EUGÉNIE PARLE
Dors, cher Eufant, je sens ta main légère A mon cou nu mollement s'attacher, Je sens ton front en mon sein se cacher; Dors, cher Enfant; je suis aussi ta mère!
Ta pauvre mère, hélas ! est tout effroi Pour son Edmond que son amour rappeUe ; Se dérobant, il est allé fidèle Mêler sa vie aux périls de son roi.
A mon cou nu pose ta main légère \ DorS} cher Enfant j je suis aussi ta mère!
Tant de malheur peot-il fondre à plaisir, Quand le matin rit dans la vapeur blanche, Quand le rayon qui mourait sur la branche Est en passant si tiède à ressaisir?
A mon cou nu pose ta main I^ère; Dors, cher Enfant \ je suis aussi ta mère !
Mais, dès qu'ainsi ton doux soin m'est rendu. D'où vient, Enfant, que ta bouche innocente Soulève en moi le soupir, et qu'absente J'aille peut-être au rôver défendu?
Ëveille-ioi ! je sens ta maia légère A mon cou nu de trop près s'attacher,
Di08 Su0é$iie et Mathilde, M»* de Sousa 8'e8t épanchée person- Dellemeot plus peut-é^ que partout ailleurs. Je n'ai jamais lu m& émotion une page que je demande la permission de citer pour la faire ressortir. CPest le cri du cœur de bien des mères 8ÛU8 l'Empire^ que Ma*« de Souza^ par un retour sur elle-même et sur son fils, n'a pu s'empêcher d'exhaler. M«»« de Revel, malheureuse dans son intérieur, se met a plaindre les mères qui n'ont que des tilles, parce qu'aussitôt mariées, leurs intérêts et leur nom même séparent ces filles de leur famille. Pour la première fois depuis la naissance de Mathilde, elle regrettait de nVoir pas eu un fils : <( Insensée! s'écrie madame de Souza in- « terrompant le récit ; comme alors ses chagrins eussent été plus « grayes, ses inquiétudes plus tives! — Pauvres mères! vos fils
Ce front trop tiède en mon aein se otcher ; ÉveilIe-toi je ne suis point ta mère !
Tout e«nr fidèle a son signe et son Tan :
Edmond l'honneur ; Mathilde Edmond lui-même ; Mais ces soupirs^ tressaillement que j'aime, Sont-ils de moi, d'one vierge de Dieu?
De mon cou nu 1ère ta main l^ère ; Éveille-toi ! je ne suis point ta mère !
M'est-il permis le baiser de l'cufant, « Ce vague oubli qu'en le berçant prolonge Ma solitude, et, la nuit, dans un songe L'enfant Jésus reparu plus souvent?
De mon oon nu lève ta main légère ; £veille4oi I je ne suis point ta mère !
Mais non, mon Dieu n'est pas un Dieu eruel ] Par ce front pur, en cette claire allée, Tenteraii*il sa servante eiilée?
Dieu des petits et de Buth et Rtchel l
Dors, cher Enfant; je sens ta main légère  mon oon nu de plus près s'attacher, Ton frais baiser en mon sein se cacher ; Dor», cher Enfant ; je suis eoeor ta mère l
(( dans l'enfance absorbent toutes vos pensées, embrassent tout « votre avenir; et lorsque vous croyez obtenir la récompense de « tant d'années en les voyant heureux, ils vous échappent. Leur (( active jeunesse, leurs folies passions les emportent et 4£s « égarent. Vous êtes ressaisies tout à coup par des angoissés a inconnues jusqu'alors.
« Pauvres mères ! il n'est pas un des mouvements de leur « cœur qui ne fasse battre le vôtre. Hier enfant, ce fils est « devenu un homme ; il veut être libre, se croit son maître, préa tend aller seul dans le monde... Jusqu'à ce qu'il ait acheté tt son expérience, vos yeux ne trouveront plus le sommeil, que « vous ne l'ayez entendu revenir! Vous serez éveillées bîe^ tt longtemps avant lui ; et les tendres soins d'une affection iafa- « tigable, ne les montrez jamais. Par combien de détours, de' (( charmes, il faudra cacher votre surveillance à sa tête jeune et « indépendante!
a Dorénavant tout vous agitera. Cherchez sur la figure de « l'homme en place si votre fils n'a pas compromis son avance- (( ment ou sa fortune; regardez sur le visage de ces fenunes « légères qui vont lui sourire, regardez si un anoour trompeur « ou malheureux ne l'entraîne pas !
« Pauvres mères ! vous n'êtes plus à vous-mêmes. Toujours » c( préoccupées, répondant d'un air distrait, votre oreille attentive (( reçoit quelques mots échappés à votre fils dans la chambre « voisine... Sa voix s'élève... La conversation s'échauffe..*. Peut- « être s'est -il fait un ennemi implacable, un ami dangereux, une « querelle mortelle. Cette première année, vous le savez, mais a il l'ignore, son bonheur et sa vie peuvent dépendre de chaque « minute, de chaque pas. Pauvres mères ! pauvres mères ! n'a- « vancez qu'en tremblant.
