‹ Portraits de femmesChapitre 2 sur 17 · QUAI DES AUGUSTINS · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGUSTINS

Réserve, de tous droits.

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11 a semblé plus commode et même assez piquant de ranger de suite et de réunir en un même volume les divers portraits de femmes qui étaient disséminés dans les cinq tomes des Critiques et Portraits; on y a ajouté trois ou quatre articles, avec le soin d*excepter toujours les vivants. En commençant par un morceau sur M"' de Sévigné, on n*a pas prétendu donner un portrait étudié de cette personne incomparable ; ce ne sont que quelques pages légères, autrefois improvisées au courant de la plume après une lecture des Lettresy et antérieures aux recherches récemment publiées. Mais on les a replacées ici bien plutôt à titre d'hom* mage, et parce qu'il est impossible d'essayer de parler des femmes sans se mettre d'abord en goût et comme en humeur par M"*' de Sévigné. Cela tient lieu d'une de ces invocations ou libations qu'on aurait faites dans l'antiquité à la pure source des grâces.

Les critiques, el particulièrement les étrangers, qui, dans ces derniers temps, ont jugé avec le plus de sévérité nos deux siècles tittéraires, se sont accordés à reconnaître que ce qui y dominait, ce qui s'y réfléchissait en raille façons, ce qui leur donnait le plus d'éclat et d'ornement, c'était l'esprit de conversation et de société, l'entente du raonde et des hommes, l'intelligence vive et déliée des convenances et des ridicules, l'ingénieuse délicatesse des sentiments, la grâce, le piquant, la politesse achevée du langage. Et en effet c'est bien là, avec les réserves que chacun toit, et deux ou trois noms comme ceux de Bossuet et de Montesquieu qu'on sous-entend, c'est là, jusqu'en 1789 environ, le ctractère distinctif, le trait marquant de la littérature française entre les autres littératures d'Europe. Cette gloire, dont on a presque fait un reproche à notre nation , est assez féconde et met belle pour qui sait l'entendre et l'interpréter.

Au commencement du dix-septième siècle , notre civilisation , et partant notre langue et notre littérature, n'avaient rien de

mûr ni d'assuré. L'Europe, au sortir des troubles religieux et à travers les phases de la guerre de Trente ans, enfantait laborieusement un ordre politique nouveau; la France à Tintérieur épuisait son reste de discordes civiles. Â la cour, quelques salons, quelques ruelles de beaux-esprits étaient déjà de mode; mais rien n'y germait encore de grand et d'original, et l'on y vivait à satiété sur les romans espagnols, sur les sonnets et les pastorales d'Italie. Ce ne fut qu'après Richelieu, après la Fronde, sous la reine-mère et Mazarin, que tout d'un coup, du milieu des fêtes de Saint-Mandé et de Vaux, des salons de l'hôtel de Rambouillet ' ou des antichambres du jeune roi, sortirent, comme par miracle, trois esprits excellents, trois génies diversement doués, mais tous les trois d'un goût naïf et pur, d'une parfaite simplicité, d'une abondance heureuse, nourris des grâces et des délicatesses indigènes, et destinés à ouvrir un âge brillant de gloire où nul ne les a surpassés. Molière, La Fontaine et M^^ de Sévigné appartiennent à une génération littéraire qui précéda celle dont Racine et Boileau furent les chefs, et ils se distinguent de ces derniers par divers traits qui tiennent à la fois à la nature de leurs génies et à la date de leur venue. On sent que, par tournure d'esprit comme par position, ils sont bien plus voisins de la France d'avant Louis XIV, de la vieille langue et du vieil esprit français; qu'ils y ont été bien plus mêlés par leur éducation et leurs lectures, et que, s'ils sont moins appréciés des étrangers que certains écrivains postérieurs, ils le doivent précisément à ce qu'il y a de plus intime, de plus indéfinissable et de plus charmant pour nous dans leur accent et leur manière* Si donc aujourd'hui, et avec raison, l'on s'attache à réviser et à remettre en question beaucoup de jugements rédigés, il y a quelque vingt ans, par les professeurs d'Athénée; si l'on déclare impitoyablement la guerre à beaucoup de renommées surfaites^

' Dans un Mémoire pour servir à CHialoire de la Société polie (1835], M. Rœderer a suivi de près et démêlé tout ce qui se rapporte à l'hôtel de Rambouillet en particulier, avec une prédilcclion et une minutio qui ne nuisent, selon nous, ni à Texactitude ni à Tagrément de son livre. — 11 y faudrait pourtant absolument, pour les nom^^ propres et les dates, une impression plus correcte.

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on ne saurait en revanche trop vénérer et trop maintenir ces écrivains immortels, qui, les premiers, ont donné à la littérature française son caractère d'originalité, et lui ont assuré jusqu'ici une physionomie unique entre toutes les littératures. Molière a tiré du spectacle de la vie, du jeu animé des travers, des vices et des ridicules humains, tout ce qui se peut concevoir de plus fort et de plus haut en poésie. La Fontaine et M°»« de Sévigné, sur une scène moins large, ont eu un sentiment si fin et si vrai des choses et de la vie de leur temps, chacun à sa manière, La Fontaine, plus rapproché de la nature. M"* de Sévigné plus mêlée à la société; et ce sentiment exquis, ils l'ont tellement exprimé au vif dans leurs écrits, qu'ils se trouvent placés sans effort à côté et fort peu au-dessous de leur illustre contemporain. Nous n'avons en ce moment à parler que de M*"* de Sévigné; il semhle qu'on ait tout dit sur elle ; les détails en effet sont à peu près épuisés; mais nous croyons qu'elle a été jusqu'ici envisagée trop isolément, comme on avait fait longtemps pour La Fontaine, avec lequel elle a tant de ressemblance. Aujourd'hui qu'en s'éloignant ;de nous, la société, dont elle représente la face la plus bdUante, se dessine nettement à nos yeux dans son ensemble, il est plus aisé, en même temps que cela devient plus nécessaire, d'assigner à M™* de Sévigné son rang, son importance et ses rapports. C'est sans doute faute d'avoir fait ces remarques et de s'être rendu compte de la différence des temps, que plusieurs esprits distingués de nos jours paraissent assez portés à juger avec autant de légèreté que de rigueur un des plus délicieux génies qui aient existé. Nous serions heureux si cet article aidait à dissiper quelques-unes de ces préventions injustes.

On a l)eauc-oup flétri les excès de la Régence; mais, avant la régence de Philippe d'Orléans, il y en eut une autre, non moins dissolue, non moins licencieuse, et plus atroce encore par la cruauté qui s'y mêlait; espèce de transition hideuse entre les débordements de Henri 111 et ceux de Louis XV. Les mauvaises mœurs de la Ligue, qui avaient couvé sous Henri IV et Richelieu, se réveillèrent, n'étant plus comprimées. La débauche alors était tout aussi monstrueuse qu'elle avait été au temps des mignons, ou qu'elle fut plus tard au temps des roués; mais ce qui rapproche

cette époque du seizième siècle et la distingue du dix-huitième, c'est surtout l'assassinat, rempoisonnement, ces habitudes italiennes dues aux Médicis ; c'est la fureur insensée des duels, héritage des guerres civiles. Telle apparaît au lecteur impartial la régence d'Anne d'Autriche; tel est le Tond ténébreux et sanglant sur lequel se dessina un l)eau matin la Fronde, qu'on est convenu d'appeler une plaUanterie à main armée, La conduite des femmes d'alors, les plus distinguées par leur naissance, leur beauté et leur esprit, semble fabuleuse, et l'on aurait besoin de croire que les, historiens les ont calomniées. Mais, comme un excès amène toujours son contraire, le petit nombre de celles qui échappèrent à la corruption se jetèrent dans la métaphysique sentimentale et se firent précieuses; de là l'hôtel de Rambouillet K Ce fut l'asile des bonnes mœurs au sein de la haute société. Quant au bon goût, il y trouva son compte à la longue, puisque M"« de Sévigné en sortit.

M"*" Marie de Rabutin-Chantal, née en 1626, était ûlle du baron de Chantai; duelliste effréné, qui, un jour de Pâques, quitta la sainte table pour aller servir de second au fameux comte de Bouteville. Elevée par son oncle le bon abbé de Goulanges, elle avait de bonne heure reçu une instruction solide, et appris, sous les soins de Chapelain et de Ménage, le latin, l'italien et l'espagnol ^. A dix-huit ans, elle avait épousé le marquis de Sévigné^ assez peu digne d'elle, et qui, après l'avoir beaucoup négligée, fut tué dans un duel en 1651. M""* de Sévigné, libre à cet âge, avec un fils et une tille, ne songea pas à se remarier. Elle aimait à la folie ses enfants, surtout sa fille; les autres passions lui restèrent toujours inconnues. C'était une blonde rieuse, nullement sensuelle, fort enjouée et badine ; les éclairs de son esprit

» On a fort écrit dans ces derniers temps sur l'hôlel de Rambouillet t on en pourrait noter depuis Rœderer quatre ou cinq petites histoires ou noUces diverses. 11 me semble qu'on s'est efforcé en général de le faire finir un peu trop Xtt. Il apparatt en pleine floraison et il a tout son éclat au début de la Régence (1643-1648).

' Les talents les plus libres et les plus originaux ne deviennent parfaits que s'ils ont eu une discipline première» s'ils ont fait une bonne rhétorique i H"<^ de Sévigné fit la liennesoufi Ménage et sous Chapelain.

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passaient et reluiraient dans ses prunelles changeantes, et^^ conune elle le dit elle-même, dans ses paupières bigarrées. Elle se fit préeiemei elle alla dans le monde^ aimée, rechercbéej courtisée *, semant autour d'elle des passions malheureuses auxquelles elle ne prenait pas trop garde, et conservant géné^ reusement pour amis ceux mêmes dont elle ne voulait pas pour amants. Son cousin Bussy, son maître Ménage, le prince de Gonti, frère du grand Condé, le surintendant Fouquet, perdirent leurs soupirs auprès d'elle; mais elle demeura inviolablement fidèle à ce dernier dans sa disgrâce; et quand elle raconte le procès du surintendant à M. de Pomponne, il faut voir avec quel attendrissement elle parle de notre cher malheureux! Jeune encore et belle sans prétentions, elle s'était mise dans le monde sur le pied d'aimer sa fille, et ne voulait d'autre bonheur que celui de la produire et de la voir briller *. M"*" de Se vigne figurait, dès 1663, dans les brillants ballets de Versailles, et le poète officiel, qui tenait alors à la cour la place que flacine et Boileau prirent à

' 11°>« de La Fayelle lui éort irait : « Votre prétenee augmente les diver- « M^sementSi et les diveptiasements augmentent votre beauté lorsqu'Ui « vous environnent; cnfln la joie est Télat véritable de votre âme, et Iq « chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde, • M»« de Sé- Tigné avait ce qu'on peut appeler de Vhumeurt dans le sens d'humour^ mais une belle humeur k chaque instant colorée et variée de la plus vive imagination. Ces éclairs-là et cette gaieté de couleurs font parfois comme un voile au-devant de sa sensibilité, qui, même aux moments de deuil, ne peut s'empêcher encore de prendre les livrées gracieuses : 11 faut s'habituer à la voir là-dessous. II y a un coin de M"»* Cornuel dans M»» de Sévigné.

'On a un charmant portrait de M"^ de Sévigné jeune par l'abbé Arnauldj il faut qu'elle ail eu bien de Téolat pt de la couleur pour en communiquer un moment au style de ce digne abbé, qui ne paraît pa4 avoir eu, comme écrivain, tout le talent de la famille ; « Ce fut ^ ce voyage, dit-il en ses Mémoires (à l'année 1657), que M. de Sévigné me fit faire connoissance avec Tillustre marquise de Sévigné, sa nièce... Il me semble que je la vois encore telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de M. son fils et de Mii« sa fille s tous trois tels que les poëtes représenleni Latone au milieu du jeune Apeilen et de la jeuno

partir de i&l% Benserade, fit plus d'un madrigal en rhonueur de cette bergère et de cette nymphe qu'une mère idolâtre appelait la plus jolie fille de France. En 1069, M. de Grignan Tobtint en mariage, et, seize mois après, il l'emmena en Provence, où il commandait comme lieutenant général, durant l'absence de M. de Vendôme. Désormais séparée de sa fille, qu'elle ne revit plus qu'inégalement après des intervalles toujours longs, M°»« de Sévigné chercha une consolation à ses ennuis dans une correspondance de tous les instants, qui dura jusqu'à sa mort (en 1696), et qui comprend Tespace de vingt-cinq années sauf les lacunes qui tiennent aux réunions passagères de la mère et de la fille. Avant cette séparation de 4671, on n'a de M"» de Sévigné qu'un assez petit nombre de lettres adressées à son cousin Bussy, et d'autres à M. de Pomponne sur le procès de Fouquet. Ce n'est donc qu'à dater de cette époque que l'on sait parfaitement sa vie privée, ses habitudes, ses lectures, et jusqu'aux moindres mouvements de la société où elle vit et dont elle est l'âme.

Et d'abord, dès les premières pages de cette correspondance, nous nous trouvons dans un tout autre monde que celui de la Fronde et de la Régence ; nous reconnaissons que ce qu'on appelle la société française est enfin constitué. Sans doute (et, au défaut des nombreux mémoires du temps, les anecdotes racontées par M"« de Sévigné elle-même en feraient foi), sans doute d'horribles désordres, des orgies grossières se transmettent encore parmi cette jeune noblesse à laquelle Louis XIY impose pour prix de sa faveur la dignité, la politesse et l'élégance; sans doute, sous cette superficie brillante et cette dorure de carrousel, il y a bien assez de vices pour déborder de nouveau en une autre régence, surtout quand le bigotisme d'une fin de règne les aura fait fermenter. Mais au moins les convenances sont observées ; l'opinion commence à flétrir ce qui est ignoble et crapuleux. De plus, en même temps que le désordre et la brutalité ont perdu en scandale, la décence et le bel-esprit ont gagné en simplicité.

