jour en jour. Cette idée la rassure, et de part et d'autre on s'écrit. La flûte et ses sons les plus touchants ont des heures réglées, de vrais rendez-vous. Le jeune hooune dit nos petits concerts, et il en a le droit, quoiqu'il n'y ait que lui qui joue ; car les deux cœurs font l'accord. Un jour, des airs languedociens bien choisis arrachent des larmes à l'aïeule et vont réveiller d'attendrissants souvenirs dans sa mémoire affaiblie. Un autre jour, c'est la fête de Claire ; puis les airs royalistes ne font pas défaut. Charmante Gabrielle! Richard^ à mon roi! les doux sentiments personnels redoublent le pas en s*associant à ceux des pères et des aïeux. A un certain moment, le jeune homme, qui lit Werther, se monte la tête; le style de ses lettres s'échauffe; cela va se gâter, quand tout à coup le père, au lieu d'arriver, envoie une de ses sœurs, une tante de la jeune fille» qui la vient chercher et comme enlever du soir au lendemain. La pauvre enfant n'a que le temps de prévenir le voisin aimable et tendre qu'elle n'a jamais vu. Une minute, une seconde seulement à l'instant du départ, à cinq heures du matin, dans le court inter-

valle qui sépare le seuil du couvent et le marchepied de la chaise de poste^ le jeune homme va l'entrevoir enfin et la rencontrer; mais un mouchoir qu'elle porte à ses yeux, le mouvement même que lui cause l'émotion de la présence de l'ami, la dérobe peutêtre, et remplit l'unique instant. Elle a laissé du moins tomber le mouchoir dont il se ôaisit, et elle est partie pour toujours! Cest là, on le conçoit, un bien joli cadre : deux âmes sœurs, séparées par une cloison, par un voile, et qui se sont devinées du premier jour, sans jamais devoir se reconnaître en face. Mais peut-être l'idée est-elle plus piquante à énoncer qu'à suivre; peut-être cela prêtait-il plus à un chapitre de Voyage sentimental, ou de Voyage autour de ma Chambre, qu'à un développement sous forme de lettres. On se rappelle, dans les Mémoires de Silvio Pellico, le touchant roman ébauché avec cette Madeleine repentie, dont il n'entend que la voix et les cantiques à travers le mur; mais le roman reste, pour ainsi dire, dans l'air, à rétat de fil de la Vierge, et flotte en pur rêve. La suite des diverses petites scènes, chez M""'' de Rémusat, est bien dessinée, bien motivée; je demanderais au style toujours élégant et pur, sinon plus d'éclat par places, du moins plus d'imprévu, quelques molles négligences. 11 manque très-peu à cette nouvelle pour être digne de se glisser entre telle agréable production de M^^^ Riccoboni et telle autre de M"»© de Souza : il y manque un certain duvet de jeunesse, même d'ancienne jeunesse, c'est-à-dire tout simplement peut-être d'être sortie à temps du tiroir, d'avoir su éclore en sa saison et d'avoir essuyé un air de soleil.

En ces sortes d'ouvrages surtout, où il y a couleur et fleur, c'est une difl'érence incomparable de vieillir dans le tiroir ou de vieillir à la lumière. Les ouvrages qui sont dans ce dernier cas (et c'est le lot commun même des meilleurs) peuvent dire : J'ai eu mon jour. Us ont épousé le public; ils sont entrés dans ses impressions une fois ; il y a gradation jusque dans leurs pertes : ils vieillissent avec harmonie.

Le second roman de M™« de Rémusat dont j'aie à parler, les Lettres espagnoles ou le Slinistre, est une composition d'un autre ordre, et plus importante. Commencée vers i805, à la cour impériale, elle ne se reprit ou ne s'acheva qu'en 1820; elle porte

dans sa trame Tempreinte des modifications successives que subirent les idées de Tauteur; etTesprit de Mme de Rémusat^ toujours actifs se modifia^ se mûrit incessaipment.

La première Restauratiou l'avait trouvée toute disposée. La fatigue et le détachement des esprits étaient grands sur la fin de l'Empire. Elle avait trop vu^ pour son compte, et touché de trop longue main les ressorts, pour n'en être pas froissée ; elle en causait confidemment, depuis des années déjà, avec le personnage le plus revenu. Ce fut donc par un sentiment d'espérance^ et même avec une certaine vivacité d'anciens souvenirs, qu'elle accueillit l'ordre renaissant, qui devait briser peut-être et certainement diminuer pour elle la position acquise. Le petit roman des deux jeunes émigrés, qui date de 1814, exprime assez bien, dans plusieurs détails, cette espèce de teinte bourbonienne que prirent à ce moment ses pensées. Mais les excès et les ridicules de la réaction royaliste, surtout en 1815, la remirent bien vite et naturellement dans la justesse de son point de vue et dans le vrai de ses opinions. Les idées constitutionnelles reparaissaient sur le tapis comme pour la première fois : son intelligence ferme en embrassa d'abord l'étendue. Les conditions d'une société nouvelle et d'un avenir laborieux se vinrent démasquer de toutes parts dans la lutte : elle y appliqua ses méditations et ses prévoyances de mère. Les résultats principaux de son expérience définitive allèrent aboutir à son ouvrage sur Y Éducation des Femmes; mais le roman des Lettres espagnoles en profita aussi, et ouvrit son cadre à cette observation plus entière des choses et des hommes.

Dans la première idée, ce roman ne devait probablement analyser et poursuivre que l'embarras amoureux d'un jeune Espagnol, don Alphonse d'Alovera, placé entre deux jeunes filles charmantes, mais dont il aime l'une, tandis que son ambition lui conseillerait de préférer l'autre. Le ton général, j'imagine, eût été donné par des pensées comme celle-ci : a Pourquoi fautil que la prudence qui soupçonne ait toujours raison sur la confiance qui espère? Pourquoi faut-il que tous les arrangements de la société s accordent pour troubler les jouissances du coBur ? n En avançant^ l'idée s'est agrandie et transformée : le jeune amoii-

reui se trouve mêlé aux grandes affaires; le ministre^ pire d'Inès, de celle qu'il faudrait aimer, a pris plus de place, et la peinture de son caractère a envahi le premier plan. Les romans de Walter Scott passaient alors le détroit; on commençait à songer à l'exactitude dans la reproduction des lieux et des époques. La première donnée historique ici était vague ; on ne dUsait pas le règne, on ne désignait qu'en termes généraux le ministre : pourtant Mm« de Rémusat, en y insistant, parvint à imprimer à ses tableaux une couleur fidèle, à reproduire de vrais Espagnols, une vraie cour, de vrais moines: il y a un père jésuite qui agit et parle merveilleusement. Cette lecture fait passer sous les yeux un long roman par lettres, développé, sensé, régulier, d'un intérêt lent et croissant, avec des caractères étudiés et suivis, avec des situations prolongées et compli* quées, parfaitement définies et menées à fin. J'y trouve des oh* servations du monde, et des délicatesses sentimentales, dans une mesure pourtant qui n'est peut-être ni tout à fait le monde même, ni tout à fait l'idéal romanesque. On voit une personne qui connaît le cœur, qui possède à fond la réalité des cours, et qui ne dit pas tout. On peut y ressaisir sous d'autres noms le calque ou le reflet de ses propres impressions successives dans sa vie de palais. Comment ne pas reconnaître son début enthousiaste de 1802, lorsque don Alphonse, après un mot flatteur du souverain, s'écrie : a Ah ! ma sœur, que les paroles des rois ont de force et de puissance ! Quels engagements peuvent nous faire prendre les moindres témoignages de leur bienveillance! Une légère marque de bonté, une preuve de leur souvenir décide souvent de notre destinée ; le dévouement de notre vie entière est presque toujours la réponse que nous croyons devoir à la plus simple apparence de leur intérêt. » Je m'étonnerais bien s'il n'entrait pas quelque souvenir assez présent, et même d'en deçà des Pyrénées, dans le récit de cette course de campagne qu'imagine la reine, pour reposer le roi malade et le distraire des affaires et de l'étiquette : c( En effet, dès notre arrivée à Aranjuez, le roi nous annonça que, se fiant à notre respect, le cérémonial serait suspendu, et que chacun aurait la liberté d'agir à peu près à sa propre fantaisie. Vous, ma sœur (c'est une

lettre d'Alphonse), dont l'humeur est parfois tant soit peu railleuse à regard de nous autres courtisans, vous n'auriez pas manqué de vous amuser de l'embarras où nous a jetés cette déclaration. Il est vrai qu'elle nous était faite avec cette gravité sévère dont le roi ne sait point se départir. L'improvisation en tout est chose assez difficile, et particulièrement celle de la liberté. Il faut que je confesse que nous n'avons su que faire de la nôtre. L'imagination n'osait aller bien loin sur cet article, et nos souverains eux-mêmes s'efforçaient en vain de chercher ce qu'ils pouvaient permettre. Aussi, malgré la bonne disposition du maître et des sujets, les choses se sont-elles passées à peu près comme à l'ordinaire, et, de retour à Madrid, chacun est rentré volontiers dans ses habitudes, les uns reprenant avec leur logement le droit de commander, les autres l'obligation d'obéir ^ » Et les réflexions qui suivent sont d'une parfaite et triste justesse : « Au fond, ma sœur, le cérémonial des cours, dont on se plaint souvent, a, ce me semble, quelque chose d'utile et même de moral. Auprès des princes, l'intérêt personnel est tellement éveillé, les mauvaises passions humaines sont si fi^uemment en jeu, que, s'il nous fallait agir d'après nos sensations réelles et nos vraies émotions, nous donnerions à qui nous observe un triste spectacle. L'étiquette jette un voile uniforme sur tout cela : c'est une sorte de mesure positive qui donne à des tons discordants les apparences de l'harmonie. »

Il y a dans cette cour une comtesse de Lémos, femme d'esprit, qui ose être elle-même et se soucier peu de ce qu'on suppose : « L'attitude indépendante qu'elle sait y conserver, dit l'auteur, m'a fait imaginer quelquefois que, dans cette même cour où l'on ne parle guère, il ne serait pas si difticile qu'on le croit de se permettre de tout dire, pourvu que l'on consentît eu revanche à permettre d'y tout penser. » On est très-prompt, en effet, à y

' Un jour, à je ne sais quelle occasion, l'Empereur avait Tait venir, pour jouer, les comédiens des petits théâtres, et il permettait, il d&tirait que ce fût plus gai que ne le sont d'ordinaire les spectacles de cour. M. de Talleyrand, com^me grand-chambellan, signifiait Tauguste désir avec son visage le plus solennel : « Messieurs, l'Empereur ne badine pas, il entend qu'on s'amuse. »

penser beaucoup de choses. Don Alphonse a eu le bonheur, dans une chasse, de sauver la vie de la reine ; elle lui en a témoigné sa reconnaissance avec une vivacité qui est sortie une fois de rétiquette, et voilà dès lors qu'on le suppose amoureux et favorisé. Il est de l'intérêt etde la politique du ministre qu'on le croie, et qu'Alphonse au moins s'y prête. L'art léger avec lequel l'habile patron essaie de lui en inoculer l'idée, l'espèce de néghgence qu'il met à lui en apprendre, comme par hasard, la nouvelle courante; le premier mouvement d'Alphonse qui regimbe, qui va s'indigner, et qui pourtant, peu à peu gagné par l'esprit de son rôle, s'y soumet presque ; ce sont là des points savamment touchés. Ce premier ministre, dans tout le roman, reste aussi honnête homme qu'il sied, en se montrant aussi contraire au sentiment et au romanesque qu'il est nécessaire. On devine, pour une foule de scènes et pour un certain fond permanent, combien M. de Talleyrand a posé; et la peinture, extrêmement reconnaissable, peut sembler en général adoucie plutôt que déguisée par l'amitié. Cette figure impassible, trop habile pour trahir même son triomphe, ce ton demirailleur, demi-bienveillant, qui lui est assez habituel, cette douceur qui est peut-être une ruse de plus, voilà bien des traits de signalement qui ne se rapportent qu'à lui. L'auteur est loin de refuser au ministre espagnol toute qualité affectueuse : a Nous nous trompons souvent dans nos jugements, quand nous penchons trop à supposer qu'un homme est tout à fait, est complètement ce qu'il est beaucoup. La nature n'a pas cette unité, et parce que la vie de la cour et la pratique de ses intrigues auront émoussé les facultés sensibles de tel personnage, il ne faut pas conclure pourtant qu'elles soient entièrement détruites. » — Un jour, après un dîné d'apparat chez ce ministre, la conversation se soutient avec un remarquable intérêt : « Chose assez étrange (dit Tun des personnages du roman), grâce à la liberté d'esprit dont le ministre donnait l'exemple à tous, ses conviés diplomatiques n'avaient point l'air de s'étudier à ne prononcer que des paroles qui n'eussent aucun sens. J'en fis la remarque au duc quand, vers le soir, tout son monde l'eut quitté : « Je pense, m'a-t-il répondu, que c'est un signe de mé-

¥. diocrité autant que de dédain^ chez un homme d'État, que a de ne pas permettre qu'aucune question sérieuse soit traitée «( devant lui. Il existe des notions importantes qu'on ne peut tt acquérir que parla conversation. Il suffît de savoir résister à «( l'entraînement qui l'accompagne, car il y a bien aussi quelque «( sorte d'ivresse dans les plaisirs de l'esprit. >> — La machination tramée par le ministre, et qui manque de briser l'existence des personnages qui lui restent le plus chers, ne fait que retarder de peu sa chute. Sa vieille amie, la comtesse de Lémos, lui avait dit : « Prenez-y garde, l'intrigue, quand elle complique, n'est plus un moyen, c'est une difficulté de plus. » Au moment de sa retraite et de son voyage à travers les belles campagnes qu'il n'a pas aperçues depuis si longtemps, et où se promène avec une ombre de sourire son regard éteint, je salue une haute pensée : <c Dans tous les malheurs qui nous arrivent, il se rencontre un moment douloureux qu'on doit se hâter de franchir : c'est comme un passage obscur et difficile, une sorte de portique entre le désespoir et la résignation. J'y placerais précisément rinscription contraire à celle que le Dante a mise aux portes de l'Enfer. Une fois au delà, l'esprit mieux rassis mesure ses pertes et s'aperçoit des consolations qui lui restent. Pour un ministre en retraite, ce moment doit se trouver dans le premier jour, ou dans la première nuit qui suivent sa disgrâce... » Il faut souhaiter à tous nos ministres qui sont tombés, ou qui tomberont, de franchir en un jour, ou en une nuit, ce passage souterrain, qui, comme celui du Pausilype, doit leur rendre si vite la vue des plus beaux cieux.