(( Il part pour l'armée !... Douleur inexprimable! inquiétude (( sans repos, sans relâche I inquiétude qui s'attache au cœur et (( le déchire!... Cependant si, après sa première campagne, il (( revient du tumulte des. camps, avide de gloire, et pourtant (( satisfait, dans votre paisible demeure; s'il est encore doux et « facile pour vos anciens domestiques, soigneux et gai avec vos « vieux amis; si son regard serein, son rire encore enfant, sa
MADAME DE SOIJZA. 53
« tendresse attentive et soumise tous font sentir qu'il se plaît ^ près de vous... oh! heureuse, heureuse mère! » — Ceci s'iraj^rifliait en 1811 ; Bonaparte, dit-on, lut quelque chose du livre ejfut mécontent *.
■Nous ne dirons rien des autres écrits de M"»® de Souza, de Mademoiselle de Toumon, de la Duchesse de Gnise, non qu'ils manquent aucunement de grâce et de finesse, mais parce que l'observation morale s'y complique de la question historique, laquelle se place entre nous, lecteur, et le livre, et nous en gâte l'effet. Mademoiselle de Toumon est le développement d'une touchante aventure racontée dans les Mémoires de Marguerite de Valois. L'auteur de Cinq-Mars a su seul de nos jours concilier ^ (bien ({u'imparfaitement encore) la vérité des peintures d'une époque avec l'émotion d'un sentiment romanesque. On était moins difficile du temps de la Princesse de Clèves, on l'était moins du temps même où parut Mademoiselle de Clermont : on ne saurait s'en plaindre ; si cette charmante nouvelle n'était pas faite heureusement, pourrait-elle se tenter aujourd'hui qu'on a lu dans
' Il ne rétait pas du reste toujours. Une fois, au retour d'un voyage à Berlin, M™e de Souza arrivait à Suint-Gloud pour voir l'impératrice Joséphine. L'eoapcrcur était sur le perron, impatient de partir pour la chasse; les fougueux équipages, au bas des degrés, trépignaient. La vuo d'une fennme le contraria, dans l'idée sans doute que ce serait une cause de retard pour l'impéralrice qu'il attendait. 11 s'avança le front assez sombre vrrs M"® de Souza, et, la reconnaissant, il lui demanda brusquement : « Ah! vous venez de Berlin? eh! bien, y aime-t-on la France? • — Elle vil l'humeur au front du sphynx redoutable : Si je réponds oui, MDgea-t-elle, il dira. C'est une sotte ; si je réponds non, il y verra de l'insolence... — « Oui, sire, répondit-elle, on y aime la France..., comme les vieilles femmes aiment les jeunes. » L^ figure de l'empereur s'éclaira: « Oh! c'est très-bien, c'est très-bien! » s'écria-l-il deux fois, et comme la félicitant d'être si heureusement sortie du piège. Quant à M">« do Souza, récompensée par le glorieux sourire, elle aime à citer cet exem* pie pour preuve que Thabitude du monde et de laisser naître ses pensées les fait toujours venir à propos : « car, dit-elle, celle réponse s'était échappée si âr part de ma volonté et presque de mon esprit, que je fus tentée de me retourner aussitôt pour voir si personne ne me l'avait soufflée. «
le méchant grimoire de la Princesse Palatine : k Madame la Duchesse avait les trois plus belles filles du monde. Celle qu'on appelle Mademoiselle de Clermont est très-belle, mais je trouve sa sœur la princesse de Conti plus aimable. Madame la Duchesse peut boire beaucoup sans perdre la raison : ses filles veulent hmiter, mais sont bientôt ivres et ne se savent pas gouverner comme leur mère. » Oh ! bienheureuse ignorance de l'histoire^ innocence des romanciers primitifs, où es-tu ?
Ceux qui ont l'honneur de connaître M^e de Souza trouvent en elle toute cette convenance suprême qu'elle a si bien peinte, jamais de ces paroles inutiles et qui s'essaient au hasard, comme on le t'ait 4rop aujourd'hui; un tour d'expression net et défini, un arrangement de pensée ingénieux et simple, du trait sans prétention, des mots que malgré soi l'on emporte, quelque chose enfin de ce qu'a eu de distinctif le dix-huitième siècle depuis Fontenelle jusqu'à l'abbé Morellet, mais avec un coin de sentiment particulier aux femmes. Moraliste des replis du cœur, elle croit peu au grand progrès d'aujourd'hui ; elle serait sévère sur beaucoup de nos jeunes travers bruyants, si son indulgence aimable pouvait être sévère. L'auteur d'Jiugène de Rothelin goûte peu, on le conçoit, les temps d'agitation et de disputes violentes. Un ami qui l'interrogeait, en d8d4, sur l'état réel de la France jugée autrement que par les journaux, reçut cette réponse : que l'état de la France ressemblai! à un livre ouvert par le milieu, que les ultras y lisaient de droite à gauche au rebours pour tâcher de remonter au commencement, que les libéraux couraient de gauche à droite se hâtant vers la fin, mais que personne ne lisait à la page où l'on était. La maréchale d'Estouteville pourrait-elle dire autrement de nos jours? — Une épigraphe d'un style injurieux lui ayant été attribuée par még^rde dans un ouvrage assez récent, M«»« de Souza écrivit ce modèle de rectification où l'on reconnaît tout son caractère : «M*** a été induit en erreur, ce « mot fut attribué à un homme de lettres; mais, quoiqu'il soit (( mort depuis longtemps, je ne me permettrai pas de le nom- « mer. Quant à moi, je n'ai jamais écrit ni dit une sentence fort « injuste qui comprend tous les siècles, et qui est si loin de ces « convenances polies qu'une fenwne doit toujours respecter. »
L'atticisme scrupuleux de M^e de Souza s'effraie avant tout qu'on ait pu lui supposer une impolitesse de langage.