Diane , tant il éclaloii d'agrément dans la mère et dans les enfants ! » Que c'est bien elle ! un esprit» une beauté, une grâce à plein soleil, dans un carrosse tout ouvert, et radieuse entre deux beaux enfants !

La qualification de précieuse a passé de mode; on se souvient encore^ en souriant, de l'avoir été, mais on ne Test plus. On ne disserte point conmie autrefois, à perte de vue, sur le sonnet de tob ou d'Uranie, sur la carte de Tendre ou sur le caractère du Romain; mais on cause; on cause nouvelles de cour, souvenirs du siège de Paris ou de la guerre de Guyenne; M. le cardinal de Retz raconte ses voyages, M. de la Rochefoucauld moralise, M"» de La Fayette fait des réflexions de cœur, et M"« de Se vigne les interrompt tous pour citer un mot de sa fille, une espièglerie de son ûls^ une distraction du bon dUacqueville ou de M. de Brancas. Nous avons peine, en 1829, avec nos habitudes d'occupations positives, à nous représenter fidèlement cette vie de loisir et de causerie. Le monde va si vite de nos jours, et tant de choses sont tour à tour amenées sur la scène, que nous n'avons pas trop de tous nos instants pour les regarder et les saisir. Les journées pour nous se passent en études, les soirées en discussions sérieuses; de conversations à l'amiable, de causeries, peu ou point. La noble société de nos jours, qui a conservé le plus de ces habitudes oisives des deux derniers siècles, semble ne l'avoir pu qu'à la condition de rester étrangère aux moeurs et aux idées d'à présenta A l'époque dont nous parlons, loin d'être un obstacle à suivre le mouvement littéraire, religieux ou politique, ce genre de vie était le plus propre à l'observer; il suffisait de regarder quelquefois du coin de l'œil et sans bouger de sa chaise, et puis l'on pouvait, le reste du temps, vaquer à ses goûts et à ses amis. La conversation, bailleurs, n'était pas encore devenue, comme au dix-huitième siècle, dans les salons ouverts sous la présidence de Fontenelle, une occupation, une afiCedre, une prétention; on n'y visait pas nécessairement au trait; rétalage géométrique, philosophique et sentimental n'y était pas de rigueur; mais on y causait de soi, des autres, de peu ou de

< Depuis que ces pages eont écrites, j*ai eu souvent l'occasion de remarquer tout bas avec bien du plaisir qu'on exagérait un peu cette ruine de Tesprit de conversation en France : sans doute l'ensemble de la société n'est plus là, mais il y a de beaux restes, des coins d'arrièrelaison. On est d'autant plus beureux d*en jouir comme d'un retour et presque d'un mystère.

rien. C'étaient, comme dit M'^de Sévigné^.des confersations infinies : a Après le dîner, écrit-elle quelque part i sa fille, nous a allâmes causer dans les plus agréables bois du monde; nous « y fûmes jusqu'à six heures dans plusieurs sortes de conversa* a tions si bonnes, si tendres, si aimables, si obligeantes et pour a vous et pour moi, que j'en suis pénétrée ^ » Au milieu de ce mouvement de société si facile et si simple, si capricieux et si gracieusement animé, une visite, une lettre reçue, insignifiante au fond, était un événement auquel on prenait plaisir, et dont on se faisait part avec empressement. Les plus petites choses tiraient du prix de la manière et de la forme ; c'était de l'art que, sans s'en apercevoir et négligemment. Ton mettait jusque dans la vie. Qu'on se rappelle la visite de M">^ de Ghaulnes aux Rochers. On a beaucoup dit que M*^ de Sévigné soignait curieusement ses lettres, et qu'en les écrivant elle songeait, sinon à la postérité, du moins au monde d'alors, dont elle recherchait le suffrage. Gela est faux; le temps de Voiture et de Balzac était déjà loin. Elle écrit d'ordinaire au courant de la plume, et le plus de choses qu'elle peut; et quand Theure presse, à peine si elle relit. « En vérité, dit-elle, il faut un peu entre amis laisser (i trotter les plumes comme elles veulent : la mienne a toujours (( la bride sur le cou. » Mais il y a des jours où elle a plus de temps et où elle se sent davantage en humeur; alors, tout naturellement, elle soigne, elle arrange, elle compose à peu près autant que La Fontaine pour une de ses fables : ainsi la lettre à M. de Coulanges sur le mariage de Mademoiselle; ainsi celle encore sur ce pauvre Picard qui est renvoyé pour n'avoir pas voulu fatier. Ces sortes de lettres, brillantes de forme et d'art, et où il n'y avait pas trop de petits secrets ni de médisances, faisaient bruit dans la société, et chacun désirait les lire. « Je ne

' Mademoiselle de Munlpensier, du même âge que W^^ de Sévigné, mais qui s'était un peu moins assouplie qu'elle, écrivant en 1C60 à M>°6 de Molleville sur un idéal de vie retirée qu'elle se compose, y désire des hirot et des héroïnes de diverses manières : « Aussi nous faut-il, dit-elle, « de toutes sortes de personnes pour pouvoir parler de toutes sortes de « choses daes la oonversaUoo, qui, à votre goût et au miee, est le plus « grand plaisir de la vie et presque le seul à mon gré. »

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« wmi pas oublier ce qui m'esl arrivé ce matin, écrit M»» de tf Coulanges à mn amie; on m'a dit: Madame, voilà un laquais a de M"»* de Tbi^nge»; j'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce « qu'il avoit à me dire j Madame, c'est de la part de M"»» de « Tbianges, qui vous prie de lui envoyer la lettre in cheval de i M«Pde Sévigné, et celle de la prairw, J'ai dit au laquais que je a les porterois h sa maîtresse, et je m'en suis défaite. Vos lettres « font tout l3 bruit qu'elles méritent, comme vous voye9; il est a certain qu'elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos « lettres. )i Les correspondances avaient donc alors, comme les conversations, une grande importance ; mais on ne les composait ni les unes ni les autres; seulement on s'y livrait de tout son esprit et de toute son âme. M'^de Sévigné loue continuellement sa iille sur ce chapitre des lettres : (k Vous avez des pensées et des a tirades incomparables. » Et elle raconte qu'elle en lit par-ci par 'là certains endroits choisis aun gens qui en sont dignes: tt quelquefois j'en donne aussi une petite part à M"'^ de Villars, « mais elle s'attache aux tendresses, et les larmes lui en viennent ft aux yeui. »

Si on a contesté à M»« de Sévigné la naïveté de ses lettres, on ne lui a pas moins contesté la sincérité de son amour pour sa fille ; et en cela on a encore oublié le temps où elle vivait, et combien dans cette vie de lui^ et de désœuvrement les passions peuvent ressembler à des fantaisies, de même que les manies y deviennent souvent des passions. Elle idolâtrait sa tille et s'était de bonne heure établie dans le monde sur ce pied-là. Arnauld d'Andilly l'appelait à cet égard une jolie païenne. L'éloignement n'avait fait qu'exalter sa tendresse ; elle n'avait guère autre chose à quoi penser; les questions, les compliments de tous ceux qu'elle voyait la ramenaient là-dessus; cette chère et presque unique affection de son cœur avait fini par être à la longue pour elle une contenance, dont elle avait besoin comme d'un éventail. D'ailleurs, M™« de Sévigné était parfaitement sincère, ouverte, et çnnemie des faux-semblants; c'est même à elle, une des premières, qu'on doit d'avoir dit une personne vraie; elle aurait inventé cette expression pour sa Iille, si M. de La Rochefoucauld ne l'avait déjà tiouvée i>our M^c de La Fayette ; elle se plaît du

moins à l'appliquer à ce qu'elle aime. Quand on a bien analysé et retourné en cent façons cet inépuisable amour de mère, on en revient à l'avis et à Texplication de M. de Pomponne : « 11 paroit <( que M°^« de Sévigné aime passionnément Mme de Grignan? « Savez-vo«6 le dessous des cartes? Voulez-vous que je vous le « dise? (fest qu'elle Vaime passionnément. » Ce serait en vérité se montrer bien ingrat que de chicaner lâ^^ de Sévigné sur cette innocente et légitime passionna laquelle on est redevable de suivre pas à pas la femme la plus spirituelle, durant vingt-sii années de la plus aimable époque de la plus aimable société française K

La Fontaine, peintre des champs et des animaux, n'ignorait pas du tout la société, et Ta souvent retracée avec finesse et malice. M>n« de Sévigné, à son tour, aimait beaucoup les champs; elle allait faire de longs séjours à Livry chez l'abbé de Coulanges, ou à sa terre des Rochers en Bretagne; et il est piquant de connaître sous quels traits elle a vu et a peint la nature. On s'aperçoit d'abord que, comme notre bon fabuliste, elle a lu de bonne heure YAstrée, et qu'elle a rêvé dans sa jeunesse sous les ombrages mythologiques de Vaux et de Saint-Mandé. Elle aime à se promener aux rayons de la belle maîtresse d'EndynUon, à passer deux heures seule avec les hamadryades; ses arbres soqt décorés d'inscriptions et d'ingénieuses devises, comme dans les paysages du Pastor fido et de YAminta: nBella cosafar niente, dit un de mes arbres; « l'autre lui répond, Amor odit inertes; on « ne sait auquel entendre.» Et ailleurs : « Pour nos sentences, a elles ne sont point défigurées; je les visite souvent: elles sont « même augmentées, et deux arbres voisins disent quelquefois (( les deux contraires : La lonlananza ogni gran piaga salda^ et (( Piaga d'amor non si sana mai. 11 y en a cinq ou six dans cette

' M. Walckenaer [Mémoires sur M>»0 de Sévigné) remarque très-bien qu'elle» qui eut le sentiment maternel si développé, n'eut pas le lempi d'avoir le sentiment filial, étant restée orpheline en si bas âge. Toute sa passion de cœur fut comme tenue en réserve pour descendre ensuite et se reporter sur sa fille. Veuve de bonne heure, aux belles années de sa jeunesse, elle paraît n'avoir jamais aimé d'amant. Que d'épargne, quel trésor d'amour ! Sa fille hérita de tout, et des intérêts accumulés.

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« contrariété. » Ces réminiscences un peu fades de pastorales et de romans sont naturelles sous son pinceau, et font agréablement ressortir tant de descriptions fraîches et neuves qui n'appartiennent qu'à elle : « Je suis venue ici {à Livry) achever les beaux a jours, et dire adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux « arbres, elles n'ont fait que changer de couleur ; au lieu d'être « vertes, elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore que cela « compose un brocard d'or riche et magnifique, que nous vou- « Ions trouver plus beau que du vert, quand ce ne seroit que « pour changer. » Et quand elle est aux Rochers : « Je serois fort « heureuse dans ces bois, si j'avois une feuille qui chantât : ah ! « la jolie chose qu'une feuille qui chante ! » Et comme elle nous peint encore le triomphe du mois de mai, quand le rossignol, le coucou, la fauvette, ouvrent le printemps dans nos forêts ! comme elle nous fait sentir et presque toucher ces beaux jours de cristal de Vautomne, qui ne sont plus chauds, gui ne sont pas froids ! Quand son fils, pour fournir à de folles dépenses, fait jeter bas les antiques bois de Buron, elle s'émeut, elle s'afflige avec toutes ces dryades fugitives et ces sylvains dépossédés; Ronsard n'a pas mieux déploré la chute de la forêt de Gastine, ni M. de Chateaubriand celle des bois pateniels.

Parce qu'on la voit souvent d'une humeur enjouée et folâtre, on aurait tort de juger M»»® de Sévigné frivole ou peu sensible. Elle était sérieuse, même triste, surtout pendant les séjours qu'elle faisait à la campagne, et la rêverie tint une grande place dans sa vie. Seulement il est besoin de s'entendre : elle ne rêvait pas sous ses longues avenues épaisses et sombres, dans le goût de Delphine ou comme l'amante d'Oswald; cette rêverie-là n'était pas inventée encore * ; il a fallu 93, pour que M^e de Staël écrivît son admirable livre de V Influence des Passions sur le Bonheur, Jusque-là, rêver, c'était une chose plus facile, plus simple, plus individuelle , et dont pourtant on se rendait moins compte : c'était penser à sa fille absente en Provence, à son iiis qui était en Candie ou à l'armée du roi, à ses amis éloignés ou morts;

' « La Joie de Tesprit en marque la force, » écrivait en ce temps Ninon à Saint-ËvremoDd.

c'était dire : « Pour ma vie, vous la connoissez : on la passe « avec cinq ou six amies dont la société plait^ et à mille devoirs a à quoi Ton est obligé, et ce n'est pas une petite aiïaire. Mais, a ce qui me fâcbe, c'est qu'en ne faisant rien les jours se passent, « et notre pauvre vie est composée de ces jours, et l'on vieillit, « et l'on meurt. Je trouve cela bien mauvais. » La religion précise et régulière, qui gouvernait la vie, contribuait beaucoup alors à tempérer ce libertinage de sensibilité et d'imagination qui, depuis, n'a plus connu de frein. M°"«de Sévigné se déliait avec soin de ces pensées sur lesquelles il faut glisser; elle veut expressément que la morale soit chrétienne, et raille plus d'une fois sa fiUe d'être entichée de cartésianisme K Quant à elle, au milieu des accidents de ce monde, elle incline la tête, et se réfugie dans une sorte de fatalisme providentiel, que ses liaisons avec Port-Royal et ses lectures de Nicole et de saint Augustin lui avaient inspiré. Ce caractère religieux et résigné augmenta chez elle avec Tâge, sans altérer en rien la sérénité de son humeur ; il communique souvent à son langage quelque chose de plus fortement sensé et d'une tendresse plus grave. 11 y a surtout une lettre à M. de Coulanges sur la mort du ministre Louvois, où elle s'élève jusqu'à la sublimité de Bossuet, comme, en d'autres temps et en d'autres endroits, elle avait atteint au comique de Molière.