Je ne fais que courir sur un sujet dont tous ne peuvent juger comme moi, et où les preuves seraient trop longues à produire. Il y aurait eu à citer pourtant des scènes vraiment touchantes et profondes, dans lesquelles cette reine si enchaînée par l'étiquette, se laissant prendre au semblant d'affection que tout le monde autour d'elle prête à don Alphonse, trahit devant lui sa faiblesse de femme et ne peut étouffer ses larmes. En somme, si les Lettres espagnoles ont manqué d'autre chose encore que de la publicité pour être un beau roman, c'en était une très-belle étude.

Nous arrivons au dernier écrit de M"»* de Rémusat, à son livre

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gur VÉducatim det Femmes , publié par son fils. Assez ordinairement les femmes sérieuses et sensibles sont très-frappées^ dans leur jeunesse, de l'obstacle que le monde oppose aux sentiments vrais, aux affections naturelles, et plus tard des entraves qu'il met, pour leur sexe encore, aux études et aux pensées suivies, aux applications sérieuses et profondes. De là elles sont tentées de faire des romans de sentiment quand elles sont jeunes, et plus tard des pl^ns d'éducation. Pour M"^<* de Rémusat en particulier, tout un concours de considérations et de circonstances dut contribuer à donner ce dernier tour à sa maturité. La Révolution avait changé les conditions des diverses classes de la société, et déplacé, en quelque sorte, le centre des forces : il tendait à se fixer désormais dans les classes moyennes. Miiis les troubles civils, et, aussitôt après, Téclat de l'Empire, avaient dérobé ce résultat, qui n'apparut un peu nettement qu'au début de la Restauration. Le retour subit à de certains usages surannés rendit, du premier jour, le nouveau point central plus sensible, en le tiraillant et le faisant crier. M*"' de Rémusat, un peu distraite par les grands événements qu'elle avait considérés de si près, se trouva tout d'un coup, avec son genre d'esprit méditatif, en présence de ces questions survenantes et dans la position la plus propre à en être bien informée, autant que vivement excitée. Sa place désormais et celle de son mari étaient dans le parti constitutionnel de la Restauration, dans cette nuance d'opinion qui formait le Centre gauche d'alors. M. de Rémusat, nommé préfet à Toulouse en 1815, et à Lille en 1817, ne devait être destitué que par le ministère Villèle, dont ce fut le premier acte en fait de réaction. Cette vie de province, qui n'était pas d'ailleurs sans d'assez fréquents retours, laissait à M">« de Rémusat plus de loisirs; elle ne continuait pas moins de participer au mouvement le plus inthne de Paris par la précocité de son fils, qui entrait alors dans le monde, et qui correspondait de tout avec sa mère. 11 lui donna même quelques nouveaux amis; elle se trouvait naturellement liée avec M. et M""» Guizot, avec M. de Barante : il la lia avec M"« de Broglie, qu'elle a trop peu vue, mais avec qui elle a entretenu, dans ses dernières années, de vraies et tendres relations.

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Si le plus noble besoin d'un fils confiant et pieui est d'avoir sa mère pour première confidente et pour compagne^ j'y vois aussi, et avant tout, un bien touchant rajeunissement de la mère. Si intelligente qu'elle soit, son meilleur lot est encore de comprendre toutes les idées par le cœur. Des mères aux fils surtout, on l'a remarqué, l'affinité est grande. Par eux, elles deviennent plus courageuses d'esprit. Avec eux, volontiers, elles iraient jusque dans les voyages, dans les combats; elles les suivent daits les idées nouvelles. Cette femme tendre, calme, habituée aux devoirs aimables de la société, s'y contenant, dont l'esprit sérieux et orné n'avait jamais trop jsongé pourtant à franchir les limites d'un gracieux horizon, la voilà tout d'un coup qui, à l'âge du repos, à ce moment où l'esprit est le plus sujet à s'arrêter, où le cœur se plaint et gémit tout bas des choses qui s'en vont, la voilà qui se ranime au contraire, qui s'excite et sourit à des vues neuves, prend part à de jeunes projets, et, au lieu de tourner le dos à l'avenir, y marche comme au matin, accompagnant ou plutôt précédant son guide bien-aimé : à la voir dé loin si active et si légère, on dirait une sœur.

Gomme M">« Necker de Saussure, comme Mn»« Guizot, M»© de Rémusat s'est préoccupée vivement de l'avenir de son sexe dans cette prochaine société qui était en train de s'asseoir sur des bases encore vacillantes. Je n'aborderai pas le détail d*un livre que chacun peut apprécier. Tout le but, tout l'esprit en est dans l'accord de la morale, du sérieux et de la grâce. Une inspiration particulière s'y mêle, on le sent, et en est comme la muse secrète. Il faut être mère pour s'occuper aussi tendrement de ce qui sera après nous; c'est encore songer à son fils que de tracer l'idéal de sa compagne.

M"* de Rémusat était donc, vers 1820, dans la maturité de son esprit, dans le développement de ses opinions probablement définitives, mais pourtant actives; devenue très-simple de manières, gaie même, nous dit-on, et d'une grande aisance d'esprit et de conversation; aimant la jeunesse et le nouveau, un peu railleuse, pieuse ou plutôt chrétienne, sans grande ferveur apparente, mais décidée et appuyée sur des points précis. Quoique vieillie avant le temps, sa santé semblait un peu meilleure, ou du moins

lui laissait plus de liberté d'action. Elle avait pris le goût de la vie intérieure et domestique, tout entière adonnée au bonheur des siens, quand elle leur fut enlevée bien prématurément en décembre 1821.

Dans un petit cahier de Pensées, je lis de précieuses confidences qu'elle se traçait à elle-même sur la suite de ses sentiments religieux en tout temps, sur ses distractions aux années •légères, sur son retour à une certaine heure. C'est toute une vie intime, une veine cachée au monde, et dont il ne se doute pas. Ne soyons jamais trop prompts à préjuger sur ces mystères des âmes. Il est consolant de penser que, si Ton ne devine pas tout le mal qui fuit, on ne soupçonne pas non plus tout le bien. Depuis un voyage qu'elle fit à Gauterets étant malade, en 1806, la pensée chrétienne lui revint et ne la quitta plus entièrement ; on en suivrait la trace dans ce recueil secret par une suite d'extraits de Pascal, de Fénelon, de Bossuet, de Nicole, de saint Augustin, par des prières même composées par elle, ou que lui avait communiquées M"^ de Vintimille. Elle prenait copie de la belle lettre de M'"^ de Maintenon à la duchesse de Ventadour. Mais ce n'était là encore que ce qu'elle appelle des demi-engagements; le grand événementintérieur, la réconciliation data, pour elle, d'avrill8i2. Une maladie grave qu'elle avait faite au commencement de cette année, une autre maladie qui survint à son fils, émurent coup sur coup ses inquiétudes et fixèrent ses irrésolutions. Pâques approchait; elle résolut de s'adresser au sage at^ Le Gris-Duval. Elle s'exagérait un peu l'accès de la religion, la difliculté des œuvres, la nécessité des épreuves peu ordinaires; le respectable ecdésiastique la rassurait. Osons, non pas en vue de louange pour elle, mais en vue du fruit pour quelques-uns, osons soulever un coin du saint voile; elle s'écriait : « ... Cest vous, mon Dieu, qui avez permis que je vinsse un moment dans ce mcmde, où nous sommes tous appelés, pour y faire un court et pénible voyage. Quand il sera terminé, alors nous reviendrons vers vous. Comment me recevrez-vous alors, quand j'apporterai au pied de votre saint tribunal le récit craintif d'une vie à peu près vide de bonnes œuvres? Oserai-je vous parler de ces faibles vertus dont les hommes insensés me louaient, parce qu'ils ignoraient qu'elles

n'étaient point accompagnées de sacrifices? Me yanterai-^je d'avoir été lage^ quand tous me direz que J'étais si heureuse? Pourrai-je TOUS raconter quelques légères aumônes, qui ne me coûtaient aucunes privations ? Dirai-je que je ne haïssais point mes ennemis, lorsque vous aviez permis que mon cœur fût entièrement occupé par les sentiments les plus doux? Que deviendrai-je quand vous me reprocherez de m'être enorgueillie de ma félicité, et d'avoir été fière quelquefois d'être si heureuse fille, si heureuse • iemme et si heureuse mère? Je me souviendrai alors, avec amertume, que je négligeais de rendre grâce à mou Créateur de tous ces biens qu'il m'avait départis... i» Et l'abhé Duval, avec cet accent simple et persuasif qui était le sien, lui répondait : « Vous êtes heureuse, dites-vous; pourquoi donc vous en affliger? Votre bonheur est une preuve de l'afiection de Dieu pour vous; et si, en efltet, votre âme est aimante, peut-elle se refuser à répondre à la bienveillance divine? La religion, hors dans certains cas particuhers, veut une vie active. Il est plus facile, croyez-moi, d'abandonner son cœur à l'amour et au repos dans la retraite, que de s^vir Dieu dans le monde; c'est l'œuvre aussi d'une vraie piété d'y parvenir en cette dernière voie... Gravez au dedans de vous-même cette première vérité, que la religion veut l'ordre avant tout, et que, puisqu'elle a permis et consacré l'établissement des sociétés, elle se platt à encourager tous les devoirs qui eoDomirent à les maintenir... Mais surtout diassez de votre esprit cette erreur, que les peines seules peuvent nous rendre agréables à Dien. La disposition générale à les supporter nous suffit. Laissez ftiire à la vie et au temps pour nous en apporter. Disposez-vous d'avance à la résignation, et, en attendant, ne cessez de rendre grâces à Dieu de la paix qui habite autour de vous, m

De si sages paroles la calmèrent, et elles achevèrent probablement de régler sa ligne intérieure de conduite. Ces humbles prières de Mn« de Rémusat en rappellent d'autres, également pénétrantes, de Mn« de Duras. On aime à voir les âmes plus douces, comme les plus orageuses, proclamer le besoin d'un même port. Mais je m'arrête, n'ayant eu dessein, eu tout ceci, que d'aborder un cêté moins insondable, et de signaler à l'estime attentive tiB des eqprits les plus sérieui^ les plus délicatement intelli-

f MADAME DE RÉMUSAT. 435

gents et les plus perfectibles, que l'ancienne société ait donnés à

la nouveUe.

; Au milieu des divers rôles, si bien remplis, de critiques, d'his-

[ toriens littéraires et de biographes, il m'a semblé que c'en était

encore un à prendre et à garder que celui qui aurait pour devise : \ introduire le plus possible et fixer pour la première fois dans la ^ littérature ce qui n'en était pas tout à fait auparavant, c'est-àj dire ce qui se tenait surtout dans la société et qui y a vécu.

16 juin 1842.

Non^ il n'est pas vrai que l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les cœurs; qu'après une saison d'éclat et d'ivresse^ son déclin soit inévitable; que cinq années, comme on Ta dit, soit le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même. Non, il n'est pas vrai que l'amour^ en des cœurs complets^ soit comme un je ne sais quoi qu'un rien a fait naître et qu'un rien aussi fait évanouir ; que cette passion la plus élevée et la plus belle soit comme un cristal précieux que tôt ou tard un accident détruit, et qui d'un coup se brise à terre, sans plus pouvoir se réparer. Cela quelquefois a lieu ainsi. Mais quand la pensée et l'âme y tiennent la place qui convient à ce nom d'amour, quand les souvenirs déjà anciens et en mille façons charmants se sont mêlés et pénétrés, quand les cœurs sont restés fidèles, un accident, une froideur momentanée ne sont pas irréparables. L'amour, comme tout ce qui tient à la pensée, ne saurait être à la merci d'un jeu du dehors, d'un tort sans intention; il ne se brise pas comme le verre dont le cadre neuf a tout d'un coup joué sous un rayon ardent ou sous une pluie humide. Ces sortes d'images n'ont rien

* Quoique les deux portraits qui suivent n'aient rien de littéraire, on s'est risqué à les glisser en ce volume ; et combien on serait heureux qu'ils n'y parussent pas trop déplacés, ni trop près de ces autres portraits de femmes, les auteur.^ de la Princesse de Clèi^es et de Valérie!

de commun avec lui. Ce n'est pas même un diamant qui peut être rayé . Car, lui, il est l'âme même; il yit d'une vie invisible; il se guérit par ses propres baumes, il se répare^ il recommence, il n'a pas cessé; il va jusqu'à la tombe et s'éternise au delà. Voilà bien l'amour, tel qu'il mérite d'être rappelé sans cesse, tel qu'on Ta vu en de tendres exemples. Plus d'un (et des plus beaux sans doute ) ont été cachés : car c'est le propre de l'amour le plus vrai de chérir le mystère et de vouloir être enseveli. Dévoilons-en pourtant, avec la pudeur qui sied, un modèle de plus^ déjà bien ancien^ et dont les monuments secrets nous sont venus dans un détail heureux où nous n'aurons qu'à choisir. On y verra, en une situation simple, toute l'ardeur et toute la subtilité de ce sentiment éternel; on y verra surtout la force de vie et d'immortalité qui convient à l'amour vrai, cette impuissance à mourir, cette faculté de renaître, et cette jeunesse de la passion recommençante avec toutes ses fleurs, comme on nous le dit des rosiers de Pœstum qui portent en un an deux moissons.