Mars 1834.
M°>e de Sonia est morte h Paris le 16 avril 183C, conservant jusqu'à EOQ dernier moment toute la bienséance de son esprit et Tindulgence de son sourire.
La Restauration, qui, dans son cercle de quinze années, enferme une époque bien circonscrite et un champ-clos si défiai, offre à Tœil certains accidents, certains groupes d'opinions et de personnes, certaines figures, qui ont pu se produire avec avantage sous les conditions d'alors, et que, même sans en adopter le cadre, on se surprend fréquemment à regretter, comme tout ce qui a eu son brillant ingénieux, son harmonie passagère. Nous avons eu plus d'une fois occasion de montrer en quelles circonstances favorables , et par quelle combinaison de sentiments divers, put se former cette école de poésie et d'art, fruit propre des dernières années de la Restauration, et qui, à ne la prendre que dans son origine, indépendamment de ce que fourniront désormais les principaux membres dispersés, ne restera pas sans honneur. En histoire, en philosophie, en critique, il y eut aussi une formation essentielle à cette époque, y trouvant son progrès, son accroissement, sa culture. Je n'entends parler ici que de ce qui, dans l'ordre de l'esprit, n'était pas hostile au principe de la Restauration, de ce qui ne se plaçait pas en dehors, l'attaquant avec audace ou la minant avec ruse, mais de ce qui se développait en elle tout en essayant de la modifier, de ce qui pouvait lui devenir un ornement et un appuis si elle-même la première n'avait pas, un matin, mis le feu aux poudres. Dans le monde et la haute société, ce mouvement d'esprit, si fécond alors et si imposant en promesses, avait pour centre et pour foyers deux ou trois salons dits doctrinaires. Le ton qui y régnait était avant tout sérieux, celui de la discussion
en général, de la discussion longue^ suivie, politique ou littéraire, avec des a-parte psychologiques; une certaine allure d'étude jusque dans Tentretien, et de prédication dans le délassement. Il faudrait, au reste, apporter à ceci bien des nuances correctives, si Ton songe que la zone doctrinaire s'étendait, à partir de M. Royer-CoUard, à travers les salons de MM. Guizot, deBrogUe, de Barante, et allait expirer à M. de Sainte-Aulaire. Mais la Restauration devait amener dans le monde élevé, et à la surface de la société qu'elle favorisait, d'autres combinaisons moins simples que celles-là. Il y avait entre les cercles doctrinaires studieux, raisonneurs, bien nobles alors assurément, mais surtout fructueux, et les cercles purement aristocratiques et frivoles, il y avait un intervalle fort marqué, un divorce obstiné et complet; d'un côté les lumières, les idées modernes, de l'autre le charme ancien, séparés par des prétentions et une morgue réciproque. En quelque endroit pourtant la conciliation devait naître et s'essayer. De même que du sein des rangs royalistes une voix éloquente s'élevait par accès, qui conviait à une chevaleresque alliance la légitimité et la liberté, et qui, dans l'ordre politique, invoquait un idéal de monarchie selon la Charte, de même, tout à côté, et avec plus de réussite, dans la haute com- ^gnie , il se trouvait une femme rare , qui opérait naturellement autour d'elle un compromis merveilleux entre le goiit, le ton d'autrefois et les puissances nouvelles. Le salon de M™« de Duras, sa personne, son ascendant, tout ce qui s'y rattache, exprime, on ne saurait mieux, l'époque de la Restauration par un aspect de grande existence encore et d'accès à demi aplani, par un composé d'aristocratie et d'affabilité, de sérieux sans pesanteur, d'esprit brillant et surtout non vulgaire, semi-libéral et progressif insensiblement, par toute cette face d'illusions et de transactions dont on avait ailleurs l'effort et la tentative, et dont on ne sentait là que la grâce. C'a été une des productions natu- ^Ues de la Restauration, comme ces îles de fleurs formées un moment sur la surface d'un lac, aux endroits où aboutissent, sans trop se heurter, des courants contraires. On a comparé toute la construction un peu artificielle de l'édifice des quinze ans à une sorte de terrasse de Saint-Germain, au bas de laquelle pas-
68 PORTRAITS DE PEMMKS.
sait sur la grande route le flot populaire, qui finit par la renverser : il y eut sur cette terrasse un coin, et ce ne fut pas le moins attrayant d'ombrage et de perspective, qui mérite de garder le nom de M"^ de Duras ; il a sa mention assurée dans Fhistoire détaillée de ces temps. Ce salon n^a guère eu dinfluence, sans doute, qu*une iniTuence passagère, immédiate, et celle-là, il Ta eue incontestable par M. de Chateaubriand, qui en était comme le représentant politique 5 mais il a peu agi et laissé peu de traces pour ce qui a suivi, bien moins, par exemple, que les salons doctrinaires dont nous parlions, et qui étaient un centre de prédication et une école. Cette société offrait donc plutôt dans son ensemble, et malgré ses gloires récentes, un beau et dernier ressouvenir, un des reflets qui accompagnaient les espérances subsistantes de la Restauration, une lueur du couchant qui avait besoin de mille circonstances de nuages et de soleil, et qui ne devait plus se retrouver. 11 n'y avait guère d'ailleurs que M"»* de Duras qui pût convenir à cette position mixte par sa qualité, les charges et le crédit du duc de Duras, ses manières à elle, son esprit délicat et simple, sa générosité qui la portait vers tout mérite, et jusque par ce sang ami de la liberté, ce sang de Kersaint qui coulait dans ses veines, et qui, à certains moments irrésistibles, colorait son front; — et puis tout cela ramené vite au ton conciliant et modérateur par l'empire suprême de l'usage.