M. de Sqjint-Surin, dans ses estimables travaux sur M^e ^q Sévigné, n'a perdu aucune occasion de l'opposer à M">c de Staël et de lui donner l'avantage sur cette femme célèbre. Nous croyons aussi qu'il y a intérêt et protit dans ce rapprochement, mais ce ne doit être au détriment ni de l'une ni de l'autre. M^^ de Staël

' On a souvent discuté sur les mérites de hi^^ de Grignan, et sa mère lui a fait quelque tort à nos yeux en la louant trop ; c^est un rôle embarrassant à soutenir devant les indifférents, que d'être tant aimée. Le fils, un peu libertin, nous paraît bien plus aimable. Selon moi, on peut se figurer assez bien que la mison et l'enjouement de M"><i de Sévigné, si agréablement mélangés en elle, s'étaient divisés et comme dédoublés entre ses enfants ; l'un, le fils, avait la grâce, mais non pas très-raisonnable et solide; l'autre, la fille, avait la raison, mais un peu réche, ce seioble, non assez tempérée, non plus enchanteresse et piquante.

représente toute une société nouvelle^ M'^^ de Sévigné une société évanouie; de là des différences prodigieuses, qu'on serait tenté d'al)ord d'expliquer uniquement par la tournure différente des esprits et des natures. Cependant, et sans prétendre nier cette profonde disseniblance originelle entre deuK âmes, dont Tune n'a connu que l'amour maternel, et dont l'autre a ressenti toutes les passions, jusqu'aux plus généreuses et aux plus viriles, on trouve en elles, en y regardant de près, bien des faiblesses, bien des qualités communes, dont le développement divers n'a tenu qu'à la diversité des temps. Quel naturel plein de légèreté gracieuse, quelles pages éblouissantes de pur esprit dans U^^ de Staël , quand le sentiment ne vient pas à la traverse, et qu'elle laisse sonuneiller sa philosophie et sa politique ! Et M^e de Sévigné, est-ce donc qu'il ne lui arrive jamais de philosopher et de disserter? A quoi lui servirait-il autrement de faire son ordinaire des Essais de Morale, du Socrate chrétien et de saint Augustin ? car cette femme, qu'on a traitée de frivole, lisait tout et lisait bien : cela donne, disait-elle, les pâles couleurs à l'esprit, de ne pas se plaire aux solides lectures. Elle lisait Rabelais et l'Histoire des Variations, Montaigne et Pascal, la Cléopdtre et Quintiiien, saint Jean Ghrysostome et Tacite, et Virgile, non pas travesti, mais dans toute la majesté du latin et de V italien. Quand il pleuvait, elle lisait des in-folio en douze jours. Pendant les carêmes elle se faisait une joie d'aller en Bourdaloue, Sa conduite envers Fouquet dans la disgrâce donne à penser de quel dévouement elle eût été capable en des jours de révolution. Si elle se montre un peu vaine et glorieuse quand le roi danse un soir avec elle, ou quand il lui adresse un compliment à Saint-Cyr après Esther, quelle autre de son sexe eût été plus philosophe en sa place ? M*"® de Staël elle-même ne s'est-elle pas mise en frais, dit-on, pour arracher un mot et un coup d'œil au conquérant de TÉgypte et de l'Italie? Certes, une femme qui, mêlée dès sa jeunesse aux Ménage, aux Godeau, aux Benserade, se garantit, par la seule force de son bon sens, de leurs pointes et de leurs fadeurs ; qui esquive, comme en se jouant, la prétention plus raffinée et plus séduisante des Saint-Évremond et des Bussy; une femme qui, amie, admiratrice de W< de Scudéry et de M™© de Maintenou,

se tient à égale distance des sentiments romanesques de l'une et de la réserve un peu renchérie de l'autre; qui, liée avec Port- Royal et nourrie des ouvrages de ces Messieurs, n'en prise pas moins Montaigne, n'en cite pas moins Rabelais, et ne veut d'autre inscription à ce qu'elle appelle son couvent que Sainte liberté, ou Fais ce que voudras, comme à l'abbaye de Tbélème; une telle femme a beau folâtrer, s'ébaltre, glisser sur les pensées , et prendre volontiers les choses par le côté familier et divertissant, elle fait preuve d'une énergie profonde et d'une originalité d'esprit bien rare.

11 est une seule circonstance où l'on ne peut s'empêcher de regretter que M^^ de Sévigné se soit abandonnée à ses habitudes moqueuses et légères; où l'on se refuse absolument à entrer dans son badinage, et où, après en avoir recherché toutes les raisons atténuantes, on a peine encore à le lui pardonner : c'est lorsqu'elle raconte si gaiement à sa fille la révolte des paysans bas-bretons et les horribles sévérités qui la réprimèrent. Tant qu'elle se borne à rire des États, des gentilshommes campagnards et de leurs galas étourdissants, et de leur enthousiasme à tout voter entre midi et une heure, et de toutes les autres folies du prochain de Bretagne après dîner, cela est bien, cela est d'une solide et légitime plaisanterie, cela rappelle en certains endroits la touche de Molière. Mais, du moment qu'il y a eu de petites tranchées en Bretagne, et à Rennes une colique pierreuse, c'est-àdire que le gouverneur, M. de Chaulnes , voulant dissiper le peuple par sa présence, a été repoussé chez lui à coups de pierres; du moment que M. de Forbin arrive avec six mille hommes de troupes contre les mutins, et que ces pauvres diables, du plus loin qu'ils aperçoivent les troupes royales, se débandent par les champs, se jettent à genoux, en criant Hfeâ culpd ( car c'est le seul mot de français qu'ils sachent); quand, pour châtier Rennes, on transfère son parlement à Vannes, qu'on prend à Vavcnture vingt-cinq ou trente hommes pour les pendre, qu'on chasse et qu'on bannit toute une grande rue, femmes accouchées, vieillards, enfants, avec défense de les recueillir, sous peine de mort; quand oft roue, qu'on écartelle, et qu'à force d'avoir écartelé et roué l'on se relâche, et qu'on pend : au milieu de ces

honeurs exercées contre des innocents ou de pauvres égarés, on souffre de voir M«»« de Sévigné se jouer presque comme à l'ordinaire; on lui voudrait une indignation brûlante, amère, généreuse ; surtout on voudrait effacer de ses lettres des lignes comme celles-ci : « Les mutins de Rennes se sont sauvés il y a A longtemps ; ainsi les bons pâtiront pour les méchants ; mais je « trouve tout fort bon, pourvu que les quatre mille hommes de « guerre qui sont à Rennes, sous MM. de Forbin et de Vins, ne « m'empêchent point de me promener dans mes bois, qui sont « d'une hauteur et d'une beauté merveilleuses ; » et ailleurs ; « On a pris soixante bourgeois; on commence demain à pendre. « Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout « de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur « point dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leur « jardin ; » et enfin : « Vous me parlez bien plaisamment de a nos misères : nous ne sommes plus si roués ; un en huit a jours seulement pour entretenir la justice : la penderie me « paroît maintenant un rafraîchissement.» Le duc de Chaulnes, qui a provoqué toutes ces vengeances, parce qu'on a jeté des pierres dans son jardin et qu'on lui a dit mille injures dont la plus douce et la plus familière était gros cochon , ne baisse pas pour cela d'un cran dans l'amitié de M^e de Sévigné; il reste toujours pour elle et pour Mn»« de Grignan notre bon duc à tour de bras; bien plus, lorsqu'il est nommé ambassadeur à Rome et qu'il part du pays, il laisse toute la Bretagne en tristesse. Certes, il y aurait là matière à bien des réflexions sur les mœurs et la civilisation du grand siècle; nos lecteurs y suppléeront sans peine. Nous regretterons seulement qu'en cette occasion le cœur de Mme de Sévigné ne se soit pas davantage élevé au-dessus des préjugés, de son temps. Elle en était digne, car sa bonté égalait sa beauté et sa grâce. 11 lui arrive quelquefois de recommander des galériens à M. de Vivonne ou à M. de Grignan. Le plus intéressant de ses protégés est assurément un gentilhomme de Provence, dont le nom n'a pas été conservé : « Ce pauvre garçon, «• dit-elle, étoit attaché à M. Fouquet : il a été convaincu d'avoir « servi à faire tenir à Mme Fouquet une lettre de son mari ; sur « cela il a été condamné aux galères pour cinq ans : c'est une

18 PORTRAITS DK FEMMES.

c( chose un peu extraordinaire. Vous savez que c'est un des plus « honnêtes garçons qu'on puisse voir, et pfopre aux galère» a comme à prendre la lune avec les dents. »

Le style de M»** de Sévigné a été si souvent et si spirituellement jugé, analysé, admiré, qu'il serait difficile aujourd'hui de trouver un éloge à la fois nouveau et convenable à lui appli* quer ; et, d'autre part, nous ne naus sentons disposé nullement à rajeunir le lieu-commun par des chicanes et des critiques. Une seule observation générale nous suffira ; c'est qu'on peut rattacher les grands et beaux styles du siècle de Louis XIV à deux procédés différents, à deux manières opposées. Malherbe et Balzac fondèrent dans notre littérature le style savant, châtié, poli, travaillé, dans l'enfantement duquel on arrive de la pensée à l'expression, lentement, par degrés, à force de tâtonnements et de ratures. C'est ce style que Boileau a conseillé en toute occasion; il veut qu'on remette vingt fois son ouvrage sur le métier, qu'on le polisse et le repolisse sans cesse ; il se vante d'avoir appris à Racine à faire difficilement des vers faciles. Racine, en effet, est le plus parfait modèle de ce style en poésie ^ Fléchier fut moins heureux dans sa prose. Mais à côté de ce genre d'écrire, toujours un peu uniforme et académique, il en est un autre, bien autrement libre, capricieux et mobile, sans méthode traditionnelle, et tout conforme à la diversité des talents et des génies. Montaigne et Régnier en avaient déjà donné d'admirables échantillon^, et la reine Marguerite un charmant en ses familiers mémoires, œuvre de quelques après^ disnées : c'est le style large, lâché, abondant, qui suit davantage le courant des idées; un style de première venue et primer sautier, pour parler comme Montaigne lui-même ; c'est celui de La Fontaine et de Molière, celui de Féneion, de Bossuet, du duc de Saint-Simon et de M"" de Sévigné. Cette dernière y excelle : elle laisse trotter sa plume la bride sur le cou, et, chemin faisant, elle sème à profusion couleurs, comparaisons, images, et l'esprit et le sentiment lui échappent de tous côtés. Elle s'est placée ainsi, sans le vouloir pi s'en douter, au premier rang des écrivains de notre langue.

« Le seul art dont j'oserais soupçonner M"* de Sévigné, dit

« M"" Necker, c'est d'employer souvent des termes généraux, et « par conséquent un peu vagues, qu'elle fait ressembler, par la « façon dont elle les place, à ces robes flottantes dont une main « habile change la forme à son gré. » La comparaison est ingénieuse; mais il ne faut pas voir un artifice d'auteur dans cette manière commune à l'époque. Avant de s'ajuster exactement aux différentes espèces d'idées, le langage est jeté à l'entour avec une ampleur qui lui donne l'aisance et une grâce singulière. Quand une fois le siècle d'analyse a passé sur la langue et l'a travaillée, découpée à son usage, le charme indéfinissable est perdu ; c'est à vouloir alors y revenir qu'il y a réellement de l'artifice.

Et, maintenant, si dans tout ce qui précède nous paraissons à quelques esprits difficiles avoir poussé bien loin l'admiration pourM"«'de Sévigné, qu'ils nous permettent de leur adresser une question : L'avez-vous lue? Et nous entendons par lire, non point parcourir au hasard un choix de ses lettres, non point s'attacher aux deux ou trois qui jouissent d'une renommée classique, au mariage de Mademoiselle, à la mort de Vatel, de M. de Turenne, de M. de Longueville ; mais entrer et cheminer pas à pas dans les dix volumes de lettres (et c'est surtout l'édition de MM. de Monmerqué et de Saint-Surin que nous conseillons), mais tout suivre, tout dévider, comme elle dit ; faire pour elle enfin comme pour Clarisse Harlowe, quand on a quinze jours de loisir et de pluie à la campagne. Après cette épreuve fort peu terrible, qu'on s'en prenne à notre admiration, si on en a le courage, et si toutefois l'on s'en souvient encore.

Mai 1829.