M°>e de Pontivy, d'abord M"e d'Aulquier, orpheline, avait été appelée par une tante à Paris, et placée avec la faveur de M"»« de Maintenon à la maison de Saint-Cyr. Au milieu de cette génération gracieuse, jaseuse, légère et peu passiohnée, qui allait devenir l'élite des jeunes femmes du commencement de Louis XV, elle gardait sa sensibilité concentrée et dormante. Une sorte de fierté modeste, ou de sauvagerie timide, isolait son âme et permettait de la méconnaître. On l'eût crue indifférente de nature, quand seulement elle était indifférente aux riens, et qu'elle attendait. Elle ne vit point Racine et n'eut point ses leçons pour Esther : il était mort qu'elle naissait à peine. Mais les traditions du tendre instituteur s'étaient transmises; elle vit jouer ses pièces sacrées, elle y eut son rôle peut-être; elle dut néanmoins peu réussir à ces jeux, comme si elle se réservait pour les affections sérieuses.

Un voile couvrait sa voix ; un voile couvrait son âme et ses yeux et toutes ses beautés, jusqu'à ce que vînt l'heure. Sa vie devait être comme ces vallées presque closes, où le soleil ne paraît que lorsqu'il est déjà ardent, et sur les onze heures du matin. Pour £es sentiments, comme pour ses agréments, il y avait eu peu de

signes précurseurs et peu de nuances. On aurait pu tfoe d'elle, en changeant quelque chose au Ters du poète :

Et la grâce elle-même attendit la beauté.

Au sortir de Saint-Cyr, quand déjà la mort de Louis XIV entraînait la chute des pouvoirs élevés par ce roi avec le plus de complaisance, M^'<> d'Aulquier, qui perdait l'appui de Mme de Maintenon, fut demandée en mariage par un gentilhomme breton qui la rencontra à la terre de sa tante et en devint soudainement amoureux. Le peu de fortune qu'elle avait, et l'envie de sa tante de se débarrasser d'une pupille de cet âge, décidèrent à l'accorder. M. de Poutivy remmena aussitôt en Bretagne dans un manoir des plus sombres. C'était le moment où des troubles commencèrent à éclater dans cette province, et l'on passa vite à la rébellion ouverte. Une correspondance avec l'Espagne envenimait la situation. La jeune fille de Saint-Cyr, tombée ainsi au milieu de ces gentilshommes révoltés, et de ce prochain de Bretagne moins joli et plus tumultueux que jamais, le prit sur un tout autre ton d'intérêt et d'émotion, on peut le croire, que M«ne de Sévigné en son temps simple spectatrice pour son plaisir, du bout de son avenue des Rochers, M. de Pontivy se trouvait au nombre des plus ardents et des plus compromis. M^e de Pontivy croyait l'aimer; et elle l'aimait d'une première amour peut-être, mais faible et de peu de profondeur : elle ne soupçonnait pas alors qu'on pût sentir autrement. Plus tard elle se rappela qu'un jour, un soir, six mois environ après le mariage,^ elle qui était inquiète d'ordinaire et toute à la minute quand son époux ne rentrait pas, avait laissé sonner l'heure à la petite et à la grosse horloge sans faire attention et s'oubliant à quelque rêverie. C'est qu'a partir de ce jour-là, ce premier amour, comme un enfant qui ne devait pas vivre, était mort en elle. Mais elle ne se rendit compte de cela qu'ensuite, et alors elle était simplement et aveuglément dévouée, quoique souffrant de cette vie étrange.

La révolte manqua, comme on eût pu s'y attendre. Un grand nombre de gentilshommes furent arrêtés. M. de Pontivy avec d'autres parvint à s'échapper par mer, et se réfugia en Ëspignti^

MADAME DE PONTIYY. 439

]||me lie pontivy arriva en hâte à Paris, réclamée par sa tante, qu'effrayait cette idée d'une parente compromise. Pour elle, elle , ne songeait qu'à obtenir, à forces de démarches, la grâce de son mari, ou du moins le maintien des biens en vue de sa fille; car elle avait, de la première année de son mariage, une fille qu'elle chérissait avec une passion singulière, telle que M. de Pontivy n'en avait jamais excité en elle, et qui donnait à entrevoir la puissance de tendresse de cette âme encore confuse.

Établie chez sa tante, elle se trouva dans le monde le plue différent de celui qu'elle venait de quitter, dans un monde pour^ tant à sa manière presque aussi belliqueux. On était au fort des intrigues molinistes, et M«»« de Noyon, sa tante, liée avec les Tencin, les Rohan, tenait bannière levée pour ce parti. Mais, à travers toutes les sortes de discussions sur la Bulle, et au plus vif de ses propres inquiétudes pour obtenir la grâce impossible de son mari, Mn»e de Pontivy rencontra chez sa tante M. de Murçay.

M. de Murçay était un caractère très à part, fort peu extérieur et tout nuancé, qu'elle n'aurait jamais eu l'occasion d'apprécier sans doute, si, pour lui rendre service dans l'angoisse touchante où il la vit, il ne s'était approché d'elle avec plus d'entraînement qu'il n'avait coutume. Allié ou parent éloigné de M»ne de Maintenon, il était né protestant : on l'avait converti de bonne heure à la religion catholique. Fort jeune, il avait servi avec distinction dans la dernière guerre de Louis XIV, et il avait été honoré à Denain d'une magnifique apostrophe de Yillars. Mais une délicatesse très-éveillée et très-fine lui eût défendu, même si ce règne avait duré, de se prévaloir de la faveur de sa parente et des avantages d'une conversion imposée à son enfance. Il rougissait à ce seul souvenir, peu calviniste d'ailleurs, aussi bien que légè» rement catholique, homme sensible, comme bientôt on allait dire, inclinant à la philosophie, mais dissimulant tout cela sous une discrétion habituelle. Le poli de ses dehors recouvrait à la fois un caractère ferme et un cœur tendre. Quoique l'expiration du règne de Louis XIY et de la dévotion régnante fût pour lui un énorme poids de moins, quoiqu'il se sentît avec joie délivré de cette condition de faveur à laquelle il aurait pu difficilement se

soustraire, et dont l'idée le blessait par une honte secrète (lui converti, enfant, par astuce et intérêt), pourtant il ne voyait dans la Régence qu'un débordement déplorable et la ruine de toutes les nobles mœurs. Sa pensée se reportait en arrière, et ce temps, dont il n'aurait pas voulu la continuation, il le regrettait par une sorte de cobtradiction singulière, et qui n'esl pas si rare. En un mot, ses mœurs et ses rêves d'idéal étaient assez au rebours de ses autres opinions, et, comme on aurait dit plus tard, de ses principes. Cette espèce d'opposition s'est depuis rencontrée souvent, mais jamais, je crois, dans une nature d'âme plus noblement composée et mieux conciliante en ses contrastes que celle de M. de Murçay.

Par sa condition dans le monde et ses avantages personnels, il avait d'ailleurs conservé assez d'accès et de crédit, un crédit toujours désintéressé. Lorsqu'il vit chez M"»« de Noyou cette jeune nièce, belle et naïve, redevenue ou restée un peu sauvage malgré l'éducation de Saint-Cyr, si entièrement occupée d'un mari qui l'avait mise en de cruels embarras, et apportant un dévouement vrai parmi tant d'agitations factices, il en fut touché d'abord, et demanda à la tante la permission d'offrir à M™© de Pontivy, avec ses hommages, le peu de services dont il serai^^ capable. Il fut agréé et se mit à solliciter, pour elle, dans un^^ affaire de plus en plus désespérée.

A force de voir M«>« de Pontivy, de s'intéresser à ce marr en fuite, de chercher du moins à maintenir les biens, à force de visiter les gens du roi convoqués à l'Arsenal, et de rapporter son peu de succès à la cliente qu'il voulait servir, il l'aima, et ne put plus en douter un soir que son cœur, comme de lui-même, se trahit. M"»* de Pontivy était plus charmante ce soir-là que de coutume; la mode des paniers, qu'elle adoptait pour la première fois, faisait ressortir la finesse d'une taille qui n'en avait pas besoin; une langueur plus douce semblait attendrir sa figure, soit que ce fût l'effet de la poudre légère répandue sur ses boucles de cheveux jusque-là si bruns, soit que ce fût déjà un peu d'amour. On venait de s'entretenir avec feu du désastre du Système, et la perte que plus d'un mterlocuteur y faisait avait animé le discours. On y avait mêlé, avec non moins de zèle, l'enregistre-

ment de la Bulle. L'affaire de Mm« de PontWy, veDant après sur le tapis^ profita d'un reste de ce feu et de ce zèle. Chacun ouvrait un avis et essayait un conseil. Il faut dire encore que la figure et la situation de M"*« de Pontivy commençaient à faire bruit ; que ce dévouement^ si naturel chez elle et si simple, allait lui composer, sans qu'elle y songeât, une existence à la mode, et que Mm« de Noyon, d'abord indiffërente ou contrariée, s'accommodait déjà mieux, dans sa vanité de tante, d'une nièce à réputation d'Akeste. On était donc à s'étendre assez complaisamment à l'article des sollicitations de M™» de Pontivy, quand M"* de Tencin, qui venait de la complimenter sur son redoublement de beauté, ajouta tout d'un coup, comme saisie d'une inspiration lumineuse: a Mais que ne voit-elle M. le Régent? c'est M. le Régent qu'il faut voir. )) Un sourire rapide et équivoque passa sur quelques visages de fenmies, mais presque toutes s'accordèrent à répéter : « C'est M. le Régent qu'il faut que vous voyiez ! » M°»e de Noyon, que frappait une nouvelle perspective, entrait dans cet avis avec une facilité et une satisfaction qui ne semblait en peine d'aucune conséquence ; et Mme de Pontj|x elle-même, dans la franchise de son âme, ouvrait la bouche pour dire : « Eh bien! oui, je verrai, s'il le faut, M. le Régent, » quand M. de Murçay, qui jusque-là avait gardé le silence, s'avançant brusquement vers M"* de Pontivy, dont le bilboquet (c'était alors la fureur) venait fort à propos de tomber à terre, lui dit assez bas en le lui remettant et en lui serrant la main avec signification : « Gardez-vous en bien! » M"« de Pontivy, qui allait consentir, rougit subitement, et, sans trop savoir pourquoi, répondit avec bonheur : « U serait peu convenable, j'imagine, de voir moi-même M. le Régent; » et l'avis de M"« de Tencin qui allait passer tout d'une voix, se retira et tomba de lui-même comme indifféremment.

Mais, à son geste, à son bond impétueux de cœur, M. de Murçay avait senti qu'il aimait.

Mme de Pontivy avait senti aussi s'agiter en elle quelque chose d'inconnu ; et quand elle fut seule et qu'elle en chercha le nom, et que celui d'amour vint à sa pensée, elle s'effraya et se jeta à genoux dans son oratoire en cachant sa face dans ses mains; et le lendemain, dans la matinée, comme, sans se rendre compte,

442 PORTRAITS DE PEMMBS.

die embratttit plus fréquemmeot sa fille, renfaot réveillft son effroi en liii disant : « Pourquoi est-ce que vous m'aimez encore plus aujourd'hui?»

Elle se rassurait pourtant en pensant que toutes les démarches et toutes les conversations de ces derniers jours avaient eu pour but M. de Pootivy, son rappel, ou du moins la conservation des biens et l'honneur de sa maison. Et il arrivait que cette pensée, commençant par M. de Pontivy, n'aboutissait bientôt qu'à sentir et à admirer tout ce qu'avait de délicat la conduite de M. de Murçay, qui, l'aimant (elle n'en pouvait douter), agissait si sincèrement pour le retour et dans l'intérêt d*un rival. Mais cette idée de rival était un trait qui la faisait de nouveau bondir, en lui montrant présent le danger. Ce qui n'empêchait pas qu'à la prochaine visite, en ne voulant causer avec M. de Murçay que des moyens de sauyer et de ramener l'absent, elle l'oubliait insensiblement tout à fait, pour jouir du charme de cette conversation si attentive et si tendre, si variée dans son prétexte unique, et si doucement conduite.

Elle luttait ainsi en vain contre une passion dont elle ne s'était pas swipçonnée capable, et qu'elle découvrait déjà formée en elle. Elle souffrait, et sa santé s'en altérait; mais chaque jour, sous la langueur croissante, dans les traits un peu pâlis de sa beauté, redoublait la grâce.

Le printemps venait de l'emmener dans une terre assez éloignée avec sa tante, lorsque M. de Murçay, qui était resté à Paris jusqu'à la terminaison de l'affaire, arriva une après-midi de mai pour leur en annoncer le résultat. Ces dames étaient au jardin, et il les alla joindre sous les berceaux. Il ne tit qu'entrevoir et saluer en chemin Mn^e de Noyon, qu'une visite, au même moment, rappelait au salon, et il se trouva seul en face de M^e de Pontivy qui ne l'attendait pas, assise ou plutôt couchée sur un banc, au pied d'une statue de l'Amour qui semblait secouer sur elle son flambeau, et dans une effusion d'attitude à faire envie aux nymphes. 11 la put voir quelques instants du fond de l'entrée, avant qu'elle l'aperçût. Elle s'élança à sa voix, et balbutia toute troublée. — « J'arrive, lui dit-il; la grâce absolue a été bien loin rejetée. Le bannissement à vie, c'est à quoi il a fallu se rabattre.