Ce serait bien incomplètement connaître M™" de Duras que de la juger seulement un esprit fin, une âme délicate et sensible, comme on le pourrait croire d'après son influence modératrice dans le monde et d'après une lecture courante des deux charmantes productions qu'elle a publiées. Elle était plus forte, plus grande, plus passionnément douée que ce premier aspect ne la montre ; il y avait de puissants ressorts, de nobles tumultes dans cette nature, que toutes les affections vraies et toutes les questions sérieuses saisissaient vivement ; comme l'époque qu*elle représente pour sa part et qu'elle décore, elle cachait sous le brillant de la surface, sous l'adoucissement des nuances, plus d'une lutte et d'un orage.
La duchesse de Duras naquit à Brest dix années environ avant
qoela Révolution éclatât. Son père, le comte de Kersaint, était uodes p]us habiles hommes de mer, en attendant que cette Hé- TolutioQ fit de lui un citoyen illustre et l'un de ses martyrs. La jeune Claire fut admise dès Tâge de sept ans dans la société familière de ses parents; M'^^de Duras disait volontiers qu'elle n'avait pas eu d'enfance, ayant été tout d'abord raisonnable et sérieuse* Ses sentiments affectifs trouvèrent à s'employer sans contrainte dans le foyer domestique; les événements de la Révolution commeocèrent bientôt de les distraire et d'y introduire des émotions nouvelles. On conçoit l'intérêt passionné avec lequel cette jeune âme devait suivre de loin les efforts et les dangers de son père. L'effet de douleur que lui causa la mort de Louis XVI fut le premier coup porté à cette sensibilité profonde; la mort deM. deKersaint suivit de près^ Il fallut quitter la France. M"« de Kersaint s'embarqua pour l'Amérique avec sa mère dont la santé était détruite et même la raison affaiblie par tant de malheurs. Elle fut à Philadelphie d'abord, puis à la Martinique où elle géra les possessions de sa mère avec une prudence et une autorité bien au-dessus de son âge. Devenue tout à fait orpheline, et riche héritière malgré les confiscations d'Europe, elle passa en Angleterre où elle épousa le duc de Duras. Les souvenirs de cette émigration, du séjour en Angleterre, de la mort du roi, composaient en elle un fond de tableau ; elle y revenait souvent et aimait à les retracer. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires inédits, après une vive peinture de cette même période d'émigration en Angleterre, et des diverses personnes qu'il y
' U rôle de Kersaint à la Convention fut grand, intrépide. Topjourt *'ir la brèche pour protester contre Tiniquité, pour déf< ndre le» innocents, pour accuser en face les hommes sanguinaires, Kersaint a mérité que sa conduite d'alori devînt une sorte de modèle politique en ce genre. Con- Nrement à ceux qui, n'approuvant plus une révolution et cessant do fien accepter d'une assemblée, s'absUennent, se retirent plus ou moinSi elémigrcni à quelque' degré, il y a ceux qui restent dedans, contestent à ^iulevoix, disputent pied à pied, et meurent quand il le faut, mais en proférant des mots qui retentissent ; en regard du système de Vémigra* "o«, il y a le système qui se personnifie en Kersaint et qu'on pourrait appeler de ?on nom.
rencontra, ajoute : « Mais très-certainement à cette époque « M"® la duchesse de Duras, récemment mariée, était à Londres; u je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois tt on passe dans la vie, sans le deviner, à côté de ce qui en ferait « le charme, comme le navigateur franchit les eaux d'une terre « aimée du ciel qu'il n'a manquée que d'un horizon et d'un jour « de voile * ! »
Rentré en France à l'époque du Consulat, et apportant pour soin principal et aliment de tendresse ses deux tilles, seuls enfants qu'elle ait jamais eus, elle vécut isolée sous l'Empire^ sans jamais paraître à cette cour, le plus souvent retirée à un château en Touraine*, toute à l'éducation de ses filles, à la bienfaisance pour ce qui l'entourait, et à la vie de ménage. Simple comme elle était, il semble qu'elle aurait pu s'ignorer toujours. Elle avait un don singulier de se proportionner à chaque chose, à chaque personne, et cela naturellement, sans effort et sans calcul; elle était trè«-simple avec les simples, peu spirituelle avec . les insignifiants, non par dédain, mais parce qu'il ne lui venait alors rien de plus vif. Elle racontait qu'on disait souvent d'elle toute jeune : « Claire est très-bien, c'est dommage qu'elle ait si (( peu d'esprit ! » L'absence de prétention était son trait le plus distinctif. Elle ne song^gait nullement alors à écrire. Elle lisait peu, mais les bons livres en divers genres, de science quelquefois, ou autres; les poètes anglais lui étaient familiers, et quelques vers d'eux la faisaient rêver. Mariant ainsi cette culture d'esprit aux soins les plus réguliers de sa famille et de sa maison, elle prétendait que cela s'entr'aide, qu'on sort d'une de ces occu- , patioQS mieux préparé à l'autre, et elle allait jusqu'à dire en plaisantant que d'apprendre le latin sert à faire les confitures. Cepen-
* Durant co séjour en Angleterre, la Jeune duchesse de Duras n*eut' elle pas à vaincre d'abord quelques préventions du monde émigré sur sa noble origine si avant mêlée à la Révolution? ne put-elle pas éprouver quelque temps avec souffrance cette impression de n'être pas à sa place, ce désaccord qui, sous difiPércntcs formes, paraît Tavoir occupée beaucoup, et qu'elle traduisit plus tard dans ses touchants écrits en un autre genre d'inégalité?