OU

MADEMOISELLE DE LIKON'

Quelque agités que soient les temps où Ton ni, quelque corrompus ou quelque arides qu'on les puisse juger, il est toujours certains livres exquis et rares qui trouvent moyen de naître; il est toujours des cœurs de choix pour les produire délicieusement dans Tombre, et d'autres cœurs épars çà et là pour les recueillir. Ce sont des livres qui ne ressemblent pas à des livres, et qui quelquefois même n'en sont pas; ce sont de simples et discrètes destinées jetées par le hasard dans des sentiers de traverse, hors du grand chemin poudreux de la vie , et qui de là, lorsqu'en s'égarant soi-même on s'en approche, vous saisissent par des parfums suaves et des fleurs toutes naturelles , dont on croyait l'espèce disparue. La forme sous laquelle se réalisent ces senti* ments délicats de quelques âmes est variable et assez indifférente. Parfois on retrouve dans un tiroir, après une mort, des lettres qui ne devaient jamais voir le jour. Parfois Tamant qui survit (car c'est d'amour que se composent nécessairement ces trésors cachés), l'amant qui survit se consacre à un souvenir Adèle, et s'essaie dans les pleurs, par un retour circonstancié, ou en s'aidant de l'harmonie de l'art, à transmettre ce souvenir, à l'éterniser. 11 livre alors aux lecteurs avides de ces sortes

' Ceux qni feront aUention à la date de cet article (juillet 1832) remarqueront que c'est la première fois peut-être qu'il était question de ce genre et de ce mot Roman intime, dont on a tant abusé depuis.

d'émotions quelque histoire altérée^ mais que sous le déguisement des apparences une vérité profonde anime; ou bien il garde pour lui et prépare^ pour des temps où il ne sera plus, une confidence, une confession qu'il intitulerait volontiers, comme Pétrarque a fait d'un de ses livres, sm secret. D'autres fois, enfin, c'est un témoin, un dépositaire de la confidence qui la révèle, quand les objets sont morts et tièdes à peine ou déjà glacés. Il y a des exemples de toutes ces formes diverses parmi les productions nées du cœur; et ces formes, nous le répétons, sont assez insignifiantes, pourvu qu'elles n'étouffent pas le fond et qu'elles laissent l'œil de l'âme y pénétrer au vif sous leur transparence. S'il nous fallait pourtant nous prononcer, nous dirions qu'à part la forme idéale, harmonieuse, unique, où un art divin s'emparant d'un sentiment humain le transporte, l'élève sans le briser, et le peint en quelque sorte dans les cieux, comme Raphaël peignait au Vatican, comme Lamartine a fait pour Elmrey à part ce cas incomparable et glorieux, toutes les formes intermédiaires nuisent plus ou moins, selon qu'elles s'éloignent du pur et naïf détail des choses éprouvées. Le mieux, selon nous, est de s'en tenir étroitement au vrai et de viser au roman le moins possible \ omettant quelquefois avec goût, mais se faisant scnipule de rien ajouter. Aussi les lettres écrites au moment de la passion, et qui en réfléchissent, sans effort de souvenir, les mouvements successifs, sont-elles inappréciables et d'un charme particulier dans leur désordre. On connaît celles d'une Portugaise, bien courtes malheureusement et tronquées. Celles de W^ de Lespinasse, longues et développées, et toujours

* « Toutes les histoires de VAsirée ont un fondement véritable, mais « l'auteur les a toutes romancées^ si j'ose user de ce mot. » C'est Patru qui dit csUdk (Œuvrer diverses^ tome 11) dans ses curieux éclaircissements sur Touvrage de D'Urfé. Le sens qu'il donne à ce mot est celui dHdéalisa' tioriy d'ennoblissement, de quintessence des choses réelles;,., leur traduction au clair de lune, en quelque sorte. Ainsi, au lieu de parler de l'impuissance de son Trèrc aîné, D'Urfé suppose que l'umant prétendu est une flUe déguisée en garçon ; ainsi, au lieu de la petite vérole, que prend par dévouement la princesse de Condé, il suppose une beauté qui so déchire le visage avec la pointe d'un diamant.

renaissantes comme la passion, auraient plus de douceur si rhomme à qui elles sont adressées (M. de Guibert). n'impatientait et ne blessait constamment par la morgue pédantesque qu'on lui suppose, et par son égoïsme qui n'est que trop marqué. Les lettres de M"« Aïssé, les moins connues de toutes ces lettres de femmes, sont aussi les plus charmantes, tant en elles-mêmes que parce qui les entoure.

L'auteur de Mademoiselle Justine de Liron ^, qui connaît cette littérature aimable et intime beaucoup mieux que nous, vient de l'augmenter d'une histoire touchante, qui, bien qu'offerte sous la forme du roman, garde à chaque ligne les traces de la réalité observée ou sentie. Pour qui se complaît à ces ingénieuses et tendres lectures; pour qui a jeté quelquefois un coup d'œil de regret, comme le nocher vers le rivage, vers la société dès long^ temps fabuleuse des La Fayette et des Sévigné; pour qui a par^ donné beaucoup à M"« de Maintenon, en tenant ses lettres attachantes, si sensées et si unies ; pour qui aurait volontiers partagé en idée avec M"* de Montpensier cette retraite chimérique et divertissante dont elle propose le tableau à M"« de Motteville, et dans laquelle il y aurait eu toutes sortes de solitaires honnêtes et toutes sortes de conversations permises, des bergers, des moutons, point d'amour, uu jeu de mail, et à portée du lieu, en quelque forêt voisine, un couvent de carmélites selon la réforme de sainte Thérèse d'Avila; pour qui, plus tard, accompagne d'un regard attendri M"« de Launay, toute jeune fille et pauvre pen* sionnaire de couvent, au château antique et un peu triste de Silly, aimant le jeune comte, fils de la maison, et s'entretenant de ses dédains avec M"« de Silly dans une allée du bois, le long d'une charmille, derrière laquelle il les entend ; pour qui s'est fait à la société plus grave de M*« de Lambert, et aux discours nourris de christianisme et d'antiquité qu'elle tient avec Sacy; pour qui, tour à tour, a suivi M"« Aïssé à Ablon, où elle sort dès le malin pour tirer aux oiseaux, puis Diderot chea d'Holbach au Granval, ou Jean-Jacques aux pieds de M"** d Houdetot dans le bosquet; pour quiconque enfin cherche contre le

> M E. Delécluze.

DU ROMAN INTIMK. 23

fracas el la pesanteur de nos jours un rafraîchissement, un refuge passager auprès de ces âmes aimantes et polies des anciennes géoératioiisdont le simple longage est déjà loin de nous, comme le genre de vie el de loisir; pour celui-là, M"* de Liron n'a qu'à se iWMitrer; elle est la bienvenue : on la comprendra, on l'aimera; tout inattendu qu'est son caractère, tout irrégulières que sont ses démarches, tout provincial qu'est parfois son accent, et malgré Timpropriété de quelques locutions que la cour n'a pu polir (puisqu'il n'y a plus de cour) , on sentira ce qu'elle vaut, on lui trouvera des sœurs. Nous lui en avons trouvé trois : l'une, <léjà nommée, M"« Aïssé; les deux autres, Cécile et Calisle, des Mires de Lausanne. Elle ne serait pas désavouée d'elles. Bien qu'un peu raisonneuse, elle reste autant naïve qu'il est possible de l'être aujourd'hui, et, ce qui rachète tout d'ailleurs, elle aime comme il faut aimer.

U^ de Liron est une jeune fille de vingl^trois ans qui habite à Ghamalières, près ClermontFerrand en Auvergne, avec son père, M. de Liron, dont elle égaie la vieillesse et dirige la maison, suffisant aux moindres détails, surveillant, dans sa prudence, les biong, la récolte des prairies, et aussi l'éducation de son petit cousin Ernest, de quatre ans moins âgé qu'elle, et qui, depuis quatre ans juste , est venu du séminaire de Clermont s'établir chez son grand-oncle et tuteur. Le père d'Ernest était dans les ambassades ; M. de Liron trouve naturel qu'Ernest y entre à son tour : voici l'âge; pour l'y introduire, il a songé à l'un de ses anciens amis. M» de Thiéiac, qui, de son côté, se voyant au terme décent du célibat, songe que M"« de Liron lui pourrait convenir, et arrive à Chamalières après -l'avoir demandée en mariage. Or, fimest est amoureux de sa cousine, laquelle aime sans doute son cousin, mais l'aime un peu comme une mère et le traite volontiers comme un enfant. M*«de Liron, toute campagnarde qu'elle est, a un esprit mûr et cultivé, un caractère ferme et prudent, un cœur qui a passé par les épreuves : elle a souffert et elle a réfléchi. Une année avant qu'Ernest vînt habiter du collège à la maison, il paraîtrait qu'elle aurait fait une absence, et perdu, durant cette absence, une personne fort chère : elle portait du deuil au retour, et c'était précisément l'époque de la

fameuse bataille de B... (Bautzen peut-être?) où tant d'ofticiers français périrent.

Quoi ! l'héroïne a déjà aimé ? Quoi ! Ernest ne sera pas le seul, Tunique ; il aura eu un devancier dans le cœur, et qui sait? dans les bras de sa charmante cousine ! Eh ! mon Dieu oui ; qu'y faire? L'historien véridique de M"* de Liron pourrait répondre comme M"« de Launay disait d'une de ses inclinations non durables : (( Je l'aurais supprimée si j'écriyais un roman. Je sais « que l'héroïne ne doit avoir qu'un goût ; qu'il doit être pour « quelqu'un de parfait et ne jamais finir ; mais le vrai est comme « il peut, et n'a de mérite que d'être ce qu'il est. Ses irréguia- « rites sont souvent plus agréables que la perpétuelle symétrie a qu'on retrouve dans tous les ouvrages de l'art. »

C'est ainsi, à propos d'irrégularités, que ce petit village de Chamalières, assemblage singulier de propriétés particulières, maisons, prés, ruisseaux, châtaigneraie et grands noyers compris, le tout enfermé de murs assez bas dont les sinuosités capricieuses courent en labyrinthe, compose aux yeux le plus vrai et le plus riant des paysages.

M"' de Liron a donc aimé déjà : ce qui fait qu'elle est femme, qu'elle est forte, capable de retenue, de résolution, de bon conseil ; ce qui fait qu*elle ne donne pas dans de folles imaginations de jeune fille, et qu'elle sent à merveille qu'Ernest lui est de beaucoup trop inégal en âge, qu'il a sa carrière à commencer, et que si elle se livrait aveuglément à ce jeune homme, il ne l'aimerait ni toujours, ni même longtemps. Elle ne se figure donc pas le moins du monde un avenir riant de vie champêtre, de domination amoureuse <et de bergerie dans ces belles prairies à foin , partagées par un ruisseau qu'elle a sous les yeux, ou dans quelque rocher ténébreux de la vallée de Villar, qui n'est qu'à deux pas : elle ne rêve pas son Ernest à ses côtés pour la vie. Mais tout en se promenant avec lui sous une allée de châtaigniers devant la maison, tout en prenant le frais près de l'adolescent chéri sur un banc placé dans cette allée, elle le prépare à l'arrivée de M. de Thiézac qu'on attend le jour même; elle l'engage à profiter de cette protection importante pour mettre un pied dans le monde, et elle lui annonce avec gravité

et confiance qu'elle est décidée à se laisser marier avec M. de Tbiézac : « car^ dit-elle^ mon père^ qui est âgé et valétudinaire^ « peut mourir. Que ce malheur arrive, et je me retrouve dans « le cas d'une jeune fille de seize ans, forcée de se* marier sans « avoir le temps de concilier les convenances avec ses goûts. « C'est ce que je veux pas. »

L'emportement d'Ernest, sa bouderie, son dépit irrité, ses* larmes, le détail du mouchoir, gracieux encore dans sa simplicité un peu vulgaire, c'est ce que le narrateur fidèle a reproduit bien mieux qu'on ne saurait deviner. Qu'il nous suffise de dire que la fermeté amicale de M"« de Liron tient en échec Ernest ce jour-là et le suivant; que le mot vous n'êtes qu'un ef\fant,k^TOi^os jeté à l'amour-propre du jeune cousin, achève de le décider; que M. de Thiézac, qui arrive en litière avec sou projet de contrat de mariage et un brevet de nomination pour Ernest, est accueilli fort convenablement, et que celui-ci annonce bien haut, avec l'orgueil d'une ré^lutiou soudaine, qu'il part le lendemain de grand matin pour Paris.

Mais le soir même, quand tout le monde est retiré, quand la maison entière repose, et que M"<^ de Liron, après avoir iait son inspection habituelle, entre dans sa chambre, non sans songer à ce pauvre Eniest qu'elle craint d'avoir affligé par sa dernière brusquerie, que voit-elle? Ernest lui-même qui est venu là, ma foi! pour lui dire adieu, pour lui reprocher sa dureté, pour la voir encore, et partir en la maudissant... Mais Ernest ne part qu'au matin, ivre de bonheur, bénissant sa belle cousine, oubliant une montre qui ne quittera plus cette chambre sacrée, ayant promis, par un inviolable vœu, de ne revenir qu'après un an révolu, et de bien travailler durant ce temps à son progrès dans le monde. Ernest s'était glissé dans cette chambre comme un enfant; il en sort déjà homme.

Le matin même, M. de Liron a reçu à son réveil une lettre de sa fille, qui lui annonce qu'après y avoir sérieusement réfléchi, elle croit devoir refuser la main de M. de Thiézac et les avantages dont il voulait bien l'honorer.

Un an se passe. Mais c'est ici le lieu de dire que M"* de Liron était belle, et comment elle l'était; car sa beauté va s'altérer

aTec sa santé jusque-là si parfaite, et quand Ernest la reverra après le terme prescrit, malgré l'amour d'Ernest et ses soins de plus en plus tendres, elle lira involontairement dans ses yeux qu'elle n'est plus tout à fait la même. M'*« de Liron est blanche comme le lait ; elle a de beaux cheveux noirs et des yeux d'un bleu de mer, genre de beauté assez commun parmi les femmes du Cantal où sa mère était née. Elle est un peu grasse^ s'il faut le dire, ce qui n'est pas méprisable assurément, mais ce qui nuit quelque peu à l'idéal. Au reste, je loue de grand cœur l'historien véridique de nous avoir montré Mii« de Liron un peu grasse, puisqu'elle l'était sans nul doute au commencement de cette aventure ; mais je voudrais qu'il se fût trompé en nous le rappelant vers la fin, et lors d'une saignée au pied qu'on lui pratique avec difficulté dans sa dernière maladie. Les souffrances de M^^ de Liron avaient dû la maigrir à la' longue. W^^ Aïssé, qui mourut il est vrai, d'une phthisie aux poumons, et non d'un anévrisme au cœur, était devenue bien maigre, comme elle le dit : « Je suis (( extrêmement maigrie : mon changement ne paraît pas autant tt quand je suis habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle ; je m n'ai pas les ^eux mauvais; avec une coiffure avancée je suis a encore assez bien ; mais le déshabillé n'est pas tentant, et mes « pauvres bras, qui, même dans leur embonpoint, ont toujours « été vilains et plats, sont comme deux cotrets. » Si Mii« Aïssé, même dans son meilleur temps, a toujours été un peu maigre, il est certes bien permis à Miie de Liron d'avoir toujours été un peu grasse; cela nous a valu au début une jolie scène domestique de pâtisserie, où l'on voit aller et venir dans la pâte les mains blanches et potelées, et les bras nus jusqu'à l'épaule de M»« de Liron. Mais, je le répète, je désirerais fort que vers la fin, au milieu des douleurs et de la sublimité de sentiments qui domme, il ne fût plus question de cette disposition insignifiante d'une si noble personne : la flamme de la lampe, en s'étendant, avait dû beaucoup user. J'imagine, pour accorder mon désir avec l'exactitude bien reconnue du narrateur, qu'ayant su par un témoin que la saignée au pied avait été difficile, il aura attribué celte difficulté à un reste d'embonpoint, tandis que la saignée au pied est quelquefois lente et pénible, même sans cette circonstance.

b\} HOMAN INTIME. 27

Quoi qu'il en soit^ la nuit de la visite et du départ d'Ernest, Mlle de Liron, pâle, en robe blanche, à demi pâmée d'effroi, ses grands cheveux noirs, que son peigne avait abandonnés, retom* baotsur son visage, et ses yeux éclatant de la vivacité de mille émotions, W^^ de Liron, en ce moment, était au comble de sa beauté et atteignait à l'idéal ; c'est ainsi qu'Ernest la vit, et qu'elle se grava dans son coeur.