Voilà toute notre amnistie. A ce prix^ les biens sont conservés, y* — a Le bannissement! » dit-elle^ et elle montra du doigt une lettre qu'elle venait de recevoii% et qui était restée entr'ouverte sur le banc du berceau. M. de Murçay^ enhardi par ce signe, la prit et la lut, tandis qu'elle gardait le silence; il y vit que M. de Pontivy, qui récrivait, y parlait, en cas de bannissement déânitif, d'un projet de départ pour elle-même qui irait le rejoindre en Espagne ; « Eh! quoi? par tirez-vous? » s'écria-t-il ; et il V'm% terrogeait bien xaoïns qu'il ne l'implorait. — « Oh ! je le devrais, répondit-elle avec pleurs, je le devrais pour lui, pour moi. Ma lille, il est vrai, est un lien ; mais, ma fille !... pour elle aussi je devrais partir;... et je ne puis, je ne puis! » Et elle cachait sa tète dans ses mains avec sanglots. 11 s'approcha d'elle, et mit un genou en terre; elle ne le voyait pas. Il lui prit une main avec force et respect, et, sans lever les yeux vers elle : « A toujours! lui dit-il; partez, restez, vous avez ma vie! »

M"'^' de Noyon, qui ne tarda pas à rentrer dans le cabinet de verdure, rompit leur trouble. Une vie nouvelle commença pour eux. La souffrance de M^ae de Pontivy se changea par degrés en une délicieuse rêverie qui elle-même, à la fin, disparut dans une joie charmante. M. de Murçay avait une terre voisine de celle de U^^ de Noyon. Ces dames l'y vinrent voir durant toute une semaine, et il put jouir, à chaque pas, dans ses jardins et ses prairies, de l'ineffable partage d'un amant sensible qui fait les honneurs de l'hospitalité à ce qu'il aime. Quant à elle, la seule idée d'avoir dormi sous le même toit que lui, sous le toit de son ami, était sa plus^ grande fête et l'attendrissait à pleurer.

L'hiver, à Paris, multipliait les occasions naturelles de se voir, chez M"»e de Noyon et ailleurs; leur vie put donc s'établir sans rien choquer. Les assiduités de M. de Murçay, même lorsqu'elles devinrent continuelles, changèrent peu de chose à la situation extérieure de M"« de Pontivy. La plus prudente discrétion, il est vrai, ne cessait de régler leurs rapports. Et puis le monde, ayant voulu d'abord absolument que M'"^ de Pontivy fût une héroïne conjugale, tint bon dans son dire. Gela arrangeait apparemment. M"" de Pontivy était à peu près la seule en ce genre, et le monde, qui a besoin de personnifier certains rôles, lui garda le sien

dont aucune femme^ il faut le dire, n'était bien jalouse. Ce fut donc comme une utilité convenue, dans les propos du monde, que ce rôle de déYOuement assigné à M"»® de Pontivy; et je ne répondrais pas que bien des femmes n*aient cru faire une épigramme piquante, en disant d'elle et de ses rêveries, comme M"« du Deffand ne put s'empêcher un jour : « Quant à M^e de Pontivy, on sait qu'elle n'a de pensée que pour son prochain absent. »

La passion, telle qu'elle peut éclater en une âme puissante, illuminait au dedans les jours de M»»© de Pontivy. L'amour, l'amour même et l'amour seul! Le reste était comme anéanti à ses yeux, ou ne vivait que par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l'amour vrai, demeurèrent absentes chez elle. L'âme seule lui sufGsait ou du moins lui semblaiit suffire : mais quand l'ami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aiiçait pleinement heureux. Puis, quand les gênes de leur vie redoublaient, ce qui avait lieu en certains mois d'hiver plus observés du monde, elle ne souffrait pas et ne se plaignait pas de ces gênes, pourvu qu'elle le vît. Elle était divinement heureuse quand elle avait pu, durant une absence de Mm« de Noyon, passer une journée entière avec lui sous prétexte d'aller à la Visitation de Chaillot voir une amie d'enfance, et elle désirait alors avec passion jours et nuits semblables. Elle n'était pas moins heureuse divinement, quand elle l'avait vu une demiheure de soirée au milieu d'une compagnie qui empêchait toute confidence, et ce bonheur dû au seul regard et à la présence de la personne chérie la possédait tout entière sans qu'elle crût manquer de rien. Il est des poisons si violents, qu'une goutte tue aussi bien que le feraient toutes les doses. Son amour, en sens contraire, était pour elle un de ces généreux poisons. La violence du philtre rejetait les mesures. Elle vivait autant d'un quart d'heure de présence quasi muette, qu'elle aurait vécu d'une éternité partagée.

M. de Murçay était aussi bien comblé ; mais le bonheur dans chacun a ses teintes; elles étaient pâlissantes chez lui. Il s'y mé-

lait vite une sorte de tristesse qui en augmentait peut-être le charme^ mais qui en dérobait Téclat. C'était Taspect habituel de son amour : il n'y manquait rien, mais une certaine ardeur désirable ne le couronnait pas. Cet esprit si fin, cette âme si tendre, qui avait eu tous ses avantages dans les préambules de la passion, se reposait volontiers maintenant et se perdait dans les flammes de son amie, comme l'étoile du matin dans une magnifique aurore. M"« de Pontivy remarquait par instants ce peu de rayonnement d'un cœur au fond si pénétré, et elle lui en faisait des plaintes tendres qu'apaisaient bientôt de parfaites paroles ou mieux des soupirs brûlants; et puis, son propre soleil, à elle, couvrait tout. Ils étaient donc heureux sans que le monde les soupçonnât et les troublât. Pas de jalousie entre eux, nulle vanité; elle, toute flamme; lui, toute certitude et quiétude. L'histoire des heureux est courte. Ainsi se passèrent des années.

Il arriva pourtant que le désaccord de la situation et des caractères se fit sentir. M*« de Pontivy ne voyait que la passion. Pourvu que cette passion régnât et eût son jour, son heure, ou même seulement un mot à la dérobée et un regard, les sacrifices, les absences et les contraintes ne lui coûtaient pas : elle l'estimait de valeur unique qu'on ne pouvait assez payer. M. de Murçay, qui pensait de même, souffrait pourtant à la longue de ces heures vides ou envahies par les petitesses. Esprit libre, éclairé, il avait fini par se révolter de cette fabrique d'intrigues molinistes dont la maison de M*"^ de Noyon devenait le foyer de plus en plus animé. Il en avait ri autrefois, il s'en irritait désormais, car il lui fallait adorer M">« de Pontivy dans ce cadre, et l'en séparer sans cesse par la pensée. Son esprit si juste allait par moments jusqu'à l'exagération sur ce point, et quand il se la représentait, elle, sa chère idole, comme au milieu d'un arsenal et d'une fournaise théologique, et qu'il lui recommandait de ne pas s'y fausser les yeux, elle n'avait qu'un mot à dire pour lui montrer qu'il se grossissait un peu le fantôme, et qu'il oubliait les du Defland, les Caylus et les Parabère (sans compter lui-même), qui apportaient parfois à cette monotonie de bulles et de conciles un assez agréable rafraîchissement. Son monde à lui, en effet, selon ses goûts, aurait été plutôt celui dont elle citait là les noms, ou en-

oore le monde de M»« de Lambert et de M. de Fontenelle. 11 penchait assez décidément pour les modernes, et s'il avait fallu placer M*^ de Pontivy au milieu de quelque querelle, il aurait mieux aimé qu'elle fût dans celle-ci que dans Tautre.

Une lettre encore de Tépoui arrivait à de certains intervalles, et ramenait, au sein de leur certitude habituelle, une crainte, un point noir à Thorizon, que M""* de Pontivy écartait vite de sa passion, comme un soleil d'été repousse les brouillards, mais que lui, moins ardent quoique aussi sensible, ne perdait jamais entièrement de vue. Par une délicatesse rare, autant il avait été question entre eux, au début, de cet époux, leur matière ordinaire, autant, depuis Tamour avoué, il n'en était jamais fait mention qu'à l'extrémité, pour ainsi dire. M. de Murçay, qui peut-être y pensait le plus constamment, évitait surtout d'en parler; c'était au plus par quelque allusion de lieu qu'il le désignait; et je croirais, en vérité, que, depuis la déclaration du berceau, il ne lui arriva jamais de nommer le mari de Mme de Pontivy par son nom dans le tête-à-téte. Cette pensée ne laissait pourtant pas d'être une épine cachée.

Mi»e de Pontivy, sans être exigeante, mais parce qu'elle était passionnée, trouvait nécessaire et simple que M. de Murçay se retranchât quelquefois certaines paroles, certains jugements, certaines relations même, qui pouvaient aliéner de lui l'esprit de sa tante, plus absolue en vieillissant, et rendre leur commerce moins facile. Placée au centre d'une seule idée, elle ne voyait partout alentour que des moyens, et elle ne concevait pas qu'un goût de philosophie, judicieux ou non, une opinion quelconque sur les oracles ou les miracles, ou encore sur le chapeau de l'abbé Dubois, pût venir jeter le moindre embarras dans la chose essentielle et sacrée. 11 lui répliquait là-dessus avec toutes sortes de développements :

« Mon amie, la passion, croyez-le, est chez moi comme en vous, mais avec ses différences de nature qu'il faut bien accepter. Vous êtes mon soleil ardent, vous le savez ; je ne suis peut-être que l'astre qui s'éclaire de vous, qui s'éteint en vous, et que vous ne revoyez briller que quand vous semblés disparaître. Mais quoi qu'il en soit de moi en particulier, n'oubliez pas aussi que

rbomoM a des facultés diverses^ et que l'amour le mieux régnant laisse encore à un amant réfléchi le loisir de regarder. Tâchons donc que ce soit du même point que nous regardions même ce qui n'est pas nous. Et je ne parle pas seulement de ce qui intéresse rhonnéteté naturelle et la justice : soyons d'accord en causant de tout, même des choses de bel-esprit, afin de mieux appuyer l'exact rapport de nos âmes. Voyons avec justesse les spectacles même indifférents à notre autour, pour que la préférence de notre amour ait tout son prix. Quand vous lisez M°>e de Motteville ou Retz qui vous charment tant» et que nous en causons, il nous est doux de sentir notre amour tendrement animé sous cette concordance unie de notre jugement, comme il nous était doux Tautre jour, en marchant, de causer à travers la grande charmille. On se retrouve à de certaines ouvertures du feuillage ; on se regarde un moment, on se touche la main; et l'on continue derrière le riant rideau. »

Il lui parlait souvent ainsi, essayant d'orner et d'introduire une part de raison durable dans la passion toujours vive, et rien alors ne semblait plus manquer à leur vie embellie. Mais comme l'illusion d'une certaine perspective a besoin de se retrouver même dans les choses de l'amour lorsque son règne se prolonge, ces personnages, qui, de loin, sous leurs lambris élégants et leurs berceaux, nous semblent réaliser un idéal de vie amoureuse, enviaient eux-mêmes d'autres cadres et d'autres groupes qui leur figuraient un voisinage plus heureux. Ils auraient voulu vivre près d'Anne d'Autriche avant la Fronde, à la cour de Madame Henriette durant ses voyages de Fontainebleau, ou aux dernières belles années de Louis XIY, dans les labyrmthes encore illuminés de Versailles, entre M"^^» de Maintenon et de Montespan. Us étaient bien d'accord à former ensemble ces vœux, sur lesquels ils reportaient et variaient sans cesse leur présent bonheur. Leur roman était là, car le roman n'est jamais le jour que l'on vit : c'est le lendemain dans la grande jeunesse; plus tard c'est déjà la veille et le passé.

Aux raisonnements aimables de M. de Murçay, M«ne de Pontivy, charmée par instants, et souriant eu toute complaisance, répondait que c'était juste^ mais au fond ne demeurait pas con-

vaincue. Elle en revenait toujours à son idée^ que la passion est tout, et le reste insignifiant ou très-secondaire; ou biea elle accordait que les distinctions de M. de Murçay étaient parfaites, qu'il y avait nécessité pour elle de se rendre plus raisonnable ei un peu moins tendre, et qu'elle tâcherait l'un et l'autre; ce qu'il n'entendait pas du tout ainsi. Il résultait de là, souvent de simples contradictions enjouées, parfois aussi des tiraillements réels et des froideurs, à la suite desquelles, au milieu de leurs entraves, se ménageaient bientôt des raccommodements passionnés. L'entraînement, après ces désaccords, reprenant avec moins d'équilibre et de prudence, aurait pu leur devenir fatal. En ces instants de vrai délire, elle était capable de tout témoignage. La mort ou la ruine lui eussent peu coûté; elle désirait mourir avec lui; elle allait jusqu'à désirer un iils. Mais ce gage si dangereux lui était refusé. Une chute qu'elle avait faite, il y avait peu d'années, sans lui laisser douleur ni trace, avait apporté quelque dérangement dans son être.