' Au château d'Ussé sur la Loire.
daDt les plus nobles et les plus glorieuses amitiés se formaient autour d'elle. M. de Chateaubriand lui consacrait des heures^ et elle écrivait fréquemment sous sa dictée les grandes pages futures. Dès lors, je crois, elle entretenait avec Mme de Staël un commerce de lettres et des relations qui plus tard, au retour de l'exilée illustre, devaient encore se resserrer. Pour ceux qui n'ont vu que les portraits, il est impossible de ne pas trouver entre ces deux femmes, dont les œuvres sont si différentes de caractère, une grande ressemblance de physionomie, ne serait-ce que dans le noir des yeux et dans la coiffure. Mais l'âme ardente, la faculté d'indignation généreuse et de dévouement, l'énergie de sentir, voilà surtout ce qu'elles avaient de commun, et ce par quoi l'auteur d'Edouard était sœur au fond, sœur germaine de l'auteur de Delphine.
Si j'osais hasarder le contraste, je nommerais encore pour terme de ressemblance un autre nom, un nom girondin aussi, mais tout plébéien, celui de M>ne Roland. Dans ces soins de ménage et de simplicité domestique, alternant avec les emplois d'une pensée élevée, comment ne pas entrevoir un commencement de similitude? Sous les différences d'éducation et de fortune, on découvrirait peut-être chez toutes deux d'autres rapports. L'esprit de M«ne de Duras était plus délicat assurément, et moins mâle, moins étendu peut-être que celui de la compagne d'échafaud de Kersaint*; mais là non plus, pour l'âme et le cœur, elle ne le cédait en rien.
Mme de Duras fut ramené en 1813 et conmie fixée davantage à Paris par le mariage de sa fille aînée, mariage qui l'occupait beaucoup; car elle portait l'entraînement jusque dans les maternelles tendresses. La Restauration lui causa une grande joie, Q^is elle la concevait à sa manière, et elle dut en souffrir bientôt et violemment, conmie d'un objet qui échappe et qu'on aime. Sa société pourtant, grâce à ce séjour plus habituel à Paris,
' Mn»e Roland juge sévèrement Kersaint dans ses Mémoires; eUe n'af- ^it paa en lui certaines habitudes de mœurs du gentilhomme. Mais nous, postérité, nous aimons à marier leurs noms généreux, consacrés dans la n»ème cause.
aJ PORTRAITS OE FEMMES.
s'augmenta et s'embellit de plus en plus. C'étaient, sans parier de tous les personnages purement aristocratiques et diplomatiques, sans parler de M. de Chateaubriand qui s'y montrait peu tes soirs, c'étaient MM. de Humboldt, Cuvier, Abel Hémusat^ Mole, de Montmorency, de Villèle, de Barante; c'était M. Villemain Ters qui elle se sentait portée, tant à cause de son prodigieux esprit de conversation qu'en faveur de ses opinions politiques modérées, aux confins du seul libéralisme qu'elle put admettre. M. de Talleyrand retrouvait là, avec plus de jeunesse^ une image des cercles de la maréchale de Luxembourg et de la maréchale de Beauvau; mais il se plaignait galamment de ce trop de jeunesse, et qu'il lui fallût attendre quinze ans au moins encore, disait-il, pour que cela ressemblât tout à fait. Cependant, au milieu de cet éclat extérieur du monde, la santé de Mino de Duras était depuis plusieurs années altérée, sans qu'elle changeât sa vie; mais vers 1820 elle dut cesser à peu près de sortir. Son âme avait gardé une fraîcheur de sensibilité, une pureté de passion qu'elle portait dans tout; elle accrut cette constante ardeur en présence de la maladie et des souffrances, elle s'appliqua à les subir, elle les voulut, elle les aima. Mais nous reviendrons tout à l'heure à cette belle partie d'elle-même.
Il n'y a pas trace jusqu'ici dans la vie de M^e de Duras d'essai littéraire ni d'intention d'écrire. Ce fut par hasard en effet si elle devint auteur. En iStO seulement, ayant un soir raconté avec détail l'anecdote réelle d'une jeune négresse élevée chez la maréchale de Beauvau, ses amis, charmés de ce récit (car elle excellait à raconter), lui dirent : « Mais pourquoi n'écririez-vous pas cette histoire? » Le lendemain, dans la matinée, la moitié de la nouvelle était écrite. Edouard vint ensuite; puis deux ou trois autres petits romans non publiés, mais qui le seront avant peu, nous aimons à le croire *. Elle s'efforçait ainsi de se distraire des souffrances du corps en peignant celles de Tâme ; elle répandait en même temps sur chacune de ces pages tendres un reflet des
• Ces ouvrages inédits sonl le Frère Ange, Olivier, les Mémoires de So' phie. Les romans-nouvelles de M"»* de Duras ont donné naissance h loul un peUt genre / Aloys de M. de CusUne, Sainle-Perrine de M. Valéry. On y peut rapporter aussi Marguerite, jolie nouvelle de M. de Rarante.