Puisqu'on connaît le portrait de W^» de Liron, puisque j'ai osé citer ûu passage de W^^ A'issé malade, qui, en donnant une in< complète idée de sa personne, laisse trop peu entrevoir combien elle fut vive et gracieuse, cette aimable Circassienne achetée comme esclave, venue à quatre ans en France, que convoita le Régent, et que le chevalier d'Aydie posséda; puisque j'en suis aux traits physiques des beautés que M^ie de Liron rappelle et à l'air de famille qui les distingue, je n'aurai garde d'oublier la Cécile des Lettres de Lausanne, cette jeune fille si vraie, si franche, si sensée elle-même, élevée par une si tendre mère, et dont l'histoire inachevée ne dit rien, sinon qu'elle fut sincèrement éprise d'un petit lord voyageur, bon jeune homme, mais trop enfant pour l'apprécier, et qu'elle triompha probablement de celle passion inégale par sa fermeté d'âme. Or Cécile a des rapports singuliers de contraste et de ressemblance avec M>ie de Liron; écoutons sa mère qui nous la peint : « Elle est assez « grande, bien faite, agile; elle a l'oreille parfaite : l'empêcher « de danser serait empêcher un daim de courir... Figurez-vous « un joli front, un joli nez, des yeux noirs un peu enfoncés ou « plutôt couverts, pas bien grands, mais brillants et doux; les <( lèvres un peu grosses et très-vermeilles, les dents saines, une « belle peau de brune, le teint très-animé, un cou qui grossit « malgré tous les soins que je me donne, une gorge qui serait « belle si elle était plus blanche, le pied et la main passables; « voilà Cécile... Eh bien! oui, un joli jeune Savoyard habillé en « fille, c'est assez cela. Mais n'oubliez pas, pour vous la figurer « aussi jolie qu'elle l'est, une certaine transparence dans le teint,

* je ne sais quoi de satiné, de brillant que lui donne souvent

* une légère transpiration : c'est le contraire du mat, du terne; « c'est le satiné de la fleur rouge des pois odoriférants. Voila

« bien à présent ma Cécile. Si vous ne la reconnaissiez pas en la « rencontrant dans la rue^ ce serait votre faute. » Ainsi tout ce que W^^ de Liron a de brillant par la blancheur^ Cécile Ta par le rembruni ; ce que Tune a de commun avec les femmes du Cantal^ l'autre l'a avec les jolis enfants de Savoie ; le cou visiblement épaissi de Cécile est un dernier caractère de réalité, connue d'être un peu grasse ajoute un trait distinctif à M^^e de Liron. Pour ne pas nous apparaître poétisées à la manière de Laure ou de Médora, elles n'en demeurent pas moins adorables toutes les deux, et on ne s'en estimerait pas moins fortuné pour la vie de leur agréer à l'une ou à l'autre, et de les obtenir, n'importe laquelle.

Mais au milieu de ces discours un an s'est écoulé. Ernest, secrétaire d'ambassade à Rome, a reçu un ordre de retour ; il part demain pour Paris ; de là il courra à Cbamalières. 11 va faire sa visite d'adieu à Cornélia. Cornélia est une belle et jeune comtesse romaine qui s'est éprise d'amour pour Ernest; Ernest lui a loyalement avoué qu'il ne pouvait lui accorder tout son cœur, et Cornélia n'a pas cessé de l'aimer. Ce n'est pas un héros de roman qu'Ernest : nous l'avons connu adolescent vif, impétueux, d'une physionomie spirituelle, ni beau ni laid ; il est devenu homme, appliqué aux affaires, modérément accessible aux distractions de la vie, fidèle à sa chère et tendre Justine, mais non pas insensible à Cornélia. Ernest est un homme distingué autant qu'aimable : M"« de Liron l'a voulu rendre tel, et y a réussi. Par moments, plus tard surtout, je le voudrais autre; je le voudrais, non plus dévoué, non plus soumis, non plus attentif au chevet de son amie mourante; Ernest en tout cela est parfait : sa délicatesse touche; il mérite qu'elle lui dise avec larmes, et en lui serrant la main après un discours élevé qu'elle achève : « toi ! ty entends cer- <i tainement ce langage; toi, tu sais vraiment aimer ! » Ernest est parfait, mais il n'est pas idéal; mais, après cette amère et religieuse douleur d'une amie morte pour lui, morte entre ses bras, après cette sanctifiante agonie au sortir de laquelle l'amant serait allé autrefois se jeter dans un cloître et prier éternellement pour rame de l'amante, lui, il rentre par degrés dans le monde; il trouve moyen, avec le temps, d'obéir à l'ordre de celle qui est

reyeoue à rdmer comme uae mère ; il finit par se marier et par être raisonnablement heureux. Cet Ernest-ià est bien vrai^ et pourtant je l'aurais touIu autre. Le chevalier d'Aydie me satisfit mieux. Il est des douleurs tellement irrémédiables à la fois et fécondes^ que^ malgré la fragilité de notre nature et le démenti de Texpérience, nous nous obstinons à les concevoir étemelles; fiiibles^ inconstants^ médiocres nous-mêmes^ nous vouons héroïquement au sacrifice les êtres qui ont inspiré de grandes préférences et causé de grandes infortunes ; nous nous les imaginons comme fixés désormais sur cette terre dans la situation sublime où l'élan d'une noble passion les a portés. —Mais nous n'en étions qu'au départ de Rome.

Lorsque Ernest^ profitant d'un congé, arrive à Ghamalières, il y trouve donc^ outre M. de Liron, fort baissé par suite d'une attaque, M^i^ Justine, souffrante depuis près d'un an : elle déguise en vain, sous un air d'indifférence et de gaieté, ses appréhensions trop certaines. La nouvelle position des deux amants, l'embarras léger des premiers jours, le rendez-vous à la chambre, le bruit de la montre accrochée encore à la même place, le. souper à deux dans une seule assiette % cette seconde Huit qu'ils passent si victorieusement et qui laisse leur ancienne nuit du 23 juin unique et intacte, les raisons pour lesquelles M>ie cle Liron ne veut devenir ni la femme d'Ernest ni sa maîtresse, l'aveu qu'elle lui fait de son premier amant, cette vie de chasteté, mêlée

* Quelques pereonnes ont trouvé à redire à ce petit souper d'Ernest et de mademoiselle de Liron, Pour moi, je Tavoue, ce repas très-frugal bien qu'appétissant, et où préside d'ailleurs une exacte privation, n'a rien qui me choque, comme le font, dans la charmante correspondance de Diderot, certains aveux sur les quinze mauvais jours dont mademoiselle Yoland paie un peiii verre de vin et une cuisse de perdrix de trop ; et ce n'est pas du tout non plus le cas épicurien de Ninon vieillie écrivant au vieux Saint-Évremond : « Que j'envie ceux qui passent en Angleterre, et que

< j'aurois de plaisir à dîner encore une fois avec vous! N'est-ce point une

< grossièreté que le souhait d'un dîner? L'esprit a de grands avantages « sur le corps : cependant le corps fournit souvent de peUts goûts qui se « réitèrent, et soulagent l'âme de ses tristes réflexions. » Ici, dans notre tèle-à-tète des jeunes amants, la saveur de réalité, donnée par le petit festin, est tçut aussitôt corrigée et relevée par le sacrifice.

de mains baisées^ de pleurs sur les mains et d'admirables dis^ cours^ enfin la maladie croissante^ la promesse qu'elle lui fait donner qu'il se mariera^ Tagonie et la mort^ tout cela forme une moitié de volume pathétique et pudique où l'âme du lecteur s'é* pure aux émotions les plus Traies comme les plus ennoblies. Écoutons M"^ de Liron dans cette seconde nuit^ qui n'amène ni rougeur ni repentir t « Ah ! mon ami, crois-moi, il fkut laisser (t tenir le bonheur de lui-même : on ne le fkit pas. As4u jamais A essayé dans ton enfiince de replacer ton pied précisément dans « l'empreinte qu'il venait de laisser sur la terre? Ou n'y saurait « parvenir : on écorne toujours les bords!... Va! nous sommes « bien heureux!... Peu s'en est fallu que nous ne gfttions aujour- « d*hut notre admirable bonheur de Tannée dernière! Crols- « mol donc, conservons notre ^ juin intact : c'est le destin qui (( Ta arrangé, c'est Dieu qui Ta voulu; aussi son souvenir ne « nous donne-t-U que de la joie. »

81 Ernest eût vécu à une époque chrétienne, j'aime à croire qu'il ne se fût pas marié après la perte de son amie, et qu'il fût entré dans quelque couvent, ou du moins dans f Ordre de Malte* Si Mïlfe de Liron avait vécu à une semblable époque, elle se fôt inquiétée, sans doute, de sa faute comme M»« Aîssé; elle eôt exigé un autre confesseur que son amant; elle eût tâché de se donner des remords, et s'en fût procuré probablement à force d'en échauflfër sa pensée. C*est, au contraire, un trait parfait et bien naturel de la part d'une telle femme en notre temps que de lui entendre dire : « Sais-tu, Ernest, que pendant ton absence et « dans l'espérance d'adoucir les regrets que j'éprouvais de ne « plus te voir, j'ai ftiit bien des efibrts pour devenir dévote à « Dieu? Mais il faut que je te l'avoue, ajoutait-elle avec un de « ces sourires angéliques, comme on en surprend sur la figure « des malades résignés, je n'ai pas pu. J'en ai honte, mais je te « le dis. Encore à présent, je sens bien qu'entre l'amour et la a dévotion il n'y a qu'un cheveu d'intervalle, et cependant je ne a puis le franchir. Héksl faut-il que je te dise tout?... Ce livre « que tu vois (et elle montrait l'imétatkm de Jésus-Càrist), j'en « ai fait mes délices : je l'ai lu et relu nuit et jour. Dieu me le (( pardonnera, je l'espère> puisque je m'ra aêcuse sans détour;

I mais à chaque ligne je substituais ton nom au sien ! Oui^ ma « vocation, l'objet de ma vie, était sans doute de t'aimer, et ce « qui me le fait croire, c'est que rien de ce que j'ai fait pour « feo donner des preuves n'excite en mon âme le moindre re« «mords.»

Nous a?ODs entendu quelques personnes, d'un esprit judicieux, reprocher à M»« de Liron de la seconde moitié de n'être plus ^^ de Liron de la première, et de s'être modifiée, platonisée^ vaporisée en quelque sorte, grâce à son anévrisme, de façon à ne plus nous ofirir la même personne que nous connaissions pour pétrir si eomplaisamment la pâtisserie et pour avoir eu un amant. Gd reproche ne nous a paru nullement fondé. Le changement qui nous apparaît chez Mi^^ de Liron, â mesure que nous lisons mieux «itos son cœur et que sa bonne santé s'altère, n'est pas plus difficile à concevoir que tant de changements à nous connus, dévek^ppés dans des natures de femmes par une rapide invasion de l'amour. Les indifférents du monde en sont quittes pour s'écrier, d'un air de surprise, comme les lecteurs asse» indifférents dont il s'agit : « Ma foi ! qui jamais aurait dit cela? » Et pourtant dans l'histoire de W^ de Liron, comme dans la vie habituelle, cela *rôe, cela ^t, et il faut bien le croire. Quant à la circonstance de récidive et à l'objection d'avoir déjà eu un amant, je ne m'en fioabwrasse pas davantage, ou plutôt je ne craindrai pas d'avouer <l«e c'est un des points les mieux observés, selon moi, et les plus conformes à l'expérience un peu fine du cœur. Toute femme orl^ûisée pour aimer, toute femme non coquette et capable de PMsion (il y en a peu, surtout en ces pays), est susceptible d'unaeorad amour, si le premier a éclaté en elle de bonne heure. Le premi^ anMur, celui de dix-huit ans, par exemple, en le sup- P<MiDt aussi vif et aussi avancé que posâbie, en l'environnant des f(ttbiiiaisoiis les plus favorables à son cours, ne se prolonge J'attis jusqu'à vingt-quatre ans; et il se trouve là un intervalle, ttû sommeil du cœur, entrecoupé d'élancements vers l'avenir, et durant lequel de nouvelles passions se préparent, des désirs défiûilife s'amoncellent. M^^e de Lespinasse, après avoir pleuré amèrement et consacré en idée son Gustave, se prend un jour à M. de Guibert, l'aime avec le remords de se sentir infidèle à son premier

ami^ et meurt^ innocente et consumée, dans les flammes et les soupirs.

Si M^'*' de Liron n'était bien autre chose pour nous qu'une charmante composition littéraire; si nous ne l'aimions pas coaime une personne que nous aurions connue, avec ses défauts même et ses singularités de langage, nous reprendrions en elle certains mots qui pourraient choquer les oreilles non accoutumées à les entendre de sa bouche. Nous ne voudrions pas qu'elle dît à son ami : «Vous connaissez les êtres. — Mets ton épaule près de « l'oreiller, afin que je nCaccote sur toi. — Dans toutes les actions (( de ma vie, il y a toujours eu quelque chose qui ressortissait de « la maternité. » Mademoiselle de Clermont, à Chantilly, ne se fût pas exprimée de la sorte en parlant à M. de Meulan ; mais M"« de Liron était de sa province, et l'accent qu'elle mettait à ces expressions familières ou inusitées les gravait tellement dans la mémoire, qu'on a jugé apparemment nécessaire de nous les transmettre.