Cet amour durait depuis des saisons et composait, après tout, un rare bonheur dans une exacte fidélité, sans aucune des coquetteries du monde, ni aucun échec du dehors; il n'était troublé que de lui-même et par des torts légers. Un jour qu'ils étaient à une grande fête de Sceaux (quand la duchesse du Maine, dans les années qui suivirent sa prison, eut rouvert sa cour), la soirée avait été belle ; la nuit étoilée repoussait de sa blancheur les flambeaux qui luttaient avec elle d'éclat; les promenades s'étaient prolongées tard dans les parterres, au bruit des orchestres voilés, et les couples fuyants et i*eparus, les clartés scintillantes dans le feuillage, les douces bizarreries des ombres sur les gazons^ devenaient une magie complète où ne manquait pas le concert des deux amants. M. de Murçay, après les lents détours vingt fois recommencés, salua Mme de Pontivy, comme pour retourner à Paris cette nuit même, y ayant une aflaire dès le matm; il promettait d'être de retour à Sceaux au réveil des dames. Elle lui dit : (( Quoi! vous ne restez pas! » — « C'est impossible, répondit-il, j'ai promis ; » et il répéta qu'il serait de retour au lever même. Mais cette idée, après une nuit presque toute passée ensemble dans les bosquets, de coucher encore sous le même toit

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{ même sans aucune autre facilité de tendresse), cette pure idée lui échappa : il eut un tort. Le lendemain au réveil, il était là, il avait dévoré le chemin. Mais l'impression n'était pas là même : « Oh ! ce n'eût pas été ainsi dans les premiers temps, » lui ditelle alors, en respirant tristement la rose et le réséda du matin qu'il lui offrait ; et elle le fit souvenir du sentiment délicieux qu'elle avait eu en dormant chez lui à la campagne, sous son toit» dans ce premier printemps : « Oh ! alors ce n'eût pas été ainsi, » répétait-elle. Il comprit qu'il avait manqué ; il se confessa coupable de n'avoir pas saisi à l'instant cette même impression. Mais la passion de M^ne de Pontivy avait souffert, et elle travaillait sur elle-même, pour la diminuer, disait-elle, et la mettre à ce niveau de raisonnable tendresse.

c( Allez! lui disait-elle encore d'autres fois, l'âge arrive, le cœur se flétrit, même dans le bonheur; je n'aurai plus tant d'efforts à faire bientôt pour éteindre en moi ce dont votre juste affection se plaint, cette flamme imprudente où elle se brûle. » Et il la rassurait, la conjurait de rester ainsi, et qu'il l'aimait pour telle, et qu'il s'estimerait éternellement malheureux comme objet d'une passion moindre. Elle le croyait un moment; mais le lendemain elle revenait à la charge, et disait : « Hier, dans mon amour de vingt ans, je croyais qu'il n'y a rien d'impossible, de la part d'un homme qui aime, pour l'objet aimé. Mon ami, c'était une illusion. Aujourd'hui j'ai vieilli, j'ai réfléchi, je me suis donné tort; et vous n'avez, mon ami, à recevoir aucun pardon, n'étant en rien coupable. » La combattant sur ce découragement qu'il sentait injuste, il obtenait de meilleurs aveux, et négligeait ces petits souvenirs accumulés, les croyant dévorés chaque fois par la passion survenante. Il comptait de toute certitude sur elle, sur son amour toujours le même, quand un automne arriva.

Mme de Pontivy, emmenée par sa tante dans une campagne éloignée, dut ne pas voir durant tout ce temps M. de Murçay, qui (en refroidissement d'ailleurs avec Mme de Noyon pour quelques sorties un peu vives contre l'esprit persécuteur) se confina de son côté dans une terre isolée, autre que celle où il avait reçu une fois son amie. C'est alors que, sans cause extérieure, et en ce

calme triste et doux, une révolution faillit arriver dans leur amour. Les lettres de U^^ de Pontivy étaient plus rares, plus abattues; tous les souvenirs attiédissants s'accumulaient en elle de préférence, et lui devenaient son principal aliment. Une sorte de scrupule de convenance lui naissait aussi, comme prétexte qu'elle se donnait involontairement dans ses sentiments un peu froissés. L'idée de sa fille, encore au couvent, mais qui n'avait plus un très-grand nombre d'années pour en sortir, l'idée aussi de son mari, alors en Amérique, et qui avait peu de chances sang doute, peut-être même assez peu de fantaisie de revenir en France, mais dont pourtant, depuis la mort du Régent, on pouvait parler à M. le Duc, ces flottantes pensées s'élevaient et grossissaient en elle comme des vapeurs, dans le vide où elle se sentait. Elle n'y résistait pas, et s'en laissait entourer, réservant seulement en son sein l'afTection profonde. « Oh ! mon ami, lui écrivait-elle, quelle femme riche d'amour et de flamme est morte en moi ! Ne croyez pas, mon bien cher ami, que je puisse ne plus vous aimer; au fond et au-dessous vous êtes toujours Têtre nécessaire à mon existence... Mais votre Hermione n'est plus qu'une bien triste Aricie. Mon ami, j'ai bien soufl'ert! » Et lui, sans douter d'elle, sans croire à la mort de l'amour, ne pouvait pourtant se dissimuler un changement essentiel. 11 se disait qu'elle ne l'aimait plus autant, qu'elle ne l'aimait plus de la même manière qu'aux autres absences des dernières années ; que quelque chose s'était calmé en elle à son sujet; et, tout en se répétant cela dans l'avenue la plus enfoncée et la plus ténébreuse où il passait ses journées, il heurtait machinalement du pied chaque tronc d'arbre, il aspirait le soupir du vent à travers les feuilles à peine émues, et se surprenait à désirer de se perdre bientôt dans d'autres Êlysées funèbres, sans plus garder de sentiment immortel ni de souvenir.

La crise était grave. Cet amour sans infidélité, sans soupçons, sans accident du dehors, se mourait, en quelque sorte, de luimême et de sa propre langueur. Quant à M. de Murçay pourtant, son sentiment, un peu éclipsé durant le règne enflammé de l'autre, recommençait à briller dans sa nuance la plus douce, et cette saison solitaire lui était d'uni^tendrissement inexprim6Î)le^ dont

MADAME DE PONTIYY. 451

les plaintes n'arrivaient qu'imparfaites dans ses lettres à W^ de PontîTy.

Tout pour lui donnait cours et sujet à l'unique pensée. Que ne le safait-elJe? que ne le suifait-elle dans les bois? 11 était sorti un malin selon son habitude ; les derniers jours avaient été ardents; et il regagnait son avenue voilée, quoique le ciel, ce jour-là, fût plus frais et comme formé d'un dais de petits nuages suspendus. Il remarquait pour la première fois quelque arbre qui avait déjà jonché la terre de ses feuilles jaunies : « Oh ! ce n'est pas l'automne, c'est un coup de soleil, disait-il; c'est ce pauvre arbuste des îles qui se dépouille avant l'heure. » Mais, le soir, quand les nuages eurent fui, et qu'il vit vers les collines, sur un horizon transparent et froid, la lune naissante, il comprit que c'était l'autonme, venu cette année-là plus tôt, et il en tirait présage, se demandant et demandant à ce croissant, à ce ciel pâli, à là nuit, si c'était déjà aussi l'automne de l'amour.

Il y avait des moments plus sombres et comme désespérés, quand le silence de Mœ® de Pontivy, après une lettre tendre qu'il avait écrite, se prolongeait trop longtemps. Il errait aux endroits les plus déserts, ne sachant que se redire à lui-même ces mots : Latâsez-moi^ tout a fui! Et, pour continuer sa plainte et la tirer tout entière, il aurait fallu les pleurs d'Orphée.

Ce qu'il écrivait de ses pensées rompues à M»»» de Pontivy ne recevait que réponses rares et bonnes, mais chaque fois plus découragées. L'automne s'achevant, il revint à Paris, et il attendait, pour se présenter chez M^ede Noyon, qu'il avait quittée en froid, un mot, un signe de M™« de Pontivy, elle-même de retour. Mais rien. Il allait se hasarder à une démarche, quand, un soir, en entrant chez M™» de Ferriol qui avait nombreuse compagnie, il y trouva Mn»e de Noyon et sa nièce déjà arrivées. Sa vue avait porté du premier coup d'oeil sur M»e de Pontivy : il contint mal son émotion.

Elle était entourée de femmes, assez proche de la cheminée, dont la séparait un seul fauteuil occupé ; et elle semblait ellemême assez émue pour ne pas songer à se prêter à un entretien avec lui. Elle ne bougea point de sa place. Après plus d'une heure d'attente et de propos saccadés^ frivoles, par où s'exhalait une

irritation étouifée, après avoir essuyé quelques traits de M«»« de Noyon^ et avoir fait une espèce de paix suffisante pour le moment, M. de Murçay, allant droit à M^e de Pontivy, toujours entourée, lui dit assez haut pour que sa voisine du coin de la cheminée l'en* tendit, qu'il désirait l'entretenir quelques instants de ce qu'elle savait, et qu'il lui en demandait la faveur avant qu'elle se retirât. « Certainement, » répondit M"»o de Pontivy; et la voisine, qui voulut hien comprendre à demi, se leva après quelques minutes. M. de Murçay, s'asseyant à la hâte près de celle qu'il ne se pouvait croire ravie, commença en des termes aussi passionnés que le permettait le lieu, et avec des regards que mouillaient, malgré lui, des larmes à grand' peine dévorées : « Quoi! lui disait-il, estil possible? est-ce bien possible que ce soit là en effet la fin d*un amour comme le nôtre? Quoi! madame, le ralentissement, le silence, et puis rien? Quoi! si je n'avais insisté presque contre la convenance tout à l'heure, je manquais, après des mois, la première occasion de vous parler? Quoi! votre cœur n'a pas eu un cri à ma rencontre? J'ai eu des torts, des détails de froideur, de négligence; je le confesse et j'en pleure : mais que sont-ils? et combien me les suis-je reprochés! combien de fois en ai-je souffert! Je les aurais rachetés aussitôt échappés, mais le monde survenant me contraignait; et ma foi en vous, d'ailleurs, répondait à tout. Je croyais à un feu perpétuel qui purifie. Je croyais tellement à un abîme sans fond où aucun de mes torts ne s'amassait ! Oh ! madame, ajoutait-il, en élevant de temps en temps la voix sur ce mot (car il fallait aussi songer au monde d'alentour), cette amitié, cette affection que vous m'offrez à toujours et avec fidélité, avec une fidélité à laquelle je crois tout aussi fermement que jamais, oh! je ne la méprise pas, je ne la rejette pas avec dédain, cette affection, mais je ne puis m'en satisfaire. Elle me laisse vide et désert au prix des précédentes douceurs. Je ne veux pas être aimé ainsi. Non, et si les obstacles qui séparent notre existence cessaient, si ce/wt d'Amérique mourait demain dans son exil, je ne voudrais pas, au taux de cette tendresse que vous m'offrez sans passion, je ne voudrais pas des douceurs d'un commerce et d'une union continue. Non, être wmé conune devant, ou être malheureux toujours ! Le souvenir

MADAME DE PONÎIVY. 453

de la passion perdae m'est plus beau qu'une tiède jouissance. Je partirai^ j'irai en de lointains voyages^ je reviendrai dans cette Tieille terre pleine de vous, où je vous ai reçue; je ne vous reverrai jamais! mais je vivrai d'un passé détruit, et ma vie sera une désolation étemelle et fidèle. » Et en parlant ainsi, il reprenait ses avantages près de ce cœur qui le revoyait s'animer comme aux temps des premiers charmes. Cette nature sensible, à côté de l'autre nature plus passiomiée mais lassée, lui rendait en ce moment lous les rayons pleins de chaleur qu'il en avait long-^ temps reçus, et elle le regardait avec larmes : « Eh bien! c'est assez; demain, onze heures, à Ghaillot, v> lui dit-elle; et il se retira dans une angoisse et une attente voisines des plus jeunes serments.

Le lendemain, à l'heure de midi, par un de ces ciels demiriants dont on ne saurait dire la saison, ils marchaient ensemble dans les allées solitaires, et vertes encore, d'un vaste jardin non cultivé, qui ne recevait qu'eux. M. de Murçay, reprenant le discours de la veille, récapitulait leur amour et disait : a Quoi ! tout cela brisé en un jour... sans cause! pour un mot dit ou omis ça et là sans intention! pour un tort indéfinissable et dont on ne saurait marquer le moment! Quoi! l'amour brisé comme un simple ressort, comme une porcelaine tombée des mains! vous ne le croyez pas !... Laissez-moi faire, ô mon amie ! Oubliez, oubliez seulement. Promettez que rien n'est accompli, supposez que rien n'est commencé. Redevenez Sylvie. Je veux reconquérir votre cœur ; je l'espère. Je veux remonter en vous pas à pas les degrés de mon trône. Je le ferai; vous ne me reconnaîtrez plus, ce sera un autre que vous croirez aimer, et ce n'est qu'à la fm, en comparant, que vous verrez que c'était bien le même. Laissez, je veux ressusciter en vous l'Amour, cet enfant mort qui n'était qu'endormi, p Elle écoutait avec charme et silence, et, soulevant du doigt, pendant qu'il parlait, la dentelle noire qui la voilait à demi, eue ne perdait rien de ce qu'ajoutaient les regards. c( Oh ! permettez-moi, disait-il en lui tenant la main avec le respect le plus tendre, dites que vous me permettez de reprendre courage et de vous adresser mes timides espérances, dites que vous tâcherez de m'aimer et que vous me permettez

464 PORTIIAITS ht PEMMES.

de vouloir vous conYaincre. »-^ « Eh bien! je tâcherai^ lui ditelle avec use grâce attendrie, et je tous permets. A ce soir donc> chei ma tante. » Et elle s'échappa là-dessus, et courut à la petite porte qui donnait vers le couvent voisin, le laissant assez étonné de sa brusque sortie, et comme si, dans ce début nouveau ^u'ii implorait, elle essayait déjà les ruses des premières rencontres.