MADAME DE DVRAS. 61
hmtm coDfiolatioDg vers lesquelles chaque jour, dans le secret de son cœur, elle s'acheminait.
L'idée à'Ourika, à* Edouard, et probablement celle qui anime les autres écrits de Mo^^ de Duras^ c'est une idée d'inégalité^ soit de nature, soit de position sociale, une idée d'empêchement, d'obstacle entre le désir de l'âme et l'objet mortel; c'est quelque chose qui manque et qui dévore, et qui crée une sorte d'envie sur la tendresse ; c'est la laideur et la couleur d'Ourika, la naissance d'Edouard; mais, dans ces victimes dévorées et jalouses, toujours la générosité triomphe. L'auteur de ces touchants récils aime à exprimer l'impossible et à y briser les cœurs qu'il préfère, les êtres chéris qu'il a formés : le ciel seulement s'ouvre à la fin pour verser quelque rosée qui rafraîchit. Tandis que, dans l'extérieur du monde, M^e de Duras ne se présentait que par l'accord convenable et l'accommodement des opinions, là, dans ses écrits, elle se plait à retracer l'antagonisme douloureux et le déchirement. C'est qu'au fond tout était lutte, souffrance, obstacle et désir dans cette belle âme, ardente comme les climats des tropiques où avait mûri sa jeunesse^ orageuse comme les mers sillonnées pai* Kersaint; c'est qu'elle était une de celles qui ont des instincts infinis, des essors violents, impétueux, et qui demandent en toute chose à la terre ce qu'elle ne tient pas; qui, ingénument immodérées qu'elles sont, se portent, comme a dit quelque part l'abbé Prévost, d'une ardeur étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans mesure; en qui chaque douleur trouve une proie facile; une de ces âmes gênées qui se heurtent sans cesse aux barreaux de la cage dans cette prison de chair.
Les romans à'ourika et à' Edouard ne sont donc, selon nous, que l'expression délicate et discrète, une peinture détournée et adoucie pour le monde, de ce je ne sais quoi de plus profond qui fermentait au sein de M""® de Duras. Ourika rapportée du Sénégal, comme M"® Aïssé l'avait été de Constantinople, reçoit, comme en son temps cette jeune Circassienne, une éducation accomplie ; mais, moins heureuse qu'elle, elle n'a pas la blancheur. Aussi, taj)dis que H"® Aïssé^ ainîée du chevalier d'Aydie, refuse
de l'épouser pour ne pas le faire descendre, jouant ainsi quelque chose du rôle d'Edouard, la pauvre Ourika, méconnue de Charles qui ne croit qu'à de l'amitié, se dévore en proie à une lente passion qu'elle-même ne connaît que par une découverte tardive. Rien n'est mieux pris sur le fait que le mal et l'idée fixe d'Ourika, une fois éclairée sur sa couleur : « J'avais ôté de ma chambre a tous les miroirs, je portais toujours des gants; mes vêtements <c cachaient mon cou et mes bras, et j'avais adopté, pour sortir, a un grand chapeau avec un voile que souvent même je gardais « dans la maison. Hélas ! je me trompais ainsi moi-même : comme « les enfants je fermais les yeux et je croyais qu'on ne me voyait « pas. » Le salon de la maréchale de Beauvau est caractérisé à ravir par l'héritière de son goût et de ses traditions; les souvenirs de la Terreur y revivent d'après des empreintes fidèles. Inégalité île rang, passion méconnue, gêne du monde, émigration ou Terreur, les idées favorites de M""® de Duras ee retrouvent là, les principaux points du cercle sont touchés. Et quand Ourika, sœur grise, dans ce couvent où tout à l'heure, par mégarde, il lui arrivait de citer Galatée, s'écrie, en parlant de l'image obstinée qui la poursuivait : a C'était celle des chimères dont je me lais- « sais obséder ! Vous ne m'aviez pas encore appris, ô mon Dieu ! c( à conjurer ces fantômes : je ne savais pas qu'il n'y a de repos « qu'en vous; » quand on entend ce simple élan interrompre le récit, on sent que l'auteur lui-même s'y échappe et s'y confond,* et qu'il dit sa propre pensée par la bouche de cette martyre.