Il nous reste, pour rendre un complet hommage à M"« de Liron, à dire quelques mots des deux opuscules touchants, des* quels nous avons souvent rapproché son aventure. C'est la louer encore que de louer ce qui lui ressemble si diversement, et ce qui l'appelle à voix basse d'un air de modestie et de mystère sur la même tablette de bibliothèque d'acajou, non loin du che^et^ là où était autrefois l'oratoire. Les Lettres de Lausanne, publiées en 1788 par M"* de Charrière», et aujourd'hui fort rares, se composent de deux parties. Dans la première, une femme de qualité établie à Lausanne, la mère de la jolie Cécile dont nous avons cité le portrait, écrit à une amie qui habite la France les détails de sa vie ordinaire, le petit monde qu'elle voit, les prétendants de sa fille et les préférences de cette chère enfant qu'elle adore ; le tout dans un détail infini et avec un pinceau facile qui met en lumière chaque visage de cet intérieur. L'amoureux préféré est un jeune lord qui voyage avec un de ses parents pour

' Je Buis revenu plus tard et avec plus de détail sur madame de Charrière, dans un article à part qu'on peut lire ci-après (dans le présent volume], ainsi que sur mademoiselle Alseé (voir Derniéfs Portraits). Ce n'a été cette fois qu'une première atteinte.

gouverneur. 11 aime Cécile^ mais pas en homme fait ni avec de sérieux desseins; aussi la tendre mère songe-t-elle à guérir sa HUe, et cette courageuse fille elle-même va au-devant de la guérisoD. On quitte Lausanne pour la campagne^ et on se dispose à Tenir visiter la parente de France : voilà la première partie. La seconde renferme des lettres du gouverneur du jeune lord à la mère de Cécile, dans lesquelles il raconte son histoire romanesque et celle de la belle Galiste. Caliste, qui avait gardé ce nom pour avoir débuté au théâtre dans The fair Pénitent, vendue par une mère cupide à un lord, était promptement revenue au repentir, et à une vie aussi relevée par les talents et la grâce qu'irréprochable par la décence. Mais elle connut le jeune gentilhomme qui écrit ces lettres, et elle l'aima. On ne saurait rendre le charme;, la pudeur de cet amour partagé, de ses abandons et de ses com^ bats, de la résistance sincère de l'amante et de la soumission gémissante de Tamant. — « Un jour, je lui dis : Vous ne pouvez « vous résoudre à vous donner, et vous voudriez vous être doimée. « —Cela est vrai, dit-elle; — et cet aveu ne me fit rien obtenir, « ni naême rien entreprendre. Ne croyez pourtant pas que tous « nos moments fussent cruels et que notre situation n'eût encore « des charmes ; elle en avait qu'elle tirait de sa bizarrerie même « et de nos privations... Ses caresses, à la vérité, me faisaient «plus de peur que de plaisir; mais la familiarité qu'il y avait « entre nous était délicieuse pour l'un et pour l'autre. Traité « quelquefois comme un frère, ou plutôt comme une sœur, cette « faveur m'était précieuse et chère. » C'était, comme on voit, à peu près la situation de la seconde nuit entre Ernest et M"« de Liron; mais il n'y avait pas eu la première, et les mêmes raisons de patience n'existaient pas. Le père du jeune gentilhomme s'étant opposé au mariage de son fils et de Caliste, mille maux s'ensuivirent, et la mort de Caliste les combla. On ne lit toute cette fin que les yeux noyés de larmes aveuglantes, suivant une belle expression que j'y trouve.

Les Lettres de Lausanne sont un de ces livres chers aux gens de goût et d'une imagination sensible, une de ces fraîches lectures dans lesquelles, au travers de rapides négligences, on rencontre le plus de ces pensées vives, gui n'ont fait qu'un saut du

cœur sur le papier : c'est Thistorien de M"« de Liron qui a dit cela. Quant à M'>« Aïssé^ il y a mieux encore. Ce sont de vraies lettreg écrites à une amie sous le sceau de la confidence^ destinées à mourir en naissant^ puis trouvées et publiées dans la suite par la petite-fille de cette amie. M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople^ acheta en 1698^ d'un marchand d'esclaves^ une jolie petite fille d'environ quatre ans. Elle était Circassienne^ et fille de prince^ lui assura-t-on. 11 la ramena en France^ la fit très-bien élever, abusa d'elle, à ce qu'il paraît/, dès qu'il la crut en âge, et mourut en lui laissant une pension de 4,000 livres. M"« Aïssé vivait chez M°^de Ferriol, belle-sœur de l'ambassadeur et propre sœur de W^^ de Tencin. D'Argental, le correspondant de Voltaire, et Pont-de-Veyle, étaient fils de M""» de Ferriol et amis d'enfance de M"*' Aïssé. Quoique M'°<' de Ferriol, femme exi« géante, pleine de sécheresse et d'aigreur, n'eût pas pour M*^<» A'issé ces égards délicats qu'inspire la bienveillance de l'âme, la jeune Grecque, comme on l'appelait, était l'idole de cette société aima* ble, sinon sévère. M*»® de Parabère, M"® do Defi'and, lady Boling«« broke, la recherchaient à l'envi. Le Régerjt la convoita, et, malgré Tofficieuse entremise de M°»« de Ferriol, il échoua contre la vertu de M"^ Aïssé; car c'était d'une enfant que M. de Ferriol avait abusé^ et il n'avait en rien flétri la délicatesse et la virginité de ce tendre cœur. Le chevalier d'Aydie fut recueil sur lequel ce cœur se brisa. Le chevalier avait les agréments de l'esprit et de la figure, un tour de sensibilité légèrement romanesque; il était chevalier de Malte, mais avait eu des succès à la cour : la duchesse de Berry l'avait distingué et honoré d'un goût de princesse. Il approcha de M^^* Aïssé, et s'enflamma pour elle d'une passion qui désormais fut son unique objet et l'occupation du reste de sa vie. Elle en fut touchée dès l'abord, et dans ses scrupules elle eut l'idée de fuir; mais, ne l'ayant pu, elle céda. Le chevalier voulait sa faire relever de ses vœux de Malte et l'épouser; elle s'y opposa avec constance, par égard pour la gloire et la considération de son amant. Cest ainsi qu'on voit dans les lettres latines d'Héloïse

* Nous avons été asseï heureux depuis pour démontrer positivement le contraire, et de la seule manière dont ces sortes de choses peuvent te démontrer, par Valibi (voir Demier$ PortraiU),

à Abélard que celle-ci refusa de devenir la femme du théologien, comme il était permis alors, mais peu honorable, aux gens de sa robe, et qu'elle aima mieux rester sa maîtresse, afin d'avoir seule la tache, et qu'il n'y en eût pas an nom de l'illustre maître. M^^Aîssé opposa des raisonnements analogues à son chevalier. Elle eut de lui une fille dont elle put accoucher secrètement, grâce àlady Bolingbroke, et cette dame plaça ensuite l'enfant à un couvent de Sens comme sa nièce. Ces événements étaient déjà accomplis, lorsqu'une amie de M"» de Ferriol, M"« de Galandrini de Genève, vint à Paris, et s'y lia d'une étroite amitié avec Mil" Aîné. C'était une personne de vertu et de religion : M*>« Mssé lui eonlia tout le pastié, et ses scrupules encore vifs, ses remords d'un amour invincible; M'^de Caltndrini lui donna de bons coueib, lui fit promettre, au départ, d'écrire souvent, et ce sont ces lettres précieuses que nous possédons. Nulle part la société du teaips n'est mieux peinte; nulle part une âme qui soumet Çaoour à la religion n'exhale des soupirs plus épurés, des parfums {dus incorruptibles. Le style sent son xyii* siècle du dernier goût et le meilleur monde d'alors. C'est un trésor, en un mot^ pour cet bons espriti et qui c&nnaissent les entrailles, dont liP*'' Aïssé Ne ^ un endroit.

La société s'y montre çà et là en quelques lignes dans sa dégraditioa rapide et sa frivolité mêlée de hideux. Les amants que ^^ue femme prend et laisse à la file; les fureurs au théâtre pour ou contre la Lemaure et la Pelissier ; le duc d'Épemon, qui, pv manie de chirurgie, va trépanant à droite et à gauche, et tue la gens pour passer son caprice d'opérateur; la mode soudaine des décfmjmres, comme plus tard celle du parfilage, mais poussée au point de découper des estampes qui coûtent jusqu'à 100 livres la pièce : «Si cela continue, ils découperont des Raphaël;» la inamère dont on accueille les bruits de guerre : « On parle de « guerre ; nos cavaliers la souhaitent beaucoup, et nos dames s'en «affligent médiocrement; il y a longtemps qu'elles n'ont goûté

* l'assaisonnement des craintes et des plaisirs des campagnes :

• elles désirent de voir comme elles seront affligées de l'absepce « de leurs amants;» on entend tous ces récits fidèles, on assiste à cette décomposition du grand règne, à ce gaspillage des senti-

36 POHTRAITS DE FEMMES.

ments, de Thonneur et de la fortune publique; on s'écrie avec la généreuse M"« Aïssé : «A propos, il y a une vilaine affaire qui « fait dresser les cheveux à la tête; elle est trop infâme pour « récrire; mais tout ce qui arrive dans cette monarchie annonce (c bien sa destruction. Que vous êtes sages, vous autres, de maince tenir les lois et d'être sévères! Il s'ensuit de là l'innocence! » On partage la consolation vertueuse qu'elle offre à son amie dans les privations et les pertes : « Quelque grands que soient les malii heurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. « Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal (( {les Tencin)y soient heureux, comblés de richesses? Ils chan- « géraient bien leur prétendu bonheur contre vos infortunes. »

Cependant la santé de M"« Aïssé s'altère de plus en plus; sa poitrine est en proie à une phthisie mortelle. Elle se décide à remplir ses pratiques de religion. Le chevalier consent à tout par une lettre admirable de sacrifice et de simplicité, qu'il lui remet lui-même. Or, pour trouver un confesseur, il faut se cacher de M™« de Ferriol, moliniste tracassière, et qui ferait de cette conversion une affaire de parti. M"* Aïssé a donc recours à M"»« du Deffand et à cette bonne M"* de Parabère, qui l'aide de tout son cœur : « Vous êtes surprise, je le vois, du choix de mes confi- « dentés ; elles sont mes gardes, et surtout M"»® de Parabère, qui a ne me quitte presque point, et a pour moi une amitié éton- « nante; elle m'accable de soins, de bontés et de présents. Elle, (( ses gens, tout ce qu'elle possède, j'en dispose comme elle, et « plus qu'elle ; elle se renferme chez moi toule seule et se prive tt de voir ses amis; elle me sert sans m'approuver ni me désap- « prouver, c'est-à-dire elle m'a offert son carrosse pour envoyer « chercher le Père Boursault, etc., etc...»

Ce qui ne touche pas moins que les sentiments de piété tendre dont M"« Aïssé présente l'édifiant modèle, c'est l'inconsolable douleur du chevalier à ses derniers moments. Il fait pitié à tout le monde, et on n'est occupé qu'à le rassurer. 11 croit qu'à force de libéralités il rachètera la vie de son unique amie, et il donne à toute la maison Jusqu'à la vache, à qui il a acheté du foin : «U tt donne à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant • « à l'autre, pour avoir des palatines et des rubans; à tout ce qui

bu ROMAN INTIMÉ. 37

« se re&éontre et se présente devant lui : cela vise quasi à la « folie. )) Sublime folie en effets folie surtout^ puisqu'elle dura^ et que Texistence entière du chevalier fut consacrée au souvenir de la défunte et à l'établissement de l'enfant qu'il avait eu d'elle ! Mais, nous autres^ nous sommes devenus plus raisonnables apparemment qu'on ne l'était même sous Louis XV; nous savons concilier à merveille la religion des morts et notre convenance du moment ; nous avons des propos solennels et des actions positives; le réel nous console bonnement de l'invisible, et c'est pourquoi l'historien de M^^ de Liron n'a été que véridique en nous faisant savoir qu'Ernest devint raisonnablement heureux.

Jaillet 1832.

Un ami qui, après avoir beaucoup connu le monde, s'en est presque entièrement retiré et qui juge de loin, et comme du rivage, ce rapide tourbillon où Ton s'agite ici, m'écrivait récem- •ment à propos de quelques aperçus sur le caractère des œuvres contemporaines : « Tout ce que vous me dites de nos sublimes m'intéresse au dernier point. Vraiment, ils le sont ! Ce qui manque, c'est du calme et de la fraîcheur, c'est quelque belle eau pure qui guérisse nos palais échauffés. » Cette qualité de fraîcheur et de délicatesse, cette limpidité dans l'émotion, cette sobriété dans la parole, ces nuances adoucies et reposées, en disparaissant presque partout de la vie actuelle et des œuvres d'imagination qui s'y produisent, deviennent d'autant plus précieuses là où on les rencontre en arrière, et dans les ouvrages aimables qui en sont les derniers reflets. On aurait tort de croire qu'il y a faiblesse et perte d'esprit à regretter ces agréments envolés, ces fleurs qui n'ont pu naître, ce semble, qu'à l'extrême saison d'une société aujourd'hui détruite. Les peintures nuancées dont nous parlons supposent un goût et une culture d'âme que la civilisation démocratique n'aurait pas abolis sans inconvénient pour elle-même, s'il ne devait renaître dans les mœurs nouvelles quelque chose d'analogue un jour. La société moderne, lorsqu'elle sera un peu mieux assise et débrouillée, devra avoir aussi son calme, ses coins de fraîcheur et de mystère, ses abris propices aux sentiments perfectionnés, quelques forêts un peu antiques, quelques sources ignorées encore. Elle permettra, dans son cadre en appa-

wceuniforroe^ mille distinctions de pensées et bien des formes

ires d'existences intérieures; sans quoi elle serait sur un point

lès au-dessous de la civilisation précédente et ne satisferait que

Bédiocrement toute une famille d'âmes. Dans les moments de

larche ou d'installation incohérente et confuse, comme le sont

M temps présents, il est simple qu'on aille au plus important,

ftt'on s'occupe du gros de la manœuvre, et que de toutes parts,

•ême en littérature, ce soit Thabilude de frapper fort, de viser

•ut et de s'écrier par des trompette^ ou des porte-voix. Les

laces discrètes reviendront peut-être a la longue, et avec une

iiiysionomie qui sera appropriée à leurs nouveaux alentours; je

I veux croire : mais, tout en espérant au mieux, ce ne sera pas

iemain sans doute que se recomposeront leurs sentiments et

eur langage. En attendant, Ton sent ce qui manque, et parfois

'on en souffre; on se reprend, dans certaines heures d'ennui, à

(Belques parfums du passé, d'un passé d'hier encore, mais qui

16 se retrouvera plus ; et voilà comment je me suis remis l'autre

natinée à relire Eugène de RotheUn^ Adèle de Sénange, et pourquoi

/en parle aujourd'hui.