Elle n'eut pas à s'efforcer beaucoup ni à raffiner les ruses; la flamme revint naturelle, où l'ardeur n'avait pas cessé. Un peu plus d'attention, de volonté, s'y mêla sans doute de part et d'autre, mais pour unir tout et sans rien refroidir. 11 reprit son asûduité chez M»» de Noyon, et, partout où M»« de Pontivy alla durant cet hiver, il était le premier, en entrant, qu'elle y rencontrât; le dernier, à la sortie, qui la quittât du regard. Il l'entourait d'un soin affectueux, d'une fraîcheur de désir et de jeunesse, que son sentiment n'avait jamais connue d'abord dans cette vivacité, mais qu'une fois averti, il puisait avec vérité dans sa profondeur. Elle recevait tout avec une grâce plus clairvoyante, avec un sourire plus pénétré, qu'elle-même n'en avait témoigné autrefois dans les temps de l'aveugle ardeur. 11 y avait un léger échange de rôles entre eux; ils s'étaient donné l'un à l'autre quelque chose d'eux-mêmes qui s'entre-croisait dans cette seconde moisson ; ou plutôt ils arrivaient à la fusion véritable et parfaite des âmes. Ëlleévitaitpourtantde se prononcer encore. Aux premiers jours du printemps, ils allèrent à Sceaux pour une semaine ; la petite cour s'y trouvait d'un brillant complet. Une après-diuée, la conversation tourna, comme il arrivait souvent, sur les questions de cœur, et on y agita les caractères et la durée de l'amour. De grandes autor.tés furent invoquées: on cita le grand Gondé, alors duc d'Ënghien, aux prises avec Voiture et M"* de Scudery ; on cita M. le Duc son lils, à la maison de Gourville à Saint-Maur, tenant tête à M"^** de Goulanges et de La Fayette, en leurs grands jours de subtilités. Madame du Maine^ en vraie Condé qu'elle était, possédait à merveille tous ces précédents. Hais lorsqu'on en vint à la durée de l'amour, même iidèle, M*^* du Deffand, de son esprit railleur, éclata, et dit que la plus longue éternité, quand éternité il y avait, en était dc^

cinq ans. Et comme quelques-uns se récriaient sur ce lustre tracé au compas^ M: de Malezieu, Toracle^ et qui avait connu La Bruyère, cita de lui ce mot : « En amour, il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés. » M. de Murçay et M^e de Pontivy se regardèrent et rougirent? ils se taisaient dans une même pensée plus sérieuse que tous ces discours. On discuta à perte de vue ; mais on en était généralement à adopter la pensée de La Bruyère dans le tour plus épigrammatique de M^e du Deffand, quand Madame du Maine, s'adressant à M*ie de Launay qui ne s'était pas mêlée aux propos : « Et vous, Launay, que décidez-vous? » dit-elle. Et celle-ci, de ce ton de gaieté, pourtant sensible, où elle excellait : « En fait d'amour et de cœur, je ne sais qu'une maxime, répliqua- 1- elle; le contraire de ce qu'on en aftirme est possible toujours. »

A un quart d'heure de là, M. de Murçay et M^^ de Pontivy, qui avaient le besoin de se voir seuls, se rencontrèrent, par un instinct secret, en un endroit couvert du jardiu. De subites larmes brillèrent dans leurs yeux, et ils tombèrent aux bras l'un de l'autre. Après le premier épanchement et le renouvellement confus des aveux, M. de Murçay, promenant ses regards, fit remarquer à son amie que ce berceau, dans sa disposition, était tout pareil à celui où ils s'étaient pour la première fois déclarés. Une statue de l'Amour était ici également; mais le dieu (sans doute pour les illuminations des nuits) élevait et croisait sur sa tête deux flambeaux : a Voilà notre second amour, dit-il. Oh ! non, ce n'est pas l'automne encore ! »

Us eurent de la sorte plusieurs printemps, et, dans cette harmonie rétablie, il eut été de plus en plus malaisé de distinguer en eux les différences premières. Son ardeur, à elle, laissait les nuances; ses lueurs, à lui, allaient à l'ardeur. L'ivresse entre eux régnait plus égale, plus éclaircie, bien que toujours de l'ivresse. Le mari cependant, qui était aux Antilles^ mourut. Mais il était tard déjà, et ils se trouvaient si heureux, si amoureux du passé, qu'ils craignirent de rien déranger à une situation accomplie, d'où disparaissait même la crainte lointaine. Sa fille d'ailleurs avait grandi ; et c'était elle plutôt qu'il fallait songer à marier. On la maria en effet; mais bientôt elle mourut à son

premier enfant. Ce fut une grande douleur, et leur lien encore, s'il était possible, se resserra. Et ils s'avançaient ainsi dans les années qu'on peut appeler crépusculaires, et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments deyenus chaque jour plus profonds et plus sacrés.

Septembre 1837.

Durant l'hiver de 1819, vers la fin de février, dans une petite ville du Perche, arrivèrent, pour s'y établir, une mère et sa fille; elles venaient tenir le bureau de poste aux lettres, que de graves plaintes portées contre le prédécesseur avaient rendu vacant. Elles arrivèrent le soir, et, dès le lendemam, elles occupaient, dans la rue qui continue la place, la petite maison où depuis bien des années était situé le bureau. Le loyer de cette maison leur avait été cédé ; la pièce du rez-de-chaussée sur la rue devint leur résidence habituelle.

Après quelques légers changements qu'elles firent exécuter, la distribution du bureau se présentait ainsi : la pièce, avec deux fenêtres, n'avait point d'entrée par la rue; la porte extérieure était celle de l'ancienne allée, dont la cloison, du côté de la chambre, avait été à moitié abattue, et où l'on avait placé une grille de bois à travers laquelle se faisaient les échanges de lettres. Comme suite à la grille, vers le fond de l'allée, une porte grillée aussi, et non fermée, donnait entrée dans le bureau.

Les deux personnes qui venaient occuper cette humble et assujettissante position, et passer de longues journées sans murmure à ces fenêtres monotones et en vue de cette grille de bois, étaient bien loin de s'y trouver accoutumées par leur vie antérieure. La baronne M..., veuve d'un chef d'escadron mort en 1815 de chagrin et de fatigue après les désastres des Cent- Jours, était Allemande de naissance. Rencontrée à Lintz, aimée et enlevée de son gré par M, M..., alors lieutenant sous Moreau,

elle s'était brouillée pour la yie avec sa très-noble famille, et avait suivi partout son mari dans les diverses contrées. Sa fille, née en Suisse, dans le frais Appenzel, avait plus tard doré son enfance au soleil d'Espagne. Cette jeune personne qui avait atteint dix-huit ans faisait l'unique soin de sa mère. A la mort de M. M..., sans fortune, sans pension, la fière et noble veuve avait vécu, durant deux années, de quelques économies, de la vente de quelques bijoux, des restes enfin d'une situation qui avait pu sembler brillante. Elle préférait tout à la seule idée de renouer conmmnication avec sa famille d'Allemagne à dix quartiers, qui, même après le mariage de Marie-Louise, avait été pour elle sans pardon. La détresse menaçante, la vue surtout de sa fille, allaient La forcer peut-être à écrire. L'arrivée du général Dessoles au ministère l'ut un éclair d'espérance; son mari avait servi sous lui. Le général, en attendant mieux, fit aussitôt accorder ce bureau de poste^ et c'est ainsi qu'elles arrivaient.

Il y avait deux mois environ que la mère et la fille remplissaient Tofûce qui devenait leur unique ressource dans le présait^ et même leur dernière perspective d'avenir (on disait déjà que M. Dessoles se retirait); leur vie était établie telle, ce semble^ qu'elle devait demeurer longtemps. Elles ne sortaient paSy elles n'avaient fait aucune connaissance dans la ville; une ancienne domestique amenée avec elles les servait. La mère malade, et à jamais brisée au dedans, ne bougeait guère du fauteuil placé près de la fenêtre du fond. Dès que la porte de la rue s^ouvrait et qu'un visage paraissait à la grUle, la jeune ftUe était debout, élancée, polie, prévenante pour chacun (comme si elle n'avait été élevée qu'à cela), recevant de sa main blanche les gros sous des paysai^ qui affranchissaient pour leur pays ou payât en condition à Paris. Les jours de marché particulièrement, elle répondait à ton» et les aidait quelquefois à écrire l'adresse de leurs lettre ou même la lettre tout entière. Bile fut bientôt connue et respectée de ces gens des envirom, bien qu'ils fussent d'une fibre> en général, ingrate, d'une sature revêefae et dure.

Ub jour^ une après-midi, pendant que sa mèi%, «o sortir du

diner^ sommeillait dans son fauteuil, comme il lui arrivait souvent (et c'étaient ses meilleures heures de repos), la jeune Tille, Christel *, rêveuse, attentive au rayon de premier printemps qui perçait jusqu'à elle ce jour-là et jouait dans la chambre, rangeait d'une main distraite les lettres reçues, la plupart à distribuer, quelques-unes (pour les châteaux des environs) à garder poste restante. Parmi ces dernières, il lui arriva d'en remarquer jusqu'à trois à la même adresse, à celle du comte Hervé de T-.;, et toutes les trois de la même main, d'une main qui semblait élégante, et de femme, et comme mystérieuse. Parmi ces autres papiers grossiers, la netteté du pli les séparait et disait qu'un ongle délicat y avait passé. L'odeur fine qui s'en exhalait sentait encore le lieu embaumé d'où le triple billet coup sur coup était sorti. Ces traces légères remirent Christel aux regrets de la vie élevée et choisie pour laquelle elle était née. Fille simple, généreuse, capable de tous les devoirs et de tous les sacrifices, elle avait un fonds de distinction originelle, plus d'une goutte de sang des nobles aïeux de sa mère, qui se mêlait, sans s'y perdre, à toutes les franchises d'une nature ingénue et aux justes notions d'une éducation saine. Sa soumission au sort dissimulait seulement l'intime fierté, comme sa simplicité courante permettait toutes les grâces, comme sa douceur recelait des flammes. Christel souffrait; ce jour-là elle souffrait plus. Elle se cachait soigneusement de sa mère, et, de peur de se trahir, elle tâchait de ne se l'avouer à elle-même que durant l'heure de ce sommeil de chaque après-dînée, qui la laissait comme seule à sa tristesse.

Christel n'avait aimé encore ni pensé à aimer que sa mère; elle ne l'avait jamais quittée que pendant une année pour aller à Écouen, et c'avait été la dernière année de cette maison. Les douleurs de sa patrie française tenaient une grande place dans la jeune âme, et couvraient pour elle le vague des autres sentiments. Pourtant les frais souvenirs d'enfance qu'elle évoquait à cette heure, les beaux lieux qu'elle avait traversés et qui s'é-

• ChrUlel, dans lei ballades du Nord, quelque chose de plus doux que Ckrùtme,

taient peints si ])rillants en elle^ tel bosquet d'Alsace^ tel balcon de Burgos^ les mille échos d'une militaire fanfare dans le labyrinthe gazonné d'un jardin des camps, n'étaient là, sans qu'elle le sût, que comme un prélude sans cesse recommençant, comme un cadre en tous sens remué pour celui qu'elle ignorait et qui ne venait pas. Christel prit les trois petites lettres et les mit à part sur un coin du bureau, comme pour ne pas les mêler aux autres : Quel bonjour empressé, se disait-elle, quel appel impatient et redoublé, quel gracieux chant d'avril devait-il en sortir pour celui qui les lirait! Elle achevait à peine de les poser qu'un jeune homme entra, et, se découvrant respectueusement derrière la grille, demanda si l'on n'avait pas de lettres à l'adresse qu'i) nomma. Christel, au moment où la porte de la rue s'était ouverte, avait brusquement quitté sa place et était déjà debout, à demi élancée, comme elle faisait pour tous (craignant toujours, la noble enfant, de ne pas assez faire). A la question de l'adresse, elle répondit oui vivement, sans avoir besoin de regarder au bureau, et avant d'y songer; puis, s'apercevant peut-être de sa promptitude, elle remit les trois lettres en rougissant.

Le comte Hervé était trop occupé de ce qu'il recevait pour s'apercevoir d'autre chose; il sortit en saluant, et lorsqu'il passa devant les fenêtres, Christel vit qu'il avait déjà brisé l'un des cachets, et qu'il commençait à lire avidement ce qui semblait si pressé de Tatteindre.

D'autres lettres vinrent les jours suivants; il revint lui-même, poli, silencieux, tout entier à ce qu'il recevait. Un singulier intérêt s*y mêlait pour Christel : évidemment ce jeune homme aimait, il était aimé. Le comte Hervé n'avait pas vingt-cinq ans; il était beau, bien fait; il avait servi quelque temps dans les gardes d'honneur, puis dans les mousquetaires, je crois, en 1814. Depuis plusieurs mois il avait quitté le service, Paris et le monde, pour vivre dans la terre de son père, à une lieue de là. C'était une des plus anciennes et des grandes familles du pays. Christel n'apprit ces détails que successivement, et sans rien faire pour s'en enquérir; mais, quoique sa mère et elle ne reçussent habituellement aucune personne du lieu, les simples propos des voisines, la plupart du temps en émoi si l'on voyait le jeune homme

arriver au galop du bout de la place^ puis mettre son cheval au pas en approchant^ auraient sufti pour instruire. Cet intérêt de Christel pour une situation qu'elle devina du premier coup futil, un seul instant, purement curieux, attentif sans retour, et, si l'on peut dire, désintéressé? Un certain trouble et la souffrance ne s'y Joignirent-ils pas aussitôt? Elle-même Ta-t-elle jamais su? Ce qui est certain, c'est qu'un jour en agitant dans ses mains quelqu'une de ces lettres mignonnes, odorantes, et transparentes presque sous la fmesse du pli, elle se sentit saigner comme d'une soudaine blessure; elle se trouva empoisonnée comme dans le parfum. En les remettant ce jour-là, une rougeur plus brûlante lui monta au front, elle pâlit aussitôt; elle aimait.

Amour, Amour, qui pourra sonder un seul de tes mystères? depuis la naissance du monde et son éclosion sous ton aile, tu les suscites toujours inépuisés dans les cœurs, et lu les varies. Chaque génération de jeunesse recommence comme dans Éden, et t'invente avec le charme et la puissance des premiers dons. Tout se perpétue, tout se ranime chaque printemps, et rien ne se ressemble, et chaque coup de tes miracles est toujours nouveau. Le plus incompréhensible et le plus magique des amours est encore celui que l'on voit et, s'il est possible, celui que l'on sent. Ne dites pas qu'il ne naît qu'une seule fois pour uu même objet dans un même cœur, car j'en sais qui se renflamment comme de leur cendre et qui ont eu deux saisons. Ne dites pas qu'il naît ou ne naît pas tout d'abord décidément d'un seul regard, et que l'amitié une fois liée s'y oppose; car un poêle qui savait aussi la tendresse, a dit :

Ah ! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer, Aussitôt qu'on le voit, prend droit de nous cliarmcr, El qu'un premier coup d'ceil allume en nous les flammes Où le Ciel, en naissant, a destiné nos âmes^ ! Dante, Pétrarque, ces mélodieux amants ont pu noter l'an, et le mois, et l'heure, où le Dieu leur vint; ils ont eu l'étincelle rapide, sacrée, le coup de tonnerre lumineux. Un autre aussi sincère, après deux années de lenteur, a pu dire :

* Molière, Princesse d'Élide, acte 1, scène i.