Edouard, plus développé qu'0«rt*o, est le titre littéraire principal de M"'» de Duras. La scène se passe vers le même temps que pour Eugène de Rothelin; les personnages sont également simples, purs, d'une compagnie parfaitement élégante, et du plus gracieux type d'amants qu'on ait formé. Mais ici ce n'est plus, comme dans la charmante production de M™« de Souza, un idéal de conduite et de bonheur, et, ainsi que je crois l'avoir dit, une espèce de petit Jehan de Saintré ou de Galaor du dix-huitième siècle. 11 y a souffrance, désaccord; le sentiment d'inégalité sociale est introduit. On en voit trace aussi dans Eugène, lorsque le héros au début s'éprend d'Agathe, la fille de sa bonne nourrice; mais la convenance intervient aussitôt et triomphe, et
elle a raison de triompher pour le plus grand bonheur de tous. Dans Edouard, c'est autrement grave et déchirant; c'est le jeune plébéien qui se produit devant la noble et modeste Nathalie dans toute la séduction de sa timidité, de son instruction solide, de sa sensibilité vierge, de son front d'homme qui sait rougir; c'est celui qui quelques années plus tard sera Barnave ou Hoche. Dans Edouard on voit deux siècles, deux sociétés aux prises, et le malheur qui frappe les amants devient le présage d'un avènement nouveau. L'effet des mêmes catastrophes sociales, qui ont leur retentissement dans les écrits de M°»«de Souza et dans ceux de M"® de Duras, est curieux à constater par la différence. L'une perdit son premier mari, l'autre son père sur l'échafaud; toutes deux subirent l'émigration; mais les idées de l'une de ces personnes distinguées étaient déjà faites, pour ainsi dire ; ses impressions, la plupart, étaient prises. Si elle a peint dans la suite cette émigration avec ses malheurs, c'a été uniquement au point de vue de l'ancienne société. Adèle de Sénange, composée avant la Révolution, paraissait en 93; mais les romans qui succédèrent ne diffèrent pas notablement de ton; une teinte mélancolique et funèbre ne les attriste pas. Eugène de Rothelin et Atbénaïs sourient au bonheur, comme si la Révolution n'avait pas dû les saisir à quelques années delà. Sàuî Eugénie et Mathilde, les romans de M"® de Souza appartiennent aux dix-huitième siècle vu de l'Empire. Les romans de M"* de Duras, au contraire, sont bien de la Restauration, écho d'une lutte non encore terminée, avec le sentiment de grandes catastrophes en arrière. Une de ses pensées habituelles était que, pour ceux qui ont subi jeunes la Terreur, le bel âge a été flétri, qu'il n'y a pas eu de jeunesse, et qu'ils porteront jusqu'au tombeau cette mélancolie première. Ce mal qui date de la Terreur, mais qui sort de bien d'autres causes, qui s'est transmis à toutes les générations venues plus tard, ce mal de Delphine, de René, elle l'a donc, elle le peint avec nuance, elle le poursuit dans ses variétés, elle tâche de le guérir en Dieu. L'usage qu'elle fait des couvents et du prêtre, la différencie surtout d'une manière bien tranchée d'avec M"' de Souza ; il y a entre elles deux, comme séparation sur ce point, tout le mouvement religieux qui a produit le Génie du Christia-
nism et les Méditamm, Le couvent chez W^ de Dura^ e»t un vrai cloître, rude, austère, pénitent; le prêtre est redevenu un vrai cpnfe^ur, et, comme dit Ourika, un vieux matelot qui con* naît les tempêtes des âmes.
Analyfiçr $iomrd marquerait bien peu de goût, et nous ne l'essaierons pas. On ne peut rien détacher d'un tel tissu, et il n'est point permis de le broder en l'admirant. S'il est quelques livres que les cœurs oisifs et cultivés aiment tous les ans à relire une fois, et qu'ils veulent sentir refleurir dans leur mémoire comme le lilas ou l'aubépine en sa saison, Edouard est un de ces livres. Entre toutes les scènes si finement assorties et enchaînées, la principale, la plus saillante, celle du milieu, quand, un soir d'été, à Faverange, pendant une conversation de commerce des grains, Edouard aperçoit M"'^ de Nevcrs au balcon, le profil détaché ^ur le bleu du ciel, et dans la vapeur d'un jasmin avec laquelle elle se confond, cette scène de fleurs données, reprises, de pleurs étoufl'és et de chaste aveu, réalise un rêve adolescent qui se reproduit à chaque génération successive; il n'y manque rien; c'est bien dan$ ce cadre choisi que tout jeune homme invente et désire le premier aveu : gentiment, dessin, langue, il y a là une page adoptée d'avance par des milliers d'imaginations et de cœurs, une page qui, venue au temps de la Princesse de Clèves, en une littérature moins encombrée, aurait certitude d'être immortelle.
Le style de M'^^de Duras, qui s'est mise si tard et sans aucune préméditation à écrire, ne se sent ni du tâtonnement ni de la négligence. 11 est né naturel et achevé; simple, rapide, réservé pourtant ; un style à la façon de Voltaire, mais chez une femme ; pas de manière, surtout dans Edouard; un tact perpétuel, jamais de couleur équivoque et toutefois de la couleur déjà, au moins dans le choix des fonds et dans les accompagnements; enfin des contours très-purs, En tout, des passions plus profondes que leur expression, et jamais d'emportement ni d'exubérance, non plus qu'en une conversation polie.
Pendant que M™® de Duras écrivait dans les matinées ces gracieux romans où la qualité de l'écorce déguisait la sève amère, elle continuait de recevoir et de charmer le nwnde autour d'elle, malgré une santé de plus en plus altérée. Elle pre-
oait même, on peut le soupçouner, une part assez active à la politique d^alors par ses amitiés et ses influences. Durant le congrès de Vérone, M. de Chateaubriand lui écrivait presque chaque jour ce qui s'y passait et les détails de ce grand jeu. Mais, vers le même temps, il se faisait en elle, tout au dedans, un grand travail de soumission religieuse et de piété ; elle n'avait jamais été ce qu'où appelle dévote dans le courant de la vie ; elle arrivait aux sources élevées par réflexion, par refoulement solitaire, en vertu de toutes les puissances douloureuses qui l'op^ pressaient. Le jour où quelque personne intime, en 1824, la surprenait le plus vive contre les projets de M, de Villèle, tenant en main la brochure du comte Roy sur le 3 pour 100, s'en ani' mant conmie en connaissance de cause, et présageant par cette noble faculté d'indignation, qui était restée vierge au milieu du monde, la rupture inévitable de son éloquent ami , ce jour-là peut-être elle avait médité le matin sur l'une des réflexions chré' Umnes qu'elle s'efforçait de mûrir. Elle avait gardé dans sa politique instinctive beaucoup du sang girondin, un élan généreux , dévoué, inutile, qui se brisait. Comme, à propos d'une de ces saUlies de premier mouvement, un ami lui faisait remarquer qu'elle avait bien droit d'être ainsi libérale, lille qu elle était de M. de Kersaint : « Oh ! oui , mon pauvre père ! s'écria-t-elle, il « aimait la liberté, il l'aimait comme il fallait; il n'est pas allé «trop loin dans la Révolution, non, il a voulu défendre « Louis XVI. » Elle distinguait soigneusement les idées libérales des idées révolutionnaires, ayant l'horreur des unes et le culte des autres. Ceci, joint à l'habitude de se réprimer en dehors et à l'aisance de la femme du grand monde qui reprenait vite le dessus, la ramenait tout à fait au type adouci de la Restauration.