Une jeune fille qui sort pour la première fois du couvent ou ^te a passé toute son enfance , un beau lord élégant et senti- Aental, comme il s'en trouvait vers 1780 à Paris, qui la rencontre dans un léger embarras et lui apparaît d'abord comme in sauveur, un très- vieux mari, bon, sensible, paternel, jamais •idicule, qui n'épouse la jeune fille que pour l'affranchir d'une sève égoïste et lui assurer fortune et avenir ; tous les événements les plus simples de chaque jour entre ces trois êtres qui, par un concours naturel de circonstances, ne vont plus se séparer jusqu'à la mort du vieillard; des scènes de parc, de jardin, des promenades sur l'eau, des causeries autour d'un fauteuil ; des retours au couvent et des visites aux anciennes compagnes; bo babil innocent, varié, railleur ou tendre, traversé d'éclairs passionnés ; la bienfaisance se mêlant, comme pour le bénir^ lux progrès de l'amour ; puis, de peur de trop d'uniformes douceurs, le monde au fond, saisi de profil, les ridicules ou les Qoirceurs indiqués , plus d'un original ou d'un sot marqué d'un irait divertissant au passage ; la vie réelle, en un mot, embrassée

dans un cercle de choix; une passion croissante qui se dérobe^ comme ces eaux de NeuiJly^ sous des rideaux de verdure^ et se replie en délicieuses lenteurs ; des orages passagers, sans ravages, semblables à des pluies d'avril; la plus difficile des situations honnêtes menée à fin jusque dans ses moindres alternatives, avec une aisance qui ne penche jamais vers l'abandon, avec une noblesse de ton qui ne force jamais la nature, avec une mesure indulgente pour tout ce qui n'est pas indélicat ; tels sont les mérites principaux d'un* livre où pas un mot ne rompt l'harmonie. Ce qui y circule et Tanime, c'est le génie d'Adèle, génie aimable, gai, mobile, ailé comme l'oiseau, capricieux et naturel, timide et sensible, vermeil de pudeur, fidèle, passant du rire aux larmes, plein de chaleur et d'enfance.

On était à la veille de la Révolution, quand ce charmant volume fut composé ; en 93, à Londres, au milieu des calamités et des gênes, l'auteur le publia. Cette Adèle de Sénange parut dans ses habits de fête, comme une vierge de Verdun échappée au massacre, et ignorant le sort de ses compagnes.

M™* de Souza, alors M"® de Flahaut, avant d'épouser fort jeune le comte de Flahaut, âgé déjà de cinquante-sept ans, avait été élevée au couvent à Paris. C'est ce couvent même qu'elle a peint sans doute dans Adèle de Sénange, Il y a avait un hôpital annexé au couvent; avec quelques pensionnaires les plus sages, et conmie récompense, elle allait à cet hôpital tous les lundis soirs servir les pauvres et leur faire la prière. Elle perdit de bonne heure ses parents; les souvenirs du couvent furent ses souvenirs de famille; cette éducation première influa, nous le verrons, sur toute sa pensée, et chacun de ses écrits en retrace les vives images. Mariée, logée au Louvre, elle dut l'idée d'écrire à l'ennui que lui causaient les discussions politiques de plus en plus animées aux approches de la Révolution; elle était trop jeune, disait-elle, pour prendre goût à ces matières, et elle voulait se faire un intérieur. Dans le roman d'Emilie et Alphonse^ la duchesse de Candale, récemment mariée, écrit à son amie M"« d'Astey : « Je me suis fait une petite retraite dans un des coins de ma chambre ; j'y ai placé une seule chaise, mon piano, ma harpe, quelques livres, une jolie table sur laquelle sont mes

dessins et mon écritoire ; et là, je me suis tracé une sorte de cercle idéal qui me sépare du reste de l'appartement. Vient-on me voir? je sors bien vite de cette barrière pour empêcher qu'on n'y pénètre ; si par hasard on s'avance vers mon asile, j'ai peine à contenir ma mauvaise humeur ; je voudrais qu'on s'en allât. » W^ de Flahaut, en sa chambre du Louvre, dut se faire une retraite assez semblable à celle de M<°<' de Caudale, d'autant plus qu'elle avait dans son isolement une intimité toute trouvée. Si on voulait franchir son cercle idéal, si on lui parlait politique, elle répondait que M. de Sénange avait eu une attaque de goutte, et qu'elle en était fort inquiète. Dans Eugénie et Mathilde, où elle a peint l'impression des premiers événements de la Révolution sur une famille noble, il est permis de lui attribuer une part du sentiment de Mathilde, qui se dit ennuyée à l'excès de celte Révolution , toutes les fois qu'elle n'en est pas désolée*. Adèle de Sénange fut donc écrite sans aucun apprêt littéraire, dans un simple but de passe-temps intime. Un jour pourtant, fauteur, cédant à un mouvement de confiance qui lui faisait lever sa barrière idéale, proposa à un ami d'arranger une lecture devant un petit nombre de personnes : cette offre, jetée en avant, ne fut pas relevée ; on lui croyait sans peine un esprit agréable, mais non pas un talent d'écrivain. Adèle de Sénange se passa ainsi d'auditeurs; on sait que Paul et Virginie avait eu grand'peine à en trouver. La Révolution parcourant rapidement 8es phases, M">« de Flahaut quitta Paris et la France après le 2 septembre. M. de Flahaut, emprisonné, fut bientôt victime. A force d'or et de diamants, prodigués par la famille et les amis du dehors à l'un des geôliers, il était parvenu à s'évader et vivait dans une cachette sûre. Mais quelqu'un raconta devant lui que 8on avocat venait d'être arrêté comme soupçonné de lui donner ^sile; M. de Flahaut, pour justifier l'innocent, quitta sa retraite dis six heures du matin, et se rendit à la Commune où il se

' On lit des détails assez particuliers sur la vie et les senUments de Mou de Flahaut à cette époque dans le Mémorial de rAméricain Gouverneur Morris qui arriva à Paris en février 1789 et ne tarda pas à être présenté chez elle (Voir, au tome 1 de Tédition française, les pages 236, 241, 2^9, 257, ne pas oublier la page 250).

dénonça lui-même; il fut peu de jours après guillotiné. Hobes* pierre mort, M'"'* de Flahaut partit d'Angleterre avec son fils, et vint en Suisse, espérant déjà rentrer en France ; mais les obstacles n'étaient pas levés K Rôdant toujours autour de cette France in-* terdite , elle séjourna encore à Hambourg, et c'est dans cette ville que la renommée, désormais attachée à sou nom par Adèle de sénançe, noua sa première connaissance avec M. de Souza^ qu'elle épousa plus tard vers 1802, Elle avait publié dans cet intervalle, Emilie et Alphonse en 1799, Charles et Marie en 1801,

Charles et Marie est un gracieux et touchant petit roman an* glais, un peu dans le goût de Miss Burney. Le paysage de parcs et d'élégants cottages, les mœurs, les ridicules des ladies chasseresses ou savantes, la sentimentalité languissante et pure des amants, y composent un tableau achevé qui marque combien ce séjour en Angleterre a inspiré naïvement l'auteur. Un critique ingénieux, et certes compétent en fait de délicatesse, M. Patin, dans un jugement qu'il a porté sur M'^^'de Souza", préfère ce joli roman de Charles et Marie à tous les autres. Pour moi, je l'aime, ma^is sans la même prédilection. Il y a, si je l'ose dire, comme dans les romans de Miss Burney, une trop grande profusion de tons vagues, doux jusqu'à la mollesse, pâles et blondissants. M<"<' de Souza dessine d'ordinaire davantage, et ses couleurs sont plus variées. C'est dans Charles et Marie que se trouve ce mot ingénieux, souvent cité : a Les défauts dont on a la prétention ressemblent à la laideur parée; on les voit dans tout leur jour. »

Si le voyage en Angleterre, le ciel et la verdure de cette con-

' Le Mémorial^ déjà cité, de Gouverneur Morris donne ici les plut curieuees particularités sur ce séjour de M*»^ de Flahaut en Suisse j on la voit, par plusieurs lettres d'elle, Tamie, la conseillère influente et active d'un jeune prince, depuis roi (Louis-Philippe) ; elle fit avec lui la route de Bremgarten (Suisse) jusqu'à Brunswick et ne tarda pas à le rejoindre à Hambourg (Édition française, tome I, pages 449-458). ^ Après la révoluUon de t830, quand on parlait des Tuileries où son ttls était en gi bon pied, M>»« de Souza avait soin de marquer, d'un air d'allusion flnoi qu'elle* môme n'y allait pas.

^ Répertoire de Liiiéraiure, et depuis en Ses M4la9ige9 (1840],

MADAME DE SOUZA. 4d

trée jetèrent une teinte lactée^ vaporeuse^ sur ce roman de Charles et Marie, ou trouve dans celui d'Eugénie et MatMlde, qui parut seulement en i 81 i^ des reflets non moins frappants de la sature du Nord^ des rivages de Hollande, des rades de la Baltique, où s'était assez longtemps prolongé l'exil de M"« de Flahaut. (( La verdure dans les climats du Nord a une teinte particulière « dont la couleur égale et tendre, peu à peu, vous repose et vous calme... Cet aspect ne produisant aucune surprise laisse Tâme tt dans la même situation; état qui a ses charmes, et peut-être « plus encore lorsqu'on est malheureux. Assises dans la cam< « pagne, les deux sœurs s'abandonnaient à de longues rêveries, a se perdaient dans de vagues pensées, et, sans avoir été dis* « traites, revenaient moins agitées. » Et un peu plus loin : « M. de Revel, dans la vue de distraire sa famille, se plaisait à « lui faire admirer les riches pâturages du Holstein, les beaux « arbres qui bordent la Baltique, cette mer dont les eaux pâles « ne diffèrent point de celles des lacs nombreux dont le pays est « embelli , et les gazons toujours verts qui se perdent sous les « vagues. Ils étaient frappés de celte physionomie étrangère que ^ chacun trouve à la nature dans les climats éloignés de celui qui ^ l'a vu naître. La^perspective riante du lac de Ploën les faisait « 60 quelque sorte respirer plus à l'aise. Ne possédant rien à ^ eux^ ils apprirent, comme le pauvre, à faire leur délassement « d'une promenade, leur récompense d'un beau jour, enfin à ^ jouir des biens accordés à tous. » M"»* de Souza d'ordinaire s'arrête peu a décrire la nature; si elle le fait ici avec plus de complaisance, c'est qu'un souvenir profond et consolateur s'y est mêlé. La riante Adèle de Sénange, qui ne connaissait que les allées de Neuilly et les peupliers de son île, la voilà presque devenue, au bord de cette Baltique, la sœur de la rêveuse Valérie.

Adèle de Sénange en effet, dans l'ordre des conceptions romanesques qui ont atteint à la réalité vivante, est bien sœur de Valérie, comme elle l'est aussi de Virginie, de mademoiselle de Clermont, de la princesse de Clèves, comme Eugène de Rothelin ftsl un noble frère d'Adolphe, d'Ékiouard, du Lépreux, de ce chevalier des Grieux si fragile et si pardonné. Je laisse à part

le grand René dans sa solitude et sa prédominance. Heureux celui qui^ puisant en lui-même ou autour de lui^ et grâce à ridéal ou grâce au souvenir, enfantera un être digne de la compagnie de ceux que j'ai nommés, ajoutera un frère ou une sœur inattendue à cette famille encore moins admirée que chérie; il ne mourra pas tout entier!