Tout me viot de l'aveugle habitude et du terapg. Au lieu d'un dard au coeur comme les combaltauls, J'euâ le venin caché que le miel iosinue»

Les tortueux délais d'une plaie inconnue, La langueur irritante où se bercent les sens; Tourments moins glorieux, moins beaux, moins innocents, Mais plus réels au fond pour la moelle qui crie, Qu'une resplendissante et prompte idolfttrle !

Chacun à son tour se croit le mieux aimant et le plus frappé* La jeunesse va penser que ces chers orages ne sont complets que pour elle : attendez! Tâge mûr en son retard^ s'il les rencontre, les accusera plus violents et plus amassés. Ainsi chacun aime d'un amour souverain et parfait, s'il aime vraiment. Mais de tous ces amours le plus parfait pourtant et le plus simple, à les bien comparer, sera toujours celui qui est né le plus5aw« catise.

Pourquoi Christel aima-t-elle le comte Hervé? Pourquoi du second jour l'admirait-eile si passionnément? 11 vient, il entre et salue, et n'est que froidement pÔli; pas une parole inutile, pas un regard. Elle ne le connaît que de nom et par une simple information dérobée aux propos voisins. Elle 'l'admire par ce besoin d'admiier qui est dans Tamour. Qu'a-t-il donc fait pour cela? Comme si, pour être aimé, il était besoin de mériter! U est beau, jeune, ému, fidèle évidemment, et peut-être malheureux : que faut-il de plus? Il a de la grâce à cheval quand il repasse devant les fenêtres et qu'elle le voit monter. U lui semble qu'elle connaisse tout de lui : oh ! combien elle compterait fermement sur lui, si elle était celle qu'il aime.

Ces lettres perpétuelles faisaient comme un feu qui circulait par ses mains et qui rejaillissait dans son cœur. Le courrier de Paris arrivait vers deux heures et demie, à l'issue du dîner; bien peu après, dès que sa mère lassée commençait à sommeiller, Christel s'approchait sans bruit du bureau et faisait rapidement le départ; puis elle prenait la lettre pour Hervé, mise tout d'abord de côté, et la tenait longtemps dans sa main, et non pas sans trembler, comme si elle se fût permis quelque chose de défendu. Elle la tenait quelquefois jusqu'à ce que sa mère s'éveillât ou que lui-même il vînt, ce qu'il faisait d'ordinaire

CHRISTEL. AêZ

vers quatre heures. Elle avait fini par lire couramment la pensée du cachet qui se variait sans cesse avec caprice, facile blason de coquetterie encore plus que d'amour, et qui ne demande qu'à être compris. Le cachet du jour lui disait donc assez bien la nuance de sentiment qu'elle allait transmettre, et fixait en quelque sorte son tourment.

Elle voulait quelquefois s'abuser encore : l'empreinte de cire rose ou bleue lui montrait-elle une fleur, une pensée haute et droite sur sa tige comme un lys (le lys était alors fort régnant) : C'est peut-être un lys et non une pensée, se disait-elle. Mais le lendemaifi le lévrier fidèle et couché ne lui laissait aucun doute et la poursuivait de tristes et amères langueurs. Le lion au repos la faisait rêver; à de certaines fois où il n'y avait autour du cachei que le nom même des jours de la semaine, elle respirait plus librement. Un jour, y considérant avec surprise une tête de mort et deux os en croix, elle se dit : Est-ce sérieux, n'est-ce qu'un jeu? s'afliche-t-elle donc ainsi la douleur?

Elle n'avait pas tardé non plus à distinguer, entre toutes, les lettres qu'il écrivait, tantôt mises dans la boîte par lui-même, qui revenait exprès pour cela, tantôt apportées par un domestique qu'elle eut vite reconnu. Son coup d'œil saisissait , sans qu'un seul mot fût dit. Ses lettres, à lui , étaient simples , sous enveloppe, sans cachet, adressées à Paris, poste restante, à un nom de femme qui ne devait pas être le véritable ; il semblait qu'elles fussent au fond bien plus sérieuses. Avec quelle émotion elle les pressait, quand elle y imprimait le timbre voulu !

Quel était-il, cet amour qui occupait tant le comte Hervé, qui l'avait arraché aux plaisirs d'une vie brillante, et le reléguait depuis près de six mois aux champs dans une unique pensée? Peu nous importe ici, et le récit en serait trop semblable à celui de tant de liaisons incomplètes et avortées. Une femme du grand monde, à laquelle il avait rendu de longs soins , avait paru l'accueillir, lui promettre quelque retour; elle avait même semblé lui accorder, lui permettre sans déplaisir quelqu'un de ces gages qui ne se laissent pas effleurer impunément. Elle avait fait semblant de l'ùmer un peu , ou elle l'avait cru. Des obstacles sur-

yenus dans leur situation l'avaient décidé, lui, à partir, à se confiner pour un temps dans cet exil fidèle. Elle lui témoigna d'abord qu'elle lui en savait gré, eut l'air de l'en aimer mieux, et se multiplia à le lui dire. Mais peu à peu , les obstacles ou les distractions aidant, elle se rabattit à l'ami/i^ ( grand mot des femmes, soit pour introduire, soit pour congédier l'amour), et elle en vint le plus ingénument du monde à oublier de plus douces promesses si souvent écrites, et même faites à lui parlant, et non-seulement de la voix.

On n'en était pas là encore; pourtant il y avait quelquefois des ralentissements dans la correspondance. Hervé semblait s'y attendre en ne venant pas, ou par moments il venait en vain.

Quand la correspondance allait bien, quand les cachets de Paris marquaient une pensée (car décidément, si royalistes qu'on les voulût faire, cela ne pouvait ressembler à un lys) , quand chaque courrier avait une réponse d'Hervé, Christel le sentait avec une anxiété cruelle, et il lui semblait que le courrier qui emportait cette réponse lui arrachait, à elle, le plus tendre de son âme, le seul charmant espoir de sa jeunesse.

Mais si les lettres de Paris tardaient , s'il revenait plus d'une fois sans rien trouver , si, poli, discret, silencieux toujours, se bornant avec elle à l'indispensable question, il avait pourtant trahi son angoisse par une main trop vivement avancée , par quelque mouvement de lèvre impatient, elle le plaignait surtout, elle soufi^rait pour lui et pour elle-même à la fois; pâle et tremblante en sa présence sans qu'il s'en doutât, elle lui remettait la missive tant attendue, à lui pâle et tremblant aussi, mais de ce qu'il redoute d'un seul côté ou de ce qu'il espère. Elle voudrait la lettre heureuse pour lui, et elle la craint heureuse ; elle est déchirée si elle l'a vu sourire aux premières lignes (car en ces cas d'attente il décachetait brusquement), et s'il lui semble plus triste après avoir parcouru, elle demeure triste et déchirée encore.

Oh! si alors, un peu après, quelque pauvre jeune fille paysanne venait apporter, en la tournant dans ses« mains, une lettre de sa façon pour un soldat du pays, et la remettait, pour l'alTranchir, avec toute sorte d'embarras et rougissant jusqu'aux

yeux, elle aussi, tout bas, rougissait en la prenant et se disait : C*est comme moi !

Vers ce temps, un jeune homme, fils d'un riche notaire de Tendroit, pour lequel M"® M... avait eu en arrivant quelque lettre, mais qu'elle n'avait pas cultivé, parut désirer d'être présenté chez elle et d'obtenir le droit de la visiter. L'intention était évidente. M"« M... en toucha un soir quelque chose à sa fille; dès les premiers mots, celle-ci coupa court, et, se jetant dans les bras de sa mère, la supplia avec un baiser ardent de ne jamais lui en reparler ni de rien de pareil. La mère n'insista pas, mais, à la chaleur du refus et à mille autres signes que son œil silencieux depuis quelque temps saisissait, elle avait compris.

Pourtant, depuis des mois déjà que le comte Hervé venait plusieurs fois par semaine, il ne s'était rien passé au dehors entre Christel et lui, rien qui fût le moins du monde appréciable, sinon à la sagacité d'un cœur tout à fait intéressé. Pour deviner qu'une passion était en jeu , il aurait fallu être un rival, ou il fallait être une mère, une mère prudente, inquiète et malade, qu'éclaire encore sur l'avenir secret de sa fille la crainte affreuse de la trop tôt quitter. Lui-même, Hervé, avait à peine distingué, dans cette chambre où il n'entrait jamais , la jeune fille, messagère passive de son amour. Elle en eut un jour la preuve bien cruelle. C'était un dimanche ; elle était sortie avec sa mère pour une promenade, ce qui leur arrivait si rarement. Toutes deux suivaient à pas lents la grande route, à cet endroit, fort agréable, d'où la vue s'étend sur des champs arrosés et coupés comme de plusieurs petites rivières, et, par delà encore.

Sur ce pays si vert, en tout sens déroulé, Où se perd en forêts l'horizon ondulé.

Il y avait assez de monde le long de la route ; de loin on vit venir, à cheval, le comte Hervé;' c'était l'heure ordinaire de sa visite, et une lettre au bureau l'attendait. Christel trembla ; elle • pria, à ce moment, sa mère de s'appuyer plus fort sur son bras, sans crainte de la lasser. Hervé passa bientôt sur la chaussée devant elles au petit trot; il les regarda d'une façon assez marquée ; mais, ne les ayant jamais vues au dehors, ne s'élaiit jamais de-

mandé apparemment ce que pouvait être Christel avec sa souple et fine taille en plein air, il ne les reconnut pas à temps et ne les salua pas. Dix minutes après, au retour, les rencontrant encore et ayant deviné sans doute (à ne voir que la domestique au bureau) que ce pouvait être elles, il les salua. Juste image du degré d'attention de sa part et d'indifférence !

Que fait donc à certains moments le cœur, et quelles sont ses distractions étranges ! Absorbé sur un point et comme aveugle, tout à côté il ne discerne rien. Mille fois du moins, dans ces vieux romans tant goûtés, on voit le page, messager d'amour, dans sa grâce adolescente, faire oublier à la dame du château celui qui l'envoie. Les brillants ambassadeurs des rois, près des belles llancées qu'ils vont quérir aux rivages lointains, ont souvent touché les prémices des cœurs. Ici, c'est près du jeune homme qu'une belle jeune fille est messagère; élégante, légère, demipenchée, émue et alarmée, lisant, depuis des mois, la mort ou la vie dans son regard, et il ne l'a pas vue. Il est vrai qu'elle ne lui apparaît qu'en toilette simple, sans autre fleur qu'elle-même, derrière des barreaux non dorés, dans une chambre étroite que masque un bureau obscur : mais est-ce qu'elle ne l'éclairé pas?

Christel avait d'affreux moments, des moments durs, humiliés, amers ; la langueur et la rêverie premières étaient bien loin; le souvenir de ce qu'elle était la reprenait et lui faisait monter le sang au front; elle se demandait, en se relevant, pour qui donc elle se dévorait ainsi. Elle faisait appel dans sa détresse, oh ! non plus à ses goûts anciens, à ses gracieux amours de jeune fille, à ses lectures chéries (tout cela était trop insuffisant et dès longtemps flétri pour elle), mais à des sentiments pjus mâles et plus profonds, comme à des ressources désespérées, — à son culte de la patrie, par exemple. Elle se représentait son père, le drapeau sous lequel il avait combattu, le deuil de l'invasion; elle excitait, elle provoquait en elle l'orgueil blessé des vaincus ; elle cherchait à impliquer dans l'inimitié de ses représailles le jeune noble royaliste, le mousquetaire de 18U, mais en vain; le ressort sous sa main ne répondait pas; l'amour, qui aime à brouiller les drapeaux, se riait de ces factices co*

CfiRIStfiL. 467

lèret . L'Empereur évoqué en personne sur son rocher n'y pou* vait rien. ^ Elle voulait voir du mépris de la part d^Hervé^ de la fierté insolente dans cette inattention soutenue^ et tâchait de s'en irriter; mais non, c'était moins et c'était pis, elle le sentait ^n; ce prétendu dédain s enfonçait plus cmel, précisément en ce qu'il était plus involontaire ; c'était de l'oubli.

Gomment donc oublier à son tour? Comment se fuir ellemême, s'isoler contre Tincendie intérieur qui s'acharnait? Elle jetait dans un coin ces lettres odieuses, et se jurait de ne les plus voir ni toucher. Si elle avait po, du moins, sortir, se distraire par le monde, vivre de la vie de bal et s'étourdir comme la plus frivole dans le tourbillon insensé, ou mieux, s'échapper et eoorir par les bois, biche légère, et chercher, s'il en est, le dictame dans les antres secrets, au sein de la nature éternelle!

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts I

Mais non, encore non; sa cage la tient; il faut qu'elle y reste enfermée^ sous cette grille, près du poison lent qui passe par ses mains et qui la tue, elle-même devenue jusqu'au bout l'instrument docile et muet de son martyre. Des larmes d'impuissance, de jalousie, d'humiliation et de honte, brûlent ses joues, et^ versées au dedans de son âme, y dévastent partout la vie, l'espérance, la fraîcheur des bosquets du souvenir. — S'il entre pourtant, s'il a paru au seuil, en ce moment même, avec sa simple question habituelle, tête découverte et strictement poli, la voilà touchée; tout cet assaut de tierté s'amollit en humble douleur, et le reste n'est plus.