Cette nature trop franche devait percer toutefois et choquer à cette époque de partis irrités et dans une société d'étiquette ; on ne lui épargna l'envie ni la haine. On lui en voulait en certains cercles fanatiques pour l'éclat de son salon , pour ses opinions libérales, pour l'espèce de gens, disait-on , qu'elle voyait : ses amis recevaient quelquefois d'odieuses lettres anonymes. Elle ne put ignorer ces manèges, et elle en souffrait, et elle travaillait à
se détacher en esprit d'un monde où les inimitiés sont si actives, où les amitiés deviennent trop souvent plus lentes et infidèles. Toutes ces passions humainement si nobles^ ces zèles excessifs, soit politiques, soit materaels, ces préférences, ces fougues d'une âme qui aspire à trop étreindre, commencèrent de s'abattre peu à peu en prière et en larmes de paix devant Dieu. Ses souffrances physiques étaient devenues par moments atroces, insupportables; elle les acceptait patiemment, elle s'appliquait de tout son cœur à souffrir, elle y mettait presque de la passion, si l'on ose dire, une passion dernière et sublime. Dans cette ruine successive des organes, son cœur sembla redoubler jusqu'au bout d'ardeur et de jeunesse. Presque séparée du monde alors, entourée des soins les plus constamment pieux par sa fille M">« la duchesse de Rauzan, tantôt à Paris, tantôt à Saint-Germain, finalement à Nice, où elle mourut en janvier 4829, elle fut toute aux pensées graves et immortelles qu'accompagnaient et nourrissaient encore des soins assidus de bienfaisance. Son autre fille si désirée. M"»* la comtesse de la Rochejaquelein, accourue à Nice, put l'entourer aussi des derniers témoignages et recevoir son suprême sourire. Parmi les courtes Réflexions chrétiennes tracées de sa main, il en est sur /m passions, la force.Vindulgence, Dans la première, quia pour titre Veillez et priez, on lit * : a Presque toutes ces douleurs « morales, ces déchirements de cœur qui bouleversent notre vie,
* Les ouvrages manuscrils laissés par M»"» de Duras devaieulet doivent toujours être publiés^ d'après rintenlion qu'elle a marquée eUe-mème, par M. Valéry, dont le goût fin lui parut propre à les sentir. Nous avons cru toutefois pouvoir donner idée des Réflexions chrétiennes dont nous avions sous les yeux une copie, ces Réflexions ne devant pas être comprises dans la publication littéraire. — Les Réflexions et Prières ont été imprimées à part ultérieurement (1839) : nous regrettons et nous avons peine à concevoir que le projet de publier les autres manuscrits semble indéfiniment ajourné. Les ouvrages d'esprit ont aussi leur saison. — Nous avons retenu de la lecture rapide d'un de ces ouvrages inédits les pensées suivantes :
• 11 y a des êtres dont on ec sent séparé comme par ces murs de cristal dépeints dans les contes de fées : on se voit, on se parle, on s'approche, mais on ne peut se toucher. »
« 11 en est des maladies de l'âme comme de celles du corps : celles qui
« auraient été prévenus, si nous eussions veillé ; alors nous n'au- < rions pas donné entrée dans notre âme à ces passions qui « toutes, même les plus légitimes , sont la mort du corps et de «l'âme. Veiller, c'est soumettre l'involontaire...» Quel sens mélancolique et profond les simples paroles suivantes n'empruntent-elles pas sur les lèvres de M""® de Duras ! « A mesure qu'on tt avance, les illusions s'évanouissent, on se voit enlever succes- « sivement tous les objets de ses affections. L'attrait d'un intérêt « nouveau , le changement des cœurs , l'inconstance, l'ingra- « titude, la mort , dépeuplent peu à peu ce monde enchanté « dont la jeunesse faisait son idole... Aimer Dieu, c'est adorer à « leur source les perfections que nous espérions trouver dans « les créatures et que nous y avons vainement cherchées. Ce « peu de bien qui se rencontre quelquefois dans l'homme, c'est « en Dieu que nous eussions dû l'aimer ! » Plus loin elle implore la crainte de Dieu comme un aiguillon de la paresse et de la langueur; elle demande la force, car, dit-elle, ce manque de force est un des grands dangers des conversions tardives. Mais on se fera idée surtout de sa manière de moraliste chrétien et de cette subtilité tendre qui va jusqu'au dernier repli d'un sentiment, par la méditation sur l'indulgence :