Eugène de Rothelin, publié en 1808, paraît à quelques bons juges le plus exquis des ouvrages de M<°*' de Souza, et supérieur même à Adèle de Sénange, S'il fallait se prononcer et choisir entre des productions presque également charmantes, nous serions bien embarrassé vraiment; car si Eugène de Rothelin nous représente le talent de M"»® de Souza dans sa plus ingénieuse perfection, Adèle nous le fait saisir dans son jet le plus naturel, le plus voisin de sa source et, pour ainsi dire, le plus jaillissant. Pourtant, comme art accompli, comme pouvoir de composer, de créer en observant, d'inventer et de peindre, Eugène q^X une plus grande preuve ({\x* Adèle, En appliquant ici ce que j'ai eu Toccasion de dire quelque part ailleurs au sujet de l'auteur ^'Indtana et de Valeniinc, chaque âme un peu fine et sensible, qui oserait écrire sans apprêt, a en elle-même la matière d'un bon roman. Avec une situation fondamentale qui est la nôtre, situation qu'on déguise, qu'on dépayse légèrement dans les accessoires, il y a moyen de s'intéresser à peindre comme pour des mémoires contidentiels et d'intéresser à notre émotion les autres. Le difficile est de récidiver lorsqu'on a dit ce premier mot si cher, lorsqu'on a exhalé sous une enveloppe plus ou moins trahissante ce secret qui parfume en se dérobant. Dans Adèle de Sénange la vie se partage en deux époques, un couvent où l'on a été élevé dans le bonheur durant des années, un mariage heureux encore, mais inégal par l'âge. Dans Eugène de Rothelin, l'auteur n'en est plus à cette donnée à demi personnelle et la plus voisine de son cœur; ce n'est plus une toute matinale et adolescente peinture où s'échappent'd'abord et se fixent vivement sur la toile bien des traits dont on est plein. Ici c'est un contour plus ferme, plus fini, sur un sujet plus désintéressé; l'observation du monde y tient plus de place, sans que l'attendrissement y fasse faute ; l'affection et l'ironie s'y balancent par des demi-teintes savamment

ménagées. La passion ingénue, coquette parfois, sans cesse attrayante, d'Athénaïs et d'Eugène, se détache sur un fond inquiétant de mystère : même quand elle s'épanouit le long de ces terrasses du jardin ou dans la galerie vitrée, par une matinée de soleil, on craint M. de Rieux quelque part absent, on entrevoit cette figure mélancolique et sévère du père d'Eugène; et si l'on rentre au salon, cette tendresse des deux amants s'en vient retomber comme une guirlande incertaine autour du fauteuil aimable à la fois et redoutable de la vieille maréchale qui raille et sourit, et pose des questions sur le bonheur, un La Bruyère ouvert à ses côtés.

Marie-Joseph Chénier a écrit sur M"* de Souza, avec la précision élégante qui le caractérise, quelques lignes d'éloges applicables particulièrement à Eugène : « Ces jolis romans, dit-il, n'offrent pas, il est vrai, le développement des grandes passions; on n*y doit pas chercher non plus l'étude approfondie des travers de l'espèce humaine; on est sûr au moins d'y trouver partout des aperçus très-fins sur la société , des tableaux vrais et bien terminés, un style orné avec mesure, la correction d'un bon livre et Taisance d'une conversation fleurie..., Tesprit qui ne dit rien de vulgaire, et le goût qui ne dit rien de trop. » Mais indépendamment de ces louanges générales, qui appartiennent à toute une classe de maîtres, il faut dire d'Eugène de Rothelin qu'il peint le. côté d'un siècle, un côté brillant, chaste, poétique, qu'on n'était guère habitué à y reconnaître. Sous cet aspect, le joli roman cesse d'être une œuvre individuelle et isolée, il a une signification supérieure ou du moins plus étendue.

M»»» de Souza est un esprit, un talent qui se rattache tout à fait au dix-huitième siècle. Elle en a vu à merveille et elle en a aimé le monde, le ton, l'usage, l'éducation et la vie convenablement distribuée. Qu'on ne recherche pas quelle fut sur elle l'influence de Jean-Jacques ou de tel autre écrivain célèbre, comme on le pourrait faire pour M"»** de Staël, pour M"»» de Krûdner, pour M™«« Cottin ou de Montolieu. W^ de Flahaut était plus du dix-huitième siècle que cela, moins vivement emportée par l'enthousiasme vers des régions inconnues. Elle s'instruisit par la société, par le monde; elle s'exerça à voir et à sentir dans un

horizon tracé. Il s'était formé dans la dernière moitié du règne de Louis XIV^ et sous rinilueuce de M""^ de Maintenon particulièrement, une école de politesse, de retenue, de prudence décente jusque dans les passions jeunes, d'autorité aimable et maintenue sans échec dans la vieillesse. On était pieux, on était mondainj on était bel-esprit, mais tout cela réglé, mitigé par la convenance. On suivrait à la trace cette succession illustre, depuis M^^de Maintenon, M'"^ de Lambert, M™* du Deffand (après qu'elle se fut réformée), M""^ de Caylus et les jeunes filles qui jouaient Esther à Saint-<Cyr, jusqu'à la maréchale de Beauvau \ qui paraît avoir été l'original de la maréchale d'Estouteville dans Eugène de itothelin, jusqu'à cette marquise de Créquy qui est morte centenaire, nous dit-on, et dont je crains bien qu'un homme d'esprit ne nous gâte un peu les Mémoires*. M"«de Flahaut, qui était jeune quand le siècle mourut, en garda cette même portion d'héritage, tout en la modifiant avec goût et en l'accommodant à la nouvelle cour où elle dut vivre.

D'autres ont peint le dix-huitième siècle par des aspects moqueurs ou orageux, dans ses inégalités ou ses désordres. Voltaire l'a bafoué, Jean-Jacques l'a exalté et déprimé tour à tour; Diderot, dans sa Correspondance, nous le fait aimer comme un galant et brillant mélange; Crébillon (ils nous en déroule les conversatiens alambiquées et les licences. L'auteur d'Eugène de Rothelin nous a peint ce siècle en lui-même dans sa fleur exquise, dans son éclat idéal et harmonieux. Eugène de Rothelm est comme le

* C'est bien eUe et non pas la maréchale de Luxembourg (comme on Va dit par erreur dans le tome I des Mémoires de M"^« de Créquy), qui a servi d'original au portrait de la maréchale d'Estouteville.

^ Dans un passage d'une bienveillance équivoque, l'auteur de ces Mé" moires exprime, à propos du Ion exquis de grand monde, qu'il ne peut reruser à l'auteur d'Adble de Sénange^ un étonnement singulier et tout à fait déplacé à l'égard de M>»> de Flahaut. Mais quand les moUfs sur lesquels l'auteur des Mémoire^] s'appuie ne seraient pas d'une exagération visible, son étonnement ne me paraîtrait pas plus fondé ; car, suivant moi, on n'est jamais en condition d'oltserver mieux, d'apprécier et de peindre plus finement ce monde-là (si on a le tact) que lorsque, n'en étant pas tout à fait, de bonne heure on y arrive.

roman de chevalerie du dix-huitième siècle, ce que Ttiilan le LéoHois ou tel autre roman du treizième siècle était à la chevalerie d'alors^ ce que le petit Jehan de Saintré ou Qalaor étaient au quinzième ^ , c'est-à-dire quelque chose de poétique et de flatté, mais d'assez ressemblant. Eugène est le noodèle auquel aurait dû aspirer tout homme bien né de ce temps-là, c'est un Grandisson sans fadeur et sans ennui; il n'a pas encore atteint ce portrait un peu solennel que la maréchale lui a d'avance assigné pour le terme de ses vingt-cinq ans, ce portrait dans le goût de ceux que trace Mademoiselle de Montpensier. Eugène, au milieu de ce monde de convenances et d'égards, a ses jalousies, ses allégresses, ses folies d'un moment. Un jour, il fut sur le point de compromettre par son humeur au jeu sa douce amie Athénaïs. — « Quoi! m'affliger! lui dit celle-ci le lendemain ; et, ce qui est pis encore, risquer de perdre sur parole! Eugène avoir un tort! Je ne l'aurais pas cru.» Eugène a donc quelquefois un tort, Athénaïs a ses imprudences; mais ils n'en sont que plus aimés. La maréchale tient dans l'action toute la partie moralisante, et elle en use avec un à-propos qui ne manque jamais sou but; Athénaïs et Eugène sont le caprice et la poésie, qui ont quelque peine à se laisser régler, mais qui finissent par obéir, tout en sachant attendrir leur maître. Lorsqu'à la dernière scène, ûmu «ne de ces allées droites où Von se voit de si loin, M>n« d'Estouteville s'avance lentement, soutenue du bras d'Eugène, je sens tout se résumer pour moi dans cette image. Si jamais l'auteur a marié quelque part l'observation du moraliste avec l'animation du peintre , s'il a élevé le roman jusqu'au poëme, c'est dans Eugène de Rothelin qu'il l'a fait. Qu'Importe qu'en peignant son aimable héros l'auteur ait cru peut-être proposer un exemple à suivre aux générations présentes, qui n'en sont plus là? il a su tirer d'un passé récent un type non encore réalisié ou prévu, un type qui en achève et en décore le souvenir. — L^apparition ^Eugène fut saluée d'un quatrain de M°ae d'Houdetot.

' Ce nom même de Rallie lin, ei gracieux et aimable à prononcer, rap- Y^Ue une brandie descendante du preux Dunois. L'abbé de Rolbeliu, cet ami bien dou!L cl ûdè!e du cardinal de Polignue, eu était.

48 PORTKAITS DE FEMMES.

• Après Eugène de Rothelin, nous avons à parler encore de deux romans de M"»» de Souza, plus développés que ses deux précédents chefs-d'œuvre, et qui sont eux-mêmes d'excellents ouvrages, Eugénie et Mathildeet la Comtesse de Fargy. Le couvent joue un très-grand rôle en ces deux compositions, ainsi qu'on l'a vu déjà dans Adèle de Sénange, Il y a en effet dans la vie et dans la pensée de M«ne de Souza quelque chose de plus important que d'avoir lu Jean-Jacques ou La Bruyère, que d'avoir vu la Révolution française, que d'avoir émigré et souffert, et assisté aux pompes de l'Empire, c'est d'avoir été élevée au couvent. J'oserais conjecturer que cette circonstance est demeurée la plus grande affaire de sa vie, et le fond le plus inaltérable de ses rêves. La morale, la religion de ses livres sont exactes et pures ; touteft>is ce n'est guère par le côté des ardeurs et des mysticités qu'elle envisage le cloître; elle y voit peu l'expiation contrite des Héloïse et des La Vallière. L'auteur de Léliay qui a été également élevée dans un couvent, et qui en a reçu une impression trèsprofonde, a rendu avec un tout autre accent sa tranquillité fervente dans ces demeures. Mais j'ai dit que l'auteur de la Comtesse de Fargy y à' Eugénie et Mathilde, appartient réellement parle goût au dix-huitième siècle. Le couvent, pour elle, c'est quelque chose de gai, d'aimable, de gémissant comme Saint-Cyr; c'est une volière de colombes amies; ce sont d'ordinaire les curiosités et les babils d'une volage innocence. « La partie du jardin, qu'on nommait pompeusement le bois, n'était qu'un bouquet d'arbres placés devant une très-petite maison tout à fait séparée du couvent, quoique renfermée dans ses murs. Mais c'est une habitude des religieuses de se plaire à donner de grands noms au peu qu'elles possèdent ; accoutumées aux privations, les moindres choses leur paraissent considérables. » Le couvent de Blanche, le couvent d'Eugénie sont ainsi faits. Pourtant, dans celui d'Eugénie, au moment de la dispersion des communautés par la Révolution, il y a des scènes éloquentes; et cette prieure décharnée, qui profite avec joie de la retraite d'Eugénie, pour gouverner la maison, ne fût-ce qu'un jour, est une figure d'une obseiTatiou profonde.

La Comtesse de Fargy se compose de deux parties entremêlées.

la partie d'observation, d'obstacle et d'expérience, nnenée par M"» de Nançay et par son vieil ami M. d'Entrague, et l'histoire sentimentale du marquis de Fargy et de son père. Cette dernière me plaît moins; en général, à part Eugène de Rothelin et Adèle de Sénange, le développement sentimental est moins neuf dans les romans de M»® de Souza que ne le sont les observations morales et les piquantes causeries. Ces types de beaux jeunes gens mélancoliques, comme le marquis de Fargy, comme ailleurs l'Espagnol Alphonse, comme dans Eugénie et Mathilde le Polonûs Ladislas, tombent volontiers dans le romanesque, tandis que le reste est de la vie réelle saisie dans sa plus fine vérité. Mme de Souza a voulu peindre, par la liaison du vieux M. d'Entrague et de M*»® de Nançay, ces amitiés d'autrefois, qui subsistaient cinquante ans, jusqu'à la mort. Comme on était mariée au sortir du couvent, par pure convenance, il arrivait que bientôt le besoin du cœur se faisait sentir; on formait alors avec lenteur un lien de choix, un lien unique et durable ; cela se passait ainsi du moins là où la convenance régnait, et dans cet idéal de dix-huitième siècle, qui n'était pas, il faut le dire, universellement adopté. L'ainriable M. d'Entrague, toujours grondé par }i^^ de Nançay, toujours flatté par Blanche, et qui se trouve servir chaque projet de celle-ci sans le vouloir jamais, est un personnage qu'on aime et qu'on a connu, quoique l'espèce ne s'en voie plus guère. M"»e de Nançay a vécu aussi, contrariante et bonne, et qu'avec un peu d'adresse on menait sans qu'elle s'en doutât : « Mme de Nançay rentra chez elle disposée à gronder tout le monde; elle n'ignorait pas qu'elle était un peu susceptible, car dans la vie on a eu plus d'une affaire avec soi-même, et si l'on De se connaît pas parfaitement, on se doute bien au moins de quelque chose. »

Eugénie et Mathilde que nous avons déjà beaucoup cité, est le plus long et le plus soutenu des ouvrages de l'auteur, toujours Sugène et Adèle à part. L'auteur y a représenté au complet l'intéïieur d'une famille noble pendant les années de la Révolution. Eugénie, qui a été forcée de quitter son couvent, et qui devient <^mme l'ange tutélaire des siens, attire constamment et repose *^ regard avec sa douce figure, sa longue robe noire, ses che-

veux voilés de gaze^ sa grande croix d'abbesse si noblement portée. 11 y a un bien admirable sentiment entrevu, lorsqu'étant allée dans le parc respirer Tair frais d'une matinée d'automne» tenant entre ses bras le petit Victor, l'enfant de sa sœur, qui, attaché h son cou, s'approche de son visage pour éviter le froid, elle sent de vagues tendresses de mère passer dans son cœur; et le comte Ladislas la rencontre au même moment. Ce qu'Eugénie a senti palpiter d'obscur, il n'est point donné à des paroles de l'exprimer, ce serait à la mélodie seule de le traduire *.

' L'esquisse de ce motif virginal, que nous proposons à quelque gra-> cieux compositeur, serait ceUe-ci :

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