Six longs mois s'étaient écoulés depuis la première visite ; on atteignait à la mi-octobre. Depuis quelque temps, les lettres venaient plus rares; une fois, deux fois, il s'était présenté sans en trouver. 11 avait peine à y croire. A la seconde fois, déjà sorti à demi, il revint sur ses pas, et insista pour qu'on voulût bien chercher encore. Elle le lit pour le satisfaire, sachant ellemême trop bien le résultat. Elle apporta le paquet entier des lettres restantes sur la petite tablette en dedans de la grille, et là tous deux penchés, dans leur inquiétude si diverse, suivaient use à une les adresses; leurs tètes s'efQeuraient presque à tra-

vers les barreaux; mais, même ce jour-là, il n'eut pas l'idée de franchir la porte tout à côté pour chercher plus près d'elle, avec elle.

La pauvre mère sommeillait-elle alors? Elle se taisait dans son . fauteuil du fond, et palpitait, à en mourir, autant que sa chère enfant. Que faire? Plus souffrante depuis quelques jours, elle était dans une presque impuissance de se lever. Un mouvement brusque eût éclairé sa fille, l'eût avertie qu'elle s'était trahie, eût, pour amsi dire, donné de l'air à cet incendie secret qui autrement, toute issue fermée, avait chance de s'étouffer peut-être. La sage mère s'en flattait encore, et elle contint au dedans toute pensée.

Une troisième fois il revint, et il n'y avait pas de lettres davantage. U insista de nouveau, lui, si convenable toujours, comme un homme que l'inquiétude égare un peu, et qui ne prend pas garde de dissimuler. Elle, au milieu de la chambre, debout, plus pâle que lui, répondait par monosyllabes sans comprendre, lorsque tout à coup, ne pouvant soutenir une lutte si inégale, elle se sentit chanceler, fit un geste comme pour se prendre à la grille, et tomba évanouie. La mère, qui, dès le commencement, n'avait rien perdu de ce trouble, s^arrachant précipitamment de son siège, où la clouait jusque-là la douleur, et essayant de soulever la défaillante: «Oh! monsieur! s'écriait-elle elle-même égarée; ma chère fille! ma pauvre fille! qu'en avez-vous fait? Quoi? monsieur... vous ne devinez pas! la U s'était avancé pourtant, il avait franchi la grille, et était entré dans la petite chambre pour la première fois, — trop tard!

Bien souvent, entre les sentiments humains qui se pourraient compléter et satisfaire dans un mutuel bonheur, il y a pour obstacle... Quoi? ni muraille, ni cloison, ni grille de fer, mais une simple grille de bois comme ici, et entr'ouverte encore, et on regarde à travers, et on ne devine pas, et on meurt ou on laisse mourir!

Christel reprit ses sens avec lenteur; elle vit, en rouvrant les yeux, Hervé près d'elle, comme s'il eût attendu son retour à la vie, et elle répondit à ce premier regard par un indéfinissable

sourire. Il revint tous les jours suivants; il ne demanda plus de lettres^ et il n'en vint plus (du moins de cette main-là).

Un singulier et touchant concert tacite s'établit entre ces trois ^es. Nulle explication ne fut demandée ni donnée. La mère ne pfrla point en particulier à sa fille. Hervé^ attentif et discret^ vint, revint, et s'y trouva naturellement assis, chaque aprèsmidi, pour de longues heures. Il apprécia, dès qu'il y eut tourné son regard, ces deux personnes si distinguées, si nobles vraiment. La faiblesse de Christel continuait; la pâleur et le froid du marbre n'avaient pas quitté ses joues; seulement elle souriait désormais, et ses yeux, d'un bleu plus céleste, semblaient remercier d'un bonheur. Son mal réel l'obligeant à garder le repos, on ne se tenait plus dans la pièce du devant ; une personne qu'Hervé avait indiquée, une ancienne femme de charge, capable et sûre, y passait le jour, à des conditions modiques, et, tout en suivant son travail d'aiguille, répondait aux venants. C'était dans une chambre du fond proche de celle de M^eM..., qu'on vivait retiré. La fenêtre donnait sur un petit jardin, dont le mur, très-bas et assez éloigné, laissait voir au delà, bien loin, les prairies et les collines, mais toutes dépouillées; c'était maintenant l'hiver. Que cette chambre d'une simple et virginale élégance, qu'ornait en un coin le portrait du père, et, au-dessous, la harpe (hélas ! trop muette) de Christel, eût été agréable et riante l'été, devant cette nature bocagère, près de ces hôtes chéris : Hervé se le disait pour la première fois aux premières neiges.

La dure saison ne fut cependant pas dénuée, pour eux, d'intimes douceurs. Sans s'interroger, ils se racontaient insensiblement leur vie jusque-là, et elle se rejoignait par mille points. Oh ! souvent, combien d'îles charmantes et variées à ce confluent des souvenirs ! Hervé et Christel n'avaient pas besoin de confronter longuement leurs âmes, de s'en expliquer la source et le cours :

Oa s'est toujours connu» du moment que l'on aime,

a dit un poëte; mais il est doux de se reconnaître, de faire pas à pas des découvertes dans une vie amie comme dans un pays

8ûr, de jouir jour par jour de ce nouveau, à peine impréto, qui ressemble à des réminiscences légères d'une ancienne patrie et à ces songes d'or retrouvés du berceau. En peu de temps ils mirent ainsi bien du passé dans leur amour. La famille d'Hervé avait des alliances en Allemagne : lui-même en savait parfaitement la langue. Quelle joie pour Christel, quel attendrissement pour la mère de s*y rencontrer avec lui comme en un coin libre et vaste de la forêt des aïeux! La petite bibliothèque de Christel possédait quelques livres favoris, venus de là-bas par sa mère; il leur en Usait parfois, une ode de Klopstock, quelque poëme de Matthisson, une littérature allemande déjà un peu vieillie, mais élevée et cordiale toujours. Un livre alors tout nouveau, et qu'il leur avait apporté, enchanta fréquemment les^heures : c'étaient les Méditations poétiques; plus d'une fois, en lisant ces élégies d'un deuil si mélodieux, il dut s'arrêter par le trop d'émotion et comme sous l'éclair soudain d'une allusion douloureuse. Cette harpe immobile dans un angle de la chambre attirait aussi son regard, et il eût désiré que Christel y touchât; mais la faiblesse de la jeune fille ne le lui eût pas permis sans une extrême fatigue. On se disait que ce serait pour le printemps, et qu'elle le saluerait d'un chant plus joyeux après tant de silence. Ils eurent ainsi des soirs de bonheur, sans rien presser, sans trop prévoir. Hervé, certes, aimait Christel : l'aimait-il de véritable amour, c'est-à-dire de ce qui n'est ni voulu ni motivé, de ce qui n'est ni la reconnaissance, ni la compassion, ni même l'appréciation profonde, raisonnée et sentie de tous les mérites et de toutes les grâces? Car l'amour en soi n'est rien de tout cela, et, en de certains moments étranges, il s'en passerait. Je n'ose affirmer tout à fait pour Hervé : mais il l'aimait avec tendresse, il la chérissait plus qu'une sœur; et il est certain que, dès le second jour de cette intimité, il agita de naturels, de délicats et loyaux projets. Mieux il connut W^^ M... et ses origines, et moins il prévit d'obstacles insurmontables à ses désirs dans sa propre famille à lui. Bien des fois déjà les propositions d'avenir avaient erré sur ses lèvres, et la seule timidité, cette pudeur de toute affection sincère, avait fait ses paroles moins précises qu'il n'aurait voulu. Un soir qu'on avait plus longuement causé de gué-

risoD ^t d'espérance^ qu'on avait projeté pour Christel des promenades à cheval au printemps^ qu'on s'était promis de se diriger sur les domaines d'Hervé, vers un bois surtout de hêtres séculaires qu'avaient habité les fées de son enfance, et dont il aimait à vanter la royale beauté, il crut le moment propice, et, après quelques mots sur sa mère, à laquelle il avait parlé, disait-il, de cette visite désirée : a 11 est temps, ajouta-t-il d'un ton marqué, qu'elle connaisse celle qui lui vient. » Christel tressaillit et l'arrêta; ce fut un simple geste, un signe de tête accompagné d'un coup d'oeil au ciel, le tout si résigné, si reconnaissant, si négatif à la fois, avec un sourire si pâli, et dans un sentiment si profond et si manifeste du néant de pareils projets à l'égard d'une malade comme elle, qa% la mère navrée ne put qu'échanger avec Hervé un lent regard noyé de larmes.

Le printemps revenait; avril, dès le matin, perçait avec sa pointe égayée, et les rayons autour des bourgeons, et les oiseaux à la vitre, se jouaient comme au jour où Christel, il y avait juste un an, avait remarqué les lettres fatales pour la première fois. L'horizon champêtre du petit salon s'arrangeait au loin déjà vert, et présageait peu à peu Tombrage et les fleurs. Christel ne quittait plus cette chambre ; on y avait placé à un bout son lit si modeste, qui, sans"" rideaux, sous un châle jeté, paraissait à peine. Elle se levait pourtant, et restait sur sa chaise toute l'après-midi et les soirs comme auparavant. Malgré sa faiblesse croissante, depuis quelques jours eue semblait mieux; je ne sais quel mouvement de physionomie et de regard, plus de couleur à ses joues, avaient l'air de vouloir annoncer l'influence heureuse de la jeune saison. Hervé se disait qu'il fallait croire, ses discours aussi le disaient, et depuis deux heures, aux rayons du soleil baissant, on parlait de l'avenir. Christel s'était prêtée à l'illusion et en avait tiré parti pour tracer à Hervé, avec un détail- rempli tout bas de vœux et de conseils, une vie de bonheur et de vertu, où lui, qui Técoutait, la supposait active et présente en personne, mais où elle se savait d'avance absente, excepté d'en haut et pour le bénir : « Vous vivrez beaucoup dans vos terres, lui disait-elle; Paris et le monde ne vous rappelleront

pas trop ; il y a tant à faire autour de soi pour le bien k plus durable et le plus sûr! Vous prendrez garde à toutes ces haines de là-bas, et tous tâcherez surtout de concilier ici. r> Et la famille^ et les enfants^ elle venait aussi à en parler^ et embellissait par eux les devoirs : « Ils auront les mêmes fées que vous sous vos mêmes ombrages, d Hervé n'essayait plus de comprendre, il nageait dans une sainte joie; le jour tombant et de si franches paroles Fenhardissaient; il exprima nettement ce désir prochain d'union, et cette fois, soit qu'elle fût trop faible, après tant d'efforts, pu trop attendrie, elle le laissa s'expliquer jusqu'au bout sans l'interrompre. Il avait fini lorsqu'U vit dans l'ombre une main qui s'avançait comme pour chercher la sienne; il la donna et sentit qu'après une tremblante étreinte, celle de Christel ne se retirait qu'après lui avoir remis celle même de sa mère. Un long silence d'émotion suivit; le jour était tout à fait tombé; on n'entendait qu'un soupir. Après un certain temps, tout d'un coup la domestique entra, sans qu'on l'eût appelée, apportant un flambeau : mais la brusque lumière éclaira d'abord le fcont blanc de Christel renversé en arrière, et ses yeux calmes à jamais endormis.

Mort, que tu as de formes diverses, et que celui qui t'a déjà rencontrée peut néanmoins te trouver ncfuvelle ! On t'a vue, quand tu te prends à la jeunesse et à la beauté, f y acharner avec violence, y revenir coup sur coup, pour les ébranler, comme avec sa hache le bûcheron furieux, et leur livrer de longs assauts dans des agonies terribles. D'autres fois, tu t'attaques lentement et d'une ruine continue à l'enveloppe en même temps qu'au fond, tu opères degré par degré Tœuvre de destruction dans les plus florissantes natures, tu y ravages tout avec un art cruel avant de frapper le dernier coup au cœur : une vieillesse comme centenaire est empreinte sur des visages de vingt ans. Mais à d'autres fois aussi, et quand tu te sers, ô Clémente; de tes plus douces flèches, tu ne fais qu'affaiblir, diminuer insensiblement le souffle, en conservant aux traits leur harmonie et au front son pur contour; et quand tu y imprimes ton baiser glacé, il semble que ce soit une dernière couronne. — ô Mort, que

tu as de formes diverses! tu en as presque autant que l'amour. Dès le lendemain, Hervé emmena la mère et la conduisit au château de sa famille, où tous les égards délicats, et de sa part un soin vraiment filial, Tenvironnèreut. Ce ne fut pas pour longtemps, et, avant la fin du prochain automne, elle avait rejoint, sous les premières feuilles tombantes du cimetière, l'unique trésor qu'elle avait perdu.

Et qu'est devenu Hervé? Oh ! ceci importe moins ; les hommes, même les meilleurs souvent, et les plus sensibles, ont tant de ressources en eux, tant de successives jeunesses! 11 a souffert, mais il a continué de vivre. Le monde l'a repris; les passions politiques l'ont distrait, peut-être aussi d'autres passions de cœur, si ce n'en est pas profaner le nom que de l'appliquer à des attraits si passagers. Quoi qu'il soit devenu, et quoi qu'il fasse, il se ressouvient éternellement, du moins, de cette divine douleur de jeune fille, et, à ses bons et plus graves moments, sous cette neige déjà que le bel âge enfui a laissée par places à son front, il en fait le refuge secret de ses plus pures tristesses, et la source la plus sûre encore de ce qui lui reste d'inspirations désintéressées.

« —, C'est trop trai, dit alors une jeune et belle femme, et déjà éprouvée, qui avait écouté jusque-là en silence toute cette histoire; ô hommes, combien vous faut-il donc ainsi de ces existences cueillies en passant pour vous tresser un souvenir ! »

1& novembre 1839.

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